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Essai sur les mœurs/Chapitre 173

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CHAPITRE CLXXIII.

De la France sous Henri III. Sa transplantation en Pologne, sa fuite, son retour en France. Mœurs du temps, ligue, assassinats, meurtre du roi, anecdotes curieuses.


Au milieu de ces désastres et de ces disputes, le duc d’Anjou, qui avait acquis quelque gloire en Europe dans les journées de Jarnac et de Moncontour, est élu roi de Pologne (1573). Il ne regardait cet honneur que comme un exil. On l’appelait chez un peuple dont il n’entendait pas la langue, regardé alors comme barbare, et qui, moins malheureux, à la vérité, que les Français, moins fanatique, moins agité, était cependant beaucoup plus agreste. L’apanage du duc d’Anjou lui valait plus que la couronne de Pologne : il se montait à douze cent mille livres ; et ce royaume éloigné était si pauvre que, dans le diplôme de l’élection, on stipula, comme une clause essentielle que le roi dépenserait ces douze cent mille livres en Pologne. Il va donc chercher avec douleur cette terre étrangère. Il n’avait pourtant rien à regretter en France : la cour qu’il abandonnait était en proie à autant de dissensions que le reste de l’État. C’étaient chaque jour des conspirations, ou réelles ou supposées, des duels, des assassinats, des emprisonnements sans forme et sans raison, pires que les troubles qui en étaient cause. On ne voyait pas tomber sur les échafauds autant de têtes considérables qu’en Angleterre[1], mais il y avait plus de meurtres secrets, et on commençait à connaître le poison.

Cependant, quand les ambassadeurs de Pologne vinrent à Paris rendre hommage à Henri III, on leur donna la fête la plus brillante et la plus ingénieuse. Le naturel et les grâces de la nation perçaient encore à travers tant de calamités et de fureurs. Seize dames de la cour, représentant les seize principales provinces de France, ayant dansé un ballet accompagné de machines, présentèrent au roi de Pologne et aux ambassadeurs des médailles d’or, sur lesquelles on avait gravé les productions qui caractérisaient chaque province.

(1574) À peine Henri III est-il transplanté sur le trône de Pologne que Charles IX meurt à l’âge de vingt-quatre ans et un mois. Il avait rendu son nom odieux à toute la terre, dans un âge où les citoyens de sa capitale ne sont pas encore majeurs. La maladie qui l’emporta est très-rare ; son sang coulait par tous les pores : cet accident, dont il y a quelques exemples, est la suite ou d’une crainte excessive, ou d’une passion furieuse, ou d’un tempérament violent et atrabilaire ; il passa dans l’esprit des peuples, et surtout des protestants, pour l’effet de la vengeance divine. Opinion utile, si elle pouvait arrêter les attentats de ceux qui sont assez puissants et assez malheureux pour n’être pas soumis au frein des lois !

Dès que Henri III apprend la mort de son frère, il s’évade de Pologne, comme on s’enfuit de prison. Il aurait pu engager le sénat de Pologne à souffrir qu’il se partageât entre ce royaume et ses pays héréditaires, comme il y en a eu tant d’exemples ; mais il s’empressa de fuir de ce pays sauvage pour aller chercher, dans sa patrie, des malheurs et une mort non moins funeste que tout ce qu’on avait vu jusqu’alors en France.

Il quittait un pays où les mœurs étaient dures, mais simples, et où l’ignorance et la pauvreté rendaient la vie triste, mais exempte de grands crimes. La cour de France était, au contraire, un mélange de luxe, d’intrigues, de galanteries, de débauches, de complots, de superstition, et d’athéisme. Catherine de Médicis, nièce du pape Clément VII, avait introduit la vénalité de presque toutes les charges de la cour, telle qu’elle était à celle du pape. La ressource, utile pour un temps, et dangereuse pour toujours, de vendre les revenus de l’État à des partisans qui avançaient l’argent, était encore une invention qu’elle avait apportée d’Italie. La superstition de l’astrologie judiciaire, des enchantements, et des sortiléges, était aussi un des fruits de sa patrie, transplanté en France : car, quoique le génie des Florentins eût fait revivre dès longtemps les beaux-arts, il s’en fallait beaucoup que la vraie philosophie fût connue. Cette reine avait amené avec elle un astrologue nommé Luc Gauric, homme qui n’eût été de nos jours qu’un misérable charlatan méprisé de la populace, mais qui alors était un homme très-important. Les curieux conservent encore des anneaux constellés, des talismans de ces temps-là. On a cette fameuse médaille où Catherine est représentée toute nue entre les constellations d’Aries et Taurus, le nom d’Ébullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un cœur dans l’autre, et dans l’exergue le nom d’Oxiel.

Jamais la démence des sortiléges ne fut plus en crédit. Il était commun de faire des figures de cire, qu’on piquait au cœur en prononçant des paroles inintelligibles. On croyait par là faire périr ses ennemis, et le mauvais succès ne détrompait pas. On fit subir la question à Cosme Ruggieri, Florentin, accusé d’avoir attenté, par de tels sortiléges, à la vie de Charles IX. Un de ces sorciers, condamné à être brûlé, dit, dans son interrogatoire, qu’il y en avait plus de trente mille en France.

Ces manies étaient jointes à des pratiques de dévotion, et ces pratiques se mêlaient à la débauche effrénée. Les protestants, au contraire, qui se piquaient de réforme, opposaient des mœurs austères à celles de la cour ; ils punissaient de mort l’adultère. Les spectacles, les jeux, leur étaient autant en horreur que les cérémonies de l’Église romaine ; ils mettaient presque au même rang la messe et les sortilèges : de sorte qu’il y avait deux nations dans la France absolument différentes l’une de l’autre, et on espérait d’autant moins la réunion que les huguenots avaient, surtout depuis la Saint-Barthélemy, formé le dessein de s’ériger en république.

Le roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, et le prince Henri de Condé, fils de Louis, assassiné à Jarnac, étaient les chefs du parti ; mais ils avaient été retenus prisonniers à la cour depuis le temps des massacres. Charles IX leur avait proposé l’alternative d’un changement de religion ou de la mort. Les princes, en qui la religion n’est presque jamais que leur intérêt, se résolvent rarement au martyre. Henri de Navarre et Henri de Condé s’étaient faits catholiques ; mais vers le temps de la mort de Charles IX, Condé, évadé de prison, avait abjuré l’Église romaine à Strasbourg ; et, réfugié dans le Palatinat, il ménageait, chez les Allemands, des secours pour son parti, à l’exemple de son père.

Henri III, en revenant en France, pouvait la rétablir ; elle était sanglante, déchirée, mais non démembrée. Pignerol, le marquisat de Saluces, et par conséquent les portes de l’Italie, étaient encore à elle. Une administration tolérable peut guérir, en peu d’années, les plaies d’un royaume dont le terrain est fertile et les habitants industrieux. Henri de Navarre était toujours entre les mains de la reine mère, déclarée régente par Charles IX jusqu’au retour du nouveau roi. Les protestants ne demandaient que la sûreté de leurs biens et de leur religion ; et leur projet de former une république ne pouvait prévaloir contre l’autorité souveraine, déployée sans faiblesse et sans excès. Il eût été aisé de les contenir : tel avait toujours été l’avis des plus sages têtes, d’un chancelier de L’Hospital, d’un Paul de Foix, d’un Christophe de Thou, père du véridique et éloquent historien, d’un Pibrac, d’un Harlai ; mais les favoris, croyant gagner à la guerre, la firent résoudre.

À peine donc le roi fut à Lyon qu’avec le peu de troupes qu’on lui avait amenées il voulut forcer des villes, qu’il eût pu ranger à leur devoir avec un peu de politique. Il dut s’apercevoir, quand il voulut entrer à main armée dans une petite ville nommée Livron[2] qu’il n’avait pas pris le bon parti ; on lui cria du haut des murs : « Approchez, assassins ; venez, massacreurs, vous ne nous trouverez pas endormis comme l’amiral[3]. »

Il n’avait pas alors de quoi payer ses soldats ; ils se débandèrent ; et, trop heureux de n’être point attaqué dans son chemin, il alla se faire sacrer à Reims, et faire son entrée dans Paris sous ces tristes auspices, au milieu de la guerre civile qu’il avait fait renaître à son arrivée, et qu’il eût pu étouffer. Il ne sut ni contenir les huguenots, ni contenter les catholiques, ni réprimer son frère le duc d’Alençon, alors duc d’Anjou, ni gouverner ses finances, ni discipliner une armée : il voulait être absolu, et ne prit aucun moyen de l’être. Ses débauches honteuses avec ses mignons le rendirent odieux ; ses superstitions, ses processions, dont il croyait couvrir ses scandales, et qui les augmentaient, l’avilirent ; ses profusions, dans un temps où il fallait n’employer l’or que pour avoir du fer, énervèrent son autorité. Nulle police, nulle justice : on tuait, on assassinait ses favoris sous ses yeux, ou ils s’égorgeaient mutuellement dans leurs querelles. Son propre frère, le duc d’Anjou, catholique, s’unit contre lui avec le prince Henri de Condé, calviniste, et fait venir des Suisses, tandis que Condé rentre en France avec des Allemands.

Dans cette anarchie, Henri, duc de Guise, fils de François, riche, puissant, devenu le chef de la maison de Lorraine en France, ayant tout le crédit de son père, idolâtré du peuple, redouté à la cour, force le roi à lui donner le commandement des armées. Son intérêt était que tout fût brouillé, afin que la cour eût toujours besoin de lui.

Le roi demande de l’argent à la ville de Paris : elle lui répond qu’elle a fourni trente-six millions d’extraordinaire en quinze ans, et le clergé soixante millions ; que les campagnes sont désolées par la soldatesque ; la ville, par la rapacité des financiers ; l’Église, par la simonie et le scandale. Il n’obtient que des plaintes au lieu de secours.

Cependant le jeune Henri de Navarre se sauve enfin de la cour, où il était toujours prisonnier. On pouvait le retenir comme prince du sang ; mais on n’avait nul droit sur la liberté d’un roi : il l’était en effet de la basse Navarre, et la haute lui appartenait par droit d’héritage. Il va en Guienne. Les Allemands, appelés par Condé, entrent dans la Champagne. Le duc d’Anjou, frère du roi, est en armes.

Les dévastations qu’on avait vues sous Charles IX recommencent. Le roi fait alors, par un traité honteux dont on ne lui sait point de gré, ce qu’il aurait dû faire, en souverain habile, à son avènement : il donne la paix ; mais il accorde beaucoup plus qu’on ne lui eût demandé d’abord : libre exercice de la religion réformée[4] temples, synodes, chambres mi-parties de catholiques et de réformés dans les parlements de Paris, de Toulouse, de Grenoble, d’Aix, de Rouen, de Dijon, de Rennes[5]. Il désavoue publiquement la Saint-Barthélemy, à laquelle il n’avait eu que trop de part. Il exempte d’impositions, pour six ans, les enfants de ceux qui ont été tués dans les massacres, réhabilite la mémoire de l’amiral Coligny ; et, pour comble d’humiliation, il se soumet à payer les troupes allemandes du prince palatin Casimir, qui le forçaient à cette paix ; mais n’ayant pas de quoi les satisfaire, il les laisse vivre à discrétion pendant trois mois dans la Bourgogne et dans la Champagne. Enfin il envoie au prince Casimir six cent mille écus par Bellièvre. Casimir retient l’envoyé du roi en otage pour le reste du payement, et l’emmène prisonnier à Heidelberg, où il fait porter en triomphe, au son des fanfares, les dépouilles de la France, dans des chariots traînés par des bœufs dont on avait doré les cornes.

Ce fut cet excès d’opprobre qui enhardit le duc Henri de Guise à former la ligue projetée par son oncle le cardinal de Lorraine, et à s’élever sur les ruines d’un royaume si malheureux et si mal gouverné. Tout respirait alors les factions, et Henri de Guise était fait pour elles. Il avait, dit-on, toutes les grandes qualités de son père, avec une ambition plus effrénée et plus artificieuse. Il enchantait comme lui tous les cœurs. On disait du père et du fils qu’auprès d’eux tous les autres princes paraissaient peuple. On vantait la générosité de son cœur ; mais il n’en avait pas donné un grand exemple quand il foula aux pieds, dans la rue Bétisy, le corps de l’amiral Coligny, jeté à ses yeux par les fenêtres.

La première proposition de la Ligue fut faite dans Paris. On fit courir chez les bourgeois les plus zélés des papiers qui contenaient un projet d’association pour défendre la religion, le roi, et la liberté de l’État : c’est-à-dire pour opprimer à la fois le roi et l’État par les armes de la religion. La Ligue fut ensuite signée solennellement à Péronne et dans presque toute la Picardie. Bientôt après les autres provinces y entrent. Le roi d’Espagne la protège, et ensuite les papes l’autorisent. Le roi, pressé entre les calvinistes, qui demandaient trop de liberté, et les ligueurs, qui voulaient lui ravir la sienne, croit faire un coup d’État en signant lui-même la ligue, de peur qu’elle ne l’écrase. Il s’en déclare le chef, et par cela même il l’enhardit. Il se voit obligé de rompre malgré lui la paix qu’il avait donnée aux réformés (1576), sans avoir d’argent pour renouveler la guerre. Les états généraux sont assemblés à Blois ; mais on lui refuse les subsides qu’il demande pour cette guerre à laquelle les états mêmes le forçaient. Il n’obtient pas seulement la permission de se ruiner en aliénant son domaine. Il assemble pourtant une armée, en se ruinant d’une autre manière, en engageant les revenus de la couronne, en créant de nouvelles charges. Les hostilités se renouvellent de tous côtés, et la paix se fait encore. Le roi n’avait voulu avoir de l’argent et une armée que pour être en état de ne plus craindre les Guises ; mais, dès que la paix est faite, il consomme ces faibles ressources en vains plaisirs, en fêtes, en profusions pour ses favoris.

Il était difficile de gouverner un tel royaume autrement qu’avec du fer et de l’or. Henri III pouvait à peine avoir l’un et l’autre. Il faut voir quelles peines il eut à obtenir dans ses pressants besoins treize cent mille francs du clergé pour six années, à faire vérifier au parlement quelques nouveaux édits bursaux, et avec quelle rapacité le marquis d’O, surintendant des finances, dévorait cette subsistance passagère.

Il ne régnait pas. La Ligue catholique et les confédérés protestants se faisaient la guerre malgré lui dans les provinces. Les maladies contagieuses, la famine, se joignaient à tant de fléaux, et c’est dans ces temps de calamités que, pour opposer des favoris au duc de Guise, ayant créé ducs et pairs Joyeuse et d’Épernon, et leur ayant donné la préséance sur leurs anciens pairs, il dépense quatre millions aux noces du duc de Joyeuse, en le mariant à la sœur de la reine sa femme, et en le faisant son beau-frère. De nouveaux impôts pour payer ses prodigalités excitent l’indignation publique. Si le duc de Guise n’avait pas fait une ligue contre lui, la conduite du roi suffisait pour en produire une.

C’est dans ce temps que le duc d’Anjou, son frère, va dans les Pays-Bas chercher, au milieu d’une désolation non moins funeste, une principauté qu’il perdit par une tyrannique imprudence. Comme Henri III permettait à son frère d’aller ravir les provinces des Pays-Bas à Philippe II, à la tête des mécontents de Flandre, on peut juger si le roi d’Espagne encourageait la Ligue en France, où elle prenait chaque jour de nouvelles forces. Quelle ressource le roi crut-il avoir contre elle ? celle d’instituer des confréries de pénitents, de bâtir des cellules de moines à Vincennes pour lui et pour les compagnons de ses plaisirs, de prier Dieu en public tandis qu’il outrageait la nature en secret, de se vêtir d’un sac blanc, de porter une discipline et un rosaire à la ceinture, et de s’appeler frère Henri. Cela même indigna et enhardit les ligueurs. On prêchait publiquement dans Paris contre sa dévotion scandaleuse. La faction des Seize se formait sous le duc de Guise, et Paris n’était plus au roi que de nom.

(1585) Henri de Guise, devenu maître du parti catholique, avait déjà des troupes avec l’argent de son parti, et il attaquait les amis du roi de Navarre. Ce prince, qui était, comme le roi François Ier, le plus généreux chevalier de son temps, offrit de vider ce grand différend en se battant contre le duc de Guise, ou seul à seul, ou dix contre dix, ou en tel nombre qu’on voudrait. Il écrit à Henri III, son beau-frère : il lui remontre que c’est à lui et à sa couronne que la Ligue en veut, bien plus qu’aux huguenots ; il lui fait voir le précipice ouvert ; il lui offre ses biens et sa vie pour le sauver.

Mais dans ce temps-là même le pape Sixte-Quint fulmine, contre le roi de Navarre et le prince de Condé, cette fameuse bulle dans laquelle il les appelle génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon ; il les déclare déchus de tout droit, de toute succession. La Ligue fait valoir la bulle, et force le roi à poursuivre son beau-frère qui voulait le secourir, et à seconder le duc de Guise qui le détrônait avec respect. C’est la neuvième guerre civile depuis la mort de François II.

Henri IV (car il faut déjà l’appeler ainsi, puisque ce nom est si célèbre et si cher, et qu’il est devenu un nom propre), Henri IV eut à combattre à la fois le roi de France, Marguerite sa propre femme, et la Ligue. Marguerite, en se déclarant contre son époux, rappelait ces anciens temps de barbarie où les excommunications rompaient tous les liens de la société, et rendaient un prince exécrable à ses proches. Ce prince se fit connaître dès lors pour un grand homme, en bravant le pape jusque dans Rome, en y faisant afficher dans les carrefours un démenti formel à Sixte-Quint, et en appelant à la cour des pairs de cette bulle.

Il n’eut pas grande peine à empêcher son imprudente femme de se saisir de l’Agénois, dont elle voulut s’emparer ; et quant à l’armée royale qu’on envoya contre lui sous les ordres du duc de Joyeuse, tout le monde sait comment il la vainquit à Coutras (octobre 1587), combattant en soldat à la tête de ses troupes, faisant des prisonniers de sa main, et montrant après la victoire autant d’humanité et de modestie que de valeur pendant la bataille.

Cette journée lui fit plus de réputation qu’elle ne lui donna de véritables avantages. Son armée n’était pas celle d’un souverain qui la soudoie et qui la retient toujours sous le drapeau, c’était celle d’un chef de parti : elle n’avait point de paye réglée. Les capitaines ne pouvaient empêcher leurs soldats d’aller faire leurs moissons ; ils étaient obligés eux-mêmes de retourner dans leurs terres. On accusa Henri IV d’avoir perdu le fruit de sa victoire en allant dans le Béarn voir la comtesse de Grammont, dont il était amoureux. On ne fait pas réflexion qu’il eût été très-aisé de faire agir son année en son absence, s’il avait pu la conserver. Henri de Condé, son cousin, prince aussi austère dans ses mœurs que le Navarrois avait de galanterie dans les siennes, quitta l’armée comme lui, alla comme lui dans ses terres, après avoir resté quelque temps dans le Poitou, ainsi que tous les officiers, qui jurèrent de se retrouver, le 20 de novembre, au rendez-vous des troupes. C’était ainsi qu’on faisait la guerre alors.

Mais le séjour du prince de Condé dans Saint-Jean-d’Angely fut une des plus fatales aventures de ces temps horribles. À peine a-t-il soupé, à son retour, avec Charlotte de La Trimouille, sa femme, qu’il est saisi de convulsions mortelles qui l’emportent en deux jours (janvier 1588). Le simple juge de Saint-Jean-d’Angely met la princesse en prison, l’interroge, commence un procès criminel contre elle : il condamne par contumace un jeune page nommé Permillac de Belcastel, et fait exécuter Brillant, maître-d’hôtel du prince, qui est tiré à quatre chevaux dans Saint-Jean-d’Angely, après que la sentence a été confirmée par des commissaires que le roi de Navarre a nommés lui-même. La princesse appelle à la cour des pairs ; elle était enceinte ; elle fut depuis déclarée innocente, et les procédures brûlées. Il n’est pas inutile de réfuter encore ici ce conte, répété dans tant de livres, que la princesse accoucha du père du grand Condé quatorze mois après la mort de son mari, et que la Sorbonne fut consultée pour savoir si cet enfant était légitime. Rien n’est plus faux, et il est assez prouvé que ce nouveau prince de Condé naquit six mois après la mort de son père.

Si Henri de Navarre défit l’armée de Henri III à la journée de Coutras, le duc de Guise, de son côté, dissipa dans le même temps une armée d’Allemands qui venaient se joindre au Navarrois, et il fit voir, dans cette expédition, autant de conduite que Henri IV avait montré de courage. Le malheur de Coutras et la gloire du duc de Guise furent deux nouvelles disgrâces pour le roi de France. Guise concerte, avec tous les princes de sa maison, une requête au roi par laquelle on lui demande la publication du concile de Trente, l’établissement de l’Inquisition, avec la confiscation des biens des huguenots au profit des chefs de la Ligue, de nouvelles places de sûreté pour elle, et le bannissement de ses favoris qu’on lui nommera. Chaque mot de cette requête était une offense. Le peuple de Paris, et surtout les Seize, insultaient publiquement les favoris du roi, et marquaient peu de respect pour sa personne.

Rien ne fait mieux voir la malheureuse administration du gouvernement qu’une petite chose qui fut la source des désastres de cette année. Le roi, pour éviter les troubles qu’il prévoyait dans Paris, fait défense au duc de Guise d’y venir. Il lui écrit deux lettres ; il ordonne qu’on lui dépêche deux courriers. Il ne se trouve point d’argent dans l’épargne pour cette dépense nécessaire : on met les lettres à la poste ; et le duc de Guise vient à Paris, ayant pour excuse apparente qu’il n’a point reçu l’ordre. De là suit la journée des Barricades. Il serait superflu de répéter ici ce que tant d’historiens ont détaillé sur cette journée. Qui ne sait que le roi quitta sa capitale, fuyant devant son sujet, et qu’il assembla ensuite les seconds états de Blois, où il fit assassiner le duc et le cardinal de Guise son frère (décembre 1588), après avoir communié avec eux, et avoir fait serment sur l’hostie qu’il les aimerait toujours ?

Les lois sont une chose si respectable et si sainte que si Henri III en avait seulement conservé l’apparence, si, quand il eut en son pouvoir le prince et le cardinal, dans le château de Blois, il eût mis dans sa vengeance, comme il le pouvait, quelque formalité de justice, sa gloire et peut-être sa vie eussent été sauvées ; mais l’assassinat d’un héros et d’un prêtre le rendirent exécrable aux yeux de tous les catholiques, sans le rendre plus redoutable.

Je crois devoir réfuter ici une erreur qui se trouve dans beaucoup de livres, et principalement dans l’État de la France qu’on réimprime souvent[6]. On y dit que le duc de Guise fut assassiné par les gentilshommes ordinaires de la chambre du roi ; et le déclamateur Maimbourg prétend, dans son Histoire de la Ligue, que Lognac, le chef des assassins, était premier gentilhomme de la chambre : tout cela est faux. Les registres de la chambre des comptes qui ont échappé à l’incendie, et que j’ai consultés, font foi que le maréchal de Retz et le comte de Villequier, tirés du nombre des gentilshommes ordinaires, avaient le titre de premier gentilhomme, charge de nouvelle création, instituée sous Henri II pour le maréchal de Saint-André. Ces mêmes registres font voir les noms des gentilshommes ordinaires de la chambre, qui étaient alors des premières maisons du royaume ; ils avaient succédé sous François Ier aux chambellans, et ceux-ci aux chevaliers de l’hôtel. Les gentilshommes nommés les quarante-cinq, qui assassinèrent le duc de Guise, étaient une compagnie nouvelle, formée par le duc d’Épernon, payée au trésor royal sur les billets de ce duc, et aucun de leurs noms ne se trouve parmi les gentilshommes de la chambre.

Lognac, Saint-Capautet, Alfrenas, Herbelade, et leurs compagnons, étaient de pauvres gentilshommes gascons que d’Épernon avait fournis au roi, des gens de main, des gens de service, comme on les appelait alors. Chaque prince, chaque grand seigneur en avait auprès de lui dans ces temps de troubles. C’était par des hommes de cette espèce que la maison de Guise avait fait assassiner Saint-Mégrin, l’un des favoris de Henri III. Ces mœurs étaient bien différentes de la noble démence de l’ancienne chevalerie, et de ces temps d’une barbarie plus généreuse, dans lesquels on terminait ses différends en champ clos, à armes égales.

Tel est le pouvoir de l’opinion chez les hommes que les mêmes assassins qui n’avaient fait nul scrupule de tuer en lâches le duc de Guise refusèrent de tremper leurs mains dans le sang du cardinal son frère. Il fallut chercher quatre soldats du régiment des gardes, qui le massacrèrent dans le même château à coups de hallebarde. Il se passa deux jours entre la mort des deux frères : c’est une preuve invincible que le roi aurait eu le temps de se couvrir de quelques apparences d’une forme de justice précipitée.

Non-seulement il n’eut pas l’art de prendre ce masque nécessaire, mais il se manqua encore à lui-même en ne courant pas dans l’instant à Paris avec ses troupes. Il eut beau dire à la reine Catherine, sa mère, qu’il avait pris toutes ses mesures, il n’en avait pris que pour se venger, et non pour régner. Il restait dans Blois, inutilement occupé à examiner les cahiers des états, tandis que Paris, Orléans, Rouen, Dijon, Lyon, Toulouse, se soulèvent presque en même temps, comme de concert. On ne le regarde plus que comme un assassin et un parjure. Le pape l’excommunie ; cette excommunication, qui eût été méprisée en d’autres temps, devient terrible alors, parce qu’elle se joint aux cris de la vengeance publique, et paraît réunir Dieu et les hommes. Soixante et dix docteurs assemblés en Sorbonne le déclarent déchu du trône (1589), et ses sujets déliés du serment de fidélité. Les prêtres refusent l’absolution aux pénitents qui le reconnaissent pour roi. La faction des Seize emprisonne à la Bastille les membres du parlement affectionnés à la monarchie. La veuve du duc de Guise vient demander justice du meurtre de son époux et de son beau-frère. Le parlement, à la requête du procureur général, nomme deux conseillers, Courtin et Michon, qui instruisent le procès criminel contre Henri de Valois, ci-devant roi de France et de Pologne. Voyez l’Histoire du Parlement, où ce fait est discuté (chapitres xxx et xxxi).

Ce roi s’était conduit avec tant d’aveuglement qu’il n’avait point encore d’armée : il envoyait Sancy négocier des soldats chez les Suisses, et il avait la bassesse d’écrire au duc de Mayenne, déjà chef de la Ligue, pour le prier d’oublier l’assassinat de son frère. Il lui faisait parler par le nonce du pape, et Mayenne répondait au nonce : « Je ne pardonnerai jamais à ce misérable. » Les lettres qui rendent compte de cette négociation sont encore aujourd’hui à Rome.

Enfin le roi est obligé d’avoir recours à ce Henri de Navarre, son vainqueur et son successeur légitime, qu’il eût dû dès le commencement de la Ligue prendre pour son appui, non-seulement comme le seul intéressé au maintien de la monarchie, mais comme un prince dont il connaissait la franchise, dont l’âme était au-dessus de son siècle, et qui n’aurait jamais abusé de son droit d’héritier présomptif.

Avec le secours du Navarrois, avec les efforts de son parti, il a une armée. Les deux rois arrivent devant Paris. Je ne répéterai pas ici[7] comment Paris fut délivré par le meurtre de Henri III. Je remarquerai seulement avec le président de Thou que, quand le dominicain Jacques Clément, prêtre fanatique, encouragé par son prieur Dourgoin, par son couvent, par l’esprit de la Ligue, et muni des sacrements, vint demander audience pour l’assassiner (1589), le roi sentit de la joie en le voyant, et qu’il disait que son cœur s’épanouissait toutes les fois qu’il voyait un moine. Je ne vous fatiguerai point de détails si connus, ni de tout ce qu’on fit à Paris et à Rome[8] : je ne dirai point avec quel zèle on mit sur les autels de Paris le portrait du parricide ; qu’on tira le canon à Rome ; qu’on y prononça l’éloge du moine ; mais il faut observer que dans l’opinion du peuple ce misérable était un saint et un martyr : il avait délivré le peuple de Dieu du tyran persécuteur, à qui on ne donnait d’autre nom que celui d’Hérode. Ce n’est pas que Henri III, roi de France, eût la moindre ressemblance avec ce petit roi de la Palestine ; mais le bas peuple, toujours sot et barbare, ayant ouï dire qu’Hérode avait fait égorger tous les petits enfants d’un pays, donnait ce nom à Henri III. Clément était à ses yeux un homme inspiré ; il s’était offert à une mort inévitable ; ses supérieurs et tous ceux qu’il avait consultés lui avaient ordonné de la part de Dieu de commettre cette sainte action. Son esprit égaré était dans le cas de l’ignorance invincible. Il était intimement persuadé qu’il s’immolait à Dieu, à l’Église, à la patrie ; enfin, selon le sentiment de ses théologiens, il courait à la gloire éternelle, et le roi assassiné était damné. C’est ce que quelques théologiens calvinistes avaient pensé de Poltrot ; c’est ce que les catholiques avaient dit de l’assassin du prince d’Orange.

Il n’y eut aucun pays catholique, à l’exception de Venise, où le crime de Jacques Clément ne fût consacré. Le jésuite Mariana, qui passait pour un historien sage, s’exprime ainsi dans son livre de l’Institution des rois : « Jacques Clément se fit un grand nom ; le meurtre fut expié par le meurtre, et le sang royal coula en sacrifice aux mânes du duc de Guise perfidement assassiné. Ainsi périt Jacques Clément, âgé de vingt-quatre ans, la gloire éternelle de la France. » Le fanatisme fut porté en France jusqu’à mettre le portrait de cet assassin sur les autels, avec ces mots gravés au bas : Saint Jacques Clément, priez pour nous.

Un fait très-longtemps ignoré, c’est la forme du jugement contre le cadavre du moine parricide : son procès fut fait par le marquis de Richelieu, grand prévôt de France, père du cardinal ; et loin que le procureur général La Guesle, témoin de l’assassinat, et qui avait amené frère Clément à Henri III, fit les fonctions de sa charge dans ce jugement, il ne fit que celle de témoin ; il déposa comme les autres. Ce fut Henri IV qui porta lui-même l’arrêt, et qui condamna le corps du moine à être écartelé et brûlé, de l’avis de son conseil, signé Ruzé (à Saint- Cloud, 2 août 1589).

Ce qu’on ne savait pas encore, c’est qu’un autre jacobin nommé Jean Le Roi, ayant assassiné le commandant de Coutances en Normandie, Henri IV jugea aussi ce malheureux le jour même qu’il jugea Clément. Il condamna le moine Jean Le Roi à être mis dans un sac, et à être jeté dans la rivière, ce qui fut exécuté à Saint-Cloud, deux jours après. C’était une chose très-rare qu’un tel jugement et un tel supplice ; mais les crimes qu’on punissait étaient encore plus étonnants.

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  1. Voyez chapitre clxvii, à la fin.
  2. Voyez dans les Mélanges, année 1763, les Éclaircissements historiques (xxixe sottise de Nonotte).
  3. Il paraît, d’après les mémoires du temps, que la voix publique accusait Henri III d’avoir aidé sa mère à vaincre la résistance que Charles IX opposait au massacre de la Saint-Barthélemy. Les remords de ce malheureux prince, sa mort extraordinaire, avaient rejeté toute la haine de ce forfait sur Catherine et sur Henri III, d’ailleurs avili par sa superstition et par ses mœurs.

    Dans son passage en Dauphiné, Montbrun pilla les équipages de sa petite armée ; et lorsqu’on lui reprocha cette action, il répondit : « La guerre et le jeu rendent les hommes égaux. » (K.)

  4. Excepté à Paris.
  5. Il donne aussi plusieurs villes de sûreté : Angoulême, Niort, la Charité, Bourges, Saumur, et Mézières, où les réformes tiendront des garnisons payées par le roi. (G. A.)
  6. L’État de la France a en en effet un grand nombre d’éditions, ou pour mieux dire il existe un grand nombre d’ouvrages sous le titre de : État de la France, État présent de la France, le Vrai État de la France. La plus ancienne édition que cite la Bibliothèque historique de la France est de 1652, in-12 ; la plus récente, de 1749, 6 volumes in-12. (B.)
  7. Voyez les notes du chant V de la Henriade, tome VIII.
  8. Voyez l’Essai sur les Guerres civiles de France, tome VIII.