Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 8

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ARTICLE VIII.

DES GUERRIERS DE L’INDE, ET DES DERNIÈRES RÉVOLUTIONS.

Les Gentous en général ne paraissent pas plus faits pour la guerre dans leur beau climat, et dans les principes de leur religion, que les Lapons dans leur zone glacée, et que les primitifs nommés quakers, dans les principes qu’ils se sont faits. Nous avons vu[1] que la race des vainqueurs mahométans n’a presque plus rien de tartare, et est devenue indienne avec le temps.

Ces descendants des conquérants de l’Inde, avec une armée innombrable, n’ont pu résister au Sha-Nadir quand il est venu, en 1739, attaquer, avec une armée de quarante mille brigands aguerris, du Candahar et de Perse, plus de six cent mille hommes que Mahmoud-Sha lui opposait. M. Cambridge nous apprend ce que c’était que ces six cent mille guerriers. Chaque cavalier, accompagné de deux valets, portait une robe légère et traînante de soie ; les éléphants étaient parés comme pour une fête ; un nombre prodigieux de femmes suivait l’armée. Il y avait dans le camp autant de boutiques et de marchandises de luxe que dans Delhi. La seule vue de l’armée de Nadir dispersa cette pompe ridicule. Nadir mit Delhi à feu et à sang ; il emporta en Perse tous les trésors de ce puissant et misérable empereur, et le méprisa assez pour lui laisser sa couronne.

Quelques relations nous disent, et quelques compilateurs nous redisent, d’après ces relations, qu’un faquir arrêta le cheval de Nadir dans sa marche à Delhi, et qu’il cria au prince : « Si tu es Dieu, prends-nous pour victimes ; si tu es homme, épargne des hommes ; » et que Nadir lui répondit : « Je ne suis point Dieu, mais celui que Dieu envoie pour châtier les nations de la terre[2]. »

Le trésor dont Nadir se contenta, et qui ne lui servit de rien puisqu’il fut assassiné quelque temps après par son neveu, se montait, à ce qu’on nous assure, à plus de quinze cents millions, monnaie de France, selon la valeur numéraire présente de nos espèces. Que sont devenues ces richesses immenses ? En quelques mains que de nouvelles rapines en aient fait passer une partie, et quelles que soient les cavernes où l’avarice et la crainte enfouissent l’autre, la Perse et l’Inde ont été également les pays les plus malheureux de la terre, tant les hommes se sont toujours efforcés de changer en calamités effroyables tous les biens que la nature leur a faits. La Perse et l’Inde ne furent plus, depuis la victoire et la mort de Nadir, qu’une anarchie sanglante. C’étaient les mêmes torrents de révolutions.


  1. Page 102.
  2. Un conte semblable a été fait sur Fernand Cortès, sur Tamerlan, sur Attila, qui s’intitulait flagellum Dei, le fléau de Dieu, suivant la traduction des compilateurs modernes. Personne ne s’avisa jamais de s’appeler fléau. Les jésuites appelaient Pascal porte d’enfer : mais Pascal leur répond dans ses Provinciales que son nom n’est pas porte d’enfer. La plupart de ces aventures et de ces réponses, attribuées d’âge en âge à tant d’hommes célèbres, sortirent d’abord de l’imagination des auteurs qui voulurent égarer leurs romans, et sont répétées encore aujourd’hui par ceux qui écrivent des histoires sur des collections de gazettes. Tous ces bons mots prétendus, tous ces apophthegmes grossissent des ana. On peut s’en amuser, et non les croire. (Note de Voltaire.) — Voyez la XVe des Lettres provinciales.