Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 35

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ARTICLE XXXV.

PORTRAIT D’UN PEUPLE SINGULIER DANS L’INDE. NOUVELLES VICTOIRES DES ANGLAIS.

Parmi tant de désolations, une contrée de l’Inde a joui d’une profonde paix, et, au milieu de la dépravation affreuse des mœurs, a conservé la pureté des mœurs antiques. Ce pays est celui de Bishnapor, ou Vishnapor. M. Holwell, qui l’a parcouru, dit qu’il est situé au nord-ouest du Bengale, et que son étendue est de soixante journées de chemin : ce qui ferait, à dix de nos lieues communes par jour, six cents lieues. Par conséquent ce pays serait beaucoup plus grand que la France, en quoi nous soupçonnons quelque exagération, ou une faute d’impression trop commune dans tous les livres. Il vaut mieux croire que l’auteur a entendu par soixante journées de marche le circuit de toute la province : ce qui donnerait environ deux cents lieues de diamètre. Elle rapporte trente-cinq laks de roupies par année à son souverain, huit millions deux cent mille de nos livres. Ce revenu ne paraît pas proportionné à l’étendue de la province.

Ce qui nous étonne encore, c’est que le Bishnapor ne se trouve point sur nos cartes. Le lecteur éprouvera un étonnement plus agréable quand il saura que ce pays est peuplé des hommes les plus doux, les plus justes, les plus hospitaliers, et les plus généreux qui aient jamais rendu la terre digne du ciel. « La liberté, la propriété, y sont inviolables. On n’y entend jamais parler de vol ni particulier ni public. Tout voyageur, trafiquant ou non, y est sous la garde immédiate du gouvernement, qui lui donne des guides pour le conduire sans aucuns frais, et qui répondent de ses effets et de sa personne. Les guides, à chaque station ou couchée, le remettent à d’autres conducteurs avec un certificat des services que les premiers lui ont rendus ; et tous ces certificats sont portés au prince. Le voyageur est défrayé de tout dans sa route, aux dépens de l’État, trois jours entiers dans chaque lieu où il veut séjourner, etc… »

Tel est le récit de M. Holwell. Il n’est pas permis de croire qu’un homme d’État, dont la probité est connue, ait voulu en imposer aux simples. Il serait trop coupable et trop aisément démenti. Cette contrée n’est pas comme l’île imaginaire de Pancaye, le jardin des Hespérides, les îles Fortunées, l’île de Calypso, et toutes ces terres fantastiques où des hommes malheureux ont placé le séjour du bonheur.

Cette province appartient de temps immémorial à une race de brames qui descend des anciens brachmanes. Et ce qui peut faire penser que le vrai nom du pays est Vishnapor, c’est que ce nom signifierait le royaume de Vishnou, la bienfaisance de Dieu. Ses mœurs furent autrefois celles de l’Inde entière, avant que l’avarice y eût conduit des armées d’oppresseurs. La caste de brames y a conservé sa liberté et sa vertu, parce qu’étant toujours maîtres des écluses qu’ils ont construites sur un bras du Gange, et pouvant inonder le pays, ils n’ont jamais été subjugués par les étrangers. C’est ainsi qu’Amsterdam s’est mise à l’abri de toutes les invasions.

Ce peuple asiatique, aussi innocent, aussi respectable que les Pensylvaniens de l’Amérique anglaise, n’est pas pourtant exempt d’une superstition grossière. Il est très-compatible que la vertu la plus pure subsiste avec les rites les plus extravagants. Cette superstition même des Vishnaporiens paraît une preuve de leur antiquité. L’espèce de culte qu’ils rendent à la vache, affaibli dans le reste de l’Inde, s’est conservé chez cette nation isolée dans toute la simplicité crédule des premiers temps. Quand la vache consacrée meurt, c’est un deuil universel dans le pays : une telle bêtise est bien naturelle dans un peuple à qui l’on avait fait accroire que des milliers de puissances célestes avaient été changées en vaches et en hommes. Le peuple révère et chérit dans sa vache consacrée la nature céleste et la nature humaine. Si nous nous abandonnions aux conjectures, nous pourrions penser que le culte de la vache indienne est devenu dans l’Égypte le culte du bœuf. Notre idée serait toujours fondée sur l’impossibilité physique et démontrée[1] que l’Égypte ait été peuplée avant l’Inde. Mais il se pourrait très-bien que les prêtres de l’Inde et ceux d’Égypte eussent été également ridicules, sans rien imiter les uns des autres.

La doctrine, la pureté, la sobriété, la justice des anciens brachmanes s’est donc perpétuée dans cet asile. Il serait bien à souhaiter que M. Holwell y eût séjourné plus longtemps. Il serait entré dans plus de détails ; il aurait achevé ce tableau, si utile au genre humain, dont il nous a donné l’esquisse. Tous les Anglais avouent que si les brames de Calcutta, de Madras, de Masulipatan, de Pondichéry, liés d’intérêt avec les étrangers, en ont pris tous les vices, ceux qui ont vécu dans la retraite ont tous conservé leur vertu. À plus forte raison ceux de Vishnapor, séparés du reste du monde, ont dû vivre dans la paix de l’innocence, éloignés des crimes qui ont changé la face de l’Inde, et dont le bruit n’a pas été jusqu’à eux. Il en a été des brames comme de nos moines : ceux qui sont entrés dans les intrigues du monde, qui ont été confesseurs des princes et de leurs maîtresses[2], ont fait beaucoup de mal. Ceux qui sont restés dans la solitude ont mené une vie insipide et innocente.


  1. Voyez tome XI, pages 59, 186 ; et ci-dessus, page 105.
  2. Voyez l’Histoire des confesseurs des empereurs, des rois, et d’autres princes, par H. Grégoire, ancien évêque de Blois, 1824, in-8°. (Cl.)