Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 24

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ARTICLE XXIV.

DE LA MÉTEMPSYCOSE.

Le dogme de la métempsycose suivait naturellement de la transformation des génies en vaches, et des vaches en hommes.

Des gens qui avaient été demi-dieux dans le ciel pendant des siècles innombrables, ensuite damnés dans l’ondéra pendant quatre cent vingt-six millions de nos années solaires, puis vaches douze ou quinze ans, et enfin hommes quatre-vingts ans tout au plus, devaient bien être quelque chose quand ils cessaient d’être hommes. N’être rien du tout semblait trop dur. Les brachmanes croyaient qu’on avait une âme dans l’Inde aussi bien que partout ailleurs, sans être plus instruits que le reste du genre humain de la nature de cet être ; sans savoir s’il est une substance ou une qualité ; sans examiner si Dieu peut animer la matière ; sans rechercher si, tout venant de lui, il ne peut pas communiquer la pensée à des organes formés par lui : en un mot, sans rien savoir. Ils prononçaient vaguement au hasard le nom d’âme, comme nous le prononçons tous. Et puisqu’il est plus aisé à tous les hommes d’imaginer que de raisonner, ils se figurèrent que l’âme d’un homme de bien pouvait passer dans le corps d’un perroquet ou d’un docteur, d’un éléphant ou d’un raïa, ou même retourner animer le corps du défunt dans le ciel, sa première patrie. C’est pour revoir cette patrie que tant de jeunes veuves se sont jetées dans le bûcher enflammé de leurs maris, et souvent sans les avoir aimés. On a vu dans Bénarès des disciples de brames, et jusqu’à des brames même, se brûler pour renaître bienheureux. C’est assez qu’une femme sensible et superstitieuse, comme il y en a tant, se soit jetée dans les flammes d’un bûcher, pour que cent femmes l’aient imitée ; comme il suffit qu’un faquir marche tout nu, chargé de fers et de vermine, pour qu’il ait des disciples[1].

Le dogme de la métempsycose était d’ailleurs spécieux, et même un peu philosophique : car, en admettant dans tous les animaux un principe moteur intelligent (chacun en raison de ses organes), on supposait que ce principe intelligent, étant distingué de sa demeure, ne périssait point avec elle. Cette âme était faite pour un corps, disaient les Indiens, donc elle ne pouvait exister sans un corps. Si, après la dissolution de son étui, on ne lui en donne pas un autre, elle devient entièrement inutile. Il fallait en ce cas que Dieu fût continuellement occupé à créer de nouvelles âmes. Il se délivrait de ce soin en faisant servir les anciennes. Il en créait de nouvelles quand les races se multipliaient. Le calcul était bon jusque-là ; mais lorsque les races diminuaient, il se trouvait une grande difficulté. Que faisait-on des âmes qui n’avaient plus de logement[2] ? Il n’était guère possible de bien répondre à cette objection ; mais quel est l’édifice bâti par l’imagination humaine qui n’ait des murs qui écroulent ?

La doctrine de la métempsycose eut cours dans toute l’Inde, et autant au delà du Gange que vers le fleuve Indus. Elle s’étendit jusqu’à la Chine chez le peuple gouverné par les bonzes ; mais non pas chez les colaos et chez les lettrés gouvernés par les lois. Pythagore, après une longue suite de siècles, l’ayant apprise dans la presqu’île de l’Inde, put à peine l’établir à Crotone. Apparemment qu’il trouva la Grande Grèce attachée à d’autres fables, car chaque peuple avait la sienne.

Les Égyptiens inventèrent une autre folie ; ils imaginèrent qu’ils ressusciteraient au bout de trois mille ans ; et même enfin, trouvant le terme trop éloigné, ils obtinrent de leurs choen, de leurs prêtres, que leurs âmes rentreraient dans leurs corps après dix siècles de mort seulement. Dans cette douce espérance[3], ils essayèrent de ne perdre de leur corps que le moins qu’ils pourraient. L’art d’embaumer devint le plus grand art de l’Égypte. Une âme, à la vérité, devait être fort embarrassée de se trouver sans ses entrailles et sans sa cervelle, que les embaumeurs avaient arrachées ; mais les difficultés n’arrêtèrent jamais les systèmes. Nous avons bien eu parmi nous un philosophe qui a dit que nous ressusciterions sans derrière[4].

Platon enfin, qui avait puisé quelques idées dans Pythagore et dans Timée de Locres, admit la métempsycose dans son livre d’une république chimérique, et dans son dialogue, non moins chimérique, de Phèdre. Il semblerait que Virgile crût à ce système, dans son sixième chant, s’il croyait quelque chose.

O pater ! anne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est
Sublimes animas, iterumque ad tarda reverti
Corpora ? Quæ lucis miseris tam dira cupido !

(Æneid., lib. VI, v. 719.)

Quel désir insensé d’aspirer à renaître ;
D’affronter tant de maux pour le vain plaisir d’être ;
De reprendre sa chaîne, et d’éprouver encor
Les chagrins de la vie et l’horreur de la mort !

On prétend que les Gaulois, les Celtes, avaient adopté la croyance de la métempsycose, quoiqu’ils ne connussent ni le Léthé de Virgile, ni les embaumements de l’Égypte. César dit dans ses Commentaires[5] : « Ils pensent que les âmes ne meurent point, mais qu’elles passent d’un corps à un autre. Cette idée, selon eux, inspire un courage qui fait mépriser la mort. »

Mais César, qui était épicurien, ne croyant point à l’immortalité de l’âme, avait encore plus de courage que les Gaulois. Que César ait eu tort, et que les Gaulois aient eu raison, il est toujours indubitable que les Indiens sont les inventeurs de la métempsycose, et les premiers auteurs de la théologie.

Il nous semble que c’est au grand Thibet que la sublime folie de la métempsycose a produit le plus grand effet. Les lamas ont su persuader aux Tartares de ce pays que leur grand prêtre était immortel, et la populace, qui croit tout, le croit encore. Le fait est que les lamas eux-mêmes étant imbus de l’idée fantasque que l’âme de leur pontife passait dans l’âme de son successeur, ils ont enté sur cette absurdité sacrée une autre folie plus respectée encore du peuple, c’est que ce grand lama ne meurt jamais. On a vu ailleurs des opinions si bizarres qu’un homme sage est en doute de savoir dans quel pays le bon sens a été le plus outragé.

Optimus ille est
. . . . . . . . qui minimis urgetur
[6].


  1. Nous lisons dans la relation des deux Arabes qui voyagèrent aux Indes et à la Chine, dans le ixe siècle de notre ère, qu’ils virent sur les côtes de l’Inde un faquir tout nu, chargé de chaînes, ayant le visage tourné au soleil, les bras étendus, les parties viriles enfermées dans un étui de fer, et qu’au bout de seize ans, en repassant au même endroit, ils le virent dans la même posture. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez le catéchisme des brachmanes, article xxvi. (Id.)
  3. Voltaire, qui avait émis cette idée en 1765 et 1769, voyez tome XI, page 65, et XXVIII, 150, s’était rétracté en 1771 ; voyez tome XX, page 364 ; il revient ici à sa première idée.
  4. Charles Bonnet, dans sa Palingénésie ; voyez tome XXVIII, page 219.
  5. « In primis hoc volunt persuadere non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios : atque hoc maxime ad virtutem excitari putant, motu mortis neglecto. » (De Bello Gallico, VI, v.)
  6. Horace, livre Ier, satire iii, 68-69.