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Essai sur les mœurs/Chapitre 57

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CHAPITRE LVII.

Les croisés envahissent Constantinople. Malheurs de cette ville et des empereurs grecs. Croisade en Égypte. Aventure singulière de saint François d’Assise. Disgrace des chrétiens.


L’empire de Constantinople, qui avait toujours le titre d’empire romain, possédait encore la Thrace, la Grèce entière, les îles, l’Épire, et étendait sa domination en Europe jusqu’à Belgrade et jusqu’à la Valachie. Il disputait les restes de l’Asie Mineure aux Arabes, aux Turcs, et aux croisés. On cultiva toujours les sciences et les beaux-arts dans la ville impériale. Il y eut une suite d’historiens non interrompue jusqu’au temps où Mahomet II s’en rendit maître. Les historiens étaient ou des empereurs, ou des princes, ou des hommes d’État, et n’en écrivaient pas mieux : ils ne parlent que de dévotion ; ils déguisent tous les faits ; ils ne cherchent qu’un vain arrangement de paroles ; ils n’ont de l’ancienne Grèce que la loquacité : la controverse était l’étude de la cour. L’empereur Manuel, au xiie siècle, disputa longtemps avec ses évêques sur ces paroles : Mon père est plus grand que moi [1], pendant qu’il avait à craindre les croisés et les Turcs, il y avait un catéchisme grec, dans lequel on anathématisait avec exécration ce verset si connu de l’Alcoran, où il est dit que Dieu est un être infini, qui n’a point été engendré, et qui n’a engendré personne. Manuel voulut qu’on ôtât du catéchisme cet anathème. Ces disputes signalèrent son règne, et l’affaiblirent. Mais remarquez que dans cette dispute Manuel ménageait les musulmans. Il ne voulait pas que dans le catéchisme grec on insultât un peuple victorieux, qui n’admettait qu’un Dieu incommunicable, et que notre Trinité révoltait.

(1185) Alexis Manuel, son fils, qui épousa une fille du roi de France Louis le Jeune, fut détrôné par Andronic, un de ses parents. Cet Andronic le fut à son tour par un officier du palais, nommé Isaac l’Ange. On traîna l’empereur Andronic dans les rues, on lui coupa une main, on lui creva les yeux, on lui versa de l’eau bouillante sur le corps, et il expira dans les plus cruels supplices.

Isaac l’Ange, qui avait puni un usurpateur avec tant d’atrocité, fut lui-même dépouillé par son propre frère Alexis l’Ange, qui lui fit crever les yeux (1195). Cet Alexis l’Ange prit le nom de Comnène, quoiqu’il ne fût pas de la famille impériale des Comnène ; et ce fut lui qui fut la cause de la prise de Constantinople par les croisés.

Le fils d’Isaac l’Ange alla implorer le secours du pape, et surtout des Vénitiens, contre la barbarie de son oncle. Pour s’assurer de leur secours il renonça à l’Église grecque, et embrassa le culte de l’Église latine. Les Vénitiens et quelques princes croisés, comme Baudouin, comte de Flandre, Boniface, marquis de Montferrat, lui donnèrent leur dangereux secours. De tels auxiliaires furent également odieux à tous les partis. Ils campaient hors de la ville, toujours pleine de tumulte. Le jeune Alexis, détesté des Grecs pour avoir introduit les Latins, fut immolé bientôt à une nouvelle faction. Un de ses parents, surnommé Mirziflos, l’étrangla de ses mains, et prit les brodequins rouges, qui étaient la marque de l’empire.

(1204). Les croisés, qui avaient alors le prétexte de venger leurs créatures, profitèrent des séditions qui désolaient la ville pour la ravager. Ils y entrèrent presque sans résistance ; et, ayant tué tout ce qui se présenta, ils s’abandonnèrent à tous les excès de la fureur et de l’avarice. Nicétas assure que le seul butin des seigneurs de France fut évalué deux cent mille livres d’argent en poids. Les églises furent pillées, et, ce qui marque assez le caractère de la nation, qui n’a jamais changé, les Français dansèrent avec des femmes dans le sanctuaire de l’église de Sainte-Sophie, tandis qu’une des prostituées qui suivaient l’armée de Baudouin chantait des chansons de sa profession dans la chaire patriarcale. Les Grecs avaient souvent prié la sainte Vierge en assassinant leurs princes ; les Français buvaient, chantaient, caressaient des filles dans la cathédrale en la pillant : chaque nation a son caractère[2].

Ce fut pour la première fois que la ville de Constantinople fut prise et saccagée par des étrangers, et elle le fut par des chrétiens qui avaient fait vœu de ne combattre que les infidèles.

On ne voit pas que ce feu grégeois tant vanté par les historiens ait fait le moindre effet. S’il était tel qu’on le dit, il eût toujours donné sur terre et sur mer une victoire assurée. Si c’était quelque chose de semblable à nos phosphores, l’eau pouvait, à la vérité, le conserver, mais il n’aurait point eu d’action dans l’eau. Enfin, malgré ce secret, les Turcs avaient enlevé presque toute l’Asie Mineure aux Grecs, et les Latins leur arrachèrent le reste.

Le plus puissant des croisés, Baudouin, comte de Flandre, se fit élire empereur. Ils étaient quatre prétendants. On mit quatre grands calices de l’église de Sophie pleins de vin devant eux ; celui qui était destiné à l’élu était seul consacré. Baudouin le but, prit les brodequins rouges, et fut reconnu. Ce nouvel usurpateur condamna l’autre usurpateur, Mirziflos[3], à être précipité du haut d’une colonne. Les autres croisés partagèrent l’empire. Les Vénitiens se donnèrent le Péloponèse, l’île de Candie et plusieurs villes des côtes de Phrygie, qui n’avaient point subi le joug des Turcs. Le marquis de Montferrat prit la Thessalie. Ainsi Baudouin n’eut guère pour lui que la Thrace et la Mœsie. A l’égard du pape, il y gagna, du moins pour un temps, l’Église d’Orient. Cette conquête eût pu avec le temps valoir un royaume : Constantinople était autre chose que Jérusalem.

Ainsi le seul fruit des chrétiens dans leurs barbares croisades fut d’exterminer d’autres chrétiens. Ces croisés, qui ruinaient l’empire, auraient pu, bien plus aisément que tous leurs prédécesseurs, chasser les Turcs de l’Asie. Les États de Saladin étaient déchirés. Mais de tant de chevaliers qui avaient fait vœu d’aller secourir Jérusalem, il ne passa en Syrie que le petit nombre de ceux qui ne purent avoir part aux dépouilles des Grecs. De ce petit nombre fut Simon de Montfort, qui, ayant en vain cherché un État en Grèce et en Syrie, se mit ensuite à la tête d’une croisade contre les Albigeois pour usurper avec la croix quelque chose sur les chrétiens ses frères.

Il restait beaucoup de princes de la famille impériale des Comnène, qui ne perdirent point courage dans la destruction de leur empire. Un d’eux, qui portait aussi le nom d’Alexis, se réfugia avec quelques vaisseaux vers la Colchide ; et là, entre la mer Noire et le mont Caucase, forma un petit État qu’on appela l’empire de Trébisonde : tant on abusait de ce mot d’empire.

Théodore Lascaris reprit Nicée, et s’établit dans la Bithynie, en se servant à propos des Arabes contre les Turcs. Il se donna aussi le titre d’empereur, et fit élire un patriarche de sa communion. D’autres Grecs, unis avec les Turcs mêmes, appelèrent à leur secours leurs anciens ennemis les Bulgares contre le nouvel empereur Baudouin de Flandre, qui jouit à peine de sa conquête (1205). Vaincu par eux près d’Andrinople, on lui coupa les bras et les jambes, et il expira en proie aux bêtes féroces.

Les sources de ces émigrations devaient tarir alors ; mais les esprits des hommes étaient en mouvement. Les confesseurs ordonnaient aux pénitents d’aller à la Terre Sainte. Les fausses nouvelles qui en venaient tous les jours donnaient de fausses espérances.

Un moine breton, nommé Elsoin, conduisit en Syrie, vers l’an 1204, une multitude de Bretons. La veuve d’un roi de Hongrie se croisa avec quelques femmes, croyant qu’on ne pouvait gagner le ciel que par ce voyage. Cette maladie épidémique passa jusqu’aux enfants. Il y en eut des milliers qui, conduits par des maîtres d’école et des moines, quittèrent les maisons de leurs parents, sur la foi de ces paroles : Seigneur, tu as tiré ta gloire des enfants[4]. Leurs conducteurs en vendirent une partie aux musulmans ; le reste périt de misère.

L’État d’Antioche était ce que les chrétiens avaient conservé de plus considérable en Syrie. Le royaume de Jérusalem n’existait plus que dans Ptolémaïs. Cependant il était établi dans l’Occident qu’il fallait un roi de Jérusalem. Un Émeri de Lusignan, roi titulaire, étant mort vers l’an 1205, l’évêque de Ptolémaïs proposa d’aller demander en France un roi de Judée. Philippe-Auguste nomma un cadet de la maison de Brienne en Champagne, qui avait à peine un patrimoine. On voit par le choix du roi quel était le royaume.

Ce roi titulaire, ses chevaliers, les Bretons qui avaient passé la mer, plusieurs princes allemands, un duc d’Autriche, André, roi de Hongrie, suivi d’assez belles troupes, les templiers, les hospitaliers, les évêques de Munster et d’Utrecht ; tout cela pouvait encore faire une armée de conquérants, si elle avait eu un chef ; mais c’est ce qui manqua toujours.

Le roi de Hongrie s’étant retiré, un comte de Hollande entreprit ce que tant de rois et de princes n’avaient pu faire. Les chrétiens semblaient toucher au temps de se relever ; leurs espérances s’accrurent par l’arrivée d’une foule de chevaliers qu’un légat du pape leur amena. Un archevêque de Bordeaux, les évêques de Paris, d’Angers, d’Autun, de Beauvais, accompagnèrent le légat avec des troupes considérables. Quatre mille Anglais, autant d’Italiens, vinrent sous diverses bannières. Enfin Jean de Brienne, qui était arrivé à Ptolémaïs presque seul, se trouve à la tête de près de cent mille combattants.

Saphadin, frère du fameux Saladin, qui avait joint depuis peu l’Égypte à ses autres États, venait de démolir les restes des murailles de Jérusalem, qui n’était plus qu’un bourg ruiné ; mais comme Saphadin paraissait mal affermi dans l’Égypte, les croisés crurent pouvoir s’en emparer.

De Ptolémaïs le trajet est court aux embouchures du Nil. Les vaisseaux qui avaient apporté tant de chrétiens les portèrent en trois jours vers l’ancienne Péluse.

Près des ruines de Péluse est élevée Damiette sur une chaussée qui la défend des inondations du Nil. (1218) Les croisés commencèrent le siége pendant la dernière maladie de Saphadin, et le continuèrent après sa mort. Mélédin, l’aîné de ses fils, régnait alors en Égypte, et passait pour aimer les lois, les sciences, et le repos plus que la guerre. Corradin, sultan de Damas, à qui la Syrie était tombée en partage, vint le secourir contre les chrétiens. Le siége, qui dura deux ans, fut mémorable en Europe, en Asie, et en Afrique.

Saint François d’Assise[5], qui établissait alors son ordre, passa lui-même au camp des assiégeants ; et, s’étant imaginé qu’il pourrait aisément convertir le sultan Mélédin, il s’avança avec son compagnon, frère Illuminé, vers le camp des Égyptiens. On les prit, on les conduisit au sultan. François le prêcha en italien. Il proposa à Mélédin de faire allumer un grand feu dans lequel ses imans d’un côté, François et Illuminé de l’autre, se jetteraient pour faire voir quelle était la religion véritable. Mélédin, à qui un interprète expliquait cette proposition singulière, répondit en riant que ses prêtres n’étaient pas hommes à se jeter au feu pour leur foi ; alors François proposa de s’y jeter tout seul. Mélédin lui dit que s’il acceptait une telle offre il paraîtrait douter de sa religion. Ensuite il renvoya François avec bonté, voyant bien qu’il ne pouvait être un homme dangereux.

Telle est la force de l’enthousiasme que François, n’ayant pu réussir à se jeter dans un bûcher en Égypte et à rendre le soudan chrétien, voulut tenter cette aventure à Maroc. Il s’embarqua d’abord pour l’Espagne ; mais étant tombé malade, il obtint de frère Gille, et de quatre autres de ses compagnons, qu’ils allassent convertir les Maroquins. Frère Gille et les quatre moines font voile vers Tétuan, arrivent à Maroc, et prêchent en italien dans une charrette. Le miramolin, ayant pitié d’eux, les fit rembarquer pour l’Espagne ; ils revinrent une seconde fois, on les renvoya encore. Ils revinrent une troisième ; l’empereur, poussé à bout, les condamna à la mort dans son divan, et leur trancha lui-même la tête (1218) : c’est un usage superstitieux autant que barbare que les empereurs de Maroc soient les premiers bourreaux de leur pays. Les miramolins se disaient descendus de Mahomet. Les premiers qui furent condamnés à mort, sous leur empire, demandèrent de mourir de la main du maître, dans l’espérance d’une expiation plus pure. Cet abominable usage s’est si bien conservé que le fameux empereur de Maroc, Mulei Ismaël, a exécuté de sa main près de dix mille hommes dans sa longue vie.

Cette mort de cinq compagnons de François d’Assise est encore célébrée tous les ans à Coïmbre, par une procession aussi singulière que leur aventure. On prétendit que les corps de ces franciscains revinrent en Europe après leur mort, et s’arrêtèrent à Coïmbre dans l’église de Sainte-Croix. Les jeunes gens, les femmes et les filles, vont tous les ans, la nuit de l’arrivée de ces martyrs, de l’église de Sainte-Croix à celle des cordeliers. Les garçons ne sont couverts que d’un petit caleçon qui ne descend qu’au haut des cuisses ; les femmes et les filles ont un jupon non moins court. La marche est longue, et on s’arrête souvent.

(1220) Damiette cependant fut prise, et semblait ouvrir le chemin à la conquête de l’Égypte ; mais Pélage Albano, bénédictin espagnol, légat du pape, et cardinal, fut cause de sa perte. Le légat prétendait que le pape étant chef de toutes les croisades, celui qui le représentait en était incontestablement le général ; que le roi de Jérusalem, n’étant roi que par la permission du pape, devait obéir en tout au légat. Ces divisions consumèrent du temps. Il fallut écrire à Rome : le pape ordonna au roi de retourner au camp, et le roi y retourna pour servir sous le bénédictin. Ce général engagea l’armée entre deux bras du Nil, précisément au temps que ce fleuve, qui nourrit et qui défend l’Égypte, commençait à se déborder. Le sultan, par des écluses, inonda le camp des chrétiens. (1221) D’un côté il brûla leurs vaisseaux, de l’autre côté le Nil croissait et menaçait d’engloutir l’armée du légat. Elle se trouvait dans l’état où l’on peint les Égyptiens de Pharaon quand ils virent la mer prête à retomber sur eux.

Les contemporains conviennent que dans cette extrémité on traita avec le sultan. Il se fit rendre Damiette ; il renvoya l’armée en Phénicie, après avoir fait jurer que de huit ans on ne lui ferait la guerre ; et il garda le roi Jean de Brienne en otage.

Les chrétiens n’avaient plus d’espérance que dans l’empereur Frédéric II. Jean de Brienne, sorti d’otage, lui donna sa fille et les droits au royaume de Jérusalem pour dot.

L’empereur Frédéric II concevait très-bien l’inutilité des croisades ; mais il fallait ménager les esprits des peuples, et éluder les coups du pape. Il me semble que la conduite qu’il tint est un modèle de saine politique. Il négocie à la fois avec le pape et avec le sultan Mélédin. Son traité étant signé entre le sultan et lui, il part pour la Palestine, mais avec un cortège plutôt qu’avec une armée. A peine est-il arrivé qu’il rend public le traité par lequel on lui cède Jérusalem, Nazareth et quelques villages. Il fait répandre dans l’Europe que sans verser une goutte de sang il a repris les saints lieux. On lui reproche d’avoir laissé, par le traité, une mosquée dans Jérusalem. Le patriarche de cette ville le traitait d’athée ; ailleurs, il était regardé comme un prince qui savait régner.

Il faut avouer, quand on lit l’histoire de ces temps, que ceux qui ont imaginé des romans n’ont guère pu aller par leur imagination au delà de ce que fournit ici la vérité. C’est peu que nous ayons vu, quelques années auparavant, un comte de Flandre qui, ayant fait vœu d’aller à la Terre Sainte, se saisit en chemin de l’empire de Constantinople ; c’est peu que Jean de Brienne, cadet de Champagne, devenu roi de Jérusalem, ait été sur le point de subjuguer l’Égypte. Ce même Jean de Brienne, n’ayant plus d’États, marche presque seul au secours de Constantinople : il arrive pendant un interrègne, et on l’élit empereur (1224). Son successeur, Baudouin II, dernier empereur latin de Constantinople, toujours pressé par les Grecs, courait, une bulle du pape à la main, implorer en vain le secours de tous les princes de l’Europe ; tous les princes étaient alors hors de chez eux : les empereurs d’Occident couraient à la Terre Sainte ; les papes étaient presque toujours en France, et les rois prêts à partir pour la Palestine.

Thibaud de Champagne, roi de Navarre, si célèbre par l’amour qu’on lui suppose pour la reine Blanche, et par ses chansons, fut aussi un de ceux qui s’embarquèrent alors pour la Palestine (1240). Il revint la même année, et c’était être heureux. Environ soixante et dix chevaliers français, qui voulurent se signaler avec lui, furent tous pris et menés au Grand-Caire, au neveu de Mélédin, nommé Mélecsala, qui, ayant hérité des États et des vertus de son oncle, les traita humainement, et les laissa enfin retourner dans leur patrie pour une rançon modique.

En ce temps le territoire de Jérusalem n’appartint plus ni aux Syriens, ni aux Égyptiens, ni aux chrétiens, ni aux musulmans. Une révolution qui n’avait point d’exemple donnait une nouvelle face à la plus grande partie de l’Asie. Gengis et ses Tartares avaient franchi le Caucase, le Taurus, l’Immaüs. Les peuples qui fuyaient devant eux, comme des bêtes féroces chassées de leurs repaires par d’autres animaux plus terribles, fondaient à leur tour sur les terres abandonnées.

(1244) Les habitants du Chorasan, qu’on nomma Corasmins, poussés par les Tartares, se précipitèrent sur la Syrie, ainsi que les Goths, au ive siècle, chassés, à ce qu’on dit, par des Scythes, étaient tombés sur l’empire romain. Ces Corasmins idolâtres égorgèrent ce qui restait à Jérusalem de Turcs, de chrétiens et de juifs. Les chrétiens qui restaient dans Antioche, dans Tyr, dans Sidon, et sur ces côtes de la Syrie, suspendirent quelque temps leurs querelles particulières pour résister à ces nouveaux brigands.

Ces chrétiens étaient alors ligués avec le Soudan de Damas. Les templiers, les chevaliers de Saint-Jean, les chevaliers teutoniques, étaient des défenseurs toujours armés. L’Europe fournissait sans cesse quelques volontaires. Enfin ce qu’on put ramasser combattit les Corasmins. La défaite des croisés fut entière. Ce n’était pas là le terme de leurs malheurs : de nouveaux Turcs vinrent ravager ces côtes de Syrie après les Corasmins, et exterminèrent presque tout ce qui restait de chevaliers. Mais ces torrents passagers laissèrent toujours aux chrétiens les villes de la côte.

Les Latins, renfermés dans leurs villes maritimes, se virent alors sans secours ; et leurs querelles augmentaient leurs malheurs. Les princes d’Antioche n’étaient occupés qu’à faire la guerre à quelques chrétiens d’Arménie. Les factions des Vénitiens, des Génois et des Pisans, se disputaient la ville de Ptolémaïs. Les templiers et les chevaliers de Saint-Jean se disputaient tout. L’Europe, refroidie, n’envoyait presque plus de ces pèlerins armés. Les espérances des chrétiens d’Orient s’éteignaient, quand saint Louis entreprit la dernière croisade.

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  1. Saint Jean, xiv, 28.
  2. « On jeta les reliques dans des lieux immondes ; on répandit par terre le corps et le sang de Notre-Seigneur ; on employa les vases sacrés à des usages profanes... Une femme insolente vint danser dans le sanctuaire, et s’asseoir dans les siéges des prêtres. » (Fleuri, année 1204.)

    Le pape Innocent III, si connu par la violence de sa conduite et sa cruauté envers les Albigeois, reprocha aux croisés d’avoir « exposé à l’insolence des valets non-seulement les femmes mariées et les veuves, mais les filles et les religieuses ». (Idem, année 1205.)

    Comme de savants critiques ont prétendu que M. de Voltaire avait altéré l’histoire, nous avons cru devoir placer ici le passage de Fleuri, tiré de Nicétas, auteur contemporain, dont nous rapporterons les expressions, d’après la traduction latine de Jérôme Wolff :

    « Quid... referam... reliquiarum sanctorum martyrum in loca fœda abjectionem ! Quod veroauditu horrendum est, id tum erat cernere ut divinus sanguis et corpus Christi humi effunderetur, et abjiceretur. Qui autem pretiosas eorum capsulas capiebant... ipsas confractas pro patinis et poculis usurpabant...

    « Muli et jumenta sellis instrata usque ad templi adyta introducebantur, quorum nonnulla, cum ob splendidum et lubricum solum pedibus insistero nequirent, prolapsa confodicbantur, ut effusis cruore et stercore sacrum pavimentum inquinaretur. Imo et muliercula quaedam, cooperta peccatis, Christo insultans et in patriarchæ solio consedens, fractum canticum cecinit, et saepe in orbem rotata saltavit... Abominationem et desolationem in loco sancto vidimus meretricios sermones rotundo ore proferentem.

    « Uno consensu omnia summa scelera et piacula omnibus ex æquo studio erant... in angiportis, in triviis, in templis, querelæ, fletus... virorum gemitus, mulierum ejulatus, lacerationes, stupra. » (K.)

  3. Les Français, alors très-grossiers, l’appellent Mursufle, ainsi que d’Auguste ils ont fait août ; de pavo, paon ; de viginti, vingt ; de canis, chien ; de lupus, loup, etc. (Note de Voltaire.)
  4. Ce sont eux qu’on désigne ordinairement du nom de pastoureaux.
  5. Son vrai nom était Jean. On l’avait surnommé Francesco, à cause de son goût pour la langue française. C’était le fils d’un colporteur d’Assise en Ombrie. (G. A.)