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Essai sur les mœurs/Chapitre 156

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CHAPITRE CLVI.

Des Tartares.

Si les Chinois, deux fois subjugués, la première par Gengis-kan au XIIIe siècle[1], et la seconde dans le XVIIe ont toujours été le premier peuple de l’Asie dans les arts et dans les lois, les Tartares l’ont été dans les armes. Il est humiliant pour la nature humaine que la force l’ait toujours emporté sur la sagesse, et que ces barbares aient subjugué presque tout notre hémisphère jusqu’au mont Atlas. Ils détruisirent l’empire romain au Ve siècle, et conquirent l’Espagne et tout ce que les Romains avaient eu en Afrique : nous les avons vus ensuite assujettir les califes de Babylone.

Mahmoud, qui sur la fin du Xe siècle conquit la Perse et l’Inde, était un Tartare : il n’est presque connu aujourd’hui des peuples occidentaux que par la réponse d’une pauvre femme qui lui demanda justice, dans les Indes, du meurtre de son fils, volé et assassiné dans la province d’Yrac en Perse. « Comment voulez-vous que je rende justice de si loin ? dit le sultan. — Pourquoi donc nous avez-vous conquis, ne pouvant nous gouverner ? » répondit la mère.

Ce fut du fond de la Tartarie que partit Gengis-kan, à la fin du XIIe siècle, pour conquérir l’Inde, la Chine, la Perse, et la Russie. Batou-kan, l’un de ses enfants, ravagea jusqu’aux frontières de l’Allemagne. Il ne reste aujourd’hui du vaste empire de Capshac, partage de Batou-kan, que la Crimée possédée par ses descendants, sous la protection des Turcs.

Tamerlan, qui subjugua une si grande partie de l’Asie, était un Tartare, et même de la race de Gengis.

Ussum Cassan, qui régna en Perse, était aussi né dans la Tartarie.

Enfin si vous regardez d’où sont sortis les Ottomans, vous les verrez partir du bord oriental de la mer Caspienne pour venir mettre sous le joug l’Asie Mineure, l’Arabie, l’Égypte, Constantinople, et la Grèce.

Voyons ce qui restait dans ces vastes déserts de la Tartarie, au XVIe siècle, après tant d’émigrations de conquérants. Au nord de la Chine étaient ces mêmes Monguls et ces Mantchoux qui la conquirent sous Gengis, et qui l’ont encore reprise il y a un siècle. Ils étaient alors de la religion dont le dalaï-lama est le chef dans le petit Thibet. Leurs déserts confinent aux déserts de la Russie : de là jusqu’à la mer Caspienne habitent les Elhuts, les Calcas, les Calmouks, et cent hordes de Tartares vagabonds. Les Usbecs étaient et sont encore dans le pays de Samarcande ; ils vivent tous pauvrement, et savent seulement qu’il est sorti de chez eux des essaims qui ont conquis les plus riches pays de la terre.



  1. Voyez chapitre lx.