Essai sur les mœurs/Chapitre 197

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄  Chapitre CXCVI Chapitre CXCVII   ►

CHAPITRE CXCVII.

Résumé de toute cette histoire jusqu’au temps où commence le beau
siècle de Louis XIV.

J’ai parcouru ce vaste théâtre des révolutions depuis Charlemagne, et même en remontant souvent beaucoup plus haut, jusqu’au temps de Louis XIV. Quel sera le fruit de ce travail ? quel profit tirera-t-on de l’histoire ? On y a vu les faits et les mœurs ; voyons quel avantage nous produira la connaissance des uns et des autres.

Un lecteur sage s’apercevra aisément qu’il ne doit croire que les grands événements qui ont quelque vraisemblance, et regarder en pitié toutes les fables dont le fanatisme, l’esprit romanesque, et la crédulité, ont chargé dans tous les temps la scène du monde.

Constantin triomphe de l’empereur Maxence ; mais certainement un Labarum ne lui apparut point dans les nuées, en Picardie, avec une inscription grecque.

Clovis, souillé d’assassinats, se fait chrétien, et commet des assassinats nouveaux ; mais ni une colomhe ne lui apporte une ampoule pour son baptême, ni un ange ne descend du ciel pour lui donner un étendard.

Un moine de Clervaux peut prêcher une croisade[1] ; mais il faut être imbécile pour écrire que Dieu fit des miracles par la main de ce moine, afin d’assurer le succès de cette croisade, qui fut aussi malheureuse que follement entreprise et mal conduite. Le roi Louis VIII peut mourir de phthisie ; mais il n’y a qu’un fanatique ignorant qui puisse dire que les embrassements d’une jeune fille l’auraient guéri, et qu’il mourut martyr de sa chasteté[2].

Chez toutes les nations l’histoire est défigurée par la fable, jusqu’à ce qu’enfin la philosophie vienne éclairer les hommes ; et lorsque enfin la philosophie arrive au milieu de ces ténèbres, elle trouve les esprits si aveuglés par des siècles d’erreurs qu’elle peut à peine les détromper ; elle trouve des cérémonies, des faits, des monuments, établis pour constater des mensonges.

Comment, par exemple, un philosophe aurait-il pu persuader à la populace, dans le temple de Jupiter Stator, que Jupiter n’était point descendu du ciel pour arrêter la fuite des Romains ? Quel philosophe eût pu nier, dans le temple de Castor et de Pollux, que ces deux jumeaux avaient combattu à la tête des troupes ? ne lui aurait-on pas montré l’empreinte des pieds de ces dieux conservée sur le marbre ? Les prêtres de Jupiter et de Pollux n’auraient-ils pas dit à ce philosophe : Criminel incrédule, vous êtes obligé d’avouer, en voyant la colonne rostrale, que nous avons gagné une bataille navale dont cette colonne est le monument : avouez donc que les dieux sont descendus sur terre pour nous défendre, et ne blasphémez point nos miracles en présence des monuments qui les attestent. C’est ainsi que raisonnent dans tous les temps la fourberie et l’imbécillité.

Une princesse idiote bâtit une chapelle aux onze mille vierges ; le desservant de la chapelle ne doute pas que les onze mille vierges n’aient existé, et il fait lapider le sage qui en doute.

Les monuments ne prouvent les faits que quand ces faits vraisemblables nous sont transmis par des contemporains éclairés[3].

Les chroniques du temps de Philippe-Auguste et l’abbaye de la Victoire sont des preuves de la bataille de Bouvines ; mais quand vous verrez à Rome le groupe du Laocoon, croirez-vous pour cela la fable du cheval de Troie ? et quand vous verrez les hideuses statues d’un saint Denis sur le chemin de Paris, ces monuments de barbarie vous prouveront-ils que saint Denis, ayant eu le cou coupé, marcha une lieue entière portant sa tête entre ses bras, et la baisant de temps en temps ?

La plupart des monuments, quand ils sont érigés longtemps après l’action, ne prouvent que des erreurs consacrées ; il faut même quelquefois se défier des médailles frappées dans le temps d’un événement. Nous avons vu les Anglais, trompés par une fausse nouvelle, graver sur l’exergue d’une médaille : À l’amiral Vernon, vainqueur de Carthagène ; et à peine cette médaille fut-elle frappée qu’on apprit que l’amiral Vernon avait levé le siége. Si une nation dans laquelle il y a tant de philosophes a pu hasarder de tromper ainsi la postérité, que devons-nous penser des peuples et des temples abandonnés à la grossière ignorance ?

Croyons les événements attestés par les registres publics, par le consentement des auteurs contemporains, vivant dans une capitale, éclairés les uns par les autres, et écrivant sous les yeux des principaux de la nation. Mais pour tous ces petits faits obscurs et romanesques, écrits par des hommes obscurs dans le fond de quelque province ignorante et barbare ; pour ces contes chargés de circonstances absurdes ; pour ces prodiges qui déshonorent l’histoire au lieu de l’embellir, renvoyons-les à Voragine[4], au jésuite Caussin, à Maimbourg, et à leurs semblables.

Il est aisé de remarquer combien les mœurs ont changé dans presque toute la terre depuis les inondations des barbares jusqu’à nos jours. Les arts, qui adoucissent les esprits en les éclairant, commencèrent un peu à renaître dès le XIIe siècle ; mais les plus lâches et les plus absurdes superstitions, étouffant ce germe, abrutissaient presque tous les esprits ; et ces superstitions, se répandant chez tous les peuples de l’Europe ignorants et féroces, mêlaient partout le ridicule à la barbarie.

Les Arabes polirent l’Asie, l’Afrique, et une partie de l’Espagne, jusqu’au temps où ils furent subjugués par les Turcs, et enfin chassés par les Espagnols ; alors l’ignorance couvrit toutes ces belles parties de la terre ; des mœurs dures et sombres rendirent le genre humain farouche de Bagdad jusqu’à Rome.

Les papes ne furent élus, pendant plusieurs siècles, que les armes à la main ; et les peuples, les princes même, étaient si imbéciles, qu’un anti-pape reconnu par eux était dès ce moment vicaire de Dieu, et un homme infaillible. Cet homme infaillible était-il déposé, on révérait le caractère de la Divinité dans son successeur ; et ces dieux sur terre, tantôt assassins, tantôt assassinés, empoisonneurs et empoisonnés tour à tour, enrichissant leurs bâtards, et donnant des décrets contre la fornication, anathématisant les tournois, et faisant la guerre, excommuniant, déposant les rois, et vendant la rémission des péchés aux peuples, étaient à la fois le scandale, l’horreur, et la divinité de l’Europe catholique.

Vous avez vu[5], aux XIIe et XIIIe siècles, les moines devenir princes, ainsi que les évêques ; ces évêques et ces moines, partout à la tête du gouvernement féodal. Ils établirent des coutumes ridicules, aussi grossières que leurs mœurs : le droit exclusif d’entrer dans une église avec un faucon sur le poing, le droit de faire battre les eaux des étangs par les cultivateurs pour empêcher les grenouilles d’interrompre le baron, le moine, ou le prélat ; le droit de passer la première nuit avec les nouvelles mariées dans leurs domaines ; le droit de rançonner les marchands forains, car alors il n’y avait point d’autres marchands.

Vous avez vu parmi ces barbaries ridicules les barbaries sanglantes des guerres de religion.

La querelle des pontifes avec les empereurs et les rois, commencée dès le temps de Louis le Faible, n’a cessé entièrement en Allemagne qu’après Charles-Quint ; en Angleterre, que par la constance d’Élisabeth ; en France, que par la soumission forcée de Henri IV à l’Église romaine.

Une autre source qui a fait couler tant de sang a été la fureur dogmatique ; elle a bouleversé plus d’un État, depuis les massacres des Albigeois au XIIIe siècle, jusqu’à la petite guerre des Cévennes au commencement du XVIIIe. Le sang a coulé dans les campagnes et sur les échafauds, pour des arguments de théologie, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, pendant cinq cents années, presque sans interruption ; et ce fléau n’a duré si longtemps que parce qu’on a toujours négligé la morale pour le dogme.

Il faut donc, encore une fois, avouer qu’en général toute cette histoire est un ramas de crimes, de folies, et de malheurs, parmi lesquels nous avons vu quelques vertus, quelques temps heureux, comme on découvre des habitations répandues çà et là dans des déserts sauvages.

L’homme peut-être qui, dans les temps grossiers qu’on nomme du moyen âge, mérita le plus du genre humain, fut le pape Alexandre III. Ce fut lui qui, dans un concile, au XIIe siècle, abolit autant qu’il le put la servitude. C’est ce même pape qui triompha dans Venise, par sa sagesse, de la violence de l’empereur Frédéric Barberousse, et qui força Henri II, roi d’Angleterre, de demander pardon à Dieu et aux hommes du meurtre de Thomas Becket. Il ressuscita les droits des peuples, et réprima le crime dans les rois. Nous avons remarqué[6] qu’avant ce temps toute l’Europe, excepté un petit nombre de villes, était partagée entre deux sortes d’hommes, les seigneurs des terres, soit séculiers, soit ecclésiastiques, et les esclaves. Les hommes de loi qui assistaient les chevaliers, les baillis, les maîtres d’hôtel des fiefs dans leurs jugements, n’étaient réellement que des serfs d’origine. Si les hommes sont rentrés dans leurs droits, c’est principalement au pape Alexandre III qu’ils en sont redevables ; c’est à lui que tant de villes doivent leur splendeur : cependant nous avons vu que cette liberté ne s’est pas étendue partout. Elle n’a jamais pénétré en Pologne : le cultivaleur y est encore serf, attaché à la glèbe, ainsi qu’en Bohême, en Souabe, et dans plusieurs autres pays de l’Allemagne ; on voit même encore en France, dans quelques provinces éloignées de la capitale, des restes de cet esclavage. Il y a quelques chapitres, quelques moines, à qui les biens des paysans appartiennent[7].

Il n’y a chez les Asiatiques qu’une servitude domestique, et chez les chrétiens qu’une servitude civile. Le paysan polonais est serf dans la terre, et non esclave dans la maison de son seigneur. Nous n’achetons des esclaves domestiques que chez les nègres. On nous reproche ce commerce : un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l’acheteur ; ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir[8].

Plusieurs princes, en délivrant les sujets des seigneurs, ont voulu réduire en une espèce de servitude les seigneurs mêmes ; et c’est ce qui a causé tant de guerres civiles.

On croirait, sur la foi de quelques dissertateurs qui accommodent tout à leurs idées, que les républiques furent plus vertueuses, plus heureuses que les monarchies ; mais, sans compter les guerres opiniâtres que se firent si longtemps les Vénitiens et les Génois à qui vendrait ses marchandises chez les mahométans, quels troubles Venise, Gênes, Florence, Pise, n’éprouvèrent-elles pas ? combien de fois Gênes, Florence, et Pise, ont-elles changé de maîtres ? Si Venise n’en a jamais eu, elle ne doit cet avantage qu’à ses profonds marais appelés lagunes.

On peut demander comment, au milieu de tant de secousses, de guerres intestines, de conspirations, de crimes, et de folies, il y a eu tant d’hommes qui aient cultivé les arts utiles et les arts agréables en Italie, et ensuite dans les autres États chrétiens. C’est ce que nous ne voyons point sous la domination des Turcs.

Il faut que notre partie de l’Europe ait eu dans ses mœurs et dans son génie un caractère qui ne se trouve ni dans la Thrace, où les Turcs ont établi le siége de leur empire, ni dans la Tartarie, dont ils sortirent autrefois. Trois choses influent sans cesse sur l’esprit des hommes : le climat, le gouvernement, et la religion ; c’est la seule manière d’expliquer l’énigme de ce monde.

On a pu remarquer, dans le cours de tant de révolutions, qu’il s’est formé des peuples presque sauvages, tant en Europe qu’en Asie, dans les contrées autrefois les plus policées. Telle île de l’Archipel qui florissait autrefois est réduite aujourd’hui au sort des bourgades de l’Amérique. Les pays où étaient les villes d’Artaxartes, de Tigranocertes, de Colchos, ne valent pas à beaucoup près nos colonies. Il y a dans quelques îles, dans quelques forêts, et sur quelques montagnes, au milieu de notre Europe, des portions de peuples qui n’ont nul avantage sur ceux du Canada ou des noirs de l’Afrique. Les Turcs sont plus policés ; mais nous ne connaissons presque aucune ville bâtie par eux : ils ont laissé dépérir les plus beaux établissements de l’antiquité ; ils règnent sur des ruines.

Il n’est rien dans l’Asie qui ressemble à la noblesse d’Europe : on ne trouve nulle part en Orient un ordre de citoyens distingués des autres par des titres héréditaires, par des exemptions et des droits attachés uniquement à la naissance. Les Tartares paraissent les seuls qui aient dans les races de leurs mirzas quelque faible image de cette institution : on ne voit ni en Turquie, ni en Perse, ni aux Indes, ni à la Chine, rien qui donne l’idée de ces corps de nobles qui forment une partie essentielle de chaque monarchie européane. Il faut aller jusqu’au Malabar pour retrouver une apparence de cette constitution, encore est-elle très-différente : c’est une tribu entière qui est toute destinée aux armes, qui ne s’allie jamais aux autres tribus ou castes, qui ne daigne même avoir avec elles aucun commerce.

L’auteur de l’Esprit des Lois dit qu’il n’y a point de républiques en Asie[9]. Cependant cent hordes de Tartares, et des peuplades d’Arabes, forment des républiques errantes. Il y eut autrefois des républiques très-florissantes et supérieures à celles de la Grèce, comme Tyr et Sidon. On n’en trouve plus de pareilles depuis leur chute. Les grands empires ont tout englouti. Le même auteur croit en voir une raison dans les vastes plaines de l’Asie. Il prétend que la liberté trouve plus d’asiles dans les montagnes ; mais il y a bien autant de pays montueux en Asie qu’en Europe. La Pologne, qui est une république, est un pays de plaines. Venise et la Hollande ne sont point hérissées de montagnes. Les Suisses sont libres, à la vérité, dans une partie des Alpes ; mais leurs voisins sont assujettis de tout temps dans l’autre partie. Il est bien délicat de chercher les raisons physiques des gouvernements ; mais surtout il ne faut pas chercher la raison de ce qui n’est point.

La plus grande différence entre nous et les Orientaux est la manière dont nous traitons les femmes. Aucune n’a régné dans l’Orient, si ce n’est une princesse de Mingrélie dont nous parle Chardin, par laquelle il dit qu’il fut volé. Les femmes, qui ne peuvent régner en France, y sont régentes ; elles ont droit à tous les autres trônes, excepté à celui de l’empire et de la Pologne.

Une autre différence qui naît de nos usages avec les femmes, c’est cette coutume de mettre auprès d’elles des hommes dépouillés de leur virilité ; usage immémorial de l’Asie et de l’Afrique, quelquefois introduit en Europe chez les empereurs romains. Nous n’avons pas aujourd’hui dans notre Europe chrétienne trois cents eunuques pour les chapelles et pour les théâtres ; les sérails des Orientaux en sont remplis.

Tout diffère entre eux et nous : religion, police, gouvernement, mœurs, nourriture, vêtements, manière d’écrire, de s’exprimer, de penser. La plus grande ressemblance que nous ayons avec eux est cet esprit de guerre, de meurtre, et de destruction, qui a toujours dépeuplé la terre. Il faut avouer pourtant que cette fureur entre bien moins dans le caractère des peuples de l’Inde et de la Chine que dans le nôtre. Nous ne voyons surtout aucune guerre commencée par les Indiens ni par les Chinois contre les habitants du Nord : ils valent en cela mieux que nous ; mais leur vertu même, ou plutôt leur douceur les a perdus ; ils ont été subjugués.

Au milieu de ces saccagements et de ces destructions que nous observons dans l’espace de neuf cents années, nous voyons un amour de l’ordre qui anime en secret le genre humain, et qui a prévenu sa ruine totale. C’est un des ressorts de la nature, qui reprend toujours sa force : c’est lui qui a formé le code des nations ; c’est par lui qu’on révère la loi et les ministres de la loi dans le Tunquin et dans l’île Formose, comme à Rome. Les enfants respectent leurs pères en tout pays, et le fils, en tout pays, quoi qu’on en dise, hérite de son père : car si en Turquie le fils n’a point l’héritage d’un timariot, ni dans l’Inde celui de la terre d’un omra, c’est que ces fonds n’appartenaient point au père. Ce qui est un bénéfice à vie n’est en aucun lieu du monde un héritage ; mais dans la Perse, dans l’Inde, dans toute l’Asie, tout citoyen, et l’étranger même, de quelque religion qu’il soit, excepté au Japon, peut acheter une terre qui n’est point domaine de l’État, et la laisser à sa famille. J’apprends par des personnes dignes de foi qu’un Français vient d’acheter une belle terre auprès de Damas, et qu’un Anglais vient d’en acheter une dans le Bengale[10].

C’est dans notre Europe qu’il y a encore quelques peuples dont la loi ne permet pas qu’un étranger achète un champ et un tombeau dans leur territoire. Le barbare droit d’aubaine, par lequel un étranger voit passer le bien de son père au fisc royal, subsiste encore dans tous les royaumes chrétiens, à moins qu’on n’y ait dérogé par des conventions particulières[11].

Nous pensons encore que dans tout l’Orient les femmes sont esclaves, parce qu’elles sont attachées à une vie domestique. Si elles étaient esclaves, elles seraient donc dans la mendicité à la mort de leurs maris ; c’est ce qui n’arrive point : elles ont partout une portion réglée par la loi, et elles obtiennent cette portion en cas de divorce. D’un bout du monde à l’autre vous trouvez des lois établies pour le maintien des familles.

Il y a partout un frein imposé au pouvoir arbitraire, par la loi, par les usages, ou par les mœurs. Le sultan turc ne peut ni toucher à la monnaie, ni casser les janissaires, ni se mêler de l’intérieur des sérails de ses sujets. L’empereur chinois ne promulgue pas un édit sans la sanction d’un tribunal. On essuie dans tous les États de rudes violences. Les grands-vizirs et les itimadoulets exercent le meurtre et la rapine ; mais ils n’y sont pas plus autorisés par les lois que les Arabes et les Tartares vagabonds ne le sont à piller les caravanes.

La religion enseigne la même morale à tous les peuples sans aucune exception : les cérémonies asiatiques sont bizarres, les croyances absurdes, mais les préceptes justes. Le derviche, le faquir, le bonze, le talapoin, disent partout : Soyez équitables et bienfaisants. On reproche au bas peuple de la Chine beaucoup d’infidélités dans le négoce : ce qui l’encourage peut-être dans ce vice, c’est qu’il achète de ses bonzes pour la plus vile monnaie l’expiation dont il croit avoir besoin. La morale qu’on lui inspire est bonne ; l’indulgence qu’on lui vend, pernicieuse.

En vain quelques voyageurs et quelques missionnaires nous ont représenté les prêtres d’Orient comme des prédicateurs de l’iniquité ; c’est calomnier la nature humaine : il n’est pas possible qu’il y ait jamais une société religieuse instituée pour inviter au crime.

Si dans presque tous les pays du monde on a immolé autrefois des victimes humaines, ces cas ont été rares. C’est une barbarie abolie dans l’ancien monde ; elle était encore en usage dans le nouveau. Mais cette superstition détestable n’est point un précepte religieux qui influe sur la société. Qu’on immole des captifs dans un temple chez les Mexicains, ou qu’on les étrangle chez les Romains dans une prison, après les avoir traînés derrière un char au Capitole, cela est fort égal, c’est la suite de la guerre ; et quand la religion se joint à la guerre, ce mélange est le plus horrible des fléaux. Je dis seulement que jamais on n’a vu aucune société religieuse, aucun rite institué dans la vue d’encourager les hommes aux vices. On s’est servi dans toute la terre de la religion pour faire le mal, mais elle est partout instituée pour porter au bien ; et si le dogme apporte le fanatisme et la guerre, la morale inspire partout la concorde.

On ne se trompe pas moins quand on croit que la religion des musulmans ne s’est établie que par les armes. Les mahométans ont eu leurs missionnaires aux Indes et à la Chine, et la secte d’Omar combat la secte d’Ali par la parole jusque sur les côtes de Coromandel et de Malabar.

Il résulte de ce tableau que tout ce qui tient intimement à la nature humaine se ressemble d’un bout de l’univers à l’autre : que tout ce qui peut dépendre de la coutume est différent, et que c’est un hasard s’il se ressemble. L’empire de la coutume est bien plus vaste que celui de la nature ; il s’étend sur les mœurs, sur tous les usages ; il répand la variété sur la scène de l’univers : la nature y répand l’unité ; elle établit partout un petit nombre de principes invariables : ainsi le fonds est partout le même, et la culture produit des fruits divers.

Puisque la nature a mis dans le cœur des hommes l’intérêt, l’orgueil, et toutes les passions, il n’est pas étonnant que nous ayons vu, dans une période d’environ dix siècles, une suite presque continue de crimes et de désastres. Si nous remontons aux temps précédents, ils ne sont pas meilleurs. La coutume a fait que le mal a été opéré partout d’une manière différente.

Il est aisé de juger par le tableau que nous avons fait de l’Europe, depuis le temps de Charlemagne jusqu’à nos jours, que cette partie du monde est incomparablement plus peuplée, plus civilisée, plus riche, plus éclairée, quelle ne l’êtait alors, et que même elle est beaucoup supérieure à ce qu’était l’empire romain, si vous en exceptez l’Italie.

C’est une idée digne seulement des plaisanteries des Lettres persanes, ou de ces nouveaux paradoxes, non moins frivoles, quoique débités d’un ton plus sérieux[12] de prétendre que l’Europe soit dépeuplée depuis le temps des anciens Romains.

Que l’on considère, depuis Pétersbourg jusqu’à Madrid, ce nombre prodigieux de villes superbes, bâties dans des lieux qui étaient des déserts il y a six cents ans ; qu’on fasse attention à ces forêts immenses qui couvraient la terre des bords du Danube à la mer Baltique, et jusqu’au milieu de la France ; il est bien évident que quand il y a beaucoup de terres défrichées, il y a beaucoup d’hommes. L’agriculture, quoi qu’on en dise, et le commerce, ont été beaucoup plus en honneur qu’ils ne l’étaient auparavant.

Une des raisons qui ont contribué en général à la population de l’Europe, c’est que dans les guerres innombrables que toutes ces provinces ont essuyées, on n’a point transporté les nations vaincues.

Charlemagne dépeupla, à la vérité, les bords du Véser ; mais c’est un petit canton qui s’est rétabli avec le temps. Les Turcs ont transporté beaucoup de familles hongroises et dalmatiennes ; aussi ces pays ne sont-ils pas assez peuplés ; et la Pologne ne manque d’habitants que parce que le peuple y est encore esclave.

Dans quel état florissant serait donc l’Europe, sans les guerres continuelles qui la troublent pour de très-légers intérêts, et souvent pour de petits caprices ! Quel degré de perfection n’aurait pas reçu la culture des terres, et combien les arts qui manufacturent ces productions n’auraient-ils pas répandu encore plus de secours et d’aisance dans la vie civile, si on n’avait pas enterré dans les cloîtres ce nombre étonnant d’hommes et de femmes inutiles ! Une humanité nouvelle qu’on a introduite dans le fléau de la guerre, et qui en adoucit les horreurs, a contribué encore à sauver les peuples de la destruction qui semble les menacer à chaque instant. C’est un mal, à la vérité très-déplorable, que cette multitude de soldats entretenus continuellement par tous les princes ; mais aussi, comme on l’a déjà remarqué, ce mal produit un bien : les peuples ne se mêlent point de la guerre que font leurs maîtres ; les citoyens des villes assiégées passent souvent d’une domination à une autre, sans qu’il en ait coûté la vie à un seul habitant ; ils sont seulement le prix de celui qui a eu le plus de soldats, de canons, et d’argent[13].

Les guerres civiles ont très-longtemps désolé l’Allemagne, l’Angleterre, la France ; mais ces malheurs ont été bientôt réparés, et l’état florissant de ces pays prouve que l’industrie des hommes a été beaucoup plus loin encore que leur fureur. Il n’en est pas ainsi de la Perse, par exemple, qui depuis quarante ans est en proie aux dévastations ; mais si elle se réunit sous un prince sage, elle reprendra sa consistance en moins de temps qu’elle ne l’a perdue.

Quand une nation connaît les arts, quand elle n’est point subjuguée et transportée par les étrangers, elle sort aisément de ses ruines, et se rétablit toujours.

FIN DE L’ESSAI SUR LES MŒURS.

  1. Saint Bernard. Voyez chapitre lv.
  2. Voyez chapitre lvi.
  3. Voltaire redit cela dans le Dictionnaire philosophique, section iii du mot Histoire. (B.)
  4. Voragine est l’auteur de la Légende dorée. (Note de Voltaire.) — L’ouvrage de Jacques de Voragine est intitulé Legenda sanctorum, sive Historia longobardica. La première édition avec date est de 1475. « Le succès qu’il obtint lui fit, dit Ginguené, donner le nom de Legenda aurea, que nous traduisons en français par Légende dorée ; mais nous en rabaissons le prix par cette traduction infidèle ; nous mettons la couleur au lieu de la matière ; il faudrait dire Légende d’or. » (B.)
  5. Chapitre xxxiii.
  6. Chapitre lxxxiii.
  7. Voyez la note sur le chapitre lxxxiii.
  8. Cette expression doit s’entendre dans le même sens qu’Aristote disait qu’il y a des esclaves par nature. Mais celui qui profite de la faiblesse ou de la lâcheté d’un autre homme pour le réduire en servitude n’en est pas moins coupable. Si l’on peut dire que certains hommes méritent d’être esclaves, c’est comme l’on dit quelquefois qu’un avare mérite d’être volé.

    Certainement le roitelet nègre qui vend ses sujets, celui qui fait la guerre pour avoir des prisonniers à vendre, le père qui vend ses enfants, commettent un crime exécrable ; mais ces crimes sont l’ouvrage des Européans, qui ont inspiré aux noirs le désir de les commettre, et qui les payent pour les avoir commis. Les Nègres ne sont que les complices et les instruments des Européans ; ceux-ci sont les vrais coupables. (K.)

  9. Montesquieu, dans la 131e de ses Lettres persanes, dit que la plupart des Asiatiques n’ont pas l’idée de cette sorte de gouvernement. L’Asie et l’Afrique ont toujours été accablées sous le despotisme, si vous en exceptez quelques villes de l’Asie Mineure, et la république de Carthage. Dans l’Esprit des Lois, livre XI, chapitre viii, il parle des colonies grecques de l’Asie Mineure. (B.)
  10. Ceci était écrit longtemps avant que les Anglais eussent conquis le Bengale. (Note de Voltaire.)
  11. On proposa d’abolir en France le droit d’aubaine par une loi générale. Le chancelier d’Aguesseau s’y refusa, parce que c’était, disait-il, la loi la plus ancienne de la monarchie. Ce droit a été aboli depuis par des traités particuliers avec les puissances chez qui il était réciproque. Il subsiste encore avec l’Angleterre, parce que les Anglais ne l’ont pas aboli chez eux, et que tous les inconvénients de ce droit étant pour la nation qui l’exerce, l’Angleterre n’a aucun intérêt de le détruire en France. (K.) — Le droit d’aubaine, aboli en 1790 par l’Assemblée constituante, rétabli en 1803 par le Code civil, a été de nouveau aboli par la loi du 14 juillet 1819, dont voici le texte :

    ART. 1er. Les articles 726 et 912 du Code civil sont abrogés : en conséquence les étrangers auront le droit de succéder, de disposer, et de recevoir, de la même manière que les Français, dans toute l’étendue du royaume.

    2. Dans le cas de partage d’une même succession entre des cohéritiers étrangers et français, ceux-ci prélèveront sur les biens situés en France une portion égale à la valeur des biens situés en pays étranger dont ils seraient exclus, à quelque titre que ce soit, en vertu des lois et coutumes locales.

  12. Ceux de Jean-Jacques Rousseau.
  13. Ces réflexions ne sont plus de mise aujourd’hui. (G. A.)