Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 10

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ARTICLE X.

DESCRIPTION SOMMAIRE DES CÔTES DE LA PRESQU’ÎLE OÙ LES FRANÇAIS ET LES ANGLAIS ONT COMMERCÉ ET FAIT LA GUERRE.

Après avoir fait voir quels étaient les empereurs, les grands, les peuples, les soldats, les prêtres, avec qui le général Lally avait à combattre et à négocier, il faut montrer en quel état se trouvait la fortune des Anglais, auxquels on l’opposait, et commencer par donner quelque idée des établissements formés par tant de nations d’Europe sur les côtes occidentales et orientales de l’Inde.

Il est désagréable de ne point mettre ici une carte géographique sous les yeux du lecteur : nous n’en avons ni le temps ni la facilité ; mais quiconque voudra lire avec fruit ces mémoires pourra aisément en consulter une. S’il n’en a point, qu’il se figure toutes les côtes de la presqu’île de l’Inde couvertes d’établissements de marchands d’Europe, fondés par les concessions des naturels du pays, ou les armes à la main. Commencez par le nord-ouest. Vous trouvez d’abord sur la côte la presqu’île de Cambaie, où l’on a prétendu que les hommes vivaient communément deux cents années. Si cela était, elle aurait cette eau d’immortalité qui a fait le sujet des romans de l’Asie, ou cette fontaine de Jouvence connue dans les romans de l’Europe. Les Portugais y ont conserve Diu ou Diou, une de leurs anciennes conquêtes.

Au fond du golfe de Cambaie est Surate, ville immédiatement gouvernée par le Grand Mogol, dans laquelle toutes les nations commerçantes de la terre avaient des comptoirs, et surtout les Arméniens, qui sont les facteurs de la Turquie, de la Perse et de l’Inde.

La côte de Malabar, proprement dite, commence par une petite île qui appartenait aux jésuites : elle porte encore leur nom ; et, par un singulier contraste, l’île de Bombay, qui suit, est aux Anglais. Cette île de Bombay est le séjour le plus malsain de l’Inde et le plus incommode. C’est pourtant pour la conserver que les Anglais ont eu une guerre avec le nabab de Décan, qui affecte la souveraineté de ces côtes. Il faut bien qu’ils trouvent leur profit à garder un établissement si triste, et nous verrons comment ce poste a servi à une des plus étonnantes aventures qui aient jamais rendu le nom anglais respectable dans l’Inde.

Plus bas est la petite île de Goa. Tous les navigateurs disent qu’il n’y a point de plus beau port au monde : ceux de Naples et de Lisbonne ne sont ni plus grands ni plus commodes. La ville est encore un monument de la supériorité des Européans sur les Indiens, ou plutôt du canon, que ces peuples ne connaissaient pas. Goa est malheureusement célèbre par son Inquisition, également contraire à l’humanité et au commerce. Les moines portugais firent accroire que le peuple adorait le diable, et ce sont eux qui l’ont servi.

Descendez vers le sud, vous rencontrez Cananor, que les Hollandais ont enlevé aux Portugais, qui l’avaient ravi aux propriétaires.

On trouve après cet ancien royaume de Calicut, qui coûta tant de sang au Portugais. Ce royaume est d’environ vingt de nos lieues en tout sens. Le souverain de ce pays s’intitulait Zamorin, roi des rois, et les rois ses vassaux possédaient chacun environ cinq à six lieues. C’était la place du plus grand commerce ; ce ne l’est plus, les marchands ne fréquentent plus Calicut. Un Anglais, qui a longtemps voyagé sur toutes ces côtes, nous a confirmé que ce terrain est le plus agréable de l’Asie, et le climat le plus salubre ; que tous les arbres y conservent un feuillage perpétuel ; que la terre y est en tout temps couverte de fleurs et de fruits. Mais l’avidité humaine n’envoie pas les marchands dans l’Inde pour respirer un air doux et pour cueillir des fleurs.

Un moine portugais écrivit autrefois que quand le roi de ce pays se marie il prie d’abord les prêtres les plus jeunes de coucher avec sa femme ; que toutes les dames et la reine elle-même peuvent avoir chacune sept maris ; que les enfants n’héritent point, mais les neveux ; et qu’enfin tous les habitants y font de pompeux sacrifices au diable. Ces absurdités ridicules sont répétées dans vingt histoires, dans vingt livres de géographie, dans La Martinière lui-même[1]. On s’indigne contre cette foule de compilateurs qui transcrivent de sang-froid tant d’inepties en tout genre, comme si ce n’était rien de tromper les hommes[2].

Nous regardons comme un devoir de redire ici[3] que les premiers brahmanes, ayant inventé la sculpture, la peinture, les hiéroglyphes, ainsi que l’arithmétique et la géométrie, représentèrent la vertu sous l’emblème d’une femme à laquelle ils donnaient dix bras pour combattre dix monstres, qui sont les dix péchés auxquels les hommes sont le plus sujets. Ce sont ces figures allégoriques que des aumôniers de vaisseaux, ignorants, trompés et trompeurs, prenaient pour des statues de Satan et de Belzébuth, anciens noms persans qui jamais n’ont été connus dans la presqu’île[4]. Mais que diraient les descendants de ces brahmanes, premiers précepteurs du genre humain, s’ils avaient la curiosité de voir nos pays si longtemps barbares, comme nous avons la rage d’aller chez eux par avarice ?

Tanor, qui suit, est encore appelé royaume par nos géographes : c’est une petite terre de quatre lieues sur deux, une maison de plaisance située dans un lieu délicieux, où les voisins vont acheter quelques denrées précieuses.

Immédiatement après est le royaume de Cranganor, à peu près de la même étendue. La plupart des relations peuplent cette côte d’autant de rois que nous voyons en Italie et en France de marquis sans marquisat, de comtes sans comté, et en Allemagne de barons sans baronnie.

Si Cranganor est un royaume, Coulan, qui est après, peut s’appeler un vaste empire : car il a environ douze lieues sur près de trois en largeur. Les Hollandais, qui ont chassé les Portugais des capitales de ces États, ont établi dans Cranganor un comptoir dont ils ont fait une forteresse imprenable à tous ces monarques réunis. Ils font un commerce immense à Cranganor, qui est, dit-on, un jardin de délices.

En allant toujours au midi, sur le rivage de cette péninsule qui se resserre de plus en plus, les Hollandais ont encore pris aux Portugais la forteresse qu’ils avaient dans le royaume de Cochin, petite province qui dépendait autrefois de ce roi des rois, zamorin de Calicut. Il y a près de trois siècles que ces souverains voient des marchands armés venus d’Europe s’établir dans leurs territoires, se chasser les uns les autres, et s’emparer tour à tour de tout le commerce du pays sans que les habitants de trois cents lieues de côtes aient jamais pu y mettre obstacle.

Travancor est la dernière terre qui termine la presqu’île. On est surpris de la faiblesse des voyageurs et des missionnaires qui ont titré de royaume le petit pays de Travancor, aussi bien que tous ces autres assemblages de riches bourgades que nous venons de parcourir. Pour peu que ces royaumes eussent occupé chacun cinquante lieues seulement le long de la côte, il y aurait plus de douze cents lieues depuis Surate jusqu’au cap Comorin ; et si on avait converti la centième partie des Indiens, parmi lesquels il n’y a pas un chrétien, il y en aurait plus d’un million[5].

Avant de quitter le Malabar, quoiqu’il n’entre point du tout dans notre plan de faire l’histoire naturelle de ce pays délicieux, qu’on nous permette seulement d’admirer les cocotiers et l’arbre sensitif. On sait que les cocotiers fournissent à l’homme tout ce qui lui est nécessaire, nourriture et boisson agréable, vêtement, logement, et meubles : c’est le plus beau présent de la nature. L’arbre sensitif, moins connu, produit des fruits qui s’enflent et qui bondissent sous la main qui les touche. Notre herbe sensitive, aussi inexplicable, a beaucoup moins de propriétés. Cet arbre, si nous en croyons quelques naturalistes, se reproduit de lui-même en quelque sens qu’on le coupe. On ne l’a point pourtant mis au rang des animaux zoophytes, comme Leuvenhoeck[6] y a mis ces petits joncs, nommés polypes d’eau douce, qui croissent dans quelques marais, et sur lesquels on a débité tant de fables trop légèrement accréditées. On cherche du merveilleux, il est partout, puisque les moindres ouvrages de la nature sont incompréhensibles. Il n’est pas besoin d’ajouter des fables à ces mystères réels qui frappent nos yeux, et que nous foulons aux pieds[7].


  1. Dictionnaire géographique, historique et critique.
  2. Le fameux jésuite Tachard conte qu’on lui a dit que les dames nobles de Calicut peuvent avoir jusqu’à dix maris à la fois (tome III des Lettres édifiantes, page 158). Montesquieu [XVI, chapitre v] cite cette niaiserie comme s’il citait un article de la Coutume de Paris ; et ce qu’il y a de pis, c’est qu’il rend raison de cette loi.

    L’auteur de ces Fragments, ayant avec quelques amis envoyé un vaisseau dans l’Inde, s’est informé soigneusement si cette loi étonnante existe dans le Calicut ; on lui a répondu en haussant les épaules et en riant. En effet, comment imaginer que le peuple le plus policé de toute la côte de Malabar ait une coutume si contraire à celle de tous ses voisins, aux lois de sa religion et à la nature humaine ? Comment croire qu’un homme de qualité, un homme de guerre, puisse se résoudre à être le dixième favori de sa femme ? À qui appartiendraient les enfants ? Quelle source abominable de querelles et de meurtres continuels ! Il serait moins ridicule de dire qu’il y a une basse-cour où dix coqs se partagent tranquillement la jouissance d’une poule. Ce conte est aussi absurde que celui dont Hérodote amusait les Grecs, quand il leur disait que toutes les dames de Babylone étaient obligées d’aller au temple vendre leurs faveurs au premier étranger qui voulait les acheter. Un suppôt de l’Université de Paris a voulu justifier cette sottise, il n’y a pas réussi. (Note de Voltaire.) — C’est Larcher que Voltaire appelle ici suppôt de l’Université ; voyez tome XXVI, page 371.

  3. Voltaire l’avait déjà dit plusieurs fois ; voyez tome XV, page 326 ; XVIII, 33, 520 ; XXVIII, 142.
  4. Voyez l’article Brames (article vii). (Note de Voltaire.) — Ci-dessus, page 110 et suiv.
  5. Un jésuite, nommé Martin, raconte, dans le cinquième volume des Lettres curieuses et édifiantes, que c’est une coutume vers Travancor de faire un fonds tous les ans pour le distribuer par le sort. Un Indien, dit-il, fit vœu à saint François Xavier de donner une somme aux jésuites s’il gagnait à cette espèce de loterie. Il eut le gros lot : il fit encore un vœu, et eut le second lot. Cependant, ajoute le jésuite Martin, cet Indien conserva, ainsi que tous ses compatriotes, une horreur invincible pour la religion des Francs, qu’ils appellent le franguinisme. C’était un ingrat. Qu’on joigne à tous ces traits, dont les Lettres curieuses sont remplies, les miracles attribués à saint François Xavier ; ses sermons dans tous les idiomes de l’Inde et du Japon, dès qu’il débarquait dans ces pays ; les neuf morts ressuscités par lui ; les deux vaisseaux dans lesquels il se trouva en même temps à cent lieues l’un de l’autre, et qu’il préserva de la tempête ; son crucifix qui tomba dans la mer, et qui lui fut rapporté par un cancre ; et qu’on juge si une religion aussi sainte que la nôtre doit être continuellement mêlée de semblables contes.

    Ce même Martin, qui a demeuré si longtemps dans l’Inde, ose dire qu’il y a

  6. Naturaliste, 1632-1723.
  7. Voyez la note des éditeurs de Kehl sur le chapitre iii des Singularités de la nature (tome XXVII, page 131), et celle sur l’article Polypes dans le Dictionnaire philosophique (tome XX, page 242).