Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 9

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ARTICLE IX.

SUITE DES RÉVOLUTIONS.

Un jeune valet persan qui avait servi en qualité de porte-massue dans la maison du Sha-Nadir se fit voleur de grand chemin, comme l’avait été son maître. Il eut avis d’un convoi de trois mille chameaux chargés d’armes, de vivres, et d’une grande partie de l’or emporté de Delhi par les Persans. Il tua l’escorte, prit tout le convoi, leva des troupes, et s’empara d’un royaume entier au nord-est de Delhi[1]. Ce royaume faisait autrefois une partie de la Bactriane ; il confine d’un côté aux montagnes de la belle province de Cachemire, et de l’autre à Caboul.

Ce brigand, nommé Abdala[2], fut alors un grand prince, un héros ; il marcha vers Delhi en 1746, et ne se promit pas moins que de conquérir tout l’Indoustan. C’était précisément dans le temps que La Bourdonnaie prenait Madras.

Le vieux Mogol Mahmoud, dont la destinée fut d’être opprimé par des voleurs, soit rois, soit voulant l’être, envoya d’abord contre celui-ci son grand vizir, sous qui son petit-fils Sha-Ahmed fit ses premières armes. On livra bataille aux portes de Delhi : la victoire fut indécise ; mais le grand vizir fut tué. On assure que les omras, commandants des troupes de l’empereur, étranglèrent leur maître et firent courir le bruit qu’il s’était empoisonné lui-même.

Son petit-fils Sha-Ahmed lui succéda sur ce trône si chancelant ; prince qu’on a peint brave, mais faible[3], voluptueux, indécis, inconstant, défiant, destiné à être plus malheureux que son grand-père. Un raïa nommé Gasi[4], qui tantôt le secourut et tantôt le trahit, le prit prisonnier, et lui fit arracher les yeux. L’empereur mourut des suites de son supplice. Le raïa Gasi, ne pouvant se faire empereur, mit en sa place un descendant de Tamerlan : c’est Alumgir[5], qui n’a pas été plus heureux que les autres. Les omras, semblables aux agas des janissaires, veulent que la race de Tamerlan soit sur le trône, comme les Turcs ne veulent de sultan que de la race ottomane : il ne leur importe qui règne, incapable ou méchant, pourvu qu’il soit de la famille. Ils le déposent, ils lui arrachent les yeux : ils le tuent sur un trône qu’ils regardent comme sacré. C’est ainsi qu’ils en usent depuis Aurengzeb.

On peut juger si, pendant ces orages, les soubas, les nababs, les raïas du midi de l’Inde, se disputèrent les provinces envahies par eux, et si les factions anglaise et française faisaient leurs efforts pour partager la proie.

Nous avons fait voir[6] comment un faible détachement d’Européans tramait au combat ou dissipait des armées de Gentous. Ces soldats de Visapour, d’Arcate, de Tanjaour, de Golconde, d’Orixa, du Bengale, depuis le cap de Comorin jusqu’au promontoire des Palmiers et à l’embouchure du Gange, sont de mauvais soldats sans doute : point de discipline militaire, point de patience dans les travaux, nul attachement à leurs chefs, uniquement occupés de leur paye, qui est toujours fort au-dessus du salaire des laboureurs et des ouvriers, par un usage directement contraire à celui de toute l’Europe. Ni eux, ni leurs officiers, ne s’inquiètent jamais de l’intérêt du prince qu’ils servent : ils s’inquiètent seulement de la caisse de son trésorier. Mais enfin Indiens contre Indiens vont aux coups, et leur force ou leur faiblesse est égale ; leurs corps, qui soutiennent rarement la fatigue, affrontent la mort. Les cailles se combattent et se tuent aussi bien que les dogues.

Il faut excepter de ces faibles troupes les montagnards, appelés Marattes, qui tiennent un peu plus de la constitution robuste de tous les habitants des lieux escarpés. Ils ont plus de dureté, plus de courage, et plus d’amour de la liberté, que les habitants de la plaine. Ces Marattes sont précisément ce que furent les Suisses dans les guerres de Charles VIII et de Louis XII : quiconque les pouvait soudoyer était sûr de la victoire, et on payait chèrement leurs services. Ils se choisissent un chef auquel ils n’obéissent que pendant la guerre, et encore lui obéissent-ils très-mal : les Européans ont appelé roi ce capitaine de brigands, tant on prodigue ce nom. On les vit armés tantôt pour les empereurs, et tantôt contre eux. Ils ont servi tour à tour nabab contre nabab, et Français contre Anglais.

Au reste, on ne doit pas croire que ces Gentous marattes, quoique de la religion des brames, en observent les rites rigoureux : eux et presque tous les soldats mangent de la viande et du poisson ; ils boivent même des liqueurs fortes quand ils en trouvent. On accommode par tout pays sa religion avec ses passions.

Ces Marattes empêchèrent Abdala de conquérir l’Inde. Il aurait été sans eux un Tamerlan, un Alexandre ! Nous venons de voir le petit-fils de Mahmoud livré à la mort par un de ses sujets. Son successeur Alumgir éprouva les mêmes révolutions dans une courte vie, et finit par le même sort. Les Marattes déclarés contre lui entrèrent dans Delhi, et la saccagèrent pendant sept jours. Abdala revint encore augmenter la confusion et le désastre en 1757. L’empereur Alumgir, tombé en démence, gouverné et maltraité par son vizir, implora la protection de cet Abdala même ; le vizir, indigné, mit en prison son maître, et bientôt après lui fit couper la tête. Cette dernière catastrophe arriva peu d’années après. Nos mémoires, qui s’accordent sur le fond, se contredisent sur les dates ; mais qu’importe pour nous en quel mois, en quelle année on ait tué dans l’Inde un Mogol efféminé, tandis qu’on assassinait tant de souverains en Europe !

Cet amas de crimes et de malheurs, qui se suivent sans interruption, dégoûte enfin le lecteur : leur nombre et l’éloignement des lieux diminuent la pitié que ces calamités inspirent.


  1. Ce royaume s’appelle Chisni. Nous n’avons trouvé ce nom ni dans les cartes de Vaugondi, ni dans nos dictionnaires ; cependant il a existé, et il est aujourd’hui démembré. (Note de Voltaire.)
  2. Ou mieux Ahmed-Abdalli.
  3. Nous ne cherchons que le vrai, nous ne prétendons faire le portrait ni des princes ni des hommes d’État qui ont vécu à six mille lieues de nous, comme on s’avise tous les jours de nous tracer jusqu’aux plus petites nuances du caractère de quelques souverains qui régnaient il y a deux mille ans, et des ministres qui régnaient sous eux ou sur eux. Le charlatanisme qui s’étend partout varie ces tableaux en mille manières ; on fait dire à ces hommes, qu’on connaît si peu, ce qu’ils n’ont jamais dit ; on leur attribue des harangues qu’ils n’ont jamais prononcées, ainsi que des actions qu’ils n’ont jamais faites. Nous serions bien en peine de faire un vrai portrait des princes que nous avons vus de près, et on veut nous donner celui de Numa et de Tarquin ! (Note de Voltaire.)
  4. Ghazée.
  5. Allaum-Geer.
  6. Page 92.