Fragments de Sénèque

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Œuvres complètes de Sénèque le Jeune
Traduction par J. Baillard.
Hachette (2pp. 623-632).
FRAGMENTS DE SÉNÈQUE.




I. Sénèque dit que Tibère, sentant la vie lui échapper, tira son anneau, comme pour le donner à quelqu'un, le tint quelque temps dans sa main, puis le remit à son doigt...

(Suétone, Tibère, ch. LXXIII.)


II. (Citation du XXIIe livre des Épîtres à Lucilius.) Je m'étonne que de si grands maîtres en éloquence se soient engoués d'Ennius jusqu'à louer comme excellentes des choses ridicules. Témoin Cicéron, qui cite, parmi les bons vers de ce poète, cet éloge de l'orateur Céthégus :

Il fut, au dire populaire1,

De ceux qui lors vivaient et foulaient cette terre,
Exquise fleur de notre nation,

Moelle de persuasion.

Je ne suis plus surpris qu'il se soit trouvé un homme capable d'écrire de tels vers, puisqu'il s'en est trouvé un pour les louer : mais peut-être Cicéron, avocat des plus consommés, plaidait-il sa propre cause en voulant faire juger bons ces vers2… Et chez ce même Cicéron, tu trouveras jusque dans sa prose des locutions qui prouvent qu'il n'a pas perdu sa peine en lisant Ennius. Par exemple, dans ses livres de la République : Menelao Laconi fuit suaviloquens jucunditas ; et ailleurs : Breviloquentiam in dicendo colat. Ces fautes de goût ne venaient pas de Cicéron, mais de son époque ; il fallait bien que l'orateur les adoptât, dès qu'elles se faisaient lire ailleurs. Il a semé de pareils traits dans son style, pour échapper au reproche d'extrême élégance et de trop de poli. Notre Virgile à son tour n'a intercalé dans son poème quelques vers durs, en dehors des règles et de la mesure qu'ils outre-passent, que pour donner à un public tout ennien le plaisir de reconnaître dans une œuvre moderne un vernis d'antiquité... Il y a des vers d'Ennius d'un si grand sens que, bien qu'écrits pour des lecteurs qui puaient le bouc, ils peuvent plaire à nos contemporains musqués. Sénèque ajoute, à propos de l'éloge de Céthégus : Ceux qui aiment des vers de ce goût sont, la chose est claire(a), ceux-là mêmes qui admirent les lits de Sotericus (lits de forme antique)3.

III. Qu'importe combien tu possèdes de choses ! Il en est bien plus que tu ne possèdes pas. (Aulu-Gelle, XII, II.)

IV. À la mort tout finit, tout, la mort elle-même4.

(Tertullien, de Anima, XLII.)

VV. Ne comprends-tu pas l'autorité et la majesté de ton juge ? Régulateur de notre globe, dieu du ciel et de tous les dieux5, de lui relèvent ces puissances qui se partagent nos adorations et notre culte.

VI. Alors qu'il jetait les premiers fondements de son édifice merveilleux, et qu'il ébauchait cette œuvre, la plus vaste et la plus parfaite que la nature connaisse, il voulut que chaque chose marchât sous son chef ; et, bien que lui-même s'incorporât à tout l'ensemble de son empire, il créa aussi des dieux ministres de sa royauté.

VIIV. Notre origine se rattache à quelque chose qui est hors de nous. Et notre pensée se reporte à un être à qui nous sommes redevables de ce qu'il y a en nous de meilleur. Nous tenons d'un autre notre naissance, tout ce-que nous sommes : Dieu s'est fait lui-même.

VIII. D'où vient donc que Jupiter, si incontinent chez les poètes, a cessé de procréer des enfants ? Est-il devenu sexagénaire, et la loi Papia l'a-t-elle soumis à l'infibulation(b)? S'est-il borné au privilège que donnent trois enfants ? ou lui est-il venu enfin à l'esprit qu'il faut s'attendre à recevoir des autres ce qu'on a fait à autrui ? Et craint-il qu'on ne le traite comme il a traité Saturne ?

IX. Ils vénèrent les simulacres des dieux ; ils les supplient le genou en terre, ils leur envoient des baisers ; ils se tiennent tout un jour assis ou debout devant ces images, leur jettent de l'argent, leur immolent des victimes, leur prodiguent le culte le plus enthousiaste ; et l'ouvrier qui les a fabriquées, ils le méprisent.

X. Nous ne sommes pas deux fois enfants, comme on a coutume de le dire ; nous le sommes toujours, avec cette différence que nous jouons plus cher(a).

XI. Nous refuserons-nous à louer Dieu, parce que sa vertu est dans sa nature ? En effet, il ne l'a apprise de personne. Oui certes, nous le louerons : car bien que sa vertu soit dans sa nature, c'est lui qui se l'est donnée, puisque la nature c'est Dieu lui-même.

XII. La philosophie n'est autre chose qu'un droit système de vie, ou bien, la science de vivre honnêtement, ou, l'art de suivre dans la vie le droit chemin. Nous ne nous tromperons point en disant que la philosophie est la loi qui nous fait bien et honnêtement vivre. Et qui la définirait la règle de la vie, lui donnerait son vrai nom.

XIII. La plupart des philosophes sont des hommes tels, que leurs belles paroles tournent à leur honte ; à les ouïr pérorer contre l'avarice, la débauche, l'ambition, on dirait que c'est eux-mêmes qu'ils dénoncent, tant rejaillissent sur eux les traits qu'ils lancent sur la société. Il convient de les comparer à ces charlatans dont l'enseigne annonce des remèdes, et dont les tiroirs n'offrent que poisons. Il est de ces philosophes que ne retient même pas la honte de leurs vices, et qui se forgent des apologies pour pallier leur turpitude, pour paraître même pécher honnêtement.

XIV. Le sage fera quelquefois ce qu'il n'approuvera point, si c'est un moyen d'arriver à un noble but ; il ne renoncera pas aux principes du bien, mais il les accommodera aux temps ; et ce que d'autres exploitent au profit de leur morgue ou de leurs plaisirs, il le fera servir au bien commun.... Tout ce que font les amateurs de magnificence, les ignorants, le sage le fera aussi, mais non de la même manière, ni dans les mêmes vues.

XV. Il n'y a pas encore mille ans que les principes de la sagesse sont connus.

XVI. La plus haute vertu à leurs yeux, c'est un grand courage ; et ces mêmes hommes tiennent pour frénétique celui qui méprise la mort, ce qui révèle en eux une profonde perversité.

XVII. L'homme vraiment honorable n'est pas celui que le bandeau royal ou la pourpre et une escorte de licteurs distinguent entre tous ; c'est celui qui, au niveau de toute situation, voit la mort à ses côtés sans en être troublé comme d'une chose nouvelle ; c'est celui qui, soit qu'il lui faille livrer aux tortures toutes les parties de son corps, ou recevoir dans la bouche un tison ardent, ou étendre ses bras sur un gibet, ne songe pas à ses souffrances, mais au mérite de les bien supporter.

XVIII. Il est grand, quel qu'il soit, plus grand qu'on ne le peut concevoir, ce Dieu auquel nous consacrons notre vie : c'est son suffrage qu'il faut mériter. Car il ne sert de rien que notre conscience soit fermée aux hommes : elle est ouverte à Dieu6…Que fais-tu ? Que machines-tu ? Que caches-tu ? Ton surveillant te suit. Tu en as eu d'autres qu'un voyage, que la mort, que la maladie t'enlevèrent ; celui-ci reste à tes côtés, et jamais il ne te manquera. Pourquoi choisir un lieu reculé, éloigner les témoins ? Crois-tu donc avoir réussi à te soustraire aux yeux de tous ? Insensé ! Que gagnes-tu à n'avoir point de confidents ? N'as-tu pas ta conscience ?

XIX. Ne sauriez-vous concevoir un Dieu dont la grandeur égale la mansuétude, un Dieu vénérable par sa douce majesté, ami de l'homme, toujours présent à ses côtés, et qui demande non point des victimes ni des flots de sang pour hommage (quel plaisir est-ce pour lui de voir égorger d'innocents animaux ?), mais qui veut une âme pure, des intentions bonnes et honnêtes ? Il n'a pas besoin de temples faits de pierres qu'on entasse et élève bien haut : c'est dans son cœur que tous doivent lui vouer un sanctuaire.

XX. La première enfance de Rome se passa sous le roi Romulus, qui fut son père et commença pour ainsi dire son éducation. Le second âge a été sous les rois suivants ; elle grandit et se forma à l'abri de leurs nombreux règlements et de leurs institutions. Mais quand Tarquin régna, Rome, adulte déjà, impatiente de la servitude, rejeta le joug de ce superbe maître, et aima mieux obéir aux lois qu'à la royauté. Son adolescence finit avec les guerres Puniques ; alors des forces avaient pris tout leur développement, et elle entrait dans la jeunesse. Carthage, en effet, ayant cessé d'être après lui avoir longtemps disputé l'empire, Rome étendit en tous lieux, sur terre et sur mer, ses puissantes mains, tant qu'enfin, rois et peuples réunis tous sous son commandement, et les éléments de guerre lui manquant, elle fit de ses forces un funeste usage en les tournant à sa propre ruine. De là date sa vieillesse, alors que déchirée de guerres civiles, en proie à des convulsions intestines, elle tombe de nouveau sous le régime d'un chef unique et rétrograde vers l'enfance. Car, ayant perdu cette liberté que, sur les pas et à la voix de Brutus, elle avait su défendre, sa décrépitude devint telle, qu'elle sembla ne plus pouvoir se soutenir qu'en cherchant quelque appui dans la tutelle des gouvernants7 . (Fragments cités par Lactance, Divin. Instit., liv. I, II, III, V, VI, VII.)

XXI. La vestale Claudia, accusée d'avoir enfreint son vœu de chasteté, prouva, dit-on, son innocence, en faisant avec sa ceinture démarrer un vaisseau chargé de la statue d'Isis, et engravé dans le Tibre, quand plusieurs milliers de bras n'avaient pu le mouvoir. « Mieux lui eût valu cependant, a, dit l'oncle du poète Lucain, que cette épreuve eût servi à glorifier en elle une chasteté incontestée, et non point à la justifier des soupçons. »

XXII. L'amour de la beauté physique est un oubli de la raison, qui touche à la folie, une faiblesse dégradante qui ne sied nullement à une âme saine, qui trouble nos conseils, paralyse les sentiments nobles et généreux, et des hautes spéculations de l'esprit nous ravale aux pensées les plus basses ; il nous rend grondeurs, irascibles, téméraires, impérieux jusqu'à la dureté ou servilement flatteurs, inutiles à tous et à l'amour même. Car l'insatiable passion de jouir qui le dévore lui fait perdre presque tout le temps en soupçons, en larmes, en plaintes interminables ; il se fait haïr, et finit par se prendre lui-même en haine.

XXIII. Sénèque rapporte encore qu'il a connu un homme distingué qui, lorsqu'il avait à sortir, entourait d'un voile à plusieurs replis le sein de sa femme, et ne pouvait rester même l'espace d'une heure privé de sa présence : ni la femme ni le mari ne prenaient aucun breuvage, que l'autre n'y eût porté ses lèvres, faisant du reste mille autres extravagances où éclatait l'aveugle violence d'une passion sans frein.

XXIV. Que dirai-je des citoyens pauvres, dont la plupart ne sont amenés à prendre le nom de mari que pour éluder les lois faites contre le célibat ? Comment peut-il régler les mœurs de sa compagne, et lui prescrire la chasteté, et maintenir l'autorité maritale, celui qui dans sa femme a pris un maître ? (Fragments cités par saint Jérôme, Advers. Jovin., liv. I.)

Sur la superstition.[modifier]

XXV. On consacre comme immortelles, comme inviolables, des divinités faites d'une vile et inerte matière, des figures d'hommes, de bêtes et de poissons8, parfois un amalgame de sexes, de corps différents(a). On appelle dieux des simulacres qui, s'ils recevaient tout à coup la vie, nous apparaîtraient comme des monstres.

XXVI. Ici quelqu'un va me dire : « Croirai-je que le ciel, que la terre sont des dieux ; qu'il y a des dieux plus haut que la lune, qu'il y en a de sublunaires ? Comment souffrir Platon, ou le péripatéticien Straton, dont l'un nous fait un dieu sans corps, l'autre un dieu sans âme ? » Mais quoi ! Trouves-tu plus de vérité dans ce que T. Tatius, ou Romulus, ou Tullus Hostilius ont rêvé ? T. Tatius a consacré Cloacine comme déesse ; Romulus a déifié Picus et le Tibre ; Hostilius a fait de même pour la Peur et la Pâleur, ces hideuses affections de l'homme, dont l'une est l'émotion d'une âme terrifiée, et l'autre une impression physique, une couleur plutôt qu'une maladie. Préfères-tu croire à de tels dieux, et en feras-tu des habitants du ciel ? ... Tel homme s'ampute les parties sexuelles ; tel autre se taillade les bras. En quoi peuvent craindre le courroux des dieux, ceux qui achètent ainsi leur faveur ? Ils n'ont droit à aucun culte ces dieux, s'ils en veulent un pareil. Tel est le désordre et le fanatisme de ces esprits jetés hors d'eux-mêmes, qu'ils pensent fléchir la divinité par des actes que n'ordonnent pas même les hommes les plus cruels. Ces atroces tyrans dont les poètes tragiques ont immortalisé la barbarie, s'il déchiraient parfois les membres de leurs victimes, ne leur enjoignirent jamais de se déchirer elles-mêmes. Des hommes ont été mutilés pour de royales débauches ; mais aucun ne s'est, à la voix d'un maître, retranché les organes de la virilité. Et dans les temples on en voit qui portent le fer sur toutes les parties de leur corps : leurs plaies et leur sang, voilà leur offrande. Qui prendrait le temps d'observer ce qu'ils font et ce qu'ils s'infligent, verrait des choses si dégradantes pour qui se respecte, si indignes d'hommes libres, si antipathiques à la raison, qu'il n'hésiterait pas à les déclarer fous furieux, si cette folie était moins commune : mais c'est un brevet de bon sens que d'extravaguer avec le grand nombre. Que penser des mystères venus d'Égypte, où l'on pleure Osiris perdu pour se réjouir ensuite de l'avoir retrouvé ; et où, sans avoir rien perdu ni rien retrouvé, on fait éclater la même douleur et la même joie que si tout cela était le plus vrai du monde ? Du moins cette frénésie a une durée limitée. On peut tolérer un accès de folie par an. Mais entre au Capitole : tu rougiras de cette démence qui se donne en spectacle, de ces visionnaires qui s'imposent de ridicules offices. L'un nomme à Jupiter les dieux qui le viennent saluer, l'autre lui annonce l'heure qu'il est ; ici est son appariteur ; là son parfumeur, dont la pantomime simule tous les mouvements de celui qui frotte les baigneurs. Des femmes font mine d'arranger la chevelure de Junon ou de Minerve ; et debout, loin de la statue et même du sanctuaire, remuent les doigts à l'instar des coiffeuses ; d'autres tiennent le miroir ; quelques-unes prient les dieux de leur servir d'assistants dans une cause, ou bien leur présentent requête et les mettent au courant de l'affaire. Docimus l'archimime, vieux et décrépit, jouait tous les jours ses rôles au Capitole, comme si les dieux voyaient avec plaisir celui que les hommes s'étaient lassés de voir. Des artisans de tout genre, sans emploi, sont là qui travaillent pour les immortels.... Toutefois, si leurs services sont stériles, ces gens-là n'en n'offrent pas de vils ni d'infâmes. Mais on voit des femmes assises dans le Capitole qui se figurent Jupiter amoureux d'elles, sans que Junon, si terriblement jalouse, à en croire les poètes, leur impose nullement. Quant aux cérémonies religieuses, Sénèque dit : Toutes ces observances, le sage les suivra comme étant prescrites par les lois, non comme agréables aux dieux.... Que dire des mariages que nous faisons contracter aux dieux, au mépris même des liens du sang, entre frère et sœur par exemple ? Nous unissons Bellone à Mars, Vénus à Vulcain, Salacie à Neptune. Toutefois nous en laissons dans le célibat ; ils n'ont pu sans doute trouver un parti ; et pourtant les veuves ne manquent pas, comme la déesse Ravage, la déesse Foudre, et la divine Rumina : mais celles-là, je ne m'étonne pas qu'on ne les ait point recherchées. Toute cette ignoble cohue de divinités qu'un long âge et une longue superstition n'ont cessé de grossir, il la faut respecter en ce sens, que tel est le culte de l'usage plutôt que de la vérité.

En parlant de l'observation du sabbat par les juifs, Sénèque ajoute : Et pourtant cette coutume d'une race exécrée a si bien prévalu, qu'elle est déjà reçue par toute la terre : les vaincus ont donné leurs lois aux vainqueurs.... Certains juifs connaissent les raisons de leurs rites ; mais la majeure partie de la nation fait tout cela sans savoir pourquoi elle le fait. (Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. VI, ch. X et XI.)

XXVII. Non loin de Syène, à l'extrémité de l'Égypte, est un endroit qu'on appelle Philas, c'est à-dire les amies, parce que ce fut là qu'Isis fut fléchie par les Égyptiens, contre lesquels elle était irritée de ne pouvoir trouver les membres d'Osiris son époux, tué par son frère Tiphon. Les ayant trouvés depuis, et voulant les ensevelir, elle choisit dans un marais voisin le lieu le plus sûr, et ce lieu est, dit-on, d'un accès difficile, tant le limon et les papyrus y abondent. Au delà de ce point se trouve aujourd'hui un flot inabordable…(Tiré du commentaire de Servius sur l'Énéide.)

XXVIII. La pire corruption est celle de l'homme qui croit que son vice, sa manie à lui, est chez les autres une frénésie.(Tiré des canons du 2e concile de Tours.)

XXIX. Julius Montanus(a) disait souvent qu'il volerait bien quelques vers à Virgile s'il pouvait lui prendre sa voix, son visage, son débit ; que les mêmes vers, harmonieux dans cette bouche, dans une autre devenaient secs, lui semblaient sourds. (Extrait d'une biographie de Virgile.)

De l'amitié.[modifier]

I.… Il était venu pour se plaindre ; et, tout au contraire, il prit parti contre lui-même et fit ses excuses à qui lui en faisait : il craignait d'avoir l'apparence d'un tort, autant que l'autre de paraître en avoir souffert un. En somme, pas une ombre de ressentiment n'est restée : tous deux ont franchement mis au jour ce qui les blessait et se sont arraché l'aveu mutuel de leur peine secrète. Les différends entre amis veulent non pas un juge, mais un médiateur. Or rien ne se termine d'une manière complète entre absents ; car tout grief ne se confie pas sans inconvénient au papier ; et, sans avoir lu sur la physionomie, ce miroir de l'âme, on n'est pas sûr que les motifs d'aigreur ont été bien naïvement exposés et loyalement oubliés.

Quiconque, après y avoir réfléchi, provoque une explication, entreprend une tâche difficile : il faut qu'il mette son ami en présence des faits. Tout comme il est une foule de choses qui dans les ténèbres nous effrayent vivement, et que le jour réduit à rien ; de même ce qui nous choque et nous indispose absents tombe dès qu'on se voit en face. Le mieux est donc, si quelque négligence a été commise, de... et dans une amitié sincère il faut que les blessures se ferment sans laisser de cicatrice.

Demandons à ceux qui arrivent ce que font nos amis absents ; pressons leurs débiteurs, répondons pour eux à leurs créanciers, résistons à leurs ennemis…

II.… Vous le demandez : ainsi donc un instant suffit pour que vos amitiés s'évanouissent ; les âmes, les intentions, faibles garants ! Un voyage suffit pour effacer tous les droits de l'absent ; est-il trop loin de nous, et trop longtemps, ce n'est plus même une simple connaissance, à plus forte raison n'est-ce plus un ami. Pour prévenir un tel malheur, mettons tous nos soins à fixer, à rappeler nos fugitifs souvenirs ; ayons recours, comme je le disais dans ma première partie, à l'élan si prompt de la pensée ; ne souffrons pas que jamais notre ami soit absent de notre âme ; qu'il y revienne sans cesse; il nous sera présent si nous nous représentons bien le passé.

…Tels étaient ses gestes, ses traits.(a)

Créons-nous en esprit une image palpable et prise sur le vif, non une esquisse effacée et muette.

…Tels étaient ses gestes, ses traits,

et de ces détails plus intimes, plus directs : voilà comme il savait dire, exhorter, dissuader ; le conseil à donner, il le trouvait sans peine ; à recevoir, il y était tout prêt, se rendant sans obstination ; aussi généreux de ses bienfaits que patient à les perdre ; telles étaient et son active bienveillance, et ses colères ; vaincu par son ami, il avait ce même air que donne d'habitude la victoire. Puis revoyons ses autres qualités : qu'elles nous soient une société, une pratique journalières ; et si nous regrettons à la fois plusieurs absents, rassemblons, pour ainsi dire, ces lambeaux épars de notre affection : que chacun tour à tour ait place dans nos entretiens et dans nos pensées ; ne laissons jamais au temps ni à la distance le pouvoir de nous faire oublier nos amis.

III. Il faut s'assurer des dispositions intérieures, puisque le visage est un garant peu sûr. Le cœur humain a de profonds replis : les mêmes dehors qui font aimer la vertu servent de masque à l'hypocrisie ; les intentions les plus perverses se couvrent de l'air le plus bienveillant ; et difficilement, sans un tact exercé, fera-t-on la différence d'un cœur d'ami à un faux semblant.

Chacun doit se dire, pour être moins aisément pris à des démonstrations fardées : C'est une chose rare que l'amitié ; elle n'est point banale et commune, à pouvoir remplir des maisons entières, comme le vulgaire se l'est persuadé. Quand la nature a celé l'or avec tant de soin que, cherché partout, il laisse à peine saisir un de ses filons dans toute une montagne, croyez-vous qu'un ami se trouve en tous lieux, sans nulle peine, sans nulle recherche ? Quoi de plus simple, dit-on, de plus facile à reconnaître ? Eh bien non ; il n'est or ni argent aussi profondément cachés.

Sur la vie de son père.[modifier]

Si tout ce que mon père a composé et destiné à voir le jour avait été déjà livré par moi à la publicité, la gloire de son nom serait sûre, il y avait par lui-même suffisamment pourvu ; car, ou la piété filiale m'abuse, et elle est honorable jusqu'en ses erreurs, ou on le mettrait au rang des esprits qui ont conquis l'illustration ayant pour simples titres leurs écrits. Qui aurait lu ses histoires depuis les premières guerres civiles, époque où la vérité a commencé à disparaître de nos annales, jusqu'au jour presque de sa mort, mettrait un grand prix à savoir de quels parents est né cet homme à qui l'histoire romaine…(Extraits de Palimpsestes découverts par Angelo Maï, et publiés à Rome en 1820.)

Épitaphe de Sénèque(a).[modifier]

Soins, labeurs dévoués, charges, honneurs, richesses,
Allez, portez ailleurs l'appât de vos promesses ;
Loin de vous Dieu m'appelle à l'éternel repos :
J'ai fait ma tâche. Adieu donc, terre hospitalière !
Tu veux ce corps : prends-le, qu'il dorme sous sa pierre.
Je rends mon âme au ciel, et te laisse mes os.


NOTES
SUR LES FRAGMENTS.


1. Cité par Cicéron, Brutus XV :

 Dictus ollis popularibus olim,
Qui tum vivebant homines atque ævum agitabant,
Flos delibatus populi, et suada medulla.

2. Sur Cicéron, comme poëte, voir De la colère, I, XXXVII, et Lettre CVIII. « César et Brutus ont fait aussi des vers ; poëtes aussi médiocres que Cicéron, mais plus heureux parce que moins de gens savent qu’ils furent poëtes. » (Tacite, Des Orateurs, XXI.) Et Martial, II, Épigr. à Gaurus :

Pour tant de vers écrits sans l’aveu d’Apollon,
Je t’admire : en ce point tu tiens de Cicéron.
Carmina quod scribis Musis et Apolline nullo,
 Laudari debes : hoc Ciceronis habes.

Et Juvénal ; et Montaigne, II, X.

3. Le lecteur jugera du goût du grammairien Aulu-Gelle, qui cite ces passages de Sénèque comme d’ineptes et insipides facéties : inepti et insapidi hominis joca.

4. Voir Lettre IV.

Aut fuit aut veniet, nihil est præsentis in ipsa. (Ovide.)
Ô mort ! le seul abri d’où les maux sont exclus,
L’asile où tout finit, où toi-même n’es plus.

(A. Chénier, Chatterton.)

5. Deus deorum et dominus dominorum… cœlum cœli domino. (Psalm)

6. Omnes viæ hominis patent oculis ejus. (Prov. XVI, 2.) Voir, à propos de ce passage, notre notice sur Sénèque, pages 29 et 30.

7. Comparaison imitée par Florus (Préface), par Ammien Marcellin, liv. XVI, ch. VI, et, en l’appliquant à la France, par Bernardin de Saint-Pierre : Vœux d’un solitaire, et Harm. de la nat., VI.

8. « Et ils ont ravalé la gloire du Dieu incorruptible, jusqu’à le représenter sous l’image d’hommes corruptibles, d’oiseaux, de quadrupèdes et de serpents. » (Paul, Rom., I, 23).


FIN DES NOTES DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.
  1. (a) Frédéric Haase : liqueat tibi eosdem. Lemaire: liceat sibi…
  2. (b) C'est-à-dire la loi contre le célibat lui a-t-elle permis de n'être plus père?
  3. (a) Voir Constance du sage , XII.
  4. (a) Lemaire : mixtos ex diversis. Je lis, avec d'anciens Mss. : mixto sex, diversis
  5. (a) Versificateur médiocre et déclamateur de vers. Voir Lettre CXXII
  6. (a) Énéide, III, 490.
  7. (a) Voici le texte de cette épitaphe. Jugée apocryphe par quelques critiques, elle se trouve dans peu d'éditions:
    Cura, labor, meritum, sumpti pro munere honores,

    Ite, alias posthac sollicitate animas.
    Me procul a vobis Deus avocat. Ilicet actis
    Rebus terrenis, hospita terra, vale.
    Corpus avara tamen solemnibus excipe saxis;

    Namque animam cœlo reddimus, ossa tibi.