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Lettres à Lucilius/Lettre 108

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 380-389).
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Lettre CVIII.

Comment il faut écouter les philosophes. Attalus, Sotion, Pythagore. Tout rapporter à la vie pratique.

La question que tu me fais porte sur des choses bonnes à savoir seulement pour dire qu’on les sait. Mais enfin, puisque tel est leur mérite, et que tu es pressé, et que tu ne veux pas attendre le livre où je m’occupe à présent même à classer l’ensemble de la philosophie morale, je vais résoudre tes doutes. Toutefois je veux avant tout t’indiquer le moyen de diriger cette ardeur de savoir dont je te vois enflammé, et qui pourrait se faire obstacle à elle-même. Il ne faut ni butiner au hasard, ni envahir avidement tout le champ de la science : c’est partie par partie qu’on arrive à saisir le tout. On doit proportionner le fardeau à ses forces, et ne pas prendre au delà de ce qu’on peut porter. Ne puise pas selon ton désir, mais selon ta capacité. Commence par avoir l’âme bien réglée ; ta capacité répondra à tes désirs. Plus une telle âme reçoit, plus elle s’étend.

Voici un précepte que j’ai retenu d’Attalus[1], lorsque j’assiégeais son école, le premier à m’y rendre et le dernier à la quitter ; lorsque, durant ses promenades mêmes, je l’attirais dans l’une de ces discussions instructives auxquelles il se prêtait de bonne grâce, qu’il provoquait même. « Le maître et le disciple, disait-il, doivent avoir un but commun et vouloir, l’un se rendre utile, l’autre profiter. » Que celui qui vient aux leçons d’un philosophe y recueille chaque fois quelque fruit, et s’en retourne ou plus sage ou plus près de l’être. Et il en sera ainsi : car telle est l’influence de la philosophie, que non-seulement ses prosélytes, mais tous ceux qui l’approchent y gagnent[2]. Qui s’expose au soleil brunira son teint, bien qu’il n’y vienne pas pour cela ; qui s’arrête et fait longue séance dans la boutique d’un parfumeur emporte avec soi l’odeur du lieu ; de même, au sortir de chez un philosophe, quelque chose de lui nous suit nécessairement et nous profite, tout inattentifs que nous soyons. Pèse bien mes termes : je parle d’inattention, non de répugnance.

« Mais quoi ? N’avons-nous pas vu des hommes suivre maintes années un professeur de sagesse, et ne pas prendre la moindre teinte de ses doctrines ? » Comment ne les aurais-je pas vus ? Et c’étaient les plus persistants, les plus assidus, ceux que j’appelle, moi, non pas disciples, mais piliers d’école. D’autres viennent pour entendre, non pour retenir, comme on va au théâtre chercher le plaisir et amuser son oreille de paroles, de chant ou de drames. Pour la plupart de ces habitués tu verras les leçons du philosophe n’être qu’un passe-temps d’oisifs. Ils ne songent point à s’y défaire de quelque vice, à y recevoir quelque règle de vie pour redresser leurs mœurs : ils ne veulent que goûter la satisfaction de l’oreille. Quelques-uns pourtant apportent leurs tablettes ; mais au lieu de choses, ils y notent des mots qu’ils répéteront sans fruit pour les autres, comme ils les entendent sans fruit pour eux-mêmes. Il en est qu’échauffent les grands traits d’éloquence et qui entrent dans la passion de l’orateur, aussi émus d’esprit que de visage ; transport pareil à celui de ces eunuques qui, au son de la flûte phrygienne, ont de l’enthousiasme à commandement. Ce qui les ravit, ce qui les entraîne, c’est la beauté des doctrines, et non plus la vaine harmonie des paroles. Qu’il se débite quelque vive tirade contre la mort, quelque fière apostrophe contre la fortune, les voilà prêts à faire ce qu’ils viennent d’ouïr. Ils sont pénétrés et tels qu’on le veut, si l’impression morale persiste, si leur noble élan ne se brise à l’heure même contre les railleries du monde, qui dissuade de toute vertu. Ces sentiments conçus avec tant d’ardeur, bien peu les remportent dans leurs foyers.

Il est facile d’allumer chez son auditeur l’amour de ce qui est bien : car la nature a donné à tous le fondement et le germe des vertus. Tous nous sommes faits pour toutes ; à l’approche d’une main habile, ces précieuses étincelles, pour ainsi dire assoupies, se réveillent11. N’entends-tu pas de quels applaudissements retentissent nos théâtres, quand il s’y prononce de ces choses que tout un peuple reconnaît et sanctionne d’une seule voix comme la vérité même12 ?

Oui, le pauvre a bien peu, mais tout manque à l’avare

Sans pitié pour autrui, pour lui même barbare.


À de tels vers l’homme le plus sordide applaudit, et la censure de ses propres vices le charme13. Juge combien ces mots doivent avoir plus d’effet quand c’est un philosophe qui parle, lorsqu’à de salutaires préceptes se mêlent quelques vers qui les gravent plus efficacement dans les consciences peu éclairées ! « Car, comme a dit Cléanthe, de même que notre souffle produit un son plus éclatant s’il est comprimé dans l’étroite capacité d’un long tube d’où il sort enfin par un plus large orifice[3], ainsi la gêne et la contrainte du vers donnent à nos pensées un nouvel éclat. » La même chose que l’on écoute sans intérêt, qui effleure l’attention si on l’exprime en prose, dès que le rythme lui vient en aide, que la pensée, déjà heureuse, se plie aux entraves et à la précision du mètre, elle nous arrive comme le trait que darde un bras nerveux14. On parle en cent façons du mépris des richesses ; on nous enseigne par de fort longs discours à mettre nos biens en nous-mêmes, non dans nos patrimoines, que celui-là est opulent qui s’accommode à sa pauvreté et se fait riche de peu. Mais l’esprit est bien plus vivement frappé, quand on récite des vers comme ceux-ci :

Le moins pauvre est celui qui désire le moins ;

Tes vœux seront comblés s’ils suivent tes besoins[4].

Ces maximes et d’autres semblables nous arrachent l’aveu de leur évidence. Ceux mêmes à qui rien ne suffit s’extasient, se récrient, déclarent la guerre aux richesses. Quand tu leur verras cette disposition, insiste, presse et fortifie ton dire ; plus d’équivoques, de syllogismes, de chicanes de mots, de vains jeux de subtilité. Tonne contre l’avarice, tonne contre le luxe ; et si l’impression est visible, si les âmes s’ébranlent, redouble encore de véhémence. On ne saurait croire combien profitent de telles allocutions qui tendent à guérir les âmes et n’ont pour but que le bien des auditeurs. Il est bien facile de gagner de jeunes esprits à l’amour de l’honnête et du juste ; dociles encore, ils ne sont gâtés qu’à la surface ; que de prise a sur eux la vérité, si elle trouve un avocat digne d’elle[5] !

Pour moi, certes, lorsque j’entendais Attalus discourir sur les vices, les erreurs, les maux de la vie, j’ai souvent pris en pitié la race humaine ; et lui me paraissait sublime et supérieur aux plus élevés des mortels. « Je suis roi, » disait-il ; et à mes yeux il était bien plus : car il avait droit de censure sur les rois de la terre. Venait-il à faire l’éloge de la pauvreté, à démontrer combien au delà du nécessaire tout n’est plus qu’inutilité, gêne et fardeau, j’étais prêt mainte fois à ne sortir que pauvre de son école. S’il flétrissait nos voluptés, s’il vantait la continence, la sobriété, une âme pure de tout plaisir illicite ou même superflu, je brûlais de couper court à l’intempérance et à la sensualité. Quelque chose m’est resté de ces leçons : car j’avais abordé tout le système avec enthousiasme ; puis, ramène aux pratiques du monde, j’ai peu conservé de ces bons commencements. Depuis lors, j’ai pour toute la vie renoncé aux huîtres et aux champignons : ce sont là non des aliments, mais de perfides douceurs qui forcent à manger quand on n’a plus faim, charme bien senti des gourmands qui engloutissent plus qu’ils ne peuvent tenir : cela passe facilement et se vomit de même. Depuis lors, je me suis à jamais interdit les parfums, la meilleure odeur pour le corps étant de n’en avoir aucune. Depuis lors, j’ai sevré de vin mon estomac, et j’ai dit aux bains à étuves un éternel adieu : se rôtir le corps et l’épuiser de sueurs m’a paru une recherche fort inutile. Les autres habitudes dont je m’étais défait sont revenues ; de façon pourtant qu’en cessant de m’abstenir je garde une mesure assez voisine de l’abstinence, ce qui peut-être est plus difficile ; car pour certaines choses le retranchement total coûte moins que l’usage modéré.

Puisque je t’ai commencé l’histoire des premières ferveurs de ma jeunesse philosophique, suivies des tiédeurs du vieil âge, je puis sans rougir t’avouer de quel beau feu[6] Sotion m’a enflammé pour Pythagore. Il expliquait pourquoi ce philosophe et, après lui, Sextius[7] s’étaient abstenus de la chair des animaux. Leurs motifs à chacun différaient, mais tous deux en avaient d’admirables. Sextius pensait qu’il existe assez d’aliments pour l’homme sans qu’il verse le sang, et que la cruauté devient habitude, dès qu’on se fait du déchirement des chairs un moyen de jouissance. « Réduisons, ajoutait-il, les éléments de sensualité ; » et il finissait en disant que notre variété de mets est aussi contraire à la santé que peu faite pour le corps.

Au dire de Pythagore15, une parenté universelle lie tous les êtres, et une transmutation sans fin les fait passer d’une forme à une autre. À l’en croire, nulle âme ne périt ni même ne cesse d’agir, sauf le court moment où elle revêt une autre enveloppe. Sans chercher ici après quelles successions de temps et quels domiciles tour à tour habités, elle retourne à la forme humaine, toujours est-il que Pythagore a imprimé aux hommes l’horreur du crime et du parricide, puisqu’ils pourraient, sans le savoir, menacer l’âme d’un père ; et porter un fer ou une dent sacrilège sur cette chair où logerait un membre de leur famille.

Après cet exposé, que Sotion enrichissait d’arguments à lui : « Tu ne crois pas, s’écriait-il, que les âmes ont des corps divers pour destinations successives, et que ce qu’on appelle mort est une transmigration ? Tu ne crois pas que chez l’animal qui broute l’herbe, chez ceux qui peuplent l’onde ou les forêts, séjourne ce qui fut l’âme d’un homme ? Tu ne crois pas que rien en ce monde ne meurt16, mais change de lieu seulement ; qu’à l’exemple des corps célestes et de leurs révolutions marquées, chaque être qui respire a ses métamorphoses, chaque âme son cercle à parcourir ? Tout cela, de grands hommes l’ont cru ! Suspends donc ton jugement ; et en attendant, respecte tout ce qui a vie. Si cette doctrine est vraie, s’abstenir de la chair des animaux sera s’épargner des crimes. Si elle est fausse, ce sera frugalité. Que peux-tu perdre à me croire[8] ? C’est une pâture de lions et de vautours que je t’arrache. »

Frappé de ces discours, je m’abstins dès lors de toute nourriture animale ; et un an de ce régime me l’avait rendu facile, agréable même. Mon esprit m’en paraissait devenu plus agile ; et je ne jurerais pas aujourd’hui qu’il ne l’était point. Tu veux savoir comment j’ai discontinué ? L’époque de ma jeunesse tomba sous le principat de Tibère : on proscrivait alors des cultes étrangers ; et parmi les preuves de ces superstitions était comptée l’abstinence de certaines viandes. À la prière donc de mon père, qui craignait peu d’être inquiété, mais qui n’aimait point la philosophie[9], je repris mon ancienne habitude ; et il n’eut pas grand’peine à me persuader de faire meilleure chère.

Attalus vantait aussi l’usage d’un matelas qui résiste ; tel est encore le mien à mon âge : l’empreinte du corps n’y paraît point. Tout ceci est pour te montrer quelle ardeur véhémente emporte une âme neuve vers toutes les bonnes doctrines, dès qu’on l’y exhorte, dès qu’on l’y pousse. Mais le mal et la faute viennent en partie des maîtres qui enseignent l’art de disputer, non de vivre, et en partie des disciples qui arrivent déterminés à cultiver leur esprit, sans songer à l’âme ; si bien que la philosophie n’est plus que de la philologie. Il importe beaucoup, dans toute étude, de bien savoir quel but on s’y propose. L’apprenti grammairien qui va feuilletant Virgile n’y lit pas ce beau trait :

… Le temps fuit, ce temps irréparable[10],


pour se dire : « Alerte ! si je ne me hâte, me voilà en arrière. Les jours me poussent, poussés eux-mêmes par une rapidité fatale ; emporté sans le sentir, je règle toute chose au futur ; tout se précipite et je dors. » Non : mais il observera que chaque fois que Virgile parle de la vitesse du temps, il emploie le verbe fuir :

Tu vois nos plus beaux jours fuir, hélas ! les premiers.


Puis vient la maladie et la triste vieillesse,

Le travail, et la faux de l’horrible déesse[11].


Celui qui lit en philosophe rapporte ces mêmes vers à leur véritable intention. « Jamais, pense-t-il, Virgile ne dit que les jours marchent, mais qu’ils fuient, allure la plus rapide de toutes ; « et que nos plus beaux jours nous sont le plus tôt ravis. » Que tardons-nous ? Prenons-donc aussi notre élan, pour rivaliser de vitesse avec la chose la plus prompte à nous échapper ? Au meilleur qui s’envole, le moins bon succède. Comme le vin le plus pur est le premier qu’on verse de l’amphore, tandis que le plus épais et le plus trouble reste au fond, ainsi de notre vie : la meilleure part se présente la première. Nous la laissons épuiser aux autres, ne nous réservant que la lie. Gravons ceci dans notre âme, comme un oracle accepté par nous :

Tu vois nos plus beaux jours fuir, hélas ! les premiers.


Pourquoi les plus beaux ? Parce que le reste n’est qu’incertitude. Pourquoi encore ? Parce que jeune on peut s’instruire, on peut tourner au bien son esprit flexible et encore maniable ; parce que cette saison est faite pour les travaux, faite pour les études qui donnent l’essor à la pensée, pour les exercices qui fortifient le corps. Les âges suivants sont plus lourds, plus languissants, trop voisins du terme. Travaillons donc de toute notre âme et, sans songer aux dissipations du siècle, ne poursuivons qu’un but : que cette extrême célérité du temps, impossible à retenir, ne nous laisse point en arrière ; nos yeux s’ouvriraient trop tard. Aimons les jours de la jeunesse comme les plus beaux de tous, et assurons-nous-en la conquête. Tout bien qui fuit veut qu’on le saisisse. »

Telle n’est point la pensée du disciple qui lit ce vers avec des yeux de grammairien. Il ne voit pas que « les premiers jours sont les plus beaux, » parce qu’ensuite viennent les maladies, que la vieillesse nous serre de près et plane sur nos têtes pleines encore des rêves de l’adolescence ; mais il se dit que Virgile place toujours ensemble les maladies et la vieillesse, alliance certes bien entendue, car la vieillesse, c’est une maladie incurable. Puis, autre remarque, quelle épithète applique-t-il à cet âge ? il l’appelle triste :

La maladie et la triste vieillesse,

Ne t’étonne pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts. Dans le même pré, le bœuf cherche de l’herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu’un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent17. Le philosophe s’étonne qu’on ait pu avancer tant de paradoxes contre la justice ; quand le philologue aborde la même lecture, il note avec soin qu’il y a deux rois de Rome dont l’un n’a point de père et l’autre point de mère : car on varie sur la mère de Servius ; pour Ancus, on ne lui donne pas de père ; on l’appelle petit-fils de Numa. Il note aussi que ce que nous nommons dictateur, ce que les histoires désignent sous ce titre, s’est appelé anciennement maître du peuple ; témoins encore aujourd’hui les livres des Augures ; et il est constaté que l’adjoint qu’il prend s’intitule maître de la cavalerie. Il n’a garde d’omettre que Romulus périt durant une éclipse de soleil ; qu’on en appelait au peuple du jugement des rois mêmes. Fenestella, entre autres, prétend que ce fait est consigné dans les livres des Pontifes.

Quand le grammairien ouvre le même volume, il y voit d’abord, comme vieux mots, reapse mis par Cicéron pour reipsa, et il porte cela sur son mémorial, et encore sese pour seipse. Puis il vient aux mots dont l’usage moderne a changé l’emploi, par exemple à ce passage : « Puisque c’est de la borne même que son interpellation nous a rappelés, » où Cicéron, comme les anciens, nomme calcem la borne du Cirque, qu’on appelle aujourd’hui cretam. Puis il recueille les vers d’Ennius, et surtout son épitaphe de Scipion l’Africain :

Nul n’a pu, soit Romain, soit ennemi de Rome,

Répondre dignement aux bienfaits du grand homme.


D’où il appert, à son sens, qu’autrefois opera, de même que le pluriel d’opus, avait la signification d’auxilium, Ennius ayant écrit operæ pretium pour exprimer que, citoyen ou ennemi, nul n’a pu rendre à Scipion le prix de l’aide reçue. Et quelle bonne fortune ensuite de trouver la phrase d’après laquelle Virgile crut pouvoir dire :

Du grand parvis des cieux

Sur lui la foudre gronde[12] !


« Ennius, s’écrie-t-il, l’a volée à Homère, et Virgile à Ennius ; » car il y a dans cette même République de Cicéron ce distique d’Ennius :

Si jamais un mortel peut monter chez les dieux,

À moi seul est ouvert le grand parvis des cieux.


Mais de peur qu’à mon tour cette digression ne m’entraîne à faire le philologue ou le grammairien, je reviens à ma pensée, qu’il faut entendre et lire les philosophes pour apprendre d’eux le secret de la vie heureuse, pour leur dérober non des mots d’ancienne ou de nouvelle fabrique, des métaphores aventureuses et des figures de style, mais des préceptes salutaires, de sublimes et généreuses sentences qui puissent sur l’heure passer dans la pratique. Méditons-les si bien que leurs paroles revivent chez nous en actes.

Du reste, je ne sache point d’hommes plus mal méritants de tous leurs semblables que ceux qui ont appris la philosophie comme une sorte de profession mercenaire, gens qui vivent au rebours des règles de vie qu’ils donnent. Car répandus dans le monde, ils y sont les preuves vivantes de la vanité de leurs études, en se montrant esclaves de tous ces mêmes vices tant frondés par eux18. Un précepteur de ce genre ne me vaudra jamais plus qu’un pilote travaillé de nausées pendant la tempête. Il faut tenir le gouvernail que le flot emporte, lutter sérieusement contre la mer, et dérober au vent les voiles : de quelle aide pourrait m’être le conducteur du navire frappé de stupeur et vomissant ? Or, dis-moi : y a-t-il navire battu d’aussi grandes tempêtes que l’est notre vie ? Il y faut non des phrases, mais une bonne manœuvre. De tout ce que ces gens disent, de tout ce qu’ils jettent avec emphase à la foule ébahie, rien ne vient d’eux. Platon l’avait dit, Zénon l’avait dit, Chrysippe, Posidonius et toute une légion de valeur moindre[13]. Pour prouver que cette morale est la leur, je leur offre un moyen : qu’ils fassent ce qu’ils enseignent.

Voilà les avis que j’avais à cœur de te faire tenir. Puis, pour satisfaire à ce que tu désires, je te réserve une lettre tout entière : je ne veux pas que tu abordes déjà fatigué une matière épineuse qui demande toute la force d’une attention réfléchie.


LETTRE CVIII.

C’est ce vrai , dont tous les esprits
Ont eu eux-mêmes la semence,
Que l’on sent, mais qu’on est surpris
De trouver vrai quand on y pense. (Lamothe, Odes.)

12. Voir Cicéron, De finib., V, xxii ; et Gresset, le Méchant, act. IV, sc. iv. « Les hommes, fripons en détail, sont en gros de fort honnêtes gens ; ils aiment la morale ; cela ce voit admirablement bien sur les théâtres : on est sûr de plaire au peuple par des sentiments que la morale avoue, et de le choquer par ceux qu’elle réprouve. » (Esprit des lois, XXV, ii.}

   Le monde est vertueux, il aime
Les belles actions… qu’il ne fait pas lui-même.

(C. Doucet, la Considération, coméd.)

Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S’y vit avec plaisir, ou crut ne s’y point voir :
L’avare, des premiers, rit du tableau fidèle
D’un avare souvent tracé sur son modèle.

(Boileau, Art poétique , ch. III.)

14. « Tout ainsi que la voix contrainte dans l’étroit canal d’une trompette sort plus arguë et plus forte ; ainsi me semble-t-il que la sentence, pressée aux pieds nombreux de la poésie , s’eslance bien plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse.» (Montaigne, I, v.)

De la contrainte rigoureuse
Où l’esprit semble resserré,
Il reçoit cette force heureuse
Qui l’élève au plus haut degré.
Telle , en d’étroits canaux pressée ,
Avec plus de force lancée.
L’onde s’élève dans les airs ;
Et la règle qui semble austère
N’est qu’un art plus certain de plaire.
Inséparable des beaux vers.

(La Faye, Ode sur la rime.)

15. Sur celle doctrine de Pythagore, voir le passage de Plutarque traduit par Rousseau : Émile, liv. II ; Ovide, Métam., liv. XV ; Delille, la Pitié, ch. I ; Roucher, les Mois, ch. ii, vers la fin.

16. Vita non tollilur, sed mutatur. Prose de la messe des morts.

17. Même métaphore et pensée dans Plutarque (Comment il faut lire les poëtes). « Lorsque nous recevons par la lecture une sorte de pâture spirituelle, chaque esprit s’approprie ce qui convient plus particulièrement à son tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste. De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres ; ce qui arrive surtout à l’autre sexe comparé au nôtre, car les femmes ne lisent pas comme nous. » (DeMaistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , viie.)

18. Imité d’un beau passage de Cicéron, Tusc., II, iv. Voir aussi le XIIIe Fragm. en prose de Sénéque, « Que tes discours ne rougissent point de ta conduite ; non confundant opéra tua sermonem tuum ; quand tu parles dans l’église, qu’on ne puisse te répondre, à part soi : « Pourquoi ce que tu dis ne le fais-tu pas ? » Que la bouche, la conscience, la main du prêtre soient d’accord. » (Saint Jérôme, Ep. xii, à Népot.) « Constance de comédie et de livre qui se présente et qui se lit, mais qui n’a rien de vray ni de naturel. La douleur mène tous les jours en triomphe la philosophie, et les philosophes sont eux-mêmes des exemples mémorables de l’inutilité de leurs paroles. » (Balzac, XXVII, Lettre iii.)

  1. Voy. sur Attalus, Lettres IX, LXIII, LXXXI.
  2. Voy. Lettre LX.
  3. Je lis avec presque tous les Mss. : patentiore novissime exitu. Lemaire: potentiorem novissimo…
  4. P. Syrus.
  5. Voir Lettre L.
  6. Voy., sur Sotion, Lettre XLIX.
  7. Sur Sextius, Voy. Lettres LIX, LXIV et XCVIII.
  8. Quatre Mss. portent: Quod crudelitatis tuæ damnum est? deux seulement : credulitatis, que je préfère.
  9. Qui calumniam timebat, non philosophiam oderat, Lemaire. Je maintiens le texte de tous les Mss: qui non calumniam timebat, sed phil… Voir ce que Sénèque dit de son père: Consol. à Helvia, XVI.
  10. Géorg., III, 284.
  11. Géorg., III, 66.
  12. Géorg., III, 260.
  13. Dans la confusion des Mss. je crois pouvoir lire: et ingens agmen non talium. Lemaire : … non [tot ac] talium.