Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 17

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ARTICLE XVII.

PRISE ET DESTRUCTION DE PONDICHÉRY.

Pendant que l’armée anglaise s’avançait vers l’occident, et qu’une nouvelle flotte menaçait la ville à l’orient, le comte de Lally avait peu de soldats. Il se servit d’une ruse assez ordinaire dans la guerre et dans la vie civile : c’est de paraître avoir plus qu’on n’a. Il commanda une parade sous les murs de la ville du côté de la mer. Il ordonna que tous les employés de la compagnie y parussent comme soldats, en uniforme, pour en imposer à la flotte ennemie qui était à la rade.

Le conseil de Pondichéry et tous les employés vinrent lui déclarer qu’ils ne pouvaient obéir à cet ordre. Les employés dirent qu’ils ne reconnaissaient pour leur commandant que le gouverneur établi par la compagnie. Tout bourgeois, d’ordinaire, se croit avili d’être soldat, quoique en effet ce soient les soldats qui donnent les empires. Mais la véritable raison est qu’on voulait contrarier en tout celui qui avait encouru la haine publique[1].

Ce fut la troisième révolte[2] qu’il essuya en peu de jours. Il ne punit les chefs de la cabale qu’en les faisant sortir de la ville ; mais il joignit à cette peine si modérée des paroles accablantes qui ne s’oublient jamais, et qui reviennent bien fortement au cœur lorsqu’on peut s’en venger. De plus, le général défendit au conseil de s’assembler sans son ordre. L’animosité de cette compagnie fut aussi grande que celle des parlements de France l’était alors contre les commandants qui leur apportaient des ordres sévères de la cour, et souvent des ordres contradictoires. Il eut donc à combattre les citoyens et les ennemis.

La place manquait de vivres. Il fît rechercher dans toutes les maisons le peu de superflu qu’on y pourrait trouver pour fournir aux troupes une subsistance nécessaire. On commença par celle du général : mais on prétendit que ceux qui étaient chargés de ce triste détail n’en usaient pas avec assez de discrétion chez des officiers principaux dont le nom ou la personne méritait des ménagements. Les cœurs, déjà trop irrités, furent ulcérés au dernier point : on criait à la tyrannie. M. Dubois, intendant de l’armée, qui remplit ce devoir, devint l’objet de l’exécration publique. Quand des ennemis vainqueurs ordonnent une telle recherche, personne n’ose murmurer ; mais lorsque le général l’ordonnait pour sauver la ville, tout s’élevait contre lui.

L’officier était réduit à une demi-livre de riz par jour, le soldat à quatre onces[3]. La ville n’avait plus que trois cents soldats noirs et sept cents Français pressés par la faim, pour se défendre contre quatre mille soldats d’Europe et dix mille noirs. Il fallait bien se rendre. Lally, désespéré, agité de convulsions, l’esprit accablé et égaré, voulut renoncer au commandement, et en charger le brigadier de Landivisiau, qui se garda bien d’accepter un poste si délicat et si funeste. Lally fut réduit à ordonner le malheur et la honte de la colonie. Au milieu de toutes ces crises, il recevait chaque jour des billets anonymes qui le menaçaient du fer et du poison. Il se crut en effet empoisonné ; il tomba en épilepsie, et le missionnaire Lavaur alla dire dans toute la ville qu’il fallait prier Dieu pour ce pauvre Irlandais, qui était devenu fou.

Cependant le péril croissait : les troupes anglaises avaient abattu la malheureuse haie qui entourait la ville. Le général voulut assembler le conseil mixte du civil et du militaire qui tâcherait d’obtenir une capitulation supportable pour la ville et pour la colonie. Le conseil de Pondichéry ne répondit que par un refus. « La démarche nous semble précipitée, » disait-il. Lally fit une seconde démarche, et essuya un nouveau refus. « Vous nous avez cassés, dit alors le conseil ; nous ne sommes plus rien. — Je ne vous ai point cassés, répondit le général ; je vous ai défendu de vous assembler sans ma permission, et je vous commande au nom du roi de vous assembler et de former un conseil mixte, qui cherche les moyens d’adoucir le sort de la colonie entière et le vôtre. » Le conseil répliqua par cette sommation, qu’il lui fit signifier :

« Nous vous sommons, au nom de tous les ordres religieux, de tous les habitants, et au nôtre, de demander dans l’instant une suspension d’armes à M. Cootes (c’était le commandant anglais) ; et nous vous rendons responsable envers le roi de tous les malheurs que des délais hors de saison pourraient occasionner. »

Cependant les Anglais s’approchent ; on croit qu’ils préparent un assaut. Lally ordonne à la garnison et aux habitants de prendre les armes, distribue aux soldats exténués de fatigue le seul tonneau de vin qui lui reste, et, quoique mourant, se fait porter sur la brèche, où il espérait trouver une mort glorieuse. Les Anglais se gardèrent bien d’attaquer une place qu’ils allaient prendre sans combat.

Le général assembla alors un conseil de guerre, composé de tous les principaux officiers qui faisaient encore le service : ils conclurent à se rendre ; mais ils différaient sur les conditions. Le comte de Lally, outré contre les Anglais, qui avaient, disait-il, violé en plus d’une occasion le cartel établi entre les deux nations, fit une déclaration particulière dans laquelle il leur reprochait leurs infractions aux traités. Ce n’était pas une politique prudente de parler de leurs torts à des vainqueurs, et d’aigrir ceux qu’il fallait fléchir ; mais tel était son caractère. Après leur avoir exposé ses plaintes, il demandait qu’on laissât un asile à la mère et aux sœurs d’un raïa, qui s’étaient réfugiées à Pondichéry lorsque ce raïa eut été assassiné dans le camp des Anglais mêmes. Il leur reprochait vivement, selon sa coutume, d’avoir souffert cette barbarie. Le colonel Cootes ne fit aucune réponse à cette déclaration hardie. Le conseil de Pondichéry envoya de son côté au commandant anglais des articles de capitulation, rédigés par le jésuite Lavaur : ce missionnaire les porta lui-même. Cette démarche aurait été bonne au Paraguai, mais non pas avec des Anglais. Si Lally les offensait en les accusant d’injustices et de cruauté, on les offensait davantage en députant un jésuite intrigant pour négocier avec des guerriers victorieux. Le colonel ne daigna pas seulement lire les articles du jésuite, mais il donna les siens. Les voici :

« Le colonel Cootes veut que les Français se rendent prisonniers de guerre, pour être traités comme il conviendra aux intérêts du roi son maître. Il aura pour eux toute l’indulgence qu’exige l’humanité.

« Il enverra demain matin, entre huit et neuf heures, les grenadiers de son régiment prendre possession de la porte Vilmour.

« Après-demain, à la même heure, il prendra possession de la porte Saint-Louis.

« La mère et les sœurs du raïa seront escortées à Madras. On aura tout le soin possible d’elles, et on ne les livrera point à leurs ennemis. Fait à notre quartier général, près de Pondichéry, le 15 janvier 1761. »

Il fallut obéir aux ordres du colonel Cootes. Il entra dans la ville. La petite garnison mit bas les armes. Le colonel ne dîna point avec le général, contre lequel il était piqué, mais chez le gouverneur de la compagnie, nommé Duval de Leirit, avec plusieurs membres du conseil.

M. Pigot, gouverneur de Madras pour la compagnie anglaise, réclama son droit sur Pondichéry : on ne put le lui disputer, parce que c’était lui qui payait les troupes. Ce fut lui qui régla tout après la conquête. Le général Lally était toujours très-malade ; il demanda à ce gouverneur anglais la permission de rester encore quatre jours à Pondichéry : il fut refusé ; on lui signifia qu’il fallait partir le lendemain pour Madras.

Nous pouvons remarquer comme une chose assez singulière que Pigot était d’une origine française, comme Lally d’une origine irlandaise : l’un et l’autre combattait contre son ancienne patrie.

Cette rigueur fut la plus légère que le général essuya. Les employés de la compagnie, les officiers de ses troupes, qu’il avait insultés lorsqu’il devait les punir, se réunirent tous contre lui. Les employés surtout l’insultèrent jusqu’au moment de son départ, affichant contre lui des placards, jetant des pierres à ses fenêtres, l’appelant à grands cris traître et scélérat. La troupe grossissait par les indifférents qui s’y joignaient, et qui étaient bientôt échauffés de la fureur des autres. Une troupe d’assassins, à la tête de laquelle on voyait un conseiller de l’Inde, depuis un des principaux témoins admis à déposer contre lui, l’attendait à la place par laquelle on devait le transporter couché sur un palanquin, suivi au loin de quinze houssards anglais nommés pour l’escorter pendant sa route jusqu’à Madras. Le colonel Cootes lui avait permis de se faire accompagner de quatre de ses gardes jusqu’à la porte ; les séditieux environnèrent son lit en le chargeant d’injures, et en le menaçant de le tuer. On eût cru voir des esclaves qui voulaient assommer de leurs fers un de leurs compagnons. Il continua sa marche au milieu d’eux, tenant de ses mains affaiblies deux pistolets. Ses gardes et les houssards anglais le garantirent de leur fureur[4].

Les séditieux s’en prirent à M. Dubois, ancien et brave officier, âgé de soixante et dix ans, intendant de l’armée, qui passa un moment après : cet intendant, l’homme du roi, fut assassiné ; on le vola, on le dépouilla nu ; on l’enterra dans un jardin : ses papiers furent saisis sur-le-champ dans sa maison, et on ne les a jamais revus.

Pendant que le général Lally était conduit à Madras, des employés de la compagnie obtinrent à Pondichéry la permission d’ouvrir ses coffres, comptant y trouver des trésors en or, en diamants, en lettres de change : ils n’y trouvèrent qu’un peu de vaisselle, des bardes, des papiers inutiles, et ils n’en furent que plus acharnés ; ces mêmes effets furent saisis par la douane anglaise jusqu’à ce que Lally eût satisfait aux dettes qu’il avait contractées en son nom pour la défense de la place.

Accablé de chagrins et de maladies, Lally, prisonnier dans Madras, demanda vainement qu’on différât son transport en Angleterre : il ne put obtenir cette grâce. On le mena de force à bord d’un vaisseau marchand dont le capitaine le traita inhumainement pendant toute la traversée. On ne lui donnait pour tout soulagement que du bouillon de porc. Ce patron anglais croyait devoir traiter ainsi un Irlandais au service de France. Bientôt les officiers, le conseil de Pondichéry, et les principaux employés, furent obligés de le suivre ; mais avant d’être transférés ils eurent la douleur de voir commencer la démolition de toutes les fortifications qu’ils avaient faites à leur ville, la destruction de leurs immenses magasins, de leurs halles, de tout ce qui pouvait servir au commerce, comme à la défense, et jusqu’à leurs propres maisons. Lally avait obtenu du général Cootes la conservation de la ville, mais Cootes ne commandait plus à Pondichéry.

M. Dupré, nommé gouverneur par le conseil de Madras, pressait cette destruction. C’était (à ce qu’on a mandé) le petit-fils d’un de ces Français que la rigueur de la révocation de l’édit de Nantes força de s’exiler de leur patrie et de servir contre elle. Louis XIV ne s’attendait pas qu’au bout d’environ quatre-vingts ans la capitale de sa compagnie des Indes serait détruite par un Français.

Le jésuite Lavaur eut beau lui écrire : « Monsieur, êtes-vous également pressé de détruire la maison où nous avons un autel domestique pour y continuer en cachette l’exercice de notre religion, etc. ? »

Dupré se souciait fort peu que Lavaur dît la messe en cachette : il lui répondit que le général Lally avait rasé Saint-David, et n’avait donné que trois jours aux habitants pour transporter leurs effets ; que le gouverneur de Madras avait accordé trois mois aux habitants de Pondichéry ; que les Anglais égalaient au moins les Français en générosité, mais qu’il fallait partir, et aller dire la messe ailleurs. Alors la ville fut impitoyablement rasée, sans que les Français pussent avoir le droit de se plaindre.


  1. Voltaire a passé sous silence toutes les cruautés de Lally, qui ne reculait devant aucune violence pour se procurer de l’argent.
  2. Dans une de ces révoltes, une troupe de grenadiers armés de sabres pénètre dans la chambre du général, et lui demande de l’argent avec insolence ; Lally seul les charge l’épée à la main, et les chasse de sa chambre : on a imprimé depuis qu’il était un lâche. (Note de Voltaire.)
  3. Le général avait deux rations et deux petits pains. Une pauvre femme chargée d’enfants lui demanda des secours, et il ordonna de lui donner tous les jours la moitié de ce qui était réservé pour lui. (Note de Voltaire.)
  4. L’officier anglais voulait charger ces misérables. Lally l’en empêcha, et eut la générosité de leur sauver la vie. (Note de Voltaire.)