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Essai sur les mœurs/Chapitre 165

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CHAPITRE CLXV.

Suite du règne de Philippe II. Malheur de don Sébastien, roi de Portugal.

Il semblait que le roi d’Espagne dut alors écraser la maison de Nassau et la république naissante du poids de sa puissance. Il avait perdu à la vérité en Afrique la souveraineté de Tunis, et le port de la Goulette où était autrefois Carthage : mais un roi de Maroc et de Fez, nommé Mulei-Mehemed, qui disputait le royaume à son oncle, avait offert à Philippe de se rendre son tributaire, dès l’an 1577. Philippe le refusa, et ce refus lui valut la couronne de Portugal, Le monarque africain alla lui-même embrasser les genoux du roi de Portugal, Sébastien, et implorer son secours. Ce jeune prince, arrière-petit-fils du grand Emmanuel, brûlait de se signaler dans cette partie du monde où ses ancêtres avaient fait tant de conquêtes. Ce qui est très-singulier, c’est que, n’étant point aidé de Philippe, son oncle maternel, dont il allait être le gendre, il reçut un secours de douze cents hommes du prince d’Orange, qui pouvait à peine alors se soutenir en Flandre. Cette petite circonstance, dans l’histoire générale, marque bien de la grandeur dans le prince d’Orange, mais surtout une passion déterminée de faire partout des ennemis à Philippe.

Sébastien débarque avec près de huit cents bâtiments au royaume de Fez, dans la ville d’Arzilla, conquête de ses ancêtres. Son armée était de quinze mille hommes d’infanterie ; mais il n’avait pas mille chevaux. C’est apparemment ce petit nombre de cavalerie, si peu proportionné à la cavalerie formidable des Maures, qui l’a fait condamner comme un téméraire par tous les historiens ; mais que de louanges s’il avait été heureux ! Il fut vaincu par le vieux souverain de Maroc, Molucco (4 auguste 1578). Trois rois périrent dans cette bataille, les deux rois maures, l’oncle et le neveu, et Sébastien. La mort du vieux roi Molucco est une des plus belles dont l’histoire fasse mention. Il était languissant d’une grande maladie ; il se sentit affaibli au milieu de la bataille, donna tranquillement ses derniers ordres, et expira en mettant le doigt sur sa bouche, pour faire entendre à ses capitaines qu’il ne fallait pas que ses soldats sussent sa mort. On ne peut faire une si grande chose avec plus de simplicité. Il ne revint personne de l’armée vaincue. Cette journée extraordinaire eut une suite qui ne le fut pas moins : on vit pour la première fois un prêtre cardinal et roi ; c’était don Henri, âgé de soixante et dix ans, fils du grand Emmanuel, grand-oncle de Sébastien. Il eut de plein droit le Portugal.

Philippe se prépara dès lors à lui succéder ; et pour que tout fût singulier dans cette affaire, le pape Grégoire XIII se mit au nombre des concurrents, et prétendit que le royaume de Portugal appartenait au saint-siége, faute d’héritiers en ligne directe ; par la raison, disait-il, qu’Alexandre III avait autrefois créé roi le comte Alfonse, qui s’était reconnu feudataire de Rome : c’était une étrange raison. Ce pape Grégoire XIII, Buoncompagno, avait le dessein ou plutôt l’idée vague de donner un royaume à Buoncompagno, son bâtard, en faveur duquel il ne voulait pas démembrer l’État ecclésiastique, comme avaient fait plusieurs de ses prédécesseurs. Il avait d’abord espéré que son fils aurait le royaume d’Irlande, parce que Philippe II fomentait des troubles dans cette île, ainsi qu’Élisabeth attisait le feu allumé dans les Pays-Bas. L’Irlande, ayant encore été donnée par les papes, devait revenir à eux ou à leurs enfants quand la souveraine d’Irlande était excommuniée. Cette idée ne réussit pas. Le pape obtint, à la vérité, de Philippe quelques vaisseaux et quelques Espagnols qui abordèrent en Irlande avec des Italiens, sous le pavillon du saint-siége ; mais ils furent passés au fil de l’épée, et les Irlandais de leur parti périrent par la corde. Grégoire XIII, après cette entreprise si extravagante et si malheureuse, tourna ses vues du côté du Portugal ; mais il avait affaire à Philippe II, qui avait plus de droits que lui et plus de moyens de les soutenir.

(1580) Le vieux cardinal-roi ne régna que pour voir discuter juridiquement devant lui quel serait son héritier. Il mourut bientôt. Un chevalier de Malte, Antoine, prieur de Crato, voulut succéder au roi-prêtre, qui était son oncle paternel, au lieu que Philippe II n’était neveu de Henri que du côté de sa mère. Le prieur passait pour bâtard, et se disait légitime. Ni le prieur ni le pape n’héritèrent. La branche de Bragance, qui semblait avoir des prétentions justes, eut alors ou la prudence ou la timidité de ne les pas faire valoir. Une armée de vingt mille hommes prouva le droit de Philippe : il ne fallait guère dans ce temps-là de plus grandes armées. Le prieur, qui ne pouvait résister par lui-même, eut en vain recours à l’appui du Grand Seigneur. Il ne manquait à toutes ces bizarreries que de voir le pape implorer aussi le Turc pour être roi de Portugal.

Philippe ne faisait jamais la guerre par lui-même : il conquit de son cabinet le Portugal. Le vieux duc d’Albe, exilé depuis deux ans, après ses longs services, rappelé comme un dogue enchaîné qu’on lâche encore pour aller à la chasse, termina sa carrière de sang en battant deux fois la petite armée du roi-prieur, qui, abandonné de tout le monde, erra longtemps dans sa patrie.

Philippe vint alors se faire couronner à Lisbonne, et promit quatre-vingt mille ducats à qui livrerait don Antoine. Les proscriptions étaient les armes à son usage.

(1581) Le prieur de Crato se réfugia d’abord en Angleterre avec quelques compagnons de son infortune, qui, manquant de tout, et délabrés comme lui, le servaient à genoux. Cet usage, établi par les empereurs allemands qui succédèrent à la race de Charlemagne, fut reçu en Espagne quand Alphonse X, roi de Castille, eut été élu empereur, au XIIIe siècle. Les rois d’Angleterre ont suivi cet exemple qui semble contredire la fière liberté de la nation. Les rois de France l’ont dédaigné, et se sont contentés du pouvoir réel. En Pologne les rois ont été servis ainsi dans des jours de cérémonie, et n’en sont pas plus absolus.

Élisabeth n’était pas en état de faire la guerre pour le prieur de Crato : ennemie implacable, mais non déclarée, de Philippe, elle mettait toute son application à lui résister, à lui susciter secrètement des ennemis, et, ne pouvant se soutenir en Angleterre que par l’affection du peuple, ne pouvant conserver cette affection qu’en ne demandant point de nouveaux subsides, elle n’était pas en état de porter la guerre en Espagne.

Don Antoine s’adresse à la France. Le conseil de Henri III était avec Philippe dans les mêmes termes de jalousie et de crainte que le conseil d’Angleterre. Il n’y avait point de guerre déclarée, mais une ancienne inimitié, une envie mutuelle de se nuire ; et Henri III fut toujours embarrassé entre les huguenots, qui faisaient un État dans l’État, et Philippe, qui voulut en faire un autre en offrant toujours aux catholiques sa protection dangereuse.

Catherine de Médicis avait des prétentions sur le Portugal, presque aussi chimériques que celles du pape. Don Antoine, en flattant ces prétentions, en promettant une partie du royaume qu’il ne pouvait recouvrer, et au moins les îles Açores où il avait un grand parti, obtint par le crédit de Catherine un secours considérable. On lui donna soixante petits vaisseaux, et environ six mille hommes, pour la plupart huguenots, qu’on était bien aise d’employer au loin, et qui l’étaient encore davantage d’aller combattre des Espagnols. Les Français, et surtout les calvinistes, cherchaient partout la guerre. Ils suivaient alors en foule le duc d’Anjou pour l’établir en Flandre. Ils s’embarquèrent avec allégresse pour tenter de rétablir don Antoine en Portugal. On s’empara d’abord d’une des îles ; mais bientôt la flotte d’Espagne parut (1583) : elle était supérieure en tout à celle des Français par la grandeur des vaisseaux, par le nombre des troupes ; il y avait douze galères à rames qui accompagnaient cinquante galions. C’est la première fois qu’on vit des galères sur l’Océan, et il était bien étonnant qu’on les eût conduites jusqu’à six cents lieues dans ces mers nouvelles. Lorsque Louis XIV, longtemps après, fit passer quelques galères dans l’Océan, cette entreprise passa pour la première de cette espèce, et ne l’était pourtant pas ; mais elle était plus périlleuse que celle de Philippe II, parce que l’océan Britannique est plus orageux que l’Atlantique.

Cette bataille navale fut la première qui se donna dans cette partie du monde. Les Espagnols vainquirent, et abusèrent de leur victoire. Le marquis de Santa-Cruz, général de la flotte de Philippe, fit mourir presque tous les prisonniers français par la main du bourreau, sous prétexte que, la guerre n’étant point déclarée entre l’Espagne et la France, il devait les traiter comme des pirates. Don Antoine, heureux d’échapper par la fuite, alla se faire servir à genoux en France, et mourir dans la pauvreté.

Philippe alors se voit maître non-seulement du Portugal, mais de tous les grands établissements que sa nation avait faits dans les Indes. Il étendait sa domination au bout de l’Amérique et de l’Asie, et ne pouvait prévaloir contre la Hollande.

(1584) Une ambassade de quatre rois du Japon sembla mettre alors le comble à cette grandeur suprême qui le faisait regarder comme le premier monarque de l’Europe. La religion chrétienne faisait au Japon de grands progrès ; et les Espagnols pouvaient se flatter d’y établir leur puissance, comme leur religion.

Philippe avait dans la chrétienté le pape, suzerain de son royaume de Naples, à ménager; la France à tenir toujours divisée, en quoi il réussissait par le moyen de la Ligue et par ses trésors ; la Hollande à réduire, et surtout l’Angleterre à troubler. Il faisait mouvoir à la fois tous ces ressorts ; et il parut bientôt, par l’armement de sa flotte nommée l’Invincible, que son but était de conquérir l’Angleterre plutôt que de l’inquiéter.

La reine Élisabeth lui fournissait assez de raisons ; elle soutenait hautement les confédérés des Pays-Bas. François Drake, alors simple armateur, avait pillé plusieurs possessions espagnoles dans l’Amérique, traversé le détroit de Magellan, et était revenu à Londres, en 1580, chargé de dépouilles, après avoir fait le tour du monde. Un prétexte plus considérable que ces raisons était la captivité de Marie Stuart, reine d’Écosse, retenue depuis dix-huit ans prisonnière contre le droit des gens. Elle avait pour elle tous les catholiques de l’île. Elle avait un droit très-apparent sur l’Angleterre, droit qu’elle tirait de Henri VII, par une naissance dont la légitimité n’était pas contestée comme celle d’Élisabeth. Philippe pouvait faire valoir pour lui-même le vain titre de roi d’Angleterre qu’il avait porté, et enfin l’entreprise de délivrer la reine Marie mettait nécessairement le pape et tous les catholiques de l’Europe dans ses intérêts.

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