100%.png

Lettres à Lucilius/Lettre 122

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 441-445).
◄  Lettre 121
Lettre 123  ►

Lettre CXXII.

Contre ceux qui font de la nuit le jour. Le poëte Montanus.

Les jours perdent sensiblement et rétrogradent devant les nuits, de manière toutefois à laisser un assez honnête espace de temps à qui se lèverait, comme on dit, avec l’aurore, pressé par de plus nobles devoirs que l’homme qui attend ses premières lueurs pour aller faire sa cour. Honte à celui qui sommeille lâchement quand le soleil est déjà haut, et dont la veille commence à midi ! Et encore, pour beaucoup, il n’est pas jour à cette heure-là. Certaines gens font du jour la nuit, et réciproquement : appesantis par l’orgie de la veille, leurs yeux ne commencent à s’ouvrir que quand l’ombre descend sur la terre. Tels que ces peuples placés, dit-on, par la nature sur un point du globe diamétralement opposé au nôtre, et dont parle Virgile :

Quand les coursiers du jour nous soufflent la lumière,
Là-bas Vesper s’allume et rouvre sa carrière[1],


les hommes que je cite contrastent avec tous, non géographiquement, mais par le genre de vie : antipodes de Rome dans Rome même, ils n’ont, suivant le mot de Caton, « jamais vu du soleil ni le lever, ni le coucher. » Penses-tu qu’ils sachent comment on doit vivre, ceux qui ignorent quand il faut vivre ? Et ils craignent la mort, eux qui s’y plongent vivants, hommes d’aussi malencontreux présage que les oiseaux de ténèbres ! Qu’ils passent dans le vin et les parfums leur nocturne existence ; qu’ils consument leur veille contre nature en festins coupés de nombreux services : ils sont là non à des banquets, mais à leur repas d’enterrement[2]. Et encore est-ce de jour qu’on rend aux morts un pareil hommage.

Les journées, grands dieux ! sont-elles jamais trop longues pour l’homme occupé ? Sachons agrandir notre vie : l’office, la manifestation de la vie, c’est l’action19. Retranchons à nos nuits pour ajouter à nos jours20. L’oiseau qu’on élève pour nos tables, qu’on veut engraisser avec moins de peine, est tenu dans l’ombre et l’immobilité ; privé alors de tout exercice, ramassé sur lui-même, son corps inerte est envahi de bouffissure, et à l’abri du jour sa paresseuse obésité croît de plus en plus. Ainsi ces êtres qui se sont voués à la nuit ont l’aspect repoussant, le teint plus équivoque que n’est la pâleur d’un malade : minés de langueur, exténués et blêmes, corps vivants à chair cadavérique. Cependant, le dirai-je ? c’est là le moindre de leurs maux : combien sont plus épaisses les ténèbres de leur âme ! Abrutie, éclipsée, elle porte envie à l’homme qui ne voit plus. Eut-on jamais des yeux pour ne s’en servir que la nuit ?

Tu veux savoir d’où naît cette dépravation morale, cette horreur du jour, cette vie transportée tout entière dans les ténèbres ? C’est que tout vice fait violence à la nature et se sépare de l’ordre légitime. C’est le génie de la mollesse de se complaire à tout bouleverser : il ne dévie pas seulement de la droite raison, il la fuit le plus loin qu’il peut ; il en veut prendre même le contre-pied. Dis-moi : ne violent-ils pas les lois de la nature, ceux qui boivent à jeun, qui, dans un estomac vide, versent le vin à grands flots, et ne mangent que quand ils sont ivres ? Rien n’est pourtant plus commun que de voir une jeunesse folle de gymnastique boire presque sur le seuil du bain, et boire outre mesure, au milieu d’hommes nus comme elle, et faire à chaque instant essuyer les sueurs provoquées par une liqueur brûlante et des rasades multipliées. Ne boire qu’à la fin des repas est trop vulgaire : cela va bien à la rusticité de ces pères de famille qui ne se connaissent pas en plaisir. Le vin qu’on savoure est celui qui ne surnage pas sur les aliments, qui pénètre immédiatement jusqu’aux nerfs : une ivresse délicieuse est celle qui envahit des organes libres.

Ne viole-t-il pas les lois de la nature, celui qui échange la prétexte contre l’habit de femme ? Ne les violent-ils pas, ceux qui mutilent21 l’enfance pour que sa fraîcheur brille encore dans un âge qui ne l’admet plus ? Ô cruauté ! ô misère sans égale ! Il ne sera jamais homme, pour pouvoir plus longtemps se prostituer à un homme ; et quand son sexe aurait dû le sauver de l’outrage, l’âge même ne l’y soustraira pas !

Ne violent-ils pas ces mêmes lois, ceux qui demandent la rose aux hivers, qui au moyen d’eaux chaudes et de températures factices, bien graduées, arrachent aux frimas le lis, cette fleur du printemps ? Et ceux encore qui plantent des vergers au sommet des tours ; qui voient sur les toits, sur le faîte de leurs palais se balancer des bosquets dont les racines plongent où leurs cimes les plus hardies devraient à peine monter22, ne violent-ils pas les lois de la nature, comme cet autre qui jette au sein des mers les fondements de ses bains et ne croit pas nager assez voluptueusement si ses lacs d’eaux thermales ne sont battus du flot marin et de la tempête23 ?

Dès qu’on a pris le parti de tout vouloir contrairement à l’ordre de la nature, on finit par un complet divorce avec elle. Le jour se lève ? c’est l’heure du sommeil. Tout dort ? prenons nos exercices : ma litière, mon dîner maintenant. L’aurore n’est pas loin ? il est temps de souper. N’allons pas faire comme le peuple : fi de la routine et des méthodes triviales ! Laissons le jour au vulgaire ; créons un matin pour nous, pour nous seuls.

En vérité, de tels hommes sont pour moi comme s’ils n’étaient plus. Qu’elles diffèrent peu des obsèques, et des obsèques prématurées, ces existences qu’on mène à la lueur des torches et des bougies[3] ! Ainsi vivaient, nous nous en souvenons, une foule d’hommes du même temps, entre autres Atilius Buta, ancien préteur. Après avoir mangé un patrimoine énorme, il exposait sa détresse à Tibère qui répondit : « Tu t’es réveillé trop tard. »

Montanus Julius[4], versificateur passable, connu par l’ amitié sitôt refroidie du même Tibère, récitait de sa poésie où il intercalait à tout propos le lever et le coucher du soleil. Quelqu’un s’indignant qu’il eût tenu toute une journée son auditoire, dit que c’était un homme qu’il ne fallait plus aller entendre ; sur quoi Natta Pinarius répliqua : « Puis-je faire plus pour lui ? Je suis prêt à l’entendre d’un lever à un coucher de soleil. » Un jour il déclamait ces vers :

Le ciel se dore au loin d’une clarté nouvelle ;
L’ardent Phébus s’avance, et la noire hirondelle,
Pour son nid babillard pétrissant son butin,
Donnant leur part à tous, commence le festin…


« Et Buta commence à dormir, » s’écria Varus, chevalier romain, de la suite de M. Vinicius24, et amateur des fins soupers où son humeur caustique lui méritait une place. Puis à la tirade qui venait tout après :

Les bergers dans l’étable ont rentré leurs troupeaux ;
Sur la terre assoupie arrêtant les travaux,
La nuit sombre et muette a commencé


Varus interrompit encore : « Que dit-il ? Déjà la nuit ? Allons donner le bonjour à Buta. » Rien n’était plus connu que Buta, que sa vie qui tournait en sens inverse des autres vies, et que suivaient, je l’ai dit, beaucoup de ses contemporains. Si tel est le goût de certaines gens, ce n’est pas que la nuit ait par elle-même plus de charmes pour eux, c’est que rien ne leur plaît de ce qui s’offre à tous, c’est que le grand jour pèse aux mauvaises consciences25, et que ceux qui convoitent ou méprisent les choses selon qu’elles s’achètent plus ou moins cher, dédaignent la lumière qui ne coûte rien. Et puis les gens de plaisir veulent qu’on s’entretienne, tant qu’elle dure, de la vie qu’ils mènent. Si l’on n’en dit rien, ils croient leur peine perdue. Et ils sont mal à l’aise, si quelque fait d’eux échappe à la publicité. Beaucoup mangent comme eux leur bien, beaucoup ont des maîtresses ; pour se faire un nom parmi leurs pareils, il faut non-seulement du luxe, mais un luxe original. Dans une ville aussi affairée, les sottises ordinaires ne font point parler d’elles26.

J’ai ouï rapporter par Pedo Albinovanus, conteur très-agréable, qu’il avait habité, à l’étage supérieur, la maison de Sp. Papinius, l’un de ces hommes qui fuyaient le jour. « Vers la troisième heure de la nuit[5], disait-il, j’entends des coups de fouets qui résonnent ; je demande ce que fait mon homme : « C’est, me répond-on, qu’il règle les comptes de ses gens. » Trois heures après, s’élèvent des vociférations précipitées « Qu’est cela ? » On me dit : « Papinius exerce sa voix. » Vers la dixième heure, j’entends un bruit de roues, et j’apprends qu’il va sortir en voiture. À la pointe du jour, on court de tous côtés ; on appelle les esclaves : sommeliers, cuisiniers sont en grand mouvement. « Qu’est-ce encore ? » Il demande son gruau et son vin miellé : il sort du bain. — Il prolongeait donc son souper bien avant dans le jour ? — Pas du tout : il était très-sobre et ne dépensait que ses heures de nuit. Aussi Pedo répondait-il à ceux qui bien souvent traitaient cet homme d’avare et de vilain : « Et son régime donc ? tout à l’huile de lampe ! parlez-en. »

Ne t’étonne point de voir le vice affecter tant de formes particulières : c’est un Protée à mille faces, on n’en peut saisir les variations. Il n’est qu’une manière d’aller droit ; il en est tant de s’égarer27 ! Et le caprice nous pousse si vite à de nouveaux écarts ! De même, dans vos façons d’être, suivez la nature, elles ont un air d’aisance et de facilité ; de simples nuances vous distinguent d’autrui ; les natures faussées sont sur mille points en désaccord avec tous et avec leurs pareilles28.

Mais la grande cause, selon moi, de cette maladie, est le dédain de vivre comme tout le monde. Se fait-on distinguer des autres par la mise, la délicatesse de la table, le luxe des équipages, on veut encore s’en séparer par la distribution du temps. On ne se contente pas d’excès vulgaires, quand on cherche pour prix des siens le scandale même, but de tous ces gens qui, pour ainsi dire, vivent à rebours.

Tenons donc, ô Lucilius, tenons le chemin que la nature nous a tracé, et n’en dévions jamais. Là, tout nous est ouvert et facile ; s’obstiner contre elle, c’est proprement la vie de ceux qui rament contre le courant.


LETTRE CXXII.

Le temps est assez long pour quiconque en profite :
Qui travaille et qui pense en étend la limite ;
On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps.

(Voltaire, VIe discours.)

Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.

(Rotrou, Venceslas.)

21 Manusc. : Spectant. J. Lipse : exepetunt. Je propose exsecat Voy. Lettre xlvii. Sénèque le père : Excisorum greges, ut ad lonosam rem patientiam idonei sint. Controv. V, xxxiii.

Pour prolonger la fleur de son trop court printemps,
L’homme impubère encore a vu le fer impie
Extirper de ses flancs les germes de la vie[6].

(Pétrone, c. cxix.)

22. Ces bosquets étaient même arrosés de piscines qui portaient des barques. (Sénèque le père, Controv., v.)

23. Voir ce que dit Suétone, c. xxxi, des bains de Néron et de cette piscine qu’il avait commencé de faire creuser du cap Misène au lac Averne pour contenir toutes les eaux thermales de Baies.

24. C’est ce Vinicius dont Auguste disait ; « Il a de l’esprit argent comptant. » Ingenium in numerato.

25. Ainsi Sénèque le père : Lucem intueri innocentes maluerunt. Controv. II , ix. Pensées qui rappellent ces vers trop connus:

Quand on fut toujours vertueux,
On aime à voir lever l’aurore.

Dans un siècle fécond en monstrueux excès,
En vain vous m’étalez des sottises vulgaires :
Vite, engloutissez-moi tout le bien de vos pères,
Ou dans votre quartier, obscurément fameux,
Dans nos salons bourgeois végétez donc comme eux.
…De cet avis sentant bien l’importance…
Mondor se ruinait avec un goût exquis.

(Delille , Ép. sur le luxe.)

27. « Milles routes dévoyent du blanc, une y va. » (Montaigne.)

28. « La raison tient de la vérité, elle est une : on n’y arrive que par un chemin , et l’on s’en écarte par mille. L’étude de la sagesse a moins d’étendue que celle que l’on feroit des sots et des impertinents. » (La Bruyère, de l'Homme.) Voir Lettres xvi et xlvii.

  1. Géorg., I, 259. Trad. de Delille pour le premier vers.
  2. Voy. Lettre XII, l'anecdote de Pacuvius; et La vie heureuse, xi.
  3. Voy. Tranquilité de l'âme, xi et la note.
  4. Ce Montanus est parodié par Sénèque: Apokolokynt., II.
  5. Pour nous neuf heures du soir; la première de la nuit commençait à six.
  6. Exsectaque viscera ferro.