George Sand, sa vie et ses œuvres/2/Texte entier

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GEORGE SAND


SA VIE ET SES ŒUVRES


**


1833 — 1838
GEORGE SAND D’après le dessin de L. Calamatta (1837)



WLADIMIR KARÉNINE




GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES
* *
1833-1838




Deuxième édition




PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6e

1899
Tous droits réservés
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.

GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES



CHAPITRE VIII[1]

(1833-1835)


Alfred de Musset. — Fontainebleau. — Voyage en Italie. — Pietro Pagello. — Jacques. — La légende. — Voyage dans les Alpes et vie à Venise. — Retour en France. — La rupture et l’épilogue du roman.

Chacun de nous voit « par ses yeux », entend à sa manière, possède un tact particulier. Nous sommes à table, où il y a un verre de vin devant nous. Nous le regardons tous les deux, mais nous le voyons très diversement, et le vin lui-même paraît tout autre à chacun de nous. Nous transmettre l’un à l’autre comment nous l’avons vu, quel goût nous avons trouvé au vin, c’est ce que nous ne pourrons jamais faire. Nous nous contentons du mensonge des mots, et quand chacun de nous a affirmé que le verre est diaphane et brille, que le vin est doux ou sec, nous nous imaginons qu’il est pour nous deux identiquement diaphane, qu’il est pour nous deux aussi également doux ou sec, que les mots employés répondent adéquatement à la sensation que chacun de nous a perçue, et que ces sensations se sont réfléchies, les mêmes et à un même degré dans l’intelligence. Et nous croyons que nous nous comprenons les uns les autres ! Cependant ce n’est là que nous décevoir en paroles, — cette pitoyable monnaie étrangère (comme l’a fait remarquer depuis longtemps un homme d’esprit), qui ne peut jamais répondre complètement à la vraie valeur de notre monnaie, l’idée à nous, mais tout au plus la rendre très approximativement. Mais si un phénomène matériel extérieur, aussi insignifiant que l’aspect d’un verre et le goût du vin qu’il renferme, se reflète tout différemment sur deux esprits divers, produit des impressions, des sensations et des nuances d’idées différentes, se diversifie généralement en deux âmes humaines, combien cette diversité se montre-t-elle plus profonde encore, plus tranchante, combien cette faible dissemblance d’impressions entraîne-t-elle une plus grande divergence dans la tournure même de la pensée, lorsque le phénomène, au lieu de se passer dans le monde extérieur, se produit dans notre vie intérieure, psychique. Ce qui m’exaspère, vous laisse parfaitement froid ; ce que j’appelle amour n’est pas du tout pour vous de l’amour, mais simplement de l’amitié ; même ce que nous sommes d’accord à appeler chagrin ou désagrément, joie ou bonheur, tout cela, pour chacun de nous, est tout autre, tout dissemblable ; transmettre à un autre, en pleine exactitude, ses sensations, ses pensées, ses sentiments et leurs nuances, c’est ce que personne ne peut, n’a jamais pu et ne pourra jamais faire. C’est ce que Guy de Maupassant a parfaitement compris quand il dit, dans Solitude : « Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude… Je te parle, tu m’écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls… Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne… Et moi, j’ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne… »

C’est cependant ce que nous ne voulons ni voir, ni croire, nous nous acharnons, avec un désespoir, du reste, compréhensible, à arriver à ce que l’on nous comprenne, nous nous efforçons de sortir de notre moi, nous voulons rompre tous les liens, nous mettre en communication vraie, réelle avec d’autres âmes, et nous parlons, écrivons, prêchons, convainquons, contractons des amitiés, nous aimons, et nous croyons que, grâce à tout cela, nous atteignons une communauté spirituelle, une sorte d’unification avec d’autres âmes. Surtout lorsque nous aimons ! C’est alors plus qu’en toute autre chose que nous nous laissons décevoir en paroles, et que nous n’aspirons même qu’à être déçus. Tu m’as dit : « Je t’aime », je suis heureux, et je m’imagine que ces trois petits mots résonnent dans ton âme comme dans la mienne, que pour toi et pour moi, ils ont la même valeur. Faut-il davantage ? Nous nous jurons et affirmons passionnément qu’il en est ainsi. Combien les amoureux sont prodigues de phrases dans le genre de celles-ci : « Je t’aime avec la même passion que tu m’aimes. Mes sensations sont les mêmes que les tiennes. »

« La même », « les mêmes ! » Pauvres insensés ! Qui donc a pesé, mesuré, qui vous a donc dit que rien que le mot « de même » fait également vibrer vos nerfs auditifs ? L’homme ne peut sortir de son moi, ne peut s’abstraire de ses yeux, de ses oreilles, de ses nerfs, de son cerveau, il est leur éternel esclave, emprisonné en eux comme dans une carapace impénétrable, et autour de lui, enfermées aussi dans leur individualité comme dans une coquille, d’autres âmes humaines ! Et ces âmes s’imaginent qu’elles se comprennent et se connaissent ! Certes, on ne peut nier que, malgré les nuances qui se diversifient presque à l’infini entre les individualités, il n’y ait souvent entre elles similitude de natures, que la même éducation, les mêmes goûts, et surtout la même manière d’exprimer en paroles nos idées et nos goûts nous portent à nous faire sentir que nous sommes plus près des uns et plus éloignés des autres, que nous nous mettons lentement à l’unisson de quelques-uns, tandis que nos sympathies pour d’autres naissent comme un coup de foudre. Mais c’est là justement qu’est le danger. La sympathie, l’amitié, l’ardeur à y arriver sont précisément ce qui nous fait le plus facilement perdre de vue qu’une union parfaite, que l’identité ne peut être qu’une chimère. Et notre amour est-il donc autre chose que le rêve ininterrompu de cette identité, de cette union, la soif de les acquérir, la foi en la réussite ? Plus forte sera cette croyance, plus amer sera le doute, le réveil après l’ivresse, le désenchantement ; plus l’amour aura été profond, plus affreux deviendra le sentiment que l’âme des autres n’est pour nous que ténèbres (proverbe russe). Ce sentiment, nous devons tous l’éprouver, plus tôt ou plus tard. Comment ne pas se réjouir du bonheur de ceux qui ne l’ont pas encore éprouvé, comment ne pas bénir le sort qui donne à chacun, ne fût-ce qu’une année, ne fût-ce qu’une semaine de cette heureuse déception, de ce mirage, de cette foi en l’union de deux âmes, indispensable à tout homme assoiffé de la vie de l’âme ? Comment ne pas s’étonner que, envers et contre tous, les hommes aiment encore et peuvent se sentir heureux ? Et cependant une des choses les plus étranges que l’on observe dans l’humanité, — bizarrerie qui frappe surtout l’observateur sérieux des choses et des passions humaines, — c’est notre habitude de rechercher les raisons et de nous étonner des motifs qui peuvent porter des amis, des amoureux ou des époux à se quitter. Si peu que nous réfléchissions sur notre propre vie ou sur celle des autres, nous devrions bien plus être étonnés de voir les hommes se rapprocher, avoir des moments ou des années d’une union presque parfaite avec d’autres hommes, d’autres âmes, de rencontrer dans la vie de nombreuses amitiés, des amours heureux, en un mot, le bonheur sous une forme quelconque.

Nulle part cette habitude de juger ainsi n’apparaît plus souvent que lorsque dans la conversation ou les livres on traite les amours heureuses ou malheureuses (et quelles amours ne sont pas malheureuses ?) dans la vie des grands hommes. Alors ce n’est que l’adage rebattu : « Comment se fait-il que ces gens-là se soient quittés ? Qu’est-ce donc qui a pu amener leur séparation ou leur divorce ? Quel est le coupable ? « Il faudrait, au contraire, s’écrier : « Comment, diable, deux individualités si différentes ont-elles pu s’accorder ? N’est-il pas étonnant qu’elles aient pu s’aimer ? Par quel heureux hasard ont-elles pu jouir d’un moment de bonheur, ce bonheur fût-il même empoisonné ? » Et cependant les causes de cette séparation, de ce divorce sont faciles à trouver : elles sont en tout, elles sautent aux yeux.

Lorsque, en particulier, nous passons aux romans vécus de George Sand, nous rencontrons avant tout, à leur égard, du côté de ses biographes et du public, cette étonnante habitude et cette curieuse manière de juger dont nous avons déjà parlé au début de ce livre, — manière de juger dans le sens exact du mot et de condamner. Pour peu qu’il soit question de collisions psychologiques, voire de relations humaines basées sur tel ou tel autre sentiment, aussitôt nous nous transformons en procureurs pour accuser et condamner l’une ou l’autre des parties en cause[2]. Les biographes de George Sand l’absolvent, cela va sans dire ; ceux de Musset et de Chopin la condamnent, cela ne pouvait non plus manquer. C’est toujours un procès qu’on fait ! Et pourtant, à tous les romans réels de George Sand vient justement encore s’ajouter cette circonstance aggravante que l’héroïne elle-même et presque tous les héros, ses favoris, furent de grands hommes, de grands talents, des génies, c’est-à-dire des natures deux fois, cent fois plus individuelles que chacun de nous et tout autrement impressionnables, pensant par eux-mêmes, sentant par eux-mêmes, se diversifiant davantage encore des autres, emprisonnés davantage aussi dans la carapace de leur personnalité. Quoi d’étonnant alors que tous les romans personnels de George Sand aient fini malheureusement pour l’un ou l’autre des amants, ou plutôt pour tous les deux. Il va sans dire que dans ces romans, comme partout ailleurs, celui des deux qui aimait le plus était le plus malheureux ; dans les histoires ordinaires d’amour, ce sort est presque toujours réservé à la femme ; mais dans les amours qu’a traversés George Sand, le malheur est souvent échu aux héros eux-mêmes, à ceux d’entre eux qui étaient plus faibles ou dont l’amour était plus fort.

En amour, le code est tout particulier et très étrange. En amour, celui-là a toujours tort qui aime davantage. Disons mieux : La victoire est à celui qui n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout. Plus on vous aime, plus on vous est dévoué, plus on est sans défense, et plus celui qui aime est incapable de vous cacher la moindre nuance de ses pensées, ne fût-ce que pour défendre son âme contre vous, plus vous vous montrez négligent, cruel, méprisant. Ce qui vous aurait enchanté, vous eût paru le bonheur suprême, — si vous aviez aimé vous-même, — vous semble maintenant insupportable, vous ennuie, vous met hors de vous. En pareil cas vous seriez capable de haïr, et même de railler. Plus l’un des deux se montre bon, plus l’autre devient mauvais à son égard. Il vous écrit de longues lettres en y mettant tout son cœur, sans vous rien cacher, dans le désir de vous livrer encore et toujours toute son âme, tout son être dans l’éternel besoin de vous parler de soi, afin que vous sachiez tout — ces longues épîtres vous fatiguent, vous sont à charge, vous les lisez ou plutôt vous les parcourez négligemment, à peine daignez-vous y faire attention. Il n’aspire qu’à vous voir, il vous dit que sans vous il s’ennuie nuit et jour, — cela vous semble importun, petitesse d’esprit, manque de tact et d’intérêts sérieux, preuve de faiblesse, attentat contre votre liberté. Il vous aime avec désintéressement, se sacrifiant lui-même sans vous demander rien en retour. Pour vous, c’est là se rabaisser, manquer de fierté et déroger au sentiment de sa propre dignité. Il perd patience, les souffrances lui font jeter le masque et se déclarer, son langage devient fou, passionné ; vous voilà irritée, révoltée, — il manque de délicatesse, il est grossier, brutal et vulgaire, il vous accable de sa personne, et c’est ce que vous ne voulez à aucun prix.

Faut-il le dire en un mot ? Toujours et toujours, c’est sa faute à lui, toujours vous avez raison. Mais si lui ou elle n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout, mais que vous aimiez, vous ! Ah alors ! les choses changent de face. C’est vous alors qui écrivez, c’est vous qui êtes importun, c’est vous qui manquez de délicatesse, qui n’avez pas le sentiment de votre propre dignité ; votre figure longue et morose ennuie ; vos lettres, vos visites, vos questions, vos soucis, votre amour infini qui éclate dans chacune de vos paroles, dans chacun de vos gestes, chacun de vos actes, tout cela est insupportable, tout cela devient une véritable obsession. C’est vous alors qui avez tous les torts, c’est lui ou elle qui ont toujours raison ! Væ victis.

Dans la vie de George Sand, on trouve, hélas ! beaucoup d’histoires d’amour, on n’en trouve même que trop, et c’est peut-être ce qui l’a fait regarder comme ayant prêché l’immoralité dans tous ses romans, quoique ses héroïnes soient le plus souvent loin de ressembler à Aurore Dudevant par leur caractère et leur tempérament.

Les ennemis de George Sand se sont évertués à nous représenter son tempérament à elle sous les plus noires couleurs, tandis qu’on dirait que ses amis et ses biographes, se sont imposés le rôle hypocrite de se taire là-dessus ou de recourir à tous les faux-fuyants pour jeter comme un mystère sur l’un ou l’autre trait de la vie de leur héroïne. Nous aimons à répéter encore ici que nous ne voyons aucun besoin de chercher les circonstances atténuantes dont il semble qu’on ne puisse se passer lorsqu’on parle des amours de notre écrivain. George Sand fut une femme tout exceptionnelle, géniale, à laquelle il serait absurde d’appliquer la mesure de la morale courante, tout comme il serait insensé de l’appliquer à Byron ou à Lermontow. Si en chacun de nous les défauts sont étroitement liés à nos qualités, et si chacun des traits de notre caractère est presque inséparable des autres, ce phénomène est bien plus frappant encore dans les natures fortes, complexes et exceptionnelles.

Avant d’arriver à la douce quiétude objective du philosophe qui est sorti vainqueur de toutes les révoltes, et à cette harmonie de l’âme qui nous frappe et nous charme dans Gœthe, — cet homme génial aussi eut une jeunesse orageuse et une vie pleine d’aventures et de rencontres de toutes sortes. On dirait que le sort s’est plu à lui donner les occasions de tout sonder, de jouir de tout, de tout éprouver, de recueillir partout des sons, des couleurs. En lisant l’histoire de sa vie, l’on voit que ce qui lui a peut-être rendu le plus grand service, lui a été le plus utile, c’est sa légèreté devenue célèbre et son égoïsme presque sans exemple dans ses relations avec ses amis et avec les femmes qui l’ont aimé. Il est certain que beaucoup de ceux qui ont servi de documents humains au poète, dont le vaste esprit possédait le monde (ce qui ne l’empêchait pas de faire des expériences in anima vili) ont dû éprouver bien des amertumes ; mais maintenant que tout un siècle s’est écoulé, il serait étrange de se lamenter encore sur le sort de ceux ou de celles qui ont servi de prototypes à Lotte, à Lilly, ou à Werther. On se révolte contre Gœthe-homme et on le condamne aisément, on plaint la vraie Charlotte ; mais quel regret, quelle perte pour nous si Gœthe-poète n’eût pas éprouvé cet amour dans sa jeunesse ! Cet épisode était nécessaire dans l’histoire du développement de cet esprit sublime.

Nous ne serions guère moins ridicules si nous allions nous plaindre à propos des diverses histoires d’amour de Heine ou de Musset, de Pouchkine ou de Byron. D’où pourrions-nous savoir ce que chacun de ces amours a laissé dans l’âme de ces poètes, ce qu’il a ajouté à leur croissance intérieure, par quelles routes inconnues et vers quel point ces amours ont tourné, à un moment donné, leur pensée ou les ont dirigés dans la voie qu’ils ont suivie. Tous ces amours, tous ces épisodes dont la portée est cachée aux acteurs eux-mêmes, à leur entourage, à leurs contemporains, sont les étapes nécessaires et souvent providentielles dans la vie de ces hommes hors ligne.

Ces voies providentielles, nous les ignorons, voilà tout. Personne de nous ne pourra jamais savoir de quelles circonstances, de quelles coïncidences fortuites purement extérieures, de quels heurts, de quelles impressions dépendent les bouleversements, les revirements, les remous qui se passent dans la vie de l’âme et à quoi ils aboutissent. Qui de nous pourrait savoir comment le moindre épisode extérieur de notre vie se répercute — positivement et directement ou négativement et par la loi des contraires — dans notre vie intérieure ?

Il n’y a pas de fait, de rencontre humaine, qui soient inutiles dans le développement et la marche en avant de chacun de nous. À plus forte raison encore, tout cela est-il nécessaire, devient-il un besoin, et, par conséquent, légitime dans la carrière de tout génie, de tout homme éminent.

Mettant donc de côté tous les points de vue et les jugements généralement reçus, nous avons parlé et parlerons des romans personnels de George Sand avec le calme parfait et l’impartialité de l’historien, et pour jeter à l’avance l’épouvante dans les âmes de nos vertueux lecteurs, nous dirons sans détour, que pour une femme ordinaire, la dixième partie de toutes ces amours serait impardonnable, mais qu’à nos yeux, George Sand ne nous paraît pas immorale, que toutes ses amours, si nombreuses soient-elles, ne l’amoindrissent nullement. Les passions, les entraînements et les événements personnels — c’est une chose ; mais l’élévation foncière de l’âme, sa tendance incessante vers la lumière, le perfectionnement ininterrompu — (acheté souvent au prix de chutes et de repentirs) — l’ascension continuelle de l’esprit vers l’idéal du beau, du bien, de la vérité, — cela c’est une autre chose. Une grande âme ne vit pas comme nos petites âmes modestes ; l’histoire de son développement est souvent mélangée de défaites et de victoires, de luttes, de désespoirs et de joies, de doutes cuisants et de foi enthousiaste. L’important, c’est le mouvement progressif de l’âme sans aucun arrêt, et non le mode de son perfectionnement. S’il s’effectue paisiblement et graduellement, ou par bonds et per aspera ad astra, c’est ce qu’il ne nous appartient pas de juger, ce rôle revient à la Cause de tout ce qu’il y a de génial et de divin dans l’homme.

Dans la vie romanesque de George Sand, il y a eu, nous le répétons, du trop, et ce qui a joué en tout cela un grand rôle, c’est le tempérament passionné qu’elle avait hérité de ses ancêtres, c’est sa nature éternellement avide de nouvelles impressions. Mais il est hors de doute aussi que George Sand eût pu se dire ce que sa célèbre amie Mme Dorval disait d’elle-même : « Est-ce que ce sont les sens qui entraînent ? Non, c’est la soif de tout autre chose. C’est la rage de trouver l’amour vrai qui appelle et fui toujours[3]. »

Mais George Sand eût-elle été possible sans tous ses romans vécus ? Serait-elle un de ces esprits éminents dans la série des phénomènes de l’ordre spirituel, si l’on rejetait de l’histoire du développement de son âme tous ses entraînements, toutes ses chutes, ses désespoirs, ses élans et ses repentirs ? Nous ne le croyons pas.

Peut-être George Sand n’a-t-elle aimé personne aussi passionnément, qu’elle a aimé Alfred de Musset ; d’autre part elle n’a été aimée aussi sincèrement par personne que par Alfred de Musset. Cependant ce mutuel amour a-t-il apporté autre chose que chagrin et souffrance dans la vie de l’un et de l’autre ? Cette triste histoire a déjà été racontée mille fois sérieusement et ironiquement, avec calme ou avec rage, le fiel à la bouche, par des amis ou des ennemis, en vers et en prose, simplement ou dans des œuvres d’imagination plus fictives que réelles. Sans parler des comptes rendus de cet épisode, insérés dans tous les cours de littérature, des articles et des biographies où l’on en parle comme en passant, nommons ceux qui en ont fait une étude spéciale et s’y sont arrêtés : MM. Paul de Musset, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, Maurice Clouard, Paul Lindau, Arvède Barine, de Pontmartin, Kertbeny, Sainte-Beuve, Maxime du Camp, Mariéton, S. Rocheblave, la vicomtesse de Janzé, le docteur Cabanès, Adolphe Brisson, Niecks (dans sa Biographie de Chopin), Georges Brandès, Mirecourt, miss Bertha Thomas, etc., etc. ; ajoutons que ce roman d’amour a servi de thème à la Confession d’un enfant du siècle de Musset, à Elle et Lui, de George Sand, à Lui et Elle, de Paul de Musset, à Lui, de Louise Colet, et qu’il existe, outre cela, une série innombrable de pamphlets fort peu décents et d’atroces libelles quasi satiriques, dans lesquels cette histoire, et avant tout la personnalité de George Sand, sont représentées sous les traits les plus repoussants. Tels les articles de Babou, de Barbey d’Aurevilly, tels « Eux, drame contemporain par Moi » (Alexis Doinet) — « Eux et Elles, histoire d’un scandale, » par M. de Lescure, « les Amours d’un poète, idylle en quatre colonnes » (attribué à un homonyme de de Latouche, ce qui fut démenti par la rédaction du Gaulois où ce pamphlet avait d’abord paru), « Lélia ou la femme socialiste, poème en quatre nuits, » et enfin, « le Songe de Mme Sand, pour faire suite au songe d’Athalie », tous deux par Alexandre Dufaï, le comble de la mauvaise foi et du mauvais goût chez l’écrivailleur le moins estimable. On trouve en outre à partir de Lélia[4] dans plusieurs romans et nouvelles de George Sand les échos de ses impressions pendant les derniers mois de 1833 et ceux de son célèbre voyage à Venise (Lettres d’un voyageur, Aldo le Rimeur, l’Orco, l’Uscoque, Mattéa, la Dernière Aldini, le Secrétaire intime). Les réminiscences de ce voyage en Italie se retrouvent aussi dans Gabriel, dans la première partie de Consuelo et dans plusieurs autres œuvres postérieures de George Sand. De son côté, c’est après son retour d’Italie que Musset a écrit ses plus belles poésies lyriques (les Nuits, le Souvenir, la Lettre à Lamartine, À mon frère revenant d’Italie, etc.), et ce sont les souvenirs d’Italie et de George Sand qui lui ont inspiré Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour, et plusieurs autres œuvres dramatiques. Cette liste succincte de productions suffit pour nous faire voir que ce drame du cœur, qui a soulevé tant de bruit en son temps et même en ces dernières années, eut une importance littéraire considérable et qu’à ce titre seul il mérite de fixer l’attention du critique.

Mais grâce à l’abondance des récits apocryphes relatifs à cet épisode et notamment aux faits du voyage en Italie, l’histoire de cet amour est devenue et restée une légende ; les faits y sont altérés et défigurés au point qu’on ne s’y reconnaît plus. Les noms de George Sand et de Musset sont sur toutes les lèvres ; mais la vérité, personne ne la sait. La cause de tout cela, nous l’avons déjà dit, c’est la mauvaise foi et l’intempérance de langage des ennemis de George Sand, et la crainte éprouvée par ses amis de parler simplement et franchement de choses qui ne sont pourtant ignorées de personne. Ses amis se taisent ou parlent dans le vague et par réticences ; les ennemis ne se gênent nullement pour aller, dans leurs attaques, jusqu’à l’absurdité. Et, ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’amis et biographes ont toujours essayé de ne pas même nommer le héros adversaire. « Personne, autour d’eux ne faisait cette réflexion qu’en amoindrissant l’autre, on amoindrissait aussi son propre héros, » comme le remarque si judicieusement Arvède Barine dans sa biographie de Musset. Tous les hommes impartiaux, qui ont eu l’occasion de connaître cette histoire, en se basant sur les documents authentiques, sont arrivés à la même conclusion : la vérité sincèrement dévoilée rehausserait l’honneur des deux parties. C’est ce que Édouard Grenier[5] reconnaît sans ambages, et il a raison. C’est ce que reconnaît encore d’une manière plus explicite le célèbre bibliophile, passé maître relativement à l’histoire littéraire de notre siècle, le vicomte de Spoelberch, l’auteur des monographies sur Balzac et Gauthier, qui, parmi ses trésors bibliographiques d’un prix inestimable, possède les papiers de Sainte-Beuve, contenant entre autres la correspondance de celui-ci avec George Sand, quelques lettres de Musset à Sainte-Beuve et un grand nombre de documents et de lettres de George Sand elle-même. Depuis longtemps et plus d’une fois M. de Spoelberch a exprimé dans ses œuvres l’opinion que si la correspondance authentique de Musset et de George Sand et les lettres qu’elle écrivit à Sainte-Beuve à cette époque eussent été publiées, la mémoire de ces deux grands noms[6] n’en aurait nullement souffert, mais que ces lettres, par leur véracité et leur sincérité n’eussent fait qu’augmenter le prestige du grand nom de George Sand, sans nuire nullement à la paix de sa mémoire[7]. Aujourd’hui M. de Spoelberch a exécuté le désir qu’il avait depuis longtemps, « de contribuer autant qu’il était en son pouvoir à la publication de cette correspondance » et il a fait paraître un fragment de sa future Histoire des œuvres de George Sand, dans lequel, sur des documents qu’il possède, il a raconté la Véritable histoire de « Elle et Lui ». Il s’est conformé au désir des deux parties intéressées : on voit en effet par les lettres de Musset qu’ont publiées Arvède Barine, Grenier et Mariéton, que le poète avait eu le ferme désir de raconter à la postérité son amour pour George Sand, et de rehausser et de glorifier par là le nom de son amante[8]. George Sand, de son côté, avait aussi exprimé, plus d’une fois, oralement et par écrit, le désir formel de livrer un jour au public les lettres de Lui et d’Elle, afin de se justifier au moins des trois principaux points d’accusation qu’on avait lancés contre elle[9].

Depuis 1897 le désir des deux écrivains est, en partie, un fait accompli : on a imprimé les lettres de George Sand à Musset et à Sainte-Beuve ; quelques unes de ses lettres à Pagello ; une partie des lettres de Musset à George Sand et une foule d’autres documents, relatifs à cette histoire[10]. Grâce à tous ces documents, à différentes recherches personnelles et à la possibilité de profiter de certaines lettres du docteur Pagello, lettres entièrement inconnues du public et très importantes, méritant toute confiance par leur véracité, sobre et réservée et leur sincérité attachante, nous avons pu nous servir de tous les innombrables documents publiés jusqu’ici, non comme de simples sources, mais en les soumettant à une critique raisonnée.

George Sand fit la connaissance de Musset peu de temps avant l’apparition de Lélia. Tout le monde littéraire de Paris s’intéressait à la nouvelle étoile qui se levait. Au désir de faire connaître l’auteur d’Indiana si passionnée, et de la poétique Valentine, s’ajoutait encore, la curiosité de voir la femme originale, tant soit peu excentrique, sur laquelle couraient déjà des légendes, cette beauté qui avait réussi à asservir le cœur de Sainte-Beuve, si exclusif et si raffiné, à s’attacher le pessimiste de Latouche et même Gustave Planche, l’intransigeant. Non moins célèbre était alors Musset, l’auteur des Contes d’Espagne et d’Italie qui avaient soulevé des tempêtes, de la moqueuse Ballade à la lune, de Namouna, etc., etc. Musset, qui n’avait pas encore vingt-trois ans, était un jeune homme svelte et blond, au teint délicat, aux beaux yeux rêveurs, dont le regard était cependant souvent hardi, pour ne pas dire davantage[11].

Malgré sa grande jeunesse, l’auteur de Namouna et de Portia était loin d’être encore novice dans la littérature et dans la vie. Par les manières et la tenue, c’était un élégant, un dandy, correctement mis, gâté par les femmes du monde, spécimen de la jeunesse dorée dont il partageait les plaisirs et les passe-temps, du matin au soir, en commençant par un déjeuner dans un restaurant à la mode, suivi de promenades sur le boulevard de Gand, et en finissant par les raouts et les bals du faubourg Saint-Germain. Ces passe-temps l’empêchaient non seulement de travailler, mais étaient en disproportion avec sa situation de fortune, car il n’était pas riche ; mais il avait des goûts aristocratiques[12].

Il est vrai d’ajouter que, du soir au matin, il n’était pas rare de voir le favori des dames du faubourg Saint-Germain, passer son temps en des compagnies rien moins qu’aristocratiques et vertueuses, et ceux de ses biographes sont parfaitement dans le vrai, qui font remarquer que, dès ses jeunes années, Alfred de Musset, hélas ! ne connaissait que trop bien tous les mystères de Paris et les bas-fonds de la ville, et les savait mieux qu’on ne les connaît souvent dans un âge plus mûr.

Quel lecteur des Ballades andalouses, des Marrons du feu, de la Coupe et les Lèvres n’a pas été frappé de voir chez leur tout jeune auteur, à côté d’éclatantes images poétiques, d’une rare observation et d’une précoce pénétration, un profond désenchantement et une connaissance si prématurée de la vie, avec tous ses côtés sombres et tous ses vices. Le frère-biographe essaye inutilement de convaincre son lecteur que ce n’est là que « pose », fiction, que tout cela, comme on le dit, a été écrit « de tête », que l’auteur, à cet âge, était un petit jeune homme vertueux, innocent, vivant sous l’aile de sa maman, ne s’éloignant jamais d’elle sans son consentement, et, n’ayant dans la tête, autre chose que « le souvenir de ses leçons » et du banc d’école qu’il venait à peine de quitter. Paul Lindau, malgré son amour pour son héros[13], a cependant senti la nécessité de montrer la faiblesse de pareilles affirmations. Il dit : « Mais ne pourrait-on pas répliquer à cela que les instincts de ce petit jeune homme qu’on nous donne à peu près comme innocent, sont cependant très frappants, et qu’ils conduisent tous (sammt und sonders) à une seule et même chose qui, si l’on employait le terme le plus fort, s’appellerait corruption ? Je me crois bien libre de tout rigorisme exagéré et, certes, je ne reprocherai pas au jeune poète de s’être quelquefois éloigné (auschweifte) du chemin de la vertu et de s’être engagé par caprice ou par quelque autre raison, dans des sentiers que la vertu regarde comme défendus. Mais quand je remarque que le poète erre uniquement dans ces sentiers boueux, que sa fantaisie ne recherche que les endroits évités par la bonne société et qu’il manifeste déjà une telle « connaissance de localités » qui, à son âge, épouvante tout simplement, alors il me devient difficile de me représenter ce blond jouvenceau comme un garçon innocent que garde une tendre mère. Alors il ne me reste plus qu’à regretter amèrement que ce talent étonnant se soit montré si précoce et ait pu si tôt se pervertir… »

Mais Paul de Musset, dans son acharnement à vouloir créer à son frère une réputation de candidat au prix Monthyon, trouve nécessaire d’ajouter que même dans la suite, l’auteur de Rolla, de la Confession et de Lorenzaccio, resta toujours le jeune homme innocent, n’ayant rien vu de la vie que le salon maternel et les salles de bals. Paul de Musset se gendarme contre une remarque très juste de Taine, et s’écrie : « Je ne sais pourquoi M. Taine, dans une étude très belle sur le poète anglais Tennyson, a représenté Alfred de Musset rôdant le soir dans les plus laides rues de Paris. Rien n’est plus inexact : Musset détestait les cloaques et n’y passait jamais qu’en voiture…[14] » Puis, il consacre quelques lignes énergiques au fatras de souvenirs apocryphes et de contes bleus racontés sur Musset comme sur tous les grands hommes. Il n’y a pas de doute que les souvenirs et récits sur Musset pèchent probablement aussi souvent contre la vérité que tous les autres souvenirs. Pourtant, comment accorder cette affirmation absolue que Musset ne connût pas les bas-fonds, les tavernes, les bouges, avec ses propres descriptions, telles que nous en trouvons dans la Confession d’un enfant du siècle ou avec les paroles suivantes tirées d’une de ses œuvres inédites : « Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils ; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un spectacle plus pénible que celui d’un libertin qui souffre ? J’en ai vu dont le rire faisait frissonner[15]… » Tout cela n’est-il pas peint d’après nature ? Dans la vérité et le réalisme de ces descriptions, devons-nous encore ne voir que licence poétique et « pose », comme dans les Contes d’Espagne et d’Italie ? Et n’est-il pas très étrange de voir plusieurs des biographes de Musset s’évertuer à le représenter comme un fat de salon, toujours guindé, uniquement préoccupé d’observer les bienséances mondaines ? Quoique Musset ait eu le travers de tenir au dandysme, et quelque grands qu’aient été ses défauts et ses vices qui ont plus tard amené le naufrage de sa santé et de ses qualités morales, il fut vraiment un poète, et il a suivi instinctivement le conseil de Gœthe :

    « Greift nur hinein ins volle Menschenleben,
    « Ein yeder lebt’s, nicht vielen ist’s bekannt,
    « Und wo Ihr’s packt, da ist’s interessant
[16].

Et ne dit-il pas lui-même, dans le Poète et le Prosateur, en faisant le portrait d’un vrai poète : « Le plus petit être, la moindre créature, par cela seul qu’ils existent, excitent sa curiosité. Le grand Goethe quittait sa plume pour examiner un caillou et le regarder des heures entières ; il savait qu’en toute chose réside un peu du secret des dieux. Ainsi fait le poète, et les êtres inanimés eux-mêmes lui semblent des pensées muettes… Regarder, sentir, exprimer, voilà sa vie ; tout lui parle ; il cause avec un brin d’herbe ; dans tous les contours qui frappent ses yeux, même dans les plus difformes, il puise et nourrit incessamment l’amour de la suprême beauté ; dans tous les sentiments qu’il éprouve, dans toutes les actions dont il est témoin, il cherche la vérité éternelle… » Un homme qui n’aurait rien vu que des salons de duchesses, et qui, n’eût « passé qu’en voiture à côté de tous les cloaques » de la vie, n’eût jamais, à coup sûr, écrit des pages aussi émouvantes, que la scène finale de Rolla, ni des scènes d’un tragique aussi profond que celle de la taverne dans la Confession, ni les mots cités plus haut : « Parmi les coureurs de tavernes… », ni enfin les lignes si profondément tristes que tout le monde connaît, de sa Lettre à Lamartine :

    C’était dans une rue obscure et tortueuse
    De cet immense égout qu’on appelle Paris ;
    Autour de moi criait cette foule railleuse,…


Tous les biographes amis de Musset ne soupçonnent pas combien leurs plaidoyers, pour prouver sa candeur de pensionnaire, ravalent en lui l’homme et le poète !

Or, sous les dehors de ce dandy et de ce coureur d’orgies nocturnes se cachait une ame ardente et passionnée, délicate, impétueuse, impressionnable, frémissante à tout phénomène de la vie, avec une force inconnue aux hommes ordinaires, semblable à un « luth oublié sur une chaise, que le moindre souffle de vent fait résonner[17] », une vraie âme de poète, avec toutes ses faiblesses comme avec toutes ses sublimes qualités. Musset ne pouvait rester indifférent à quoi que ce fût ; un rien, inaperçu pour un simple mortel, la moindre impression de la vie extérieure, de la nature pouvait le faire tomber en extase ou le jeter dans le désespoir. Toute rêverie naissante et flottante en son imagination grandissait démesurément, devenait pour lui réalité, et comme telle le torturait, ou l’enivrait de joie. Encore enfant, il manifestait déjà cette manière de sentir, relativement aux moindres faits de la vie. Dans les premiers chapitres de sa Biographie, Paul de Musset nous raconte quelques épisodes intéressants et nous donne des détails sur l’enfance d’Alfred, détails excessivement caractéristiques qui servent à nous éclairer sur toute la vie ultérieure du poète. À l’âge de trois ans, on lui fit cadeau de souliers rouges, qu’il devait mettre à l’occasion d’une fête de famille. L’enfant brûlait d’impatience de mettre ces charmants souliers et ne pouvait rester en place pendant que sa mère lui peignait ses boucles. Enfin il s’écria presque en larmes : « Dépêchez-vous, maman, mes souliers neufs vont devenir vieux. » Et le frère-biographe fait justement remarquer : « On ne fit que rire de cette vivacité ; mais c’était le premier signe d’une impatience de jouir et d’une disposition à dévorer le temps qui ne se sont jamais calmées ni démenties un seul jour. » Paul de Musset rapporte dans ses premières pages (les plus précieuses à coup sûr de son livre) et dans ses derniers chapitres quelques faits analogues de la jeunesse et des années de maturité de Musset, qui nous montrent combien son âme était passionnée, impatiente, d’une sensibilité intense et presque maladive. Il ne pouvait voir souffrir ; toujours il était prêt à faire tout ce qu’il pouvait pour les hommes et les animaux, afin de se débarrasser lui-même du sentiment, pour lui insupportable, de la compassion dans le sens littéral du mot, c’est-à-dire de sa souffrance avec les autres, sentiment maladif, qui allait jusqu’à lui faire perdre le repos et le sommeil. Et, en même temps, dans les moments d’irritation et d’emportement il était capable d’offenser cruellement une personne aimée ; par colère ou chagrin il perdait aussi facilement la tête que dans la joie ou le bonheur. Il n’avait ni fermeté, ni persévérance ; il n’a jamais pu se maîtriser. Il ne savait pas aimer à moitié, vouloir avec calme, attendre raisonnablement l’accomplissement de ses désirs. Il disait de lui-même : « Je ne suis pas tendre, je suis excessif. » Il était individualiste dans le meilleur et le pire sens du mot. Son frère écrit : « C’était en toutes choses l’homme le plus indépendant, tout entier à ses impressions et gouverné par sa fantaisie. Perpétuellement il lui arrivait de sortir avec l’intention d’aller dans un endroit, et de changer d’idée à moitié du chemin[18]. »

« Indépendant jusqu’à l’opiniâtreté, confiant en son jugement jusqu’à s’opposer même à l’autorité la plus respectable, cette autorité fût-elle le devoir envers soi-même, le respect de son propre talent, — sans aucun guide en dehors de sa propre volonté, de ses propres caprices et passions, il traversait orageusement la vie sans vouloir s’arrêter devant aucune barrière, sans se soucier de développer les forces nécessaires pour vaincre les obstacles que l’on trouve dans la vie ou pour réparer les forces perdues, — il préférait au lieu de se reposer, se traîner plus loin avec peine, aussi longtemps que c’était possible et, lorsque les forces le trahirent, il tomba et resta immobile… » — Voilà par quelles paroles Lindau caractérise la vie et la nature d’Alfred de Musset.

« C’est ainsi qu’il vécut, c’est ainsi qu’il travailla. Tout ce qui lui paraissait régularité et ordre, le rebutait. Quand il y était disposé, il arrivait que pendant des jours et des semaines et quelquefois des mois entiers, il vivait exclusivement par le travail de l’esprit. Mais ensuite venaient des temps d’arrêt qui duraient de longues semaines, des mois et même des années, — intervalles pendant lesquels il ne faisait rien ou n’écrivait que rarement, dans un moment favorable, une poésie de circonstance, lorsque quelque motif le portait à le faire. La preuve qu’il ne pouvait pas se maîtriser apparaissait aussi en cela, et, même au commencement de sa carrière active, il perdait en futilités des jours et des semaines qui eussent dû lui être précieux. Les reproches qu’il aurait dû se faire, il tâchait de les étouffer dans les frivolités auxquelles il s’adonnait[19]. »

Sa haine pour tout système se manifeste aussi dans sa manière de prendre tout ce qui est du domaine des intérêts sociaux. Son esprit vif, railleur, purement gaulois, lui faisait voir les côtés ridicules ou faibles, là où les autres ne remarquaient rien. Il avait le goût raffiné, analogue à celui d’un gastronome, qui empêche ce dernier d’avaler indistinctement tout mets grossier ou mal assaisonné. Il ne pouvait rien supporter de ce qui lui paraissait, lieu commun, rhétorique banale, intolérance de parti, grossièreté, lutte de mesquines ambitions personnelles se cachant sous des phrases pompeuses ou de grands mots creux, tout ce qui est criard, commun, vulgaire. Ce mépris du cliché et la haine de l’esprit de parti, le portaient en matière d’intérêts sociaux à l’indifférence et au quiétisme, mais ils lui prêtaient en même temps l’attrait d’une nature d’élite, d’une âme solitaire, fière, libre et individuelle. Il ne prenait aucune part aux divisions politiques, sociales et religieuses de son époque ; aucun événement de l’histoire de son temps ne le tirait de sa vie ordinaire ni des habitudes d’analyse personnelle où il resta toujours plongé. Autour de lui grouillait la lutte des partis ; des systèmes se créaient ; l’ancien ordre de choses vivait ses derniers jours ; chacun mettait la main à l’érection du nouvel édifice, ou y apportait sa pierre ; les bonnes et les mauvaises passions remuaient la société ; des trônes croulaient ; d’autres s’élevaient, — Musset ne s’inquiétait pas de cela, son esprit était ailleurs. Lindau fait remarquer avec raison, qu’un changement de dynastie laissait Musset indifférent, tandis que la jolie nuque d’une jeune fille aperçue au théâtre, lui inspira sa jolie poésie : Une soirée perdue. Et la chute des d’Orléans, avec qui il était lié depuis son enfance par les liens d’une amitié intime (il avait fait ses études avec le duc de Chartres), passa pour lui tout à fait inaperçue. Il semblerait que 1848 et 1852 eussent dû soulever sa colère ou ses regrets, et se refléter dans ses vers. Il n’en fut rien, tout lui fut égal ; il dit même un jour à son frère, en plaisantant, qu’il s’intéressait plus à la manière dont Napoléon Ier mettait ses bottes, qu’à toute la politique contemporaine de l’Europe.

Ce confinement, cette claustration voulue dans le cercle de ses sentiments et de ses intérêts personnels ont-ils fatigué Musset, ou comme toutes les âmes poétiques a-t-il vu, de bonne heure, la triste contradiction entre nos rêves et la réalité ? Ce qui est positif, c’est que déjà sur les bancs de l’école il s’était senti atteint de ce « mal consacré » qui, à l’aurore de notre siècle se nommait Weltschmerz, s’appela ensuite byronisme, pessimisme, mal qui existe encore de nos jours, et qui vraisemblablement ne mourra jamais chez les hommes. Comme beaucoup d’autres, Musset, sous l’influence de ses désolants raisonnements, tombait parfois dans un profond désespoir et cherchait, hélas ! l’oubli dans le vin, dans tout ce qui peut endormir.

Une des erreurs les plus répandues, une de ces légendes auxquelles on ne devrait pas croire, mais auxquelles les lecteurs se prêtent si volontiers parce que les biographes de Musset se plaisent à l’affirmer avec opiniâtreté, c’est la croyance que Musset ne se serait mis à boire qu’ « après » s’être séparé d’avec George Sand, que celle-ci est, par conséquent, la cause ou le motif du développement de cette funeste habitude, qui, avec les années, devint un vice. Plus rarement, quelquefois cependant, des personnes qui connaissent parfaitement la vie de Musset rejettent cette accusation sur Mme de Groiselliez, cette charmante inconnue dont Paul de Musset parle à mots couverts, disant bien vaguement qu’elle habitait à Saint-Denis, qu’elle avait été le premier amour d’Alfred et la première femme qui ait porté ses regards sur le jeune poète. — De plus, nous savons qu’elle eut la cruauté de se servir de l’amour timide du jouvenceau inexpérimenté comme d’un écran pour détourner l’attention du monde d’un autre amour beaucoup moins innocent, en un mot, qu’elle aurait fait jouer à Musset le rôle de Fortunio dans le Chandelier (c’est ce qui aurait fait naître alors chez Musset l’idée de cette comédie). Indignement offensé, blessé en son âme du rôle ridicule qu’elle lui avait attribué, le jeune homme, dans un accès de désespoir, aurait cherché l’oubli dans la boisson. — C’est ce passage de Paul de Musset qui a porté beaucoup de personnes à rendre Mme de Groiselliez responsable de la funeste habitude qu’aurait dès lors contractée Alfred, comme si un insuccès en amour devait nécessairement porter un homme à chercher l’oubli dans les « fumées du vin ». Ne se met à boire que celui qui a un penchant pour le vin ou qui y est porté par quelque particularité de son organisme ; ce penchant, nous le trouvons déjà chez Musset dès son plus jeune âge. Presque enfant encore, à dix-sept ans, il rêve déjà de chercher l’oubli dans n’importe quelle ivresse. Le 23 septembre 1827, il écrit à son ami Paul Foucher : « Je t’écris pour te faire part de mes dégoûts et de mes ennuis… Je n’ai plus le courage de rien penser. Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, j’éteindrais ce qui me reste d’un peu noble dans le punch et la bière, et je me sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqu’on sache que le sommeil lui doive être mortel. J’en agirais de même avec mon âme[20]. » Le premier travail avec lequel Musset entra dans la carrière littéraire est une traduction des Confessions of an English Opiam-eater, que Musset a intitulé : l’Anglais mangeur d’opium. La traduction est assez libre ; mais le choix du sujet montre encore une fois l’opiniâtre pensée qui dès lors poursuivait étrangement le jeune écrivain, la pensée de chercher un oubli artificiel dans n’importe quels narcotiques. Lindau, en nous assurant, lorsqu’il parle du retour d’Italie de Musset, que c’est notamment à partir de ce moment, c’est-à-dire de l’époque de sa rupture avec George Sand, qu’ont commencé les « écarts périodiques » de Musset, se met évidemment en contradiction avec tout le reste de son livre. Au commencement de son ouvrage (p. 26) il arrête avec raison l’attention du lecteur sur le sujet de la première œuvre de Musset, faisant remarquer que déjà, dès l’âge de dix-sept ans, apparaît chez lui l’idée fixe « de noyer artificiellement son chagrin dans l’alcool et les anesthésiques », pour oublier ne fût-ce que momentanément les déboires de la réalité. L’auteur étudie ensuite (p. 59) la mise à exécution de ce « programme d’anéantissement de soi-même, programme qui, dans la lettre à Foucher, se montre encore incertain », mais qui, dans sa poésie les Vœux stériles, se manifeste déjà avec une précision terrifiante ; plus loin (p. 70), il montre d’une manière frappante que les vers bien connus :

    Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse,
    Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

sont comme un adage qui revient constamment dans les

œuvres de Musset, pour qui l’ivresse était un but qui justifiait tous les moyens, et grâce auquel toute boisson était bonne. Mais lorsque Lindau raconte l’histoire des amours de Musset avec George Sand, il finit par s’embrouiller dans toutes sortes de contradictions. Ainsi il commence par reprocher à George Sand de n’avoir aimé Musset ni spontanément, ni avec abandon, mais froidement, en ne lui offrant son amour que « comme un remède, pour le sauver de l’ivresse et de la débauche ». Puis il nous raconte les excès de Musset à Florence et à Venise, ce qui ne l’empêche nullement de nous assurer à la fin que Musset n’a cependant commencé à boire, et notamment à devenir débauché, qu’après son retour d’Italie. Le lecteur voit maintenant la vérité ; il peut se rendre compte par tout ce qui précède, que, toutes les accusations accumulées sur ce point contre la mémoire de George Sand et de Mme de Groiselliez, qui nous est du reste parfaitement inconnue, croulent d’elles-mêmes.

Mais on se demande alors : Où faut-il donc aller chercher la clef, la cause et l’origine du développement de cette funeste habitude chez le poète ? Sur quel terrain a-t-elle pu grandir ? La réponse nous paraît bien simple et bien claire : la cause en est dans son égoïsme, dans son manque de volonté et de convictions, dans l’absence chez lui, de larges intérêts humains et sociaux ; le mal n’est nullement venu du dehors. Byron n’a-t-il pas été éprouvé par le même malheur de la trahison, d’abord dans sa jeunesse, et, plus tard dans son mariage ? Le chagrin que lui fit éprouver Mary Chaworth a rempli aussi son âme de douleur et lui a fait douter de l’amour et de la fidélité, mais ses vues larges, ses tendances humanitaires ont soutenu le vol de son génie bien haut dans les airs et n’ont point permis au malheur de l’abattre et de le perdre. Et Byron est bien pourtant le chantre du doute et du désenchantement personnel. Mais tandis que chez Musset il n’y a eu que des motifs personnels et point d’autres — Byron fut en même temps le poète de la liberté et de l’affranchissement général. C’est pourquoi ses malheurs ne lui firent sentir que plus profondément encore le néant et la petitesse des choses humaines, mais ne l’empêchèrent pas de mourir, non comme Musset, après des années d’inaction, de débilité et de caducité, d’une mort prématurée, mais dans toute l’efflorescence de ses forces et à l’apogée de sa gloire, dans le feu de la lutte pour conquérir la liberté d’un peuple qui n’était pas le sien !

La cause de la déchéance de Musset, c’est son individualisme. Ses riches dons personnels ne se sont pas déployés comme ils l’auraient pu, s’il avait eu dans sa vie une mission, un idéal plus larges et plus élevés et, dans l’art des horizons plus vastes. Mais c’est cet individualisme même qui servait d’aimant caché pour attirer à Musset tous ceux qui l’approchaient, amis et connaissances, hommes et femmes. Il y avait en lui un excès de vitalité, une sincérité, une franchise débordante, un constant besoin de se faire connaître « jusqu’au fin fond », de livrer ses pensées, ses sentiments, son âme. Le biographe-frère lui applique avec bonheur les paroles de Manzo, le biographe du Tasse[21] : « Ces êtres doués d’une sensibilité excessive versent involontairement les trésors de leur âme devant la première personne qui s’offre à eux. Animés du désir de plaire, ils confient leurs pensées et leur sentiments à quiconque les écoute avec attention, et même à des indifférents. » Et ainsi, tous les proches, tous les amis de Musset devaient éternellement prendre la plus vive part à la vie d’Alfred, l’écouter, partager ses joies et ses chagrins ; il se distinguait, par la faculté de suggérer à son entourage ses sentiments et ses pensées, il l’hypnotisait. « C’étaient des agitations, des inquiétudes, des émotions perpétuelles, — dit le frère du poète, — un besoin incessant de confidences, de conversations expansives, soit avec son oncle Desherbiers, soit avec son frère. Il nous retenait au coin du feu, et nous ne pouvions pas plus nous en arracher, qu’il ne pouvait se résoudre à nous laisser partir. Dans ces moments de fièvre, il fallait s’inquiéter avec lui, se désoler, s’attendrir, s’indigner tour à tour ! Cet exercice violent, ces mouvements extrêmes d’une âme singulièrement active et sensible, devenaient parfois une fatigue pour son entourage ; mais à cette fatigue se mêlait un charme inexprimable. La passion et l’exagération sont contagieuses. On était entraîné malgré soi ; on se tourmentait, on s’exaltait ; on y revenait comme à un excès dont on ne peut plus se passer pour s’exalter et se tourmenter encore. Qui me rendra cette vie agitée et ces heures de délicieuses souffrances[22] ?… »

Cette âme étrange et passionnée n’avait rencontré sur sa route que de jolies poupées mondaines, en admiration devant le sel de ses épigrammes, de son vif esprit dans les charades, de ses vers aussi, mais surtout en voyant son adresse à la danse et la coupe de ses fracs et de ses redingotes. Ces élégantissimes et précieuses créatures que Musset admira sincèrement toute sa vie, comme il aurait admiré une poupée de Sèvres ou un vase vénitien, condescendaient même parfois jusqu’à flirter avec le jeune poète. Ou plutôt le jeune favori du sort condescendait avec elles au jeu de l’amour, feignant de s’être laissé prendre dans le filet de partenaires enchanteresses. À peine âgé de dix-huit ans, chez lui les histoires d’amour se succédaient de près l’une à l’autre, c’était comme un chapelet d’aventures plus ou moins intéressantes. « Il y en avait de boccaciennes et de romanesques, quelques-unes approchant du drame. En plusieurs occasions, je fus éveillé au milieu de la nuit pour donner mon avis sur quelque grave question de haute prudence. Toutes ces historiettes m’ayant été confiées sous le sceau du secret, j’ai dû les oublier ; mais je puis affirmer que plus d’une aurait fait envie aux Bassompierre et aux Lauzun…[23]. » De sérieux, il n’y avait évidemment rien dans ces « historiettes ». Musset, il est vrai, avait commencé à s’éprendre sérieusement de la charmante Mme du Groiselliez, mais ce ne fut que très passagèrement, et il n’en resta d’autre souvenir dans l’âme du poète qu’un peu d’amertume et d’humiliation. Depuis lors, il n’avait donné son cœur à personne. Et à qui l’eût-il donné ? Serait-ce parmi les charmantes héroïnes de ses « historiettes » sans nombre, que cette âme poétique et passionnée eût pu se faire comprendre, eût trouvé des sentiments à sa hauteur, un cœur de flammes comme le sien, une âme pareille à la sienne qu’il cherchait instinctivement.

Le sort allait heureusement lui faire rencontrer une autre grande âme, une femme non seulement différente des femmes ordinaires, mais se distinguant encore du cercle exceptionnel, où elle vivait, par son esprit, ses vastes intérêts, le vol de sa pensée, par cette simplicité et cette profondeur d’une grande nature que les Allemands appellent : Eine gross angelegte Natur. Ajoutons à cela qu’Aurore Dudevant était alors en plein éclat de son étrange beauté. En 1833, George Sand était une petite brune svelte, au teint d’une pâleur olivâtre, à la luxuriante chevelure noire flottant sur les épaules, aux yeux noirs et veloutés, étrangement grands et sans éclat, comme ceux d’une indienne[24]. Ce n’était pas encore cette beauté opulente, que Heine, en 1840, comparait à la Vénus de Milo, et encore moins cette muse sévère, que la plupart des lecteurs connaissent d’après le portrait de Couture, gravé par Manceau. Aurore Dudevant, ainsi qu’elle le disait elle-même, était alors « maigre comme un fétu et noire comme une taupe » ; mais à ce portrait, un peu trop original, nous préférons celui que Charpentier a fait un peu plus tard de l’auteur de la Marquise et de Lavinia[25]. Ce portrait représente Aurore Dudevant en robe de soie noire, mantille également noire, une touffe de fleurs rouges derrière l’oreille, on dirait une véritable petite Espagnole. Tout en elle était original, jusqu’à son maintien et à ses mouvements extrêmement aisés ; au début, ses manières choquèrent même le jeune dandy, mais cela ne dura pas longtemps. George Sand comprit aussi, qu’elle avait devant elle un être à part, un homme comme elle n’en avait pas rencontré jusque-là, poète non seulement parce qu’il écrivait des vers, mais poète par toute sa nature. Plus que tout autre, elle était à même de comprendre ce qu’était une telle individualité, isolée dans la vie, incomprise et incompréhensible, et dont le malheur était de ne pas ressembler aux autres, d’avoir une âme de poète. Dans une des œuvres les plus charmantes de George Sand et des moins connues, Aldo le Rimeur, petit poème en prose qu’elle écrivit après avoir connu Musset, en août 1833, le héros s’écrie : « Où est le but de mes insatiables désirs ? dans mon cœur, au ciel, nulle part peut-être ? Qu’est-ce que je veux ? Un cœur semblable au mien, qui me réponde ; ce cœur n’existe pas. On me le promet, on m’en fait voir l’ombre, on me le vante, et quand je le cherche, je ne le trouve pas. On s’amuse de ma passion comme d’une chose singulière, on la regarde comme un spectacle, et quelquefois l’on s’attendrit et l’on bat des mains, mais le plus souvent, on la trouve fausse, monotone et de mauvais goût. On m’admire, on me recherche et on m’écoute, parce que je suis un poète, mais quand j’ai dit mes vers, on me défend d’éprouver ce que j’ai raconté, on me raille d’espérer ce que j’ai conçu et rêvé. Taisez-vous, me dit-on, et gardez vos églogues pour les réciter devant le monde ; soyez homme avec les hommes, laissez donc le poète sur le bord du lac où vous le promenez, au fond du cabinet où vous travaillez. Mais le poète, c’est moi ! Le cœur brûlant qui se répand en vers brûlants je ne puis l’arracher de mes entrailles. Je ne puis étouffer dans mon sein l’ange mélodieux qui chante et qui souffre. Quand vous l’écoutez chanter, vous pleurez : puis, vous essuyez vos larmes et tout est dit. Il faut que le rôle cesse avec votre émotion : aussitôt que vous cessez d’être attentifs, il faut que je cesse d’être inspiré. Qu’est-ce donc que la poésie ? Croyez-vous que ce soit seulement l’art d’assembler des mots ?… »

Pour écrire ces lignes il fallait, sans aucun doute, être un poète soi-même et avoir profondément compris et senti toute la poétique nature d’Alfred de Musset. C’est dans cette compréhension mutuelle de leurs natures poétiques et exclusives que résida l’invincible attraction qui rapprocha subitement George Sand et Musset. Au milieu de tous les orages qui surgirent plus tard entre eux, malgré tous leurs chagrins, cette attraction persista, les attirant irrésistiblement l’un vers l’autre, leur faisant oublier les trahisons, les offenses et les querelles, et après leur séparation définitive, elle leur laissa dans le cœur, bien des années encore, la mémoire d’un brûlant amour poétique, le plus orageux peut-être, mais aussi le plus beau dans la vie de tous deux, le souvenir d’un être rare, cher à jamais.

Au commencement de ce chapitre, nous avons dit qu’il était bien difficile de trouver les raisons qui font que les hommes se conviennent et se rapprochent, et qu’il est inutile, quoique tout le monde le fasse, de rechercher les causes de leur refroidissement, de leurs désenchantements, et de leurs ruptures. George Sand et Musset en sont un exemple clair et bien remarquable. Il y avait entre eux tant de raisons de désaccord, tant de dissemblance, que dans la suite, tous deux, l’un dans la Confession d’un enfant du siècle, l’autre dans Elle et Lui (où il faut chercher non des faits, mais les idées et les sentiments qu’inspira l’histoire réelle), les deux auteurs se sont, sans s’être concertés et comme d’un commun accord, servis d’une personne secondaire et d’un fait extérieur et accidentel comme prétexte de la rupture de leurs héros. Et c’est ce qui s’est passé en réalité. George Sand et Musset, natures également poétiques, étaient gens si différents, que, par exemple, Maxime Ducamp dans ses intéressants Souvenirs[26], a exprimé la pensée que, seules les sensations ont dû les rapprocher, c’est-à-dire, selon lui, que cet amour fut purement un amour sensuel. Il n’en est réellement pas ainsi. Pour nous, il est indubitable que le plus grand attrait qu’aient éprouvé George Sand et Musset à l’égard l’un de l’autre, ce fut, comme nous l’avons déjà dit, que tous deux avaient mutuellement compris et pénétré la poésie de leur âme, ce qui n’empêchait nullement ces deux natures d’être diamétralement opposées, et c’est pour cela qu’il leur arriva ce qui arrive presque toujours : l’amour, à peine triomphant, devint un tourment mutuel, une source de souffrances, et les deux amants tendirent irrésistiblement à s’éloigner l’un de l’autre.

Les deux poètes se connurent de la manière la plus prosaïque. Sainte-Beuve, l’ami et le confident de George Sand, non seulement en littérature, mais aussi en affaires personnelles, lui proposa au printemps de 1833 de faire la connaissance de Musset. George Sand consentit d’abord, puis y renonça, et écrivit à Sainte-Beuve[27] : « À propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m’ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j’avais plus de curiosité que d’intérêt à le voir. Je pense qu’il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d’obéir à ses sympathies. À la place de celui-là, je veux donc vous prier de m’amener Dumas en l’art de qui j’ai trouvé de l’âme, abstraction faite du talent. Il m’en a témoigné le désir, vous n’aurez donc qu’un mot à lui dire de ma part… » Les gens disposés à voir en tout quelque chose de surnaturel, trouveront probablement dans ce refus de George Sand un mystérieux avertissement du sort. Ils se diront aussi sans doute que l’on ne peut éviter sa destinée, lorsqu’ils sauront que, malgré ce refus, George Sand et Musset firent toutefois connaissance dans le courant de l’été de la même année. Le directeur de la Revue des Deux-Mondes, nouvellement achetée par lui, donna aux Frères Provençaux un dîner à ses collaborateurs[28]. Paul de Musset, qui, dans la biographie de son frère, a cru sans doute que le mieux était de ne pas citer le nom de George Sand (nous devons croire que c’est là, selon lui, la haute école de la correction littéraire), nous dit qu’à ce diner, il y avait « beaucoup de convives parmi lesquels une seule femme ». Il va sans dire que cette femme était George Sand, accompagnée ce jour-là de son fidèle chevalier Gustave Planche[29]. « Alfred de Musset était son voisin de table. Elle l’engagea simplement et avec bonhomie à venir la voir. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d’intervalle, et puis il en prit habitude et n’en bougea plus, » ajoute P. de Musset[30]. Il paraît qu’une correspondance s’était établie entre eux, mais une correspondance toute cérémonieuse ; Musset commence ses lettres par « Madame » et George Sand lui répond sur le même ton.

Le 24 juin. Musset lui envoie sa pièce de vers : Après la lecture d’Indiana, qui ne fait pas partie du recueil des Œuvres de Musset, mais qui fut mise au jour en 1878, dans la Revue des Deux-Mondes, par Paul de Musset.

Le 10 août parut Lélia. Le nouvel ami de George Sand exprima le désir de recevoir de l’écrivain lui-même un exemplaire du roman. George Sand lui envoya les deux volumes avec deux dédicaces toutes différentes, mais toutes deux dans le même ton badin. Sur le premier volume elle écrivit : « À monsieur mon gamin d’Alfred ! George. » Sur le second : « À monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur George Sand[31]. » Musset s’empressa de la remercier par une lettre dans laquelle, pour la première fois, selon le plus véridique des biographes de Musset, Arvède Barine, le « ton cérémonieux fait place à un ton plus amical », et où, en général, on remarque déjà les premiers indices d’un certain rapprochement. « Le mot Madame disparaît dès lors de leur correspondance. Musset s’enhardit, il fait sa déclaration d’amour, d’abord avec gentillesse, la seconde fois déjà avec passion, et leur destin à tous deux s’accomplit[32]… » L’amitié était devenue amour, et « amour triomphant ». Le 25 août, George Sand déclare sans détours à Sainte-Beuve qu’elle est la maîtresse de Musset, et elle ajoute qu’il peut « en publier la nouvelle, car elle est dorénavant obligée de mettre sa vie au grand jour[33] ».

Lindau, autre biographe de Musset, fait à sa manière l’histoire de l’amour des deux poètes, et la traite si singulièrement que nous croyons nécessaire de nous y arrêter un instant.

Quand commence le récit des débuts de l’amour de Musset pour George Sand, Lindau, sans avoir l’air de condamner George Sand, choisit ses tournures, ses verbes, ses adjectifs, ses substantifs, l’on dirait même ses prépositions, de manière à faire paraître les choses les plus simples comme des ruses, les actions dignes de la sympathie la plus entière comme je ne sais quoi d’astucieux, cachant un but mystérieux. Ainsi il dit, entre autres, qu’à la cour ardente que lui faisait Musset, « elle opposa une sage barrière et ce jugement froid et réservé qu’elle sut garder dans toutes les circonstances de la vie ». Si nous nous rappelons qu’au mois de mars, George Sand n’avait pas encore fait la connaissance de Musset, et que le 25 août elle communiquait déjà à Sainte-Beuve la nouvelle importante, mentionnée un peu plus haut, les mots « jugement froid et réservé » nous paraîtront une simple raillerie, car il ne viendra à l’esprit de personne d’accuser précisément, en ce cas, George Sand d’un excès de raisonnement. Dans la même lettre, George Sand, il est vrai, dit à sa manière ordinaire, que si elle a agi comme elle l’a fait, c’était plutôt par amitié que par amour. Amitié bien étrange ! Les mots restent des mots, et les faits des faits ; nous avouons que, dans ce cas, nous aurions préféré voir chez George Sand plus de possession de soi-même et de « raisonnement, » ou plutôt une résistance plus prolongée. Y avait-il donc si longtemps que George Sand s’était désenchantée de Jules Sandeau, et qu’elle s’était affligée de son entraînement pour Mérimée ? Et la voilà qui se jette en aveugle au-devant d’une nouvelle passion ! En tout cela, il y a bien peu de « froideur », de « retenue » et de « jugement » !

D’où provient donc cette confusion d’idées chez Lindau ? — Il adapte une fiction de roman à des dates et à des faits réels ! Les longs raisonnements de Mlle Thérèse Jacques, héroïne de Elle et Lui, il les met dans la bouche de George Sand. Thérèse, les lecteurs de l’ouvrage s’en souviennent peut-être, a employé tous les moyens pour détourner Laurent de sa manière funeste de passer le temps avec des viveurs et des grisettes, et enfin elle se décide à le sauver par son amour. Dans quelle proportion ceci est-il d’accord avec la réalité, ou imaginé comme une thèse ? C’est là une question de critique purement littéraire, qui ne se rapporte qu’au roman de Elle et Lui. Les faits prouvent que le roman vécu de Musset et de George Sand, ou, du moins, le début de ce roman, ne ressemble en rien au roman de Thérèse et de Laurent. Le roman réel nous frappe par sa spontanéité, par sa précipitation : c’est presque un coup de foudre, tandis que le roman écrit se traîne en longueur, est plutôt froid et gradué. Mais Lindau continue, à mesure qu’il raconte la vie de Musset, à puiser ses renseignements dans le roman de Elle et Lui, et voilà pourquoi nous trouvons dans son livre la page que voici :

« Sous ce rapport les rôles n’ont pas été justement distribués ; c’était la femme qui dirigeait. Musset était déraisonnable, passionné ; George Sand agissait en pleine connaissance de cause et avec calme (?!). Musset était amoureux, George Sand ne l’était pas (?!). Elle traitait le poète comme un gamin désobéissant. Elle lui expliquait avec la sagesse d’une gouvernante (?!) — qui exaspérait le jeune homme adoré de tous, l’élégant dandy, habitué aux conquêtes, — que l’amour entraîne avec lui toutes sortes de chagrins et qu’il vaudrait beaucoup mieux que les relations de sa part, à elle, restassent celles d’une mère ou d’une sœur. Ainsi, nous travaillerions mieux, disait-elle. Elle variait de toutes les manières les paroles du chevalier Toggenbourg : « N’exige pas d’autre amour, car cela me chagrine. » Mais le Toggenbourg des temps modernes ne consentit pas à « s’éloigner d’elle avec un chagrin muet » ; elle-même tâcha de le garder auprès d’elle. Musset, profondément attristé de voir son amour refusé, se lança de nouveau dans le tourbillon des plaisirs ; — alors elle eu des remords. Pour sauver le malade, elle résolut de lui offrir, comme médecine, l’amour qu’elle lui avait refusé jusque-là. Sans passion comme sans entraînement, sans oubli d’elle-même, elle crut qu’il lui fallait, au jour qui lui convînt le mieux, changer en amour sa disposition amicale, ou, du moins, en donner la preuve suprême… Avec quel froid jugement George Sand fit à son bien-aîmé l’aveu définitif, nous le savons par ce qu’elle en dit elle-même. Elle se fit à sa nouvelle position, qui ne l’avait aucunement prise au dépourvu, avec un discernement vraiment étonnant… »

Lindau expose ensuite, mais toujours à sa manière, le commencement du cinquième chapitre d’Elle et Lui, en répétant la phrase célèbre : « que des nuits de réflexions douloureuses avaient précédé »… ce nouvel ordre de choses. Nous laissons au lecteur le soin de juger lui-même, jusqu’à quel point on peut dire, en ce cas, de George Sand, qu’elle a « agi en plein calme, » et « en raisonnant » ; qu’elle n’était pas éprise », qu’il y a eu là « sagesse de gouvernante », « manque de passion », « absence d’oubli de soi-même », « amour administré comme médicament » (!!), etc.

Par tout ce qui a été dit plus haut, on voit que Lindau s’est proposé de nous donner un récit captivant d’un thème psychologique très intéressant, mais ce n’est pas là de l’histoire, c’est uniquement de la littérature. Il est évident que Lindau n’est guère plus heureux lorsqu’il essaie de représenter George Sand comme une Mme Putiphar (et Musset comme un autre Joseph !) comme une intrigante menteuse qui entortillait le jeune homme à sa guise, et qui, le pétrissant comme une cire molle, faisant de lui, tantôt une figure douce et humble, tantôt une figure bouillonnante de passion. Il ressemblait bien peu à un jouvenceau innocent, détourné de la bonne voie par une intrigante froide et hypocrite, celui qui racontait à son frère des historiettes « dans le goût de Lauzun et de Bassompierre », lui, l’auteur de Mardoche, de Namouna et de Rolla ! Il en est de même de George Sand, si passionnée, si impressionnable, si facile à entraîner, habituée « à tout risquer à tout propos », si peu constante et si peu ressemblante à Thérèse Jacques, cette femme si calme et si raisonneuse.

Cette confusion entre des êtres si dissemblables, entre des personnages fictifs et des personnages réels, amène le sourire sur les lèvres du lecteur. Un fait nous arrête encore, qui a servi souvent d’arme à ceux des ennemis de George Sand qui cherchent à l’accuser d’hypocrisie comme femme et comme écrivain : c’est que les héroïnes de George Sand sont un peu phraseuses et prolixes dans les moments décisifs de leurs amours à elles, et que leur autour a une tendance marquée à expliquer et à justifier leur « chute » par différents motifs très élevés, comme si l’amour par lui-même n’était pas un motif suffisant. La plupart des biographes de Musset et les critiques d’histoire littéraire tombent dans la même erreur que Lindau en voulant affubler George Sand elle-même de ces belles tirades et de sa manière d’invoquer « les circonstances atténuantes », lorsqu’il s’agit de ses propres romans vécus. Ces deux traits de la physionomie littéraire de George Sand ont une double explication. La première, c’est que très ardente et de nature passionnée, se laissant facilement entraîner et allant sans jugement et presque subitement jusqu’aux plus décisives manifestations de la passion, lorsqu’elle créait ses héroïnes avec l’intention de représenter non pas elle, mais des femmes idéalisées, George Sand s’est ingéniée à chercher toutes les causes logiques possibles, propres à justifier et à excuser leurs chutes. Ce procédé ressort directement de sa nature complexe : d’un côté, tempérament passionné, de l’autre une âme tendant éternellement à l’idéal et au « rationnel ». Et si dans sa propre vie elle a eu à déplorer si amèrement ses entraînements et n’a jamais su se justifier en rien à ses propres yeux, elle s’est d’autant plus évertuée, dans ses romans, à créer des types de femmes comme elle aurait voulu être elle-même. D’autre part ce n’est pas sa faute, si ses phrases et ses héroïnes nous paraissent souvent trop ampoulées ou trop « immaculées » ; nous sommes trop éloignés de 1830, de son style, des goûts et des sentiments qui régnaient alors. George Sand fut fidèle à son époque en faisant parler à ses héroïnes un langage idéal et quelque peu emphatique. Alexandre Herzen, cet esprit libre et sobre, n’employait-il pas le même langage lorsqu’il écrivait à sa fiancée, Nathalie Alexandrovna[34] ?

Les discours et la prolixité des héroïnes de George Sand s’expliquent donc parfaitement par leur époque ; et si elle les fait céder à leurs passions seulement lorsqu’elles peuvent justifier leur chute par des motifs de l’ordre le plus élevé, et qu’elle leur fait expier leur entraînement, cela ressort, comme nous l’avons dit plus haut, de la tendance de George Sand vers le vrai, le beau, le raisonnable dans la vie, tendance souvent en contradiction avec ses propres entraînements et ses propres passions. Voilà pourquoi les critiques qui oublient ou ne voient pas cette dissemblance absolue entre Aurore Dudevant et le type favori des héroïnes de George Sand, seront constamment en contradiction avec eux-mêmes, ou accuseront George Sand d’hypocrisie.

Cette contradiction se manifeste surtout chez Lindau, lorsqu’il raconte le début du roman qui s’est passé entre elle et Musset. Il n’est certes pas plus heureux lorsqu’il essaye de la représenter comme une « lady Tartuffe » ou comme une Mme Putiphar, que Paul de Musset en voulant faire passer son frère pour une rosière.

Les premières semaines — comme tous les « commencements » dont parle Mme de Staël — furent heureuses ; une harmonie parfaite régnait entre les deux amants. Tous deux, semble-t-il, avaient trouvé l’un dans l’autre ce qu’ils rêvaient, ce qu’ils cherchaient. Ils ne se cachaient pas du monde et étaient inséparables.

Dans une lettre inédite du 7 mars 1834 à Boucoiran, George Sand le prie — pour éviter tout malentendu avec M. Dudevant, qui devait se rendre à Paris en l’absence de George Sand — « d’enlever toutes les hardes d’Alfred de Musset qui ont pu rester dans sa chambre ». Dans une autre lettre, du 6 avril, elle le prie de donner la clef de sa chambre à Musset, revenu à Paris et qui voulait y prendre quelques effets à lui, des tableaux, des livres, etc. On voit, par là, qu’ils habitaient ensemble le quai Malaquais dans l’automne de 1833, et le petit logement était un vrai petit nid d’amoureux. Paul de Musset, lui-même, n’a pu trouver autre chose à dire sur cette lune de miel que de proclamer bien haut qu’il régnait dans le jeune ménage, non seulement le bonheur, mais encore une folle gaîté, une joie exubérante. Tantôt, c’étaient des mascarades spontanées ; tantôt, dans ce cercle d’intimes, on mystifiait, d’un commun accord, l’un ou l’autre des amis et des connaissances par des représentations improvisées. Debureau, le Pierrot bien connu d’un petit théâtre, talent primesautier et vraie nature d’artiste, prit, même une fois, part à ces divertissements. George Sand lui a consacré quelques lignes touchantes dans l’Histoire de ma Vie, et, après sa mort, elle publia, sur lui, dans le Constitutionnel (1846), un petit article, réimprimé ensuite dans la collection complète de ses œuvres[35]. Dans cet article, George Sand caractérise surtout Debureau comme une nature artistique et spontanée, une âme droite et franche. Un jour que Musset et George Sand s’étaient imaginé de mystifier M. Lerminier, le critique, Debureau lui fut présenté en qualité de diplomate anglais, et pendant tout le dîner, empesé et plein de morgue, il ne desserra pas les dents. Ce ne fut qu’à la fin d’une conversation sur la politique, qu’à l’ébahissement de tous les non-initiés, il se mit tout à coup — afin, dit-il, de mieux faire comprendre l’équilibre européen, — à jongler avec son assiette. Ce soir-là, Musset était déguisé en gentille soubrette normande, — très maladroite de ses mains, — qui tantôt arrosait d’eau les convives en les servant, tantôt les poussait sans cérémonie, et, pour comble, se mit à table à côté du diplomate. Bref, ce furent des plaisanteries et des rires sans fin… Parfois toute la compagnie se rendait au théâtre, parfois les deux amants se promenaient sur les boulevards, ou bien l’on restait à la maison, et alors on lisait, on dessinait, on faisait de la musique et l’on causait amicalement d’art et de littérature. D’autres fois les deux amants travaillaient ensemble ou jouaient comme des enfants. En un mot, on eût dit l’idéal d’une union d’artistes[36].

Dans le courant de septembre, ennuyés du bruit de Paris et évidemment lassés de l’espèce de tutelle exercée par le très cher frère Paul, qui, on le voit, n’avait pas quitté le jeune couple — lassitude dont ce témoin importun ne se doutait point, ce qui explique pourquoi il ne comprit pas la raison qui les faisait s’envoler si vite de Paris, — Alfred de Musset et George Sand s’établirent d’abord à Fontainebleau, où ils passèrent quelque temps dans une entière solitude, faisant des promenades et des excursions dans la célèbre et admirable forêt.

Ce voyage est devenu historique, depuis que les deux écrivains, dans la Confession d’un enfant du siècle et le Souvenir, ainsi que dans Elle et Lui, l’ont célébré et l’ont fait passer à la postérité. Ni l’un ni l’autre ne purent jamais aller à Fontainebleau sans se rappeler aussitôt ces premiers temps heureux de leur amour, jamais ils ne purent parler indifféremment de la forêt. Aussi George Sand y retourna-t-elle plus d’une fois, en réalité ou en pensée, et en parle-t-elle plusieurs fois dans ses écrits. En 1837, elle y passa plusieurs semaines avec son fils et il en résulta quelques pages lyriques intitulées : Une lettre écrite de Fontainebleau en 1837[37], parues en 1855 dans le volume collectif intitulé : « Fontainebleau. » Dans la préface de la Dernière Aldini, George Sand écrit[38] : « J’ai rêvé, en me promenant à travers la forêt de Fontainebleau, tête à tête avec mon fils, à tout autre chose qu’à ce livre, que j’écrivais le soir dans une auberge, et que j’oubliais le matin, pour ne m’occuper que de fleurs et de papillons. Je pourrais raconter toutes nos courses et tous nos amusements avec exactitude, et il m’est impossible de dire pourquoi mon esprit s’en allait le soir à Venise. Je pourrais bien chercher une bonne raison ; mais il sera plus sincère d’avouer que je ne m’en souviens pas : il y a de cela quinze ou seize ans. »

Nous supposons que le lecteur comprend clairement pourquoi et par quel enchaînement d’idées et de souvenirs les sentiers mystérieux de la forêt de Fontainebleau faisaient revivre dans l’âme de l’écrivain les réminiscences de Venise ; nous supposons aussi que « quinze ans auparavant », c’est-à-dire en 1837, George Sand elle-même s’expliquait parfaitement pourquoi Fontainebleau et Venise vivaient inséparablement en son âme. C’est le souvenir des jours les plus doux et les plus sombres de son amour pour Musset qui en faisait le lien… Bien plus tard encore, en 1872, George Sand consacra de nouveau à la forêt de Fontainebleau quelques pages éloquentes ; c’était une réponse à l’appel adressé aux savants et aux artistes sur la nécessité de conserver intacte cette forêt historique dont le Gouvernement voulait vendre une partie. George Sand éleva aussi la voix contre l’aliénation de cette propriété nationale ; et cela tant au point de vue utilitaire (à cause du dommage qui résulte de la destruction des forêts si peu nombreuses en France) qu’au point de vue esthétique, pour ne pas priver le peuple, et surtout les enfants, d’un de ces coins de « nature » que l’on fait disparaître de plus en plus et que l’on relègue toujours plus loin des endroits habités ; cependant c’est la seule source de poésie, d’observation, de contemplation pour bien des enfants des villes, c’est un élément indispensable à leur éducation[39].

La plupart des biographes et des critiques racontent avec beaucoup de détails le voyage à Fontainebleau, en se basant sur ce que l’on trouve dans Elle et Lui, Lui et Elle et dans la Confession. Nous ne les imiterons pas. Bien plus, nous ne pouvons partager complètement l’opinion de Mme Arvède Barine, qui prend ici pour guide une lettre postérieure de George Sand à Mme d’Agoult, lettre écrite à propos de la publication de la Confession d’un enfant du siècle, et dans laquelle George Sand dit que c’est avec émotion qu’elle a lu « cette peinture vraie et détaillée d’une intimité malheureuse[40] ». Se basant sur cette lettre, Mme Arvède Barine introduit, notamment en cet endroit de sa biographie de Musset, des fragments de la Confession racontant comment le héros, dès le début de son amour, se comportait déjà étrangement et inégalement avec Brigitte (c’est-à-dire avec George Sand). Il ne pouvait se défaire des habitudes de son ancienne vie de débauche, il tourmentait par sa jalousie rétrospective la pauvre femme aimée. Tantôt il l’adorait à genoux comme une sainte, tantôt il l’outrageait, comme une ignoble courtisane et la traitait grossièrement. Quand parut la Confession d’un enfant du siècle, où l’auteur a pu, grâce au but artistique qu’il poursuivait, disposer et grouper les faits, non dans leur ordre historique, mais conformément à son plan artistique (chose à laquelle il avait parfaitement droit), George Sand fut satisfaite de la manière dont il avait traité tout ce qui s’était passé, elle en reconnut l’exactitude. C’est ce qu’elle écrivit en 1836 à Mme d’Agoult. Musset avait donc dit la vérité sur lui et sur elle. Mais il importe de savoir à quel temps s’applique cette vérité, à l’automne de 1833 ou bien à une époque postérieure ? À propos de l’automne de 1833, il serait plus juste de citer d’autres paroles authentiques de George Sand tirées d’une lettre qu’elle écrivit à Sainte-Beuve le 21 septembre 1833, paroles du reste rapportées aussi par Mme Arvède Barine elle-même :

«… Moi, j’ai été malade, mais je suis bien. Et puis, je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m’attache davantage à lui ; chaque jour je vois s’effacer en lui les petites choses qui me faisaient souffrir ; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j’admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu’il est, il est bon enfant, et son intimité m’est aussi douce que sa préférence m’a été précieuse[41]… »

Une lettre de la fin de septembre, également citée par Arvède Barine, confirme encore davantage cette impression de bonheur et de paix descendue dans l’âme agitée de l’auteur de Lélia. De tristesse et de désaccords, il n’y a pas encore trace.

Mais hélas, ils arrivèrent bientôt, et cela presque dès le commencement du voyage en Italie, que Musset et George Sand entreprirent dans le courant de décembre de la même année. L’un et l’autre tenaient à s’éloigner du bruit de Paris, des amis et des parents, et à vivre seuls en pleine liberté, au milieu d’une nature merveilleuse et des monuments de l’art.

M. Dudevant n’avait, en apparence, opposé aucun empêchement au voyage de sa femme ; la petite Solange restait auprès de son père, à Nohant ; George Sand avait confié temporairement Maurice, pour les fêtes de Noël, à ses deux aïeules : Mme Dupin, et la belle-mère de son mari, la baronne Dudevant, et vers la mi-décembre[42] Musset et George Sand quittèrent Paris. Ils passèrent par Marseille et Gênes, Livourne et Pise, et se rendirent à Florence, d’où ils allèrent à Venise par Ferrare et Bologne. Remarquons bien cet itinéraire, uniquement pour ne pas tomber dans l’erreur de Messieurs les biographes qui aiment à prendre les romans comme documents et ont pu faire ainsi se promener Musset et George Sand, à la suite de Fauvel et d’Olympe, ou de Laurent et de Thérèse, à la Spezzia et à Naples, où il n’ont jamais mis les pieds. Du reste, Lindau, qui reproduit toujours servilement Paul de Musset, s’éloigne tout à coup de son original en parlant du départ, et au lieu de la soirée brumeuse et des mauvais présages de toutes sortes[43] qui accompagnèrent ce départ dans le récit du frère, il nous dit qu’il s’est effectué dans la joie « par une gaie journée ensoleillée du mois d’octobre » (?!)

George Sand écrivit à son fils de Marseille, le 18 décembre, sa première lettre, dans laquelle elle lui dit qu’ils ont jusque-là voyagé sans relâche[44]. À Marseille, ils restèrent jusqu’au 22, d’où il partirent pour Gênes. L’album de voyage de Musset renferme quelques dessins très curieux représentant George Sand dans des attitudes toutes différentes : fumant tranquillement sa cigarette sur le tillac, tandis que Musset a l’air penaud d’un homme qui souffre du mal de mer ; ailleurs Musset représente sa compagne en costume de voyage, achetant un bibelot dans une boutique de bric-à-brac, puis en toilette d’appartement, encore plus loin costumée en Turque et fumant la chibouque ; ou encore souriante, un éventail à la main. Sur le bateau du Rhône, les jeunes gens rencontrèrent Beyle (Stendhal, l’auteur de Rouge et Noir), et, à ce qu’il semble, ils passèrent gaiement le temps avec lui, quoique George Sand ne partageât guère ses goûts ni ses idées. Le voyage commençait très agréablement.

À Gènes, les deux voyageurs se mirent, sans se lasser, à visiter les palais et les musées, admirant en vrais artistes toutes les merveilles d’art disséminées avec tant de profusion dans cette charmante ville. De Gènes ils se rendirent à Florence par Livourne.

À Florence commencèrent à s’élever entre eux les premières discordes, d’abord passagères, mais elles prirent bientôt un caractère menaçant et démontrèrent aux deux amoureux, si heureux naguère, qu’ils étaient deux individualités différentes, ce qui est le symptôme le plus vrai et le plus fatal d’une rupture menaçante et… du commencement de la fin. Ils étaient cependant encore parfaitement heureux, mais il y avait déjà des nuages à l’horizon, et les biographes de Musset (les deux meilleurs, du moins : Arvède Barine et Lindau) sont obligés de reconnaître que la cause de ces premiers malentendus était due à Musset lui-même. C’est ici qu’il faut rapporter la page de la Confession que cite Mme Barine, en parlant de la course à Fontainebleau. Un passé trop orageux avait laissé en Musset des traces ineffaçables ; il avait éprouvé par lui-même ce qu’il avait déjà si souvent pris pour sujet de ses poèmes et de ses drames comme par exemple de : la Coupe et les lèvres. La vie de débauche qu’il avait auparavant menée le rendait incapable d’un amour candide, confiant, plein d’estime et d’amitié ; elle avait empoisonné à jamais dans son âme la source du pur dévouement et de la foi, et l’avait souillée. Vainement essayait-il d’oublier le passé, de croire à une femme fidèle, de l’aimer avec respect, « saintement ». Des souvenirs affreux, hideux, d’amères expériences ne lui faisaient voir en elle que la source de grossières jouissances et de tromperies plus grossières encore. Et la fantaisie sans frein, cette faculté de s’adonner à toute idée à peine née dans l’imagination, faisait de tout soupçon une réalité, et pouvait faire succéder tout à coup aux minutes les plus heureuses des moments où il regardait son amante comme la dernière des femmes, et il était capable de la haïr sur les soupçons les plus honteux et les plus invraisemblables pour la porter ensuite au plus haut des cieux et l’adorer comme une divinité.

George Sand ne comprenait pas ces perpétuels changements. Elle aimait autrement. Douée d’un tempérament passionné, elle avait pourtant l’âme calme et bien pondérée. Elle ne savait point aimer sans croire et sans voir dans le bien-aimé le meilleur des hommes. Elle joignait à cela une bonté toute miséricordieuse, une grande patience, et aussi longtemps qu’elle ne vit dans les emportements de Musset que les défauts et les excès d’une poétique nature passionnée, elle n’y fit aucune attention. Mais le jour où elle vit enfin qu’ils étaient gens différents, qu’ils envisageaient les choses tout différemment, qu’ils les comprenaient autrement, qu’elle eut cessé de croire à Musset, l’éloignement et le refroidissement commencèrent à travailler imperceptiblement et inconsciemment son âme. Les relations entre les deux amants restèrent passionnées comme par le passé, mais leurs âmes ne vibraient plus à l’unisson. De là la tragédie qui s’ensuivit, de là la durée de cette tragédie, qui n’arriva pas de sitôt à son épilogue. Leur amour, de chaîne de roses qu’il était, devint une chaîne de fer, une chaîne meurtrissante, mais elle leur était si chère, que tous deux de longtemps encore ne purent la briser. Ils différaient tellement par leurs convictions, leurs goûts, leurs habitudes ! Au moment de leur liaison, Musset et George Sand n’avaient fait attention qu’aux grandes lignes poétiques de leur caractère et de leur âme, par lesquelles ils se ressemblaient, avec le temps ils commencèrent à se convaincre que leurs habitudes, leur genre de vie étaient tout différents et ne pouvaient point s’accorder. On peut s’étonner qu’ils ne s’en soient pas aperçus plus tôt. Voici ce que nous dit de Musset l’un de ses amis mondains, le comte d’Alton-Shee : « Avec les hommes, il parlait peu et riait volontiers de l’esprit des autres. Aux femmes il réservait toutes les grâces et tous les charmes de sa coquetterie ; près d’elles il était gai, amusant, éloquent, moqueur, dessinant une caricature, composant un sonnet, écoutant la musique avec délices, jouant des charades improvisées, ayant comme elles l’horreur de la politique et des sujets sérieux. » George Sand, tout au contraire, ne pouvait souffrir la causerie pour la causerie même, elle avouait volontiers qu’elle préférait la conversation des hommes à celle des femmes, celles-ci la fatiguant par leur vain bavardage et leurs coq-à-l’âne. Elle aimait à causer et à jouer avec des enfants, elle s’entendait à les faire rire en riant elle-même, mais elle manquait complètement d’esprit dans les conversations de salon. Quand on causait devant elle de choses qui lui étaient peu connues ou qui n’avaient pour elle aucun intérêt, elle se taisait. Mais aussitôt qu’il était question de quelque chose qui lui tenait au cœur, elle prenait une vive part à la conversation, discutait, exigeait qu’on lui prouvât ce qui l’avait frappée ou l’avait touchée au vif. Nous avons déjà cité le passage de la cinquième partie (vol. IV, p. 149) de l’Histoire de ma Vie où elle nous dit quelles questions religieuses, politiques et sociales l’avaient remuée si profondément à la veille d’écrire Lélia : « Mais il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles qui nous frappent à l’état d’individu. Elle a pris tant de place dans mes réflexions, elle a eu tant d’empire sur ma vie, jusqu’à venir empoisonner mes phrases de pur bonheur personnel, que je dois bien la dire aussi…[45] » etc.

Et Musset dit dans sa célèbre dédicace à Alexandre Tatett :

    D’ailleurs, il n’est pas dans mes prétentions
    D’être l’homme du siècle et de ses passions.
    Si mon siècle se trompe, il ne m’importe guère :
    Tant mieux s’il a raison, et tant pis s’il a tort ;
    Pourvu qu’on dorme encore au milieu du tapage,
    C’est tout ce qu’il me faut et je ne crains pas l’âge
    Où les opinions deviennent un remords.

Si les lignes de cette dédicace qui viennent après celles-ci font tant d’honneur à la libre pensée de Musset, à sa tolérance en matière de religions et de nationalités, à son mépris pour ce que l’on est convenu d’appeler « patriotisme », et nous le montrent comme un homme plaçant l’humanité au-dessus de la nationalité — les lignes citées témoignent au moins de son inertie et de son indifférence envers les questions qui ont agité ou agitent encore les plus grands esprits de notre siècle.

Tout en prenant entièrement à cœur les grandes causes générales, George Sand était en même temps un écrivain de vocation par toutes les tendances de sa nature. Son art, elle l’aimait plus que tout au monde ; son travail, elle le regardait comme le premier des devoirs, sinon comme la chose qui, dans sa vie, primait toutes les autres ; elle travaillait comme les vrais artistes : partout et toujours, dans la joie comme dans la tristesse, qu’elle aimât ou qu’elle n’aimât point, au foyer comme en voyage. Écrire était pour elle une nécessité, elle ne pouvait vivre sans cela. Plus tard, elle se plaignit parfois de « son travail de forçat », et souvent elle se sentait vivement fatiguée, car son labeur était au-dessus de ses forces. Mais ceci était indispensable, car son travail était presque sa seule ressource. Nous savons, en effet, par son procès avec Dudevant, qu’il ne lui payait presque jamais exactement les misérables 1.500 francs assignés par leur contrat de mariage. Elle voulait, en outre, vivre de sa plume sans dépendre de son mari et sans faire de dettes. Il lui fallait travailler d’arrache-pied, rien que pour pouvoir, après avoir vécu six mois à Nohant, passer les six autres mois de l’année à Paris avec sa petite fille. Ce n’était qu’à condition d’un labeur sans relâche qu’elle échappait à la pauvreté et qu’elle n’avait pas à se refuser les plus modestes plaisirs. Son voyage en Italie entraîna de nouvelles dépenses assez considérables. Avant son départ, pour avoir quelques centaines de francs de plus en poche, elle emprunta une certaine somme à Buloz et à Sosthène de La Rochefoucauld, en promettant à Buloz de régler son compte en lui envoyant de la copie à mesure qu’elle écrirait en Italie. En effet, tout en passant ses journées, à Gènes ou à Florence en promenades, et en jouissant de la nature et des arts en compagnie de son bien-aimé, George Sand, le soir, se mettait à sa table de travail, écrivait par vocation et par nécessité, et rien ne pouvait la détourner de son œuvre ; écrire était pour elle une seconde nature.

Musset, lui, écrivait à bâtons rompus, passant parfois des semaines et des mois sans prendre une plume : son amour de l’art était celui d’un dilettante. Des désaccords ne tardèrent pas non plus à s’élever sur ce terrain. Musset ne voulait travailler qu’à ses heures, mais était toujours prêt à courir les rues le soir et à s’amuser. George Sand, tout entière à son travail, ne pouvait ni ne voulait l’accompagner[46]. Elle n’admettait pas comme possible qu’il pût s’élever entre eux des désaccords pour la seule raison qu’elle se voyait obligée de travailler et qu’il lui fallait, à lui, des spectacles ou des piqueniques, car elle comprenait ses relations avec Musset comme quelque chose de beaucoup plus sérieux. Les discordes arrivèrent cependant.

Déjà, à Florence, les premières discussions s’étaient manifestées. George Sand s’était aperçue, avec horreur, que son amour n’avait non seulement aucune influence bienfaisante sur les habitudes et le genre de vie de Musset, mais ne le retenait pas même de la trahir de la manière la plus grossière. Deux fois en sa vie elle avait déjà éprouvé le dégoût de semblables trahisons : pendant son mariage avec Dudevant, et, plus tard, lorsque Jules Sandeau ne s’était point gêné pour la tromper avec une blanchisseuse. Musset l’aimait comme auparavant, mais, au point de vue masculin de Musset, cet amour ne l’empêchait pas de courir les aventures. George Sand, qui l’aimait tendrement de son côté, était prête à les lui pardonner. Seulement la sainteté, la pureté du sentiment avait été violée, ce qui l’offensait et la blessait profondément. Le fait même qu’elle eut à pardonner fut, selon nous, et à en juger d’après sa nature, le coup mortel porté à son amour. Il lui fallait adorer l’être aimé, ne trouver en lui aucun défaut, être subjuguée par son charme. C’est alors qu’elle aimait en effet passionnément, de toute son âme, non dans le sens vulgaire de ce mot, mais en ce sens que toutes les forces de son âme, que toutes ses facultés : esprit, volonté, imagination, sentiment, tout appartenait au bien-aimé. Lorsqu’elle commença à pardonner, à « fermer les yeux » sur les défauts et sur le manque d’entente, elle aimait déjà autrement. Peut-être aimait-elle mieux alors, dans le sens chrétien de l’amour, avec cette nuance de pardon général, cette sollicitude infinie et cette bonté maternelle dont elle raffolait toujours ; ce sentiment d’amour était peut-être plus conscient, mais il ne l’envahissait plus comme auparavant, ne la remplissait plus du bonheur de l’amour inconscient, le seul vrai qui puisse exister. D’abord elle avait aimé pour elle, maintenant elle aimait pour lui. Ce n’était plus cela, et tous deux, semble-t-il, avaient déjà commencé à le sentir.

Dès l’arrivée à Venise se déroule pour George Sand toute une série d’épreuves, de chagrins et de soucis. À peine installée à l’hôtel Danieli, étant déjà indisposée à partir de Gênes, et pouvant à peine se tenir sur ses jambes à Pise et à Florence, elle tomba tout à fait malade et dut garder le lit pendant deux semaines entières[47].

Elle n’était pas encore complètement rétablie qu’elle se remettait à bûcher pour rattraper le temps perdu, lorsqu’une circonstance inattendue vint la mettre dans la nécessité absolue de travailler encore davantage. M. Plauchut nous a raconté, d’après ce que lui avait dit Buloz[48], que Musset, pendant son séjour à Venise avait été entraîné dans un brelan où il avait perdu dix mille francs. L’imprudent joueur ne pouvait et n’aurait jamais pu payer cette dette d’honneur, il lui fallait choisir entre le suicide ou le déshonneur. George Sand n’hésita pas un instant. Elle écrivit aussitôt au directeur de la Revue, en le priant de lui avancer cet argent. Buloz, sincèrement bien disposé pour son collaborateur, envoya la somme par retour du courrier, sans autre condition que celle d’être remboursé en manuscrit. George Sand se mit à l’œuvre et expédia l’un après l’autre, de Venise à Paris, plusieurs romans, entre autres deux de ses œuvres les plus charmantes, André et Teverino[49] « Je fus tellement touché de l’énergie de George, m’a dit Buloz, — il ne l’appelait jamais autrement, ajoute M. Plauchut, — émerveillé de la valeur littéraire de ces romans que je ne voulus jamais qu’elle payât sa dette… » Nous laisserons ici à Buloz la responsabilité de son désintéressement, car par les lettres inédites de George Sand à Boucoiran, son ami et factotum, nous voyons qu’elle travaillait, au contraire, presque au delà de ses forces, ne sachant comment se tirer d’affaire pour envoyer à temps le nombre de feuilles d’impression que Buloz réclamait[50], qu’elle demandait constamment à Boucoiran de prier Buloz de ne pas être si pressant, de lui donner du temps. Enfin, dans une de ses lettres elle lui demande de lui envoyer l’argent de son travail, sans quoi elle ne pourrait payer le docteur ni le pharmacien, ni son retour en France. Dans ses lettres du 4 et 5 février[51] George Sand prie Boucoiran de tâcher de s’arranger, en tout cas, avec un autre éditeur, Dupuy, pour une nouvelle édition à faire de ses œuvres publiées jusque-là. Elle ne cesse de faire des démarches pour mettre ses comptes en ordre et payer ses dettes. Elle expédie même d’avance ses conditions pour le cas où Dupuy consentirait à faire un contrat. MM. Plauchut et Ulbach assurent que la famille de Musset n’ignorait pas alors et n’ignore pas aujourd’hui cet épisode — chose d’autant plus honteuse, que plus tard le frère du poète ne se gêna nullement pour propager sur George Sand les plus vilaines calomnies. Quoi qu’il en soit, cette « pédante » qui écrivait sans relâche pendant des nuits entières, et cette « bonne ménagère, qui dressait ses comptes chaque soir », sauva l’insouciant poète[52]. Par là elle avait dû contracter une nouvelle dette envers Buloz et travailler deux ou trois fois plus qu’elle ne l’avait fait auparavant. Un peu plus tard, le 16 mars, elle écrit à son frère Hippolyte Châtiron : « L’amour du travail sauve de tout. Je bénis ma grand’mère qui m’a forcée d’en prendre l’habitude. Cette habitude est devenue une faculté et cette faculté, un besoin. J’en suis arrivée à travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais en moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup d’argent et me prend beaucoup de temps, que j’emploierais, si je n’avais rien à faire, à avoir le spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je n’avais pas envie d’écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je regrette même que mes affaires d’argent me forcent de faire toujours sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d’y faire rien rentrer. J’aspire à avoir une année tout entière de solitude et de liberté complète, afin de m’entasser dans la tête tous les chefs-d’œuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m’en promets un grand plaisir et j’envie ceux qui peuvent s’en donner à discrétion. Mais, moi quand j’ai barbouillé du papier à la tâche, je n’ai plus de faculté que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la place Saint-Marc, en écorchant l’italien avec mes amis de Venise. C’est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t’y transporter d’un coup de baguette et jouir de ton étonnement[53]… »

Mais nous anticipons un peu sur les événements. À la fin de janvier George Sand était de nouveau tombée malade et avait dû rester quelques jours au lit. Elle écrit à Boucoiran, le 4 février, à la suite des questions d’affaires dont il a été parlé plus haut : « Je viens encore d’être malade cinq jours d’une dysenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule d’ennemis qui se réjouiraient en disant : « Ils ont été en Italie pour s’amuser et ils ont le choléra ! quel plaisir pour nous ! ils sont malades ! » Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n’en soufflez mot. Il n’est pas dans un état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et souffroter une personne qu’on aime et qui est ordinairement si bonne et si gaie. J’ai donc le cœur aussi barbouillé que l’estomac. Par-dessus le marché M. Buloz fait le Cassandre et le gouverneur avec moi ce qui ne m’amuse guère[54]. » George Sand était alors très inquiétée aussi de ne recevoir aucune nouvelle de son fils Maurice et de ne pas savoir s’il était bien portant, elle s’inquiétait également de sa fille, qu’en son absence, son mari voulait mettre en pension. George Sand tâchait de s’y opposer par l’intermédiaire de son frère Hippolyte et de Boucoiran ; elle songea même à abréger son voyage et à retourner au plus vite à Paris. Mais elle ne pouvait quitter Venise : elle n’avait pas la somme nécessaire pour partir ; d’autant plus que l’argent que devait lui envoyer Salmon, le banquier de son mari, ne lui arrivait pas à la suite de quelque imbroglio ou de quelque retard. Il fallait donc travailler coûte que coûte, et le plus possible. Et avec tout cela, il n’y avait plus entre elle et Musset l’harmonie des beaux jours. Jusqu’à sa maladie, il avait passé son temps à Venise comme il l’avait fait à Florence ; les scènes orageuses devenaient plus fréquentes, alternant avec des trêves passionnées. « Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu’à la mort, et il n’était pas accouru un quart d’heure après demander son pardon[55]. »

Mais bientôt George Sand eut à oublier tous ses chagrins et soucis pour un autre souci plus important encore ! La maladie de Musset que George Sand mentionnait comme légère dans sa lettre du 4 février prit le caractère le plus sérieux, et le poète fut bientôt à l’article de la mort.

Le 5 février, elle écrit à Boucoiran : « Je viens d’annoncer à Buloz l’état d’Alfred qui est fort alarmant ce soir, et en même temps je lui démontre qu’il me faut absolument de l’argent pour payer les frais d’une maladie qui sera sérieuse et pour retourner en France. Comme au bout du compte, c’est un assez bon diable et qu’il a de l’attachement pour Alfred, je crois qu’il comprendra ce que notre position a de triste et qu’il n’hésitera plus… Voyez-le à cet égard… » Ensuite, après les explications que nous avons déjà données relativement aux pourparlers à engager avec Dupuy, aux comptes à régler avec Buloz et à tous ses intérêts matériels, elle ajoute :

« Adieu, mon ami, je vous écrirai dans quelques jours, je suis rongée d’inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir. Embrassez mon fils pour moi. Mes pauvres enfants, vous reverrai-je jamais ? Gardez un silence absolu sur la maladie d’Alfred à cause de sa mère qui l’apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin. Recommandez à Buloz de n’en pas parler et à Dupuy aussi. »

Le 8 février, elle écrit :

« Mon enfant, je suis toujours bien à plaindre. Il est réellement en danger et les médecins me disent : poco a sperare, poco a disperare, c’est-à-dire que la maladie suit son cours sans trop de mauvais symptômes alarmants. Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris, que le délire est affreux et continuel. Aujourd’hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. La raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d’une frénésie telle que malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu, quel spectacle ! Il a failli m’étrangler en m’embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine, et d’autres encore peut-être, car il n’y aura pas à se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si horribles crises ? Suis-je assez malheureuse et vous qui connaissez ma vie, en connaissez-vous beaucoup de pires.

« Heureusement j’ai trouvé enfin un jeune médecin, excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d’un très bon effet. »

« P.-S. : Gardez toujours un silence absolu sur la maladie d’Alfred[56], et recommandez le même à Buloz. Embrassez mon fils pour moi. Pauvre enfant ! le reverrai-je ? »

Le jeune docteur dont George Sand fait mention dans cette lettre était Pietro Pagello à qui il était réservé de jouer un grand rôle dans la vie de George Sand et de Musset, et qui durant cinquante ans[57], sut garder le silence avec une réserve admirable, sans jamais répondre un seul mot à tout ce qui fut dit ou écrit sur son compte dans la presse italienne ou française (quoiqu’il lût tout). Ce ne fut qu’à la suite d’instances réitérées que, comme malgré lui, il raconta enfin, de son côté, en 1887, avec une modestie qui lui fait honneur, les événements de l’année 1834. Et nous nous empressons de dire qu’entre tous ceux qui ont parlé du drame de Venise, la palme revient, sans contredit, à Pagello pour la simplicité, la sobre véracité, la délicatesse dont il a fait preuve dans ses lettres et dans son récit oral, transmis, d’après ses propres paroles, par le docteur Garibaldi-Locatelli. Nous sommes en possession : 1° d’une copie de la lettre du docteur Pagello au professeur Moreni (écrivain italien, qui se proposait aussi d’écrire une biographie de George Sand), lettre dictée, par suite d’une paralysie du doigt, au fils de son vieil ami, le docteur Garibaldi Locatelli ; 2° d’une lettre de Pagello au rédacteur du journal Provincia di Belluno, publiée également dans le journal Adriatico, à propos d’une poésie de Pagello, Serenata, imprimée dans le même journal et dédiée à George Sand ; 3° d’une autre lettre de lui au Corriere della sera (avec une notice du rédacteur de ce journal[58]), et enfin, 4° d’une lettre du docteur Garibaldi Locatelli à Ercole Moreni, lettre complétant la première par des renseignements puisés dans les récits oraux de Pagello. Ajoutons que ce dernier possédait de George Sand, trois lettres qu’il ne voulait publier qu’après sa mort, gardant saintement la parole qu’il s’était donnée à lui-même[59]. Mais avant de parler, de la maladie de Musset, en nous appuyant sur ces documents, nous nous arrêterons sur ce qui en a été dit dans les biographies ou les quasi-biographies du poète, et particulièrement sur ce qu’en dit Paul Lindau. Cet écrivain qui, comme nous le savons déjà, voit tout par les yeux du frère de Musset, accepte, comme vérité d’évangile, les scènes connues de Lui et Elle, où le malade, Edouard de Falconey, grâce aux ombres projetées sur le paravent et à un seul verre laissé sur la table, apprend la trahison d’Olympe. Se basant là-dessus dans sa biographie de Musset, Lindau nous donne le récit de cette scène révoltante et invraisemblable. Il dit à cette occasion : « La Sand reconnut plus tard que Musset était dans le vrai ; mais, en public, elle persista à affirmer que ce qui était arrivé en réalité n’était qu’une suggestion diabolique de la brûlante fantaisie d’un malade en délire… » Lindau accuse ensuite George Sand d’avoir su, dans les Lettres d’un voyageur, mêler avec un talent remarquable, la vérité à la fiction (Wahrheit und Dichtung) et d’avoir si bien teinté de vague son récit, qu’il n’est plus possible de démêler les vraies couleurs, et que l’on peut, à volonté, conclure qu’au nombre des hallucinations du malade, il faut ranger la scène où figurent le paravent et le verre sur la table. Mais dans Elle et Lui, George Sand, selon Lindau, s’exprime déjà d’une manière « plus décisive encore ; il ne lui suffit plus de laisser au lecteur le choix de croire si son infidélité envers Musset était un mensonge ou non, elle voulait affirmer cela et empêcher le lecteur d’admettre qu’il en fût autrement. Dans Elle et Lui, elle déclare catégoriquement que Musset, dans le délire de la fièvre, s’était mis dans la tête qu’elle le trompait. »

Lindau ajoute, après avoir cité les paroles du délire de Laurent dans Elle et Lui : « Elle seule a le droit de me tuer, disait-il, je lui ai fait tant de mal. Elle me hait, qu’elle se venge. Ne la vois-je pas à toute heure sur le pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant ? Allons, Thérèse, venez donc, j’ai soif, versez-moi le poison… » — C’est là le tableau du moment décisif — dit Lindau, qui a le plus révolté les amis de Musset et qui les a obligés à répondre à George Sand. Si elle eût le moindre soupçon que Paul de Musset fût en possession de la communication de cette scène, dictée par Alfred à son frère, elle se serait certainement tue là-dessus. Elle eût renoncé à se défendre de l’accusation d’avoir au moins contribué, en partie, au triste sort de Musset, et cela d’autant plus que la plupart, toujours enclins à justifier une jolie femme, se seraient déclarés contre le poète ; elle n’eût pas provoqué cette riposte foudroyante (niederschmetternde) qui allait sortir de la plume de Paul de Musset. Celui-ci entra effectivement en scène et mit à nu toute l’horrible vérité. Quelques semaines avant sa mort, Alfred dicta à son frère un compte rendu détaillé de cette scène, communication si pleine et si exacte que toute tentative d’ébranler cette exactitude devait d’avance échouer, elle était si persuasive que ni George Sand, ni ses amis n’osèrent jamais essayer de le faire. Cette communication faite par Alfred de Musset, son frère l’a insérée littéralement dans son ouvrage. Comme il rapporte de la manière la plus exacte (die zuverlæssigste Kunde giebt) cette communication restée secrète jusque-là, en reproduisant les paroles mêmes de celui qui avait été en jeu dans l’affaire, je me fais ici un devoir de reproduire aussi littéralement cette communication. Je me bornerai à faire remarquer que ma traduction est tout à fait exacte, en reconnaissant cependant que j’ai changé les pseudonymes (c’est-à-dire les noms des héros du roman) en leurs vrais noms… »

Après quelques mots sur la beauté physique et la pauvreté d’esprit du docteur Pagello, Lindau met ensuite dans la bouche d’Alfred de Musset lui-même, le fameux récit d’Édouard de Falconey, sur la scène de trahison. Nous ne nous arrêterons pas ici à réfuter les inexactitudes relatives aux faits rapportée par Lindau, et nous ne dirons pas encore comment et quand George Sand a écrit son roman, comment a agi Paul de Musset, comment George Sand lui a répondu dans sa préface de Jean de la Roche, et comment elle et ses amis ont non seulement « osé » faire une tentative de mettre en doute la véracité de la calomnie de Paul de Musset, mais ont pris toutes les mesures pour imprimer la correspondance authentique de Musset et de George Sand, qui suffit à réfuter toutes ces fables[60]. Le lecteur trouvera tout cela un peu plus loin, lorsqu’il sera question de toutes les œuvres littéraires se rapportant à ce sujet. Nous nous contenterons, pour le moment, d’examiner le côté psychologique de cette affirmation de Lindau.

Nous n’oserions jamais prendre sur nous de démentir le fait, ni (comme le font Lindau et d’autres biographes de Musset), d’affirmer qu’il ait eu lieu et qu’il se soit ainsi passé. Il nous semble que trois personnes seules seraient ici en droit d’affirmer ou de nier : Musset, George Sand ou Pagello. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que pareil fait n’a pu avoir lieu, non parce que George Sand n’aurait pu devenir infidèle à Musset dans le sens grossier du mot ; nous savons parfaitement, que Pagello fut, plus tard, l’heureux rival de Musset, mais nous sommes aussi intimement convaincus, qu’une scène si basse, si impudente, si sotte n’a pu avoir lieu dans la chambre d’un moribond. Comme Niecks, biographe de Chopin, le fait judicieusement remarquer, « Paul de Musset ne peut être absous du reproche d’exagération — nous savons de quel nom Arvède Barine appelle cette « exagération » de Paul de Musset — et que, s’il fallait choisir entre les deux versions, celle de George Sand, appelant délire la scène des ombres, est certainement plus digne de foi que celle de Paul de Musset, qui l’appelle vérité ». Mais ce qui nous porte le plus à ne pas croire à cette scène, c’est que Musset, le Musset qui a écrit la Confession d’un enfant du siècle, les Nuits, la Quenouille de Barberine, Il ne faut jurer de rien, n’a jamais pu dire rien de semblable à qui que ce fût, pas même à son frère, pas même à lui-même, en écrivant son journal. Comment ? Ce gentilhomme, ce grand seigneur, cette nature délicate, cette âme si finement sensitive, aurait pu raconter, ne fût-ce qu’en allusion, pareille ignominie, pareille dépravation, pareille chute de la femme naguère aimée ? Et nous persistions, après cela, à l’appeler délicat, distingué et gentleman ? Mais cet ignoble bavardage n’aurait jamais pu sortir de sa bouche. Et l’on voudrait nous faire croire qu’il commît cette indiscrétion de parti pris, afin de se venger, afin de dévoiler quelque chose ? Et à qui voudrait-on attribuer une action aussi basse, aussi mesquine ? À notre poète bien-aimé, à l’un de nos rares élus, à ce raffiné, tant au-dessus de la tourbe grossière ! Non, quoi qu’il ait pu souffrir, quelques aveux que George Sand ait pu faire plus tard, nous ne croyons pas, nous nous refusons à croire que Musset ait pu agir si vilainement. Nous rejetons donc tout le poids de cette communication sur le compte de ses zélés biographes, et disons ce qui a été plus d’une fois dit de Musset : Quoi qu’il ait souffert, jamais pendant sa vie il n’a prononcé un mot pour accuser George Sand ; jusqu’au moment suprême, il a su rester le gentilhomme correct envers la femme naguère aimée, il est resté tel que l’ont connu tous ses amis et tous les objets de son amour. Et c’est pour cela que nous nous permettons de nier l’authenticité de la prétendue communication.

Une fois que George Sand, Musset et Pagello ne disent eux-mêmes rien de semblable, pourquoi croirions-nous à cette ignoble histoire ? Qui nous ferait croire à sa réalité ? Laissons donc ce grossier récit à la responsabilité des officieux amis de Musset et oublions bien vite qu’ils ont voulu le mêler à la propagation de cette légende odieuse et psychologiquement incroyable[61]. Mettant au rancart tous ces potins, passons plutôt au sobre récit et aux lettres si simples de Pagello, qui respirent la véracité.

« … Je ne me rappelle ni le jour, ni l’heure, mais je sais qu’on m’a d’abord engagé à venir, non pour Alfred de Musset, mais pour faire une saignée à George Sand… ce fut dans les premiers jours de mars 1834[62]… » — Ainsi commence son récit sur le docteur Pagello[63]

« George Sand souffrait de violents maux de tête dont elle ne fut sauvée que grâce aux saignées[64], — ajoute, d’après les paroles de Pagello, le docteur Garibaldi-Locatelli. — Dans un de ces accès névralgiques, le docteur Pagello fut appelé pour faire une saignée, ce qu’il fit avec succès avant très bonne vue et le toucher très fin. Mme Sand produisit sur lui une impression qui le charma tout particulièrement par l’expression de sa physionomie intelligente, de ses yeux étonnants (per gli occhi stupendi) ; elle n’avait aucun embonpoint, ses lèvres étaient épaisses et laides, ses dents peu blanches, car elle fumait constamment des cigarettes qu’elle savait faire avec une rapidité étonnante ; à Venise, elle les faisait avec le meilleur tabac turc[65]. »

« Je ne puis me le rappeler positivement, continue le docteur Pagello, mais il me semble qu’avant moi on avait déjà fait venir un autre chirurgien[66] pour George Sand, afin de la saigner, parce qu’elle avait une veine fort difficile (vena difficilissima), et ce fut moi qu’on appela ensuite. Lorsque je saignai George Sand, elle demeurait avec Musset à l’étage supérieur, de l’Hôtel Danieli, où elle occupait une chambre et un petit salon. Quand je fus appelé pour Alfred de Musset, je les trouvai à l’étage au-dessous, avec des fenêtres sur la Riva dei Schiavoni, dans une grande chambre où il y avait un canapé, une cheminée protégée par un paravent, une grande table au milieu, et, à côté, une chambre mi-obscure avec deux lits… »

« Je fis la connaissance de la Sand en février 1834 et voici comment : un domestique de l’hôtel Danieli était accouru m’appeler pour une dame française malade, » — dit le docteur Pagello dans une lettre publiée par le Corriere della sera[67].

« Je m’empressai de me rendre à l’invitation, et je trouvai cette dame avec un foulard rouge sur la tête ; elle était couchée sur un divan, et, à côté du divan, se tenait un jeune homme blond, svelte, grand de taille, qui me dit : « Cette dame souffre d’un violent mal de tête dont une saignée seule peut la guérir. » Après avoir tâté le pouls, qui était agité et intense, j’opérai ma saignée et m’en allai. Je la revis le surlendemain, elle était levée, vint aimablement me recevoir, et me dit qu’elle se sentait bien. Environ une quinzaine de jours plus tard, le même domestique de l’hôtel revint m’appeler en me remettant un billet signé George Sand[68]. Le billet était écrit en mauvais italien, mais assez clairement cependant pour me faire comprendre que le monsieur français (signor francese), que j’avais vu dans la chambre de la dame était très malade, plongé dans un délire continuel, et qu’on me priait, si faire se pouvait, de venir au plus vite en me faisant accompagner d’un autre docteur pour une consultation, car il s’agissait d’un homme doué d’un grand génie poétique et d’un être qu’elle aimait par-dessus tout au monde. J’y courus aussitôt et le docteur Juannini se joignit à moi, jeune homme excellent, mon collègue, adjoint à l’hôpital de Saint-Jean et Paul…

« L’impression que me fit l’extérieur de Musset n’était pas nouvelle pour moi, » — dit Pagello dans sa lettre au professeur Moreni, — « elle resta la même que quinze jours auparavant : figure fine et spirituelle, organisme enclin à la phtisie, ce que l’on voyait à ses mains longues et maigres, au faible développement de sa poitrine, à sa figure tirée et à la rougeur de ses pommettes… »

« D’après notre diagnostic, la maladie consistait en une fièvre nerveuse thyphoïde[69]. La cure fut longue et difficile, par suite surtout de l’état agité du malade, qui fut mourant durant plusieurs jours. Enfin le mal prit une tournure favorable et le malade se rétablit peu à peu[70].

« George Sand durant toute la maladie, le soigna avec l’empressement d’une mère, constamment assise, nuit et jour auprès de son lit, prenant à peine quelques heures de repos, sans se déshabiller et seulement lorsque je la remplaçais[71]… »

Le malade passa ainsi presque dix-sept jours entre la vie et la mort et il fallut encore à peu près autant de temps pour arriver à une guérison complète[72]. Le 7 mars George Sand écrivait à Boucoiran. « Je ne puis pas encore partir, il me faut attendre la guérison entière de mon malade (lettre inédite).

«… Lorsque Musset alla mieux, — écrit Pagello à Moreni, — et qu’il eut quitté le lit, George Sand m’avoua que ses finances étaient tant soit peu embarrassées, et je lui conseillai de quitter cet hôtel trop coûteux. Effectivement, ils allèrent habiter un logement plus modeste de la rue delle Razze, à côté de l’hôtel Danieli.

« C’est de là que partit Musset avec un garçon coiffeur, qui l’accompagna jusqu’à Paris. George Sand ne les suivit que jusqu’à Mestre. C’était environ vingt-quatre jours après le complet rétablissement de Musset…[73]. »

Ce ne fut pas seulement parce que le docteur Pagello avait été subjugué par le charme des « grands yeux noirs », ni parce que George Sand, fatiguée de l’amour orageux et maladif de Musset s’imagina qu’elle avait enfin trouvé cet « amour vrai qui appelle et fuit toujours »[74] qu’elle resta à Venise. Sans aucun doute, la passion simple, entière et sincère du jeune docteur aux cheveux d’or[75], qui avait soigné avec tant de dévouement son ami malade, apparaissait aux yeux de George Sand comme un amour vrai et rare et elle rêvait de trouver enfin le repos et la paix de l’âme. George Sand ne se fût cependant pas séparée de Musset, si la santé du poète n’avait pas rendu cette séparation indispensable et si, enfin, elle avait pu se libérer de ses engagements envers son éditeur et s’acquitter des dettes qu’elle avait contractées à Venise. La santé de Musset exigeait qu’il partît seul, et les affaires de George Sand qu’elle restât loin de Paris. Voici ce qu’elle écrivait à Boucoiran, le 6 avril (cette lettre est insérée, mais toute défigurée dans la Correspondance, t. I, p. 265)[76] :

« … Alfred est parti pour Paris sans moi et je vais rester ici quelques mois encore. Vous savez les motifs de cette séparation. De jour en jour elle devenait plus nécessaire et il lui eût été impossible de faire le voyage avec moi sans s’exposer à une rechute… La poitrine encore délicate lui prescrivait une abstinence complète, mais ses nerfs, toujours irrités, lui rendaient les privations insupportables. Il a fallu mettre ordre à ces dangers et à ces souffrances et nous diviser aussitôt que possible. Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage, et je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de rester que de partir et chaque jour consacré à attendre le retour de sa santé le retardait au lieu de l’accélérer. Il est parti enfin sous la garde d’un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin m’a répondu de sa poitrine en tant qu’il la ménagerait. Je ne suis pas bien tranquille, j’ai le cœur bien déchiré, mais j’ai fait ce que je devais. Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon cœur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir. La manière dont je me suis séparée d’Alfred m’en a donné beaucoup. Il m’a été doux de voir cet homme, si athée en amour, si incapable (à ce qu’il m’a semblé d’abord) de s’attacher à moi sérieusement, devenir bon, affectueux et plus loyal de jour en jour. Si j’ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et surtout de nos âges, j’ai eu encore plus souvent lieu de m’applaudir des autres rapports qui nous attachaient l’un à l’autre. Il y a en lui un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas sur des actions légères. S’il conservera de l’amour pour moi, j’en doute, et je n’en doute pas. C’est-à-dire que ses sens et son caractère le porteront à se distraire avec d’autres femmes, mais son cœur me sera fidèle, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne saura mieux s’en faire entendre. Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien promis l’un à l’autre sous ce rapport, mais nous nous aimerons toujours et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous pourrons passer ensemble. Il m’a promis de m’écrire durant son voyage et après son arrivée. Mais cela ne suffit pas à calmer mes craintes. Je vous prie d’aller le voir. Il arrivera à Paris probablement en même temps que cette lettre-ci. Dites-moi sincèrement dans quel état de santé vous l’aurez trouvé. S’il vous demande la clef de mon appartement et de mes papiers, remettez-lui tout ce qu’il désirera sans exception. Je crois qu’il a des lettres et des effets parmi les miens, plusieurs tableaux et petits meubles qui sont chez moi lui appartiennent. S’il a envie de les faire transporter chez lui dites à mon portier de les laisser passer. »

La fin de cette lettre, imprimée aussi en partie seulement, concerne l’histoire du duel entre Gustave Planche et Capo de Feuillide, et le mécontentement de George Sand à ce sujet.

Musset n’avait pas encore quitté Venise qu’il s’était établi entre lui, George Sand et Pagello des relations fort étranges, enthousiastes, idéalement sublimes. Arvède Barine les appelle « vertige du sublime et de l’impossible ». « Ils imaginèrent, dit-elle, les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient les fantaisies les plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours avide d’expiation, s’immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello s’associait à George Sand pour récompenser par une amitié sainte leur victime volontaire et héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions humaines par la beauté et la pureté de ce lien idéal. George Sand rappelle à Musset dans une lettre de l’été suivant combien tout cela leur avait paru simple : « Je l’aimais comme un père et tu étais notre enfant à tous deux. » Elle lui rappelle aussi leurs impressions solennelles, « lorsque tu lui arrachas à Venise l’aveu de son amour pour moi, et qu’il te jura de me rendre heureuse. Oh ! cette nuit d’enthousiasme, où malgré nous tu joignis nos mains, en nous disant : « Vous vous aimez et vous m’aimez pourtant, vous m’avez sauvé âme et corps. » Ils avaient entraîné l’honnête Pagello qui ignorait jusqu’au mot romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à George Sand : « Il nostro amore per Alfredo. » George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait de joie et d’enthousiasme… » Voilà comment Arvède Barine parle de cette époque de leur vie, et, ici, comme partout ailleurs, nous souscrirons à ses paroles. Nous devons toutefois attirer l’attention sur un côté de la question qui a échappé à Arvède Barine. Tous nos lecteurs se rappellent probablement l’histoire de Jacques, roman qui a été écrit justement au printemps de 1834 ; ils n’auront pas oublié comment ce mari généreux, en apprenant l’amour de sa femme pour un autre, se décide d’abord, pour son bonheur à elle, à la laisser vivre comme elle l’entend, et se résout ensuite non seulement à s’éloigner d’elle, mais à disparaître, en se tuant et en laissant croire que son suicide n’était dû qu’à un accident fortuit, pour épargner tout remords à sa femme. Dans le temps on a beaucoup parlé de Jacques, soit pour, soit contre, car dans aucun des romans de George Sand nous ne trouvons, exprimée d’une manière plus incisive, sa croyance en la liberté et l’irresponsabilité de la passion et à l’injustice qu’il y aurait à vouloir la punir. La manière d’agir si généreuse et noble de Jacques envers sa femme, qu’il aime, mais dont il ne se croit pas en droit de gâter la vie pour la seule raison qu’elle a cessé de l’aimer, stupéfiait les contemporains, comme quelque chose d’inouï et d’impossible. Les uns y virent aussitôt — et c’est juste — de la part de l’auteur une conception large et profonde des questions du sentiment, et sa tendance à démontrer la possibilité de résoudre les drames matrimoniaux sans scènes de jalousie, ni querelles, ni meurtre, ni aucun des moyens humiliants et cruels, si souvent en usage en pareil cas. D’autres, raillant ce suicide, — et c’est juste aussi — faisaient remarquer que si tous les maris bernés par leurs femmes, devaient aller se jeter dans un précipice des Alpes, ou dans une crevasse de glacier, et céder galamment la place à l’amant, ce serait certes là un moyen vraiment trop commode pour les femmes et les amants, mais assez peu d’accord avec la justice et l’équité.

Jacques a fait naître une foule d’imitations dans toutes les littératures de l’Europe. À qui la faute[77] ? Pauline Sax[78]. Comment faire[79] ? sont, cela est hors de doute, des enfants légitimes de Jacques. Quoi qu’il en soit, on n’a jamais attiré l’attention sur le fait que Jacques n’est pas un personnage aussi « inventé » que cela le paraît. George Sand n’avait-elle pas elle-même sous les yeux un exemple de la grandeur magnanime et généreuse d’un homme envers une femme qui s’était mise à en aimer un autre ? Musset ne lui donnait-il pas la preuve de cette douceur, de cette tendresse, de cette abnégation ? Ce même Musset qui lorsqu’elle l’aimait, l’avait tant de fois offensée, outragée, martyrisée par ses soupçons et sa jalousie rétrospective, avait su, tout à coup, accepter, avec une générosité profondément humaine, le refroidissement à son égard de la femme aimée. Au lieu d’écrire sur le drame de Venise tous ces vilains contes bleus, les biographes de Musset eussent bien mieux fait s’ils s’étaient bornés à ce seul mot : Musset fut le prototype de Jacques. Et toutes les têtes se seraient inclinées devant celui qui a su, dans la vie réelle, faire preuve de tant d’idéalisme en perdant son amante : ce qui, même dans un roman, nous semble une pure utopie. C’est là vraiment chose sublime, tout extraordinaire, et Mme Arvède Barine a tort de railler ainsi ces nouveaux rapports entre Musset et George Sand, — Musset nous y apparaît comme un homme au-dessus du commun des mortels par sa manière indépendante et profonde de prendre les choses de sentiment.

Musset parti, l’affreuse tension dans laquelle George Sand avait passé les derniers mois cessa aussitôt de se faire sentir. Elle raconte que ce ne fut qu’après avoir quitté Musset, qu’elle avait accompagné jusqu’à Mestre[80], et en revenant chez elle en gondole, qu’elle sentit cesser cette énergie surnaturelle et cette tension nerveuse qui l’avaient soutenue pendant tout un mois, passé sans sommeil, dans l’agitation et les soucis de tous les moments. Elles l’abandonnèrent et firent place à une prostration complète ; sa vue était « si usée par les veilles qu’elle eut une espèce d’hallucination oculaire, elle voyait tous les objets renversés, et particulièrement les enfilades de ponts des petits canaux, qui se présentaient comme des arcs retournés sur leur base »[81]. Travailler en cet état de surmenage, il ne fallait pas y penser. Sur ce, arriva l’admirable printemps italien. George Sand sentait l’absolue nécessité de se reposer et de reprendre de nouvelles forces. Elle endossa sa chère blouse bleue, prit un bâton et fit avec Pagello un petit voyage dans les Alpes vénitiennes qu’il parcoururent en tous sens jusqu’au Tyrol[82]. Ils faisaient jusqu’à sept ou huit lieues par jour, se reposaient dans les rustiques auberges villageoises, sans craindre ni les ardeurs du soleil, ni le mauvais temps, et George Sand semblait humer par tous les pores de son être les adorables effluves du printemps méridional dans ce sauvage pays montagnard. Elle a su les rendre, en un merveilleux langage enthousiaste et poétique, dans les premières Lettres d’un voyageur. Mme Sand et Pagello ne revinrent à Venise que lorsque les vêtements vinrent à leur manquer et qu’ils furent à court d’argent[83]. « Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche ! » écrit-elle à Boucoiran, ajoutant que dans quelques jours elle repartirait. En effet, peu après, elle alla visiter avec Pagello les îles de l’Archipel Vénitien[84].

« Après le départ de Musset, raconte le docteur Pagello, Mme Sand se transféra à San-Fantino dans un petit logement, séparé par une salle des chambres que j’habitais ; mais au bout d’un mois, elle résolut de déménager pour s’établir près du Ponte di barcaroli dans une ruelle qui conduisait au pont, mais dont je ne me rappelle pas le nom… C’est dans cette maison que George Sand écrivit les Lettres d’un voyageur et le roman de Jacques. »

« Le soir venaient chez nous le peintre Félice Schiavoni, Lazzaro Rebizzo — un mien ami, Génois très cultivé, — le négociant David Weber, et enfin le gentilhomme Fallier. Ces derniers étaient d’ardents chasseurs, avec lesquels je faisais des parties de chasse. Parfois, George Sand se joignait à nous, errant le long des marais de l’Archipel… George Sand était peu connue à Venise comme écrivain et il lui fut très agréable de vivre loin des amateurs de littérature. » Pagello ajoute : « Ni elle ni moi n’avions aucun démêlé avec la police autrichienne », faisant sans doute allusion au fameux incident indécent raconté par George Sand dans l’Histoire de ma Vie. Dans le Corriere della sera, Pagello dit encore : « Lorsque Musset fut parti, George Sand s’établit dans deux petites chambres que j’avais louées pour elle, à sa demande, dans la maison où je demeurais moi-même, car, après payement des comptes de l’hôtel, il lui fallait vivre très économiquement. Elle vécut ainsi à côté de moi, qui avais toujours été économe et pauvre. Après le départ de Musset, Mme Sand se remit à travailler sans relâche. Elle écrivit d’abord les Lettres d’un voyageur, pour lesquelles je lui prêtai mon aide, en riant de m’y voir représenté comme un vieillard portant perruque. Elle écrivit ensuite Jacques. Elle écrivait très vite et sans rature pendant sept ou huit heures et envoyait ainsi à l’imprimerie son travail de premier jet. » Le docteur Pagello raconta oralement la même chose au docteur Garibaldi : « Elle écrivait sans jamais s’arrêter, sans faire aucune rature, et après avoir écrit une page, elle l’envoyait à l’éditeur sans même la relire. » Pagello, lorsqu’elle écrivait les Lettres d’un voyageur, l’aidait en lui fournissant les renseignements locaux. « Il lui convenait de me représenter de manière à ce que je ne fusse pas soupçonné d’être un successeur de Musset : et c’est pour cela qu’elle m’affubla d’une perruque et qu’un lot d’années vint me tomber sur les épaules, » dit Pagello à propos de ces Lettres où effectivement elle le représenta sous la figure d’un vieux médecin, ce que Pagello acceptait de bon cœur et avec indifférence. Mais il n’en était pas de même des proches et des amis du docteur, et surtout de son père, qui ne voyait rien moins que d’un bon œil pareil roman dans la vie de son fils et lui écrivit, à ce propos, une lettre très sévère, pleine des plus vifs reproches.

À l’occasion de cette lettre, racontons un fait curieux, montrant combien s’abusait George Sand, en nous assurant qu’elle était médiocre causeuse, taciturne, peu intéressante en société, qu’elle manquait d’esprit et de ressources, et que ses amis et connaissances, en le confirmant, ne nous disent que la moitié de la vérité. La vérité vraie est que, lorsque George Sand venait à rencontrer une personne qui lui fut sympathique, ou qu’elle voulait charmer ou convaincre sur quoi que ce fût, elle devenait alors entraînante, extraordinairement éloquente, et savait trouver un langage auquel on ne pouvait résister. Et Musset, et Chopin, à qui elle ne plut pas d’abord, tombèrent tous deux sous le charme de leurs entretiens avec elle. Mme de Musset se refusait à laisser partir son fils pour l’Italie, et il s’était déjà presque soumis à la décision de sa mère, quand, un beau soir, on annonça qu’une dame, arrivée en voiture, la priait de vouloir bien descendre pour causer un instant avec elle. Mme de Musset descendit, accompagnée d’un laquais. La dame inconnue — le lecteur a deviné qui c’était — demanda à Mme de Musset de permettre à son fils de partir pour l’Italie, lui promettant de le soigner comme son propre fils. Mme de Musset ne put résister à cette éloquence qui avait trouvé le chemin de son cœur, et Musset partit pour l’Italie[85]. Il en fut de même avec le père de Pagello. Celui-ci, homme d’esprit et très instruit, — (qui demeurait à Castelfranco, dans la province de Treviso) — avait donc écrit à son fils une lettre de vifs reproches. « Alors, dit Pagello, ayant toujours détesté le mensonge, je partis de Venise avec George Sand, pour aller chez mon père. Il me reçut sèchement, mais il accueillit George Sand avec l’hospitalité la plus courtoise (cortese ospitalita) ; et, après avoir causé et discuté littérature française avec elle, il fut tellement subjugué par son éloquence poétique, qu’il pensa évidemment : « Ce déserteur du foyer paternel n’a pas si grand tort ! » Nous passâmes une heure avec lui, et nous nous rendîmes, par Bassano, à la grotte de Parolini… »

Voilà comment George Sand savait, par son éloquence irrésistible, mettre à ses pieds les gens les plus mal disposés à son égard ! Il n’est pas étonnant que Pagello affirme, ce qui se dit rarement de George Sand, savoir que « son plus grand charme était son éloquence magnifique, vraiment brillante, irrésistible ».

Dans le souvenir de Pagello, George Sand, d’ailleurs, est toujours restée comme une femme éminemment douée, propre à tout, aux grandes choses comme aux petites, et jusqu’aux moindres minuties de la vie de tous les jours. Il a raconté au Dr Garibaldi que, « pour George Sand, écrire était une nécessité, mais, qu’en même temps, elle aimait passionnément tous les devoirs d’une ménagère (erra apassionatissima per tutti gli uffici di una massaja) ; elle savait en perfection assaisonner le gibier et le poisson, broder, faire des boîtes en carton, en un mot, c’était une très brave ménagère[86].

Durant sa vie en commun avec Pagello, elle lui broda un canapé et six chaises ; le peintre Lamberto, la trouva, un jour, assise par terre et occupée à clouer la tapisserie de l’une de ces chaises ».

George Sand passa ainsi, après le départ de Musset, une période de calme et de travail, et il semble que dans les premiers temps, elle ait été contente, même heureuse, de son nouveau genre de vie. Venise l’attirait et la retenait par tous ses côtés pittoresques, par ses mœurs, par la vie libre et simple que l’on y menait, par la bonhomie de son aimable peuple, la poésie de ses souvenirs historiques, la douceur de son climat, et la vie à bon marché. Dans l’Histoire de ma Vie et dans ses lettres, elle décrit souvent, en détail, l’existence qu’elle menait à Venise, et dit que, si ses enfants eussent été avec elle, elle n’eût pu se figurer une ville plus agréable ; que, si elle devenait riche, elle achèterait, à l’instant, un de ces vieux palais abandonnés et s’y fixerait avec son fils et sa fille, pour y vivre et y travailler en liberté… George Sand écrivait dans la journée ; elle passait ses soirées à la Piazza San Marco, en y prenant, tasses sur tasses de café noir, persuadée que l’usage du café était absolument nécessaire dans un climat comme celui de Venise ; ou bien elle s’en allait flâner, à pied, par les vieilles rues, ou en gondole, par les canaux et les lagunes.

C’est probablement pendant une de ces promenades que Pagello composa la charmante barcarolle, en dialecte vénitien, reproduite dans le numéro II des Lettres d’un voyageur et servant aussi d’épigraphe — sans indication du nom de l’auteur — au chapitre xviii du Siège de Florence de Guerazzi. La voici :

Coi pensieri malinconici
Non te star a tormentar,
Vien con mi, montemo in gondola,
Andaremo in mezzo al mar… etc., etc.

Dans le même numéro des Lettres d’un voyageur, nous trouvons une autre poésie de Pagello :

Con lei sull’ onda placida
Errai dalla laguna.
Ella gli sguarcli immobili
In te fissara, o luna !
E a che pensava allor ?
Era un morrente palpito ?
Era un nascente amor ?

En général, les amis français de George Sand et de Musset se sont trop évertués à représenter Pagello comme un illettré ; il a écrit quantité de vers et de chansons qui sont chantées jusqu’aujourd’hui par les pêcheurs de sa poétique patrie.

Et cependant Musset, durant le temps que prit son retour à Paris, écrivait à Venise à chaque relais, et ses lettres montrent qu’il connaissait la valeur de celle qu’il abandonnait. Il écrit « qu’il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su l’apprécier quand il la possédait, et pour l’avoir fait beaucoup souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d’auberge, et il est néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu’il savoure les voluptés du sacrifice. Il l’a laissée aux mains d’un homme de cœur qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave garçon ; il l’aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. Elle a beau ne plus être pour l’absent qu’un frère chéri, elle restera toujours l’unique amie…[87] ».

De son côté George Sand écrivait déjà à Musset le 3 avril : « Ne t’inquiète pas de moi. Je suis forte comme un cheval, mais ne me dis pas d’être gaie et tranquille. Cela ne m’arrivera pas de sitôt… Ah ! qui te soignera, et qui soignerais-je ? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrais-je prendre soin désormais ? Comment me passerais-je du bien et du mal que tu me faisais ?… Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu’il te pleure presque autant que moi. » Puis le 15 avril elle lui écrit : « Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puis être heureuse avec la pensée d’avoir perdu ton cœur. Que j’aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe ; que je t’aie inspiré de l’amour ou de l’amitié, que j’aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l’état de mon âme à présent. Je sais que je t’aime, et c’est tout… » C’est le cas de dire : « Quand on est ensemble, tout paraît étroit, lorsqu’on est séparé, tout paraît ennuyeux » ; ce proverbe russe tout trivial qu’il soit, est cependant bien juste. À peine se furent-ils séparés que Musset et George Sand comprirent combien leur était cher cet amour plein de tourments, agité, maladif, qui les avait liés l’un à l’autre, et qui éclata bientôt avec une nouvelle force ! George Sand commença à regretter celui qui l’avait martyrisée, outragée et qu’il lui avait fallu soigner et ménager comme un enfant capricieux, celui qui, après l’avoir maudite, se jetait à genoux pour l’adorer. Son nouvel amour lui apparaissait déjà fade, insipide, ennuyeux. Elle n’y trouvait ni « inspiration » ni tourment, ni passion. « Pagello est un ange de vertu — écrit-elle… Il est si sensible et si bon… Il m’entoure de soins et d’attentions… Pour la première fois de ma vie j’aime sans passion… Eh bien, moi, j’ai besoin de souffrir pour quelqu’un ; j’ai besoin d’employer ce trop d’énergie et de sensibilité qui sont en moi. J’ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, qui s’est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh ! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre ?… »

Musset cependant, continuait à penser qu’il n’était plus qu’un « ami » et tâcha, aussitôt rétabli, de se distraire et de s’amuser ; mais ce fut en vain qu’il se lança de nouveau dans son ancienne vie de débauche, son cœur était resté à Venise. Les lettres de lui, les lettres d’elle devinrent de plus en plus agitées, plus ardentes, quoique tous deux ne parlassent que d’amitié et que George Sand ne doutât pas de son amour pour Pagello. Aussi quand après avoir terminé le travail qu’elle s’était imposé elle reçut de Buloz l’argent qui avait malencontreusement traîné pendant près de deux mois dans les caisses de la poste, George Sand engagea Pagello à la suivre à Paris. Pour le faire, Pagello (raconte le docteur Garibaldi Locatelli) se vit obligé de vendre tout ce qu’il avait de précieux : argenterie de table, vieilles gravures, peintures consistant en paysages, etc.

Pagello dit que, partis de Venise, lui et George Sand firent leur voyage par les lacs de la Lombardie, et que de Milan ils se dirigèrent sur Chamounix, firent l’ascension du Mont-Blanc[88] jusqu’au Grand Glacier, du Montanvers (Monteverde), et de là, en passant par Genève, se rendirent à Paris où ils arrivèrent le 14 août[89].

Lorsque Pagello et George Sand arrivèrent à Paris, les trois héros du drame (ou de « cette farce-bouffe, où je jouai et récitai un rôle !… », comme s’exprime Pagello), se trouvèrent dans une position étrange et fort peu commode. Ce qui avait été idéal, beau, sublime à Venise, semblait à Paris absurde, insensé et même ridicule. Les amis de George Sand accueillirent Pagello par des railleries cachées, et une malveillance peu déguisée. George Sand se dégoûtait de son amour, et le pauvre Pagello sentait beaucoup mieux la difficulté de la situation où il s’était aveuglément jeté que ne le pensent tous les biographes de Musset et George Sand elle-même, car, comme cela se voit dans ses lettres et dans ses récits, Pagello était un homme délicat, sensible, loin d’avoir la grandeur d’âme de Musset dans les questions de sentiments, mais point du tout le « bellâtre », nul et simplet que nous dépeint entre autres, Lindau. Entre lui et George Sand il y eut dès lors tension et gêne.

Sur ces entrefaites, Musset qui avait appris le retour de George Sand, la suppliait de lui accorder une entrevue, pour dire un éternel adieu à leur amour et se résigner ensuite. Cette entrevue fut hélas fatale ! D’abord, ils crurent éprouver tous deux comme un calme et un soulagement et jurèrent qu’il ne leur restait du passé « qu’une sainte amitié ». Sous l’impression de cette entrevue, Musset écrivit le lendemain à George Sand[90]. Sa lettre, — charmante par sa candeur et la pureté du sentiment, — n’était encore qu’une méprise sur lui-même, un vrai mirage, et comme toute illusion ne peut s’éterniser, cette déception aussi ne fut pas de longue durée. Musset et George Sand virent tous deux qu’ils n’avaient pas cessé de s’aimer ; chacun se reprochait d’avoir perdu le bonheur par sa propre faute. La passion de Musset éclata avec une force invincible, il reconnut clairement, une fois de plus, combien George Sand était supérieure à toutes les femmes qu’il avait rencontrées sur son chemin. Son désespoir n’eut plus de bornes, George Sand éprouvait la même chose. Le regret du bonheur perdu, les remords, une tristesse désespérée commencèrent à la ronger à tel point, qu’elle en vint à des pensées de suicide. Plongés dans l’horreur et le chagrin de ne pouvoir réparer tout ce qui s’était passé entre eux, conscients de l’engrenage survenu dans leurs rapports et dans lequel eux tous s’étaient jetés tête baissée, George Sand et Musset s’enfuirent de Paris, l’une à Nohant, l’autre à Bade. Pagello avait promis d’aller à Nohant, et avait même reçu une invitation ad hoc de la part de Dudevant, mais il eut la délicatesse et le bon sens de ne pas profiter de cette invitation, et il resta seul à Paris.

George Sand, arrivée à Nohant, s’abandonna au plus sombre désespoir. La pensée du suicide la tint opiniâtrement sous son pouvoir, et la vue de ses amis : Fleury, Duvernet, Papet, Rollinat, Néraud, et de leurs femmes, loin de la consoler, ne fit qu’envenimer ses plaies et lui prouver quelle distance la séparait de son cher passé et combien l’amitié la plus dévouée est impuissante à donner le bonheur à l’homme tourmenté par un autre sentiment. Elle sentit surtout — ce que l’on sent toujours dans le malheur — l’éternelle solitude de tout être humain. Toutes les lettres imprimées ou inédites de George Sand, datant de cette époque : à Rollinat, Papet, Boucoiran et Néraud et les Lettres d’un voyageur respirent un si sombre désespoir, un si cuisant chagrin, un tel abattement qu’on ne peut douter de sa sincérité lorsqu’elle dit qu’elle devrait en finir au plus vite avec la vie, comme elle le déclare sans ambages à Boucoiran[91]. « La vie m’est odieuse, impossible et je veux en finir absolument avant peu… » La préoccupation de Pagello, qu’elle avait laissé seul à Paris, la tourmentait aussi. Elle supplie Boucoiran d’avoir soin de lui et de sa santé. « Il a peut-être besoin d’argent, mais il n’en acceptera jamais d’une femme, même comme prêt »… écrit-elle au même Boucoiran, le 10 septembre[92]. Il faut donc qu’il arrange cette affaire, mais sans que Pagello sache que l’argent vient d’elle. Elle demande de lui persuader de venir à Nohant, mais elle ne se résout point, on ne sait pourquoi, à lui écrire, tout inquiète qu’elle soit de pas recevoir de lui les lettres qu’il avait promis de lui adresser. Elle va dans sa sollicitude, jusqu’à prier Boucoiran de faire loger dans la chambre voisine de celle de Pagello, une bonne ou la cuisinière Adèle Lacouture, pour qu’il ne fût pas seul s’il tombait malade. Mais Pagello, malgré sa modestie et sa prétendue médiocrité, n’était pas de ces hommes qui permettent à des étrangers, et surtout à des femmes de s’occuper de leur personne. Il ne parvint pas, il est vrai, à accepter avec la générosité de Musset, le refroidissement de George Sand à son égard. Pendant qu’elle était encore à Paris, il lui faisait de violents reproches et se montrait si jaloux qu’il alla jusqu’à décacheter une de ses lettres. Mais quand il comprit que son rôle était fini, il ne permit plus, dans sa fierté, que George Sand se préoccupât de lui et rompit court et net avec elle. Tout ce que disent sur son départ Lindau et Arvède Barine, n’est pas exact. Non seulement Pagello ne fut pas « immédiatement expédié » à Venise, mais il ne rentra même pas de sitôt dans ses foyers. Abandonné par Aurore Dudevant, il se tourna vers la seule maîtresse qui console toujours ses fidèles adorateurs, — la science, et, en elle, il trouva affectivement la consolation qu’il cherchait. Profitant de son séjour à Paris, il se mit sérieusement à suivre les cours de chirurgie dont les différentes branches l’intéressaient particulièrement, et s’enrichit de connaissances qui firent de lui, dans la suite, un des premiers chirurgiens de l’Italie (il se distingua surtout par des opérations de lithotritie). Après avoir terminé ses études, il partit comme il était venu, presque sans le sou. Toute sa vie il a gardé saintement le secret de son amour ; pas une seule fois il ne répondit aux articles écrits sur son compte, et que ne disait-on pas cependant de lui, dans la presse italienne, française ou étrangère ? Ce ne fut qu’en 1881, lorsque M. Barbiera remit au jour sa Serenata qui donna naissance, dans la presse italienne, à toute une littérature sur le voyage de George Sand à Venise, que, sur les instances pressantes de ses amis, Pagello consentit enfin à écrire et à publier dans le Corriere della Serra et dans la Provincia di Belluno, les lettres dont nous avons reproduit quelques fragments.

Revenons à Musset et à George Sand. Pendant qu’elle se tourmentait et se chagrinait à Nohant, Musset était en train de se reposer à Bade. Mais c’est bien en vain que son frère le biographe essaie de nous faire croire que le cœur du poète s’était déjà définitivement calmé. Ses lettres à George Sand nous disent le contraire ; malheureusement tout ce qui subsiste de leur texte n’a pas encore été publié intégralement jusqu’ici, et Grenier, Arvède Barine, Ducamp, Mariéton ne nous en donnent que des fragments. Elles forment tout un poème d’amour, poème qu’on ne peut lire sans une profonde émotion et une vive sympathie. Ces pages respirent tout à la fois une passion brûlante, douloureuse et une profonde tendresse. Des paroles enflammées, insensées se mêlent à ces gracieux enfantillages qui accompagnent toujours un amour sincère. Musset accable George Sand de lettres, implore son amour, promet de tout oublier, se dit indifférent au fait qu’elle en aime un autre, qu’il se moque bien de tous ces fantômes du devoir, de toutes les phrases, mais qu’il y a cinq cents lieues entre eux ; voilà ce qui importe, car il ne sait qu’une chose, c’est qu’il l’aime, qu’il l’aime, qu’il en dépérit, qu’il meurt de cet amour, qu’il a soif d’elle. George Sand redoutant de croire à ce renouveau de bonheur, avait peur de capituler ; mais sa première lettre à Boucoiran qui suit celle du 10 septembre dont nous avons donné des fragments, lettre datée du 13 septembre, nous montre le changement survenu dans son esprit. Pas trace de chagrin ni de désespoir. Pleine de verve et d’entrain, elle finit par ces mots : « Adieu, nous nous reverrons bientôt. Donnez-moi des nouvelles de notre ami. Trouvez-moi une servante… »

Le mois de septembre se passa encore en tiraillements mutuels et en souvenirs dont l’un et l’autre savouraient le poison. Enfin, au commencement d’octobre, George Sand arriva à Paris, et tout fut oublié, hors l’amour ! Mais ce ne fut pas pour retrouver la joie que se reprirent les malheureux amants. L’ancien bonheur était empoisonné par d’affreux souvenirs, il était souillé et mutilé. Leur nouvelle liaison ramena les extravagances d’autan, les anciennes souffrances, les querelles, les reproches, les réconciliations ; mais la première union des deux âmes était à tout jamais rompue. Leur vie n’était plus supportable. Leur dignité faisait naufrage au milieu de ces humiliations perpétuelles, de ces injures, de ces repentirs poignants et de ces réconciliations bientôt suivies de nouveaux orages. Musset se fatigua et rompit le premier, après quoi, comme ils en avaient l’habitude, ils crurent nécessaire d’instruire leurs confidents respectifs de leur rupture : lui, Tattet ; elle, Sainte-Beuve. Ceci se passait en novembre ; George Sand retourna à Nohant. Il leur sembla à tous deux que c’était définitivement bien fini entre eux ; l’un et l’autre étaient mortellement fatigués. George Sand n’était pas seulement persuadée que c’était la fin, elle voulait encore le persuader à ses amis. Elle écrivait le 14 décembre à Boucoiran : … « Si vous savez quelque chose de désagréable pour moi, ne m’en avertissez pas. Comme je ne retomberai pas dans ce malheureux amour, il est inutile que mes souffrances soient augmentées[93]… »

Un peu avant cela, le 6 décembre, avec plus de détachement encore, elle parlait de son amour comme d’une chose absolument finie. Mais lorsqu’à la fin de décembre elle retourna à Paris, toutes ses belles résolutions s’évanouirent comme une fumée. Cet amour qui, à Nohant, lui paraissait un martyre insupportable, et dont elle semblait heureuse de se voir libérée, lui semblait à présent le paradis perdu, le seul bonheur de sa vie ; — avec lui — tout ; sans lui — rien ! C’est Musset maintenant qui refuse de la voir. Elle ne peut s’en consoler ; son désespoir n’a pas de bornes ; épuisée, malade, jour et nuit sans repos, elle ressemble à un spectre ; à son tour, elle est folle d’amour, elle le supplie de lui accorder une entrevue, de lui rendre son ancien bonheur[94]. Ne sachant comment prouver sa sincérité, elle coupa ses admirables cheveux que Musset avait tant aimés, et les lui envoya. Lorsque Musset, en ouvrant le paquet, vit coupées ces lourdes boucles noires qu’il avait si souvent baisées, il fondit en larmes et… le 14 janvier. George Sand ne se refuse pas le triomphe d’écrire à Tattet : « Alfred est redevenu mon amant. »

Musset, on le voit, s’était abusé sur lui-même, en assurant que tout était fini chez lui : le vieil amour couvait toujours en son cœur.

Mais ce fut là le dernier et le plus affreux accès de leur maladie. Toutes les scènes orageuses qui se passèrent entre eux, les folles caresses et les épouvantables querelles précédentes ne sont rien en comparaison de ce qui se produisit dans le courant de ce mois de janvier 1835. Tous deux, n’en pouvaient plus de ces humiliations perpétuelles, de ces réconciliations, de ces vains efforts pour s’aimer, « saintement », de l’impuissance de croire mutuellement l’un en l’autre et de vivre dans l’union de leurs âmes. De leur amour il ne leur restait que la passion. Les amis d’autrefois avaient complètement cessé de se comprendre, ils avaient fini par se convaincre qu’ils étaient deux êtres absolument dissemblables, que leur vie à deux n’était plus possible. Seulement, ils ne savaient comment rompre.

Cette fois ce fut George Sand qui prit l’initiative de la rupture. Voici la curieuse lettre qu’elle écrivit à Boucoiran le 6 mars 1835 :

Mon ami, aidez-moi à partir aujourd’hui. Allez au courrier à midi et retenez-moi une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu’il faut faire.

Cependant si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car j’aurai bien de la peine à tromper l’inquiétude d’Alfred, je vais vous l’expliquer en quatre mots. Vous arriverez à cinq heures chez moi et, d’un air empressé et affairé, vous me direz que ma mère vient d’arriver, qu’elle est très fatiguée et assez sérieusement malade, que sa servante n’est pas chez elle, qu’elle a besoin de moi tout de suite et qu’il faut que j’y aille sans différer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir, et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la journée. Il vous sera facile de l’emporter sans qu’on le voie, et vous le porterez au bureau. Faites-moi arranger le coussin de voyage que je vous envoie. Le fermoir est perdu. Adieu, venez tout de suite si vous pouvez. Mais si Alfred est à la maison, n’ayez pas l’air d’avoir quelque chose à me dire. Je sortirai dans la cuisine pour vous parler[95].

Tout se fit comme George Sand l’avait arrangé : le 9 mars, Musset écrit à Boucoiran :

Monsieur,

Je sors de chez Mme Sand et on m’apprend qu’elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous avez vu Mme Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et, si elle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-être me dire si vous croyez quelle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n’ai pas besoin d’ajouter que dans le cas ou cela serait, je respecterais ses volontés.

Alfred de Musset[96]

Le 9 mars, George Sand écrit de Nohant à Boucoiran :

Mon ami,

Je suis arrivée en bonne santé et nullement fatiguée à Châteauroux, à trois heures de l’après-midi. J’ai vu, hier, tous nos amis de la Châtre. Rollinat est venu avec moi, de Châteauroux. J’ai dîné avec lui chez Duteil. Je vais me mettre à travailler pour Buloz. Je suis très calme. J’ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me tourmente, c’est la santé d’Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et racontez-moi, sans y rien changer et sans en rien atténuer, l’indifférence, la colère ou le chagrin qu’il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon départ. Il m’importe de savoir la vérité, quoique rien ne puisse changer ma résolution. Donnez-moi aussi des nouvelles de mes enfants. Maurice tousse-t-il toujours ? Est-il rentré guéri dimanche soir ? Solange toussait aussi un peu[97].


En partant, George Sand charge Boucoiran de remettre « un paquet » à Musset. Il contenait ce journal qu’elle avait écrit dans le courant de l’hiver, pendant qu’elle était séparée d’Alfred, et qui contenait sa confession. Elle la faite avec une sincérité extraordinaire, et parle de son amour pour Musset dans les termes les plus ardents, les plus insensés et tout palpitants de passion. Chaque ligne y pire la douleur du bonheur perdu, est pleine d’une souffrance cuisante et d’une profonde tendresse. Nous avons déjà parlé de ce journal[98]. Paul de Musset en a certainement profité pour son roman, cela ne fait honneur ni à lui, ni à Alfred, qui l’avait si mal gardé.

Il semble que Boucoiran, pour avoir aidé les deux amants à se séparer l’un de l’autre, se soit cru en droit de condamner Musset ou de dire, du moins, tout ce qu’il pensait de lui. Pour répondre à la question de George Sand, il avait parlé en termes peu flatteurs de Musset, car voici ce qu’elle lui écrivit le 15 mars[99] :

Mon ami,

Vous avez tort de me parler d’Alfred. Ce n’est pas le moment de m’en dire du mal, je n’ai que trop de force, et si ce que vous en pensez était juste, il faudrait me le taire. Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni l’un ni l’autre ne m’arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que sous le rapport de l’honneur je connais aussi bien. J’ai bien assez de raisons pour le fuir, sans m’en créer d’imaginaires. Je vous avais prié seulement de me parler de sa santé et de l’effet que lui ferait mon départ. Vous me dites qu’il se porte bien et qu’il n’a montré aucun chagrin. C’est tout ce que je désirais savoir, et c’est ce que je puis apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S’il en est ainsi, Dieu soit loué. Ne parlez de lui avec personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort à côté de toutes choses et de plus il répète immédiatement aux gens le mal qu’on dit d’eux et celui qu’il en dit lui-même. C’est un excellent homme et un dangereux ami. Prenez-y garde, il vous ferait une affaire sérieuse avec Musset, tout en vous encourageant à mal parler de lui. Je me trouverais mêlée à ces cancans et cela me serait odieux. Ayez une réponse prête à toutes les questions : « Je ne sais pas. » C’est bientôt dit et ne compromet personne[100].

Il ressort clairement de tout cela, que George Sand, tout en reconnaissant que sa liaison avec Musset ne devait se prolonger, ne pouvait cependant cesser de l’aimer et de l’estimer comme homme, comme une belle âme, ni entendre mal parler de lui, ni souffrir qu’on le condamnât. Déjà un an auparavant, le 17 juillet 1834, lorsque Musset quitta Venise, Boucoiran s’était permis une phrase irrévérencieuse sur son compte, George Sand lui répondit alors : « Les causes qui pouvaient livrer ma vie au hasard sont à jamais détruites. J’en ai fini avec les passions. La dernière est celle qui m’a fait le plus de mal, mais c’est la seule, dont je ne me repente pas, car il n’y a eu dans mes chagrins ni de ma faute, ni de celle d’autrui. Vous dites que vous ne l’approuvez pas, mon ami. Il y a tant de choses entre deux amants dont eux seuls au monde peuvent être juges !… » Cette dernière phrase devrait toujours être présente à tous ceux qui jugent bon d’accuser tantôt l’une, tantôt l’autre des deux parties de ce triste roman. Musset, de son côté, garda non seulement dans le fond de son âme le souvenir de sa bien-aimée, mais se mit à exécuter le « monument » qu’il avait rêvé « de lui élever », comme il le lui disait dans une lettre de l’année précédente : « Je m’en vais faire un roman… J’ai bien envie d’écrire notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m’élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel fut-ce avec mes os » !… Et encore : « … Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu’elle sache qui elle a porté. Non, non, j’en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J’y poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d’un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels, qui n’en ont plus qu’un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l’un sans parler de l’autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l’intelligence… Je terminerai ton histoire par mon hymne d’amour[101]… »

Si avant cela déjà, Musset et George Sand, obéissant à la tendance, bien commune à tous les poètes, avaient exhalé leurs souffrances, l’un dans les Nuits, l’autre dans les Lettres d’un Voyageur, œuvres purement lyriques, à présent Musset mit consciemment à exécution son projet d’écrire un livre sur lui et sur elle. En 1836 parut la Confession d’un enfant du siècle, qui est la « version » donnée par Musset de leur commune histoire. Le lecteur se rappelle sans doute aussi l’Hymne d’amour, qui termine la troisième partie du livre ; jamais, peut-être, l’amour triomphant ne s’est exhalé en plus enthousiastes paroles que par les lignes si célèbres, qui commencent le chapitre xi : « Ange éternel des nuits heureuses, qui racontera ton silence ? Ô baiser ! mystérieux breuvage, que les lèvres se versent comme des coupes altérées… »

Nous parlerons plus loin de la Confession, comme des autres œuvres de Musset et de George Sand, qui sont écloses ou ont été écrites sous l’influence que les deux poètes ont exercée l’un sur l’autre.

Citons maintenant ce que George Sand écrit à Mme d’Agoult, après avoir lu le livre qui lui avait été envoyé par Alfred lui-même avec quelques mots de dédicace. Nous avons déjà fait, plus haut, mention de cette lettre du 25 mai, insérée dans la Correspondance, mais où ces lignes, qui concernent Musset, ont été omises à dessein : « Je vous dirai que cette Confession d’un enfant du siècle m’a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d’une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première heure jusqu’à la dernière, depuis la sœur de charité jusqu’à l’orgueilleuse insensée, que je me suis mise à pleurer comme une bête, en fermant le livre. Puis, j’ai écrit quelques lignes à l’auteur pour lui dire je ne sais quoi : que je l’avais beaucoup aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir… Je sens toujours pour lui, je vous l’avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du cœur. Il m’est impossible d’entendre dire du mal de lui sans colère. »

D’un côté, comme de l’autre, il n’y avait, comme on le voit, rien d’hostile. Musset et George Sand continuèrent, après cela, non seulement à s’écrire, ou à se charger mutuellement de quelque affaire pour rendre service à quelque ami respectif, mais ils se virent même quelquefois. Ainsi, par exemple y le chansonnier saint-simonien Vinçard nous raconte dans ses Mémoires[102], que, lorsque George Sand assista, en 1836, à une des réunions saint-simoniennes, elle était accompagnée par Alfred de Musset.

Les bons amis (?!) faisaient néanmoins tous leurs efforts pour semer la discorde entre eux, quoi que fissent George Sand et Musset, pour se défendre l’un l’autre contre les médisances et les calomnies. Le 19 avril 1838, George Sand écrit à Musset :

Mon cher Alfred,

(Un premier paragraphe a trait à une personne qu’il lui avait recommandée.)

Je n’ai pas compris le reste de ta lettre. Je ne sais pas pourquoi tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu me voir l’autre hiver[103] — (donc en 1837 ils se sont encore vus), et que nous avons eu six heures d’intimité fraternelle, après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter l’un de l’autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s’écrire, à moins qu’on ne voulût aussi douter de sa propre Sincérité ; et, en vérité, il m’est impossible d’imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions l’un l’autre à présent…


Les années se suivaient, les anciennes blessures ne saignaient plus et se cicatrisaient ; de nouvelles amours faisaient oublier l’amour d’autrefois, la vie désunissait de plus en plus les anciens amants.

Ils se voyaient de moins en moins souvent et tout à fait fortuitement. En 1841, traversant la forêt de Fontainebleau, pour se rendre à la campagne, chez Berryer, Musset repassa avec une joie amère les heureux souvenirs de l’automne de 1833. À peine de retour à Paris, il rencontra George Sand au théâtre. Ses vers charmants : Le Souvenir, sont dus à cette simple coïncidence.

Les deux anciens amis se revirent pour la dernière fois en 1848[104].

C’est en cette année que finirent leurs relations personnelles, mais non l’histoire de leur amour, qui, de la vie réelle, allait passer dans la littérature. À son tour, ce roman vécu a lui-même aujourd’hui toute une histoire, que nous allons raconter, en exposant en même temps l’influence réciproque que les deux écrivains ont exercée l’un sur l’autre, et en analysant les « Nouvelles Vénitiennes » de George Sand.


CHAPITRE IX


La correspondance entre les deux poètes et son histoire. — La Confession d’un Enfant du siècle. — Elle et Lui. — Lui et Elle. — La préface de Jean de la Roche. — Influence réciproque. — Quelques pièces de vers. — Lettres d’un Voyageur. — Aldo le Rimeur. — Gabriel. — Leone Leoni. — L’Uscoque. — Mattéa. — Les Maîtres mosaïstes. — La dernière Aldini. — Le Secrétaire intime. — L’Orco.


À peine les deux amants de Venise s’étaient-ils quittés définitivement, que se présenta la question qui semble de rigueur en ces sortes de ruptures : celle de la restitution des lettres. En 1836 George Sand demanda, par l’intermédiaire de la comtesse d’Agoult, à Musset, de lui rendre les siennes[105]. On ne sait pourquoi cet échange n’eut pas lieu. En 1840 George Sand exprima une fois encore le désir de reprendre ses lettres. Musset s’empressa de remplir son désir, mais sans lui faire savoir qu’il avait dû réclamer ce journal et quelques-unes de ces lettres (celle de Venise du 11 avril entre autres) à Mme Jaubert, bien connue sous le nom de la « marraine » de Musset, mais qui lui fut, en réalité, beaucoup plus proche.

Pourquoi Musset avait-il mis ses lettres et ce journal intime entre les mains de cette dame[106] ? On ne le comprend pas trop ; mais un fait certain, c’est que durant toute la nuit qui suivit la demande que Musset avait faite de lui renvoyer ces documents, Mme Jaubert, et sa fille — la comtesse de Lagrange — et même la femme de chambre de Mme Jaubert, n’eurent rien de plus pressé que de prendre une copie du journal. Dans la matinée on remit le tout à Musset, qui le transmit à Gustave Papet, l’ami désigné par George Sand.

Mme Jaubert cacha à Musset qu’une copie était restée entre ses mains ; Musset, de son côté, trouva inutile de prévenir George Sand que le journal avait été pendant quelque temps en d’autres mains que les siennes. Dans la suite, cette copie ayant servi à en faire d’autres, tomba entre les mains de Paul de Musset, et c’est ainsi que le secret fut violé et que ce qui avait été intime, fut révélé au public. Mais en passant de main en main, de bouche en bouche, l’histoire vraie fut défigurée par des exagérations involontaires ou préméditées, par des altérations où par le mensonge, jusqu’à ce qu’enfin ce récit sincère, ce chant d’amour blessé commençât, pour ainsi dire, aux yeux de ceux qui n’avaient pas vu le journal même, qui ne le connaissaient que par des ouï-dire, à passer pour un acte d’accusation porté par George Sand contre elle-même. Paul de Musset s’en servit plus tard avec un manque de conscience tout à fait exceptionnel. Pour montrer à nos lecteurs à quel point Alfred de Musset connaissait l’absence de bonne foi de son frère, il nous suffira de rappeler les paroles que, d’après une lettre de George Sand à Sainte-Beuve, il adressa à Papet à l’occasion des pourparlers auxquels donna lieu cette correspondance : « Il n’y a qu’une chose que j’exige de vous : donnez-moi votre parole d’honneur que jamais vous ne remettrez rien à mon frère… » Après cela, que les lecteurs, les biographes et les critiques aient foi encore, au dire de Paul de Musset, comme biographe, avocat de son frère et historien (!) Qu’ils relisent trois fois ces paroles remarquables d’Alfred de Musset, et nous leur demanderons s’ils peuvent encore considérer tout ce que raconte ce frère, comme la vérité vraie !

Quoi qu’il en soit, Musset et George Sand remirent leurs lettres à Papet, qui les cacheta dans des enveloppes semblables ; mais, on ne sait pourquoi, il ne les transmit pas tout de suite à leurs auteurs respectifs. Il se passa ainsi sept ou huit ans, et de nouveau surgit la question de l’échange des lettres. Papet ne put dire laquelle des enveloppes contenait les lettres d’elle et laquelle renfermait celles de Musset. L’on souleva la question de savoir si l’on se réunirait à Paris : M. Grévy au nom de Musset, Rollinat pour George Sand — avec Papet — pour ouvrir à trois les enveloppes et remettre les lettres à leurs auteurs. Mais l’un d’eux manqua au rendez-vous, les lettres restèrent encore chez Papet. Cependant Alfred de Musset étant mort en 1857, Papet remit les deux paquets à George Sand[107] Paul de Musset lui réclama les lettres de son frère. Elle répondit (remarquons que les deux lettres, celle de Paul de Musset et la réponse de George Sand sont encore tout amicales) qu’elle ne pouvait le faire (il va sans dire qu’elle agissait ainsi par suite de la recommandation d’Alfred citée plus haut), mais que si Paul voulait venir tel jour à Nohant, ils brûleraient ensemble les deux paquets. Paul de Musset promit, mais ne vint pas. George Sand lui écrivit alors le 18 mars 1859 : « Si je les ai brûlées sans vous, c’est votre faute[108]… » Comme on le verra, elle ne les brûla cependant pas, et l’affaire, pour le moment, en resta là.

Mais la mort de l’homme autrefois aimé, son souvenir constamment rappelé dans les conversations du moment et dans la presse, toute remplie de récits et de notices consacrés au poète, tout cela fit revivre en la mémoire et en l’âme de George Sand les années d’autrefois, l’ancien amour, la vieille douleur. S’en souvenant, analysant en son for intérieur tout le passé et désireuse de s’expliquer ce qui lui avait paru jusque-là inexplicable et incompréhensible ; occupée longtemps à se demander amèrement pourquoi leur amour avait fini si tristement après avoir si joyeusement commencé, George Sand fut aisément portée à écrire, de son côté, un roman basé sur les mêmes données psychologiques qui avaient servi de point de départ à Alfred de Musset dans la Confession d’un enfant du siècle. Elle écrivit Elle et Lui.

Si dans plusieurs des œuvres de George Sand, écrites entre 1833 et 1839, on entend parfois les échos de son amour pour Musset et si l’on y trouve aussi des réminiscences du voyage à Venise — reflet involontaire de son état d’esprit d’alors — en 1858, lorsqu’elle écrivit Elle et Lui, elle était déjà bien loin de ce qui s’était passé vingt-cinq ans auparavant : elle était à même de traiter avec calme cet épisode comme un simple thème pris au hasard pour une étude psychologique. C’est là une chose qui paraîtra bien simple à tout lecteur impartial d’aujourd’hui. Mais en 1859, le public, trop au courant du roman vécu par les deux écrivains, chercha comme toujours, et avant tout, dans Elle et Lui un roman à clef ; il espéra y trouver des révélations et des faits véridiques ; le côté artistique du livre lui importait peu. Le public, — à part de rares exceptions, — s’intéresse partout et toujours à ce qui est écrit, et non à la manière dont un livre est écrit ; il n’admire que difficilement un chef-d’œuvre littéraire ou un tableau représentant un scélérat, un personnage laid ou banal ; avant tout et toujours il cherche ; 1o la clef du roman ou du tableau ; 2o le joli ; et 3o la morale de la fable. Seuls les artistes apprécient comment une chose est faite ; lui, public, ne s’en soucie pas. Lorsque parut Elle et Lui les lecteurs n’eurent qu’une voix pour prétendre que George Sand s’était peinte dans son roman, ainsi que Musset. Les amis de Musset, son frère surtout, virent dans cette œuvre le désir prémédité de George Sand de dénigrer celui qui venait à peine de mourir. Le frère s’empressa d’y répondre par un pamphlet odieux, Lui et Elle, qui fit en son temps, beaucoup de bruit et qui de nos jours encore est souvent considéré comme une « révélation » de la vérité[109]. Si elle l’avait voulu, George Sand eût pu, à l’apparition du livre, poursuivre Paul de Musset pour calomnie devant les tribunaux, mais elle se contenta, en publiant à la fin de la même année Jean de la Roche, de faire précéder le roman d’une préface très remarquable, qui était à la fois sa réponse à l’indigne sortie de Paul de Musset, et l’expression de ses convictions littéraires. Après avoir dit quelques mots sur les habitants d’une certaine ville de France, qui s’étaient reconnus soi-disant comme les habitants d’une ville imaginaire, la Faille-sur-Gouvre, qu’elle avait dépeinte dans le roman de Narcisse, elle dit : « Nous ne parlerions pas de ces incidents comiques, accessoires obligés de toute publication de ce genre, offrant un caractère de réalité quelconque, si, à propos d’un autre roman, publié, il y a un an bientôt, dans la Revue des Deux-Mondes, un incident analogue n’eût pris, sous le stimulant de la haine ou de la spéculation (nous aimons mieux croire à la haine, bien que rien ne nous l’explique), des proportions, je ne dirai pas plus fâcheuses pour l’écrivain dont il s’agit, mais beaucoup plus indécentes par elles-mêmes et véritablement indignes de la Faille-sur-Gouvre, car à la Faille-sur-Gouvre, on n’est qu’ingénu, tandis que, dans de plus grands centres de civilisation, on est hypocrite et on couvre une affaire de rancune ou de boutique des fleurs et des cyprès du sentiment[110] ».

« Sans nous occuper ici d’une tentative déshonorante pour ceux qui l’ont faite, pour ceux qui l’ont conseillée en secret et pour ceux qui l’ont approuvée, publiquement, sans vouloir en appeler à la justice des hommes pour réprimer un délit bien conditionné d’outrage et de calomnie, répression qui nous serait trop facile, et qui aurait l’inconvénient d’atteindre, dans la personne des vivants, le nom porté par un mort illustre, nous essayerons de trancher à notre point de vue une question qui a été soulevée à propos de cet incident, et qui peut être discutée sans amertume… »

Après avoir analysé les opinions opposées, mais également répandues, — l’une exigeant que l’auteur ne dépeigne que ce qu’il a vécu lui-même, et l’autre au contraire n’admettant que des sujets inventés, — George Sand pose la question suivante : « Faut-il être artiste pour soi tout seul dans la vie murée, ou faut-il l’être au profit des autres, en rase campagne, en dépit des amertumes de la célébrité ?… »

Elle répond à cette question affirmativement et tout en signalant les péripéties qui accompagnent toujours la carrière d’un écrivain qui désirerait transmettre aux autres non seulement son art, mais aussi son expérience psychologique, elle continue : « On peut même être femme et ne pas se sentir atteinte par les divagations de l’ivresse ou les hallucinations de la fièvre, encore moins par les accusations de perversité qui viennent à l’esprit de certaines gens habitués à trop vivre avec eux-mêmes… » L’artiste, selon George Sand, peut et doit profiter de ce qu’il a personnellement vécu ; son goût artistique et le respect des autres doivent le guider : le goût et le respect des autres, doivent également guider la critique dans l’analyse qu’elle fait des œuvres d’art. Si la critique s’abaisse jusqu’au métier d’agent de police pour savoir de qui l’on a fait le portrait, elle est brutale, inconvenante ; lorsqu’elle dévoile ce que le public n’aurait jamais appris sans elle, elle est maladroite ; ceux qui livrent au public des révélations qui ne lui étaient pas destinées, lui rendent un mauvais service. « … On peut et on doit dire aux écrivains : Respectez le vrai, c’est-à-dire ne le rabaissez pas au gré de vos ressentiments personnels ou de votre incapacité fantaisiste ; apprenez à bien faire, ou taisez-vous ; » et au public : « Respectez l’art : ne l’avilissez pas au gré de vos préventions inquiètes ou de vos puériles curiosités ; apprenez à lire, ou ne lisez pas. »

« Quant aux malheureux esprits qui viennent d’essayer un genre nouveau dans la littérature et dans la critique en publiant un triste pamphlet, en annonçant à grand renfort de réclames et de déclamations imprimées que l’horrible héroïne de leur élucubration était une personne vivante dont il leur était permis d’écrire le nom en toutes lettres, et qui lui ont prêté leur style en affirmant qu’ils tenaient leurs preuves et leurs détails de la main d’un mourant, le public a déjà prononcé que c’était là une tentative monstrueuse dont l’art rougit et que la vraie critique renie, en même temps que c’était une souillure jetée sur une tombe.

« Et nous disons, nous, que le mort illustre renfermé dans cette tombe se relèvera indigné quand le moment sera venu. Il revendiquera sa véritable pensée, ses propres sentiments, le droit de faire lui-même la fière confession de ses souffrances et de jeter encore une fois vers le ciel les grands cris de justice et de vérité qui résument la meilleure partie de son âme et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit de ses propres mains[111] et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies. Ce monument sera élevé quand les insulteurs se seront assez compromis. Les laisser aller dans leur voie est la seule punition qu’on veuille leur infliger. Laissons-les donc blasphémer, divaguer et passer.

« Quelques amis ont reproché à l’objet des ces outrages de les recevoir avec indifférence ; d’autres lui conseillaient, il est vrai, de ne pas s’en occuper du tout. Réflexion faite, il a jugé devoir s’en occuper en temps et lieu ; mais il n’était guère pressé. Il était en Auvergne, il y suivait les traces imaginaires des personnages de son roman nouveau à travers les sentiers embaumés, au milieu des plus belles scènes du printemps. Il avait bien emporté le pamphlet pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oublié son herbier, et les pages du livre infâme furent purifiés par le contact des fleurs du Puy-de-Dome et du Sancy. Suaves parfums des choses de Dieu, qui pourrait nous préférer le souvenir des fanges de la civilisation ? »

On ne sait si réellement George Sand n’avait pas lu Lui et Elle, mais il est évident qu’elle songea dès lors à profiter pour sa défense de sa correspondance authentique avec Musset. Un an plus tard, elle s’adressa à Sainte-Beuve, son confident d’autrefois, en lui demandant s’il trouvait possible et nécessaire de publier ces lettres. Elle les avait copiées[112], triées et arrangées pour l’impression et envoyées à Sainte-Beuve par l’intermédiaire de M. Émile Aucante, alors son secrétaire. En même temps, elle écrivit à Sainte-Beuve deux longues lettres où elle raconte en détail toute l’histoire de l’échange non effectué de ces lettres. Ce sont celles du 20 janvier et du 6 février 1861, dont nous avons déjà fait mention. Sainte-Beuve, toujours très occupé, chargea son secrétaire du soin d’examiner la double correspondance. Celui-ci trouva les lettres par trop romantiques et surtout sentant trop leur 1830, et déconseilla momentanément de les imprimer. Mais George Sand ne démordit pas de sa résolution de faire un jour parler la vérité, et, jusqu’à sa mort, manifesta plusieurs fois son vif désir de voir publier cette correspondance. Dans ce but, elle transmit l’original des lettres, et les deux copies qui en furent faites à MM. Alexandre Dumas[113], Noël Parfait et Émile Aucante. Ces Messieurs firent un arrangement en vertu duquel la copie, appartenant à celui d’entre eux qui mourrait le premier, reviendrait aux survivants qui pourraient alors choisir quelqu’un pour troisième exécuteur testamentaire, et en cas de mort des trois fondés de pouvoir, les trois manuscrits seraient déposés à la Bibliothèque Nationale. En 1881, immédiatement après la mort de Paul de Musset et la publication du premier volume de la Correspondance de George Sand, dans laquelle il ne se trouvait aucune de ses lettres à Musset, des voix s’élevèrent, réclamant enfin l’impression de cette correspondance authentique au lieu de quelques copies tronquées qui circulaient dans le public et auxquelles on ne pouvait guère ajouter foi. Mais d’autres voix protestèrent. La polémique éclata sur toute la ligne : les uns criaient pour, les autres contre, les uns et les autres apportant à l’appui de leur opinion des motifs fort sérieux. La question des droits d’auteur et des droits des héritiers vint encore compliquer l’affaire. Récemment, nous avons vu la même chose se répéter encore une fois[114]. Ce n’est qu’il y a deux ans que M. Aucante fit enfin paraître dans la Revue de Paris les lettres de George Sand à Musset et que MM. de Spoelberch, Clouard, Cabanès, Mariéton, Rocheblave et d’autres ont cité une série de fragments et d’extraits des lettres de Musset, parfois des lettres entières, et des passages du Journal de George Sand et de Pagello. Ni les lettres de Musset ni le Journal de George Sand n’ont été jusqu’ici imprimés en entier. Il nous faudra patiemment attendre l’an de grâce 1907, où les lettres de Musset verront peut-être le jour, ou quelque circonstance favorable qui permettra enfin aux deux illustres morts de faire entendre leur voix et de nous dire toute la vérité. Cette vérité, comme nous le voyons dès à présent, par les lettres de George Sand et autres documents, sera de son côté et non de celui de Paul de Musset.

Passons maintenant aux œuvres de George Sand et de Musset se rapportant à cet épisode de leur vie, œuvres écrites à Venise, ou à celles encore portant la trace de l’influence mutuelle qu’ils ont exercée l’un sur l’autre. Ces œuvres peuvent se diviser en :

1° Œuvres purement lyriques (Lettres d’un voyageur de George Sand, les Nuits, le Souvenir, Après la lecture d’Indiana[115], Lettre à Lamartine, À mon frère revenant d’Italie), et cinq pièces de vers dédiées à George Sand par Alfred de Musset et se trouvant dans les lettres de Lui à Elle.

2° Œuvres écrites dans l’automne de 1833, en Italie en 1834, ou conçues lors de ce voyage (Jacques, Léone Léoni, André, le Secrétaire intime, toutes les nouvelles vénitiennes, c’est-à-dire : la Dernière Aldini, l’Orco, l’Uscoque, Mattea, Les Maîtres mosaïstes ;

3° La pièce ébauchée et inédite de George Sand : Une Conspiration à Florence (qui n’est autre chose que le prototype de Lorenzaccio de Musset)[116], Aldo le Rimeur, Gabriel, plusieurs poésies burlesques de George Sand et de Musset, deux sonnets, dédiés par eux à Alfred de Vigny, le sonnet sur la Liberté de la Presse, le premier chapitre de la Confession d’un Enfant du siècle ; ce sont là, soit les œuvres où l’influence de ces deux poètes se fait le plus sentir, soit celles qui furent tout bonnement écrites à la même table ; enfin :

4° Toute la Confession d’un Enfant du siècle et Elle et Lui, — deux ouvrages formant comme la déduction finale et la conclusion des deux écrivains sur l’idée générale de leur commune histoire.

C’est d’après ces quatre groupes que nous examinerons les œuvres de George Sand sans nous en tenir à l’ordre chronologique et en nous bornant exclusivement, quant aux œuvres de Musset, à ce qui touche à notre sujet, sans nous laisser entraîner à l’analyse détaillée de ces œuvres. Cette analyse a déjà été faite avant nous, et certes mieux que nous ne la ferions, par Arvède Barine, Sainte-Beuve, Montégut et Lindau.

Il est à présumer que la plupart des lecteurs ignorent que George Sand a aussi écrit des vers, et cependant il en est ainsi. Quelques-unes de ses poésies ont été publiées de son vivant et font partie de ses œuvres, mais beaucoup d’autres n’ont jamais vu le jour. Le premier petit poème de George Sand fut la Reine Mab, qui n’est qu’une périphrase des lignes si célèbres de Shakespeare ; nous en avons déjà parlé plus haut. Lorsque, après la représentation de Chatterton, Planche eut injurieusement éreinté Alfred de Vigny dans son article, Musset et George Sand écrivirent et envoyèrent à l’auteur de Chatterton deux sonnets[117], les deux poètes protestèrent, chacun à sa manière, contre la critique de Planche. Le sonnet de Musset est plein de verve mordante et d’esprit caustique. George Sand proteste contre le verdict de Planche comme contenant une tentative d’analyser froidement les impressions des spectateurs. Nous avons pleuré, voilà le plus bel éloge de la pièce, dit-elle : analyser les larmes, c’est faire chose qui n’a pas le sens commun. Les ondes de l’Océan sont grandioses, mais si on les sèche et les analyse, il n’en restera plus qu’une poignée de sel.

L’automne de 1834, George Sand le passa, comme nous le savons, à Nohant, toute à son désespoir, cherchant l’oubli au milieu de ses enfants et de ses amis. Mais de temps à autre, il lui survenait comme toujours des périodes de réaction où, des journées durant, elle se livrait à une gaieté fébrile ou était capable des folies les plus puériles, s’amusant de tout, et riant à la moindre billevesée. Dans une de ces journées de gaieté nerveuse elle mit en vers, — en compagnie de plusieurs de ses amis, — l’enquête judiciaire faite, en sa qualité de maire, par Dudevant à propos de la découverte d’un cadavre dans un puits. Ces vers sont intitulés : Complainte sur la mort de François Luneau, dit Michaud. C’est une plaisanterie assez lourde écrite dans une langue burlesque, mi-patois, mi-style judiciaire. Elle fut imprimée à la Châtre et offre l’aspect d’une simple petite brochure. Au-dessus de la première ligne on lit : Air du maréchal de Saxe. Encore en 1833, Musset, lui aussi, avait écrit une complainte sur le même : Air du Maréchal de Saxe. C’étaient des vers satiriques et burlesques, racontant le duel tragi-comique de Planche et de Capo de Feuillide. Nous trouvons que les titres détaillés de ces deux Complaintes, que nous reproduisons en regard, sont assez éloquents pour n’être accompagnés d’aucun commentaire :

COMPLAINTE COMPLAINTE

Historique et véritable
sur le fameux duel qui a eu lieu
entre plusieurs
hommes de plume
très inconnus dans Paris
à l’occasion d’un livre
dont il a été beaucoup parlé
de différentes manières
ainsi qu’il est relaté dans la
présente complainte.

Air : de la complainte du maréchal
de Saxe.

Sur la mort
de François Luneau
dit Michaud
dédiée
à M. Eugène Delacroix
peintre en bâtiments
très connu dans Paris.

COMPLAINTE

Air du maréchal de Saxe.

Sur ce même « air du Maréchal de Saxe » Musset avait déjà écrit deux fois avant cela des couplets comiques, d’abord Le Songe du Reviewer, représentant, comme dans un kaléidoscope une série d’hommes de lettres d’alors et publié pour la première fois complet dans l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux[118]. Puis, une autre pièce de vers drôlatiques représentant tous les habitués de la mansarde du quai Malaquais — reproduits dernièrement par M. Maurice Clouard[119]… Lequel des deux écrivains avait conseillé à l’autre cet air pour mesure de son poème badin, le poète ou l’arrière-petite-fille du maréchal de Saxe, la chose est indifférente. Ce qui est important, c’est que malgré les assertions de Paul de Musset, que George Sand ne « pensait plus » au poète qu’elle « avait perfidement abandonné », que le poète lui-même avait oublié et maudit son amour malheureux, — ils continuaient à se souvenir. Ils s’associaient mutuellement à leur vie de tous les jours et même aux épisodes comiques qu’elle pouvait comporter. Mais il y avait eu un autre temps où, assis à la même table, ils travaillaient de concert, s’entr’aidant l’un l’autre, où George Sand savait intéresser Musset à des sujets à côté desquels il avait passé indifféremment jusqu’alors ; de son côté, il initiait George Sand, par la parole et par l’exemple, à comprendre que dans une œuvre d’art la forme n’est pas moins importante que le fond, et que particulièrement dans les œuvres littéraires il ne suffit pas à l’auteur d’être entraîné par son sujet, mais qu’il faut aussi se rendre maître de la forme et surtout de la langue, qu’il vaut mieux être avare que prodigue, plutôt trop bref que prolixe et, par-dessus tout, sobre et exact dans le choix des expressions et des mots. Paul de Musset essaye d’insinuer que George Sand n’avait jamais pu pardonner à Musset d’avoir effacé, sur l’exemplaire d’Indiana qu’elle lui avait offert, tous les adjectifs superflus, donnant par là à George Sand une leçon de modération, de sobriété de forme et de langue littéraire. Nous sommes convaincu que George Sand était bien loin de cette mesquine susceptibilité d’amour-propre. Nous savons tout au contraire que, sous ce rapport, elle était même trop modeste[120]. Et quant au temps où elle travaillait avec Musset, elle ne s’en souvenait qu’avec une reconnaissance fort émue. Qui ne se rappelle la page des Lettres d’un voyageur, que presque tous les biographes ont rapportée jusqu’ici à Jules Sandeau, mais qui, selon nous, a trait à Musset. C’est le récit du touchant amour du graveur Watelet et de Marguerite Lecomte.[121].

On parle souvent des influences auxquelles a été soumise George Sand pendant tout le cours de sa vie, mais quelle influence pourrait nous intéresser davantage sous le rapport littéraire, que celle qu’un grand poète a exercée sur l’illustre femme ? Si dans son commerce amical avec Liszt, Chopin, Pierre Leroux, Michel de Bourges, George Sand a acquis bien des traits de sa physionomie morale, c’est surtout un poète et un maître de style comme Musset qui a dû avoir influé le plus sur sa physionomie littéraire. Et d’un autre côté, une individualité aussi brillante que celle de George Sand, n’a-t-elle pas dû avoir une grande action sur Musset écrivain ? C’est en effet ce qui est arrivé. L’influence qu’il ont exercée l’un sur l’autre a été considérable, et s’est surtout manifestée dans leurs œuvres. Mais comme les biographes des deux grands écrivains et les critiques d’histoire littéraire appartenaient à l’un ou à l’autre des camps ennemis, il en est résulté nécessairement, pour les uns comme pour les autres, la tendance à atténuer ou même à nier l’influence de l’autre sur l’élu de son choix. De tous les critiques qui ont mentionné cette influence, Brandès est le seul qui en ait dûment et judicieusement parlé en quelques lignes. Il trouve que Musset a influencé davantage sur la forme des œuvres de George Sand, et que celle-ci a contribué à ce que les œuvres de Musset[122] aient changé de sujets et aient acquis plus de sérieux et de profondeur.

Lindau signale aussi cette dernière influence (celle de George Sand sur Musset), il fait même très finement ressortir la différence dans la manière de Musset de traiter ses héros favoris, — les viveurs sceptiques — avant son voyage à Venise et après[123]. Lorsque Musset écrivit Fantasio il admirait encore sincèrement son héros fort libertin, qui n’avait décidément aucun droit de professer un grand mépris à l’égard de tout, car lui-même, outre qu’il ne fait rien de bon, ne fait que commettre, du commencement à la fin, des actions presque toutes prévues par le code pénal. Tels sont, au fond, les héros de Musset. Leur tristesse, leur Weltschmerz, leur scepticisme et leur crânerie ne les garantissent nullement du reproche de se complaire dans les gamineries, dans la fainéantise, les amours faciles et les duels. Le héros de la Confession d’un enfant du siècle appartient encore à ce type favori de Musset, mais il le traite déjà tout autrement : non seulement il ne l’admire plus inconsciemment, il le condamne en toute conscience. Il n’a pour lui d’autre excuse que de trouver des circonstances tant soit peu atténuantes dans les conditions particulières où se sont trouvés, en entrant dans la vie, son héros et toute la génération de son époque.

Nous ne nous lassons pas de répéter que l’on ne peut se permettre de puiser dans les œuvres des écrivains des données biographiques pour décrire leur vie, car tous les faits et sentiments quasi personnels et vécus ont nécessairement passé par le feu et le réactif de la création artistique. Mais les œuvres d’un artiste sont toujours le baromètre exact des tendances morales, de l’élévation de son idéal, de ce qu’il demande à la vie, et de sa manière de prendre les choses intérieures et extérieures. Nous n’irons certes pas chercher dans Fantasio les traits de caractère de Musset, ni appliquer aux événements de sa vie ceux de la vie de son héros. Nous pouvons néanmoins avancer, en toute assurance, — en laissant de côté la verve poétique de Musset, son brillant coloris et l’imprévu de sa forme, — que son horizon moral jusqu’en 1833 est très restreint : il ne peut encore s’élever, à l’égard de ce type de viveur désenchanté, à la hauteur qu’il atteignit en écrivant la Confession d’un enfant du siècle. Nous venons de mentionner les conditions particulières que Musset indique comme la cause qui avait provoqué ce grand désenchantement et l’inertie de sa génération. La plupart des critiques, en analysant la Confession, s’arrêtent généralement sur le second chapitre, où sont si magistralement dépeints les tristes débuts de la génération « qui n’avait que vingt ans en 1830 » ; mais s’ils s’arrêtent là-dessus, ce n’est guère que pour y trouver des données toutes prêtes pour la biographie de Musset. Ce chapitre nous offre un intérêt beaucoup plus sérieux que celui que lui attribuent les biographes, mais à un autre point de vue. Sauf les vers si connus Sur la presse, ce chapitre est l’unique profession de foi politique et sociale de Musset, elle nous frappe par la profondeur de ses idées générales et de ses vues historiques, par la peinture précise de cette époque remarquable, et enfin par l’exposé net et concis de ses convictions. Il est étonnant qu’un homme comme Musset qui sut si bien comprendre combien la Restauration était rétrograde et apprécier si justement les légitimes aspirations de la jeunesse d’alors, héritées du siècle précédent, n’ait pu cependant en tirer aucune autre conclusion que celle de l’inutilité de la génération contemporaine, inerte, incapable d’action, exclusivement pessimiste et rongée de doute. Cela nous étonne, et c’est cependant tout naturel. Si l’esprit pénétrant de Musset lui avait fait comprendre certains jeunes gens de son temps, notamment ceux qui, comme lui, étaient portés au pessimisme, à l’analyse, au doute, à l’inaction et à la réflexion, il n’avait pas, à coup sûr, cet élan de la pensée qui lui permit d’embrasser objectivement et sous toutes ses faces le mouvement complexe qui s’opérait autour de lui, ainsi que le point de départ et le but final de ce mouvement. Et par sa nature il ne pouvait être de ceux en qui les années précédentes avaient fait naître non un désenchantement impuissant, mais le désir passionné de lutte et de victoire sur l’ancien régime. Nous engageons le lecteur à ne pas perdre de vue que les deux seules professions de foi politique de Musset — la poésie mentionnée plus haut et le second chapitre de la Confession, que malheureusement on n’analyse jamais au point de vue de l’esprit de liberté qui y souffle et de ses opinions très prononcées sur les événements de la fin du siècle passé et des trente premières années du nôtre, — que ces deux œuvres ont été écrites par Musset après sa liaison avec George Sand. L’influence directe de notre héroïne, de ses conversations, de ses convictions s’y fait sensiblement sentir, quoique Musset les ait transcrites inconsciemment, et sans la moindre pensée d’y faire entendre l’écho des paroles et des jugements de celle qu’il avait tant aimée.

Lindau prend à tâche de nous montrer que l’influence de George Sand a été infructueuse et pernicieuse, et, dans ce but, il rappelle, dans un endroit de son livre, toutes les œuvres de Musset qui furent écrites après la fameuse année 1834, et qui prouvent, selon lui, que le poète n’était plus alors ce qu’il avait été, et que sa force était brisée. Il est évident pour nous que si Musset, l’auteur des Caprices de Marianne et de Rolla, et celui de la Confession d’un enfant du siècle, n’est plus le même, des deux c’est le premier qui est inférieur au second, et non vice-versa ; que son talent avait mûri, s’était fortifié et s’était épuré de tous les défauts de la jeunesse, et que la Confession est, sans contredit, la meilleure et la plus belle œuvre de Musset. Il est curieux de voir que Lindau, aussitôt après avoir assez étourdiment fait remarquer (p. 166 de son livre) que, pendant le temps de son bonheur, Musset n’a rien fait, excepté la pièce insignifiante : À Saint-Blaise, à la Zuecca… etc., Lindau, disons-nous, doit immédiatement reconnaître que l’époque la plus féconde du talent de Musset fut précisément celle qui suivit la rupture. « Dans la seconde moitié de 1834, Musset, ajoute-t-il, écrivit deux de ses œuvres les plus importantes. » Les années 1834 à 1838, marquent en général le point culminant de la création poétique de Musset.

La première de ces assertions est d’une naïveté à faire sourire ; quant à la seconde, on ne peut qu’être d’accord avec son auteur, et Brandès est aussi tout à fait dans le vrai en nous disant que dans la plus grande perfection des œuvres écrites par George Sand et Musset après la rupture, il est impossible de ne pas voir l’influence de leur communion spirituelle. Si l’amour de ces deux écrivains de génie a été de courte durée, on ne peut méconnaître dans les enfants littéraires nés de cette union, des traits indubitables des grands auteurs de leurs jours et ne pas remarquer que ces enfants dépassent d’une tête tous leurs aînés. À la page 184 de son livre, Lindau tient à répéter encore une fois que, dans la période de 1834 à 1838, Musset, dans toute une série de poésies, se distinguant par la profondeur du sujet et la beauté de l’inspiration poétique, épanche son Weltschmerz ou, comme il l’appelle, la maladie du siècle et, qu’en prose, cette disposition d’esprit du poète, s’est fait voir surtout dans la Confession d’un enfant du siècle. « Cet ouvrage pourrait même s’appeler la Condamnation de soi-même d’un enfant du siècle », dit Lindau, et il ajoute : « Le poète s’accuse si sévèrement lui-même que George Sand, après cela, n’avait plus à s’inquiéter d’avoir à se défendre. » C’est là une remarque fort juste, et s’il fallait appliquer à la Confession le système si cher aux biographes, de tirer de chaque roman les caractères et les causes motrices de la vie de leurs auteurs, nous pourrions voir, dans la Confession, la peinture du vrai roman vécu de Musset et de George Sand (comme ils le voyaient eux-mêmes). Et l’auteur y fait preuve de tant d’objectivité et d’une si profonde compréhension des causes qui avaient amené la rupture, causes gisant dans le caractère de Musset (aussi bien que dans celui d’Octave), que George Sand n’eût certes pu trouver un meilleur plaidoyer pour se défendre et se justifier, que l’explication donnée par Musset, de tout ce qui s’était passé entre eux. C’est un verdict prononcé contre lui-même par un grand poète, par une grande âme. Pourtant, quoique les deux écrivains, dans la Confession et dans Elle et lui, aient profité involontairement des images et des souvenirs qui couvaient au fond de leur âme, ils les ont transformés dans le creuset de leur poésie en créations d’art, et si, dans ces deux romans, tant de choses se ressemblent, cela prouve uniquement qu’il existait une certaine similitude dans la manière de voir et de faire des auteurs, et que certes les mêmes faits réels ont servi de base à leurs fictions[124]. Il est évident que les deux auteurs atteignent à la même vérité artistique dans leurs livres, et que la manière d’analyser les faits de la vie réelle qu’ils avaient sous la main, les conduisit tous deux presque au même résultat. (Nous n’entendons nullement donner, dans ce que nous venons de dire, une valeur égale comme œuvres d’art à ces deux romans, et nous sommes loin de mettre sur le même rang la Confession, une des premières œuvres du siècle, et Elle et Lui, qui n’occupe qu’une place secondaire même parmi les romans de George Sand. Nous ne parlons que des résultats identiques de l’analyse psychologique dans les deux romans.) En conséquence, ni la Confession, ni Elle et Lui, ne représentent la vraie histoire de l’amour des deux écrivains, mais uniquement le développement poétique d’une seule et même thèse psychologique. Les prémisses étaient les mêmes, le sentiment de la vérité artistique et la puissance d’analyse étaient aussi semblables chez les deux écrivains, — on comprend facilement que les conclusions devaient se ressembler, et cette ressemblance est, en certains endroits, vraiment frappante. Il est évident pour nous que lorsque chez les deux héros du roman vécu la douleur des premières souffrances fut calmée, et que les deux écrivains eurent l’esprit assez tranquille pour juger le passé, ils comprirent que le coupable n’était ni lui, ni elle, mais bien ce que l’on appelle vulgairement « incompatibilité de caractères », et ce qu’il conviendrait mieux, en ce cas, divergence de goûts, d’habitudes, d’idées générales. Ils comprirent que si ce n’était un rien, ce serait un autre rien qui suffirait à les désunir et à amener la rupture et que cette séparation si soudaine ne leur épargnerait aucune torture, car certes, ils s’aimaient tous deux passionnément et sincèrement. Et voilà qu’en développant leur thème, les deux écrivains prennent pour motif et pour cause extérieure de la rupture finale : l’un, l’Anglais Smith ; l’autre, l’Anglais Palmer. Il nous importe peu de savoir s’il faut, ou non, voir dans ce dernier le docteur Pagello. Une chose certaine, c’est que Smith et Palmer sont des personnages nuls, pâles, insignifiants, mais ils devaient être tels pour donner au roman une plus grande vérité artistique. On dirait que Musset, ainsi que George Sand, ont voulu souligner, par ce personnage terne, le fait que la cause de la rupture gisait dans les deux acteurs principaux eux-mêmes, aussi bien que dans la nécessité psychologique de cette rupture. Voilà pourquoi elle se produit grâce à l’entrée dans leur vie de cet Anglais incolore, comme elle eût pu éclater cent fois, grâce à tout autre intrus, à une conversation quelconque, au moindre incident. Voilà pourquoi il nous paraît si intéressant de comparer ces deux romans, au point de vue artistique, comme solutions parallèles du même problème psychologique par deux esprits d’élite qui surent l’incarner en des types presque identiques. À tout lecteur qui s’intéresserait au procédé chimique de la synthèse et de l’analyse dans la création des deux écrivains, nous conseillons de lire ou de relire ces deux romans l’un après l’autre. Mais qui voudrait absolument y trouver des révélations piquantes et des faits de la vie réelle des auteurs, celui-là ferait mieux de fermer le livre, car il ferait certainement fausse route.

Avant d’en venir à dépeindre si impartialement les malheurs de sa vie, Musset, tout comme Henri Heine, son pareil, avait « fait de petites poésies avec sa grande douleur » : Aus meinen grossen Schmerzen, mach’ich die kleinen Lieder, — et c’est à juste titre que les critiques appellent les Nuits, la Lettre à Lamartine et le Souvenir, les joyaux des créations de Musset. Lindau et Arvède Barine sont aussi parfaitement dans le vrai en disant que les quatre Nuits se rapportent toutes à George Sand, alors que Paul de Musset essaie de prouver que la Nuit de décembre et la Nuit d’août ont été inspirées par un nouvel amour de Musset. Du vivant de George Sand, Paul de Musset tâchait de la rendre responsable de tous les malheurs de la vie de son frère et même de sa mort prématurée ; après cette mort, il tâcha d’amoindrir le rôle qu’elle avait joué dans la vie du poète. Nous avons déjà dit ailleurs comment, pour atteindre son but, il avait exagéré les rôles de Mme Colet, de la princesse Belgiojoso et d’autres femmes. Lindau, en analysant les Nuits au point de vue de la critique psychologique et en démontrant leur parfaite homogénéité, les commente, selon nous, bien plus justement que Paul de Musset, qui se borne aux preuves purement chronologiques, et veut faire croire que la Nuit de décembre ne peut se rapporter à George Sand, le poète n’ayant pas, à son dire, à demander pardon à celle-ci, tandis que dans la Nuit de décembre, il obtient son pardon de l’inconnue. Pour avancer pareille chose, il fallait être partial comme Paul de Musset, mais le poète qui avait su écrire des pages d’un repentir aussi sincère que celui que nous trouvons dans la Confession, se sentait sans doute coupable au fond de son cœur, et il est fort possible que ce fut précisément un nouvel amour heureux qui réveilla dans son âme le souvenir de ses douleurs et de ses erreurs passées ; de là la Nuit de décembre.

Lindau et Arvède Barine ont donc raison en attribuant cette poésie à la même source que les Nuits de mai et d’octobre ; mais Paul de Musset a, de son côté, également raison lorsqu’il rapporte la Nuit de décembre à une date postérieure. Mais le fait même que Paul de Musset a cru possible d’attribuer ces poésies, sans altérer les faits réels, à des amours différents d’Alfred de Musset, enlève toute valeur à la pensée qui traverse comme un fil rouge tout le livre de Lindau : Eine Lüge hat ihn zu Grunde gerichted (un mensonge l’a terrassé), que « la blessure rapportée d’Italie ne s’est jamais cicatrisée », et que, « le souvenir de George Sand n’a jamais cessé de le poursuivre ». Il est plus qu’étrange de parler de la blessure non cicatrisée d’un homme qui, en ce même temps, était tantôt heureux, tantôt malheureux avec d’autres femmes, avec beaucoup d’autres, qui a eu tant d’autres douleurs et tant d’autres bonheurs ! On comprend qu’une nature d’élite comme celle de Musset, une âme aussi profondément sensible ne pût oublier ses souffrances passées ; car, comme l’a dit un autre poète, Lermontow, dont la nature était si proche de celle de Musset, « les joies s’oublient, les chagrins jamais »…, ou, comme le même Lermontow l’a dit ailleurs : « Il n’y a pas au monde d’homme sur qui le passé ait eu autant de pouvoir que sur moi. Le moindre souvenir d’un chagrin ou d’une joie passés frappe maladivement mon âme et y fait surgir toujours les mêmes sons… je suis bêtement fait : je n’oublie rien… rien !… » Musset, non plus, n’a oublié ni ses chagrins, ni ses erreurs passées.

Lindau a tort de croire que c’est de Musset seulement que l’on peut dire : « Un poète ne peut abdiquer son individualité, surtout un talent lyrique aussi sincère que Musset », conséquemment que ses souffrances se font voir dans sa poésie « spontanément » et « tout naturellement », et que George Sand avait dû avoir « un but », en écrivant les Lettres d’un voyageur. De même que chez Musset la Confession d’un enfant du siècle est comme l’épilogue épique de toutes ses poésies lyriques se rapportant à George Sand, — de même les Lettres d’un voyageur de George Sand sont comme le prologue lyrique de Elle et lui. Nous parlons, cela va sans dire, non de toutes les Lettres d’un voyageur qui forment tout un volume, et au nombre desquelles se trouvent des pages de philosophie, de polémique, de critique musicale et les impressions d’un voyage qu’elle fit plus tard en Suisse (lettres à Éverard, Liszt, Meyerbeer, Herbert, Nisard, etc.). Nous ne parlons ici que de leur première partie, c’est-à-dire des trois lettres à *** (Musset) et de celles à Néraud, et à Rollinat, nos I, II, III, IV, V et IX. Ces lettres sont non seulement des pages charmantes parmi les plus charmantes de George Sand, elles sont aussi une de ces œuvres poétiques qui ne vieillissent jamais et qui impressionnent les lecteurs appartenant aux écoles littéraires les plus diverses, parce qu’elles sont tout imprégnées par la chaleur d’un sentiment vrai et sont écrites dans une admirable langue poétique. Il est impossible de transcrire ces ravissants Poèmes en prose. Les descriptions de la nature, les petites scènes de la vie italienne, de nombreuses improvisations lyriques adressées à l’ami parti, de tristes méditations sur sa vie à elle et sur celle de tous les humains, le rire et les larmes, tout cela alterne dans ces lettres avec la même rapidité, avec la même spontanéité que dans n’importe quel poème de Byron ou dans les poésies juvéniles de Pouchkine ; mais avec la nuance prédominante du désenchantement et d’une tristesse sans issue.

À qui n’a pas lu ces Lettres, aucune critique ne lui dira ce qu’elles renferment ; quiconque les a lues, — ne sera jamais satisfait d’aucune analyse ; elles sont chatoyantes de nuances insaisissables, pleines des traits les plus fins et d’un lyrisme qui nous saisit. Lindau veut à tout prix déduire de ces Lettres la conclusion qu’elles sont l’expression du repentir de George Sand au moment où elle les écrivait, et, chose fort curieuse, il a l’air de se fâcher d’y trouver tant de passion, tant de regrets amers causés par le départ de l’ami, tant d’amour sincère et ardent, tandis que Elle et lui est une œuvre froide, sobre, par trop raisonnable. Il oublie que les Lettres c’est de la poésie, Elle et lui c’est de la prose, une dissertation, une thèse. Les Lettres ce ne sont qu’effusions lyriques, une histoire vécue, à peine voilée par le pseudonyme du voyageur, qui vous empoigne par son lyrisme même et vous fait oublier que des personnalités réelles se cachent sous les noms d’emprunt ; tout comme lorsque nous lisons les Élégies célèbres de Pouchkine : « Pour les rives de ta lointaine patrie tu quittais le pays étranger !… ou : « Il s’est éteint l’astre du jour… Sur la vaste mer, la brume est descendue », nous oublions tout ce que nous apprennent les notes bibliographiques sur la belle inconnue de Pouchkine et nous ne savourons que leur beauté poétique. Les Lettres de George Sand ne sont ni une autobiographie, ni un roman, c’est de la pure poésie qui saisit le lecteur c’est, un poème en prose. Quiconque est doué d’un sens tant soit peu artistique les comprendra comme nous, nous n’en doutons nullement[125].

Cela n’empêche pas sans doute qu’on ne sente dans quelques lignes qu’elle s’accuse à son tour, qu’elle est profondément désenchantée d’elle-même, et cela, chez George Sand, est tout aussi naturel que chez Musset.

Et dans Elle et Lui, l’auteur est comme un président de cour d’assises, un juge tout objectif et impartial, ne prononçant son résumé final que lorsque toutes les circonstances de l’affaire sont éclaircies, après avoir entendu le procureur et les avocats, les accusés et les témoins, en un mot, l’auteur se montre ici tel qu’on l’attend de l’auteur d’un roman[126]. À notre avis, Lindau lui-même, tout en reprochant à George Sand d’avoir pu, après les pages compatissantes, passionnées, pathétiques, profondément senties des Lettres, méditer longuement, traiter à fond ce thème au bout de vingt-trois ans et trouver l’explication philosophique et psychologique d’événements incompréhensibles, — Lindau disons-nous, tout en accusant George Sand, détermine précisément la différence entre les Lettres et Elle et Lui. En même temps nous trouverons dans ces lignes de Lindau la peinture exacte du travail préliminaire qu’accomplit tout auteur avant de se mettre à écrire un roman à base de problème psychologique. « La tendance du roman, dit Lindau (p. 156) est, de cette manière, un essai de suggérer (au lecteur) que George Sand (Lindau eût mieux fait de dire ici « Thérèse Jacques »), relativement à Musset (c’est-à-dire à de Fauvel) ne pouvait agir autrement qu’elle l’a fait…) Mais au fond, tout auteur, dans n’importe quelle œuvre, ne fait pas autre chose et c’est une condition que les manuels de littérature exigent eux-mêmes des écrivains : dépeindre les actes des héros et des héroïnes du livre de telle sorte que leurs actes découlent nécessairement de leurs caractères, qu’ils agissent conformément à leur nature, et qu’ils ne puissent pas agir autrement. C’est précisément du choc de ces caractères que naissent tous les drames, toutes les comédies qui se passent dans la vie et se retrouvent dans la littérature, car bien pitoyables sont les œuvres dont les personnages ne demeurent pas fidèles à eux-mêmes et où leurs actes ne sont pas la conséquence logiquement nécessaire de leur nature, de leurs caractères. Comme exception nous devons naturellement citer les œuvres dans lesquelles l’auteur a spécialement en vue de représenter des personnages qui agissent toujours en contradiction avec leurs pensées ou avec leurs actions précédentes. Mais tout lecteur s’explique facilement qu’ici ce constant illogisme, ce manque de suite, ces actes et ces sentiments purement fortuits prouvent également que l’acteur reste toujours fidèle à lui-même, que c’est là son trait caractéristique que l’auteur ne perd jamais de vue jusqu’à la fin de son œuvre, et que c’est de là que découlent tous les actes, les souffrances, les joies et les luttes du héros. Tout auteur fait donc ce que Lindau reproche si étrangement à l’auteur d’Elle et Lui, tout auteur s’efforce de « suggérer » au lecteur que les personnages de son œuvre ne pouvaient agir, à l’égard les uns des autres, autrement qu’ils ne l’ont fait.

L’influence de Musset sur George Sand s’est surtout manifestée dans la première et la dernière des œuvres empreintes des souvenirs de son voyage en Italie, dans Aldo le Rimeur et dans Gabriel. Il est difficile de préciser en quoi s’est manifestée l’action de Musset par rapport à Aldo, mais elle perce dans la conception générale, le coloris de toute l’œuvre et dans la forme des monologues et des dialogues. Ici, pour la première fois, George Sand essaie du roman dialogué, qui rappelle la forme des pièces de Musset si différente de l’ordinaire. Aldo est aussi peu propre à être joué que On ne badine pas avec l’amour, quoi qu’on donne cette pièce sur la scène[127]. Musset lui-même regardait ses pièces comme bonnes tout au plus pour un « spectacle dans un fauteuil », c’est-à-dire pour être lues. Aldo semble être aussi une petite pièce tirée du « spectacle dans un fauteuil », une vraie œuvre de poésie où l’auteur ne se soucie aucunement de l’effet à produire sur la scène. Tout cela est trop délicat, trop poétique et perd sous le fard, à la lumière de la rampe, c’est une œuvre trop finement écrite pour la foule qui remplit une salle de théâtre.

Il y a toujours eu et il y aura toujours beaucoup de femmes écrivains, mais nous n’avons jusqu’ici qu’une seule femme-poète, c’est George Sand, et, c’est ce trait-là qui la fait ressortir de la pléïade des noms connus et célèbres. Il existe beaucoup de belles œuvres littéraires signées de noms de femmes, mais on peut les placer toutes sur les confins entre l’art vrai et les contes de la littérature courante. Des œuvres comme Aldo, l’Orco, Gabriel sont de la vraie poésie, de l’art vrai ; voilà pourquoi George Sand se trouve être complètement hors ligne, et dépasse de toute la tête les nombreux talents et demi-talents féminins. On peut trouver parfois, il est vrai, que ses œuvres ont vieilli, surtout sous le rapport de la forme ; mais elles n’auront jamais le sort de ces livres des romancières qui n’ont qu’un intérêt d’actualité, et qui au bout de cinquante, parfois de trente ans, ou même de dix ans, semblent démodés, étranges, bons à être mis au rancart. Quoique certaines pages, chez elle, sentent bien leur bon vieux temps, il y a, du moins, dans chacune de ses œuvres, une parcelle de la vérité éternelle, impérissable, on y respire cet air frais des montagnes, qui ne souffle qu’aux sommets de la poésie. La lecture de ses œuvres fait vibrer ce qu’il y a de meilleur en nous, fait surgir du fond de notre âme des forces inconnues, évoque des aspirations endormies, ouvre à nos regards des horizons lumineux ; ce grand esprit rappelle à la vie les parcelles minuscules, souvent vagues et imperceptibles, de l’âme universelle qui réside en chacun de nous. Tout cela prouve que George Sand n’est pas seulement écrivain, elle est poète, quoique écriant en prose. Cette forme empêche beaucoup de ses lecteurs de bien apprécier certaines de ses œuvres si belles. Tel est Aldo. Imaginons-nous Aldo écrit en vers ; immédiatement disparaîtront toutes « les longueurs », toutes les « interminables effusions lyriques » que lui reprochent certains amis du réalisme. Dans ce poème, nous voyons une grande âme souffrante qui parle, une âme tourmentée par le doute et la désillusion. Sans doute l’action n’a ni temps, ni lieu déterminés ; la reine Agandecca règne on ne sait vraiment où, en Angleterre ou à Venise ; Tickle semble s’être échappé d’un drame de Shakespeare ou de Victor Hugo, mais… définissez-moi donc avec exactitude à quelle époque Manfred se trouvait près de la cascade et s’entretenait avec la Fée des Alpes ! Dites-moi, encore, si en apprenant que le spectre du père d’Hamlet lui apparaît précisément sur la terrasse du château d’Elseneur, l’on ajoute ou l’on n’ôte rien à l’histoire toujours la même des souffrances d’une âme minée par le doute. Et n’est-il pas indifférent que le Démon (de Lermontow) plane au-dessus des sommets du Caucase, ou bien au-dessus de l’Espagne, comme l’auteur se proposait de le montrer dans son plan primitif ?

Croyez-le, toutes ces exactitudes chronologiques et géographiques sont nécessaires là où il s’agit d’une œuvre vraiment historique (comme Jules César, Gœtz de Berlichingen ou Boris Godounow), mais dans Manfred, le Démon, Aldo, ce qui nous importe, c’est l’âme humaine, nous ne voyons qu’elle, et si nous sommes profondément émus, si l’idée de l’œuvre est haute et exprimée en un langage puissant et sonore, nous ne faisons plus alors attention si dans l’œuvre il y a des erreurs contre la réalité. Disons plus, — une exactitude minutieuse, obligatoire dans un roman contemporain, ne ferait que nuire à la valeur éternelle et générale d’une œuvre si poétique, l’amoindrir et la ternir. Revenons à Aldo. Qui est-il, cet Aldo ? À quelle époque et à quel peuple appartient-il ? À aucun. Ce n’est qu’un poète, ou, pour mieux dire, une âme poétique en lutte avec la réalité, un poète, qui non seulement cherche des rimes sonores, mais qui, de toute son âme, vit ses œuvres, et qui est poète non seulement dans ses écrits, mais aussi dans sa vie. Il ne peut reléguer derrière les murs de son cabinet sa sensibilité, son impressionnabilité sur tout incident intérieur ou extérieur, et il ne peut être un homme comme nous tous ; non, il ne vit pas comme nous, il ne mène pas cette vie terne et veule, pleine d’intérêts mesquins, il met dans sa vie toute son âme. On pourrait dire de lui ce que Musset disait en parlant de lui-même : « Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole ». Son âme résonne à toutes les impressions de l’existence, il cherche dans la vie, ce qu’il cherche dans ses chants : la beauté de la forme et du fond, la constance, l’amour éternel et absolu. Il ne sait pas vivre en ce monde où « les pensées et les sentiments sont si passagers », il donne trop de son âme, il jette constamment des perles… — et ne reçoit en réponse que des railleries, des conseils pratiques, des désillusions ; il est incompris par ses amis les plus proches et qui l’aiment le plus. Nous avons mentionné plus haut le splendide monologue d’Aldo finissant par les mots : « Mais le poète, c’est moi ! Le cœur brûlant qui se répand en vers brûlants, je ne puis l’arracher de mes entrailles… Qu’est-ce donc que la poésie ? Croyez-vous que ce soit seulement l’art d’assembler des mots ? »

Ces lignes ne disent-elles pas la même chose que ce que nous dit Heine[128]:

Und als ich ûber meine Schmerzen geklagt,
Da habt Ihr gegæhnt und nichts gesagt ;
Doch als ich sie zierlich in Verse gebracht,
Da habt Ihr mir grosse Elogen gemacht !!…

Dans notre vie habituelle, ne voyons-nous point, à chaque pas, souffrir des gens qui, semblerait-il, n’auraient qu’à se laisser vivre ; ils possèdent tout ; tout autre, à leur place, serait content et heureux, et eux, ils aspirent toujours à quelque chose d’inconnu. Que veulent-ils ? Ils se passionnent pour des choses ou des personnes qui ne méritent ni leur amour ni leur admiration, se désenchantent, brûlent, usent en vain leur âme, souffrent et se tourmentent. Et pourquoi tout cela ? Ce sont toujours des Aldo-Rimeurs, ils sont tous nés avec une âme poétique, et s’ils n’écrivent pas de vers, ce n’est qu’une dissemblance toute extérieure. Mais dans leur être brûle une flamme éternelle, ils voudraient fuir la vie mesquine, ils courent après l’idéal et ils sont déchirés à belles dents par des gens qui ne savent même pas quel trésor ils foulent aux pieds. Et lorsque ce sont des poètes de vocation, c’est pire encore. Alors on leur adresse « les plus grands éloges » pour leurs sonnets ; mais viennent-ils à se plaindre de leurs souffrances réelles, — on rit, on hoche la tête, et on « ne leur dit rien ». C’est là de l’histoire vieille comme le monde, mais toujours vraie. C’est l’histoire triste et véridique des souffrances d’une nature artiste en lutte avec la réalité ; elle est chère à tous ceux qui ont souffert tant soit peu les mêmes souffrances et qui peuvent les ressentir. Et celui qui peut les dépeindre ainsi est un poète lui-même ; il comprend parfaitement un autre poète, comme George Sand comprenait Musset, lorsque, en 1833, elle écrivait Aldo.

George Sand écrivit Gabriel au commencement de 1839, à son retour de Majorque, pendant qu’elle s’était arrêtée à Marseille avec Chopin, malade, d’où elle fit une course de quelques jours à Gênes. Déjà en 1837, la forêt de Fontainebleau lui avait rappelé son amour pour Musset et son voyage à Venise, et c’est alors, comme nous l’avons dit, qu’elle écrivit un de ses contes vénitiens : La dernière Aldini. Gênes, la première ville italienne, où, en 1833, étaient arrivés les jeunes amants heureux. Gênes réveilla aussi en George Sand ses doux souvenirs de jeunesse, et revenue à Marseille, elle écrivit Gabriel.

Gabrielle est la petite-fille du vieux duc Jules de Bramante. Celui-ci avait deux fils : l’ainé — fils docile, — n’avait point d’héritier ; le cadet — enfant prodigue —, avait un fils nommé Astolphe. Le vieillard n’aurait jamais consenti que l’héritage passât à la branche cadette. Une fille naquit à l’aîné ; la mère mourut. Le vieux despote, d’accord avec son fils, se résout à faire passer sa petite-fille pour un garçon. Dans ce but, il élève la fillette loin du monde, dans une solitude complète, en tête-à-tête avec un vieil abbé, son gouverneur, qui l’élève non seulement en jeune spartiate, mais tâche encore de lui inspirer le dégoût du sexe féminin. Il atteint à de brillants résultats : Gabrielle galope à cheval, fait des armes et tire au pistolet comme un jeune seigneur ; elle méprise le danger, dit franchement la vérité à tout le monde. Elle est hardie, courageuse, sincère, en un mot elle brille par toutes les qualités masculines. Mais quand arrive le jour où son aïeul lui révèle son secret (dont, tout naturellement, Gabrielle se doutait déjà), la jeune fille se révolte, et dans son indignation, elle accable son aïeul de reproches pour son hideux mensonge ; elle quitte le château et se met à la recherche de son cousin, qui, tout comme son père, est joueur et libertin. Gabrielle veut réparer l’injustice de son aïeul. Elle trouve Astolphe dans un repaire de brigands, elle le sauve d’un guet-apens. Les deux jeunes cousins se lient d’amitié, se logent dans la même maison, et il en résulte évidemment la découverte de la vérité et un amour passionné. L’aïeul et le gouverneur avaient rendu virils la volonté et le caractère de Gabrielle, mais n’avaient pas réussi à changer son cœur de femme. Obéissant à ce nouveau sentiment, elle suit son bien-aimé dans la modeste demeure de sa mère. Mais d’une part, malgré tout l’amour qu’il porte à son amie, Astolphe ne peut se dégager de ses préjugés masculins, il est jaloux et méfiant. D’autre part, Gabrielle est trop indépendante, trop fière, elle ne connaît aucun de ces artifices féminins si utiles dans la vie de chaque jour. Elle s’attire par là l’inimitié de toute la famille de son mari. Or, le vieux Jules craignant que son perfide mensonge ne se découvre, se résout, n’importe comment, à se rendre maître de Gabrielle, morte ou vive. La jalousie d’Astolphe vient en aide à son projet criminel ; un bravo tue Gabrielle au moment où celle-ci, échappée à la tutelle de sa belle-mère, pense à en finir volontairement avec la vie, car elle ne croit plus au bonheur et se sent incapable de vivre, en un esclavage éternel, sans liberté et sans posséder la confiance de son mari.

Ce roman dialogué est tout palpitant de vie, l’action se déroule rapidement ; les caractères d’Astolphe et de Gabrielle sont vivement esquissés, et la lutte de cette âme honnête, ouverte et courageuse contre son entourage est tracée de main de maître. Le lecteur se pose avant tout cette question : Pourquoi Gabrielle a-t-elle péri ? Et l’auteur lui répond : C’est que tout ce qui est considéré comme vertu et inculqué à l’homme comme tel, porte malheur à la femme et lui rend la vie impossible. Tant que Gabrielle est en habits d’homme, — tout va bien ; mais dès qu’elle a revêtu la robe propre à son sexe, toutes ses qualités deviennent des défauts, comme si, pour les êtres humains de sexes différents, il dût y avoir deux codes de morale opposés. La question, le lecteur le voit, est très intéressante. Elle apparut, sans doute, à l’esprit de George Sand pendant le séjour qu’elle fit à Majorque avec Chopin, cet artiste si aristocratiquement exigeant, si maladivement susceptible. Arrivée à Gênes et ressaisie par le souvenir de Musset, George Sand fit revêtir à son thème la forme des pièces de ce poète, et il faut lui rendre justice, elle y atteint presque la perfection. Un an après, en 1840, Balzac, après avoir lu cette pièce, disait à George Sand, dans une lettre inédite encore, qu’il trouvait l’œuvre superbe et lui conseillait de l’arranger pour la scène. Nous partageons entièrement l’avis de Balzac et nous trouvons même qu’aucune des pièces de George Sand, représentées avec succès, fût-ce même le Marquis de Villemer si préconisé, n’a, selon nous, ni cette force de vie, ni cette vivacité d’action que l’on trouve dans Gabriel. Et une fois encore, le ton, le coloris, les types, le dialogue, tout porte le cachet de l’influence indéniable de Musset. Et la beauté de la forme fait que cette œuvre n’a aucunement vieilli.

Nous ne dirons rien ici de Jacques dont nous avons déjà parlé plus haut, et dont nous parlerons encore plus loin. Leone Leoni, un des romans qui a eu le plus de succès en son temps auprès des contemporains, a maintenant beaucoup vieilli. George Sand avait, on le sait, l’intention de faire le pendant de Manon Lescaut, mais, dans son roman, le rôle de la pécheresse tentatrice est attribué au viveur byronisant, Leone Leoni, et celui de Desgrieux, périssant par amour pour Manon, à une jeune fille nommée Juliette. En son temps Leone Leoni, exerça une très grande influence sur la jeunesse. Beaucoup de ses lecteurs virent dans ce roman l’expression complète de cet amour sublime et plein d’abnégation, qui, après avoir foulé aux pieds les préjugés reçus et tout respect humain, après avoir tout sacrifié, fermé les yeux de la femme aimante sur toutes les faiblesses, les défauts, voire même sur les vices et les crimes, l’oblige à suivre l’être aimé à l’autre bout du monde et à partager avec lui ses malheurs et son déshonneur.

C’est ainsi que Liszt, par exemple, comprenait Leone, — roman qui joua dans sa vie un rôle funeste, car son apparition au moment même où se décidait le sort des amours de la comtesse d’Agoult pour le jeune pianiste, fit suivre, à ce qu’il paraît, à cette tête exaltée, l’exemple de Juliette, lui fit partager l’exil volontaire du grand musicien et leur fit faire ainsi le premier pas décisif dans la voie malencontreuse où ils s’engagèrent ensemble.

D’autre part, de nos jours, M. Henri Amic trouve que, comme Juliette vaincue par sa passion pour Leone, quitte pour lui un homme dévoué et aimant, et retombe au pouvoir de l’amour martyrisant, — de même George Sand tout en comprenant combien Pagello l’aimait avec dévouement, ne put néanmoins résister à sa passion toute-puissante pour Musset, qui la ressaisit à son retour à Paris. Voilà pourquoi on pourrait, selon M. Amic, parfaitement considérer la lettre d’adieu de Juliette à Bustamente comme la lettre qu’Aurore Dudevant eût pu écrire à Pagello en août 1834. Cette remarque ne manque pas de justesse, et on peut, si l’on veut, considérer encore ce roman comme un « document psychologique ». Dans l’analyse de la passion, George Sand atteint également une grande perfection, mais quant à la mise en scène, aux héros principaux, aux dialogues, tout cela est tellement vieilli et vieillot, si peu naturel, que c’est là un des romans de George Sand qu’on pourrait difficilement recommander aux lecteurs de nos jours.

Nous nous permettrons d’analyser également ici le Secrétaire intime, quoique écrit avant le voyage de Venise et quoique son action ne se passe pas précisément dans cette ville, mais bien dans la patrie fantastique de la reine Agandecca et d’Aldo le Rimeur. Toutefois la belle capitale de la princesse Quintilia Cavalcanti — Monteregale, — quoique érigée « dans le goût oriental » (!), doit, à ce qui paraît, se trouver en Italie, aux environs de Gênes et de Monaco, car c’est par Lyon et Avignon que s’y rend de Paris la belle Quintilia accompagnée par sa gentille soubrette Ginetta, par son page amoureux Galeotto et par son vieux secrétaire. l’abbé Scipione. C’est aussi sur la route d’Avignon qu’ils rencontrent le noble « jeune homme pauvre », Saint-Julien, qui devient par la suite le « secrétaire intime » de la séduisante princesse. Et pour séduisante — elle l’est bien, cette Quintilia aux cheveux noirs comme du jais, — « les plus longs et les plus épais qu’ait jamais vus Saint-Julien » et qui semblent être tout pareils à ceux qui ravissaient tant Musset. Sans compter que cette adorable capricieuse est de tous points une beauté, qu’elle est pétrie d’esprit, savante comme un professeur allemand, qu’elle lit le grec et le latin comme une patricienne de la Renaissance, qu’elle peut à l’occasion panser une blessure et secourir un malade comme si ce fût le vieux Deschartres qui le lui eût enseigné, mais elle est encore, ainsi qu’une élève de Stéphane de Grandsagne, tellement éprise d’histoire naturelle qu’elle donne un bal entomologique[129] dans son féerique palais, bal où toute la petite cour apparaît déguisée en papillons éthérés aux corsages de velours, en scarabées reluisants dans leurs justaucorps de satin, en mouches étincelantes de pierreries et en grillons verts du plus ridicule aspect. Nous nous taisons en outre sur le fait que Quintilia se passionne pour l’art et la littérature, qu’elle prend à cœur toutes les graves questions sociales, que dans la petite principauté gouvernée par sa blanche main règne la justice, et que « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre » n’y est point abandonnée à sa misère. Mais, outre tout cela, l’adorable princesse est encore originale à l’excès et excentrique outre mesure (il est trop clair qu’elle fume, comme une petite émancipée qu’elle est !). Elle est orgueilleuse de son indépendance et de sa liberté, elle méprise l’opinion, se rit des racontars et des calomnies, exige que ses amis sachent l’aimer malgré tous les bruits répandus sur son compte, tous les contes insipides forgés sur elle et les très réelles bizarreries de sa conduite. Son calme, sa force et sa fermeté, Quintilia les puise dans son amour pour un certain Max Spark, comte allemand auquel elle est mystérieusement mariée, mais qui, en dérobant comme une relique son bonheur et son amour aux yeux et aux appréciations des hommes, veut empêcher que des considérations quelconques ou des intérêts mesquins viennent se mêler à cet amour. C’est pour cela qu’il ne veut pas apparaître aux humains dans le rôle de « prince-consort », orgueilleux de son titre et de son bonheur. Il va sans dire que ce mariage secret devient la cause de calomnies, de médisances et de turpitudes pour Quintilia, même de la part de Galeotto et de Saint-Julien qui — tout comme les autres — s’éprennent de leur adorable souveraine. Il est clair aussi que tout s’arrange pour le mieux. La fable du conte, avec tous ses déguisements, tous ces pavillons mystérieux, toutes ses apparitions, mystérieuses aussi, des mêmes personnages sous des noms différents, et tout cet enchevêtrement impossible, semble aux yeux du lecteur de 1899 bien extravagante et bien peu naturelle. Du reste, George Sand jugeait elle-même son roman très sévèrement et le fit à plusieurs reprises dans ses lettres à Sainte-Beuve. C’est ainsi qu’elle lui écrit, par exemple, le 14 novembre 1833. « Maintenant je viens vous demander, non plus une marque d’indulgence, mais une preuve d’amitié. C’est de lire le manuscrit de le Secrétaire intime, avant que l’impression en soit commencée. Donnez-moi votre avis tandis qu’il est temps encore de faire des corrections. Je ne promets pas de me rendre aveuglément à toutes vos critiques : nous avons tous une partie de nous-même en jeu dans nos œuvres, et nous tenons souvent autant à nos défauts qu’à nos qualités ; mais un lecteur éclairé voit mieux que nous, quand nous rendons bien ou mal nos idées les plus personnelles, et nous empêche de donner une mauvaise forme à nos sentiments. Je fais du reste fort peu de cas de ce que je vous envoie. Ce n’est ni un roman, ni un conte, c’est, je le crains, un pastiche d’Hoffmann et de moi. J’ai voulu m’égayer l’esprit, mais je ne sais si j’égayerai le public. Je crois que l’ouvrage est beaucoup trop étendu pour la valeur du sujet, qui est frivole. J’en avais d’abord fait une nouvelle ; le besoin d’argent et je ne sais quelles dispositions facétieuses de mon esprit m’ont fait barbouiller beaucoup plus de papier qu’il n’aurait fallu. Prenez toutes ces choses en considération, et, si vous trouvez le livre pitoyable, ne me découragez pas trop ».

Et le 21 novembre elle écrit encore à Sainte-Beuve : « Non, mon ami, vos critiques ne m’ont pas fâchée contre vous, mais bien contre moi qui les mérite… j’ai retranché toute la partie champêtre, et j’ai abordé tout de suite la Cavalcanti (l’héroïne du roman, on s’en souvient) ; — de cette manière, le conte se passe tout entier dans ce monde de fantaisie où je l’avais conduit si maladroitement. Vous avez raison d’aimer mieux les choses complètement réelles, moi, j’aime mieux les fantastiques ; mais je sais que j’ai tort ; aussi n’en ferais-je que peu, de temps en temps et pour m’amuser. J’aurais bien fait, dans mes intérêts, de publier, après Lélia, un roman plus rapproché du genre de Walter Scott, mais cette Quintilia était avancée dans mon portefeuille, et le besoin d’argent ne m’a pas permis de l’y garder plus longtemps. La même raison m’empêche de changer la manière générale du conte ; pour cela il faudrait le recommencer, et il n’en vaut d’ailleurs pas la peine. La seule pensée que j’y aie cherchée, c’est la confiance dans l’amour présentée comme une belle chose, et la butorderie de l’opinion comme une chose injuste et bête. J’avais, comme vous l’avez très bien aperçu, commencé cette histoire de Saint-Julien dans d’autres vues, et les deux corps se joignaient fort mal. Je l’ai donc retiré pour en faire le commencement d’une historiette toute rustique, et j’ai mis dans la bouche de mon secrétaire intime, dans le courant de son séjour à Monteregale, un récit de sa jeunesse où j’ai taché tracer son humeur d’une manière qui s’harmonise mieux avec la suite. Je ne suis pas de votre avis sur deux choses : d’abord l’amour que Quintilia devait avoir, selon vous, pour lui ; ensuite l’indulgence qu’elle devrait avoir à la fin. Je crois que dans l’un et l’autre cas ce serait altérer le caractère étourdi, mais probe et ferme, que je veux donner à ma princesse. Seulement je profiterai encore de vos objections, qui sont bonnes par elles-mêmes ; je me chargerai, moi conteur, ou bien quelqu’un de mes personnages, d’avouer au lecteur que la Cavalcanti n’est pas sans imprudence et sans tort. C’était bien là mon idée, en la montrant et si sage et si folle. »

On le voit, George Sand était mécontente de son œuvre, et voyait tous ses défauts, mais son roman lui tenait à cœur par la partie de son être qu’elle y avait mise, ce qui nous explique aussi pourquoi Balzac trouvait tant de ressemblance entre Quintilia et Aurore Dudevant[130]. Et le trait personnel et intime que l’auteur avait mis dans ce roman, ce fut justement cette confiance dans l’amour, ce bonheur caché aux yeux du monde, qui permet de supporter avec calme les médisances, les haines et les calomnies, comme le faisait George Sand en l’automne de 1833, car son amour pour Musset lui donnait une félicité sans nom. Ce fut aussi ce bonheur confiant qui fit du Secrétaire intime comme la contre-partie de Lélia la méfiante et la sceptique.

Nous nous demandons encore si la partie champêtre, enlevée au roman qui avait pour sujet la jeunesse si triste du héros et peignait ses méditations solitaires, après avoir été modifiée, ne servit pas ensuite pour André, roman que George Sand écrivit à Venise au cours de l’hiver et du printemps de 1834. André, quoique écrit dans cette ville, se passe en Berry, nous nous permettrons donc de l’analyser ailleurs.

Les Nouvelles vénitiennes proprement dites furent écrites entre 1834 et 1838 ; ce sont : Mattea (1835), les Maîtres mosaïstes (1837), la dernière Aldini (1837), l’Uscoque (1838), l’Orco (1838). La plupart commencent par un petit prologue : À Venise, sous la treille (lisez à Nohant, sur la terrasse), par un beau clair de lune et aux chants du rossignol, s’est réunie une petite société d’amis ; le poète Zorzi (c’est-à-dire George, prononcé à la vénitienne), l’abbé Panorio, le docteur Acrocéronius, le Turc Asseim-Zuzuf, la belle Beppa et Lélio, chanteur d’opéra (tous ces personnages avaient déjà paru dans les Lettres d’un voyageur, et, sous ces noms d’emprunt on doit reconnaître Musset, Pagello, sa sœur, la comtesse d’Agoult, Liszt, George Sand, etc.) On soupe gaîment, on chante, on fume, on savoure la sieste, et, tour à tour, on se raconte des histoires intéressantes, présentées par l’auteur à ses lecteurs. Ainsi, par exemple, l’abbé Panorio raconte, soi-disant, l’histoire des Maîtres mosaïstes, écrite par George Sand à la prière de son petit Maurice, qui ayant beaucoup pleuré sur Paul et Virginie, avait demandé à sa mère d’écrire pour lui une histoire où il n’y eût pas d’amour[131]… C’est ce que fit George Sand en écrivant une charmante nouvelle tirée de la vie des artistes de la Renaissance, où aucun des personnages n’a rien à faire avec « ce vilain amour » qui déplaisait tant au petit Maurice Dudevant. Cette nouvelle peut parfaitement être recommandée comme lecture à la jeunesse ; elle est instructive et élégamment écrite, tant soit peu ennuyeuse pour nous autres lecteurs, mais on y respire un souffle vraiment artistique, et l’on sent que le graveur Calamatta, ami de George Sand, à qui elle avait demandé des conseils lorsqu’elle écrivait ce livre, a dû lui communiquer beaucoup de choses sur la vie des artistes, et qu’il a servi lui-même de modèle à George Sand, pour peindre son maître ami de l’idéal[132].

Le chanteur Lélio raconte l’histoire des deux Aldini, la mère et la fille, qui, l’une après l’autre, lui ont donné leur amour. La première s’est éprise de l’humble gondolier, chantant à la poupe de sa gondole de simples chansons, et l’a pris en son palais, pour lui faire cultiver sa voix admirable et son talent musical. Le jeune gondolier sut se garder des séductions du luxe et même de celles de l’amour, et sauva par là, la candide et faible Aldini prête à tout lui sacrifier. Devenu chanteur d’opéra et célèbre, Lélio fait connaissance avec la fille d’Aldini, cette petite Alezia, qu’il avait autrefois bercée, et qui est à présent une beauté altière se jouant de ses adorateurs comme un chat avec les souris. C’est ce qu’elle essaie de faire avec Lélio, mais elle tombe elle-même passionnément amoureuse de lui. Pourtant, lorsqu’elle découvre que Lélio n’est autre que le petit chanteur que sa mère avait jadis aimé, et qui l’avait noblement fuie, soucieux de son bonheur et de sa tranquillité à elle, autant que de son art et de sa liberté à lui, Alezia renonce à son amour, épouse son cousin, et Lélio retourne à sa vie errante et libre et à son art adoré. Ce qu’il y a de mieux réussi dans ce roman, c’est le caractère de la jeune fille. Ce mélange de coquetterie et de fierté, de petites ruses et de grande droiture, de douceur féminine et de hardiesse, font de la jeune Aldini un des types de femme les plus sympathiques et les plus attachants de George Sand.

Mattea est un charmant et gai tableau de genre de la vie vénitienne. George Sand a essayé d’y peindre les types variés de la population cosmopolite de Venise, que l’écrivain observait en fumant sa cigarette sur la place Saint-Marc, en compagnie de Musset ou de Pagello ou en parcourant, avec lui et avec ses amis, les îles de l’archipel vénitien. C’est écrit avec beaucoup d’humour et de finesse, et même, malgré son coloris romantique, c’est tout à fait réaliste, surtout dans la peinture du caractère et de la vie de Mattea elle-même, qui sont dessinés d’après nature, — une nature très connue de l’auteur. Voici par exemple le portrait de Mattea : « Elle était douée d’une imagination vive, facile à exalter, d’un cœur fier et généreux et d’une grande force de caractère. Si ses facultés eussent été bien dirigées dans leur essor, Mattea eût été la plus heureuse enfant du monde, mais Mme Loredana (sa mère), avec son caractère violent, son humeur âcre et querelleuse, son opiniâtreté qui allait jusqu’à la tyrannie, avait sinon gâté, du moins irrité cette belle âme au point de la rendre orgueilleuse obstinée, et même un peu farouche. Il y avait bien en elle un certain reflet de caractère absolu de sa mère, mais adouci par la bonté et l’amour de la justice… Une intelligence élevée qu’elle avait reçue de Dieu seul, et la lecture furtive de quelques romans pendant les heures destinées au sommeil, la rendaient très supérieure à ses parents, quoiqu’elle fût très ignorante et plus simple peut-être qu’une fille élevée dans notre civilisation moderne ne l’est à l’âge de huit ans. Élevée rudement, quoique avec amour et sollicitude, réprimandée et même battue dans son enfance pour les plus légères inadvertances, Mattea avait conçu pour sa mère un sentiment de crainte, qui souvent touchait à l’aversion. Altière et dévorée de rage en recevant ces corrections, elle s’était habituée à les subir dans un sombre silence, refusant héroïquement de supplier son tyran, ou même de paraître sensible à ses outrages. La fureur de la mère était doublée par cette résistance… En grandissant, Mattea avait appelé la prudence au secours de son oppression, et par frayeur, par aversion peut-être, elle s’était habituée à une stricte obéissance et à une muette ponctualité dans sa lutte, mais la conviction qui enchaîne les cœurs s’éloignait du sien chaque jour davantage… Ce qui la révoltait peut-être le plus et à juste titre, c’était que sa mère, au milieu de son despotisme, de ses violences et de ses injustices, se piquât d’une austère dévotion, et la contraignit aux plus étroites pratiques du bigotisme… Tout en aimant la vertu, tout en adorant le Christ et en dévorant à ses pieds chaque jour bien des larmes amères, la pauvre enfant avait osé, chose inouïe dans ce temps et dans ce pays, se séparer intérieurement du dogme à l’égard de plusieurs points arbitraires. Elle s’était fait, sans beaucoup de réflexions et sans aucune controverse, une religion personnelle pure, sincère, instructive… »

Isolée, ne trouvant d’appui en personne, pas même en sa marraine, la duchesse Gica, aussi faible et aussi capricieuse que la vieille aïeule d’Aurore, tombée en enfance dans ses dernières années (à laquelle cependant, elle ne ressemblait nullement), Mattea, peu à peu, s’adonne aux idées les plus sombres, les plus mélancoliques, et rêve au bonheur de s’éloigner dans le désert, au charme d’une vie solitaire au sein de la nature. On croirait lire des pages de l’Histoire de ma Vie, et l’on est tenté de substituer aux noms de Loredana et de Mattea, les noms de Sophie-Antoinette et d’Aurore. Les lignes où l’auteur de Mattea raconte de quelle manière peu délicate et fort indiscrète le curé de l’héroïne l’avait traitée dans une de ses confessions où elle eut le courage de refuser l’absolution et de renoncer à la confession, ne rappellent pas moins l’incident bien connu du lecteur dans la vie d’Aurore. La soudaine résolution même de Mattea de fuir l’atmosphère insupportable de la maison paternelle et sa lettre naïve à Aboul-Amet, qu’elle connaissait à peine, et à qui elle demandait de la recueillir chez lui, — réveille involontairement chez nous le souvenir de la résolution irréfléchie, subite, d’Aurore d’épouser Casimir Dudevant, — qu’elle ne connaissait pas davantage, — pour l’unique raison de se soustraire à la vie commune avec sa mère. C’est ainsi que dans cette charmante bluette, nous voyons George Sand transporter dans un cadre vénitien et donner une vive couleur locale à des sentiments personnellement vécus, à des impressions et des observations puisées dans sa propre vie.

Asseim-Zuzuf, Turc impassible, raconte impassiblement l’Uscoque, une histoire prétendue réelle, ayant servi de thème à Byron pour écrire son Lara et son Corsaire. Zuzuf, à ce qu’il dit, avait connu Byron et lui avait raconté cette histoire, c’est-à-dire, en d’autres termes, que l’Uscoque est un essai de George Sand d’écrire un conte intéressant, où les personnages seraient des héros à la Byron. Elle a parfaitement réussi ; le conte est intéressant au plus haut point, même pour ceux des lecteurs d’aujourd’hui qui cherchent dans la littérature quelque chose de plus qu’une de ces fables attachantes et naïves qui faisaient les délices des lecteurs de 1838. Les héros sont suffisamment byroniens, les héroïnes, comme toutes celles de Byron, ne se distinguent que par leur beauté et leur douceur. On y rencontre aussi le type préféré de Byron en la personne de la Turque Naam, déguisée en page, qui ne quitte point d’un pas son diabolique seigneur. C’est tout ce que nous pouvons dire de l’Uscoque, en y joignant l’adage si rebattu des critiques français, lorsqu’ils n’ont rien de mieux à dire : « C’est merveilleux de style. » Nous n’entreprendrons pas d’analyser la donnée générale, ni de raconter au long le sujet de ce roman[133], sans contredit très bien écrit, mais qui pour nous est empreint d’un cachet par trop romantique. Dostoïewsky, qui avait lu l’Uscoque avant tous les autres romans de George Sand, en fut charmé, comme il le fut, du reste, de tous les contes vénitiens ; il y appréciait surtout les types de jeunes filles, « fortes dans leur pureté et leur candeur ». Mais, malgré toute notre admiration pour le grand écrivain, nous ne pouvons faire le sacrifice de notre opinion et placer l’Uscoque au nombre des « œuvres choisies » de George Sand, qui, il faut l’espérer, paraîtront un jour comme celles de Voltaire, de Rousseau et d’autres grands écrivains.

C’est dans ce recueil que devrait, par contre, entrer l’Orco, histoire mystérieuse que la belle Beppa raconte à ses amis pendant une soirée tiède et orageuse. C’est une histoire triste et étrange où, « comme dans un songe, tout semble invraisemblable, à l’exception du sentiment qui l’a fait naître[134] ». Tout dans ce roman est fantastique et féerique ; mais le sentiment dont il est pénétré, sentiment d’amère indignation contre la domination autrichienne, la douleur de voir la décadence, l’humiliation et la soumission servile des Vénitiens, le regret cuisant de l’ancienne puissance de Venise, — la belle endormie, — voilà ce qui se fait sentir à chaque ligne de ce conte. Tout le récit est maintenu dans ce vague et mystérieux coloris qui ne se dément nulle part et qui ne permet pas au lecteur de définir qui fut cette inconnue mystérieuse périssant dans les flots en voulant faire périr avec elle le jeune officier autrichien Franz Lichtenstein. Était-ce bien cette Vénitienne, « la plus belle de nos amies », comme l’appelle au commencement Beppa, ou est-ce la personnification de Venise, périssant, parce qu’elle avait lié amitié avec son ennemi, ou est-ce enfin tout simplement « l’Orco, le Trilby vénitien, qui n’est dangereux que pour les oppresseurs et les tyrans », comme le déclare Beppa dans la conclusion ? Cela nous laisse l’impression de quelque chose d’indécis, de vaguement charmant, comme baigné du crépuscule transparent des lagunes vénitiennes, et de profondément triste. On y sent déjà le poète qui, vingt ans plus tard, saluera comme publiciste, la guerre pour l’indépendance de l’Italie. Dans son poème fantastique et dans le bien sobre article de journal, le sentiment est le même : douleur et indignation contre l’oppression d’un peuple jadis si grand ; désir de le voir renaître à la liberté ; joie à la vue de sa résurrection après un long sommeil ressemblant à la mort.

Les Lettres d’un Voyageur, Mattea, l’Uscoque, les Maîtres mosaïstes, l’Orco, la première partie de Consuelo, tous ces romans et nouvelles nous transportent non seulement dans l’atmosphère poétique de Venise, — la reine endormie des mers, — et nous dépeignent d’une manière admirable, son calme, son palais, ses églises, ses lagunes, ses verts canaux, son ciel serein, son air doux et pur, la vie grouillante de ses ruelles, sa population composite, la gaîté, la simplicité et le laisser-aller de ses habitants, la soumission bénigne et somnolente d’un peuple insouciant ; mais il brille encore dans toutes ces œuvres comme un reflet de la grandeur et de la gloire passées de cette reine de l’Adriatique, et nous ne connaissons aucun poète, après Byron, qui, comme George Sand, nous fasse ainsi partager ses regrets de la décadence de cette belle cité et savourer la poésie de son ancienne vie. C’est qu’à Venise, comme autrefois dans les Pyrénées, George Sand était toute remuée par les moindres impressions. De là, il résulte qu’à côté des exquises descriptions de son cher Berry, les plus belles peintures que l’on trouve dans son œuvre sont : les tableaux des Pyrénées et les esquisses vénitiennes, fraîches comme des aquarelles. C’est que dans les Pyrénées, connue à Venise, George Sand ne regardait pas les œuvres de Dieu avec les yeux d’une indifférente, mais semblait les saluer avec l’ivresse d’une âme dont toutes les cordes vibraient.

CHAPITRE X
(1835)


Idéal stoïque. — Sainte-Beuve. — Michel de Bourges. — Sixième Lettre d’un Voyageur. — Liszt et Lamennais. — Comtesse Marie d’Agoult. — Septième Lettre d’un Voyageur et Lettres d’un Bachelier es musique.


George Sand, rappelle toujours à notre souvenir la petite poésie allemande, que nous avons tous apprise dans notre enfance :

    Eine kleine Biene flog
    Emsig hin und lier und sog
    Süssiskeit ans allen Blumen
[135]


et qui finit par les mots : Doch das Gift lass ich darin[136].

George Sand comme une abeille infatigable, recueillait en effet sans relâche tout ce qu’il y avait de meilleur, de plus nécessaire, et de plus approprié à sa nature, dans les différentes personnalités éminentes avec lesquelles le sort l’avait mise en relations, sachant rejeter tout ce qui, dans leurs idées ou leurs théories, ne lui convenait pas.

L’un des lieux communs que l’on rencontre presque sans exception chez tous les biographes ou dans tous les articles consacrés à George Sand, est d’affirmer que toutes ses idées et ses théories ne sont rien autre que l’écho d’autres voix, la répétition des idées et des théories des personnages sous l’influence desquels l’écrivain se trouvait à telle époque de sa vie. Ceci a été exposé sur des tons très différents : par les uns, sous forme de reproche et de raillerie ; par d’autres, — tels que Renan et M. d’Haussonville, — sous forme d’éloge. Ces deux derniers font un juste mérite à la grande romancière d’avoir su refléter les plus sublimes idées de notre siècle[137].

Nous sommes complètement de cet avis, et nous avons déjà dit dans le premier chapitre de ce livre que du commencement à la fin de sa production littéraire, George Sand nous apparaît comme une brillante traductrice des plus grandes idées de son temps. Laissant, pour le moment, ce fait de côté, nous nous arrêterons sur la question de savoir jusqu’à quel point ont raison ceux qui accusent George Sand ou la portent aux nues parce qu’elle a préconisé les idées d’autrui ; nous nous proposons donc d’examiner si en réalité aux diverses époques de sa vie elle était seulement l’écho d’autres voix, et si elle ne fut pas le chantre indépendant de la liberté de notre siècle.

D’après l’opinion communément reçue, George Sand traduisit les nouvelles doctrines de Leroux et d’autres, ainsi qu’Aaron répéta les enseignements du bègue Moïse. Elle n’aurait été que le porte-voix renforçant les appels à un idéal nouveau, parce qu’ils manquaient de sonorité ou d’éloquence. Mais pouvons-nous nous représenter un esprit intelligent et délicat ne résonnant pas au contact de la vie spirituelle de la société qui l’entoure, ne répondant pas à l’appel d’autres grandes âmes ? Un esprit qui, sous l’influence du choc des natures originales et bien caractérisées, et sous l’impulsion d’apôtres réformateurs et créateurs de nouvelles théories, d’idées hardies dans les sphères morales, scientifiques et artistiques, — ne soit évoqué à la vie par les forces sommeillant au fond de son âme et encore privées de lumière ?

Nous ne connaissons aucun grand écrivain, compositeur ou peintre qui n’ait été dans sa jeunesse sous l’influence d’un célèbre prédécesseur. Il suffit de se rappeler Le Pérugin et Raphaël, Mozart et Bethoven, Gœthe et Byron, ou bien tous ceux qui, à leur tour, se sont trouvés émules de ce dernier : Pouchkine, Lermontow, Musset, Mickiewicz et autres. Et de nos jours ne voyons-nous pas à chaque instant des peintres et des musiciens se faire les adeptes des penseurs qui parlent à leur âme ou répondent à leur nature, et ne font pour ainsi dire que répercuter leurs pensées ? George Sand elle-même avoue franchement que bon nombre de ses contemporains ont exercé sur elle une semblable action et l’ont aidée à se faire une idée nette de la vie. En effet, dans beaucoup de ses œuvres on peut facilement suivre l’influence indéniable des grands esprits (et quelquefois des esprits médiocres) avec lesquels, elle fut pendant sa vie en contact ou en relations plus ou moins amicales.

Mais il est hors de doute aussi qu’elle ne s’est trouvée sous l’influence de ces esprits-là, et non sous une autre, que parce qu’elle avait, dans son esprit et dans sa nature, des traits qui l’en rapprochaient et lui donnaient comme une sorte de parenté avec eux[138]. Ce qui nous intéresse particulièrement, c’est la suite du développement de ces idées, le passage imperceptible mais graduel des unes aux autres, que nous trouvons dans l’histoire de la vie intellectuelle de George Sand. En écrivant l’Histoire de ma Vie, elle avait l’intention de nous raconter notamment l’histoire de son développement et de sa croissance intellectuelle. Mais, entraînée par des motifs purement personnels et aussi par ses souvenirs et par la peinture des caractères des personnes qui l’entouraient, — ce qui est tout naturel pour un artiste, qui n’est pas un homme de science, — George Sand a consacré trop de place et trop de temps au récit de ses jeunes années et n’a eu le temps de nous raconter en détail que l’histoire de son développement primitif. Elle ne consacre que peu de pages de la dernière partie de l’Histoire de ma Vie à l’action exercée sur elle dans un âge plus mûr, par les idées des penseurs, des artistes et des personnages politiques qui l’entouraient. Elle parle de tout cela brièvement, comme en courant, quoiqu’elle reconnaisse la réalité de ces influences.

Ce qui nous frappe surtout chez George Sand, c’est la gradation certaine qui se fait remarquer dans ces changements. On dirait qu’en se liant spontanément d’amitié ou d’amour avec beaucoup de personnes éminentes de son époque, George Sand parcourait comme sciemment le cycle de son évolution spirituelle, se rapprochait comme avec préméditation des gens qui lui découvraient tour à tour la vérité, faisant résonner les unes après les autres les sept cordes de la lyre, dont l’accord complet produit seul l’harmonie et l’unité de l’esprit humain et le rapproche autant que possible de la vérité absolue.

Après avoir acquis son indépendance personnelle, après avoir trouvé sa vocation et acquis la situation et la gloire d’un véritable écrivain, — nous avons déjà montré dans quelle proportion y ont contribué de Sèze, Sandeau, de Latouche et Planche, — George Sand vécut d’une vie non raisonnée et spontanée pendant un certain temps. Durant quatre ans, de 1831 jusqu’en 1835, ce fut une époque d’entraînements. Mais, même dans la période de ses égarements, George Sand sut, comme la petite abeille, — laissant le poison dans les calices de beaucoup de ces fleurs du mal, — faire une grande provision de choses belles et précieuses.

La liaison avec Musset exerça, comme nous l’avons vu, une influence directe sur ses écrits. Le contact de cette nature finement artistique détermina surtout chez la romancière la tendance à une plus grande pureté de goût littéraire et à une certaine critique de soi-même.

L’action de Sainte-Beuve fut beaucoup plus profonde et ne se borna pas à la seule littérature. Dans une lettre écrite à Sainte-Beuve, le 27 janvier 1845, George Sand dit que malgré la divergence de leurs opinions, et quoiqu’elle n’aimât pas ses amis, à lui, il lui serait toujours cher comme témoin de ses souffrances et de ses chagrins passés (elle fait ici allusion au rôle de confident que celui-ci avait joué durant son intimité avec Musset). Mais dans l’Histoire de ma Vie, elle appelle déjà ce même Sainte-Beuve « un de ses éducateurs et bienfaiteurs intellectuels[139] », et sur

l’exemplaire qu’elle lui offrit de son roman Monsieur Sylvestre, elle écrivit : « À mon ami Sainte-Beuve, chère et précieuse lumière dans ma vie[140]. » Et, en effet, le rôle que joua Sainte-Beuve dans la vie de la grande romancière, ainsi que nous l’avons déjà montré, commença bien avant et finit bien après son roman avec Musset, et ce rôle fut bien plus important que celui d’un confident bienveillant d’aveux et de lamentations amoureuses. Les conseils de Sainte-Beuve, ses reproches, ses encouragements et son approbation rendirent plus d’une fois d’énormes services à George Sand dans la période de ses hésitations, de ses recherches orageuses de la vérité, de ses chutes et de ses entraînements. Sainte-Beuve se distinguait par une connaissance profonde de la nature humaine, même de toutes ses bizarreries et de ses égarements ; aussi George Sand appréciait-elle beaucoup cette connaissance, et mettait-elle à nu devant lui, sans aucune appréhension, ses plaies et ses blessures. Dans une des premières lettres écrite en avril 1833, en réponse à la proposition de lui faire faire la connaissance de Jouffroy, elle refuse, donnant pour raison que Jouffroy était une nature par trop vertueuse et que ce n’était pas un homme avec qui elle pût s’entendre en aucun cas, et là-dessus, elle fait une caractéristique fort pittoresque de Jouffroy, de Sainte-Beuve et d’elle-même :

« Je dis donc que M. Jouffroy doit être bon, candide, inexpérimenté pour un certain ordre d’idées où j’ai vécu et creusé, où vous avez creusé aussi, quoique beaucoup moins avant que moi. Par exemple, je me suis dit : « Est-ce qu’il ne serait pas permis de manger de la chair humaine ? » Vous vous êtes dit : « Il y a peut-être des gens qui se demandent si l’on peut manger de la chair humaine. « Et M. Jouffroy se dit : « L’idée n’est jamais venue à aucun homme de manger de la chair humaine. » Pourtant il y a des peuplades entières qui en mangent et qui n’en sont peut-être pas plus mal avec Dieu pour cela. Moi, je ne m’estime pas, car après m’être adressé de semblables questions, je ne les ai pas résolues et j’en suis restée là ; M. Jouffroy n’ayant pas appris que ces questions existent, n’a pas grand mérite à les nier ; mais vous qui, ayant songé à tout et peut-être goûté à des choses immondes comme font les chimistes, avez déclaré que la chair humaine est mauvaise et malsaine, et vous êtes décidé à vivre d’aliments choisis, apparemment vous avez le discernement, c’est-à-dire, dans le sens moral, la lumière et la force… »

Il en résulte que Sainte-Beuve était pour George Sand le sage conseiller qui pardonnait parce qu’il comprenait tout et qu’il l’attirait par ses vastes connaissances, par la flexibilité de son esprit, par l’absence d’idées préconçues et de parti pris. Dans la période du pessimisme et du plus sombre désespoir de George Sand, au moment où elle écrivait Lélia, Sainte-Beuve, qui admirait dans cette œuvre la profondeur et la force des idées qui ne sont pas celle d’une femme[141], tâchait, comme nous l’avons déjà dit (ch. vii) de calmer l’âme révoltée de George Sand et de la réconcilier avec les lois divines et humaines. Il prenait à cœur de lui apprendre à transférer le centre de la gravitation de tous ses intérêts, à les transporter de la sphère de sa vie personnelle dans celle de l’action artistique, de la placer dans le travail littéraire, et surtout de tendre à développer en elle l’esprit humain harmonieusement idéal, planant sur toutes les passions et progressant toujours dans la voie du perfectionnement moral et intellectuel. Cet idéal et ces tendances étaient déjà bien dans l’âme d’Aurore Dudevant à l’époque de son séjour au couvent et ce n’est pas pour rien qu’elle donna constamment à Sainte-Beuve le titre de « directeur de conscience », et dit plus d’une fois qu’il y avait en lui quelque chose du prêtre[142].

Si son amour pour Alfred de Musset la sauva de la misanthropie et du pessimisme qui l’avaient envahie, il fut en même temps un obstacle dans la voie de son perfectionnement, ne lui permit pas alors de se retrouver elle-même et arrêta un moment son évolution morale qui avait commencé en 1832. Au mois de juin de 1833, quelques mois après l’orage qui l’avait brisée, elle écrivait à Sainte-Beuve dans la lettre dont nous avons reproduit le commencement à propos de Mérimée, et après le passage où nous nous sommes arrêté : « Cette malheureuse et ridicule campagne m’a fait faire un grand pas vers l’avenir de sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J’ai senti que l’amour ne me convenait pas plus désormais que des roses sur un front de soixante ans, et depuis trois mois — les trois premiers mois de ma vie assurément — je n’en ai pas senti la plus légère tentation. J’en suis donc là. J’espère, je me repose, j’écris, j’aime mes enfants, et je souffre peu. Je marche vers l’idée Trenmor sans trop divaguer. »

Ensuite elle lui explique la différence qu’il y a entre son influence à lui sur elle et celle de Planche, et le supplie de ne pas l’abandonner au point de bifurcation où elle se trouve : « Aidez-moi à retrouver ma route, car je flotte incertaine encore souvent, et je me demande si je ne me suis pas mise dans une fausse voie… Ô mes amis, un peu d’aide, un peu de pitié, je suis dans un passage dangereux, et quoique j’avance, je me heurte encore souvent. »

Mais quelques semaines à peine après ces lignes, la même plume qui les avait tracées et qui avait écrit qu’elle marchait vers l’idée Trenmor, sous-entendant par là l’idéal de servir l’humanité par le sacrifice de soi-même, cette plume, disons-nous, déclarait à Sainte-Beuve qu’elle aimait Musset et qu’elle avait blasphémé Dieu et la nature en écrivant Lélia. — Aussitôt après, pleine de brillantes espérances, George Sand entreprit d’abord l’excursion à Fontainebleau et ensuite elle partit pour l’Italie. Bientôt se déroulait la tragédie italienne avec son double renouvellement parisien et avec son épilogue émouvant ; Sainte-Beuve, qui avait d’abord conseillé à Musset de revoir sa maîtresse, ne pouvait cependant approuver la répétition des scènes orageuses de l’Italie, il faisait tous ses efforts pour empêcher les entrevues des deux amants ; George Sand en parle d’une manière assez mordante et irritée dans ses lettres et dans son journal envoyé à Musset[143]. On aurait pu croire que son amitié pour Sainte-Beuve en fut ébranlée, et il semblait aussi que George Sand eût oublié à jamais ses recherches passées de la vérité et son intention de se faire une autre vie. Mais à peine eut-elle acheté, et bien chèrement, sa liberté, que cette âme, fière et flexible comme l’acier, retint d’un coup, comme s’il n’y eût eu aucun intervalle ni empêchement, au même point qu’elle avait atteint avant sa liaison avec Musset. Et à peine établie à Nohant, elle envoyait déjà au mois de mars et d’avril à Sainte-Beuve les deux remarquables lettres publiées naguère par M. de Loménie dont nous avons cité un fragment[144]. Se plaignant avant tout que Sainte-Beuve l’avait abandonnée au moment le plus pénible de sa vie, elle le supplie de lui venir en aide, d’être son guide et son directeur et elle ajoute : « Mais mon Dieu, que faire de notre force ? où la mettre ? Quel emploi avez-vous trouvé à la vôtre ? Dites donc, dites donc vite ! Vous n’êtes pas de ceux qui peuvent répondre : « Moi, je n’en ai pas ; je n’ai pas envie de courir, parce que je n’ai pas de pieds. » Vous avez mis quelque part, dans quelque tabernacle sacré, dans quelque astre mystérieux, votre jeunesse, vos douleurs. « Est-ce donc de nouveau dans cette religion chrétienne ? Mais comment faire pour entrer dans ce temple ? Chaque fois que je passe devant la porte, je m’agenouille devant cette divine poésie, vue de loin ; mais si j’approche je n’y vois plus ce que je croyais être là exclusivement. Je voudrais trouver mon Dieu tout entier dans sa majesté et dans sa gloire et me prosterner, et n’avoir pas d’autres êtres de mon espèce autour de moi pour me dire : « C’est lui », car alors j’en douterais.

« Ah ! que vous êtes heureux ! quel crime ai-je commis pour être condamnée au rôle du Juif-Errant ? Vous dites que vous souffrez et que vous savez souffrir. Eh ! je le sais aussi bien que vous ! Je parie même que vos douleurs me sembleraient bien plus légères qu’à vous, si j’avais ce que vous avez pour vous en consoler, si je pouvais me recueillir une fois, un seul instant par jour et dire, en adorant quelque chose : « Voilà ce dont je ne peux pas douter…… » Tenez, il me vient souvent dans l’idée (et c’est une espèce de consolation que je me permets), que la cause pour laquelle les âmes passionnées subissent leur martyre est une noble et sainte cause. Aimer, c’est de tout ce que nous connaissons, ce qu’il y a encore de plus large et de plus ennoblissant. C’est là qu’on trouve encore la volonté et le pouvoir de se sacrifier !… »

Et le 4 avril, dans sa réponse à la réponse de Sainte-Beuve, elle soulève de nouveau la même question et lui répète : « En résumé, j’arrive à une conclusion que moi seule suis en état de tirer sur moi-même, c’est que ces éclairs de mon front, ces flammes du génie, ces forces passionnées de mon âme, toutes ces ardeurs et ces grandeurs que dans votre poésie… il vous plaît d’appeler ainsi, ne sont que l’abus coupable et le développement maladif de certaines facultés que Dieu m’avait données pour un meilleur usage… Ah ! j’y vois clair à présent, soyez-en sûr, et c’est le châtiment de mes erreurs. Mais il ne me découragerait que si j’étais bien sûre d’être incorrigible et inguérissable. Or, voilà ce que je ne sais pas et ce que je suis bien résolue de savoir en mettant toute la force qui peut me rester à réparer le mal que je me suis fait. Si je ne le puis, je verrai à me brûler la cervelle plutôt que de recommencer la vie que j’ai eue depuis deux ou trois ans. Mais j’espère, non que je sente en moi de grands éléments de succès, mais parce que le désir de réussir fait toujours espérer.

« Ne croyez donc pas que le bah ! qui se trouvait dans ma dernière lettre, en tête, s’il m’en souvient, d’une réhabilitation de l’amour dans mes idées, signifiât autre chose que la volonté de respecter ce sentiment comme une belle et sainte chose, dont j’avais mal usé et dont on avait mal usé avec moi. Quant à la volonté de m’y rejeter par ennui ou par dépit, ne craignez pas que je l’aie. Loin de là, l’idée même d’un amour tel que vous le dépeignez m’apparaît comme un rêve qui ne se réalisera pas pour moi, et que j’appliquerai toute mon énergie à ne point essayer de réaliser. Non, non, ni celui-là, ni l’autre. Ni l’amour tendre et durable, ni l’amour aveugle et violent. Croyez-vous que je puisse inspirer le premier et que je sois tentée d’éprouver le second ? Tous deux sont beaux et précieux, mais je suis trop vieille pour tous les deux. C’est à cela que je n’ai plus (pour moi) ni foi, ni espoir, ni désir. Je ne peux affirmer rien de durable dans mes dispositions en général, mais je sens celle-là bien profonde ; ce côté de ma vie est frappé d’une tristesse et d’une terreur qui ressemble à la mort, et qui l’est sans doute. Ce n’est donc pas de ce côté que se tournent mes regards et, s’ils y vont jamais, ce sera avec plus de crainte et de timidité que vous ne pouvez m’en recommander ! »

Ensuite elle maudit les hommes et les livres qui par leurs sophismes l’avaient poussée vers les jouissances et la recherche des sensations, et elle regrette le temps où Franklin était son guide et son idéal[145] ce qui a été déjà dit plus haut[146], et elle écrit :

« Je veux me résigner et attendre que la Providence m’envoie naturellement quelque moyen de faire du bien. Je ne sais encore s’il en est, car celui qu’on est convenu d’appeler ainsi, et que nous pratiquons tous plus ou moins, ne me paraît pas mériter un si beau nom. Mais nous verrons ! Ce à quoi je voudrais apprendre à renoncer volontairement et de bonne grâce, c’est à ma satisfaction personnelle. C’est un grand et rude travail dont je ne sais pas le but, mais qui doit en avoir un, et qui, s’il ne produit pas le bien, ne saurait produire le mal. Je vous dirai, si j’y réussis, quels effets il produit en moi et si je me sens améliorée. Je voudrais donner à mes enfants une vieille mère respectable. Si je n’y réussis pas, mon ami, soyez sûr que je ne laisserai pas ma vie traîner à la leur comme un haillon[147]… »

Cette lettre ne fut pas immédiatement envoyée, et le 14 avril, George Sand ajoute la très significative page suivante : « J’ai assez bien passé cette semaine et l’autre. J’ai relu Franklin, j’ai causé avec un vieux ami, qui est sage et heureux, et qui fait aussi ses délices du bonhomme Richard[148]. Et puis j’ai vu un grand ouragan d’hommes politiques, qui ne m’a pas donné envie de faire une cavalcade dans ces idées-là, quoique ce soient de belles idées et des hommes beaux intellectuellement. Je suis contente du calme de mon esprit et du peu de part que je prends aux choses humaines, en ce qu’elles ont de personnel à moi. Le besoin d’appui qui m’a obstinément tourmentée jusqu’ici, se dissipe en présence des individus qui représentent ou qui prétendent représenter des théories. J’aime mieux attendre qu’une conviction quelconque me vienne, que de me la faire entrer dans le cerveau avec du vin de Champagne.

« Bonsoir, mon ami, je ne suis pas gaie, ni fière. J’espère un peu… Ne me dites pas que votre bonheur et votre vertu me feraient pitié si je voyais le fond de ces grands secrets. Dites-moi tout le contraire, quand même vous devriez exagérer un peu. Ah ! si j’étais sûre que la vertu est ce que je l’ai rêvée autrefois, comme j’y retournerais vite ! Moi qui me sens tant de force dont je ne sais que faire ! Mais où retrouver ce désir, cette foi et cet espoir ? Priez pour moi, si Dieu vous écoute, priez pour tous les hommes infortunés. »

On saisit toute la portée de cette lettre, si l’on observe que la sixième Lettre d’un voyageur, dont les divisions portent les dates des 11, 15, 18, 20, 22, 23, 26, et 29 avril et qui lors de sa publication dans la Revue des Deux-Mondes portait le n° IV et suivait ainsi immédiatement les trois lettres à Musset et la Lettre d’un oncle adressée à Rollinat, pleines d’échos du drame de cœur qui venait de se passer, que cette sixième lettre est dédiée à Everard == Michel de Bourges. En effet, comme si le sort avait voulu mettre devant les yeux de cette femme travaillée par les passions et le doute, qu’il y avait une autre et meilleure manière d’appliquer son indomptable force individuelle qu’aux sentiments et aux péripéties de l’amour, le sort, en 1835, lui fit rencontrer, on ne peut plus à propos, trois personnalités, dont toute la vie et l’activité furent uniquement consacrées au service d’une grande idée, c’étaient Michel, Liszt et Lamennais.

Ce fut précisément en Michel que George Sand trouva ce que Sainte-Beuve n’avait pu lui donner. Celui-ci avait voulu la guérir de ses doutes et de ses entraînements, en lui enseignant à voir la vie avec un calme philosophique et d’une manière objective, à savoir se recueillir en elle-même, à trouver dans la liberté idéale de l’esprit le contentement moral que n’avaient pu lui donner les hommes, le bonheur qu’elle poursuivait en vain. Michel lui indiqua une autre voie qui convenait mieux à sa nature et à son âme ardente, c’était de chercher la satisfaction de toutes les forces de son être dans la compassion envers le prochain et en se mettant au service de l’humanité. Et alors, au lieu de Sainte-Beuve, cet homme d’un calme tout hellénique, nous apercevons pour quelque temps dans le rôle de maître et de directeur de George Sand l’étrange figure de ce démagogue typique de 1830.

Rappelons en quelques mots sa biographie. Michel de Bourges, fils d’un républicain tué en 1799, par les adversaires de la Révolution, naquit à Aix en 1798. Il suça presque avec le lait de sa mère ses convictions républicaines et il grandit dans cette atmosphère d’opinions extrêmes. Il fit d’abord ses études à Aix, ensuite son droit à Paris. Devenu avocat, il se distingua par toute une série de brillantes plaidoiries dans des procès politiques, pendant les années 1825-1839, enfin, il fut aussi l’un des défenseurs des accusés dans le procès monstre de 1835, lorsque le parti républicain profita des discours de ses meneurs, non pas tant pour justifier les inculpés dans les troubles de Lyon, que pour prononcer toute une suite de professions de foi et de philippiques contre l’ordre existant. Nous ne raconterons pas l’histoire de ce procès, car tout lecteur est à même de relire les brillantes pages de Louis Blanc se rapportant à cet épisode[149]. Michel, dans cette affaire, fut un des personnages les plus en vue. Une incroyable force d’âme dans un corps chétif et malingre ; un esprit tranchant et droit ; une vanité qui allait jusqu’à le rendre jaloux de son confrère Trélat, condamné à trois ans de prison pour sa célèbre Lettre aux accusés, tandis que lui, Michel, ne l’était qu’à un mois d’emprisonnement (quoiqu’il attribue cette jalousie à des motifs plus élevés) ; une ambition qui le fit plus tard poursuivre la célébrité et presque renier ses convictions de jeunesse ; enfin un talent oratoire hors ligne, un don de deviner les individualités les plus diverses, de faire vibrer à son gré son auditoire comme un instrument et de subjuguer les plus récalcitrants ; — ces facultés exceptionnelles avaient naturellement placé Michel à la tête du petit parti républicain du Berry, et dans la suite elles firent de lui un des meneurs du mouvement de 1830. À partir de 1831, il dirigea la Revue du Cher, et obtint, grâce à ce petit recueil, une immense influence en province. Après 1837, il parut fatigué, renonça à la propagande des idées républicaines, devint député du Cher et de la Vienne, mais se montra inactif et faible ; enfin, en 1839, il se fit beaucoup de tort par sa plaidoirie dans l’affaire d’un fonctionnaire qui poursuivait en justice un journal, d’après la loi appelée « la loi Bourbeau ». Après 1837, Michel se préoccupa exclusivement de sa clientèle d’avocat, ne pensa plus qu’à s’enrichir, son étoile pâlit, et on l’oublia si bien, qu’en 1848, personne ne le proposa pour être membre du gouvernement provisoire. Il est vrai qu’il fut élu député en 1849, se rangea dans l’opposition et vota pour le suffrage universel, mais il était loin d’exercer la même fascination sur ses auditeurs que par le passé. En demandant que le droit d’employer la force armée pour sa propre défense, fut conféré au président, Michel contribua indirectement au coup d’État. Cet événement de 1851 l’accabla, il devint hypocondre et mourut de chagrin et de maladies en 1853, à Montpellier.

Nous ne raconterons pas ici l’histoire du procès d’avril de 1835, ni la part qu’y avait prise Michel ; nous ne répéterons pas non plus le récit tant soit peu enjolivé de George Sand sur sa conversion opérée par Michel[150], sur le pont des Saints-Pères. Nous avons déjà dit qu’il n’était pas besoin de convertir George Sand, car sa sympathie pour toutes les théories socialo-altruistes et son penchant pour la démocratie avaient toujours en réalité existé dans son âme, et qu’ils s’étaient dévoilés assez clairement déjà lors de sa correspondance avec de Sèze. Si Michel lui avait ouvert les yeux, c’est seulement dans le sens qu’il l’avait intéressée à la lutte des partis politiques qui sévissait alors en France, c’est qu’il l’avait forcée à voir ce qu’il y avait d’acceptable dans cette lutte, c’est qu’il lui avait prouvé que tout homme sympathisant avec les idées chrétiennes et sociales devait s’intéresser au parti républicain. Jusqu’alors George Sand était restée indifférente à la politique. Dans toutes ses lettres, tant publiées qu’inédites, à l’époque de sa vie conjugale comme dans la période de son indépendance, chaque fois qu’il s’agissait de politique, elle prenait un ton quelque peu méprisant, badin et moqueur[151]. Elle ne se réjouissait pas tant de la victoire remportée par le parti républicain aux élections de la Châtre, parti auquel appartenait son mari, Hippolyte, le vieux Duris-Dufresne, et ses autres amis du Berry, mais elle riait surtout des manœuvres avortées du parti opposé, en général de toutes les émotions, de toutes les péripéties des luttes de partis, parodiait les discours politiques, les manifestes, le ton des articles de politique des journaux. Il est vrai qu’elle tenait son mari au courant des débats parlementaires de Paris, lui disait « qu’il ne s’entendrait jamais avec sa belle-mère (la baronne Dudevant), car elle est orléaniste » ; George Sand était aussi inquiète pour ses amis restés à Paris pendant les journées de juillet 1830, et pleurait les victimes, innocentes et coupables, de cette boucherie ; mais lorsqu’elle en vient à parler des meneurs de ce mouvement, de leurs discours, de leurs victoires et de leurs actes, son ton devient toujours légèrement moqueur, et elle semble glisser là-dessus ; on dirait qu’elle ne prend pas tout cela au sérieux. Bien plus, elle fit la connaissance de Michel lui-même, non pas par un sentiment d’admiration à distance, semblable à celui que lui portaient beaucoup de ses amis du Berry, mais plutôt par curiosité moqueuse. Comme cet Athénien qui s’ennuyait d’entendre appeler par tous Aristide « le juste », de même elle aussi était importunée d’entendre répéter sur des tons différents : « C’est ainsi que Michel pense… », « Michel l’a dit… », « Michel dit que… », et ainsi de suite. Et elle se rendit à Bourges pour voir de ses propres yeux ce prophète nouvellement éclos et pour avoir aussi le droit de répéter : « Michel dit que… » Il semble même qu’elle s’imaginait qu’elle sourirait à l’aspect de ce grand enthousiaste, comme on peut le conclure des dernières lignes de la sixième Lettre d’un voyageur : « … soit béni de m’avoir forcé de regarder sans rire la face d’un grand enthousiaste. » Mais l’occasion de rire ne lui fut pas donnée.

Dès 1833, George Sand avait fait la connaissance d’Adolphe Guéroult[152] adepte de Saint-Simon et collaborateur du Globe, lequel, comme les autres saint-simoniens, avaient vu dans les premiers romans de l’écrivain l’incarnation des idées que prêchait leur parti sur l’émancipation de la femme ; il s’était fait pour cette raison, dès le commencement, champion et défenseur actif des œuvres du jeune auteur. Au dire de Maxime Ducamp[153], Guéroult fut aussi celui qui se présenta chez George Sand au nom de toute la « famille » avec la proposition d’accepter le rôle de la Mère. George Sand refusa certes, mais après avoir écrit Lélia, elle s’adressa spontanément à Guéroult, lui demandant aide et soutien pour son nouveau-né. À partir de ce moment ses relations avec lui devinrent de plus en plus amicales, George Sand s’attacha et s’intéressa davantage à la doctrine de Saint-Simon, ne s’en moqua plus (comme en 1831)[154], et en 1836, ou 1837, comme nous l’avons vu, assista même à une de leurs séances. Dans la doctrine de Saint-Simon il y avait beaucoup de points communs avec les croyances d’Aurore Dudevant, et aussi en attendait-elle, dans l’avenir, beaucoup de bien, sans toutefois en espérer quelque chose de décisif et de définitif, devant amener le paradis sur la terre. Elle n’était point non plus convaincue de l’utilité du célèbre voyage des saint-simoniens en Orient, en vue de recevoir de nouvelles révélations, mais elle se réjouissait beaucoup à la pensée que son nouvel ami étendrait son horizon, verrait de nouveaux pays, et pourrait par conséquent travailler, grâce à ses connaissances plus étendues, au profit de l’humanité future. Quand, vers 1835, apparut la discorde radicale entre les saint-simoniens et les républicains, George Sand suivit avec intérêt les explications que Guéroult lui donnait à ce sujet, s’entretenant avec lui de vive voix et par écrit, mais en même temps elle ne permettait pas qu’il s’immisçât trop et d’une manière indiscrète dans sa vie privée. Ainsi, par exemple, elle arrêtait sèchement Guéroult chaque fois qu’il commençait à parler de ses vêtements d’homme ou essayait de lui faire un brin de cour[155]. Et après l’avoir bien sermonné, George Sand lui écrivait au printemps de l’année 1835[156] : « Le seul inconvénient que je voie à cette détermination (le départ pour l’Orient), c’est qu’un séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n’aime pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l’éprouve souvent, et il n’y a pas vingt-quatre heures que j’ai eu une forte lutte à soutenir contre moi-même pour m’en défendre, en présence d’un homme politique d’un très grand aspect.

« Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d’aucun meneur, et, tout en conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent noblement une religion, je reste convaincue qu’il n’y a pas sous le ciel d’homme qui mérite qu’on plie le genou devant lui… J’ai causé avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec Lamennais, avec Coëssin, avec le juste-milieu, et hier avec Robespierre en personne. J’ai trouvé chez tous ces hommes de grandes doses de vertu, de probité, d’intelligence et de raison, et celui qui m’a le plus agitée, c’est celui dont je hais le plus les idées et dont j’admire le plus l’individualité. C’est le dernier, ce qui prouve qu’il est facile d’égarer les hommes et d’abuser des dons de Dieu ; mais je fais serment devant lui, que si l’extrême gauche vient à régner, ma tête y passera comme bien d’autres, car je dirai mon mot.

« Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rénovatrices, c’est un gaspillage de sentiments généreux et de pensées élevées ; c’est une tendance à l’amélioration sociale, une impossibilité de produire pour le moment, faute de tête, à ce grand corps aux cent bras, qui se déchire lui-même, ne sachant à quoi s’attaquer. Ce conflit ne fait encore que bruit et poussière. Nous ne sommes pas dans l’ère où il construira des sociétés et les peuplera d’homme perfectionnés… »

« … Je voudrais voir un homme d’intelligence et de cœur chercher partout la vérité et l’arracher par morceaux à chacun de ceux qui l’ont dépecée et partagée entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes les sectes pour les connaître et les juger. Je voudrais, qu’au lieu de le mépriser et de le railler pour sa mobilité, les hommes l’écoutassent comme le plus éclairé et le plus zélé des prêtres de l’avenir… Souvenez-vous de ce que je vous dis : un jour vous ne croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti politique, à aucun système social. Vous ne verrez pour les hommes qu’une possibilité d’amélioration soumise à mille vicissitudes… J’ai regret à ces trésors de vertu et de courage qui s’isolent les uns des autres, et si je pouvais réussir à fondre ensemble le produit de cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu égard à la force des miens… »

Comme nous le voyons, la première impression que lui avaient faite les discours de Michel avait été très défavorable et la correspondante de Guéroult est tout à fait hostile à tout esprit de parti. L’influence de Sainte-Beuve se fait encore bien sentir dans son scepticisme sur la possibilité de la soudaine régénération de l’humanité et dans un certain éclectisme.

Dans une lettre inédite à Gustave Papet, George Sand souligne encore le fait de sa complète indifférence pour les opinions arrêtées des partis.

Nohant, le 14 avril 1835.

« J’avais prié Duteil de t’écrire l’autre jour, parce que je partais pour Bourges et j’avais à te prier de me rendre un petit service en toute hâte.

J’ai fait connaissance avec Michel qui m’a promis de me faire guillotiner à la première occasion, lorsque la République serait arrivée. Juge ce qu’il fera de toi ! s’il me guillotine, moi, qui suis en fait d’opinion, de la force d’Odry dans la conversation ! Nous irons ensemble à la place de Grève et nous ferons des calembours en chemin. »


À Hippolyte Châtiron : le 17 avril : « J’ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S’il y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. »

Pendant ce temps-là, Michel, qui venait de lire Lélia et qui en était toqué[157], fut très frappé en apprenant que l’auteur était une femme et brûla aussitôt du désir ardent de soumettre cette nature originale et forte et d’en faire son adepte. Immédiatement après le départ de George Sand de Bourges, il lui envoya à Nohant une longue lettre. La correspondance commença. Quand Michel partit pour Paris, George Sand et ses amis l’y suivirent et les nouvelles connaissances se virent tous les jours dans le petit logement du quai Malaquais. Tantôt, ils assistaient aux plaidoiries de Michel au Palais de Justice, tantôt ils l’accompagnaient à travers Paris dans ses promenades. On discutait, ou bien Michel pérorait, attaquait l’ordre existant, tandis que tous les autres l’écoutaient avec vénération. George Sand, pour ne pas trop attirer l’attention au milieu de cette bruyante compagnie, reprit ses habits d’homme, et ce costume lui permit de pénétrer, sans obstacle, le 20 mai, dans la salle d’audience du Luxembourg[158]. Elle fait de la façon suivante, dans l’Histoire de ma Vie[159], le récit de ces journées : « Depuis quelques jours que nous nous étions retrouvés à Paris, lui et moi, toute ma vie avait changé de face. Je ne sais si l’agitation qui régnait dans l’air que nous respirions tous aurait beaucoup pénétré sans lui dans ma mansarde ; mais avec lui, elle y était entrée à flots. Il m’avait présenté son ami intime, Girerd (de Nevers), et les autres défenseurs des accusés d’avril choisis dans les provinces voisines de la nôtre. Un autre de ses amis, Degeorges (d’Arras), qui devint aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago et deux ou trois autres amis communs complétaient l’école. Dans la journée, je recevais mes autres amis. Peu d’entre eux connaissaient Everard ; tous ne partageaient pas ses idées ; mais ces heures étaient encore agitées par la discussion des choses du dehors, et il n’y avait guère moyen de ne pas s’oublier soi-même, absolument, dans cet accès de fièvre que les événements donnaient à tout le monde… »

Parmi les membres de cette « école » qui s’était formée en 1835 autour de Michel, il faut surtout nommer Charles Didier[160]. George Sand lui consacre bon nombre de pages dans l’Histoire de ma Vie et lui a adressé la sixième Lettre d’un Voyageur (n° 10 des Lettres d’un voyageur en volume. — Dans toutes les éditions ultérieures de ces Lettres, le nom de Didier est remplacé par le pseudonyme de « Herbert », et seules les éditions parues avant 1842 portent en tête de la lettre n° 10 les mots : À Charles Didier.) Or, le logement de Didier, 6, rue du Regard, servit entre 1835 et 1837 de lieu de réunion à tous les amis de Michel et de George Sand, qui, lors de ses arrivées à Paris, descendait parfois chez Didier et s’y faisait adresser sa correspondance.

Pourtant on remarque encore dans les lettres de George Sand une légère ironie fine, une note méprisante à l’adresse des politiciens. Le 23 mai, elle écrivait à Duteil (lettre inédite dont la première partie se rapporte à Dudevant) : « Tu sais mieux que moi où en est le procès. Mon dévouement pour Michel n’a pas pu encore aller jusqu’à lire les journaux. Mais je le vois tous les jours, ce qui revient au même. Son cœur est aussi affectueux que sa conduite est forte et noble.

« Je regrette pour toi les beaux jours que nous aurions passés avec lui, Bidault, Girerd, Lasnier, etc. J’ai dîné l’autre jour avec Lamennais, Barrot, Ballanche, Nourrit, etc., chez Liszt. Je déjeune lundi chez Michel avec Lamennais. Cette fusion de principes entre des hommes naguère si opposés et si divers de professions et d’intelligence, est un fait curieux et qui ne se représentera sans doute plus. Dans quelques jours nous serons tous divisés. Chacun retournera chez soi, et je m’en vais en Suisse. »

Dans l’Histoire de ma Vie nous trouvons des pages qui nous dépeignent ces mêmes réunions de personnes, en apparence si disparates. George Sand y confirme que c’était précisément Michel qui l’avait intéressée aux différents partis politiques, alors que l’intérêt qu’elle portait aux questions sociales était né depuis longtemps. « J’avais passé le mois précédent (c’est-à-dire avril) à lire Everard et à lui écrire. Je l’avais revu dans cet intervalle, je l’avais pressé de questions et, pour mieux mettre à profit le peu de temps que nous avions, je n’avais plus rien discuté. J’avais tâché de construire en moi l’édifice de sa croyance, afin de voir si je pouvais me l’assimiler avec fruit. Convertie au sentiment républicain et aux idées nouvelles, on sait maintenant du reste que je l’étais d’avance. J’avais gagné à entendre cet homme véritablement inspiré en certains moments, de ressentir de vives émotions, que la politique ne m’avait jamais semblé pouvoir me donner. J’avais toujours pensé froidement aux choses de fait ; j’avais regardé couler autour de moi, comme un fleuve lourd et trouble, les mille accidents de l’histoire générale contemporaine, et j’avais dit : Je ne boirai pas cette eau. Il est probable que j’eusse continué à ne pas vouloir mêler ma vie intérieure à l’agitation de ces flots amers. Sainte-Beuve qui m’influençait encore un peu à cette époque, par ses adroites railleries et ses raisonnables avertissements, regardait les choses positives en amateur et en critique. La critique dans sa bouche avait de grandes séductions pour la partie la plus raisonneuse et la plus tranquille de l’esprit. Il raillait agréablement cette fusion subite qui s’opérait entre les esprits les plus divers venus de tous les points de l’horizon, et qui se mêlaient, disait-il, comme tous les cercles du Dante écrasés subitement en un seul.

« Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais, M. Ballanche, le chanteur Nourrit et moi, lui paraissait la chose la plus fantastique qui se pût imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être dit entre ces cinq personnes. Je lui répondais que je n’en savais rien, que M. Lamennais avait dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit, et moi avec le chat de la maison. »

Par cette plaisanterie charmante, George Sand évitait de faire une réponse directe à la question de Sainte-Beuve, ne voulant pas avouer, semble-t-il, que, contrairement à ses habitudes, à ce moment elle prenait une part active aux polémiques et aux conversations. Selon toute probabilité, Michel, cette fois comme toujours, voulut profiter de l’occasion pour l’endoctriner ; et quant à elle, non seulement elle l’écoutait, mais elle lui répliquait. Il est de fait que la nouvelle connaissance de Michel était loin d’être aussitôt devenue pour lui une élève docile. Il est vrai qu’elle s’était d’emblée sentie pénétrée d’un profond respect tout filial et d’une admiration de disciple envers la personne de ce démagogue de grand talent. Quand il tomba malade, elle alla le voir tous les jours, insista pour qu’on lui envoyât un docteur, le soigna comme une sœur de charité l’eut fait[161]. Néanmoins la propagande de Michel, ses idées, ses opinions extrêmes étaient loin d’avoir trouvé en elle un auditeur docile. Et si l’histoire de ses rapports personnels avec Michel se présente à nos yeux comme l’heureuse apparition d’un juste et d’un prophète depuis longtemps attendu, d’un inconnu déjà parent par l’esprit, devant lequel les portes doivent s’ouvrir toutes grandes, qu’on voudrait recevoir à bras ouverts et qui devient en un court espace de temps un ami, un frère, un maître, et même plus encore, — alors l’histoire de la prétendue conversion de George Sand apparaît comme la défense opiniâtre d’elle-même contre l’ennemi menaçant sa liberté individuelle, qui lui était si précieuse. C’était un ennemi sans quartier, détruisant sur son passage, en vrai vandale, tout ce qui est cher à l’artiste, tout ce qui est une conquête de l’esprit humain, choses non moins belles et non moins nécessaires que les idées d’égalité, de fraternité et de liberté, pour lesquelles guerroyait seulement le terrible tribun. Alors que toutes les lettres de George Sand des années 1835-1837 adressées à ses parents et amis sont remplies d’expressions enthousiastes, qu’elle y parle de Michel comme d’une grande âme, comme d’un prophète vénéré et réellement aimé et qu’elle le soigne avec une tendresse filiale, — sa célèbre Lettre à Éverard, présente les choses tout autrement, surtout lorsqu’on l’analyse à titre de document psychologique et littéraire. Pour nous, qui sommes éloignés de cette époque par plus d’un demi-siècle, nous éprouvons à la lecture de cette lettre une tout autre impression que celle que ressentaient les contemporains et que continuent de partager la plupart des critiques et des biographes. Selon nous, ce n’est nullement là le credo des idées de Michel, mais au contraire, c’est l’expression d’une lutte opiniâtre et la résistance au nom de l’individualité artistique contre les prédications despotiques et intolérantes de Michel. On dirait que nous assistons à un dialogue dont nous n’entendons que les réponses de George Sand, réponses qui sont pour la plupart une protestation, mais ces réponses suffisent pleinement pour pouvoir juger ce que Michel disait et affirmait de son côté. En comparant les pages consacrées à Michel dans l’Histoire de ma Vie, avec la Lettre à Éverard et les lettres particulières, tant imprimées qu’inédites de George Sand, nous voyons qu’elle était tout simplement charmée par la personnalité de Michel, par cette ardeur perpétuelle, par ce dévouement absolu et désintéressé mis au service d’une idée, par cette force d’âme et par cette existence d’où il avait rejeté tout ce qui était égoïste et personnel.

Mais, au premier abord, les opinions de Michel l’avaient effrayée et lui avaient été profondément antipathiques. Non seulement George Sand était trop artiste de nature, trop individuelle, trop amie de la liberté et trop au-dessus de cette foule médiocre qui suit si facilement les meneurs et les beaux parleurs tels que Michel de Bourges ; elle était en outre effrayée par la prédication de doctrines violentes et révolutionnaires et de bouleversements achetés au prix du sang ; enfin, rebutée par la théorie du nivellement universel et de l’inutilité des arts et des artistes, elle était encore révoltée par les discours ascétiques et fanatiques de ce Savonarole révolutionnaire. Voilà pourquoi, d’un côté nous pouvons lire les épithètes les plus flatteuses, l’expression de son adoration devant le maître, et d’un autre côté des pages d’une protestation humble, il est vrai, et selon l’auteur trop audacieuse, mais néanmoins de protestation contre la doctrine.

La première partie de la Lettre à Éverard commence par l’expression de la reconnaissance éprouvée par le voyageur de ce que le grand homme, quoique occupé par des intérêts très sérieux et appartenant à l’humanité, avait daigné écrire à son nouvel ami immédiatement après leur entrevue. Déjà au commencement de sa lettre, George Sand place Michel sur un piédestal, mais exprime des idées qui sont loin d’être démocratiques : « Quelle mission que la tienne, c’est un métier de gardeur de pourceaux, c’est Apollon chez Admète. Ce qu’il y a de pis pour toi, c’est qu’au milieu de tes troupeaux, au fond de tes étables, tu te souviens de ta divinité, et quand tu vois passer un pauvre oiseau, tu envies son essor et tu regrettes les cieux. Que ne puis-je t’emmener avec moi sur l’aile des vents inconstants, te faire respirer le grand air des solitudes, et t’apprendre le secret des poètes et des Bohémiens !… Te voilà employé à de vils travaux, cloué sur ta croix, enchaîné au misérable bagne des ambitions humaines. Va donc, et que celui qui t’a donné la force et la douleur en partage, entoure longtemps pour toi d’une auréole de gloire cette couronne d’épines que tu conquerras au prix de la liberté, du bonheur et de la vie. Car pour la philanthropie dont vous avez l’humilité de vous vanter, vous autres réformateurs, je vous demande bien pardon, mais je n’y crois pas. La philanthropie fait des sœurs de charité. L’amour de la gloire est autre chose et produit d’autres destinées. Sublime hypocrite, tais-toi là-dessus avec moi, tu te méconnais en prenant pour le sentiment du devoir la pente rigoureuse et fatale où t’entraîne l’instinct de ta force. Pour moi, je sais que tu n’es pas de ceux qui observent les devoirs, mais de ceux qui les imposent : Tu n’aimes pas les hommes, tu n’es pas leur frère, car tu n’es pas leur égal. Tu es une exception parmi eux, tu es né roi.

« Ah ! voici qui te fâche, mais au fond tu le sais bien, il y a une royauté qui est d’institution divine. Dieu eût départi à tous les hommes une égale dose d’intelligence et de vertu, s’il eût voulu fonder le principe d’égalité parmi eux comme tu l’entends ; mais il fait les grands hommes pour commander aux petits hommes, comme il a fait un cèdre pour protéger l’hysope. L’influence enthousiaste et quasi despotique que tu exerces ici, dans ce milieu de la France, où tout ce qui pense et sent s’incline devant ta supériorité (au point que moi-même, le plus indiscipliné voyou qui ait jamais fait de la vie une école buissonnière, je suis forcé, chaque année, d’aller te rendre hommage), dis-moi, est-ce autre chose qu’une royauté ? Votre Majesté ne peut le nier. Sire, le foulard dont vous vous coiffez en guise de toupet est la couronne des Aquitaines, en attendant que ce soit mieux encore. Votre tribune en plein air est un trône ; Fleury le Gaulois est votre capitaine des gardes ; Planet, votre fou, et moi, si vous voulez le permettre, je serai votre historiographe ; mais, morbleu ! sire, conduisez-vous bien, car plus votre humble barde augure de vous, plus il en exigera quand vous aurez touché au but, et vous savez qu’il ne sera pas plus facile à faire taire que le barbier du feu roi Midas… »

« Croyez-vous donc que je conteste vos droits ? Oh ! non pas vraiment : nous ne disputerons jamais là-dessus. Certain roi naquit pour être maquignon ; toi, tu es né prince de la terre. Moi-même, pauvre diseur de métaphores, je me sens mal abrité sous le parapluie de la monarchie ; mais je ne veux pas le tenir moi-même, je m’y prendrais mal, et tous les trônes de la terre ne valent pas pour moi une petite fleur au bord d’un lac des Alpes…

« Allez, vous autres, faites la guerre, faites la loi. Tu dis que je ne conclus jamais ; je me soucie bien de conclure quelque chose ! J’irai écrire ton nom et le mien sur le sable de l’Hellespont dans trois mois ; il en restera autant le lendemain, qu’il restera de mes livres après ma mort, et peut-être, hélas ! de tes actions, ô Marius ! après le coup de vent qui ramènera la fortune des Sylla et des Napoléon sur le champ de bataille.

« Ce n’est pas que je déserte ta cause, au moins ; de toutes les causes dont je ne me soucie pas, imberbe que je suis, c’est la plus belle et la plus noble. Je ne conçois même pas que les poètes puissent en avoir une autre, car si tous les mots sont vides, du moins ceux de patrie et de liberté sont harmonieux, tandis que ceux de légitimité et d’obéissance sont grossiers, malsonnants et faits pour des oreilles de gendarmes. On peut flatter un peuple de braves ; mais flatter une tête couronnée, c’est renoncer à sa dignité d’homme. Moi, je fuis le bruit des clameurs humaines et je vais écouter la voix des torrents… Votre ambition est noble et magnifique, ô hommes du destin ! De tous les hochets dont s’amuse l’humanité, vous avez choisi le moins puéril, la gloire ! Achille prit un glaive au milieu des joyaux de femme qu’on lui présentait ; vous prenez, vous autres, le martyre des nobles ambitions, au lieu de l’argent, des titres et des petites vanités qui charment le vulgaire. Généreux insensés que vous êtes, gouvernez-moi bien tous ces vilains idiots et ne leur épargnez pas les étrivières. Je vais chanter au soleil sur ma branche pendant ce temps-là ! Vous m’écouterez quand vous n’aurez rien de mieux à faire… Bonsoir, mon frère Everard, frère et roi, non en vertu du droit d’aînesse, mais du droit de vertu. Je t’aime de tout mon cœur, et suis de votre majesté, sire, le très humble et très fidèle sujet. »

En tout cela, comme le lecteur le voit, parmi les plaisanteries charmantes, les paroles flatteuses, et une coquetterie toute féminine résonne la même note, la même pensée : je m’incline devant ta personnalité, mais ton œuvre ne me semble être qu’une vanité d’un ordre supérieur ; tu es un ambitieux, tu poursuis un hochet, tandis que moi je suis un poète, libre de tous les futiles attraits humains, loin des bruits du monde, et j’ai atteint le vrai bonheur et le calme au sein de la nature, dans le service de l’art…

Sa seconde lettre du 15 avril confirme tout cela. Michel lui avait posé cinq questions, auxquelles elle répond les unes après les autres. Entre autres elle dit que dans sa lettre de la veille elle avait déjà répondu à la première question d’Everard, à savoir : sur la cause de sa tristesse à lui. S’il est triste, « c’est que travailler pour la gloire est à la fois un rôle d’empereur et un métier de forçat ». Il est vrai qu’elle s’empresse tout de suite de consoler son correspondant en lui disant, à propos de son rôle de Prométhée souffrant : « Tu es plus grand, couché sur ton roc, avec les serres d’un vautour dans le cœur, que les faunes des bois dans leur liberté. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais être heureux à leur manière ». Mais, presque immédiatement après, elle dit aussi qu’il ne peut avoir rien de commun avec des hommes tels que, le « Voyageur ».

… « Marius dans les marais de Minturnes, à coup sûr, ne s’entretint pas avec les paisibles naïades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous ; c’est à nous, rêveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent ; c’est à nous qu’elles parlent d’oubli et de repos, conditions de notre humble bonheur qui vous feraient rire de pitié ! Laissez-nous cela, nous vous abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le triomphe. Mon pauvre frère, j’aime mieux mon bâton de pèlerin que ton sceptre. »

Elle le plaint et s’incline devant lui, car il ne peut être autre qu’il est. Et le voyageur reprend : « … N’étant bon à rien qu’à causer avec l’écho, à regarder lever la lune et à composer des chants mélancoliques ou moqueurs pour les étudiants poètes et les écoliers amoureux, j’ai pris, comme je te le disais hier, l’habitude de faire de ma vie une véritable école buissonnière où tout consiste à poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans les épines pour avoir une fleur qui s’effeuille dans ma main avant que je l’aie respirée, à chanter avec les grives et à dormir sous le premier saule venu, sans souci de l’heure et des pédants. Ce que je puis faire de mieux, c’est de planter à ton intention un laurier dans mon jardin. À chaque belle action que l’on me racontera de toi, je t’en enverrai une feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les idées représentées par des cuistres, mais qui s’incline religieusement devant un grand cœur où réside la justice… »

Et à la question : « … À quand donc la conclusion ? et si tu meurs sans avoir conclu ? » — elle répond hardiment : … « Ma foi ! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n’en ira pas plus mal pour avoir ignoré sa façon de penser… Je n’ai aucun intérêt à formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte de plaidoyer contre certaines lois… Mes écrits, n’ayant jamais rien conclu, n’ont causé ni bien ni mal. Je ne demande pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve ; mais ce n’est pas encore fait, et je suis trop peu avancé sous certains rapports pour oser hasarder mon mot. J’ai horreur du pédantisme de la vertu. Il est peut-être utile dans le monde ; pour moi, je suis de trop bonne foi pour essayer de me réconcilier par un acte d’hypocrisie avec les sévérités que mon irrésolution (courageuse et loyale, j’ose le dire) attire sur moi. J’en supporterai la rigueur, quelque pénible qu’elle me puisse être, tant que je n’aurai pas la conviction intime que j’attends. Me blâmes-tu ? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant tu peux le comparer, à l’aide d’un microscope, à celui où tu existes. Voudrais-tu, pour acquérir plus de popularité ou de renommée, feindre d’avoir les opinions qu’on t’imposerait, et proposer comme article de foi ce qui ne serait encore qu’à l’état d’embryon dans ta conscience ? Je tenais trop à ton estime pour ne pas t’exposer ma situation… »

Dans la troisième lettre, du 18 avril, elle se défend de nouveau du reproche qu’il lui fait de son athéisme social :

« Tu dis que tout ce qui vit en dehors des doctrines de l’utilité ne peut jamais être ni vraiment grand ni vraiment bon. Tu dis que cette indifférence est coupable, d’un funeste exemple et qu’il faut en sortir, ou me suicider moralement, couper ma main droite et ne jamais converser avec les hommes. Tu es bien sévère ; mais je t’aime ainsi, cela est beau et respectable en toi. Tu dis encore que tout système de non-intervention est l’excuse de la lâcheté ou de l’égoïsme, parce qu’il n’y a aucune chose humaine qui ne soit avantageuse ou nuisible à l’humanité. Quelle que soit mon ambition, dis-tu, soit que je désire être admiré, soit que je veuille être aimé, il faut que je sois charitable, et charitable avec discernement, avec réflexion, avec science, c’est-à-dire philanthrope. J’ai l’habitude de répondre par des sophismes et des facéties à ceux qui me tiennent ce langage ; mais ici c’est différent, je te reconnais le droit de prononcer cette grande parole de vertu, que j’ose à peine répéter moi-même après toi… »

En exposant alors de nouveau son admiration sincère pour la personnalité morale du tribun, pour son rigorisme envers lui-même et pour les devoirs ascétiques auxquels il s’est astreint, elle exprime la conviction qu’avant d’essayer de régénérer l’humanité, de dicter des lois et de préconiser des bouleversements sociaux, tout réformateur, comme tout homme, devrait commencer par se régénérer soi-même, par se rendre parfait, par dompter ses passions égoïstes et viles, et qu’alors on aurait déjà beaucoup obtenu. En un mot, par ses convictions elle se range du côté des réformateurs moralo-socialistes et non du côté des politiques. Aussi est-il tout naturel qu’elle dise : « … Je comprends ce que tu es, mais non ce que tu fais. Je vois le mécanisme de cette belle machine d’idées, mais la valeur et l’usage de ses produits me sont inconnus et indifférents. » Et elle affirme de nouveau que d’une manière ou d’une autre, par droit d’aînesse ou de noblesse, de vertu ou de violence, tout le monde a la prétention d’être placé plus haut que les autres, de dominer, de commnder, d’exciter l’admiration. Et alors les uns ont établi des « … lois dictées par les plus habiles ou les plus forts. Ceux qui ont réussi à faire ces lois dans leur intérêt personnel ont commencé la guerre éternelle entre les hommes de résistance et les hommes d’oppression ; à leur tour, les hommes de résistance ont combattu, et sont devenus oppresseurs par le droit de la force. Dans tout cela, où est la justice ? Levez-vous, hommes choisis, hommes divins, qui avez inventé la vertu ! Vous avez imaginé une félicité moins grossière que celle des hommes sensuels, plus orgueilleuse que celle des braves. Vous avez découvert qu’il y avait, dans l’amour et dans la reconnaissance de vos frères, plus de jouissance que dans toutes les possessions qu’ils se disputaient. Alors, retranchant de votre vie tous les plaisirs qui faisaient ces hommes semblables les uns aux autres, vous avez flétri sagement du nom de vice tout ce qui les rendait heureux, par conséquent avides, jaloux, violents et insociables. Vous avez renoncé à votre part de richesse et de plaisir sur la terre, et vous étant ainsi rendus tels que vous ne pouviez plus exciter ni jalousie ni méfiance, vous vous êtes placés au milieu d’eux comme des divinités bienfaisantes pour les éclairer sur leurs intérêts et pour leur donner des lois utiles. Vous leur avez dit que donner était plus beau que posséder, et là où vous avez commandé, la justice a régné ; quels sophismes pourraient combattre votre excellente, ô sublimes vaniteux ? Il n’y a rien au monde de plus grand que vous, rien de plus précieux, rien de plus nécessaire… »

Il est douteux que l’adversaire le plus acharné de Michel eût trouvé un argument plus caustique, plus sceptique, contre les mobiles de son activité, que l’argument donné par George Sand dans les lignes précédentes. Elle continue ensuite :

« Je ne sais s’il arrivera jamais un jour où l’homme décidera infailliblement et définitivement ce qui est utile à l’homme. Je n’en suis pas à examiner dans ses détails le système que tu as embrassé : j’en plaisantais l’autre jour ; mais que tu m’amènes à parler raison (ce qui, je te le déclare, n’est pas une médiocre victoire de ta force sur la mienne), je te dirai bien que la grande loi d’égalité, tout inapplicable qu’elle paraisse maintenant à ceux qui en ont peur, et tout incertain que me semble son règne sur la terre, à moi qui vois ces choses du fond d’une cellule, est la première et la seule invariable loi de morale et d’équité qui se soit présentée à mon esprit dans tous les temps. Tous les détails scientifiques par lesquels on arrive à formuler une pensée me sont absolument étrangers ; et quant aux moyens par lesquels on parvient à la faire dominer dans le monde, malheureusement ils me semblent tous tellement soumis aux doutes, aux contestations, aux scrupules et aux répugnances de ceux qui se chargent de l’exécution, que je me sens pétrifié par mon scepticisme quand j’essaie seulement d’y porter les yeux et de voir en quoi ils consistent. Ce n’est pas mon fait. Je suis de nature poétique et non législative, guerrière au besoin, mais jamais parlementaire. On peut m’employer à tout [sic), en me persuadant d’abord, en me commandant ensuite, mais je ne suis propre à rien découvrir, à rien décider. J’accepterai tout ce qui sera bien. Ainsi, demande mes biens et ma vie, ô Romain ! mais laisse mon pauvre esprit aux sylphes et aux nymphes de la poésie… »

Elle revient alors à l’idée qu’elle avait déjà exprimée, que les hommes qui veulent dicter des lois, doivent être vertueux dans la plus haute acception du mot, tandis que les simples mortels n’ont besoin, pour ainsi dire, que d’une honnêteté civique : … « Je suis loin encore de ce qu’on appelle les vertus républicaines, de ce que j’appellerai, en style moins pompeux, les qualités de l’individu gouvernable ou du citoyen. J’ai mal vécu, j’ai mal usé des biens qui me sont échus, j’ai négligé les œuvres de charité, j’ai passé mes jours dans la mollesse, dans l’ennui, dans les larmes vaines, dans les folles amours, dans les frivoles plaisirs. Je me suis prosterné devant des idoles de chair et de sang, et j’ai laissé leur souffle enivrant effacer les sentences austères que la sagesse des livres avait écrites sur mon front dans ma jeunesse ; j’ai permis à leur innocent despotisme de dévouer mes jours à des amusements puérils, où se sont longtemps éteints le souvenir et l’amour du bien ; car j’avais été honnête autrefois, sais-tu bien cela, Everard ? Ceux d’ici te le diront : c’est de notoriété bourgeoise dans notre pays ; mais il y avait peu de mérite, j’étais jeune, et les funestes amours n’étaient pas encore écloses dans mon sein. Ils y ont étouffé bien des qualités ; mais je sais qu’il en est auxquelles je n’ai pas fait la plus légère tache au milieu des plus grands revers de ma vie, et qu’aucune des autres n’est perdue pour moi sans retour… J’ai été détourné de ma route, emmené prisonnier par une passion dont je ne me méfiais pas et que je croyais noble et sainte. Elle l’est sans doute ; mais je lui ai laissé prendre trop ou trop peu d’empire sur moi. Ma force virile se révoltait en vain contre elle ; une lutte affreuse a dévoré les plus belles années de ma vie ; je suis resté tout ce temps dans une terre étrangère pour mon âme, dans une terre d’exil et de servitude, d’où me voici échappé enfin, tout meurtri, tout abruti par l’esclavage, et traînant encore après moi les débris de la chaîne que j’ai rompue, et qui me coupe encore jusqu’au sang, chaque fois que je fais un mouvement en arrière pour regarder les rives lointaines et abandonnées. Oui, j’ai été esclave ; plains-moi, homme libre, et ne t’étonne pas aujourd’hui de voir que je ne peux plus soupirer qu’après les voyages, le grand air, les grands bois et la solitude… L’esclavage avilit l’homme et le dégrade. Il le jette dans la démence et dans la perversité ; il le rend méchant, menteur, vindicatif, amer, plus détestable vingt fois que le tyran qui l’opprime ; c’est ce qui m’est arrivé, et, dans la haine que j’avais conçue contre moi-même, j’ai désiré la mort avec rage, tous les jours de mon abjection… »

Ces lignes, comme nous le voyons, ne sont qu’une répétition de ce que George Sand avait déjà écrit à Sainte-Beuve. Ensuite elle exprime l’espoir et la conviction que pourtant elle peut encore être « sobre et robuste » apte au travail, à la constance, au désintéressement et à la simplicité.

Elle finit cette lettre par une apostrophe inattendue et enthousiaste : « … République, aurore de la justice et de l’égalité, divine utopie, soleil d’un avenir peut-être chimérique, salut ! » Et malgré les doutes qu’elle vient d’exprimer sur la possibilité d’arriver à l’égalité universelle et sur la prétention des partisans de Michel de savoir ce qui peut faire le bonheur de l’humanité, George Sand s’écrie toutefois à l’adresse de la république : « … Si tu descends sur nous avant l’accomplissement des temps prévus, tu me trouveras prêt à te recevoir, et tout vêtu déjà conformément à tes lois somptuaires. Mes amis, mes maîtres, mes frères, salut ! mon sang et mon pain vous appartiennent désormais, en attendant que la république les réclame. »

Plus loin, elle exprime pourtant l’espoir, qu’en attendant il lui sera permis de faire un voyage dans les montagnes de la Suisse qui l’attirent et ne dit adieu pour toujours qu’à l’amour, « idole de sa jeunesse ». On pourrait croire que Michel avait définitivement dompté l’écolier rebelle et l’avait enrôlé à jamais dans le régiment de ses adeptes ; cependant, dans les lettres suivantes, il se fait encore entendre des protestations et des doutes. Tantôt le « Voyageur », à propos de ses amis que Michel semble traiter du haut de sa grandeur, lui rappelle tout ce qu’ils ont fait pour lui dans ses jours de malheur, et ajoute avec une ironie à peine voilée : « Ils sont plus gais que toi ; ils n’ont pas étendu sur leurs os le silice de la vertu… » Tantôt la promesse enthousiaste de se vouer tout entière au service des idées de Michel est accompagnée de restrictions ; elle exprime alors son doute sur la possibilité du règne de Dieu sur la terre : « … Tu sais ce que je t’ai dit, j’ai trop vécu, je n’ai rien fait de bon. Quelqu’un veut-il de ma vie présente et future ? Pourvu qu’on la mette au service d’une idée et non d’une passion, au service d’une vérité et non à celui d’un homme, je consens à recevoir des lois. Mais hélas ! je vous en avertis, je ne suis propre qu’à exécuter bravement et fidèlement un ordre. Je puis agir et non délibérer, car je ne sais rien et ne suis sûr de rien. Je ne puis obéir qu’en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles, afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade ; je puis marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son maître partir avec le navire et qui se jette à la nage pour le suivre, jusqu’à ce qu’il meure de fatigue. La mer est grande, ô mes amis ! et je suis faible. Je ne suis bon qu’à faire un soldat, et je n’a pas cinq pieds de haut. N’importe ! à vous le pygmée. Je suis à vous parce que je vous aime et vous estime. La vérité n’est pas chez les hommes ; le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Mais autant que l’homme peut dérober à la Divinité le rayon lumineux qui, d’en haut, éclaire le monde, vous l’avez dérobé, enfants de Prométhée, amants de la sauvage Vérité et de l’inflexible Justice ! Allons ! quelle que soit la nuance de votre bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de l’avenir républicain ; au nom de Jésus, qui n’a plus sur la terre qu’un véritable apôtre ; au nom de Washington et de Franklin, qui n’ont pu faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir ; au nom de Saint-Simon, dont les fils vont d’emblée au sublime et terrible problème (Dieu les protège !…), pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux qui croient le prouvent…, je ne suis qu’un pauvre enfant de troupe, emmenez-moi… »

Mais aussitôt après, ce modeste enfant de troupe éclate en une philippique virulente contre son rigoureux directeur, à l’occasion de ses attaques contre l’art et les artistes, et ce chapitre de la « Lettre à Éverard » en est presque la meilleure partie.

« … Veux-tu me dire à qui tu en as, avec tes déclamations contre les artistes ? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l’art. Ô vandale ! j’aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une robe de bure et des sabots à Taglioni, et employer les mains de Liszt à tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en pleurant quand le moindre bengali gazouille, et qui fait une émeute au théâtre pour empêcher Othello de tuer la Malibran ! Le citoyen austère veut supprimer les artistes, comme des superfétations sociales qui concentrent trop de sève ; mais monsieur aime la musique vocale et il fera grâce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j’espère, une de vos bonnes têtes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les fenêtres des ateliers. Et quant aux poètes, ils sont vos cousins, et vous ne dédaignez pas les formes de leur langage et le mécanisme de leurs périodes quand vous voulez faire de l’effet sur les badauds. Vous irez apprendre chez eux la métaphore et la manière de s’en servir… »

(On pourrait voir ici, semble-t-il, une allusion à la part que George Sand a prise à la lettre de Michel aux accusés.)

« … Mais dis-moi pourquoi, continue-t-elle, vous en voulez tant aux artistes. L’autre jour, tu leur imputais tout le mal social, tu les appelais dissolvants, tu les accusais d’attiédir les courages, de corrompre les mœurs, d’affaiblir tous les ressorts de la volonté. Ta déclamation est restée incomplète et ton accusation très vague, parce que je n’ai pu résister à la sotte envie de discuter avec toi. J’aurais mieux fait de t’écouter : tu m’aurais donné sans doute quelque raison plus sérieuse, car c’est la seule chose avancée par toi qui ne m’ait pas fait réfléchir depuis, quelque antipathique qu’elle me pût être… Est-ce à l’art lui-même que tu veux faire le procès ? Il se moque bien de toi, et de vous tous, et de tous les systèmes possibles ! Tâchez d’éteindre un rayon du soleil… Si ce n’est pas l’art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les artistes. Tant qu’on croira à Jésus sur la terre, il y aura des prêtres… de même, tant qu’il y aura des mains ferventes, on entendra résonner la lyre divine de l’art. Il paraît qu’il y a ici un mécontentement accidentel et particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille Babylone… L’autre jour, un des vôtres, c’est-à-dire un des nôtres, un républicain, déclara presque sérieusement que je méritais la mort[162]. Le diable m’emporte si je comprends ce que cela veut dire ! Néanmoins, j’en suis tout ravi et tout glorieux, comme je dois l’être ; et je ne manque pas depuis ce jour-là de dire à tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage littéraire et politique fort important, donnant ombrage à ceux de mon propre parti, à cause de ma grande supériorité sociale et intellectuelle… »

Et continuant tantôt à persifler, tantôt à faire des digressions lyriques, George Sand repousse les uns après les autres les assauts de Michel contre l’art et les artistes, et nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici la lettre toute entière, tant la langue en est admirable, tant ces pages sont ardentes et puissantes.

« … Mais je t’ennuie avec mon incorrigible et plate facétieuseté… me voilà redevenu sérieux… Je suis prêt à te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le sophisme a tout envahi, il s’est glissé jusque dans les jambes de l’Opéra, et Berlioz l’a mis en symphonie fantastique. Malheureusement pour la cause de l’antique sagesse, quand tu entendras la marche funèbre de Berlioz[163], il y aura un certain ébranlement nerveux dans ton cœur de lion, et tu te mettras peut-être bien à rugir, comme à la mort de Desdemona ; ce qui sera fort désagréable pour moi, ton compagnon, qui me pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au Conservatoire. Le moins qui t’arrivera sera de confesser que cette musique-là est un peu meilleure que celle qu’on nous donnait à Sparte du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu’Apollon, mécontent de nous voir sacrifier exclusivement à Pallas, nous a joué le mauvais tour de donner quelques leçons à ce Babylonien, afin qu’il égarât nos esprits en exerçant sur nous un pouvoir magnétique et funeste… Tu vas me demander si c’est là parler un langage sérieux… Je parle sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un véritable artiste ; et puisqu’il me tombe sous la main, je ne suis pas fâché de te dire ce que c’est qu’un véritable artiste, car je vois bien que tu ne t’en doutes pas… »

« … Berlioz est un artiste ; il est très pauvre, très brave et très fier. Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les peuples de l’univers ne valent pas une gamme chromatique placée à propos, comme moi j’ai l’insolence de préférer une jacinthe blanche à la couronne de France. Mais sois sûr que l’on peut avoir ces folies dans le cerveau et ne pas être l’ennemi du genre humain. Tu es pour les lois somptuaires, Berlioz est pour les triples croches, je suis pour les liliacées ; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de l’intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces : Berlioz avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s’amuser innocemment selon son goût et ses facultés. »

Et si, au moment où Everard admirait les étoiles de minuit et parlait avec calme de l’inconnu et de l’infini, que serait-il arrivé, — s’écrie George Sand, — si elle lui eût grossièrement demandé :

« À quoi cela sert-il ? Pourquoi se creuser et s’user le cerveau à des conjectures ? Cela donne-t-il du pain et des souliers aux hommes ? — Tu me répondrais : « Cela donne des émotions saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de leur front pour les hommes ; cela leur apprend à espérer, à rêver à la Divinité, à prendre courage et à s’élever au-dessus des dégoûts et des misères de la condition humaine par la pensée d’un avenir, chimérique peut-être, mais fortifiant et sublime… À genoux, Sicambre, à genoux ! nous t’y mettrons bien… Ils t’y mettront bien, eux, les artistes véritables. Si tu savais ce que c’est que ces gens-là, quand ils observent leur évangile et qu’ils respectent la sainteté de leur apostolat ! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n’en suis pas, je l’avoue à ma honte !… »

C’est alors que jaillit de la plume de George Sand la page navrante, tant de fois citée, où elle se plaint avec amertume et douleur de ce que la misère, la préoccupation, le souci de ses enfants, la nécessité de travailler à date fixe la forçaient d’écrire à la hâte, sans lui laisser le temps de retoucher ses œuvres, l’obligeaient à violenter sa muse, qui s’en vengeait par des pages sombres et enfiellées, et glaçait son inspiration par le doute et le désespoir. Elle se souvient aussitôt du drame de Vigny : Chatterton[164], qu’elle avait vu, il n’y avait pas longtemps, et parle des souffrances d’un artiste, sévère pour lui-même, souffrances qu’il éprouve parce qu’il ne peut, pour cause de pauvreté et de privations, servir l’art avec piété. Il voudrait, tout modeste qu’il fût, croire et espérer qu’il ferait quelque chose de bon… « Mais si les heures sont comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s’est endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la nécessité d’avoir fini avant le jour, je t’assure que, si petit que soit son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement, avec réflexion, avec amour ; il les voit relire attentivement leurs pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même. Quant à lui, malheureux, il a fait, à grands coups de bêche et de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais toujours incomplet, hâté et fiévreux : l’encre n’a pas séché sur le papier qu’il faut déjà livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger une faute !

« … Ces misères te font sourire et te semblent puériles… Il y a quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l’artiste à son art, qui consiste à bien faire au prix de sa fortune, de sa gloire et de sa vie. La conviction, c’est toujours une vertu… L’artisan expédie sa besogne pour augmenter ses produits : l’artiste pâlit dix ans, au fond d’un grenier, sur une œuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu’il ne livrera pas, tant qu’elle ne sera pas terminée selon sa conscience. Qu’importe à M. Ingres d’être riche ou célèbre ! il n’y a pour lui qu’un suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l’ombre est toujours debout derrière lui : Ô saint homme !… »

Tels sont, selon elle, tous les vrais artistes, Paganini, Delacroix, Urhan et Baillot[165], qui ne pensent pas à leur propre gloire, mais à leur art ; chacun d’eux est toujours prêt à s’effacer devant celui qu’il regarde comme son idéal. Les hommes politiques ne sont pas capables de cela ; tous ils sont pleins d’ambition, du désir de primer, d’éclipser les autres. Il y a bien peu d’hommes politiques qui « ont aimé la justice et l’humanité en artistes. C’est le plus bel éloge qu’on puisse leur donner. »

Ainsi Michel n’a pas convaincu (ce qui est fort heureux) son interlocutrice en parlant du danger des arts. Il semblerait même qu’il ne l’a pas non plus convaincue de la justesse de ses théories, et dans la dernière partie de sa lettre du 29 avril, le « Voyageur » en vient à demander à Michel et à ses partisans : « Mais si vous n’étiez que des fanatiques ? » et tâche de trouver la justification de ce qu’elle avance en disant que le fanatisme qui forcerait Michel à envoyer, sans aucun regret, son petit ami George à l’échafaud, « serait beau, et je te donnerais ma tête de bon cœur, pour le plaisir d’avoir vu dans ma vie un seul vrai Romain ». Elle ajoute :

« … Bah ! c’est toujours cela : n’est pas fanatique qui veut, surtout par le temps qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n’ai sujet de l’être, si j’étais seulement un peu fou à votre manière… »

Mais il semble que le « fanatisme » et la « folie » de Michel avaient pourtant fort intimidé George Sand, et pour cause ! Michel employait quelquefois des arguments assez originaux pour faire partager ses idées, et s’il n’a pas condamné George Sand à la guillotine, il la condamna du moins, pour ainsi dire, à la prison cellulaire. Ainsi, un jour, ayant à se rendre au tribunal avant d’avoir fini une de ses exhortations, il enferma tout simplement George Sand sous clef, pour qu’elle ne pût sortir, avant d’avoir mûrement réfléchi sur ce qui lui avait été dit et qu’elle se rendît à discrétion. Il est à croire que de pareils arguments effrayèrent un peu Aurore Dudevant, qui était, comme nous le savons, fort peu encline à supporter le despotisme de n’importe qui. Et elle pensa sérieusement à s’évader. Liszt et Mme d’Agoult, ses nouveaux amis, l’invitaient à aller les voir en Suisse ; de là, elle rêva un voyage à Constantinople et en Égypte. La Lettre à Everard finit donc par un aveu mi-sérieux, mi-badin, que le « Voyageur » voudrait de nouveau recommencer ses voyages. Elle prend alors ses dernières dispositions :

« … Si vous proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu’il y a chez moi, ne vous gênez pas ; j’ai des terres, donnez-les à ceux qui n’en ont pas ; j’ai un jardin, faites-y paître vos chevaux ; j’ai une maison, faites-en un hospice pour vos blessés ; j’ai du vin, buvez-le ; j’ai du tabac, fumez-le ; j’ai mes œuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il n’y a dans tout mon patrimoine, que deux choses dont la perte me serait cruelle : le portrait de ma vieille grand’mère, et six pieds carrés de gazon plantés de cyprès et de rosiers. C’est là qu’elle dort avec mon père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la république, et je demande qu’à mon retour, on m’accorde une indemnité des pertes que j’aurais faites, savoir : une pipe, une plume et de l’encre ; moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de mes jours à écrire que vous avez bien fait… Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lègue mon fils à mes amis, ma fille à leurs femmes et à leurs sœurs ; le tombeau et le tableau, héritage de mes enfants, à toi, chef de notre république aquitaine, pour en être le gardien temporaire ; mes livres, minéraux, herbiers, papillons, au Malgache ; toutes mes pipes à Rollinat ; mes dettes, s’il s’en trouve, à Fleury, afin de le rendre laborieux ; ma bénédiction et mon dernier-calembour, à ceux qui m’ont rendu malheureux, pour qu’ils s’en consolent et m’oublient. Je te nomme mon exécuteur testamentaire ; adieu donc, et je pars… Adieu, ô mes enfants !… mes amis… et toi, maître, adieu ! sois béni de m’avoir forcé de regarder sans rire la face d’un grand enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m’en allant. Ô verte Bohême ! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans entraves, je vais donc te revoir ! J’ai erré souvent dans tes montagnes et voltigé sur la cime de tes sapins ; je m’en souviens fort bien, quoique je ne fusse pas encore né parmi les hommes, et mon malheur est venu de n’avoir pu t’oublier en vivant ici… »

Ainsi donc, en l’été de 1835, George Sand se proposait d’aller en Suisse pour voir Liszt et Mme d’Agoult avec qui elle venait d’entrer en relations. Ce projet ne put cependant se réaliser que l’année suivante. Le rôle que Liszt joua dans l’évolution morale de George Sand, et la profonde influence qu’il exerça sur son esprit pendant tant d’années, — influence trop peu appréciée jusqu’ici par les critiques et les biographes de notre écrivain — sont si importants, que le moment est venu de nous arrêter sur ce sujet.

George Sand, qui fut, pendant plusieurs années, liée d’amitié avec Listz, et avec sa compagne, la comtesse Marie d’Agoult, et qui ne rompit avec elle que plus tard, dans l’Histoire de ma Vie, s’est à peu près tue à leur égard et s’est bornée à écrire sur eux quelques lignes insignifiantes et incolores. C’est ce qui explique pourquoi nous ne trouverons dans l’Histoire de ma Vie aucun renseignement sur l’action profonde que l’amitié de Liszt exerça sur elle. Les biographes de George Sand, ou ne s’y arrêtent pas, ou ne parlent que brièvement des relations qui existèrent entre notre grand écrivain et le génial musicien. Plusieurs d’entre eux ont évidemment entendu parler du racontar lancé par Heine, et ont sans doute redouté de toucher à cet épisode. D’autres s’étendent trop au contraire, sur l’amitié de George Sand pour la comtesse d’Agoult, amitié qui ne fut qu’épisodique, toute superficielle et ne put jamais exercer aucune influence sur elle. La plupart, se basant comme nous l’avons déjà répété plusieurs fois, sur l’Histoire de ma Vie, ne soupçonnent même pas le rôle qu’a joué Liszt dans son existence. Si l’on étudiait cependant la vie de Listz, sa correspondance et celle de George Sand, les œuvres de celle-ci et les œuvres tant musicales que littéraires de celui-là, si on lisait attentivement, par exemple, quelques-uns des programmes de Liszt, ou des préfaces de ses « Poèmes symphoniques » conçus en partie pendant la période de cette amitié, et écrits en partie aussi après cette période, l’influence mutuelle de ces deux grandes âmes l’une sur l’autre ne pourrait plus laisser place à aucun doute. Nous essayerons donc de faire l’histoire des événements extérieurs et des évolutions intérieures de cette amitié.

George Sand fit la connaissance de Liszt en l’hiver de 1834-1835[166]. Chose étrange, comme si le sort s’en fût mêlé, il lui fut présenté par Alfred de Musset qui, en dehors de ses relations intimes avec le grand écrivain, fut le précèdent échelon dans le développement artistique de George Sand. Liszt, était, à coup sûr, aussi artiste que Musset et même peut-être plus, et s’il eût été producteur dans le même domaine que George Sand, peut-être n’eût-il exercé à son tour sur l’écrivain, qu’une même influence purement littéraire. Mais Liszt était plus que cela, c’était une nature exceptionnelle, une âme géniale, sachant tout embrasser, un esprit vaste et profond, un cœur ardent. Il paraît être, on le dirait du moins, dans l’histoire du développement des idées de George Sand, comme le point de transition qui l’aida à entrer dans la sphère des questions politiques et des problèmes socio-philosophiques de Michel de Bourges et de Lamennais, et cette transition s’opéra beaucoup plus facilement et d’une manière moins consciente que si la jeune femme se fût, en 1835, trouvée face à face avec le farouche tribun et avec l’ex-abbé, sans avoir auprès d’elle l’appui amical de cet artiste qui lui ressemblait tant, c’est-à-dire Liszt.

Liszt, nous l’avons dit, avait donc fait la connaissance de George Sand par Musset ; il donnait des leçons de musique à la sœur d’Alfred, Herminie, à qui il dédia même sa seconde fantaisie de Rossini (opus 3, n° 2). Liszt ne s’était pas volontiers rendu à l’invitation que lui avait faite Musset d’aller voir George Sand, et la première impression qu’elle fit sur le pianiste de génie fut désagréable, comme celle qu’elle produisit d’abord sur Musset lui-même et sur Chopin. Liszt s’était depuis longtemps passionné pour les œuvres de George Sand, mais son admiration pour le talent de celle-ci grandirent bien plus encore, lorsque parut Leone Leoni, qui était comme la profession de foi des romantiques. Ce roman représente, en effet, l’amour sans frein, triomphant malgré la raison et malgré le sentiment moral offensé, l’amour placé au-dessus des lois divines et humaines, l’amour tout-puissant et despotique, ce même amour qui, en la personne de la comtesse d’Agoult, commençait déjà à s’emparer de toute la vie présente du jeune musicien. Mais pendant une soirée qu’il passa, quai Malaquais, dans le modeste salon de notre écrivain, George Sand ne lui plut pas comme femme. Comme telle, elle ne lui plut pas davantage dans la suite. Leurs natures étaient trop semblables, et cette ressemblance fut précisément la cause de l’amitié sincère et sérieuse qu’ils conçurent bientôt l’un pour l’autre : mais ce fut cette conformité qui préserva aussi Liszt de toute atteinte de passion pour Aurore Dudevant, et enleva à son amitié à elle, toute empreinte de cette adoration névrosée que Liszt rencontra toujours chez toutes les dames et demoiselles qui l’entouraient. Et quoique ce fût le médisant Heine qui eût répandu le bruit que les rapports les plus intimes s’étaient établis entre George Sand et Liszt, il démentit lui-même ce bruit comme une calomnie, mais toujours à sa manière gouailleuse[167]. Quand au commencement de 1835, à la suite d’un mot imprudent de Buloz sur Listz, Musset, dans un de ses jours noirs, avait fait une scène de jalousie à George Sand, alors encore passionnément éprise du poète, elle se contenta de répondre qu’en effet elle eut bien voulu s’éprendre du musicien, ne fut-ce que pour retenir par là son amour à lui, Musset, qu’elle voyait s’éteindre, mais que cela lui était aussi impossible que de se forcer à aimer les épinards. Elle aurait bien voulu en manger, mais c’était plus fort qu’elle, les épinards ne lui plaisaient pas. Durant tout le cours de leurs relations, Liszt et George Sand restèrent l’un pour l’autre des épinards sans goût. Leur amitié, toute masculine, de bons camarades, n’en fut que plus forte et cela n’a rien qui puisse étonner. Il serait difficile de se représenter des natures, des goûts, des tendances, des convictions, des inclinations, un tour d’esprit, une direction de vie plus semblables que les natures, les tendances et même les faits de la vie de Liszt et de George Sand. Nous raconterons brièvement la biographie de Liszt, depuis son enfance jusqu’en 1835, ou plutôt nous raconterons l’histoire de son développement intellectuel et les étapes de sa vie intérieure, à partir du premier moment de l’éveil de sa conscience jusqu’au jour où il fit connaissance de l’auteur de Leone Leoni. Le lecteur pourra juger alors, en connaissance de cause, à quel point tout ce que nous allons dire n’est que la répétition des faits que l’on connaît déjà sur la vie et le développement moral de George Sand.

Franz Liszt naquit à Raiding, près de Eisenstadt, dans la nuit du 22 octobre 1811. Son père, employé dans la gestion des domaines du prince Esterhazy, faisait en outre partie du célèbre orchestre d’Eisenstadt, dont Haydn avait été jadis le chef. La vocation musicale se montra de bonne heure chez le petit Franz, qui, dès son âge le plus tendre, résolut de devenir un musicien « comme celui-là », c’est-à-dire comme Beethoven, dont le portrait était le plus bel ornement du logement modeste de son père. Celui-ci, loin de contrecarrer la tendance de son fils, porta toute son attention sur son talent naissant. Le petit Franz reçut, tant en théorie qu’en pratique, une éducation et un développement musical tout systématique, foncièrement régulier et parfaitement suivi. Par contre, il ne reçut aucune instruction scientifique, son père se contenta de lui faire apprendre à lire, à écrire et à compter, chez un sacristain de village. À vrai dire, le temps manquait à Franz pour apprendre. Dès son enfance, il avait été produit devant le monde comme un enfant prodige, il avait dû paraître en public. Tout jeune encore, ayant perdu son père, puis s’étant établi à Paris, il dut alors subvenir à l’entretien de sa mère en donnant des leçons de musique et des concerts. Ce ne fut que par la pratique qu’il put, dans le cours de ses tournées artistiques, apprendre plusieurs des langues européennes, qu’il posséda ensuite aussi bien que le hongrois, sa langue maternelle. Malgré une instruction élémentaire aussi défectueuse, il sut, grâce à son initiative et à son bon vouloir, se mettre au courant, entre dix-sept et dix-neuf ans, non seulement de toutes les matières faisant partie de ce que l’on nomme d’habitude « cours des sciences » enseigné à la jeunesse, mais encore il continua, sans relâche, à étendre et à s’approprier, avec passion et ténacité, la poésie, la philosophie, l’histoire, les sciences politiques et naturelles, et enfin il réussit à devenir un homme d’une érudition aussi vaste que variée.

Depuis son plus jeune âge, il était d’une piété qui allait jusqu’à la ferveur ; comme la petite Aurore, il eut pendant quelque temps le désir d’entrer en religion et il pensa à se faire prêtre. Il passait des nuits entières à prier ardemment, sans cesser cependant d’aimer passionnément la musique ; pour rien au monde il n’eût voulu renoncer à son art. Il se mit alors à réfléchir aux moyens de concilier sa vocation de futur prêtre et de musicien. Il préparait par là, comme nous le voyons, le terrain sur lequel devaient germer les semences des doctrines ultérieures de Lamennais et des Saint-Simoniens, concernant la vocation sacerdotale de l’artiste et même du « prêtre-artiste », appelé à occuper dans le gouvernement de l’avenir la même place que celle du prêtre.

Tout comme chez Aurore Dupin, la ferveur religieuse de Liszt se transforma d’elle-même et sans secousses en un ardent amour pour l’humanité. Il ressentit, dit son biographe, Lina Ramann, « une compassion ardente pour les inconsolables et envers tous ceux qui souffrent. En même temps que cette compassion s’éveilla dans son cœur, et pour ne plus jamais s’éteindre, la loi sublime et divine, la loi de pitié. »

À ces élans de piété exaltée succédaient cependant parfois des périodes de doute, d’abattement, d’apathie ; il était de ces natures qui se développent par secousses, par sauts brusques, par hésitations et non par progression suivie. Son père ne pouvait comprendre ces changements et, comme l’aïeule d’Aurore, il était au désespoir en voyant ces transitions inexplicables d’une disposition quelconque à une disposition toute différente. Ces brusques changements n’étaient que le germe des divers intérêts sociaux, religieux et philosophiques qui se manifestèrent en lui plus tard.

Grâce à ses tournées artistiques et à la protection des magnats hongrois, « le petit Liszt », comme Chopin, vivait toujours parmi les aristocrates, qui le choyaient. Il était constamment sur les genoux des comtesses et des princesses, ou dans les salons des duchesses et des têtes couronnées. Aussi, dès son jeune âge, prit-il les manières et le langage de la haute société, le goût de l’élégance et des belles manières. Malgré tout cela, il fut cependant par ses convictions, ses sympathies et ses tendances, un vrai démocrate, ennemi de tout ce qui est conventionnel, de tous les privilèges de caste, et s’il sympathisait avec l’aristocratie, ce n’était qu’avec celle de l’esprit. Son vernis extérieur, son amour de la vie élégante ne l’empêchèrent nullement de se dévouer à toutes les larges idées de son époque, de se faire le défenseur de tous les humbles et de tous les opprimés, de venir à leur aide en paroles et en action, et de lutter contre n’importe quels préjugés.

Dans sa jeunesse, il souffrit comme Chopin, de l’injustice et de l’oppression de ces préjugés de caste, lorsqu’on lui défendit d’avoir, même en pensée, des vues sur une jeune fille, Caroline de Saint-Criq, son élève, qu’il aimait et dont il était aimé, et cela, pour l’unique raison qu’il était plébéien, tandis qu’elle était comtesse. Ce coup l’abattit et lui ouvrit les yeux sur bien des choses. La même aventure arriva à Chopin. La comtesse Wodzinska lui refusa sa main et, sur l’ordre de ses parents, épousa un homme qu’elle n’aimait point, mais qui était titré. Chopin se soumit à son sort ; il ne ressentit aucune haine contre les préjugés aristocratiques et les représentants du grand monde, mais il en fut tout autrement de Liszt. Ses amis démocrates excitèrent et attisèrent son indignation et son animosité contre les nobles, contre les présomptions hautaines et le manque de cœur, qui lui avaient fait perdre à jamais la jeune fille qu’il aimait et avaient causé le malheur de cette dernière[168]. Son dépit, son amour blessé portèrent Liszt vers les doctrines sociales et démocratiques qu’on commençait à prêcher dans les années qui précédèrent la révolution de Juillet. Il s’en fit d’autant plus volontiers le partisan chaleureux, qu’elles répondaient à ses croyances religieuses et sociales. Son animosité contre la haute société fit en outre place à la fierté de l’artiste, conscient de sa valeur individuelle, et cette fierté eut pour résultat de le porter à se perfectionner.

Pendant son adolescence, alors qu’il donnait des concerts, il s’était déjà mis à méditer sérieusement sur l’idéal artistique, et le rôle de virtuose, d’amuseur public, de « chien savant », commençait à lui peser. Il voyait que le public n’avait aucun souci de l’art, qu’il ne demandait que des distractions. Se mettant alors à mystifier ce bon public, ses auditeurs ignorants, en leur offrant ses propres compositions sous forme de sonates de Beethoven, ou vice-versa, il apprit à mépriser profondément ses auditeurs, ces dilettanti moitié ignares, pires que les vrais ignorants qui, du moins, sont sincères dans leur ignorance et n’ont aucune prétention.

C’est à ce moment que s’éveilla en lui la soif de s’instruire. Il se mit à lire et à apprendre ce qu’il put, comme il put, et chez qui il put : « Il voulait savoir, tout savoir », dit son biographe. « Mais comme, il lui manquait une instruction première et fondamentale, et que cette soif de connaissances avait éclaté subitement, son développement ne pouvait être ni méthodique, ni régulier. Il changeait constamment de lectures, se jetait sans aucun plan préconçu sur des matières tout à fait opposées, ce qui l’embrouilla plus d’une fois. C’est également à cette époque que se rapporte l’anecdote si souvent répétée d’après laquelle Liszt, se trouvant un jour en société avec l’avocat Crémieux, qui venait de s’établir en France et qui joua un rôle très considérable dans l’histoire de ce pays, se serait adressé à celui-ci en disant : « Monsieur Crémieux, apprenez-moi toute la littérature française. » À quoi ce dernier répondit : « Une grande confusion semble régner dans la cervelle de ce jeune homme. » Son désir d’apprendre, ses doutes, la joie de vivre qui s’éveillait en lui, dirigeaient ses lectures, dans lesquelles se heurtaient des extrêmes diamétralement opposés. Les œuvres profanes et religieuses, les plus sérieuses et les plus futiles, trouvaient en lui un écho. Un beau désordre — tout comme chez Aurore Dupin — régnait dans ses lectures. Les œuvres sceptiques de Montaigne gisaient à côté des apologies du christianisme de Lamennais ; Voltaire côtoyait Lamartine. Ajoutons à cela les écrits de Sainte-Beuve, de Ballanche, de J.-J. Rousseau, de Chateaubriand et d’autres écrivains, dont la plupart eurent une action très grande sur le développement historique, sur la culture religieuse et celle de la littérature poétique de la France. Liszt s’adressait partout où il croyait trouver de la lumière ; il lui semblait toujours que quelque chose de grand et de nouveau allait se révéler à lui, — tout comme pour George Sand. — Son âme était toujours dans l’attente. Souvent il veillait bien avant dans la nuit, lisant, s’efforçant de s’éclairer à tout prix, commençant une chose, puis l’abandonnant, tout cela sous l’influence des impressions les plus opposées, sans jamais trouver aucun repos… »

Et comme Aurore Dudevant disait qu’elle était tourmentée par les « choses divines », Liszt aussi disait ce mot de René : « Un instinct secret me tourmente », instinct qui lui faisait attendre impatiemment la solution des obscurs problèmes de la vie. Comme au temps de ses lectures avec Caroline de Saint-Criq, alors qu’ils lisaient ensemble les écrivains religieux et les grands poètes, Liszt, à présent, malade, désolé d’avoir à jamais perdu la jeune fille qu’il aimait, et fuyant le monde, sans même trouver de consolation dans la religion, se jeta avidement sur les écrivains du milieu et de la fin du xviiie siècle. De Réné et Werther, il passa aux encyclopédistes ; en son cerveau germèrent des doutes qui se transformèrent bientôt en une de ces tempêtes qui brisent tout sur leur passage. C’était là une saine protestation contre son mysticisme antérieur, contre « l’aveugle et instinctive » religiosité catholique, basée sur les dogmes soi-disant inébranlables. « Il dévorait avec une activité insatiable les œuvres de ses illustres contemporains, » — dit Lina Ramann. « Il les avalait en tâchant de s’en assimiler l’essence même. Il puisait, pour ainsi dire, l’âme de l’écrivain. Pendant quatre heures consécutives, il lisait des dictionnaires, d’une manière aussi infatigable et insatiable que les œuvres des poètes ; il étudiait Boiste et Lamartine avec la même ardeur, avec la même tension d’esprit, et lorsqu’il croyait avoir pénétré la pensée d’un auteur, il courait chez lui pour lui demander franchement l’explication de ses idées. »

La révolution de Juillet qui vint à éclater éveilla sa pensée, lui fit rejeter tout ce qui lui restait d’enfantin, oublier sa maladie, ses désillusions. Il se virilisa définitivement, tant physiquement qu’intellectuellement. « C’est le canon qui l’a guéri », disait de lui sa mère. Une soif ardente d’agir se manifesta chez lui ; le sang hongrois bouillonna en ses veines, et l’on eût pu croire qu’il allait se précipiter sur les barricades, « pour combattre en faveur de l’humanité souffrante et opprimée, pour défendrez le peuple, ses droits et la liberté, et mourir pour elle s’il l’avait fallu. » Sa mère put à peine l’empêcher de prendre part aux journées de juillet. Peut-être aussi avait-il lui-même trop bien senti qu’il n’appartenait pas à un artiste de répandre le sang, que son devoir était de combattre autrement pour assurer les droits de l’homme. Et il médita d’écrire La Symphonie révolutionnaire qui fût comme l’incarnation des sentiments qui l’agitaient alors et comme le reflet de son entraînement juvénile vers les héroïques journées que l’on traversait à ce moment. Mais, doué d’une nature profonde et profondément humaine, Liszt ne voulait ni représenter ni incarner, en cette œuvre, le tonnerre du canon, le bruit de la lutte, le tableau d’une horrible guerre civile, mais les idées profondes qui ont toujours été les causes motrices, le fondement de tous les grands mouvements populaires dans l’histoire de l’Europe, de toutes les époques où s’est exprimée « la grande et sublime idée chrétienne de l’humanité et de la liberté ».

Pour son œuvre musicale, Liszt a pris trois thèmes ou motifs fondamentaux : Le chant des Hussites, l’époque de Jean Huss personnifiant l’héroïsme, le courage, l’idée slave ; le choral allemand : « Eine feste Burg ist unser Gott », — « mélodie ressemblant à de l’airain fondu, monument éternel de foi inébranlable et de fidélité, malgré les souffrances et les persécutions endurées pour cette foi et personnifiant la force de la conviction et l’élément germanique[169] ». Le troisième thème était la Marseillaise, personnifiant la tendance vers la liberté et l’élément romain.

Liszt se mit courageusement à l’œuvre ; mais la réaction, survenue bientôt, après les premiers mois pleins d’espérances, refroidit son ardeur, et la symphonie, inachevée, resta dans son portefeuille. Il n’en existe que la transcription symphonique de la Marseillaise, et toute la première partie achevée ou son prologue, qui parut ensuite sous le titre de : Héroïde funèbre. Que le lecteur ne s’étonne pas si nous parlons d’une manière si détaillée de cette œuvre musicale de Liszt, qui, semble-t-il, ne fait pas partie du domaine de notre critique littéraire. Il nous excusera bientôt en voyant que tout ce que nous rapportons ici a eu sur George Sand une influence indiscutable. Ces détails ne sont donc pas étrangers à notre travail.

À peine revenu des émotions violentes et des secousses ressenties en 1831, Liszt se remit avec plus d’ardeur que jamais à l’œuvre de son instruction personnelle. La connaissance de Paganini, qu’il fit la même année, lui prouva définitivement qu’il était de toute impossibilité d’être un grand artiste si l’on n’est pas avant tout un homme supérieur ; que le développement artistique est impossible sans un grand développement des facultés humaines, « car Génie oblige et donc Génie oblige ». Il continua alors, avec plus d’ardeur encore, à lire, à étudier et à suivre tout ce qui paraissait de nouveau dans le monde. Qu’il s’agît d’une nouvelle doctrine, d’une œuvre artistique, d’un prédicateur en renom, d’un auteur, ou d’un acteur célèbre, « il voulait tout voir, tout connaître. Il était également attiré par une salle de concert, par la peinture, la sculpture, par la presse quotidienne, la tribune, la chaire, l’église — (il en était ainsi pour George Sand dans le cours des mêmes années). — Un jour ici, le lendemain ailleurs, cherchant partout à étancher la soif qui le torturait. »

C’est vers cette époque que Liszt fit la connaissance des Saint-Simoniens. D’abord il fut attiré chez eux simplement par curiosité, par désir d’apprendre et de savoir ; mais il fut bientôt tellement entraîné par leurs idées qu’il pensa sérieusement à se faire membre de leur communauté. À cette époque les doctrines extrêmes et monstrueuses du saint-simonisme ne s’étaient pas encore manifestées. Enfantin n’avait pas encore lancé ses célèbres proclamations ; aussi Liszt put-il librement prendre connaissance des doctrines de Saint-Simon, dans leur essence première. Il serait difficile d’inventer quelque chose qui fût plus du goût de Liszt que les deux principes fondamentaux de cette doctrine : 1° l’application dans la vie du principe essentiel du christianisme, l’amour du prochain ; 2° la manière d’envisager l’art, et la position que, d’après le saint-simonisme, l’artiste avait à occuper par rapport à la religion et au perfectionnement de l’humanité[170].

Les vues religieuses et artistiques des Saint-Simoniens faisaient vibrer les croyances et les sentiments les plus profonds de Liszt, aussi comprend-on facilement l’enthousiasme avec lequel il accepta le credo de cette foi nouvelle et la promesse du règne de Dieu sur la terre, sous la forme de « l’État de l’avenir » où la loi serait l’amour du prochain, où les peuples n’auraient qu’un seul dogme, une seule doctrine, un seul Dieu, où tous se dévoueraient à chacun, et chacun pour tous, où le travail et la richesse seraient répartis avec régularité et justice, où personne n’aurait à souffrir de la pauvreté, de l’oppression, de l’ignorance. Quant aux arts, ils devaient être les premiers et les plus importants moyens à employer pour introduire, consolider et maintenir ce nouvel état de choses, car les arts concourent au développement de tous les instincts humains, nobles et aimants. L’art et la religion, selon la définition philosophique qu’en donnait le saint-simonisme, maintiennent en nous le sentiment du beau ; le dogme et les sciences y maintiennent le vrai ; le culte et l’industrie y maintiennent l’utile. Les arts, selon eux, se divisent en trois groupes : 1° la poésie et la musique, se rapportant à la vérité, au dogme ; 2° les belles-lettres à la religion ; 3° les arts plastiques, au culte. La poésie et la musique sont du domaine de la vérité, parce que « leur vol sublime et inspiré fait mystérieusement vibrer le sentiment et la notion de l’Éternité, et fait couler dans l’âme humaine un rayon de l’harmonie universelle ». Pour les Saint-Simoniens, il est évident que l’art n’est pas le but, mais le moyen. Son rôle se borne à servir les suprêmes inspirations et le développement de l’âme, ainsi que les intérêts de la religion. Il n’y a donc pas à s’étonner si dans « l’État de l’avenir » les artistes seront considérés comme des prêtres, législateurs supérieurs, éducateurs, directeurs de conscience, chefs de l’humanité, « L’artiste-prêtre » sera comme ministre plénipotentiaire du gouvernement ; par le vol et la profondeur de ses pensées, par ses mélodies,

ses peintures, ses œuvres de sculpture, il devra créer,
GEORGE SAND, par Charpentier D’après la gravure de Robinson (1838)
exciter, entretenir les sympathies pour le l’eau et le sublime.

Tout cela correspondait parfaitement aux sentiments éprouvés par Liszt dans sa jeunesse, lorsqu’il cherchait à exhaler en musique ses aspirations mystiques, ou bien lorsqu’au contraire, c’était la musique qui l’élevait vers le ciel. Il se souvint alors de ce temps lointain et « il fut envahi par le sentiment inextinguible de sa vocation artistique prédestinée. » Il ne lui suffisait plus, comme par le passé, d’être prêtre ; il voulait devenir un pontife des Saint-Simoniens, consacrer son art au service de cette fonction d’intermédiaire qui, par la voie du Beau, devait éveiller dans les hommes la notion du Divin et les unir à l’Éternel.

On ignore ce qui a pu retenir Liszt de prendre une part active au saint-simonisme. Peut-être en fut-il empêché par les discordes qui naissaient alors en cette petite église et par la lutte qui s’engagea entre Bazard et Enfantin. Quoi qu’il en soit, il n’entra pas dans les rangs de la communauté, mais assista à ses réunions et se trouvait même à la soirée où Enfantin attendait la venue de la « femme révélatrice »… qui ne vint pas.

Les égarements du saint-simonisme et ses idées baroques sur la « réhabilitation de la chair » n’eurent aucune influence sur l’esprit de Liszt, mais les principes de la société, en fait de religion et d’art, contribuèrent à établir la base de son point de vue artistique, qu’il suivit constamment dès lors et que vint encore confirmer l’amitié qu’il avait contractée depuis quelque temps avec Lamennais.

Félicité de Lamennais (il écrivait d’abord de la Mennais mais, vers la fin de sa vie, conformément aux habitudes républicaines, il signait : Lamennais), célèbre réformateur religieux, prédicateur, un des plus grands écrivains de notre siècle, naquit en 1782, à Saint-Malo, d’une riche famille d’armateurs, plus tard ruinée par la Révolution. Après des études faites au sein de sa famille, il entra avec son frère au séminaire, se fit prêtre en même temps que lui, avec beaucoup d’hésitations et de doutes, il est vrai, mais ensuite il prit à cœur sa vocation ecclésiastique et consacra toutes ses forces à la prédication chrétienne, dans le sens le plus pur du mot. Il fut d’abord considéré comme un des défenseurs les plus orthodoxes de l’Église, et se distingua par ses attaques contre les philosophes, la Révolution et Napoléon, puis il se fit leur ennemi acharné. Deux fois il fut appelé à Rome pour expliquer sa conduite, et cela, après qu’on avait failli faire de lui un cardinal, parce qu’on le regardait comme un vrai champion de la papauté ; deux fois il fut condamné par cette même Église qu’il avait voulu défendre, et dut renier publiquement ses opinions. Peu à peu, dans le journal l’Avenir qu’il avait fondé avec ses amis, le comte de Montalembert, et les abbés Gerbet et Lacordaire qui partageaient entièrement ses idées, il s’éloigna tellement de ses premiers écrits qu’il s’attira non seulement la condamnation de l’Église romaine, mais qu’il rompit avec son frère et ses amis, et qu’il s’aperçut enfin lui-même, de son désaccord fondamental avec le catholicisme. L’apparition de son livre : les Paroles d’un croyant le fit excommunier. Il ne cessa cependant de se regarder comme le serviteur de Dieu, il continua à dire la messe comme auparavant : il fut enfin anathématisé. Il devint alors un des acteurs les plus ardents du mouvement social et républicain sous le gouvernement de Louis-Philippe, fut membre de l’Assemblée nationale en 1848 et resta jusqu’à la fin de sa vie l’apôtre infatigable du socialisme chrétien et le champion de la liberté de conscience. Il avait un talent poétique extraordinaire, une éloquence sombre et passionnée de prédicateur et de prophète, l’entêtement d’un fanatique et l’inflexibilité d’un sectaire. Un de ses biographes à courte vue, croyant sans doute qu’il dit là quelque chose de dénigrant et de mordant, le caractérise ainsi : « Comme tous les hérétiques, il était doué d’un esprit d’airain, d’une âme inflexible, d’un orgueil insensé. Au xve siècle, il se serait plutôt laissé livrer au bûcher avec Jean Huss, que d’avouer ses erreurs. » Au xixe siècle, on ne l’a pas brûlé, mais en lisant la vie de ce martyr de sa foi, on se dit involontairement que dans tous les temps, la souffrance, l’humiliation, la pauvreté, le reniement et l’incompréhension tragique, de la part des amis et des élèves les plus proches, c’est là le sort des initiateurs de toute nouvelle doctrine, la coupe qu’eux tous doivent vider jusqu’à la lie. Lamennais mourut en 1854, restant fidèle, jusqu’au dernier moment, à sa conscience et à sa foi. Ses funérailles furent accompagnées de nouvelles entraves de la part de la police. Toutefois, conformément à son désir, il fut enterré dans la fosse commune.

Au moment où Liszt et George Sand entrèrent en relations avec Lamennais, celui-ci avait cessé d’être un champion du catholicisme et il était déjà célèbre par la publication des Paroles d’un croyant, qui eurent jusqu’à cent éditions et qui furent traduites dans toutes les langues de l’Europe. Les biographes et les critiques de Lamennais ont tort d’envisager cette évolution comme une rupture avec ses anciennes doctrines et une adhésion à des idées diamétralement opposées, ou même comme une trahison à ses anciennes convictions. Des écrivains peu consciencieux ou acharnés à le poursuivre, vont même jusqu’à assurer que cette volte-face provenait d’un orgueil satanique de ce renégat, par vengeance de n’avoir pas été fait cardinal, etc. Ses Paroles d’un croyant n’étaient qu’une des étapes du développement d’une seule et même idée. Lamennais avait commencé par lutter contre la Révolution, l’Empire et Napoléon, trois régimes, aux yeux de cet apôtre fanatique du christianisme, entièrement contraires à l’esprit de l’enseignement divin. Dans cet ordre d’idées, il a écrit ses Réflexions sur l’état de l’Église en France pendant le xviiie siècle, et sur sa situation actuelle (1808) et son célèbre Essai sur l’indifférence en matière de religion (1817-1823). Il espérait que la Restauration rendrait à l’Église le pouvoir et l’influence qui lui appartiennent comme unique autorité naturelle de la société chrétienne. Son espoir fut déçu. Il voulait exciter l’énergie et ranimer la vitalité de l’Église catholique endormie, il voulait arriver à ce que sa puissance spirituelle dominât tous les pouvoirs terrestres comme au temps glorieux des premiers siècles du christianisme. Il s’opposait à l’autonomie de l’Église gallicane, qu’il trouvait en opposition avec les principes de l’unité de l’église orthodoxe. (De la religion considérée dans ses rapports avec l’ordre politique et civil, 1826.) Il s’efforça de signaler à la curie romaine ses fautes, ses égarements et lui conseilla, en se conformant aux exigences du temps, de ne pas être seulement la religion des puissants de la terre, mais la religion de tous. Ses vœux, ses conseils, furent condamnés. Son voyage à Rome lui ouvrit les yeux et lui montra qu’entre la papauté et le christianisme, il n’y avait rien de commun ; que l’une n’était qu’une institution purement humaine, une institution d’État, l’autre une institution divine. L’une était l’antipode de l’autre. (Affaires de Rome, 1836.) L’apôtre du christianisme se rangea du côté du christianisme ; l’apôtre de l’amour évangélique envers le prochain se leva contre l’Église qui prêche l’oppression, la violence et la vengeance, et l’Église se sépara de lui (1832). Il n’accepta pas son excommunication, car il envisageait, plus sévèrement encore que les princes de l’Église, sa vocation ecclésiastique. Il avait déjà proclamé auparavant que les serviteurs de l’autel ne doivent pas user des biens terrestres ni recevoir aucun subside du gouvernement, mais vivre dans la pauvreté. C’est ce qui lui avait attiré l’inimitié du haut clergé. Il continua donc à se regarder comme prêtre, à prêcher la fraternité au nom de Dieu, la liberté pour tous, l’amour du prochain. Bien plus encore, il exigeait l’entière observation des préceptes évangéliques, voulant que personne ne se crût maître, ne jugeât ses frères, ne levât les armes contre son frère ; en un mot, il rejeta toutes les institutions politiques qui, selon son opinion, empêchaient le triomphe de l’esprit de la doctrine chrétienne. [Paroles d’un croyant, 1832 ; Le Livre du peuple, 1837 ; Une voix de prison.) Il se rapprocha ainsi du saint-simonisme et des doctrines démocratiques et révolutionnaires des années 1830. (De l’esclavage moderne, 1840 ; Le pays et le gouvernement, 1840 ; Amchaspands et Darvands, 1843) ; mais il s’en éloigna complètement, quant à la question du féminisme. Il était l’ennemi de l’émancipation de la femme, exigeant qu’elle fût soumise à l’homme comme le voulait saint Paul (Discussion critique et pensées diverses, 1841). À tout autre égard, il devança son siècle, prêchant, d’une part, des choses qui sont actuellement conformes aux vues de cette même Église qui l’avait condamné et qu’elle pratique aujourd’hui, telles que le christianisme social de Léon XIII, — et d’autre part, apparaissant en même temps comme un des prédécesseurs de Léon Tolstoï[171]. On trouve, dans les Paroles d’un croyant, des pages qui sont presque identiques aux dernières œuvres du grand écrivain russe.

La Traduction de l’Évangile par Lamennais et son étude intitulée : De la société première et de ses lois ou de la religion, n’offrent guère moins de ressemblance avec les œuvres de Tolstoï. Mais dans aucun de ses ouvrages, Lamennais ne s’est montré aussi évidemment un adepte du saint-simonisme que dans son Esquisse d’une philosophie[172] et aucun ne semble avoir aussi puissamment contribué à éclairer l’idéal artistique de Liszt et de George Sand. Quoique ce livre ait paru en 1840, ses thèses ont dû germer peu à peu dans son esprit, et l’on conçoit qu’il ait déjà pu les discuter avec Liszt dans la première moitié des années 1830.

Voici les principales de ces thèses : Le monde est la manifestation finale de l’infiniment Beau. L’infiniment Beau est la forme ou l’incarnation de l’infiniment Vrai. Dans la nature inanimée, on ne remarque qu’une simple affinité entre les objets. Dans le règne animal se fait déjà remarquer un autre degré, l’instinct. L’homme, quoique conduit dans sa vie première par l’instinct, est déjà dirigé principalement par la raison, la conscience, qui lui donne la première notion du vrai, ou du moins la lui fait pressentir. D’abord, l’homme, comme les animaux, ne reçoit que les impressions extérieures que lui donnent les sens ; ensuite, étudiant les phénomènes du monde extérieur, il passe peu à peu de leur compréhension — à la contemplation et à la compréhension du Beau. Par la compréhension du Beau, il arrive peu à peu à s’approcher de la compréhension du Vrai, à s’unir à l’être suprême, à Dieu, comme tout dans la création tend à la perfection suprême, à sa fusion avec lui.

« … S’il perçoit la lumière physique par les sens qui lui sont communs avec les animaux, il perçoit encore intérieurement la pure lumière qui manifeste ce que les sens ne peuvent atteindre, la lumière essentielle, identique avec la parole, le verbe infini et dans cette lumière, il voit Dieu, et en Dieu l’immuable, le nécessaire, le vrai, les idées, les causes éternelles[173]. »

Conformément à ces trois échelons du développement de son esprit, l’activité de l’homme se déploie dans la poursuite de trois buts : 1° l’influence sur le monde extérieur, — la sujétion de la nature avec ses forces à sa volonté et à son esprit, — ce que Lamennais réunit sous le nom de « l’Industrie » ; de là tous les métiers, les découvertes et les inventions innombrables et sans fin, car le but final de l’activité humaine dirigée par l’esprit sans bornes et sans limites, c’est la victoire de l’esprit sur tout ce qui est dans la nature, la délivrance de tout ce qui lui fait obstacle, la soumission toujours plus grande du temps, de l’espace et de la matière, jusqu’à complète union de la nature avec l’homme.

« … Ainsi par l’Industrie, par l’empire qu’il exerce sur la Nature contrainte d’obéir à ses volontés, l’homme s’assimile, pour user de ce mot, corporellement la création, il en fait comme une extension de son propre organisme[174]. »

« … Si l’homme se développait seulement dans l’ordre de l’utile, il ne différerait de l’animal que par la supériorité de ses instincts, et ne serait pas plus perfectible que lui ; car dans cet ordre même, le progrès en tant qu’indéfini, dépend de la raison et resterait sans elle fatalement renfermé, comme chez les êtres inférieurs, en des limites relatives à l’espèce entière, et que l’individu ne franchirait jamais. C’est à l’intelligence que l’homme doit le privilège de se perfectionner sans cesse, ainsi que le pouvoir toujours croissant qu’il exerce sur la Nature[175]. »

« … Totalement absorbé en elle, il ne pourrait réagir sur elle, la dompter, la soumettre à son empire, s’il ne s’élevait au-dessus d’elle par le don de l’intelligence. Et puisque là où elle n’est pas, tout a des bornes nécessaires et fixes, et que là où elle est, ces bornes disparaissent, elle a évidemment une relation naturelle et directe à l’infini… L’intelligence, dans ce qui la constitue radicalement, est la faculté de percevoir le vrai ou le nécessaire, l’invariable, l’absolu, c’est-à-dire de percevoir Dieu et les idées en Dieu. À l’instant où elle naît, elle engendre des besoins nouveaux, et par conséquent ouvre à l’homme une nouvelle sphère d’action. Mais le Vrai peut être perçu, soit immédiatement en lui-même, soit à travers le voile des choses extérieures ou des formes sensibles qui manifestent au sein de l’espace et du temps, les idées, les types, les modèles éternels de tout ce qui est. Le vrai ainsi perçu prend le nom du Beau, et le Beau est le Vrai manifesté dans une forme sensible. Dès que l’homme en a la vision, il s’unit à lui par l’amour et cherche à le reproduire dans ses œuvres, à y incarner l’exemplaire divin que contemple l’œil interne.

Voilà l’art, et l’art humain n’est qu’un rayonnement de l’art, si on peut le dire, de Dieu même[176]. »

La seconde sphère de l’activité de l’homme — activité créatrice répondant au sentiment, et ayant son prototype dans l’activité du Créateur — serait donc l’Art. L’Art comme imitation de l’activité du Créateur doit, nous l’avons vu, réunir dans ce qu’il crée le vrai et le beau ; il ne peut et ne doit donner la vérité pure et abstraite, mais doit se contenter de nous l’exprimer en une forme vive, concrète et belle. Inversement, une forme qui n’est pas l’incarnation d’une idée sublime et vraie, ne peut pas être de l’art ; ce n’en est qu’une imitation sans vie, ce n’est que lettre morte sans l’esprit qui vivifie. « L’art pour l’art est donc une absurdité ! Le perfectionnement de l’être dont il manifeste le progrès en est le but[177]. » L’art pour l’art n’a aucun droit à s’appeler « art », il ne porte en lui ni le sens ni la force de la vie, c’est une fleur stérile qui ne laisse après elle aucune trace. Le véritable art, c’est celui qui se tient au faîte des croyances, des connaissances, des idées et des acquisitions de l’esprit humain de son temps, qui en est pénétré, en un mot, qui est l’incarnation de la vérité en tant qu’elle est connue à l’époque donnée. Par conséquent il doit servir à exprimer les meilleures, les plus hautes tendances de l’époque. Mais l’art ne peut non plus jamais descendre jusqu’à une simple prédication, à un simple exposé de ces idées qui ne seraient pas dans la forme du beau. Ce n’est pas là sa sphère. « Or, les idées et leurs rapports purement intellectuels ne sont point du domaine de l’art. L’art implique l’idée, il est vrai, mais l’idée rendue saisissable aux sens[178]. » De même que l’action de l’homme sur la nature n’a pas de limite, mais progresse proportionnellement au développement de l’esprit humain, l’art n’a non plus aucune limite, mais avance toujours et doit nécessairement progresser en proportion du développement de l’humanité ; il serait absurde, insensé de vouloir l’arrêter et le comprimer dans la forme du passé. La forme sans l’esprit c’est la mort ; c’est pourquoi toutes les tentatives essayées pour faire retourner l’art à ses anciennes formes sont toujours restées sans succès : l’esprit qui les avait créées a vécu son temps, il est mort, et les idées et les croyances qui les avaient inspirées sont aujourd’hui ensevelies dans la poussière des siècles. Le but final de l’art, l’incarnation du Beau absolu, se trouve dans un avenir infiniment lointain. Et ce ne sera qu’alors que l’homme arrivera à la compréhension de l’absolument Vrai, à l’union, à la fusion avec l’Être Suprême. Déjà maintenant, dans la sphère circonscrite du beau relatif où l’homme se trouve, il passe devant lui quelques lueurs du vrai et, à chaque pas qu’il fait, il voit s’étendre le champ de la compréhension.

La troisième sphère de l’activité de l’homme — activité tendant à pénétrer la raison et la nature des choses et de la vérité pure, l’activité de l’esprit, — c’est la Science. Lorsque l’humanité aura parcouru entièrement cette sphère, ce cercle évolutif, vers lequel tend tout ce qui a vie, tout ce qui est créé, se fermera, et s’accomplira l’union complète et absolue avec l’Éternel, union qui n’aura pas de fin.

Ces thèses générales sont suivies chacune de leurs conclusions. En premier lieu, et avant tout, le travail n’est nullement une punition du péché originel, il est la cause, la condition absolue de tout progrès, « car le travail c’est l’action même, c’est dans l’universalité des êtres de tout ordre, l’exertion permanente de l’énergie interne par laquelle ils sont, le travail c’est la vie et le progrès de la vie ; et Dieu lui-même, au fond de son impénétrable unité, se réalise selon tout ce qu’il est par un travail éternel[179]. »

De là découle aussi pour la science la nécessité d’unifier toutes ses conquêtes et de les systématiser ; c’est là la seule voie qui puisse l’élever à la hauteur qui lui est due, en faire non un amas de connaissances inutiles et d’exercices stériles de l’esprit, mais le flambeau de l’humanité. (À ce sujet Lamennais énonce des idées qui ont servi plus tard de base à la classification des sciences d’Auguste Comte, et, d’autre part, il a pour les sciences presque littéralement les mêmes exigences qu’aujourd’hui Tolstoï.) De là aussi les rigoureuses obligations que Lamennais impose aux artistes.

« Les artistes aujourd’hui, les artistes véritables n’ont que deux routes à suivre. Ils peuvent, se renfermant en soi, individualiser l’art, en s’exprimant, pour ainsi dire eux-mêmes. Mais qu’est-ce qu’un homme dans l’humanité ? Qu’est-ce que sa pensée, son sentiment, ses impressions personnelles ? S’isoler de la sorte, c’est renoncer aux grandes inspirations, à éveiller des sympathies générales et profondes, à parler une langue entendue universellement ; c’est, dès lors, tout ensemble et détourner l’art de son but, le rétrécir, le fausser souvent, et se condamner à un oubli certain, car tout ce qui dure a une base plus large. Ils peuvent enfin, descendant au fond des entrailles de la société, recueillir en eux-mêmes la vie qui y palpite, la répandre dans leurs œuvres, qu’elle animera comme l’esprit de Dieu anime et remplit l’univers. Le vieux monde se dissout, les vieilles doctrines s’éteignent ; mais au milieu d’un travail confus, d’un désordre apparent, on voit poindre des doctrines nouvelles, s’organiser un monde nouveau ; la religion de l’avenir projette ses premières lueurs sur le genre humain en attente, et sur ses futures destinées : l’artiste en doit être le prophète[180]. »

Nous avons exposé dans la mesure de nos forces les principales idées de Lamennais dans son Essai de philosophie, et nous avons esquissé les principaux traits de l’évolution de son esprit dès les premiers pas de son activité littéraire jusqu’à sa mort, pour ne plus revenir sur ce sujet et ne plus avoir à en rendre compte lorsque nous les retrouverons plus loin dans les œuvres de George Sand. C’est ce qui nous permettra de nous borner à citer la source chaque fois que George Sand aura puisé aux doctrines du célèbre écrivain. C’est bien avec intention que nous nous sommes étendu sur la personnalité et l’œuvre de Lamennais en même temps que nous avons montré l’évolution de l’idéal artistique et social de Liszt, car c’est par Liszt que Lamennais a fait la connaissance de George Sand, et c’est encore Liszt qui, en 1835 déjà disciple et ami intime de l’illustre abbé, a aidé George Sand à comprendre et à s’assimiler sa doctrine. Voilà pourquoi nous allons nous permettre de revenir sur la part que Lamennais a eue dans la vie de Liszt.

Comme nous l’avons vu, Liszt trouva en Lamennais un homme qui le comprenait, le soutenait et sympathisait avec ses idées, ses tendances et ses convictions les plus intimes. La foi ardente et profonde de cet ancien champion du catholicisme et du régime monarchique, devenu leur ennemi acharné, — religiosité trop vaste et trop profonde pour se laisser enserrer dans le cadre de n’importe quelle religion dogmatique ; la défense hardie de ses convictions allant jusqu’au sacrifice et à l’oubli de soi-même ; la lutte contre les institutions qu’il croyait nuisibles ; son incorruptibilité à toute épreuve ; la chaleur avec laquelle il accueillait les idées démocratiques ; ses tendances vraiment chrétiennes ; ses exigences rigides envers l’art et les artistes au nom de ces mêmes tendances ; sa sombre éloquence enflammée — tout cela charma Liszt et le subjugua. D’un autre côté, la similitude de leurs convictions et de leurs tendances rapprocha bientôt le jeune pianiste du vieil abbé, et leurs rapports prirent rapidement la forme d’une piété filiale et d’une tendresse toute paternelle. Grâce à Lamennais, les idées artistiques, sociales et religieuses de Liszt se fixèrent définitivement et prirent cette direction idéale et chrétienne qui dès lors ne varia plus chez l’artiste. C’est aussi Lamennais qui contribua à affranchir les croyances de Liszt d’une soumission trop absolue aux dogmes de la hiérarchie ecclésiastique. « Il fut le premier, — dit Lina Ramann, — à expliquer à Liszt l’immense différence qu’il y a entre la religion et l’Église. L’artiste comprit alors que les deux institutions sont deux conceptions différentes, pouvant en pratique être diamétralement opposées, quoique se touchant de près, comme le fond et la forme. Cette compréhension devint encore plus claire chez Liszt quand il vit que Lamennais, ce catholique croyant et fervent, venait d’être excommunié. Toutes les sympathies de Liszt furent pour l’ami paternel ; désenchanté connue celui-ci, il se détourna de l’Église. » Dans le second volume de ses œuvres (article : Zur Stellung der Künstler) on trouve des attaques violentes, remplies de colère et de fiel contre l’Église romaine, attaques qui rivalisent avec celles de Dante. En un mot, on peut dire que c’est Lamennais qui « consacra cette liberté que Liszt garda toujours vis-à-vis de tous les pouvoirs ».

La conséquence pratique des idées saint-simoniennes et de son amitié avec Lamennais se fait remarquer dans une série d’articles littéraires sur la question de l’instruction musicale des masses, sur la nécessité de fonder pour le peuple des sociétés chorales, de donner des concerts populaires, etc., etc. Liszt resta également fidèle aux idées qui ne furent exposées par Lamennais que plus tard, dans les quatre volumes de l’Esquisse d’une philosophie, mais qui furent déjà discutées dans leurs conversations de 1832-35. Il ne cessa non plus de regarder sa vocation comme sacrée, envisageant son art, non comme un moyen d’arriver à la célébrité, de briller, d’amuser le public (ce qu’il avait dû faire dans sa jeunesse dans ses tournées artistiques), mais comme le moyen de contribuer à la solution des plus hauts problèmes qui travaillent l’humanité.

Bien plus, il fut le premier des artistes qui commença à secourir les pauvres, les malheureux, en leur abandonnant le produit de la recette de ses concerts. Ainsi, en 1837, il donna à Lyon un concert au profit des ouvriers qui souffraient de la famine, à la suite d’une grève. Avant cela déjà il avait fait preuve de compassion sympathique envers les malheureux Lyonnais, qui avaient beaucoup souffert après leur révolte de 1834. Il avait composé à cette occasion, une pièce pour piano Lyon, qui avait pour épigraphe le mot d’ordre des socialistes de l’époque :

    Vivre en travaillant,
    Mourir en combattant

Cette pièce était dédiée à M. F. de L. c’est-à-dire Monsieur Félicité de Lamennais ; c’était la consécration de leur union amicale sur le terrain des sympathies sociales.

On voit par tout ce que nous venons de dire que ce fut vers 1835 ou à peu près, que finit pour Liszt la période préliminaire, la période de fermentation, de luttes. Il commença dès lors d’une manière toute consciente son sacerdoce artistique et voulut mener une vie répondant aux exigences et aux devoirs que son art lui imposait. Mais, presque au moment où il prenait ses bonnes résolutions, une passion qui devint pour lui une difficulté, une entrave, vint fondre sur sa vie, et l’empêcha de suivre en paix la voie dans laquelle il était entré. Cette passion éclata sous la figure de la svelte comtesse Marie d’Agoult, née de Flavigny, une apparition diaphane, éthérée, une vraie déesse. C’était une femme aux cheveux d’or, aux yeux bleus, idéalement belle, douée d’un grand esprit, instruite, ravissante sous tous les rapports : la Diane des salons de Paris. L’adorable comtesse était moitié Allemande, moitié Française, sa mère étant la fille d’un banquier de Francfort, Bethmann, et son père le fils d’un émigré français. Elle avait reçu une éducation et une instruction excellentes, avait beaucoup de lecture et parlait plusieurs langues. Elle avait épousé sans amour un représentant de l’ancien régime, le comte d’Agoult, homme de bonnes manières, de tous points correct et honorable, dans la société duquel elle s’ennuyait néanmoins. Elle se mit à chercher des distractions ; mais bientôt blasée de ses succès mondains, de ses triomphes, elle voulut trouver quelque chose d’autre qui l’intéressât davantage. Elle se prit de passion pour différentes idées, pour les doctrines alors en vogue, surtout pour les hommes en renom, et ayant rencontré le jeune Liszt, elle tomba passionnément amoureuse de lui ; elle avait trouvé la diversion qu’elle cherchait. Liszt, tout en payant cet amour de retour, n’avait pas la moindre idée de porter le trouble dans le ménage de la comtesse, mais Marie d’Agoult ne pensait pas comme lui. Était-ce chez elle un entraînement sincère ou ce désir, qui pesait constamment sur elle, de jouer dans le monde un rôle extraordinaire, de paraître avant tout ? Toujours est-il qu’un beau jour elle quitta son mari et sa petite fille, et donna le spectacle d’une héroïne sacrifiant tout à son amour sublime.

Malgré toutes les prières de Liszt et les exhortations de Lamennais, elle partit pour la Suisse, et il ne resta d’autre parti à prendre pour son ami le musicien que d’aller l’attendre à Genève ; il ne pouvait répondre au « sacrifice » qu’elle lui faisait qu’en se sacrifiant lui-même.

Nous sommes loin d’ajouter une foi entière à tout ce que l’on trouve sur la comtesse d’Agoult dans la biographie de Liszt. Faisons remarquer avant tout que ce qui concerne cette histoire romanesque a été écrit sur le dire de l’abbé Liszt qui a dû, même sans le vouloir, parler en termes très sévères de ses entraînements et de ses péchés de jeunesse ; tout cela raconté aussi par lui lors de sa liaison avec une autre grande dame, la princesse Wittgenstein, dont il devait éviter d’exciter la jalousie rétrospective en racontant ses anciennes amours et sa bonne fortune d’antan. De plus, Lina Ramann a écrit ces pages d’après les racontars d’un ex-amant ; et ne sait-on pas qu’il n’y a personne d’aussi injuste envers leurs idoles d’autrefois que les ex-amants ou les ex-maîtresses ? Nous devons cependant reconnaître, pour être juste nous-même, qu’il y a une grande part de vrai dans ce que Lina Ramann avance quand elle nous parle de la pose perpétuelle de la comtesse d’Agoult et de la duplicité de sa nature, qui, lorsqu’elle demanda un jour à Liszt quel titre elle devait donner à ses Souvenirs, amenèrent le musicien furieux à lui crier : « Poses et Mensonges ! » Il est également vrai qu’elle avait un amour-propre excessif, qu’elle était ambitieuse, phraseuse. Toujours, elle a voulu jouer un rôle quelconque, tantôt celui d’une « femme passionnée », tantôt celui d’une nymphe Égérie, inspirant le génial compositeur, qui n’avait certes nul besoin de cette inspiration, ou bien encore le rôle de « femme philosophe ». Ce n’est pas non plus sans raison qu’il a été dit que dans cette nature, en apparence froide et au fond passionnée, il y avait deux traits bien caractéristiques : une imagination exaltée et une ambition sans mesure. Malgré tous ces défauts, la comtesse d’Agoult fut, sans contredit, une femme absolument remarquable par son esprit, — un esprit sceptique et varié, embrassant tout, sachant comprendre et approfondir les idées et les doctrines les plus contraires ; ce fut aussi une curieuse, avide de savoir, enfin un écrivain hors ligne. On en a pour preuves toute la série des œuvres variées qu’elle nous a laissées, à commencer par Nélida, roman passionnel (1845), jusqu’aux trois volumes de son Histoire de la Révolution de 1848 (1851), aux Lettres républicaines, et à ses Pensées, réflexions et maximes (1849), si élégantes et si profondes. Toutes ses œuvres ont paru sous le pseudonyme de Daniel Stern.

Lorsque George Sand, au printemps de 1835, arriva à Paris pour rejoindre Michel de Bourges, elle y retrouva Liszt, avec qui elle avait rompu si brusquement au mois de janvier de la même année, pour calmer la jalousie d’Alfred de Musset. George Sand avait alors écrit franchement à Liszt, qu’à son grand regret, ils ne devaient plus se voir, qu’il devait même ignorer où elle allait pour que « quelqu’un » ne s’agitât pas à propos de leur amitié qui venait de naître[181]. Liszt apprit avec beaucoup d’indulgence cette bizarre exigence de Musset. Il fit du reste preuve de beaucoup de bonhomie durant toute cette histoire. Voici par exemple une lettre inédite de Liszt à George Sand, écrite au moment où celle-ci se débattait encore dans les affres de sa passion, et certainement avant la lettre du 19 janvier 1835, mentionnée plus haut[182] :

« Je crains bien, Madame, que ce mieux dont vous tirez presque vanité, ne soit de bien courte durée ; peut-être même n’est-ce qu’une réaction organique contre des souffrances intolérables ; si je n’avais été arrêté en chemin par l’idée de vous déranger ou de vous incommoder mal à propos, vous auriez eu l’ennui de m’entendre préluder plus d’une fois sur votre piano. Me serait-il permis d’espérer qu’à votre retour vous voudrez bien encore me compter au nombre des cinq ou six personnes que vous recevez assez volontiers les jours de pluie ?… Il m’aurait été bien agréable de n’être pas refusé par vous dimanche, mais je n’en garde que le chagrin sans aucune rancune ; d’ailleurs, c’est une occasion qui se reproduira une autre fois et mieux.

« Veuillez bien agréer, Madame, l’assurance de mon respectueux et sincère dévouement.

« F. Liszt. »

Il donna également à cet égard une preuve de sa bonhomie, en retournant avec plaisir en avril 1835 chez George Sand, et en lui amenant même dans son petit logement du cinquième son souffreteux ami Lamennais.

Bientôt après George Sand, certainement initiée au secret de l’amour romanesque de Liszt, fit la connaissance de la comtesse d’Agoult. George Sand, semble-t-il, avait été attirée par le désir de voir de près une femme qui avait agi comme les héroïnes de ses romans, et Marie d’Agoult, de son côté, voulait connaître celle qui les avait écrits.

La « Péri à robe bleue », si elle ne descendit pas du ciel[183], daigna du moins de ses petits pieds aristocratiques, grimper jusqu’au galetas poétique où régnaient bruyamment et sans façon aucune : Michel, Guéroult, Arago et plusieurs autres amis de l’auteur d’André, lequel venait de paraître, amis qui, berrichons ou parisiens, étaient loin d’être des aristocrates. Il semble que les deux femmes ont fait connaissance un peu avant cette première visite de la comtesse d’Agoult chez George Sand, mais on ne peut en préciser ni le temps ni le lieu. M. Rocheblave dans son étude fort intéressante sur cette « amitié romanesque[184] », dit que ces dames se virent pour la première fois au théâtre, et qu’elles dînèrent ensuite chez la vieille mère de Liszt, mais il ne cite aucune preuve pour confirmer son opinion. En général, l’étude qu’il nous a donnée est très curieuse au point de vue psychologique, on y trouve en outre les réponses de la comtesse aux lettres de George Sand ; mais elle est fort inexacte, quant à l’ordre historique et chronologique. On peut même dire que sous ce rapport ce travail est rempli d’erreurs grossières. Ainsi, par exemple, M. Rocheblave, qui fait remarquer non sans raison que les lettres de George Sand imprimées dans la Correspondance sont souvent antidatées et parfois même composées arbitrairement de fragments de lettres se rapportant à différentes époques, ne s’est cependant pas donné la peine de contrôler les manuscrits qu’il avait entre les mains, avec toutes les données et les faits déjà connus, et précis. Et qu’en est-il résulté ? C’est que tout en ayant eu entre ses mains les réponses de la comtesse d’Agoult, il a complètement brouillé les lettres de George Sand, et il a si bien fait qu’on ne peut tirer aucune ressource biographique de son article. Grâce au gâchis qui y règne, nous voyons George Sand aller en Suisse à deux reprises différentes, en 1835 (?) et en 1836. L’épisode de son séjour à Genève, de la course à Chamounix, etc., il le rapporte à l’automne de 1835, alors que George Sand passa, en réalité, cet automne à Nohant et à Paris, après son séjour dans la « maison déserte « de Bourges, et la fin de l’automne et l’hiver à La Châtre. C’est pourquoi elle pouvait dire dans une lettre du commencement de cet hiver à la comtesse Marie que le procès commencé l’empêchait de se rendre maintenant à Genève, etc. C’est pour cette même raison que Liszt pouvait, dans sa première Lettre d’un Bachelier ès musique, datée de Genève, 23 novembre 1835[185], reprocher à George Sand que « dans sa fraternelle épître, qu’il avait trouvée sur sa table au retour d’une longue excursion dans les montagnes, elle semblait rétracter la promesse qu’elle lui avait faite de venir bientôt les rejoindre en Suisse »… Il pouvait aussi lui dire : « Combien j’aimerais pourtant vous attirer, vous, le plus capricieux et le plus fantasque des voyageurs, de ce côté du noir Jura… Mais que puis-je vous dire, pour ébranler votre curiosité à ce point qu’elle triomphe de votre paresse ? Il ne m’a pas été donné, dans mes courses alpestres, de pénétrer les trésors de la neige… La république musicale, déjà créée dans les élans de votre jeune imagination, n’est encore pour moi qu’un vœu… Votre mansarde est meublée et prête à vous recevoir et mon piano en nacre de perles, muet depuis près de trois mois, n’attend que vous pour faire retentir les montagnes d’alentour d’échos discordants »… Et en l’été de 1836, répondant à une phrase d’une lettre de George Sand, où elle disait qu’elle avait beau faire, elle ne serait pas libre avant les vacances, Liszt écrivait encore :

« Cher George,

« Par la même raison que nous avons attendu onze mois nous vous attendrons encore un mois de plus. »

Enfin, nous trouvons sur une feuille volante, dans l’un des calepins de George Sand, les dates suivantes, sûrement données par elle à Michel lors de son procès en séparation : « 1835. À Paris, la fin de juillet ; revenue à Nohant le 6 août ; Michel vient le 8. Je le reconduis à Châteauroux. Reviens à Nohant jusqu’au 1er septembre ; tout septembre à Paris ; revenue ici le 30… » Donc, en 1833, George Sand ne quitta pas la France, et M. Rocheblave a commenté erronément plusieurs lettres. Il serait certainement du plus haut intérêt de voir paraître cette correspondance entre les deux femmes écrivains, mais revue à nouveau, et les lettres remises à leurs dates véritables, dans leur ordre chronologique et accompagnées d’annotations bien vérifiées. Donc, tout en conseillant à tout le monde de lire l’article de M. Rocheblave comme une étude psychologique très intéressante, nous recommandons à tout lecteur de ne pas consulter cet ouvrage comme document, et de se souvenir avant tout et une fois pour toutes que : En 1835 George Sand n’est nullement allée voir Liszt à Genève.

Mais retournons au printemps de 1835. La curiosité avait donc porté Mmes Dudevant et d’Agoult à se voir et à se connaître. On sait que les femmes deviennent souvent amoureuses rien que par curiosité. George Sand et Mme d’Agoult devinrent simplement amies pour cette même raison ; car, au fond, il n’y avait rien de commun entre elles. L’une était une nature tout d’une pièce, ardente, artiste ; l’autre une nature double, plutôt réflexe et ambitieuse. L’une était habituée à vivre en pleine liberté, l’autre à trôner dans les salons. La seconde, selon l’expression de Liszt, ne se sentait à l’aise que dans des robes de mille francs, la première n’était véritablement contente que lorsqu’elle se voyait avec une blouse de toile bleue et des bottes d’homme. Celle-là, quoique s’étant « abaissée » jusqu’à aimer un pianiste, n’oublia cependant jamais la haute position qu’elle avait occupée faubourg Saint-Germain ; celle-ci, quoique « cousine » de Charles X, parla toujours le plus volontiers de l’origine plébéienne de sa mère, et n’oublia jamais de rappeler qu’elle n’appartenait à aucun autre pays que la verte Bohême, la patrie de la liberté et des artistes. Inutile de prolonger davantage la comparaison entre les deux femmes. On trouve dans le livre de Lina Ramann ample matière à faire de ces comparaisons, ad infinitum.

La correspondance, les œuvres et le sort ultérieurs des deux écrivains sont d’ailleurs assez significatifs par eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, en 1835, elles s’imaginaient être devenues amies, et elles passèrent plusieurs années dans cette erreur jusqu’au moment où elles se brouillèrent enfin, à l’occasion de l’amour de Chopin pour George Sand, amour que l’ambitieuse comtesse, habituée à primer et à triompher sur tous, ne pouvait pardonner. À cette occasion il devint de toute évidence que pendant tout le temps de cette prétendue amitié il n’y avait que George Sand qui s’y fût sincèrement livrée, que Mme d’Agoult avait toujours joué jeu double, tant avec George Sand qu’avec elle-même ; elle agissait en catimini, au lieu de s’exprimer franchement, elle avait toujours quelque chose de caché in petto. L’ambition, l’envie, la jalousie par rapport à « la gloire de Miltiade » couvaient dans son cœur, en même temps qu’elle écrivait à son amie de tendres lettres, ou lorsqu’elle vivait côte à côte avec elle à Genève, à Nohant ou à Paris. Nous devons avouer que quant à George Sand nous n’attribuons aucune importance à cette amitié, bien plus belle et plus tendre sur le papier que dans les entrevues que les deux femmes eurent ensemble. Si sa soi-disant amitié envers George Sand fit de la blonde comtesse un bon écrivain (« sans Lélia il n’y aurait pas eu de Nélida », répétait souvent Liszt, voulant dire par là que si la comtesse d’Agoult s’était faite écrivain, ce n’était nullement par goût et par vocation, mais uniquement par amour-propre et jalousie), cette amitié n’eût aucune action sur le talent de George Sand. Il en fut autrement de Liszt. Comme nous aurons encore à parler plus tard de l’influence mutuelle qu’ils exercèrent l’un sur l’autre, revenons au récit chronologique des événements qui se sont passés en 1835.




CHAPITRE XI
(1835-1836)

Michel de Bourges. — Lettres de femme et Journal du docteur Piffoël. — Le Poème de Myrza et le Dieu Inconnu. — Le procès en séparation et les autres procès avec M. Dudevant.


À la fin du mois de mai 1833, Liszt et la comtesse d’Agoult partirent pour la Suisse, Michel retourna à Bourges, et George Sand resta à Paris pour finir à la date obligée son roman : Simon, promis à Buloz. Il commençait à faire chaud, et le séjour dans la mansarde du cinquième étage devenait insupportable. De ses fenêtres, qui donnaient dans la cour intérieure, George Sand vit qu’au rez-de-chaussée de sa maison, alors à moitié démolie pour cause de grandes réparations, il y avait au niveau même du jardin un logement vide. Les portes, il est vrai, y étaient enlevées, tous les coins encombrés de pierres et de décombres, mais l’air était frais dans les grandes chambres, tout était tranquille, et le petit jardin, fermé pour tout le monde, lui offrait un abri où elle pouvait se retirer sans avoir à craindre d’être dérangée. Enchantée d’avoir trouvé au centre même du bruyant Paris la solitude, la liberté dans le calme et, le comble de ses rêves, « une maison déserte », elle s’empara sans hésiter du logement et y installa son cabinet de travail en transformant un établi de menuisier en table à écrire. Seuls, le portier qui lui avait cédé la clef du jardin, et la femme de chambre qui lui apportait les repas et les lettres, savaient où elle passait ses journées et lui en gardaient le secret. Les araignées, les souris et les merles, les chardons et les orties envahissaient son refuge ; mais c’était cet abandon même qui charmait le poète. Souvent aussi elle descendait le soir au jardin pour s’y promener en liberté par les petits sentiers couverts d’herbe, ou s’adonner à la rêverie, assise sur les marches brisées du perron. C’est ce jardin qu’elle a fait décrire plus tard, dans Isidora, par le héros de son œuvre, Jean Laurent. À la fin du mois de juin, elle fit un court séjour à Nohant. Convaincue une fois de plus que la vie sous le même toit que Dudevant était pour elle chose impossible, elle alla au commencement de juillet à Bourges où l’attirait le désir de se rapprocher de Michel et où elle s’installa encore dans une maison déserte, qu’une de ses amies avait mise à sa disposition. Voici les dates que nous trouvons sur la feuille volante déjà citée plus haut :

« Revenue ici (à Nohant) le 21 ou 22 juin. Michel ici le 24. Je le conduis à Bourges. Je pars au commencement de juillet ; je vais à Bourges par Châteauroux. Lamennais[186]. À Paris fin de juillet. À Nohant le 6 août, Michel vient le 8, je le conduis à Châteauroux. Je reviens à Nohant jusqu’au 1er septembre. Tout septembre, à Paris. Revenue ici le 30… »

C’est dans la petite maison déserte, à Bourges, dans une solitude complète, — les repas lui étaient apportés du dehors, — qu’elle passait le temps à étudier la phrénologie d’après Lavater, Gall et Spurzheim. C’est là qu’elle écrivit la septième Lettre d’un voyageur « sur Lavater et une maison déserte », dédiée à Liszt, lettre à laquelle celui-ci répondit par ses trois premières Lettres d’un Bachelier ès musique[187]. La correspondance entre George Sand et ses nouveaux amis en Suisse était en général déjà assez active à cette époque. Notons cependant un fait passablement curieux. Bien que les lettres à la comtesse d’Agoult et à Franz Liszt respirent la même cordialité sincère et simple, et qu’elles soient également pleines d’épanchements de cœur et d’explications, on sent parfois dans celles que George Sand écrivait à Mme d’Agoult l’intention de faire de la « littérature », une animation un peu artificielle, une certaine coquetterie d’esprit, quelque chose qui tient du style des amoureux, non pas précisément un désir conscient de charmer sa correspondante, mais bien celui de lui prouver son attachement et son admiration. Les lettres à Liszt, pleines de verve et d’abandon, sont écrites sur un ton de bonne camaraderie, et en même temps elles touchent constamment aux différents intérêts sérieux de l’art et aux grandes œuvres du jour. Sans le savoir elle-même, George Sand y parle involontairement le langage de son correspondant, jugeant comme lui les choses et les hommes, sentant comme lui, partageant ses idées et ses tendances, surtout dans les questions qui traitent de l’art. Il est à regretter que nous ne sachions rien sur les conversations qu’ils eurent au printemps, outre les quelques lignes que leur consacre Liszt dans sa première Lettre d’un Bachelier ès musique, où il dit qu’il aime à revenir par la pensée au temps où lui et son ami le Voyageur, assis auprès du feu et enveloppés par la fumée de leurs cigares, causaient sur les grands problèmes sociaux, qu’on lui « défend de traiter dans les colonnes de la Gazette musicale ». Mais d’après la Correspondance de George Sand et les lettres inédites de Liszt on voit qu’ils se sont compris dès les premiers temps comme « âmes de même calibre », résonnant à l’unisson. Liszt a dû insensiblement inspirer à George Sand ce qui lui manquait à cette époque, — la conviction de la sainteté de la vocation artistique, de la nécessité de traiter l’art sérieusement et de tout cœur comme une chose divine, du grand rôle de l’art et des artistes dans le présent et l’avenir de l’humanité. Les conversations et les idées de Liszt se reflètent d’une part dans le passage de la Lettre à Everard où George Sand défend l’art et les artistes contre les exigences barbarement utilitaires du démagogue, et d’autre part dans la septième des Lettres d’un voyageur (à Liszt) et dans la onzième à Meyerbeer, qui sont l’une et l’autre l’écho des idées de Liszt ; enfin, on en retrouve la trace dans une série de romans ultérieurs où apparaissent des artistes, ce sont : La dernière Aldini, Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt, Carl, Lucrezia Floriani, le Château des Désertes, le Château de Pictordu, etc., etc. Au lieu de continuer à proclamer le droit des artistes à une plus grande liberté que les simples mortels, on voit surgir dans ces romans la notion de la source divine de tout talent, l’obligation pour tout artiste d’être un homme supérieur aussi dans la vie privée, celle du devoir de se rendre utile aux hommes et du rôle sacerdotal des artistes dans l’état de l’avenir : Génie oblige. C’étaient les idées et les convictions de Liszt. On est donc très désagréablement surpris, en lisant l’Histoire de ma Vie, de voir que George Sand, sous l’influence de sa rupture avec Mme d’Agoult, n’ait pas trouvé impossible de passer sous silence ce côté de ses relations avec le grand compositeur qui joua un rôle important dans le développement de ses idées sur l’art, et de voir qu’elle a même tâché d’attribuer tout ce rôle à d’autres célébrités qui l’entouraient durant la période de ses recherches de la vérité. Mais le critique impartial qui compare les œuvres et les lettres de Liszt à celles de George Sand ne laisse pas de remarquer l’action évidente que ces deux grandes natures d’artistes ont exercée l’une sur l’autre. Selon le biographe de Liszt, Mlle Lina Ramann, ce serait George Sand qui, au début de leur amitié, aurait eu une influence fatale et pernicieuse sur le jeune musicien en développant en lui un romantisme excessif et en nourrissant en son âme, au détriment des qualités morales, les éléments de la passion déjà suffisamment puissants en lui à l’âge qu’il avait alors. Mais n’oublions pas, encore une fois, que l’on ne doit pas ajouter foi à tout ce que l’abbé Liszt a raconté dans sa vieillesse, lorsqu’il devait nécessairement blâmer la conduite de ses jeunes années. En outre, l’action littéraire de George Sand sur Liszt écrivain nous offre bien plus d’intérêt et d’importance que l’influence générale de l’esprit romantique sur les sentiments et les idées de la jeunesse d’alors, partagés par l’auteur des Rapsodies et des Années de pèlerinage.

Quoi qu’il en soit, en 1835 George Sand, Liszt, et Mme d’Agoult s’écrivaient constamment et souhaitaient de se revoir. Toutefois, malgré tout son désir de profiter des invitations réitérées de Liszt et d’aller en Suisse, Aurore Dudevant ne s’y rendit pas cette année-là, et ses amis l’y attendirent un bonne dizaine de mois. Voici quelques lettres inédites de Liszt, de la première moitié de 1836, qui nous prouvent combien l’amitié de l’illustre musicien pour son ami le Voyageur était grande et sincère :

« Cher George,

« Je ne sais ni où ni comment ce peu de lignes vous trouveront ; peu importe, pourvu qu’elles vous rappellent quelques minutes un ami, un frère, dont l’affection et le dévouement vous sont acquis pour toujours. Les trois ou quatre lettres que vous avez écrites à M[arie] et qu’elle m’a communiquées (contre son habitude), m’ont fait un véritable plaisir. La promesse que vous lui réitérez de venir nous voir ce printemps m’est aussi bien douce. Toutefois, j’hésite encore un tout petit peu à croire à la réalité de votre apparition fantastique à Genève. Avouez que c’est un scepticisme raisonnable et quasi légitime ; mais Dieu veuille que vous le confondiez à tout jamais, et cela au plus tôt. Ces jours derniers, votre nom a circulé dans tout Genève. Il paraît que votre sot-système[188] est en correspondance avec Mme Clermont-Tonnerre, et qu’il l’a prévenue de votre prochaine arrivée. Sur cela, grande rumeur et alerte dans le pays, comme bien vous pensez. Malheureusement, c’est comme la pièce du sieur Shakespeare : Much to do about nothing[189], et comme je ne suis pas sûr que (vous) sachiez l’anglais, voici la traduction française en regard : « beaucoup de bruit pour rien ».

Si vous venez, vous me trouverez prodigieusement hébété ! Depuis six mois je ne fais qu’écrire, écrivasser et écrivailler des notes de toutes les couleurs et de toutes les façons. Je suis convaincu qu’en les supputant, on en trouverait quelques milliards. Aussi, je le répète, suis-je devenu scandaleusement bête, et, comme dit le proverbe, stupide comme un musicien. Peut-être serais-je plus à votre fantaisie ainsi, car je me rappelle que vous aviez une profonde aversion pour mes connaissances philosophiques et ontologiques, et c’était fort judicieux de votre part. « Ô vous, non pas Lelia, mais », etc., etc.

À l’occasion de votre ci-devant ami Sainte-Beuve, que dites-vous de l’épisode de 8 000 vers de poème humanitaire ? Quant à moi, j’avoue que je ne me rangerai pas très volontiers au nombre des thuriféraires de cette nouvelle incarnation de Dieu, un peu mystérieusement caché cette fois-ci. Tout en admirant certains détails, certaines journées de certaines époques et surtout quelques vers épars qui sont vraiment sublimes, il m’est impossible d’accepter comme une grande œuvre l’ensemble de Jocelyn. Néanmoins je n’ose pas me prononcer davantage avec vous, car je crains terriblement que vous ne trouviez tout cela, depuis la première syllabe jusqu’à la dernière, magnifique et inouï.

En attendant que nous puissions en causer plus au long, laissez-moi vous dire grossièrement que j’aimerais mieux avoir fait trente pages de Lelia que tout cet épisode où la médiocrité de la pensée et du sentiment paraît si souvent à travers les nébuleux nuages d’un sentimentalisme convenu.

Vraiment, Sainte-Beuve a fait un tour de force en assimilant Jocelyn à Robinson Crusoé, et cela sans que Lamartine puisse s’en apercevoir le moins du monde. C’est un trait de jésuite dont il faut le complimenter.

On m’a dit, ces jours derniers, que Didier (de Genève) devait aller passer quelque temps auprès de vous ; dites-moi ce qui en est de cette nouvelle histoire à laquelle je n’ajouterai de foi que ce que vous voudrez. Il y a longtemps que vous n’avez rien donné à la Revue ; votre procès vous a sans doute pris beaucoup de temps. J’espère qu’enfin vous êtes complètement libérée del marito, personnage de comédie par excellence et qui ne devrait jamais avoir d’autre réalité. Ce qu’il y a de ravissant dans cette affaire, c’est la confidence des articles de journaux annonçant votre retour aux devoirs conjugaux (Vide la Chronique de Paris, entre autres) et la diplomatie consommée de Votre Seigneurie. Je suis excessivement curieux (et cela une des premières fois de ma vie) de vous entendre raconter les commencements, le milieu et la fin de cette affaire qui, je n’en doute pas, a dû tourner entièrement à votre avantage.

Si vous étiez homme à me dire à l’avance le jour de votre arrivée (la possibilité hypothétique de la chose une fois admise), j’irais vous attendre à la diligence avec une chaise à porteurs, comme c’est l’usage ici, et une musique ambulante, afin de vous reconduire triomphalement à la rue Tabazan ! la rue du (sic !) Rousseau, à la maison du Rousseau où nous demeurons.

Comme Puzzi s’est permis de me dire que c’était surtout un obstacle matériel fort commun en ce temps-ci, qui vous retenait là-bas, je vous renouvelle en mon nom l’offre que vous a faite l’autre jour M[arie]. Au besoin je ferai sortir un petit capital de mon petit doigt, pour vous… »

(La fin de cette lettre — bien sûr une feuille de deux pages — manque).

Au printemps de 1836, George Sand passa un mois à Paris[190], et Liszt que ses affaires personnelles rappelaient aussi en France, s’empressa d’aller la rejoindre ; mais il ne l’y trouva plus, comme on le voit par la lettre suivante :

« Cher George,

« Je suis venu jusqu’à Paris pour vous relancer ; jugez de mon désappointement en apprenant votre fuite. Ne pouvons-nous donc plus nous revoir ? Dans cinq semaines je quitterai Genève, pour aller à Naples. M[arie] aurait bien désiré vous faire l’hospitalité pendant une dizaine de jours au moins, avant de nous séparer pour si longtemps. Mais, comme je vous l’ai dit, je ne vous presserai plus d’accepter. Vous savez combien nous vous aimons et quel bonheur votre venue serait pour nous…[191] Enfin, espérons encore.

« Vous ne m’écrivez plus. Je ne sais nullement ce que vous devenez. Parlez-moi à cœur ouvert et longuement la prochaine fois que vous me donnerez de vos nouvelles. Il y a entre nous comme une solution de continuité qui m’afflige parfois. Ai-je tort ? Adieu. Je suis horriblement pressé par une multitude d’affaires qu’il me faut terminer avant vendredi (jour fixé pour mon départ).

« Adieu encore ; tout à vous fraternellement.

« F. Liszt. »

Paris, mardi matin.

Au verso : Madame George Sand.

La Châtre.

C’est bien à ces deux lettres que George Sand répond par ses lettres du 5 et du 25 mai — insérées dans sa Correspondance et adressées à Liszt lui-même et à la comtesse d’Agoult, qui avait décacheté la première lettre de George Sand en l’absence de Franz. Nous y trouvons des allusions et des réponses à toutes les questions de Liszt, car George Sand y parle de son procès, de Janin, de Sainte-Beuve, de Lamartine, de Jocelyn, etc., etc., tout en exprimant ses regrets d’avoir manqué « : Franz » lors de son séjour à Paris. Elle y dit aussi, comme nous l’avons vu plus haut, qu’elle ne pourrait venir à Genève que pour les vacances d’automne. Liszt lui écrivit alors ceci :

« Cher George,

« Par la même raison que nous avons attendu onze mois, nous vous attendrons encore un mois de plus. Dieu veuille que vous ne nous ajourniez pas de nouveau à l’an 40, car nous serions de force à accepter. Vous voyez que nous sommes des amis bien incommodes et bien tracassiers, mais c’est ainsi qu’il le faut. Je suis sûr que Marie vous a écrit un tas de belles choses, après quoi ma vile prose semblera plus vile encore que d’habitude. Aussi vais-je m’arrêter tout court et m’en tirer par des points Lamartinico-Jocelyniens

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Tout à vous, de cœur.

« Fr. L. »

Enfin, au mois de juillet, Liszt lui écrit encore :

« Cher George,

« J’aurais voulu ajouter deux mots à la lettre de Marie (qui doit déjà vous être parvenue), mais le temps pressait tellement qu’il ne m’a guère été possible de monter à sa petite maisonnette de Monnetier pour lui dire adieu[192].

« Enfin, mon ami, il vous est venu une bonne et sainte pensée ! Nous vous reverrons, et cela tout à notre aise ; nous vous aurons matin et soir, jour et nuit ! Gare à vous, bon et cher George, nous vous laisserons à peine le temps de dormir, moins encore celui de respirer. Oh ! vous ne pouvez pas vous figurer quelle fête nous nous faisons de passer une quinzaine avec vous, illustrissima ! D’ici à deux jours votre procès sera terminé. Nul doute que vous n’obteniez toute satisfaction, car vous avez cent et cent fois raison, ce qui n’est pas de trop pour vous. Dieu merci, votre vie va être plus franche et meilleure ; certes, vous méritez bien au delà, mais il vous suffit, n’est-ce pas, que ceux qui vous aiment le sentent.

« Je vous écris d’une méchante auberge, en attendant la diligence (car depuis six semaines je suis toujours par voies et par chemins). Si je savais au juste quelle route vous prendriez, je viendrais à votre rencontre. En attendant je vais toujours faire de nouveau emballer mon beau piano pour Genève, et de plus, il faudrait que Puzzi se charge de remettre, à neuf mes deux pipes. Si vous en apportez une troisième, ce sera tant mieux.

« Nous recauserons tout au long de mille choses : peut-être vous conviendrai-je davantage à cette heure, car je me suis horriblement bêtifié, en faisant des notes, des notes et toujours des notes !

« Au reste, vous trouverez ici un ou deux individus extrêmement remarquables et qui se réjouissent beaucoup de vous voir. Si vous avez envie de voir plus de monde, ce sera facile. En toutes choses, vous n’avez qu’à me dire : « Je veux ceci ou cela », et il sera fait selon votre désir.

« Au revoir donc, cher George. Venez au plus tôt et quittez-nous au plus tard possible.

« Tout à vous pour la vie,
« F. L. »


Au verso : Madame George Sand,

Poste restante.
Indre. La Châtre.

Sur le timbre : Dijon, 23 juillet 1836.

Il y avait plusieurs raisons pour lesquelles George Sand se fit attendre à Genève et ne s’y rendit qu’en septembre 1863. Toutes se réduisent à deux principales : d’abord il était devenu urgent de commencer son procès en séparation, puis ses relations avec Michel de Bourges ne la portaient nullement à quitter la France.

On a tant de fois répété dans la presse que les relations entre Michel et Aurore Dudevant, d’amicales qu’elles avaient été, étaient devenues plus intimes, que nous ne croyons pas commettre d’indiscrétion en en parlant. D’ailleurs, une partie des lettres de George Sand à Michel a été publiée en 1890-1891 dans la Revue illustrée sous le titre de : Lettres de femme. L’anonyme qui les a insérées dans la Revue illustrée dit les avoir trouvées en Bretagne, datées de 1832, écrites à Marcel par une mystérieuse inconnue. Ces lettres attirèrent aussitôt l’attention de la presse française. Les uns les prirent pour un habile pastiche venant d’un auteur anonyme imitant le style et la manière des épîtres romantiques de 1830 ; d’autres crurent y voir des lettres authentiques et essayèrent de remplacer les dates, les noms et les initiales que donnait la Revue illustrée par des noms et des dates plus vraisemblables. Malheureusement la publication des Lettres de femme cessa tout à coup, et la fin de la correspondance n’a pas paru. De plus, même ce qui en fut publié, n’est pas complet. Ayant eu l’occasion de prendre connaissance de la correspondance entière et de copier les lettres qui manquent dans la Revue illustrée, nous sommes à même d’affirmer que ce sont là indubitablement les lettres de George Sand à Michel de Bourges. Elles se rapportent toutes au printemps et à l’été de 1837, c’est-à-dire à l’époque où, après deux ans d’intimité, l’amour de Michel avait déjà eu le temps de se refroidir. Ils se voyaient alors rarement. George Sand, qui avait passé la fin de l’hiver et le printemps à Nohant, se sentait presque abandonnée par Michel, qui était resté à Bourges. Profondément malheureuse, elle lui écrivait ces lettres désespérées, pleines de soupçons jaloux, de la nostalgie de l’amour expirant, toutes pénétrées du désir exalté d’éclaircir la vérité, de savoir ce qu’il en était. Ces lettres, écrites dans une langue admirable de force, de poésie, de douleur, doivent être sans contredit rangées parmi les plus belles pages sorties de la plume de George Sand. Elles contiennent, en outre, un si grand nombre de détails autobiographiques qu’elles sont en même temps de très importants documents pour l’histoire de notre écrivain, et l’on ne peut que regretter que les plus intéressantes, ou plutôt les plus curieuses d’entre elles, n’aient pas été livrées à la publicité. Nous n’analyserons ici ni celles qui ont paru dans la Revue illustrée, où chacun peut les lire, ni celles qui sont restées inédites, et le demeureront sans doute toujours. Nous nous bornerons à donner les preuves de l’authenticité de cette correspondance, et, pour faciliter au lecteur la comparaison de ces lettres avec la Correspondance de George Sand et l’Histoire de ma Vie, nous corrigerons les noms fantaisistes et les dates.

Sans parler du style ni de la manière générale de ces lettres qui en dévoilent l’auteur mieux que toute signature ou des noms propres vrais — ex ungue leonem, — on y trouve encore une foule de faits, petits et grands, de phrases, de détails, prouvant à l’évidence qu’elles sortent de cette même plume qui a écrit les Nouvelles Vénitiennes, les Lettres à Marcie, l’Histoire de ma Vie, et la Correspondance.

Voici d’abord quelques passages tirés des différentes lettres et qui témoignent, sans avoir besoin d’aucun commentaire, qu’ils n’ont pu être écrits que par Aurore Dudevant et adressés à personne autre qu’à Michel de Bourges : « … Mon père est mort à trente ans renversé par son cheval… »

« … Depuis ma grand’mère, personne n’avait su changer en pleurs le fiel de mes entrailles !… »

« … J’espère que dans ta république, mon cher vieux, tu supprimeras les éditeurs !… »

« … Ma tête est brisée par le travail d’une nuit aride, le cigare et le café ont pu seuls soutenir ma pauvre verve à deux cents francs la feuille. J’ai deux heures à dormir ; il faut que je fasse tantôt six lieues à cheval, pour renouer une affaire avec des bûcherons, dans des chemins perdus où j’ai failli rester avec mon cheval en revenant. Les rudes travaux de la vie vieillissent et amassent des rides au front. La nuit prochaine, il me faudra encore travailler quatorze heures comme celle-ci, la nuit suivante idem, pendant six nuits de suite, ma parole y est engagée. En mourrai-je ? Déjà je succombe et je ne fais que commencer. Ma paupière appesantie peut à peine supporter l’éclat du soleil levant. J’ai froid à l’heure où tout s’embrase ; j’ai faim et je ne puis manger, car l’appétit est le résultat de la santé, et la faim celui de l’épuisement ; ma vie est surchargée ; j’aime l’indolence et je n’ai pas une heure dont je puisse disposer à mon gré. Je hais mon métier, et lui seul me tire des embarras de la vie[193]… »

« Le 9 mai. — J’ai fait toutes mes corvées, mais je suis malade ce soir. Serai-je guérie demain ? Il le faut ; car il faut reprendre le boulet. Quel ennui ! Écrire depuis neuf heures du soir, jusqu’à sept heures du matin, et n’avoir pas une demi-heure pour l’écrire à mon aise, l’âme et le corps joyeux ! mais qu’importe le corps ? l’âme est contente… Moi je suis heureuse. Quel bien puis-je rêver sur la terre hors de toi ? Je suis tellement livrée à cette pensée, que je n’en saurais avoir d’autre. Je m’éveille, et avant d’avoir les yeux ouverts, j’étends le bras sur ma table pour voir s’il m’est arrivé une lettre de toi. Souvent je suis si accablée du travail de la veille que je n’ai pas encore la force de la lire. Je la serre dans mes mains, j’y colle mes lèvres, et fourrant tête, lettre et mains dans mon oreiller, je me rendors pour quelques instants avec mon trésor, calme, heureuse… »

« … Dès le premier jour, nous nous sommes appartenus par la pensée. Je t’ai ouvert mon âme. Je t’ai raconté ma vie comme si tu avais le droit de la savoir, comme si tu avais le pouvoir de la changer. Et tu l’as changée, en effet. D’où t’est venue cette puissance ? Nul autre homme n’avait exercé sur moi une influence morale ; mon esprit toujours libre et sauvage n’avait accepté aucune direction. J’étais restée moi, doutant de tout, n’admettant que ce qui ne venait de moi-même, haïssant toutes les erreurs. J’étais vierge par l’intelligence ; j’attendais qu’un homme de bien parût et m’enseignât. Tu es venu, et tu m’as enseignée, et cependant tu n’es pas l’homme de bien que j’avais rêvé. — Il me semble même parfois que tu es l’esprit du mal, tant je te vois un fond de cruauté froide et d’insigne tyrannie envers moi ; mais puisque tel que tu es, tu m’as persuadé ce que tu as voulu, puisque tu as entamé le rocher, puisque tu m’as attachée à tes convictions et liée à tes actes par une chaîne invincible, il faut que tu sois mon lot et mon bien depuis l’éternité et pour l’éternité. »

« … Mon plus doux rêve, lorsque je m’abandonne à l’espérance trompeuse de vivre près de toi, consiste à imaginer les soins que je rendrais à ta vieillesse débile… Voilà ce que je caresse comme dédommagement d’une carrière de fatigue sans utilité, de soucis sans enthousiasme, que j’ai subie longtemps, que je subirai longtemps encore, et peut-être toujours. Que Dieu m’exauce ! : Qu’il entende le vœu d’un cœur détaché des faux biens et des chimériques grandeurs ! Qu’il arrache de mon front flétri cette couronne de fleurs et d’épines que la vaine approbation et la haine insensée y ont mise malgré moi. Qu’il en ceigne la tête blonde de quelque jeune Tébaldéo ou le crâne ambitieux de quelque frère de Corinne. Je n’ai point cherché cette couronne et ses parfums m’ont semblé moins doux que ceux de la moindre fleurette ignorée au fond des vallées. Je ne suis pas orgueilleuse non plus du sang que ses épines m’ont fait répandre et dont sa blancheur a été souillée. Les stigmates du triomphe m’ont appris qu’il y avait des envieux et que l’on pouvait être persécuté par ceux à qui on n’avait jamais souhaité de mal… Ce que j’ai toujours demandé au ciel avec instance, ce que j’ai toujours cherché sur la terre, ce que je reprocherai éternellement à mon destin de ne m’avoir pas donné, c’est un cœur semblable au mien, c’est une âme identique à la mienne, où je puisse verser toutes mes affections, concentrer tous mes désirs, résumer toutes mes joies. Qu’on me donne cet être et que ce soit toi ; qu’on fasse que l’éclat passager que nous avons jeté autour de nous n’ait jamais existé… »

« … Toujours, hommes de gloire, vous aimerez l’action ; toujours, hommes de rêverie, nous aimerons le silence !… »

Cette page pourrait être ajoutée à la sixième Lettre d’un Voyageur, et pas un mot, pas une nuance de pensée n’en altérerait l’impression d’ensemble.

Voici encore quelques fragments de phrases : « … Quand je t’attendais à Genève, à Lyon, à Nevers, à Orléans !… » Par la lettre à Girerd du 15 août 1836, nous savons qu’au cours du voyage que George Sand fit à Genève, en l’automne de cette année, elle devait passer par Nevers, et par ses carnets de voyages et les lettres écrites en route à sa mère, à Liszt, à Mme d’Agoult et à d’autres personnes, nous voyons qu’elle traversa réellement ces quatre villes, en allant et en revenant.

Racontant son séjour en Suisse, l’amour mutuel et heureux de ses deux compagnons de voyage, sa solitude, ses souffrances, l’ennui qu’elle en ressentait, l’amie de Marcel dit : « Les autres croient que je suis Lélia », c’est-à-dire que Liszt et Mme d’Agoult, dans leur voyage à trois, à travers la Suisse, la voyant se livrer pendant des mois entiers à une vie ascétique et exclusivement intellectuelle, la croyaient libre de toute passion et par conséquent bien loin d’en être tourmentée.

Il ne faut pas même souligner la coïncidence de certains faits et dates. Ainsi par exemple il n’y a qu’à comparer : 1° la date de l’arrivée des mystérieux F. L. et Mme d’ A. chez la mystérieuse correspondante de Marcel avec les dates de l’arrivée en 1837, à Nohant, de Mme d’Agoult et de Franz Liszt ; 2° le fait qu’au printemps de 1837 Maurice et Solange Dudevant avaient la variole et que dans les Lettres de femme, nous voyons la fille de la bien-aimée de Marcel malade aussi au même moment ; 3° l’étrange et absolue identité de l’épisode raconté dans la lettre du 21 avril de la Correspondance, par George Sand et par Liszt dans la cinquième Lettre d’un Bachelier ès musique (à Louis de Ronchaud) avec ce que la correspondante de Marcel lui relate, presque dans les mêmes termes, dans sa lettre datée aussi d’avril, du 28. (Il s’agit d’une mauvaise farce jouée à un certain M. X, plus curieux que discret, qui voulait à toute force voir la célèbre romancière et aurait été puni de son insistance par l’audience solennelle qu’il reçut de… Sophie Cramer, la femme de chambre de George Sand, tout comme un avocat importun, M. H., avait été reçu par la femme de chambre de l’amie de Marcel, nommée « Amélie » ) ; enfin, 4° la parfaite ressemblance de ce que George Sand dit dans plusieurs de ses lettres de 1837 sur l’arrivée tardive du printemps, — qui, cette année-là, finit cependant par être à Nohant d’une beauté idéale, le jardin embaumé de roses et résonnant du chant des rossignols, — et de ce que l’amie de « Marcel » lui raconte du printemps tardif, des rossignols, des roses et des nuits étoilées. Le doute n’est plus possible, même à qui n’a pas eu l’occasion de voir les lettres originales. Il nous suffit donc de donner ce conseil aux lecteurs des Lettres de femme :


Au lieu de : Marcel, lire : Michel.
Mme d’A. ou Anna, la Ctesse Marie d’Agoult.
L…, F…, ou Francis, Franz Liszt.
le gros L…, l’avocat Girerd
ma fille, Maurice et Solange.
Speranza, Agasta (Mme Duteil).
D., ou Dum. M. Duteil.
P., Eug., Eugène Pelletan.
G., M. Gustave de Gévaudan
Amélie, Sophie Cramer.
l’avocat H, M. Hennequin.
H., Hippolyte Châtiron.
R., Rollinat.
Mme F. Mme Fleury ou Mme Félix Tourangin.
Mme Michel, La femme de Michel.
Vendôme. La Châtre.
Bonnières, Châteauroux.
Blois. Bourges.
Le sujet à longue barbe, etc, Félicien Mallefille

Enfin, au lieu de : 1832, lire partout : 1837.

Maintenant que le lecteur possède la clef qui explique ces documents importants pour la biographie de George Sand, nous dirons que cette correspondance prouve que Aurore Dudevant avait trouvé, peut-être pour la première fois de sa vie, en Michel une nature qui lui était égale pour la force de volonté et de caractère, quoique bien inférieure à la sienne comme individualité. Nous observons donc dans la situation de George Sand relativement à Michel une chose tout opposée à ce qu’elle avait rencontré dans ses autres liaisons. Avant 1835 et plus tard, Georges Sand s’était trouvée en face d’hommes faibles, presque toujours plus jeunes qu’elle, et d’ailleurs sans principes bien arrêtés, sans aucune fermeté de volonté. Le rôle actif, le rôle de guide, de conquérant, en un mot le rôle viril, avait constamment appartenu à George Sand, tandis que celui de l’être faible, souffrant ou protégé, soumis et dépendant, de l’être passif en amour, en un mot le rôle féminin dans l’ordre normal des choses, appartenait aux représentants du sexe fort. Avec Michel, il n’en fut pas ainsi. C’était une vraie nature de paysan, — et il l’était de naissance, — grossier, despote, obstiné, adonné plus tard au vice très répandu parmi les vieux paysans, l’amour du gain, et, à l’époque de sa liaison avec George Sand, surtout hanté par le désir de domination. Ce despotisme, comme nous l’avons vu, se manifesta d’abord sur le terrain purement intellectuel, dans le désir de soumettre l’esprit indépendant de l’auteur de Lélia. Lorsque leurs relations furent devenues plus intimes, Michel voulut y jouer encore le rôle de souverain absolu. George Sand qui, nous l’avons dit, écrivait déjà en 1833 à Sainte-Beuve : « Si j’avais pu me soumettre à un homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue », s’imaginait à présent que Michel, après l’avoir sauvée de non pessimisme suprême et de son athéisme social, la sauverait d’elle-même et lui apprendrait à maîtriser son âme sans frein. En vraie femme, elle se sentait heureuse d’avoir trouvé son maître, son guide. Au début, les deux amants avaient bien cru, comme c’est toujours le cas, que leur amour serait éternel ; il semble même qu’ils pensèrent au mariage ; pour cela Michel aurait dû divorcer avec sa femme. Cependant l’avocat paraît avoir bientôt renoncé à ce projet, et il n’accompagna même pas George Sand, lorsqu’elle partit pour la Suisse où elle se rendit, son procès terminé, en août de 1836, quoiqu’elle eût bien prié Michel de faire ce voyage avec elle. Elle partit sans lui, comme on le voit par ses lettres écrites en route et de Genève. (Ces lettres, sous le titre de Lettre à Herbert, — c’est-à-dire à Charles Didier, — forment le n° 10 des Lettres d’un voyageur).

L’hiver de 1836-37 n’améliora pas l’état des choses. Au printemps de 1837, George Sand se sentait déjà très malheureuse. Michel avait tous les travers et tous les caprices d’un despote absolu ; il se montrait très jaloux, tout en voulant que ses trahisons et ses infidélités lui fussent pardonnées ; il était négligent, oublieux, froid, et fit preuve de défauts trop connus, d’inconstance et de versatilité.

Nulle part nous ne voyons mieux l’amertume qui remplissait alors l’âme de la malheureuse femme et les réflexions pessimistes et cruellement vraies auxquelles elle était alors arrivée, que dans le journal intime qu’elle avait commencé à écrire durant cet été, qui avait pour titre : Entretiens journaliers avec le très docte et très habile docteur Piffoël, professeur de Botanique et de Psychologie, et dont la toute première page porte les mots : « 1837, 33 ans ».

Déjà la Préface nous peint les idées tristement résignées du pauvre docteur :

« Oui, mon cher et gracieux docteur, faire un journal, c’est renoncer à l’avenir, c’est vivre dans le présent, c’est avouer à l’implacable qu’on n’attend plus rien de lui, qu’on s’accommode de chaque jour, qu’il n’y a plus de relation entre ce jour-là et les autres. C’est boire son océan, goutte à goutte, par crainte de le traverser à la nage, c’est compter les feuilles de l’arbre dont le tronc ne reverdira plus.

« On ne fait un journal que quand les passions sont éteintes, ou qu’elles sont arrivées à l’état de pétrification qui permet de les explorer comme des montagnes d’où l’avalanche ne se détachera plus. Ce travail constate un état de solidité effrayante et que je ne souhaite à personne, sinon à ceux qui étaient en pleine éruption et qui n’auraient pu rien garder de leurs feux, s’ils ne s’étaient arrêtés tout à coup au milieu de leur vomissement. »

Le docteur a l’habitude d’écrire son journal en se levant et en se couchant, ses toutes premières impressions de la journée et ses dernières pensées de la soirée, et dès les premières pages, nous nous trouvons en plein pessimisme : « Réveil lourd… Le temps n’est ni à la gaieté, ni à la tristesse. Il est au mécontentement. Un vent inégal et fantasque secoue les arbres. Le soleil est voilé. Il fait chaud si on met la robe de chambre, il fait froid si on l’ôte. Jour terne où je ne ferai rien de bon. Cerveau fâché et fatigué sans avoir produit. Je viens d’avaler du thé pour en finir plus vite avec cette disposition apathique en la portant à son paroxysme. Je n’ai pas reçu de lettre d’Everard. Il boude ! Heureux homme qui estime quelque chose digne de sa rancune ! »

Et le soir, en se couchant, M. Piffoël écrit à la date de ce même 1er juin : « J’ai fait à Duteil la théorie du mécontentement depuis minuit jusqu’à une heure. Je me suis mis en colère contre lui parce qu’il a voulu me soutenir qu’il était heureux presque à toutes les heures du jour. N’est-ce pas bien révoltant, en effet, de se voir traité de fou par ceux qui ne souffrent pas ? »

Le lendemain, la lettre de Michel est enfin arrivée, et son amie lui écrit :

« Aujourd’hui tout est beau, le ciel et la terre. Mes amis sont bons, mon enfant sans défauts. Le soleil n’avait pas d’ardeur féroce. Le chemin était sans cailloux. J’ai fait cinq lieues à pied. Je suis fatiguée, mais sans souffrir. Tu m’aimes, tout est parfait. Hier soir je me suis disputée avec D… une partie de la nuit, en lui soutenant que tout est mal ; si c’était à recommencer, je lui soutiendrais, cette nuit, tout le contraire ! Tu es l’étoile polaire ; quand tu disparais, j’erre dans la nuit et dans l’orage. À demain, je tombe de sommeil, mais je suis heureuse[194]. »

Mais Piffoël, tout en notant aussi qu’il a reçu une lettre d’Everard, et qu’il a « fait cinq lieues à pied », se hâte d’y ajouter cette réflexion refroidissante : « Du moment que la vie est supportable, il n’y a pas à l’examiner. On gâterait un jour de calme en y regardant de près. Ne sommes-nous jamais gouvernés que par un sentiment qui est comme l’œil à travers lequel toutes nos idées nous apparaissent et qui seul apprécie toutes choses, tandis que la raison rectifie très faiblement les erreurs de la vision ? »

On voit bien que le pauvre Piffoël ne se fait plus d’illusions même dans ses jours de répit, et n’ose pas trop se fier aux mieux qui traversent son agonie. Chaque jour il devient plus résigné. « Tu vis, écrit-il plus loin — (d’abord on lisait : « je vis », puis l’auteur avait partout remplacé le je par le tu, ainsi que dans presque tout le journal, du reste) — « tu vis, — la question n’est pas de savoir si c’est pour ton plaisir ou pour ton malheur, pour ton bien ou pour ta perte. Et qui la résoudrait ? Tu vis, tu respires, le ciel est beau… »

Et encore plus loin, tout en appelant Liszt un ingrat, car il souffre tout en étant aimé de la plus charmante femme du monde, le docteur ajoute : « Ah ! si j’étais aimé, moi !… Si tu étais aimé, Piffoël, tu serais ambitieux, et tu n’es pas ambitieux, parce que tu n’es pas aimé. »

« Tu es très sage, Piffoël, extrêmement sage, tu es très philosophe. Tu jettes un coup d’œil très lucide sur ta vie, tu pèses d’une main très ferme tous ces misérables hochets dont tu ne sais pas être avide. Je t’en fais bien mon compliment, cher Piffoël, je t’en félicite, en vérité !  ! Mélancolique animal… (des mots biffés).

Le 6 juin, Piffoël met au bas d’une magnifique page peignant le contraste entre une journée riante et splendide et la tristesse d’un cœur meurtri : « Lettre d’Everard (biffé). Il faut partir demain pour aller vers lui (biffé). Méchante destinée, où sont tes promesses ? Espoir, où sont tes mensonges. Tu n’oserais plus me tenter, tu n’oserais plus me pousser en me disant : « Va, et tu seras heureux. » Tu es muet, car tu sais que je te méprise. Où que j’aille, j’irai sans toi. J’irai seul, triste et inflexible envers moi-même, à cause de moi-même. »

Par une Lettre de femme, datée du 7 juin, nous savons que cette entrevue avec Michel, qui exigeait que son amie vînt à Bourges et ne consentait pas à venir la voir à Nohant, que cette entrevue, en effet, avait eu lieu, mais elle avait porté peu de joie dans l’âme de la pauvre Aurore, et, de retour dans ses foyers, Piffoël est plus désabusé que jamais.

« … 11 juin, au lever du jour. — Ma chambre. — Mure amiche, recevez-moi bien. Comme ce papier blanc et bleu est plein de gaîté ! que d’oiseaux dans le jardin ! quel suave chèvrefeuille dans ce verre ! Piffoël, Piffoël, quel calme effroyable dans ton âme ! Le flambeau serait-il éteint ? » — écrit-il, et il ajoute cette désolante périphrase du saint cantique : « Je te salue, Piffoël, plein de grâces, la sagesse est avec toi ; tu fus élu entre toutes les dupes, et l’ennui, le fruit de ta souffrance a mûri. Sainte fatigue, mère du repos, descends en nous, pauvres rêveurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il ! »

Ceux qui doutaient de l’authenticité des Lettres de femme et surtout de celles où la correspondante de Marcel se plaignait de l’ingratitude et de la cruauté de son ami et disait combien, pendant tout le temps que dura leur amour, il avait peu tenu compte de son abnégation à elle, mais combien, par contre, il tenait à la flatterie, à l’adulation, n’ont qu’à lire la page qui suit :

« Faut-il se dévouer en tout, à toute heure, sans réserve, gaîment, fortement, saintement ? Faut-il abjurer toute vanité, s’exposer au lazzi du public, à sa haine, à son injuste mépris, à l’abandon de la famille et des amis, à l’indigence, à la fatigue, à la persécution ? Faut-il sacrifier même l’amour de l’art et s’abstenir de vivre par la pensée ? Faut-il accepter des défauts révoltants, des vices même ; les couvrir vis-à-vis de son propre jugement ? Faut-il faire plus, faut-il les aimer et les inoculer à soi, esprit calme et désintéressé ? Faut-il veiller le soir, auprès d’un chevet tourmenté, pour satisfaire un caprice, pour épargner un instant de contrariété ? Faut-il être pour l’objet qu’on aime aussi aveugle, aussi dévoué, aussi infatigable qu’une mère tendre l’est pour son premier-né ? — Non, Piffoël, il n’est pas besoin de tout cela, et tout cela ne sert à rien sans un peu d’adulation. »

« Tu t’imagines, Piffoël, qu’on peut dire à l’objet de son amour : « Tu es un être semblable à moi. Je t’ai choisi entre tous ceux de mon espèce parce que je t’ai cru le plus grand et le meilleur. Aujourd’hui, je ne sais plus ce que tu es. Il me semble que, comme les autres hommes, tu as des taches, car souvent tu me fais souffrir, et la perfection n’est pas dans l’homme. Mais j’aime tes taches, j’aime mes souffrances, j’aime mieux tes défauts que les qualités des autres. Je t’acceptes, je t’ai et tu m’as aussi, car je n’ai rien conservé de moi-même. Et ma vie, et ma pensée, et mes croyances et mes actions, j’ai tout soumis à toi ; j’ai tout subordonné à ton plaisir ; car je t’ai choisi avec la pensée que tu devais être tout pour moi, et je me suis tellement inoculé cette pensée que je n’ai plus de pensée qui me soit propre. Tu peux m’égarer, tu peux me perdre, tu peux me conduire à la mort et à l’infamie. Le monde n’existe plus pour moi, la morale et la philosophie n’ont plus de sens, il n’y a de raison que ton instinct ; il n’y a de vérité que mon amour ; il n’y a d’avenir et de but que dans le tien. Bonheur, malheur, qu’importe ? J’accepte tous les maux, je subirais toutes les tortures, je me glorifierais de toutes les abjections, pourvu que je puisse adoucir pour toi l’amertume de la vie et déposer la mienne dans ton sein ! »

« Non, non, Piffoël, docteur en psychologie, tu n’es qu’un sot. Ce n’est pas là le langage que l’homme veut entendre. Il méprise parfaitement le dévouement, car il croit que le dévouement lui est naturellement acquis par le seul fait d’être sorti du ventre de madame sa mère. Il méprise l’ascendant qu’il exerce sur son semblable, parce qu’il s’attribue une puissance d’intelligence et de volonté qui rend impossible toute indépendance d’esprit et de conscience autour de lui. Il méprise son semblable à proportion de la bonté, du sacrifice, de l’abnégation et de la miséricorde qu’il trouve en lui. — Dominer, posséder, absorber, ne sont que les conditions auxquelles il consent à être… à être adoré comme un Dieu, c’est-à-dire trompé, bafoué, adulé… »

Et immédiatement après, George Sand parle en termes si cruellement méprisants de la manie des hommes de s’entendre flatter d’une manière aussi exagérée qu’imbécile, de leur désir constant de voir la femme prosternée et annihilée à leurs pieds, qu’il est trop aisé de deviner quel despote de la pire espèce se cachait sous les allures libérales du tribun berrichon et combien il avait fait souffrir la noble femme qui s’était dévouée à lui corps et âme. Mais il avait trop compté sur son ascendant, il avait négligé de comprendre quelle âme indomptable et fière était celle qui l’aimait. La corde était trop tendue. Elle allait rompre d’un moment à l’autre.

… « Fat impudent, tu ne veux pas qu’on te pardonne, tu veux qu’on croie ou qu’on prétende n’avoir rien à te pardonner. Tu veux qu’on baise la main qui frappe et la bouche qui ment. Cherche donc l’objet de ton amour dans la fange et empêche tout le sexe d’en sortir, tant que tu seras toi-même une idole de boue ; car si la femme s’ennoblissait et se purifiait, tu serais obligé, pour demeurer son supérieur, de t’ennoblir et de te purifier toi-même, et c’est ce que tu ne sais, ne peux, ni ne veux faire…

« Mon cher Piffoël, apprends donc la science de la vie et quand tu te mêleras de faire des romans, tâche de connaître un peu mieux le cœur humain. Ne prends jamais pour ton idéal de femme une âme forte, désintéressée, courageuse, candide. Le public te sifflera et te saluera du nom odieux de Lélia l’impuissante !

« Impuissante ! oui, mordieu, impuissante à la servilité, impuissante à l’adulation, impuissante à la bassesse, impuissante à la peur de toi. Bête stupide, qui n’aurais pas le courage de tuer sans des lois qui punissent le meurtre par le meurtre, et qui n’a de force et de vengeance que dans la calomnie et la diffamation ! Mais quand tu trouves une femelle qui sait se passer de toi, ta vaine puissance tourne à la fureur et ta fureur est punie par un sourire, par un adieu, par un éternel oubli. »

On voit bien par ces lignes que le défi est déclaré et que le temps n’est pas loin où l’auteur dira à Marcie de plutôt rester vieille fille que de river sa vie à celle d’un homme indigne de son âme et de garder la liberté de cette âme comme un bien suprême.

Il est à croire aussi que le despotique ami du docteur Piffoël fut quelque peu intimidé par la résistance qu’il trouva en lui, et fit des concessions, car peu de temps après, le pessimiste et savant docteur trace dans son journal la sentence dédaigneuse que voici : « J’ai remarqué que la plupart des hommes s’enhardit et s’aigrit lorsque dans une lutte morale avec elle, on emploie la douceur et le dévouement. Elle s’adoucit et se ravise dès qu’on emploie la violence et la dureté. Espèce méprisable ! Cette règle est quasi invariable dans l’amour… »

L’agonie ne durera plus longtemps ; l’amour est expirant, cela se voit bien.

« … Hélas ! mon Dieu ! j’ai pourtant porté des jougs de fer, et tant qu’on me les a imposés au nom de la tendresse et au moyen d’une affectueuse persuasion, j’ai plié aveuglément sous la main amie. Mais quand on s’est lassé de me persuader et qu’on a voulu me commander, quand on a réclamé ma soumission non plus au nom de l’amour et de l’amitié, mais en vertu d’un droit ou d’un pouvoir, j’ai retrouvé cette force que personne ne connaît en moi, que moi, moi qui sais seul combien j’aime, combien je regrette, combien je souffre…

« Everard, tu es un grand maître. Oh ! que je t’ai connu, sublime de tendresse ! paternel, persuasif, inspirant de fanatiques dévouements. Pourquoi, vieillard, ton cœur s’est-il endurci ? Pourquoi de tes enfants as-tu voulu faire des esclaves ? Pourquoi le titre de maître t’a-t-il semblé plus doux que celui de père ? Et à présent te voilà seul… »

C’est fini ! « L’oiseau qui chantait sur la branche » et que « l’amant de la gloire » était parvenu à captiver par ses appels à la liberté, s’envola ; le « voyageur » qui se moquait des « hochets des hommes d’action », en a vu mieux que jamais le néant ; le cœur de femme saigne encore, mais il n’adressera plus à Michel-Marcel ses plaintes passionnées.

George Sand essaya par plusieurs de ses amis de savoir les raisons qui portaient Michel tantôt à garder le silence pendant des semaines entières, tantôt à lui écrire des lettres impossibles. Voyant enfin que son bonheur était perdu sans retour, elle se résigna à son sort, et ils se séparèrent à jamais. Cette rupture se produisit dans le courant de l’été 1837.

Nous avons ainsi anticipé sur les événements en racontant l’épilogue du roman qui, en l’été de 1835, n’était qu’à son apogée. Loin de tout et de tous, retirée dans sa maison déserte, à Bourges, George Sand étudiait la phrénologie, et en même temps, elle se pénétrait de plus en plus des idées républicaines de Michel et finit par se convaincre que le salut était dans l’avénement sans retard de la république, que tous les braves enfants de la France devraient hâter dans la mesure de leur force. Conformément à cette doctrine, il était enjoint à tout écrivain de ne pas dépeindre dans ses romans la vie réelle, ni l’amour idéal, heureux ou malheureux, mais de proclamer sur tous les tons l’idéal démocratique, de prêcher le retour de l’âge d’or, de l’égalité, de la fraternité et de la liberté, ou du moins de peindre des types approchant de cet idéal ou tâchant de le réaliser au milieu de leur existence. Rien d’étonnant donc que dans ses lettres de la fin de 1835 et du commencement de 1836, George Sand parle tout autrement des champions de la république qu’au commencement de 1835. Le 9 novembre elle écrit à Guéroult :

« … Pour toutes choses, il y a un beau moment, c’est le commencement. C’est peut-être à cause de cela que je suis si républicaine, et vous si peu peu saint-simonien. Quoi qu’il en soit, allez votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents. Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus d’esprit que son voisin, et se console d’aller fort mal en voyant que les autres ne vont pas mieux ; triste consolation, en vérité, qui fait beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d’épingle que se fait l’amour-propre des uns et des autres n’avance à rien ; tout au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments s’accueillait avec tolérance, on ferait le double d’ouvrage.

« Vous ne pouvez nier, mon cher Marius à Minturnes, que je n’aie plus de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux pieds, et moi, je ne cesse d’aimer vos saint-simoniens et de les placer au-dessus de tout. »

« Je me défends même d’une chose, c’est d’aimer les républicains avec excès. J’aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j’examine les autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et politesse.

« Cela ne fait rien au principe.

« Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l’exécution prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de Robespierre, ou saint-simonien à la manière d’Enfantin, selon son tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que cela viendra, qu’il y aura entre vous et nous une étroite alliance, et que vous ne ferez rien sans nous.

« Vous savez comment s’est établi le christianisme, c’est-à-dire fort mal, même dans ce qu’on appelle son meilleur temps. Il était dans un si beau désaccord avec les mœurs, qu’en son nom, on commettait les crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son institution et à son esprit. Douze corps d’armée, commandés par les douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette lâcheté : « Rendez à César, etc. »

« Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez cependant, et que l’amour de l’égalité a été la seule chose qui n’ait pas varié en moi depuis que j’existe. Je n’ai jamais pu accepter de maître… »

Grâce à tout ce qui précède, il est permis de douter de la justesse de la dernière phrase ; mais la lettre entière nous montre que George Sand avait passé dans le camp des républicains militants, jusqu’à prêcher la nécessité d’employer la force pour réaliser leurs idées, jusqu’à proclamer Robespierre comme un des siens, jusqu’à dire nous, les nôtres, chez nous, en parlant de ces mêmes républicains qui, dans sa Lettre à Everard, étaient encore vous pour elle et auxquels elle avait reproché leur ambition, leur vanité, l’aveugle conviction qu’eux seuls possèdent la vérité et qu’ils ont découvert en quoi consiste le bonheur de l’humanité. Cette même prédication de doctrines républicaines fait le fond et le sujet des très curieuses lettres d’Aurore Dudevant à son fils, qui sont comme l’exposé de ses opinions à elle, et en même temps de son système pédagogique. C’est comme qui dirait la suggestion à l’enfant de son esprit de conduite futur, ou comme un petit catéchisme républicain ad usum delphini.

La même lettre à Guéroult nous prouve que George Sand professait en ce moment pour les saint-simoniens un respect et des sympathies qu’elle n’avait pas pour eux auparavant. Elle fit vers cette époque la connaissance de Vinçard aîné, leur chansonnier en titre, et gagna si bien les sympathies de la « famille saint-simonienne », que celle-ci lui envoya on 1836, par l’entremise de Julien Gallé[195], une foule de cadeaux d’étrennes qui encombrèrent tout le logement de George Sand au jour de l’an, à la grande joie de Solange et de Maurice qui, eux aussi, reçurent beaucoup de présents.

En voici la liste complète :


FOI NOUVELLE




FAMILLE DE PARIS




Étrennes à Mme George Sand en janvier 1836


1 Une boîte à robes. Alphonse.
2. Une paire de bottes. Lépagnez, Dufrémont.
3. Un pantalon, une veste. Victor Pommadère, Charron, Palinga.
4. Un chapeau. Menouillard, Hoffman, Rose de Corneille, Meunier, Léontine Poter, M. et Mme Dufrémont, Claude.
5. Un gilet. Delas.
6. Tasse et soucoupe. Bazin.
7. Manchettes. Marie Talon.
8. Manchettes et col. Pauline, Joséphine Battandier.
9. Magnolia. Égérie.
Une brochure. Égérie.
Chêne et Roses. Zénaïde.
Guirlande. Élisabeth.
Bouquet. Atelier d’Égérie.
10. Roses pompon. Jenny Baret.
11. Boucles d’oreilles. Denis.
12. Une claquette. Froliger, Mme Froliger, Mme Delacroix, Max.
13. Brodequins. Caroline.
14. Une bourse. Joséphine Chistel.
15. Un bouquet. Aglaé Ducatel.
16. Rose orientale. Barret Barthélémy.

17. Une boîte. Olympe Boissy.
18. Une pelote. Mme et Mlle Gallois.
19. Une boîte. Flichy.
20. Un thermomètre. Frécot.
21. Cartes. Simillon, Duchesnet.
22. Un gilet. Victoire Tell, Sophie.
23. Souliers de satin. Liévens.
24. Une cravache. Rolet, Catherine Rolet.
25. Une demi-aune. Marchand.
26. Un demi-pied. Bodin.
27. Un mètre. Vinçard, à la maison paroissiale 29, rue Mondétour.
28. Plaqué. Pouget.
29. Embrasses. Henriette.
30. Dessin de lit. Mlle Jacob.
31. Bordure acajou. Bardiau.
32. Coloris. Eugénie Lemaître.
33. Un pied. Charles.
34. Une planche gravée. Adolphe.
35. Cachou. Toussaint.
36. Taffetas d’Angleterre. Adèle Fouet.
37. Une règle. Lefort.
38. Gaine. Froliger.
39. Une lithographie. Pol Justus.
40. Bordure dorée. Mora, Adolphe, Édouard, Valois, Désiré, Bazin, Élisa, Rose Mora.
41. Un dessin. Eudes, Galle.
42. Bordure palissandre. Donnadieu.
43. Une gravure. Eudes.
44. Bordure citronnier. Lenoir.
45. Une bague. Audigier.
46. Produits pharmaceutiques pour toilette. Renard.
47. Porte-mousqueton. Roussel.
48. Un médaillon. Carolus.
49. Un cadre. Griffon.
50. Un corset. Mme Flandin.
51. Aquarelle. Georges Renhard.
52. Un pupitre. Boissy, Berger.
53. Une broche camée. Troté.
54. Une traduction. Fontana.
55 Un chant. Mlle Fanny, Vinçard, Giffard.
56 Une boîte. Ducatel, Chanchoin, Victor.
57 Une boucle. Vinçard neveu.
58 Bracelet. Virginie Daix, Charles Daix.
59 Un tablier. Mme Donnadieu.

George Sand ne pouvait pas venir alors à Paris, à cause de son procès, et en réponse à l’invitation des saint-simoniens d’assister à une de leurs réunions de gala ou même à un bal (sic !), le 11 février 1836, elle écrit de La Châtre à Guéroult, en lui exprimant tous ses regrets de ne pas pouvoir profiter de cette invitation et de ne pas voir les beaux cadeaux, mais en espérant que lorsqu’elle viendra à Paris les saint-simoniens arrangeront encore une soirée, voulant à tout prix se trouver un jour au milieu d’eux. Cela eut lieu, en effet, mais un peu plus tard. George Sand visita une réunion saint-simonienne à Ménilmontant chez le docteur Curie, et fut même accompagnée ce soir-là par Musset, comme nous l’avons déjà dit[196]. Et en réponse à l’envoi des étrennes, George Sand écrivit à la « famille saint-simonienne » la lettre bien connue, datée du 15 février 1836 et insérée dans la Correspondance (vol. I, non indiquée à la table).

C’est ainsi qu’avec l’année 1835 se termina pour George Sand la période personnelle et tout individuelle, et elle entra dans les rangs des champions conscients de la liberté et de l’égalité. Nous refusant d’accepter la prétendue division des œuvres littéraires de George Sand en trois périodes consacrées par tous les manuels de littérature, nous trouvons donc bien plus juste de ne voir dans son œuvre que deux périodes (en notant encore une fois que l’on trouve dans la seconde période les mêmes éléments, les mêmes idées et convictions que dans la première, quoique ici peut-être un peu plus irréfléchis).

Ces éléments sont pour nous : 1° la prédication de la liberté individuelle, voire de la liberté de la passion, et, en particulier, du droit de l’artiste à une liberté plus grande que celle des hommes ordinaires ; 2° la défense de la liberté de conscience en matière de religion ; 3° la prédication de la liberté sociale et de l’égalité, — de là les sympathies démocratiques de George Sand et la glorification des gens du peuple dans ses romans ; 4° l’amour de la nature et de la vie champêtre, — de là une prédilection pour la peinture de la nature et de la vie rurale. Au lieu de diviser les œuvres de George Sand en trois périodes, il serait donc plus juste, d’après les éléments que nous venons d’indiquer, de les distinguer en quatre groupes. Nous nous rangerions volontiers aussi à l’avis de l’auteur anonyme d’un article sur George Sand paru dans le n° 69 du tome III de l’Illustration (samedi, 22 juin 1844), qui voit deux périodes dans son action littéraire : une première période personnelle et inconsciente, et une seconde période sociale et consciente, les Lettres d’un voyageur faisant la liaison entre ces deux périodes.

Les années 1835 à 1837 apparaissent donc comme des années de crise dans la vie privée et littéraire de George Sand.

Remettant pour le moment l’analyse des grands romans écrits et publiés pendant ces deux années, nous nous arrêterons sur deux petites œuvres, selon nous très caractéristiques, l’une parue au printemps de 1835, l’autre en l’automne de 1836. Ces deux ouvrages sont comme des jalons qui marquent le chemin que la célèbre romancière a parcouru dans le cours de cette année. Nous parlons du Poème de Myrza et du Dieu inconnu. Le Poème de Myrza, étrange fantaisie cosmogonique, dépeint les premiers jours de la création du monde, l’apparition de l’homme et les premiers temps de l’existence de la race humaine sur la terre. L’auteur fait réciter son poème par une certaine Myrza, poétesse ayant vécu à Césarée, à l’époque de transition entre le monde païen et le monde chrétien, lorsque se développa l’éclectisme qui conciliait les croyances et les doctrines les plus opposées. Le poème se termine par un hymne exalté à l’amour que Myrza glorifie par-dessus tout ce qui est accordé aux hommes pour leur bonheur. Irrités de ses paroles, les ascètes, les faux prophètes et les Pharisiens, veulent la lapider, tandis que le peuple veut la porter en triomphe. Elle s’éloigne des uns et des autres et, montée sur son dromadaire, elle leur dit : « Laissez-moi partir, et si ces hommes vous disent quelque chose de bon, écoutez-le, et recueillez-le de quelque part qu’il vienne. Pour moi, je vous ai dit ma foi, c’est l’amour. Et voyez pourtant que je suis seule, que j’arrive seule, et que, je pars seule… » Alors Myrza répandit beaucoup de larmes, puis elle ajouta : Comprenez-vous mes pleurs, et savez-vous où je vais ? »

— Et elle s’en alla par la route qui mène au désert de la Thébaïde… »

Ce passage rappelle involontairement à notre souvenir la retraite que George Sand avait faite, au printemps de 1835, dans sa Thébaïde du Berry après deux années d’épreuves orageuses, alors qu’elle était résolue à mener dorénavant une vie ascétique, sévère et solitaire. Faisant ses adieux au passé, et croyant en avoir fini pour toujours avec l’amour, elle s’écriait alors dans une page de sa Lettre à Everard : « Mais toi, idole de ma jeunesse, amour dont je déserte le temple à jamais, adieu ! Malgré moi mes genoux plient et ma bouche tremble en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l’offrande d’une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu ! C’est assez d’offrandes, c’est assez de prosternation ! Dieu insatiable, prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte plus au nombre de ceux qui viennent t’invoquer. — Mais, il m’est impossible, hélas ! en te quittant, de te maudire, ô tourments et délices ! je ne peux même pas te jeter un reproche ; je déposerai à tes pieds une urne funéraire, emblème de mon éternel veuvage. Tes jeunes lévites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue ; ils la briseront et continueront d’aimer. Règne, amour, règne, en attendant que la vertu et la république te coupent les ailes… »

La république, à ce qu’il paraît, n’avait point coupé les ailes à l’amour, mais l’un de ses fervents avait appris à l’anachorète de Nohant à sacrifier aussi à d’autres dieux. Et le second des deux récits que nous avons nommé, le Dieu inconnu, l’une des œuvres les plus parfaites de George Sand par son style, sa concision et son fini, nous apprend qu’à l’époque de la persécution des chrétiens, et de la décadence romaine, une belle grande dame de la Rome païenne, ne trouvant plus aucune satisfaction ni dans son ancienne foi, ni dans ses plaisirs, vient un jour aux catacombes trouver Pamphile, — un saint vieillard vénéré de tous les chrétiens, — et le supplie de la sauver, de la guérir de son désespoir, de lui apprendre à croire, ne fût-ce qu’à un « Dieu inconnu ». Pamphile lui enseigne en effet à chercher sa consolation dans le contraire de ce qu’elle avait considéré jusque-là comme le bonheur : dans le renoncement aux jouissances personnelles, à l’égoïsme, à l’amour humain, mais surtout dans la charité envers le prochain, dans l’oubli de soi-même. En écoutant les discours désespérés de la belle Léa, on croit entendre Aurore Dudevant elle-même, désenchantée des hommes et de l’amour humain, cherchant avidement la lumière et la vérité, suppliant tantôt Sainte-Beuve et tantôt Michel de l’aider à trouver cette vérité, de lui donner une foi qui pût calmer son âme meurtrie, dégoûtée de toutes les joies terrestres. Le vieux Pamphile réussit à libérer l’âme de la belle Léa des chaînes de ses croyances païennes et de toute son existence passée ; il la réconcilie avec la fin irrévocable de toutes les jouissances terrestres, en lui montrant une lumière nouvelle, en lui enseignant à prier le « : Dieu inconnu ». Le farouche Everard libéra l’âme d’Aurore Dudevant des liens d’un individualisme excessif, la réconcilia avec la vie, en lui apprenant à trouver le bonheur non dans ses propres plaisirs, mais dans le service de l’humanité, dans la fusion de son individualité avec la vie, les intérêts, les joies et les malheurs de la patrie ainsi que de toute la race humaine.

Les relations amicales entre Michel de Bourges et George Sand, quoiqu’elles n’aient guère duré plus de deux ans, eurent donc une action très sérieuse et très importante sur la vie du grand poète. Cette influence ne fut pourtant pas uniquement intellectuelle, elle eut des suites sur tout l’avenir d’Aurore Dudevant, dans le sens direct et pratique du mot, car c’est Michel de Bourges qui fut son avocat lors de son procès en séparation contre son mari.


Revenons maintenant à l’historique des relations entre les époux Dudevant, dont nous avons fait le récit jusqu’à la fin de 1830, c’est-à-dire jusqu’au départ d’Aurore pour Paris.

Pendant les trois premières années après leur séparation volontaire, tout alla bien d’abord, et les deux époux, de part et d’autre, contents de leur indépendance, continuèrent à se traiter à l’amiable, en camarades bien calmes. Dudevant avait gardé pour lui les choses auxquelles, selon une lettre inédite d’Aurore[197], il tenait le plus : son domaine et ses revenus à elle, en n’envoyant à sa femme qu’une rente très modique, qui lui suffisait à peine pour vivre.

Elle ne s’en plaignait pas cependant, surtout, parce qu’elle commençait à se sentir indépendante, qu’elle avait déjà acquis une certaine notoriété et commençait à gagner sa vie. Elle allait tous les trois mois à Nohant et presque toujours, son mari soit seul, soit avec le petit Maurice, l’accompagnait ou venait à sa rencontre jusqu’à La Châtre ou à Châteauroux. En 1832, Aurore prit avec elle Solange et au mois de mai 1833, Maurice fut aussi amené à Paris et placé au collège Henri IV. Lorsqu’il venait à Paris, Casimir dînait chez sa femme, l’accompagnait au théâtre, mais ne descendait pas chez elle pour n’être gênés ni l’un ni l’autre. C’est ce qu’il lui écrit dans une de ses lettres :


5 décembre 1831.

« J’ai reçu ta lettre il y a dix jours, qui m’a fait plaisir ; vaut mieux tard que jamais, dit-on, j’y aurais répondu plus tôt, mais Mme Hippolyte a reçu une lettre de toi le lendemain de la mienne… Je pars mercredi ou jeudi au plus tard pour Paris, j’y serai samedi matin probablement, je descendrai chez Hippolyte, parce que je ne veux te gêner nullement, ni par conséquent être gêné, ce qui est bien juste.

« Les enfants se portent bien et nous aussi ; adieu, je t’embrasse de tout mon cœur.

« Casimir. »

Aurore, de son côté, écrivait à son mari et, dans ses lettres à Maurice, n’oubliait jamais d’envoyer un salut et un baiser « à son papa », tâchait toujours d’inculquer à son fils l’obéissance à son père et de ne pas laisser soupçonner au jeune garçon qu’il y avait quelque chose de brisé entre ses parents.

Elle exécutait les commissions de Casimir et lui envoyait de petits cadeaux ; Casimir, de son côté, poussait l’amabilité jusqu’à lui louer ou lui acheter, à la fin de 1832, un piano. Ce dont, dans sa lettre à Maurice du 20 décembre 1832[198], George Sand prie celui-ci de remercier son père. Mais ces rapports ne dépassaient pas ces amabilités extérieures ; Casimir ne s’inquiétait nullement de savoir comment sa femme se tirait d’affaire toute seule à Paris avec des ressources si modiques et comment elle vivait. Elle, de son côté, se regardait comme tout à fait indépendante, pouvant entièrement disposer d’elle-même, et c’est pourquoi ses relations avec Sandeau et plus tard avec Musset furent tout autres que son amour céleste pour Aurélien de Sèze. Casimir ne pouvait ignorer ce que tout le monde savait et ce qu’Aurore, de son côté, ne cachait nullement ; mais, à ce qu’il semble, cela ne l’affligeait point et n’apportait aucun changement dans le ton amical de ses lettres. Ainsi, le 17 mai 1833, il lui écrivait :

« Tout le monde me demande beaucoup de tes nouvelles, gens de la ville comme de la campagne, j’ai répondu à chacun selon son mérite et ses capacités. Adieu, porte-toi bien, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que la grosse Solange. Tout à toi.

« Dudevant. »

Et lorsqu’Aurore fut partie avec Musset pour l’Italie, Casimir lui envoya même là-bas des lettres absolument gentilles et s’éleva jusqu’au lyrisme pour lui conseiller de ne pas regarder d’un œil distrait et tranquille ce pays où son père, Maurice Dupin, s’était autrefois battu, dont les champs avaient été arrosés du sang des soldats français et où tout parlait des gloires d’autrefois[199]. Il n’y a qu’une seule chose que l’on ne trouve jamais dans ses lettres : reproches, quels qu’ils fussent, prières de rentrer au foyer conjugal, en un mot, aucun regret de la séparation. Selon toute apparence, Casimir, tout comme Aurore, était parfaitement content de ce nouvel arrangement.

Mais ces relations amicales finissaient toujours par s’altérer chaque fois qu’Aurore séjournait quelque temps à Nohant ; les premiers jours, les choses se passaient bien et paisiblement, mais bientôt reparaissaient la brutalité, les paroles outrageantes, les menaces, les cris. À cela venait encore s’ajouter le reproche adressé à Aurore de ce qu’elle « dérogeait » par son métier d’écrivain. Fréquemment, Casimir se déchaînait contre ses enfants, qui n’étaient nullement fautifs, surtout contre Solange, qu’il prit en grippe. Ces scènes pénibles se renouvelèrent de plus en plus en l’automne de 1834, quand, après son voyage en Italie, brisée moralement et physiquement malade. Aurore sentit vivement le besoin de passer avec ses enfants quelque temps dans le calme de Nohant. Les sorties brutales de Casimir commencèrent alors à prendre davantage encore un caractère sauvage. Ainsi, un jour, en présence de plusieurs personnes qui dînaient à Nohant, entre autres de Rozanne Bourgoing et de son mari (c’étaient de grands amis d’Aurore), Dudevant se fâcha d’une manière si inconvenante contre Solange, que la fillette, tout effrayée, fondit en larmes et, sans attendre que le dîner fût fini, sortit de la salle à manger, ce qui amena son père à l’accabler, elle et sa mère, de paroles absolument grossières. Une autre fois pour une bouteille qu’on avait laissée tomber, et à la suite de l’ordre donné par Aurore d’en apporter une nouvelle, Dudevant se mit de nouveau à crier contre sa femme en présence de leurs convives, et s’oublia jusqu’à défendre aux domestiques d’exécuter les ordres qu’elle donnait, car à Nohant lui seul prétendait être le maître.

Vers cette même époque Mme Dudevant s’aperçut que les affaires de Casimir étaient tout embrouillées. « M. Dudevant a mangé 80 000 francs à lui sans augmenter d’un dénier ma fortune », disait Aurore, dans une lettre à M. Accolas dont nous avons déjà cité deux fragments dans le Chapitre V. « Il est bon de faire savoir que ses acquisitions de terres n’étaient que le remploi forcé de mes rentes sur l’État qu’il a aliénées. Il m’en a fait vendre pour 48 000 et il a acheté pour 46 000. Ainsi il a bien mangé son fonds et son revenu en tant qu’il a pu le faire. Il a toujours fait de très mauvaises acquisitions et n’a jamais pu voir clair dans leurs produits. Il s’était engagé par traité amiable à me faire retirer 1 400 de la locature du Grand Moulin et il n’a pu l’affermer que 1 200… »

Casimir n’avait plus pour fortune personnelle que 1 200 francs de rente. Ayant remarqué qu’il était devenu très soucieux, Aurore se mit à le questionner, et ayant appris que c’était pour une question de dettes qu’il s’inquiétait, elle lui céda un coupon de ses rentes patrimoniales. Il en fut enchanté. Néanmoins, Aurore commença à s’inquiéter pour la fortune de ses enfants… « S’il ne prend pas un parti décisif, écrit-elle à Hippolyte dans une lettre inédite de janvier 1835, il sera forcé de me ruiner avant dix ans, car il n’a pas de tête et rien de ce qu’il fait ne réussit. Il y a trois ans il avait décrété que je devais demander l’aumône ou faire des dettes. Depuis ce temps j’ai acquis 15 à 20 000 francs de rente par mon travail et je n’ai pas contracté de dettes[200]. Tandis qu’il est arrivé, Dieu sait comment, à se trouver en face d’une dette de 20 000 francs et d’un commencement de ruine… » Hippolyte et leurs autres amis conseillèrent alors aux deux époux d’effectuer une séparation de biens. Casimir accepta avec plaisir, il s’ennuyait à Nohant, se sentait incapable de le gérer et aurait voulu s’installer à Paris en garçon. Aurore, de son côté, avait beaucoup de peine à vivre, quoiqu’elle travaillât énormément. C’est ainsi qu’en 1835, d’un commun accord, un contrat fut passé entre les époux, stipulant formellement une séparation de corps et de biens. Les enfants devaient être partagés entre les parents. Nohant fut attribué à Aurore, et l’Hôtel de Narbonne à Casimir ; Solange devait être confiée à sa mère, et Maurice, jusqu’à la fin de ses études, devait passer un mois de ses vacances auprès de sa mère et l’autre chez son père. Aurore se chargeait de payer à son mari 3 800 francs annuellement, ce qui, avec ses 1200 francs, lui constituait 5000 livres de revenu ; outre cela, elle prenait l’obligation de continuer l’ancienne rente qu’elle faisait à sa propre mère et aux vieux domestiques de Nohant. Dans la même lettre du mois de janvier 1835, elle confiait sous le sceau du secret, à son frère Hippolyte, qu’elle consentait même à payer peu à peu les dettes de son mari « tout peu mignon qu’il était », quoiqu’elle sût qu’il l’eût laissé enfermer même pour 20 francs de dettes et, qu’étant mariés sous le régime dotal, elle n’était pas responsable des dettes qu’il avait pu contracter.

Ce traité devait entrer en vigueur à partir du 11 novembre 1835. Mais à peine fut-il signé, que Dudevant regretta de voir ses revenus diminués. Aurore, et cela se comprend, aurait voulu que cet arrangement fut maintenu, toutefois selon son habitude, reculant devant la nécessité de causer un désagrément à autrui et toujours prête à se restreindre, elle déchira le contrat dont elle envoya les morceaux à Duteil pour qu’il les remît à Casimir, exigeant seulement une petite augmentation de rente pour l’éducation de Solange. Mais Casimir répondit qu’il ne voulait point annuler le traité ni reprendre sa parole, qu’il ne voulait plus vivre en commun avec Aurore, ni avoir aucune affaire avec elle, et qu’il voulait, dès que le contrat entrerait en vigueur, partir pour Paris et s’y établir. Il recopia lui-même le traité, le signa et le renvoya à sa femme. Duteil et Hippolyte, qui s’étaient entremis pour amener un accord entre les deux conjoints, croyant que les intentions du mari étaient pacifiques, qu’il voulait éviter le scandale et le bruit, persuadèrent à Aurore que Casimir ne lui causerait à l’avenir aucun désagrément. Il ne restait qu’à patienter jusqu’au 11 novembre. Aux vacances d’automne de 1835, Aurore revit sa vieille demeure, qui devait bientôt lui revenir, et, ayant remarqué que Casimir était tant soit peu triste à l’idée de devoir quitter Nohant, elle le pria, malgré le traité, d’y revenir chaque fois qu’il le désirerait. À son grand étonnement il lui fut répondu par de nouvelles brutalités, par la défense réitérée aux domestiques d’obéir à « madame », en un mot son mari donna de nouvelles preuves qu’on ne pouvait se fier à sa parole. Enfin, le 19 octobre 1835, survint à Nohant la scène la plus affreuse que l’on puisse imaginer. Cela se passa, comme en 1824, pendant qu’on prenait le café après le dîner. La crème vint à manquer, et le père ordonna à Maurice d’aller en chercher. Le petit garçon ne partit pas aussitôt et s’assit à côté de sa mère. Celle-ci lui dit : « Est-ce que tu n’as pas entendu ce que ton père t’a ordonné de faire ? » Ces paroles exaspérèrent Dudevant, on ne sait trop pourquoi ; il se mit à vociférer à propos de la mauvaise éducation que recevaient ses enfants. Ne voulant pas que Maurice fût témoin de cette querelle, Aurore ordonna à son fils d’aller dans sa chambre. Mais Dudevant encore plus irrité cria : « Sors toi-même, » et il se jeta sur sa femme avec l’intention de la battre. Les convives s’interposèrent et l’un d’eux couvrit Aurore de son corps, tandis qu’un autre saisissait Dudevant par les épaules ; mais celui-ci se dégagea, passant sous le bras de l’ami qui protégeait Aurore et saisit violemment la main de sa femme. On parvint néanmoins à l’entraîner. Alors, exaspéré et furieux, il s’écria qu’il tuerait sa femme et il se précipita dans l’antichambre pour prendre un fusil. Duteil[201], qui au commencement de cette scène, était resté impassiblement assis à table, la tête baissée, se leva en entendant Aurore lui crier : « Que regardez-vous là ? » Voyant Casimir entrer dans la chambre avec un fusil à la main, il se jeta à son tour à sa rencontre et le désarma à l’aide des autres convives[202].

Aurore alla s’enfermer dans sa chambre, ou Maurice la suivit en pleurant. Elle le consola comme elle le put, mais en son âme elle prit la résolution bien arrêtée et définitive de ne plus avoir à subir de telles violences et de ne plus donner à ses enfants le spectacle de scènes aussi révoltantes. Et comme elle ne pouvait dorénavant se fier à son mari, malgré le traité et la parole donnée, elle jugea qu’il fallait mettre fin à cette vie impossible, où elle et Dudevant ressemblaient à deux forçats rivés à la même chaîne et se haïssant l’un l’autre. Duteil essaya encore de persuader à Aurore de faire la paix avec son mari, mais elle n’y consentit pas. Elle se rendit à Châteauroux chez le vieil avocat Rollinat, père de son ami de prédilection, François Rollinat, et à Bourges, chez Michel, prit conseil de ces deux amis et résolut d’adresser au tribunal une demande en séparation.

Ne voulant pas rester seulement une heure sous le même toit que Dudevant, elle alla passer la journée du lendemain dans les bois environnants, en excursion avec ses enfants que Dudevant emmena aussitôt après à Paris pour la rentrée des classes. Aurore resta d’abord seule dans le silence et le calme de Nohant, puis elle alla demeurer chez les Duteil.

Le 30 octobre 1833, Aurore Dupin, dame Dudevant, porta une plainte contre son mari devant le tribunal de La Châtre, en demandant la séparation de corps pour injures graves, sévices et mauvais traitements. C’est par cet acte que s’ouvrit entre les deux conjoints le procès qui dura plus de deux ans et ne prit fin qu’en 1838. Le 2 novembre, les deux parties devaient comparaître devant le tribunal, mais Dudevant prévoyant qu’il lui serait défavorable de se défendre et qu’il valait mieux que tout se passât sans bruit, ne parut pas. Par décision du tribunal du 1er décembre, les faits allégués par la plaignante furent reconnus pertinents et admissibles » et il lui fut enjoint de les prouver devant le juge-commissaire. Ce jugement fut signifié au domicile de M. Dudevant le 2 janvier 1836, les pièces en furent remises à l’un des domestiques de M. Dudevant, et le même jour l’audition des témoins fut fixée au 14 janvier. À cette date on interrogea un grand nombre de témoins, entre autres : Duteil, Papot, les Bourgoing (mari et femme) le docteur Charles Delaveau, Néraud, Planet, le jardinier, les domestiques, les cochers, et M. Jules Boucoiran, venu du Midi à cette seule fin. Le procureur Daiguzon, en déclarant cette enquête excellente, dit plus tard que parmi les témoins on devait remarquer M. Boucoiran, cet « homme calme, prudent et sage et assez connu dans le pays pour répondre à tous les doutes » élevés contre l’impartialité des témoins. « Un homme si impartial, si intègre, si grave, a-t-il dit, est précisément celui de tous les témoins qui accuse le plus sévèrement M. Dudevant. » Une copie du procès-verbal fut déposée au logement de Dudevant avec assignation à comparaître à l’audience du 16 février « pour ouïr adjuger à la dame Dudevant les conclusions par elle prises ». Dudevant persista à se taire et ne donna aucun signe de vie. Le 16 février le tribunal rendit par défaut son jugement, reconnaissant prouvées par l’enquête du 14 janvier les « injures graves, sévices et mauvais traitements » rapportés par Mme Dudevant à l’appui de sa demande ; ordonna la séparation des époux et chargea un notaire de procéder au partage « de la communauté et des reprises de la femme ». Dudevant n’ayant pas non plus paru chez le notaire, qui l’avait convoqué à se présenter devant lui, l’acte de séparation fut passé en due forme, et une copie en fut remise à Dudevant. Telle fut la fin du premier acte de ce drame judiciaire.

Depuis l’instant où elle avait présenté la demande en séparation jusqu’au jour de la prononciation du verdict, Aurore était restée chez Mme Agasta Duteil, femme de Duteil. Il est d’usage en France qu’une femme qui se sépare de son mari, pour n’avoir à encourir soi-disant aucun soupçon pendant l’enquête et la procédure, fasse une retraite ou se mette sous la tutelle d’une personne honorable, indiquée ordinairement par le président du tribunal. La personne désignée par le président du tribunal de La Châtre fut Mme Duteil, et Aurore fut enchantée de s’établir chez une femme qui lui était si sympathique, de passer son temps dans le cercle des parents et des amis de Duteil et surtout de s’occuper des enfants qui étaient réunis dans cette maison quelquefois au nombre de quatorze. Occuper et amuser ces enfants faisait la joie de George Sand, qui avait toujours aimé la société des petits. Si néanmoins, elle s’ennuyait quelquefois, c’est que, par la volonté du sort et de son seigneur et maître, elle était loin de Maurice et de Solange qu’elle adorait. « Ah ! oui, c’était là mon empire et ma vocation, j’aurais du être bonne d’enfants ou maîtresse d’école », ajoute-t-elle après avoir raconté comment elle divertissait ces enfants. Le soir, quand ils étaient tous couchés, elle donnait d’abord ses soins à Agasta Duteil, alors malade, puis elle se mettait à travailler, écrivant souvent jusqu’au lever du soleil. Dans l’Histoire de ma Vie[203], dans ses lettres à Mme d’Agoult[204], dans ses lettres inédites à sa mère du 11 novembre 1835, à Guéroult de janvier 1836, et enfin dans sa lettre à Mme Saint-Agnan du 6 janvier 1836[205], George Sand nous décrit en détail son séjour à La Châtre, la maison qu’elle habitait et la manière dont elle y passait son temps. Elle nous raconte aussi qu’elle devait faire bien attention à chacun de ses pas pour éviter les potins et pour ne pas donner motif aux commères de soulever contre elle par leurs cancans l’opinion publique ni d’indisposer ses juges. Sa lettre à Guéroult est surtout remarquable à cet égard :

« Je vous inviterais volontiers, écrit-elle, chez les Duteil, si je n’étais obligée à mener une vie très régulière aux yeux des imbéciles au milieu desquels je vis. Heureusement cela m’est bien facile maintenant. Mais si l’on vous voyait arriver de Paris à La Châtre, la femme de tel juge, la cousine de tel autre, la fille de la sœur de la servante de la mère de tel autre prononceraient le haro sur ma cause, en décrétant que vous êtes un amant, la source et la cause de ma rupture conjugale. Ainsi me voilà condamnée à vivre dans cette bourgade charmante, dont je me suis amusée si souvent et d’en respecter les us et coutumes. Vous ririez si vous pouviez voir avec quelle grâce je m’en acquitte et de quel air patelin je traverse les rues hérissées de pierres et les places couvertes d’oisifs. Je m’amuse non pas d’eux, mais de moi-même, et comme j’ai une jolie chambre bien propre pour travailler, je me trouve là aussi bien qu’ailleurs… »

Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand raconte qu’après le premier verdict du tribunal qui lui rendait Nohant avec ses enfants, elle était allée habiter sa vieille maison, alors à l’état de maison déserte par suite de l’absence de son mari et de ses enfants et du congé donné aux anciens serviteurs, et qu’elle y avait passé quelques semaines, en pleine solitude, en attendant l’arrivée de Dudevant au pays pour procéder à la liquidation des biens. Sa solitude semble avoir été absolue, car, dit-elle, « je ne gardai que le vieux jardinier de ma grand’mère, établi avec sa femme dans un pavillon au fond de la cour. J’étais donc absolument seule dans cette grande maison silencieuse. La femme du jardinier n’entrait dans la maison que pour faire ma chambre et m’apporter mon dîner. Je ne recevais même pas mes amis de La Châtre[206] »… »

Toutefois par une lettre à la comtesse d’Agoult, datée du 1er novembre 1835[207] nous voyons au contraire que c’est en automne, immédiatement après la fuite de Dudevant, qu’elle a vécu d’une vie toute solitaire à Nohant. M. Rocheblave[208] attribue cette lettre à janvier 1836, sa première partie semblant être une réponse à la lettre de Mme d’Agoult du 22 novembre et précédant celle du 15 janvier. Mais si c’est exact pour la première moitié de la lettre — la dernière fut sûrement écrite en automne. Quant à la lettre de la comtesse datée du 15 janvier, elle peut parfaitement être considérée comme une réponse tardive à la lettre de George Sand, écrite bien avant janvier, et c’est même pour cette maison que tout en assurant qu’elle répond subito, et tout en répondant à l’image que George Sand avait faite d’elle-même en s’appelant porc-épic, et s’intitulant, à son tour, tortue renfermée sous ses écailles, la comtesse semble souligner, et cela dès les premières lignes, sa lenteur ; c’est avec intention aussi qu’elle parle du cadeau de Liszt pour ses étrennes — « une magnifique perle montée en forme de tortue, symbole, suivant lui de la rapidité et de la mobilité de ses pensées ». George Sand ne put passer à Nohant quelques semaines (deux ?) qu’entre le 19 octobre et le 3 novembre, car à partir du 3 novembre jusqu’au jugement du 16 février, elle resta tout le temps chez les Duteil ; elle ne put rentrer à Nohant qu’après. Mais après ce jugement, le 17, elle était encore à La Châtre, le 18, idem, le 20, elle y était également le 26, et le 28 elle était à Bourges, le 5 mars de nouveau à La Châtre, vers le 15 mars à Paris. On voit par là que, au cours de cet hiver et « après » le jugement, elle ne put faire à Nohant qu’un séjour de quelques jours[209].

Conséquemment, si nous prenons en considération : 1° la parfaite ressemblance de ce qui est raconté dans la lettre datée du 1er novembre avec ce qui, dans l’Histoire de ma Vie, est rapporté au mois de février ; 2) le contenu de cette lettre, écrite indubitablement avant le verdict et bientôt après le commencement du procès ; 3° l’absence de toute indication et l’invraisemblance du fait que George Sand eut pu s’établir à Nohant, entre le jour de l’enquête (14 janvier) et celui où elle rentra en possession de Nohant (16 février) ; 4° l’impossibilité d’insérer ces « quelques semaines » en n’importe quelle époque « après le jugement », — nous sommes en droit de conclure que le séjour dans la maison déserte doit se rapporter à l’automne, c’est-à-dire du 19 octobre au 3 novembre. Nous avons, pour appuyer notre opinion, la lettre du 1er novembre, dont nous allons citer quelques fragments en soulignant les passages sur lesquels nous voudrions attirer l’attention du lecteur. « Il faut que vous sachiez que je suis toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille. J’attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette grande maison ; il n’y a pas un domestique qui couche sous mon toit, pas même un chien… Je ne reçois personne, je mène une vie monacale. J’attends l’issue de mon procès, d’où dépend le pain de mes vieux jours… Voyez ! Il a eu l’heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu’il était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de blé qui me nourriront quand mes longues veilles m’auront jetée dans l’idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le hangar et on n’entend pas voler une mouche autour de mon cloître désert. Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m’ont suppliée de ne pas les faire demeurer dans la maison. J’ai voulu en savoir le motif. Enfin le mari baissant les yeux d’un air modeste, m’a dit : « C’est que madame a une tête si laide, que ma femme étant enceinte, pourrait être malade de peur. » Or, c’est de la tête de mort qui est sur ma table dont il voulait parler (du moins à ce qu’il m’a juré ensuite) ; car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me fâchai. Ensuite j’ai songé que cette tête si laide ferait grand effet. J’ai permis à mon jardinier de s’éloigner et de garder la pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion… »

George Sand en agissant ainsi préférait trouvait moyen de se passer des services du jardinier et de sa femme, car d’une part elle savait que la nouvelle de son repentir irait bientôt jusqu’aux deux petites villes berrichonnes où demeuraient les juges chargés de la question de lui restituer ses enfants, d’autre part cela la garantissait de la visite des curieux. Or, il est à croire que sa solitude ne fut pas toujours absolue et que son cheval ne restait pas toujours « sous le hangar ». Lorsqu’elle ne pouvait pas aller elle-même à Bourges chez son ami, celui-ci arrivait soit à Nohant, soit à Saint-Amand ou à la Châtre où elle allait à sa rencontre à cheval. Mais personne ne le soupçonnait. Bien au contraire, d’après ce qu’elle dit elle-même : « … À une lieue d’ici, quatre mille bêtes me croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire, je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison, à la morale publique, à l’amour des lois d’exception, à Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin, et à sa sainte chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis capable de faire une ode au roi et un sonnet à M. Jacqueminot[210] ».

Il est donc hors de doute que ce séjour à Nohant en compagnie du jardinier et de la tête de mort, pendant « quelques semaines » (que George Sand fit, selon l’Histoire de ma Vie après le jugement), doit être en réalité rapporté à la fin de l’automne de 1835, époque où elle « était toujours » encore « à la campagne, chez elle… ».

Dudevant était, à ce qu’il semble, tellement convaincu de son tort et se soumettait si bien d’avance au verdict qu’on pouvait prévoir, que dès le commencement de l’instruction du procès, il s’était démis de ses fonctions de maire de Nohant et s’était transplanté à Paris. De leur côté, Duteil et Hippolyte, le procès étant encore pendant, avaient fait des démarches afin d’obtenir à l’amiable une séparation, quelque verdict que prononçât le tribunal ; dans ce but, le 12 novembre c’est-à-dire le lendemain de la mise en vigueur du premier traité, il en fut conclu un second, qui, sur les points essentiels, contenait les mêmes clauses. Le premier article de ce traité commence par ces mots : « Dans la prévision du succès de la demande intentée par Mme Dudevant contre son mari… », etc. Et dans la clause finale de ce même traité, on lit : « Ces conventions seront exécutées de bonne foi par les parties qui s’y engagent sur l’honneur, nonobstant toute disposition de jugement ou arrêt qui y serait contraire. »

Casimir, installé à Paris, était satisfait de la tournure que prenaient les choses. Le 12 décembre, Hippolyte écrivait de Corbeil à sa sœur : « Tu n’as rien à craindre des conseils de ta mère auprès de Casimir, il ne la voit pas, il m’a dit à cet égard sa manière de voir : son plus grand désir est d’éviter tout scandale en obtenant la séparation si faire se peut, mais jamais les avocats, les juges n’interviendront dans ses affaires quant à sa volonté. Tu peux poursuivre et obtenir cette séparation qui te tient tant à cœur, il se tiendra en repos. Il paraît très content de sa position pourvu qu’on ne le tracasse pas. La justice apportera nécessairement une grande longanimité dans cette affaire, serait-il plus avantageux pour toi de t’en référer à elle ou de vous en tenir à vos premières conventions ? Je pencherais pour ce dernier parti. Fais là-dessus ce que les conseils jugeront à propos. Il est hors de sens de prévoir que ton mari ira te tracasser avec un revenu qui le rend tout à fait indépendant et lui donne plus d’aisance qu’il n’en aurait, jouissant de toute ta fortune. Ce qui lui pesait le plus était de tenir à la maison de Nohant, il en est tout à fait débarrassé. Je te donne ma parole d’honneur qu’il laissera faire… »

Il se trouve cependant qu’Hippolyte avait vainement donné sa parole pour Dudevant en répondant de sa bonne foi et que Duteil s’était inutilement porté garant pour son ami, Casimir ne se croyait guère obligé de remplir ce qu’il avait promis « sur l’honneur ». D’un autre côté il trouva des conseillers qui s’efforcèrent d’envenimer sa haine contre sa femme et d’empêcher la séparation des époux, quoique ces deux choses s’excluaient mutuellement. Un de ces principaux conseillers était sa belle-mère, la baronne Dudevant. À en juger par certaines allusions des lettres d’Aurore et d’Hippolyte (entre autres dans les premières lignes de la lettre du 12 décembre dont nous venons de citer un fragment), il semble que la mère d’Aurore, Sophie Dupin, savait aussi en cette affaire jeter de l’huile sur le feu. Quoi qu’il en soit, le 8 avril 1830, Casimir Dudevant présenta au tribunal une opposition aux jugements du 1er décembre et du 16 février, en s’appuyant sur les vices de la procédure, et le 14 avril renouvela cette opposition par requête signifiée d’avoué à avoué, par laquelle il protestait sur le fond contre le jugement du tribunal, attaquait de nullité l’enquête, demandait une contre-enquête ayant pour but de faire déclarer la demande de Mme Dudevant non recevable et non fondée. En conséquence, l’affaire des époux Dudevant fut de nouveau portée devant le tribunal civil de la Châtre, les 10 et 11 mai 1836. Les défenseurs étaient Vergne, du côté du mari, Michel de Bourges du côté d’Aurore.

Vergue commença son plaidoyer en renonçant à répliquer sur le fond ; le document du 14 avril (sorte de déposition de servantes congédiées) lui paraissait « d’une telle atrocité », qu’il n’osa le lire, sentant bien que par là il perdrait son client. Et malgré toutes les sommations de l’avoué de Mme Dudevant, il se borna à indiquer certaines erreurs qui avaient été commises, dans le cours de l’instruction du procès, c’est-à-dire déclara qu’il ne voulait plaider que sur les motifs formels de la nullité de la procédure.

Alors Michel de Bourges prit la parole. Répondant d’abord au plaidoyer de la partie adverse et montrant tout le danger qu’il y aurait pour la justice d’admettre M. Dudevant à faire une contre-enquête six mois après l’enquête, Michel de Bourges aborda ensuite la question du fond de l’affaire. Cette partie de son plaidoyer conquit aussitôt toute la salle. Il fit devant les juges toute la biographie d’Aurore Dudevant et exposa brièvement tout ce que nos lecteurs savent déjà. Il raconta son mariage, l’histoire du contrat de mariage et des affaires d’argent. Il dit comment les discordes surgirent dans le ménage, attira l’attention sur l’isolement intellectuel d’Aurore et sa longue patience, mit sous les yeux des juges des traits de la brutalité de Dudevant, de son ivrognerie, de ses infidélités. Il raconta comment, dès 1831, Aurore, au su et du consentement de son mari, avait mené une vie tout à fait indépendante, tandis que lui, Dudevant, jouissant de ses revenus à elle et vivant dans la maison de sa femme, ne trouvait à cela rien de répréhensible pour lui, comme aussi il ne trouvait rien à redire contre la liberté dont usait sa femme, et n’avait jamais exprimé le désir de la voir réintégrer le domicile conjugal. Michel exposa enfin les faits qui s’étaient passés en 1834 et 1835. En ce qui concernait les traités, il démontra à l’évidence que l’on ne pouvait se fier à Dudevant, ni s’attendre à voir la vie d’Aurore garantie contre de nouvelles violences ; en conséquence il demanda au tribunal de rendre un jugement conforme au verdict du 16 février, c’est-à-dire de prononcer la séparation. À la fin de son plaidoyer, Michel s’était longuement arrêté sur la requête du 14 avril. Il rendit justice à son confrère, l’avocat de Dudevant, d’avoir su s’abstenir de lire l’acte contenant de tels « faits diffamatoires » et où il se trouvait, entre toutes, une accusation « qu’on eût pu se dispenser d’emprunter au célèbre procès de 1793 et que d’un mot une mère outragée repoussa victorieusement[211] ».

« Vous voulez, » continua Michel, « faire disparaître l’enquête, vous y cherchez des nullités de forme, sachant bien que le choix des témoins, leur moralité, l’esprit de conciliation qui les a toujours animés, ne vous permettent pas au fond d’en retrancher un mot ; vous gardez le silence sur ces traités, vous voulez nier les torts que l’enquête a mis au jour. Eh bien, supposons qu’il tombe d’en haut une larme céleste qui les efface tous ; déchirons la procédure, ne conservons que l’acte du 14 avril ! Il n’est pas un juge sur la terre qui, après en avoir pris lecture, puisse condamner votre femme à vivre avec vous, car vous ne concluez pas à la séparation, vous voulez au contraire que sa demande ne soit pas fondée, — cependant vous ne pouvez pas admettre qu’elle soit forcée à rentrer chez vous sous le poids d’une pareille haine ? Est-ce que vous voulez vous donner le plaisir de faire afficher sous ses yeux, dans sa propre maison, votre requête, ce monument de vengeance, que vous avez élevé contre elle ? Si elle rentre sous le toit que vous habitez, pouvez-vous, après ce que vous avez fait, la traiter avec égard ? Non, vous ne le pouvez pas ! L’outrage que vous lui avez fait est d’ailleurs ineffaçable. Cet outrage prouve que vous ne le voulez pas. Vous ne demandez donc pas votre femme. Mais cependant vous vous opposez à la séparation ! Vous voulez donc tous les avantages, tous les bénéfices du mariage sans en supporter les charges, sans en accomplir les devoirs ?… Je touche au terme de ma carrière, carrière pénible, difficile, dont le dévouement à l’amitié et au génie n’a pu aplanir les aspérités… » Alors, après avoir rappelé que depuis 1831 les époux n’avaient plus pu vivre que séparément (« accord parfait, expressions bienveillantes et gracieuses de la part du mari lorsque sa femme réside à Paris, en voyage, au loin ») ; qu’aussitôt qu’ils étaient ensemble, Aurore était en butte à des offenses de tout genre (« reproches, expressions amères, hostilité au moindre essai de rapprochement »), Michel, ne s’adressant plus à Casimir, mais aux juges, leur remit devant les yeux que l’acte du 14 avril soulignait l’aversion de Casimir pour sa femme, aversion qui avait déjà éclaté auparavant et était maintenant devenue publiquement notoire. « Les injures contenues dans la requête du 14 avril, injures atroces, infâmes, que l’avocat de M. Dudevant n’a pu se résoudre de prononcer à l’audience, mais qui sont acquises au procès, viennent donner un caractère excessif, ineffaçable à cette aversion déjà si prononcée, si publiquement exprimée. Et elles seules, en l’absence de tout autre grief, entraînent impérieusement la nécessité de faire ce que vous avez déjà fait, de maintenir le jugement qui prononce la séparation… »

Après les conclusions du procureur, le tribunal a statué : que l’opposition du sieur Dudevant aux jugements du 1er décembre 1835 et du 16 février 1836 devait être admise et que, vu différents vices de la procédure, les deux jugements et l’enquête du 14 janvier devraient être annulés. Mais, prenant en considération que dans l’acte du 14 avril, par lequel Dudevant ne voulait pas attaquer, mais bien se défendre, étaient exposés des faits diffamatoires, attaquant l’honneur et la réputation de Mme Dudevant, et ne laissant aucun espoir de rapprochement entre les époux, le tribunal se voyait d’autant plus obligé de déclarer la séparation des époux, qu’elle était reconnue inévitable par les deux parties. Se fondant là-dessus, le tribunal prononça la séparation de corps et d’habitation de Mme Dudevant d’avec son mari, « défendant à celui-ci de la hanter et fréquenter sous telle peine qu’il appartiendra, » ordonna que les enfants issus de ce mariage resteraient à la garde de la mère qui devrait, selon ses moyens, subvenir à leur entretien et aux frais de leur éducation, et enfin renvoya les parties à se régler sur leurs droits respectifs, etc…

À l’arrivée du printemps, George Sand avait quitté les Duteil pour aller demeurer chez d’autres amis, les Bourgoing, dont la maison, plus fraîche que celle des Duteil, se trouvait tout au bout de la ville à l’emplacement des anciens remparts ; elle dominait un ravin au fond duquel coulait l’Indre ; une large plaine bordée à l’horizon de forêts s’étendait devant elle. Par la fenêtre de sa chambre Aurore pouvait descendre dans le jardinet rempli de roses et « perché en terrasse sur un précipice » et jouir de là d’une vue splendide. C’est cette maison avec son jardinet et son ravin qu’elle décrivit plus tard dans Jeanne. On peut la voir encore aujourd’hui à côté de la grise et antique tour de la prison de La Châtre.

Dans le cours du printemps et de l’été 1836, poussée par le changement qui s’était opéré en elle sous l’influence des idées de Michel, de Lamennais et de Liszt, George Sand voulut refaire Lélia dont le scepticisme et l’individualisme désespérés ne répondaient plus à sa manière actuelle de comprendre les choses. Et effectivement passant les journées en causeries et en jeux avec ses grands et petits amis, elle se remit à travailler la nuit, souvent jusqu’aux premiers rayons du soleil, refaisant et changeant Lélia. Elle y ajouta, nous le savons, tout un volume. Parfois, lorsque tout s’était calmé dans la maison et que seules les étoiles regardaient curieusement par la fenêtre de la chambrette, ornée à la villageoise, cette femme solitaire, courbée sur ses papiers, — alors elle descendait dans le jardin endormi et y passait des heures entières à méditer et à observer le mouvement des constellations. Elle savait au juste où se lèverait telle ou telle autre étoile, comment elle brillerait et changerait de couleur ; elle aimait à voir tous ces feux lactés, rouges ou diamantés s’éteindre peu à peu, vaincus par les lueurs de l’aube, et, dans le vaste et majestueux silence, à saluer le jour naissant. « Cela s’opère de mille manières différentes. Cette révolution, si uniforme en apparence, a tous les jours un caractère particulier[212] », écrit-elle à la comtesse d’Agoult, en lui décrivant ses contemplations nocturnes du firmament, ses promenades aux bords de l’Indre dont les fraîches ondes, où elle se plongeait « avec toutes ses draperies », lui donnaient des forces pour continuer son chemin malgré les chaleurs accablantes de midi[213]. On voit dans toutes ses lettres de 1836 à Liszt et à Mme d’Agoult briller ces étoiles tantôt pâles, tantôt étincelantes, et ces magnifiques levers de soleil ; on assiste à ses rêveries solitaires sur la terrasse, à ses courses à cheval à la brune ou sous les feux dardants de midi. Ces mêmes méditations enthousiastes, ces descriptions de nuits étoilées et d’aubes empourprées, nous les retrouverons dans les chapitres de la nouvelle Lélia. Nous les avons mentionnés déjà[214].

Cependant les relations de Michel avec son amie commençaient à prendre un caractère pénible et despotique. « J’ai des grands hommes plein le dos (passez-moi l’expression). Je voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne me font pas souffrir du côté humain. Qu’on les taille en marbre, qu’on les coule en bronze et qu’on n’en parle plus. Tant qu’ils vivent, ils sont méchants, persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils confondent dans le même mépris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils sont pires à leurs amis qu’à leurs ennemis. Dieu nous en garde ! Restez bonne, bête même, si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne trouve jamais les gens que j’aime assez niais à mon gré. Que de fois je lui ai reproché d’avoir trop d’esprit. Heureusement que ce trop n’est pas grand’chose et que je puis l’aimer beaucoup…[215]. »

Le grand homme faisait donc de plus en plus souvent reconnaître à George Sand son isolement moral, et elle se sentait plus que jamais, bien qu’autrement que jusque-là, une Lélia incomprise et déçue. Et quoique, contrairement à ce qu’elle avait dit en 1833, elle écrivait maintenant : « Lélia n’est pas moi. Je suis meilleure enfant que cela, mais c’est mon idéal. C’est ainsi que je conçois ma muse, si toutefois je puis me permettre d’avoir une muse…[216] », elle avouait cependant quelquefois : « Lélia est le roman où j’ai mis plus de moi que dans tout autre livre[217]. »

Il n’y a donc rien d’étonnant si les idées générales formant la base de la nouvelle Lélia viennent à être formulées sous sa plume comme suit : « Se jeter dans la mère Nature ; la prendre réellement pour mère et pour sœur ; retrancher stoïquement et religieusement de sa vie tout ce qui est vanité satisfaite ; résister opiniâtrement aux orgueilleux et aux méchants ; se faire humble et petit avec les infortunés ; pleurer avec la misère du pauvre et ne pas vouloir d’autre consolation que la chute du riche ; ne pas croire à d’autre Dieu que celui qui ordonne aux hommes la justice, l’égalité ; vénérer ce qui est bon ; juger sévèrement ce qui n’est que fort ; vivre de presque rien, donner presque tout, afin de rétablir l’égalité primitive et de faire revivre l’institution divine : voilà la religion que je proclamerai dans mon petit coin et que j’aspire à prêcher à mes douze apôtres sous le tilleul de mon jardin.

« Quant à l’amour, on en fera un livre et un cours à part. Lélia s’expliquera sous ce rapport d’une manière générale assez concise et se rangera dans les exceptions. Elle est de la famille des Esséniens, compagne des palmiers, gens solitaria dont parle Pline. Ce beau passage sera l’épigraphe de mon troisième volume, c’est celle de l’automne de ma vie. Approuvez-vous mon plan de livre ? Quant au plan de vie, vous n’êtes pas compétente, vous êtes trop heureuse et trop jeune pour aller aux rives salubres de la mer Morte (toujours Pline le Jeune), et pour entrer dans cette famille où personne ne naît, où personne ne meurt, etc. »

Puis, ayant conté ses promenades solitaires et ses efforts pour trouver le bonheur en s’identifiant avec la nature, elle ajoute : « Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur ; si quelque jour (ce que je ne vous souhaite pas et ce à quoi je ne crois pas pour vous) vous êtes seule, vous vous souviendrez de mes promenades esséniennes. Peut-être trouverez-vous qu’il vaut mieux s’amuser à cela qu’à se brûler la cervelle, comme j’ai été souvent tentée de le faire en entrant au désert. Avez-vous de la force physique ? C’est un grand point. Malgré cela j’ai des accès de spleen, n’en doutez pas ; mais je résiste et prie. Il y a manière de prier. Prier est une chose difficile, importante. C’est la fin de l’homme moral. Vous ne pouvez pas prier, vous. Je vous en défie et, si vous prétendiez que vous le pouvez, je ne vous croirais pas. Moi, j’en suis au premier degré, au plus faible, au plus imparfait, au plus misérable échelon de l’escalier de Jacob. Aussi je prie rarement et fort mal. Mais si peu et si mal que ce soit, je sens un avant-goût d’extases infinies et de ravissements semblables à ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant je n’ai que des visions d’étoiles, mais je commence à faire des rêves singuliers[218]… »

Alors que George Sand était ainsi plongée dans les méditations, le travail et la recherche de l’équilibre moral, M. Dudevant interjeta appel au jugement du tribunal de La Châtre, et les 23 et 26 juillet 1836, l’affaire fut jugée par la Cour royale à Bourges.

George Sand se rendit à Bourges vers le commencement de juillet et s’installa encore chez des amis qui s’empressèrent à lui donner l’hospitalité, les Tourangin, apparentés aux Duteil, et qui d’emblée furent de vrais amis pour Mme Dudevant. Elle y passait le temps de la manière la plus bourgeoisement calme et la plus vertueusement occupée, en aidant Mme Tourangin à soigner ses petits frères et sa jeune sœur. Pourtant ce n’est pas sans appréhension qu’elle vit arriver le jour des débats, comme le témoigne cette Prière, écrite la veille de l’audience et que l’on pouvait lire, il y a quelques années, tracée au crayon sur le panneau de la boiserie d’une alcôve d’une vaste maison de la rue Saint-Ambroise, à Bourges, occupée en 1836 par les Tourangin :

Grand Dieu ! protège ceux
Qui veulent le bien, réprime
Ceux qui veulent le mal.
Marque tes enfants au
Front, afin que les impies
Les respectent.
Détruis le règne obstiné
Des Scribes et des Pharisiens,
Ouvre un chemin au voyageur,
Qui cherche tes sanctuaires.
(Fils de l’homme c’est
En ton nom qu’ils égorgent
L’ouaille au moment
Où tu la prends sur tes épaules).
Prends soin des enfants de
La veuve. Ouvre l’oreille
Du sourd et l’œil de l’aveugle.
Ton calice n’est plus amer
Depuis que tes lèvres y
Ont trempé. Dans nos
Nuits d’agonie nous
Cherchons la trace de tes pas au
Jardin des Olives,
Et nous espérons, parce que
Tu as ennobli nos souffrances,
Parce que tu as fait de
Dieu un refuge contre les hommes.

George.

24 juillet 1836[219].

Il est curieux de noter qu’à ce moment, où se jouait le finale de son drame conjugal, George Sand se souvint d’une amie qui avait été la spectatrice émue des tristes péripéties de ses premiers actes, la sage et vaillante conseillère de la Brède, Zoé Leroy, et elle lui écrivit, après un long silence, une lettre où elle l’invitait à venir la rejoindre à Bourges et lui racontait sa vie pendant ces dernières années. À ce qu’il paraît, Zoé Leroy ne put donner suite à cette invitation et ne vint pas à Bourges. Mais tous les autres amis de Mme Dudevant se réunirent autour d’elle ce jour-là ; les Fleury, Rollinat, Néraud, Planet, Papet, Duteil, tous vinrent à Bourges. D’autres encore accoururent de tous les points de la France. Entre autres Émile Regnault, son « frère » d’autrefois[220]. Il lui fit amende honorable « d’avoir épousé contre elle une mauvaise querelle », c’est-à-dire d’avoir pris parti contre elle, lors de sa rupture avec Sandeau. Le public fut donc très nombreux dans la salle le jour des débats. Le défenseur d’Aurore fut encore Michel. Thiot-Varennes plaida pour Dudevant. George Sand entra dans la salle du tribunal au bras de Michel ; elle portait une robe blanche, une capote de même couleur, une collerette tombante en dentelles et un châle à fleurs[221], — raconte le chroniqueur du Droit. Le lendemain, le même journal nous apprend en outre que sa voilette était à demi baissée. Thiot-Varennes en prenant la parole dit que toute la faute retombait sur Aurore, que les époux avaient vécu d’accord aussi longtemps qu’elle n’avait pas changé et n’avait pas cherché le bonheur ailleurs, etc. Il prétendit qu’ensuite, « entraînée par des penchants qu’elle ne voulut pas dominer, elle conçut une passion et y céda » ; que Dudevant avait appris que sa femme « adorée » l’avait trahi ; que dans sa générosité il avait tout pardonné ; qu’Aurore elle-même reconnaissait cette générosité dans une de ses lettres… Alors Thiot-Varennes lut un fragment de la lettre d’Aurore Dudevant du 8 novembre 1825 (dont nous avons parlé à propos d’Aurélien de Sèze), mais en ayant soin de ne lire que les passages où Aurore avouait qu’elle aimait ailleurs, puis les lignes où elle faisait appel à la bonté, à la générosité et à l’aide de son mari, etc… Il expliquait ensuite les causes de la froideur de Casimir par la divergence de leurs natures et de leurs caractères. Alors il passa à la rupture survenue en 1828, au départ pour Paris en 1831, à la pension de trois cents francs par mois qu’Aurore recevait de son mari, quoiqu’elle gagnât déjà beaucoup elle-même par son travail. Thiot-Varennes remarqua ensuite que quoique le traité du mois de février ne dût entrer en vigueur qu’à partir du 11 novembre, une plainte était déjà présentée le 30 octobre ; que le 12 novembre une nouvelle entente avait eu lieu ; que Dudevant pouvait alléguer pour sa défense tout ce qu’il voulait, même des faits qui seraient au désavantage d’Aurore ; que c’était dans l’intérêt de ses enfants qu’il avait voulu les garder et conserver la fortune ; et, comme preuve de l’immoralité de George Sand, Varennes lut un fragment d’un de ses romans, paru dans la Revue des Deux-Mondes ; enfin, il conclut à ce que le tribunal déboutât George Sand de sa plainte et à ce que le verdict du tribunal de première instance fut annulé.

Michel commença son plaidoyer en exprimant le regret que l’auteur d’Indiana, de Valentine et d’André ne se défendît pas elle-même. Après quoi, ayant reçu des mains de son adversaire la lettre d’Aurore Dudevant à son mari, dont Thiot-Varennes venait de se servir, il lui lut en entier les vingt pages. George Sand y raconte, comme nos lecteurs le savent déjà, le dénouement de son roman de Cauterets terminé d’une manière si touchante au pied des Pyrénées, devant la vaste grotte de Lourdes. Le sténographe de la séance nous dit que ce fragment « écrit à vingt ans avec une magie de style, un coloris brillant, digne des plus belles pages que l’auteur de Jacques a écrites depuis », fit une impression inénarrable, indescriptible.

Michel revint de son côté à la vie conjugale des Dudevant, mais, loin de porter aux nues la générosité de Casimir, il exprima le regret que Dudevant n’eût pas « le talent de la divination » lorsqu’il traitait sa femme d’idiote, de stupide, etc. Il fit également un retour sur les événements de 1828 à 1831, mais ce ne fut pas pour y trouver les beaux sentiments du mari, comme Varennes, mais pour en tirer la conclusion que Casimir aimait Nohant et l’argent bien plus que sa femme, et qu’on n’avait pas à rappeler ici la rente que Casimir lui payait assez mal, mais bien le fait qu’après la plainte portée contre lui le 30 octobre 1835, il consentit à l’arrangement du 12 novembre, en soutirant adroitement la promesse d’une rente de cinq mille francs. Son appel du 14 avril est « un véritable mouvement de démence judiciaire ». C’est Casimir qui est le seul coupable, Aurore seule a le droit de demander la séparation, car les trois motifs exigés par la loi : « excès, sévices et injures » sont bien constatés. S’adressant ensuite à Casimir, Michel continue : « N’est-ce pas vous qui l’avez forcée à désirer la séparation volontaire ? N’est-ce pas vous qui l’avez forcée à quitter le domicile conjugal en l’abreuvant de dégoûts ? Vous n’êtes pas seulement l’auteur des causes de cette absence, vous en êtes l’instigateur et le complice. N’avez-vous pas livré votre femme, jeune et sans expérience, à elle-même ? Ne l’avez-vous pas abandonnée ? Vous ne pouvez plus dire aux magistrats : « Remettez dans mes mains les rênes du coursier », quand vous-même les avez lâchées. Pour gouverner une femme il faut une certaine puissance d’intelligence, et qui êtes-vous, que prétendez-vous être, à côté de celle que vous avez méconnue ? Quand une femme est près de succomber, il faut être capable de la relever ; quand elle est faible, il faut la soutenir, être capable de lui donner un bon exemple ; et quel exemple pouvez-vous lui donner ? Pouvez-vous réclamer une femme que vous avez délaissée pendant huit ans ? Était-elle coupable, celle qui épanchait sa belle âme tout entière dans cette lettre que vous-même venez de livrer à la publicité des débats ? Ils étaient donc bien faibles ses torts, puisque vous êtes réduit à les chercher dans cette lettre qui la justifie ! »… (Michel relit encore un fragment de la lettre que le public écoute avec un murmure approbateur.) « Depuis, vous avez reçu votre femme, vous lui avez écrit, vous avez vécu intimement avec l’ami honnête et pur qui sut la respecter, vous lui avez serré la main. Pourquoi avez-vous délaissé une épouse qui ne méritait aucun reproche ? pourquoi l’avez-vous forcée à s’éloigner de vous ? »

Michel évoqua ensuite l’affaire de Mirabeau, qui aimait tant sa femme qu’ayant intenté un procès contre elle, il s’était réconcilié avec elle au tribunal se désistant de sa plainte. Puis, après avoir encore une fois désapprouvé l’indigne répétition qu’on faisait de l’accusation portée contre Marie-Antoinette, Michel réfuta victorieusement l’accusation d’immoralité basée sur les citations d’un roman. « Eh quoi ! parce que la plume de l’écrivain et du moraliste, parce que ses principes trouveront des esprits rebelles, des contradicteurs, elle sera une femme sans entrailles ? et pensez-vous, qu’aux yeux du philosophe, je serai un être dénaturé ? »… Le renouvellement se produit dans le vieux monde et tout se renouvelle ; de nouvelles idées hardies pénètrent dans les travaux du législateur, dans les œuvres du moraliste et de l’artiste.

« Parce qu’une femme cède aux caprices de sa lyre, aux aspirations d’un esprit créateur, vous la croiriez incapable d’élever ses enfants ? Non, messieurs, elle n’est pas indigne de leur tendresse et de leur prodiguer ses soins. Ces enfants marcheront sous la surveillance de leur mère dans le sentier de l’honneur et du devoir ; c’est moi qui vous en réponds. Et avec le système qu’on nous oppose, on refuserait les qualités d’un père tendre à ce Diderot, l’une des gloires du siècle passé, à Diderot, l’auteur de quelques pages licencieuses et de gravelures, à tant d’hommes de génie qui cependant donnèrent l’exemple de toutes les vertus domestiques ? »…

Comme conclusion de sa plaidoirie, Michel de Bourges lut quelques lettres de Maurice à sa mère et les réponses de celle-ci.

Après une interruption de la séance, Thiot-Varennes reprenant la parole insista sur l’immoralité et la légèreté de Mme Dudevant, tout en renonçant à trouver dans la lettre de 1825 une accusation directe de trahison envers son mari, mais en relevant surtout la générosité de Casimir et sa ligne de conduite digne de tout éloge. Michel le réfuta de nouveau brillamment.

Le procureur Corbin dit que jusqu’en avril, les torts peuvent en partie être rejetés sur Mme Dudevant. Il ne peut approuver la lettre qu’elle a écrite à son mari en 1825 ; si elle n’a pas trahi son mari, elle peut du moins s’accuser d’adultère moral. Son mari ne l’a point délaissée, elle a joui d’une pleine indépendance. La société peut reprocher au mari de ne pas s’être servi de ses droits et de n’avoir pas conseillé sa femme. Mais les « imputations infâmes et impies » du mari autorisent Mme Dudevant à demander la séparation. Le mari, pour se défendre, n’avait pas besoin de recourir à accuser sa femme. En conséquence, le procureur rejette la contre-enquête exigée par le mari pour les faits produits par lui contre sa femme et demande la séparation des conjoints. Mais il faut que Maurice reste sous la garde du père et Solange sous celle de sa mère.

La cour s’éloigna, et au bout de trois quarts d’heure d’attente, déclara que les voix des juges étant également partagées, une nouvelle plaidoirie des parties était fixée à lundi en huit. George Sand, dans l’Histoire de ma Vie et dans ses lettres, dit que presque tout le public assistant au procès de Bourges était d’abord contre elle, mais qu’à la fin du procès tout le monde — « le monde de Bourges qui est tout ce qu’il y a de plus cagot » — avait pris partie pour elle ; Michel avait gagné tous les cœurs, avait fait pleurer tout le monde : « Vous n’avez pas l’idée du succès moral que j’ai eu dans cette affaire », écrit-elle à Boucoiran le 1er août[222]. Aussi, lorsqu’il fut annoncé que les voix des juges s’étaient partagées, « des huées et des sifflets[223] » éclatèrent dans la salle.

Dudevant, qui avait dû se laisser dire par la bouche du procureur des vérités assez dures retira son appel, pour ne pas avoir à en entendre peut-être de plus amères encore, et le 29 juillet 1836, les époux signèrent un nouveau traité, reproduisant celui qui avait été conclu, en n’y ajoutant qu’un seul article : Casimir payerait l’éducation de Maurice jusqu’à l’âge de vingt ans, et plus tard annuellement cent louis d’or pour son entretien. La femme payerait au mari cinq mille francs par an, ainsi que la rente due à sa propre mère et aux domestiques.

Là ne devaient pas finir les procès d’Aurore Dudevant avec son mari. Comme Maurice avait été confié à la garde de son père qui voulait l’élever militairement, mais qui, en réalité, s’occupait fort peu de son fils, et que la mère, voyant le dépérissement de l’enfant et son aversion pour la vie claustrée du collège, voulait le retirer de là, il surgit de nouveau des démêlés entre les époux divorcés. À cette époque, Maurice était malade, souffrait d’hallucinations, de palpitations de cœur ; le père n’y attachait aucune importance, ne croyait pas aux médecins, tandis que la mère y croyait trop, voulait y croire à tout prix et dorlotait son enfant. Mais il advint un jour, que le jeune garçon tomba si sérieusement malade chez son père, que Dudevant, effrayé, l’emmena immédiatement chez sa mère et le remit entièrement à ses soins. Il en fut pourtant tellement irrité que lorsque Aurore partit en 1837 afin d’aller soigner sa mère mourante, il enleva, pour se venger, Solange de Nohant, ce qui ne se fit pas sans de nouvelles brutalités et violences, et l’emmena à Guillery. Aurore s’empressa naturellement d’aller reprendre sa fille, mais ce qui la désespérait, c’est qu’elle ne pouvait jamais être sûre d’être à l’abri de semblables violences ; elle porta immédiatement plainte au tribunal.

Outre cela, Dudevant ayant hérité après la mort de sa belle-mère et se trouvant par là en possession d’une fortune considérable, George Sand, qui était seule chargée de l’éducation des enfants, trouvait juste de n’avoir plus à céder la moitié de ses revenus à son mari. Elle refusait donc non seulement de payer les frais d’entretien de Maurice, mais aussi la rente qu’elle faisait jusqu’alors à Dudevant, elle demandait aussi qu’on lui rendît l’hôtel de Narbonne qui avait été donné à Dudevant par le traité de 1836[224]. Cette fois, c’est Chaix d’Est-Ange qui fut son avocat. Paillet fut celui de Casimir. Le tribunal rejeta d’abord la demande de George Sand, car on ne pouvait i)as encore exactement savoir à quoi s’élevait l’héritage de Dudevant et si sa fortune s’était améliorée. L’affaire n’en vint pourtant pas à un procès définitif, et voilà ce qu’Aurore en écrivait à sa sœur, Caroline Cazamajou, le 15 mai 1838 : « Mon procès à la veille du jugement s’est terminé par une transaction entre M. Dudevant et moi. Je lui cède mes inscriptions de rentes sur l’État, montant à 40.000 francs, et il me rend l’hôtel de Narbonne. En même temps, il renonce à Maurice et à Solange et s’engage à ne plus me persécuter. Seulement, admire son amour paternel et son désintéressement : il demande à les voir tous les ans pendant quelques jours et à ce que je supporte la moitié des frais de leur déplacement pour aller le trouver. Tendre et généreux père ! Dans notre liquidation il n’a pas rougi de faire inscrire, par son avoué, au nombre de ses réclamations 15 pots de confiture et un poêle en fer de la valeur de 1 franc 50 centimes ![225] »…

Il semblerait difficile de pousser plus loin l’avidité, mais Dudevant ne s’en tint pas là, et trois ans après, en février 1841, il exigeait de nouveau quelque chose de sa femme. Elle écrit à ce propos à Hippolyte[226] : « Je ne comprends rien à la demande de 125 francs, de M. Dudevant. Apporte-moi une rédaction claire de sa prétention, afin que je consulte, et si cela est dû je le paierai. Mais cela ne finira donc jamais ? Faut-il être cuistre pour faire de pareilles réclamations ! Est-ce que Martin (avoué à La Châtre), qui ne l’est pas, ne devrait pas mettre cette bêtise aux oubliettes ? Je ne comprends pas pourquoi je dois payer cela. Mais enfin, avec lui, j’ai appris à ne m’étonner de rien… »

Dans sa lettre à Hippolyte, imprimée dans le second volume de sa Correspondance (p. 162) et servant de suite à la lettre que nous venons de citer, George Sand donne un autre exemple non moins incroyable de l’avarice outrée de Dudevant.

On voit par les lettres de George Sand que lorsque Maurice était devenu grand, il allait tous les ans passer quelque temps chez son père à Guillery, et qu’en 1846 les époux avaient déjà tellement oublié leurs anciens griefs, qu’ils vinrent à s’inviter l’un l’autre par la bouche de leur fils. Mais quand, à l’occasion du mariage de Solange, Dudevant vint lui-même à Nohant, George Sand, à propos de l’arrivée à Nohant du « baron et de sa suite », écrivit ce qui suit : « Jamais mariage ne fut moins gai, en apparence du moins, grâce à la présence de cet aimable personnage, dont les rancunes et les aversions sont aussi vives que le premier jour. Heureusement, il est parti à quatre heures du matin, le lendemain du mariage[227]. »

Plus tard cependant, lorsque le petit garçon de M. et Mme Maurice Sand mourut à Guillery, George Sand alla elle-même chez son mari et dit qu’il montra à cette occasion toute la compassion dont il était capable. Ils ne se revirent plus après ce triste événement. Dudevant mourut en 1871. Mais, dans les dernières années de sa vie, il avait intenté encore un procès à ses enfants à propos de questions d’argent (Voir la lettre de George Sand datée du 28 mars 1871. Correspondance VI). Le chroniqueur qui a essayé de conter la douloureuse histoire de George Sand et de Dudevant, sans s’éloigner un instant de la vérité historique ne veut pas prononcer son verdict. Les faits condamnent Casimir Dudevant, cela suffit. « On ne frappe pas celui qui est à terre », dit le proverbe russe.


CHAPITRE XII


Voyage en Suisse. — « Le Contrebandier ». — Vie à « l’Hôtel de France ». — Nohant en 1837. — « Journal de Piffoël. » — Quelques lettres inédites de Liszt. — Influence mutuelle de Liszt et de George Sand l’un sur l’autre. — « Les Sept Cordes de la Lyre. »


Le procès à peine terminé, George Sand revint à Nohant et y passa un mois avec ses enfants. À la fin d’août, elle put enfin partir pour la Suisse, où elle était attendue depuis plus d’un an par Liszt et Mme d’Agoult. Dans sa Lettre à Herbert (Charles Didier), — la dixième des Lettres d’un voyageur, — elle raconte comment elle a traversé Autun, Châlons, Lyon, Nantua, et décrit la surprise de ses amis de Genève en la voyant tomber au milieu d’eux avec sa blouse bleue et ses bottes crottées.

— Messieurs, où descendez-vous ?

C’est le postillon qui parle. — Réponse :

— Chez M. Liszt.

— Où loge-t-il, ce monsieur-là ?

J’allais précisément vous adresser la même question.

— Qu’est-ce qu’il fait ? Quel est son état ?

— Artiste.

— Vétérinaire ?

— Est-ce que tu es malade, animal ?

— C’est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire chez lui.

On nous fait gravir une rue à pic, et l’hôtesse de la maison indiquée nous déclare que Liszt est en Angleterre.

— Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Liszt est un musicien du théâtre ; il faut aller le demander au régisseur.

— Pourquoi non ? dit le légitimiste[228]. Et il va trouver le régisseur. Celui-ci déclare que Liszt est à Paris. — Sans doute, lui fais-je avec colère, il est allé s’engager comme flageolet dans l’orchestre Musard, n’est-ce pas ?

— Pourquoi non ? — dit le régisseur.

— Voici la porte du Casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles qui prennent des leçons de musique, connaissent M. Liszt.

— J’ai envie d’aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier sous le bras, dit mon compagnon.

— Et pourquoi non ? d’autant plus qu’elle est jolie.

Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l’adresse de Liszt dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Liszt est en Italie.

— Qu’il soit au diable ! Je vais dormir dans la première auberge venue ; qu’il me cherche à son tour.

À l’auberge on m’apporte bientôt une lettre de sa sœur[229].

« Nous t’avons attendu, tu n’es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous ! nous sommes partis.

« Arabella. »

P.-S. — « Vois le major, et viens avec lui nous trouver. »

— Qu’est-ce que le major ?

— Que vous importe ? dit mon ami le légitimiste.

— Au fait ! Garçon, allez chercher le major.

Le major arrive[230]. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d’un douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis.

— Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d’Arabella.

— Ah ! ah ! je cours chercher un passeport.

— Cet homme est-il fou ?

— Non pas ; demain nous partons pour le Mont-Blanc.

Nous voici à Chamounix ; la pluie tombe, et la nuit, s’épaissit. Je descends au hasard à l’Union… et cette fois je me garde bien de demander l’artiste européen par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j’ai l’honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage : Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d’écorce défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant habituellement le Dies iræ d’un air agréable.

— Certainement, Monsieur, répond l’aubergiste, ils viennent d’arriver ; la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez l’escalier, ils sont au n° 13.

— Ce n’est pas cela, pensais-je, mais n’importe. Je me précipite dans le n° 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui me tombera sous la main. J’étais crotté de manière à ce que ce fût là une charmante plaisanterie de commis voyageur.

Le premier objet qui s’embarrasse dans mes jambes, c’est ce que l’aubergiste appelle la Jeune fille. C’est Puzzi[231] à califourchon sur le sac de nuit, et si changé, et grandi, la tête chargée de si longs cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi ! je m’y perds ; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon chapeau en lui disant : Beau page, enseigne-moi où est Lara ?

Du fond d’une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d’Arabella ; tandis que je m’élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un cri de surprise ; nous formons un groupe inextricable d’embrassements, tandis que la fille d’auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu’Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le n° 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n’est pas possible de reconnaître les hommes d’avec les femmes, les valets d’avec les maîtres. — Histrions ! dit gravement le chef de cuisine d’un air de mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors, rabattent leurs voiles sur leurs visages pudibonds, et leurs majestueux époux se concertent pour nous demander pendant le souper une petite représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte raisonnable… »

Voilà bien un récit de voyage qui ne manque ni de gaîté ni de verve ! Le voyage commençait vraiment sous des auspices heureux, et tant qu’il dura ce fut un temps d’allégresse et de joie. Il n’en pouvait être autrement dans une société si bien assortie : George Sand et Liszt, deux vrais artistes, avides d’impressions, brillants et brûlants d’un feu intérieur ; la comtesse d’Agoult, jeune femme amoureuse et nullement ordinaire ; Puzzi, Maurice et Solange, trois enfants gais et dispos ; le spirituel major Pictet ; l’aimable légitimiste, la berrichonne Ursule, nature naïve et spontanée, tantôt s’extasiant sur toutes choses, tantôt pleurant d’effroi au nom de Martigny qu’elle confondait avec la « Martinique », ce qui lui faisait craindre une traversée pour revenir dans le Berry.

La joie de vivre régnait au milieu de ces jeunes gens ; on se divertissait comme des écoliers en vacance, c’étaient des plaisanteries, des drôleries, des espiégleries sans fin. Les hôtes et les servantes des hôtels, ainsi que les indigènes, avaient vraiment grand’peine à préciser qui ils hébergeaient, car voici par exemple ce que Liszt écrivit sur le « livre des voyageurs » à Chamounix :

Musicien-philosophe
 : au Parnasse.
venant : du Doute.
allant : à la Vérité.

À son tour, George Sand se qualifiant avec ses enfants, de « famille Piffoëls » (surnom qui lui resta depuis ce jour à cause du long nez de Maurice et de celui de George Sand elle-même), inscrivit ce qui suit :

Noms des Voyageurs : Famille Piffoëls.
Domicile : La nature.
D’où ils viennent : de Dieu.
Où ils vont : au Ciel.
Lieu de naissance : Europe.
Qualités : Flâneurs.
Date de leurs titres : Toujours.
Délivrés par qui : Par l’opinion publique.

Liszt, George Sand et Pictet consacrèrent tous des pages vives et brillantes à leur voyage à Chamounix, au Grand Glacier et au Montanvert, à leur visite à la cathédrale de Fribourg et à leur séjour à Genève. Ils nous initient également aux causeries, pleines d’intérêt, soit philosophiques, soit artistiques, qu’ils ont eues dans le cours du voyage. Sous ce rapport, le petit livre de Pictet qui nous donne à la fois un portrait de George Sand, comme femme et écrivain (il la place entre Rousseau et Byron), et la description du voyage à Chamounix et à Fribourg, est particulièrement intéressant. Dans cette Course à Chamounix, ayant pour sous-titre Conte fantastique, l’auteur expose toutes ses causeries et ses réflexions à lui, major, dans une forme vraiment fantastique, parfois trop allégorique, parfois en ayant l’air de nous raconter ses rêves et ses visions, ce qui à la fin, devient fatigant pour le lecteur. Cependant, malgré tous ces défauts, le livre du major ne manque pas de coloris et de brillant lorsqu’il nous expose les conversations des jeunes gens, et qu’il analyse le caractère de chacun des quatre principaux personnages (Liszt, George Sand, la comtesse d’Agoult, Pictet). C’est surtout de George Sand qu’il parle le plus en détail. Après une appréciation pleine d’esprit des banalités débitées sur son compte et des opinions courantes sur elle, Pictet note les « facettes multiples » de cette nature : elle est « gamin », elle est poète, elle est femme révoltée et romancière distinguée, poète de l’amour et auteur de livres épouvantant les hypocrites, elle est même un carbonaro. La clef de sa nature énigmatique est à chercher dans son génie. Son inconstance, sa mobilité, ses brusques transitions, ses contradictions, ses singularités, ses défauts et qualités, ce qu’il y a d’élevé et de bas dans son caractère, tout cela provient de ce qu’elle n’est pas une créature ordinaire, mais un génie. C’est pour cette raison que George Sand lui apparaît avant tout comme une force poétique, créatrice ; Liszt, comme une personnification de la musique, tandis que le major lui-même et la comtesse d’Agoult sont les représentants de la pensée, de l’analyse.

Dans une vision de rêve ils apparaissent d’abord tous, comme les incarnations des trois mystiques éléments sanscrits : George Sand sous l’aspect de Kamôroupi, « celle qui change à son gré », Liszt sous celui de Madhousvâra « le mélodique », Pictet lui-même ou Arabella, sous celui de Manas, « la pensée ». On y trouve, expliqué de la manière la plus pittoresque, ce que chacun d’eux voit et fait, quel rôle il joue dans l’univers. Le major philosophe est encore préoccupé de savoir quels sont les hommes les plus utiles à l’humanité : ceux qui embrassent tout ou les spécialistes ? Longtemps il est impuissant à résoudre ce problème ; enfin, après de longues réflexions, il arrive à la conclusion que ces deux éléments se marient dans le génie, qu’il compare à une source qui jaillit avec force des entrailles de la terre, mais se répand ensuite sur une large surface. Cela explique l’admiration du major devant le génie de George Sand. Tout le « conte » n’est au fond qu’une glorification allégorique de son pouvoir sur la nature, de son esprit universel, de l’équilibre harmonieux de son âme, de ses élans perpétuels vers les mondes super-astrals, de sa soif insatiable de savoir, de son désir de pénétrer le mystère de toute la création, et de surprendre celui qui doit mettre en harmonie la vie humaine et la nature (cette harmonie a toujours été pour George Sand le sublime idéal du bonheur terrestre). C’est pour cela que tout en lisant, avec Liszt et son amie, les œuvres du philosophe à la mode, Barchou de Penhoën, et en se laissant entraîner par la philosophie de Hegel, elle trouve ensuite encore plus d’intérêt aux questions et aux problèmes sociaux. Il est à supposer que Liszt, Arabella et le major d’une part, George Sand de l’autre, ont eu entre eux de vives disputes politico-sociales, car un des chapitres représente, — sous la forme de l’apparition fantastique et comique d’une boîte à marionnettes, — l’arrivée de la « liberté et de l’égalité démocratique générales », le règne de la classe moyenne, des intérêts et des idées mesquines, où il n’y aura plus ni génie, ni art, ni vraie science. « George cependant est quelque peu surpris du résultat final et logique de son œuvre et, après avoir attendu vainement les merveilleux effets de l’égalité sur le développement intellectuel et moral de l’homme, il finit par trouver le genre humain… ennuyeux… »

Conformément à ces récits fantastiques et allégoriques, les illustrations du livre ne sont pas moins curieuses. Nous voyons déjà sur la couverture, George Sand, un cigare à la bouche ; puis vient une caricature : le major couché dans son lit, est oppressé par un cauchemar sous forme de livres que George Sand, à cheval sur un chat, prend sur les rayons d’une bibliothèque, où ils sont bien rangés — symbole des idées bien rangées du major — et qu’elle jette sur lui. Le troisième dessin, fac-similé d’une caricature que George Sand avait faite elle-même, à propos des occupations philosophiques du major, de Liszt et de la comtesse, porte en tête l’inscription : « L’absolu est identique à lui-même » ; et au bas de la page nous voyons le portrait de Liszt aux cheveux ébouriffés, qui, selon son habitude de chercher explication à tout, demande : « Qu’est-ce que cela veut dire » ? À droite, le major dit : « C’est un peu vague » ; au milieu, Arabella, dont on ne voit que la coiffure émergeant des coussins du divan, s’écrie : « Je m’y perds depuis longtemps. » Enfin le quatrième dessin représente George Sand et le major assis à cheval sur la même chaise.

Mais en dehors des conversations métaphysiques (résumées dans le chapitre X intitulé : Le carnet du major et pensées détachées[232]) et des analyses critiques sur George Sand, en dehors de la représentation sous forme fantasque de l’influence vivifiante de George Sand et de sa poésie sur la nature diamétralement opposée du major-métaphysicien, nous rencontrons, dans le livre de Pictet, des détails exacts et très réels, sur le voyage et les voyageurs eux-mêmes. Pictet fait entre autres le portrait des deux femmes, chacune extraordinaire à sa manière, toutes deux éminentes et sublimes : Arabella, la comtesse d’Agoult, grande, blonde, élégante, gracieuse, bien coiffée de longues boucles à l’anglaise, un flacon à la main, sérieuse, retenue ; George Sand, gamin pétillant d’un feu intérieur à peine maîtrisé, artiste aux allures simples et libres, peu soucieuse de son costume ; elle est vêtue d’une blouse d’homme, un cigare à la bouche, ses épais cheveux noirs, séparés par une simple raie lui tombent sur ses épaules. Sous la blouse, George Sand portait « un gilet rouge garni de boutons d’or en filigrane, au cou une cravate noire, la tête couverte d’un grand chapeau de paille ». Liszt également en blouse, portait un béret à la Raphaël. La fluette Arabella, coiffée d’une « capote anglaise », abaissait sur sa figure un voile vert.

Pictet décrit aussi l’étonnement des indigènes à la vue de cette « troupe errante de bohémiens » et dépeint en vives couleurs l’excursion à Fribourg, la visite à la cathédrale, le jeu de Liszt sur le célèbre orgue de l’église et les impressions si différentes que sa musique produisit sur les auditeurs. Déjà au commencement du livre, en parlant de Madhousvâra, le major racontait que celui-ci jouait sur « un instrument musical de nature et de formes inconnues » (il est à présumer que les sanscrits ne connaissaient pas le piano), « dont il tirait des sons admirables. On ne savait à vrai dire si c’étaient des sons ou des paroles, car l’oreille charmée croyait entendre tantôt de ravissantes mélodies et tantôt des récits pleins d’intérêt et de poésie… »

À Fribourg ce n’est plus le mystérieux Madhousvâra, mais Liszt en chair et en os qui joue sur un orgue réel. L’impression de son jeu n’en est pas moins si fantastiquement ensorcelante qu’il est difficile à ceux qui l’écoutent de dire s’il joue ou s’il sait par des sons raconter ses rêves et exprimer ses pensées.

Si nous nous sommes arrêté si longtemps sur l’opuscule de Pictet, c’est que ce petit livre ne se rencontre plus chez les libraires et qu’il est en général si peu connu que, lorsque nous l’avons demandé en 1894 à la salle de travail de la Bibliothèque Nationale de Paris, on nous a apporté un exemplaire non encore coupé et sans reliure, tel qu’il avait été reçu à la Bibliothèque en 1838. Quant à la relation de ce voyage que George Sand a faite dans ses Lettre d’un Voyageur, les détails en sont trop connus pour que nous les transcrivions, mais nous ne pouvons nous priver du plaisir de donner ici la page de la dixième Lettre, où George Sand parle à son tour de l’improvisation de Liszt sur l’orgue de Fribourg.

« Nous entrâmes dans l’église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel orgue qui ait été fait jusqu’ici. Arabella, habituée aux sublimes réalisations, âme immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les hommes, s’assit fièrement sur le bord de la balustrade, et, promenant sur la nef inférieure son regard mélancoliquement contemplateur, attendit, et attendit en vain, ces voix célestes qui vibrent dans son sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains mortelles ne peut faire résonner à son oreille. Ses grands cheveux blonds, déroulés par la pluie, tombaient sur sa main blanche ; et son œil, où l’azur des cieux réfléchit sa plus belle nuance, interrogeait la puissance de la créature dans chaque son émané du vaste instrument. « Ce n’est pas ce que j’attendais », me dit-elle d’un air simple et sans songer à l’ambition de sa parole… »

Et pendant ce temps-là le jeune organiste robuste, en voulant faire valoir toutes les qualités du célèbre orgue et se conformant aux désirs de son maître, le vieux Mooser, qui avait la manie de vouloir créer dans ses instruments des registres imitant le bruit de l’orage, — ce gaillard solide et vermeil, disons-nous, se déchaînait sur le clavier en reproduisant une tempête avec éclairs et tonnerre, pluie et vent, « clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des sapins, — finale, dévastation des pommes de terre »… Tout cela ne produisit sur l’auditoire que l’effet le plus baroque et ne leur fit nullement apprécier le merveilleux instrument du vieux Mooser, qui écoutait impassiblement la tempête musicale.

« Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier, et nous fit entendre un fragment du Dies iræ de Mozart, — dit George Sand, — que nous comprîmes la supériorité de l’orgue de Fribourg sur tout ce que nous connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de la petite Aille de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous avions été charmés de la qualité des sons ; mais le perfectionnement est remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfants une illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce chœur de vierges invisibles ; mais nous étions tous absorbés par les notes austères du Dies iræ. Jamais le profil florentin de Franz ne s’était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de l’hymne funèbre.

Quantus tremor est futurus
Quando judex est venturus, etc.

« Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n’eut ôté de mon oreille ces syllabes terribles, Quantus tremor… Tout à coup, au lieu de m’abattre, cette menace de jugement m’apparut comme une promesse, et accéléra d’une joie inconnue les battements de mon cœur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la justice éternelle ne me briserait pas ; qu’avec le flot des opprimés je passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement dernier ; que les puissants du siècle et les grands de la terre y seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur prétendu droit. La loi du talion, réservée à Dieu seul par les apôtres de la miséricorde chrétienne ? et célébrée par un chant si grave et si large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste, quand je me souvins qu’il s’agissait de châtier des crimes tels que l’avilissement et la servitude de la race humaine. Oh ! oui, me disais-je, tandis que l’ire divine grondait sur ma tête en notes foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n’auront pas craint Dieu et qui l’auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains ! pour ceux qui auront violé le sanctuaire des consciences, pour ceux qui auront chargé de fers les mains de leurs frères, pour ceux qui auront épaissi sur leurs yeux les ténèbres de l’ignorance ! pour ceux qui auront proclamé que l’esclavage des peuples est d’institution divine, et qu’un ange apporta du ciel le poison qui frappe de démence ou d’ineptie le front des monarques ; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent sa chair au dragon de l’Apocalypse ; pour tous ceux-là il y aura de la crainte, il y aura de l’épouvante !

« J’étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle musique ou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où l’âme longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre les glaces de l’hiver, lorsqu’en me retournant vers Arabella, je vis sur sa figure une expression céleste d’attendrissement et de piété ; sans doute elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature. Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les ouvrages de l’art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où j’avais rêvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé doucement la tête, sentant bien que l’ange de la colère passerait sur elle sans la frapper et elle s’était passionnée pour une phrase plus suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le

Recordare, Jesu pie…

Pendant ce temps, des nuées passaient et la pluie fouettait les vitraux ; puis le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de minutes après par une nouvelle averse. Grâce à ces effets inattendus de la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s’apprêter à danser encore une fois devant l’Arche. Et cependant l’instrument tonnait comme la voix du Dieu fort, et l’inspiration du musicien faisait planer tout l’enfer et tout le purgatoire de Dante sous ses voûtes étroites à nervures peintes en rose et en gris perle.

Les enfants couchés à terre comme de jeunes chiens s’endormaient dans des rêves de fées sur les marches de la tribune ; Mooser faisait la moue, et le syndic s’informait de nos noms et qualités auprès du major fédéral. À chaque réponse ambiguë du malicieux cicérone, le bon et curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise… »

Et la dixième Lettre d’un Voyageur se terminait primitivement par des « terribles poignées de main à nos amis de Paris, à David Richard, Calamatta, Charles d’Arragon, Emmanuel, Mercier et notre Benjamin[233] »…, par la promesse d’écrire la prochaine fois à Meyerbeer (la Lettre suivante lui est bien adressée) et par l’annonce du prochain départ de l’auteur pour Genève[234].

En effet, après avoir fait leurs adieux à Pictet, George Sand, la comtesse d’Agoult et Liszt se rendirent à Genève où ils s’installèrent dans un hôtel situé au bord du Léman et où George Sand occupa avec ses enfants la mansarde, qui l’attendait depuis l’année dernière déjà.

« C’est alors, dit encore Mme Lina Ramann, que s’écoulèrent quelques jours de délices artistiques et de plaisirs intellectuels, ce fut le moment où bien souvent les mains de Liszt, dociles aux suggestions de son génie, erraient sur le clavier aux touches de nacre. Et George Sand pendant ce temps s’asseyait près du feu, en écoutant attentivement, ou bien le regard de ses yeux calmes se tournaient vers le magnifique paysage qu’on voyait par la fenêtre, tandis que, sous l’impression de la musique elle rêvait et transformait toutes ces harmonies en visions poétiques[235]. »

À cette époque à peu près, Liszt composa son Rondo fantastique, sur une chanson espagnole de Manuel Garcia, El Contrabandista, qui dut en grande partie son succès à la brillante exécution de ce morceau par Mme Malibran, la célèbre fille de Garcia. D’après George Sand, cette « grande artiste y puisait, avec tant de force, les souvenirs de l’enfance et les émotions de la patrie, que son attendrissement l’empêcha plus d’une fois d’aller jusqu’au bout ; un jour même elle s’évanouit après l’avoir achevé »…

Liszt dédia le Rondo à George Sand : « à Monsieur George Sand » (édition de Leipzig, 1837), « à Madame George Sand » (édition de Vienne, 1839). Aussitôt après avoir terminé sa pièce, Liszt la joua un soir d’automne à George Sand assise dans l’obscurité à la fenêtre et fumant sa cigarette.

… « L’auditeur, ému par la musique, mi peu enivrée par la fumée du canaster, par le murmure du Léman expirant sur ses grèves, se laissa emporter au gré de sa propre fantaisie jusqu’à revêtir les sons de formes humaines, jusqu’à dramatiser dans son cerveau toute une scène de roman. Il en parla le soir à souper et tâcha de raconter la vision qu’il avait eue ; on le mit au défi de formuler la musique en parole et en action. Il se récusa d’abord, parce que la musique instrumentale ne peut jamais avoir un sens arbitraire : mais le compositeur lui ayant permis de s’abandonner à son imagination, il prit la plume en riant et traduisit son rêve dans une forme qu’il appela lyrico-fantastique, faute d’un autre nom, et qui après tout n’est pas plus neuve que tout ce qu’on invente aujourd’hui[236] ».

Selon son habitude George Sand passa toute la nuit à écrire, et le lendemain elle lut à ses amis Le Contrebandier, conte lyrique, dans lequel elle s’était plu à reproduire les tableaux fantastiques que l’œuvre de Liszt avait inspirés à son imagination…

« La traduction poétique d’une œuvre musicale, — c’était quelque chose de nouveau, dit Lina Ramann, — les musiciens ont bien puisé de tous les temps aux sources poétiques, mais le contraire n’était jamais arrivé… » Et Jules Janin (dans le n° 9 de la Gazette Musicale de Paris de 1837) avait raison de s’écrier avec étonnement, en s’adressant aux Parisiens : « George Sand nous arrive ! Prêtez l’oreille ! il revient des montagnes avec Liszt, son compagnon ! Ils reviennent bras dessus, bras dessous, le musicien et le poète, et cette fois, par une révolution inattendue, ce n’est plus le musicien qui fait la musique sur les paroles du poète, c’est le poète qui fait les paroles de la musique. Quoi de plus magnifique que cet hymne entonné par George Sand sur la chanson du Contrebandier. Aussi, musiciens et poètes ont-ils également battu des mains à cette interprétation toute poétique dont nous n’avions pas d’exemple parmi nous… »

« Le Contrebandier, paraphrase fantastique sur un Rondo fantastique de Franz Liszt, » est loin de pouvoir être rangé parmi les meilleurs ouvrages de George Sand, de même que El Contrabandista n’appartient pas aux productions les plus parfaites de Liszt. Ce Rondo, — série de variations sur un thème espagnol, — ne se distingue ni par la perfection technique ni par le brillant pianisme de Liszt, ni par l’inspiration qui caractérise les pièces ultérieures qu’il a écrites en ce genre. Il est possible que le jeu merveilleux du compositeur donnait une teinte, une couleur précise à chacune des variations de la pièce, mais dans toute autre exécution et par elles-mêmes, ces variations sont positivement incapables de faire surgir dans l’âme de l’auditeur des tableaux que nous rêvons involontairement quand nous entendons, par exemple, la merveilleuse fantaisie sur le thème du Dies iræ (La Danse Macabre). Pour nous, nous avons de la peine à comprendre que George Sand ait pu s’imaginer, en entendant ces variations, tout ce qu’elle a représenté dans le Contrebandier. C’était, il est vrai, une George Sand et elle savait voir, entendre et imaginer ce que personne de nous ne saurait voir, entendre et imaginer aux sons du Rondo de Liszt. Quoi qu’il en soit, dans ce « Conte lyrique » le vol de l’imagination surpasse de beaucoup le mérite littéraire. La partie la mieux réussie et la plus poétique de l’œuvre est l’avant-propos, tandis que le conte lui-même n’est en réalité qu’une olla podrida véritable de moines, de brigands, de chansons à boire, de poignards, de nobles contrebandiers, d’ « orgies » d’opéra, de scélérats et de jeunes-premiers idem. Peut-être des âmes plus poétiques que la nôtre trouvent-elles du plaisir à la lecture de ce gâchis fantastique ; quant à nous, esprit prosaïque que nous sommes, nous avouons franchement et en toute sincérité que parmi les œuvres de George Sand nous n’en connaissons aucune qui soit plus ennuyeuse, de plus mauvais goût et d’une invention plus lourde, et nous serions heureux si l’auteur s’était contenté de réciter de vive voix à ses amis toutes les fantaisies poétiques que le Rondo de Liszt lui avait inspirées, et si elle se fût bornée à n’imprimer que la préface réellement poétique et élégante qu’elle a su leur adjoindre.

« L’air se termine, dit-elle, par cette sorte de cadence qui se trouve à la fin de toutes les tiranas, et qui, ordinairement mélancolique et lente, s’exhale connue un soupir ou comme un gémissement. La cadence finale du Contrebandier est un véritable sonsonete ; il se perd, sous un mouvement rapide, dans les tons élevés, comme une fuite railleuse, comme le vol à tire-d’aile de l’oiseau qui s’échappe, comme le galop du cheval qui fuit à travers la plaine ; mais, malgré cette expression de gaîté insouciante, quand, d’une cime des Pyrénées, dans les muettes solitudes ou sous la basse continue des cataractes, vous entendez ce trille lointain voltiger sur les sentiers inaccessibles dont le ravin vous sépare, vous trouvez dans l’adieu moqueur du bandit quelque chose d’étrangement triste, car un douanier va peut-être sortir des buissons et braquer son fusil sur votre épaule ; et peut-être en même temps le hardi chanteur va-t-il rouler et achever sa coplita dans l’abîme… »

Ce que Liszt admirait surtout dans cette chanson, c’était évidemment ce cachet, tout espagnol, de farouche mépris de la vie, d’audacieuse bravoure qui l’attiraient toujours, fût-ce dans les chants des bohémiens de sa patrie ou dans les œuvres des poètes. Qu’on se souvienne seulement de sa romance si connue : Les trois bohémiens, sur les vers de Lenau. C’est cette même bravoure qui charma aussi George Sand, et elle assure que « Garcia conserva toujours une prédilection paternelle pour sa chanson du Contrebandier. Il prétendait, dans ses jours de verve poétique, que le mouvement, le caractère et le sens de cette perle musicale étaient le résumé de la vie d’artiste, de laquelle, à son dire, la vie de contrebandier est l’idéal. Le aye, jaleo, ce aye intraduisible qui embrase les narines des chevaux et fait hurler les chiens à la chasse, semblait à Garcia plus énergique, plus profond et plus propre à enterrer le chagrin, que toutes les maximes de la philosophie. Il disait sans cesse qu’il voulait pour toute épitaphe sur sa tombe : Jo que soy el Contrabandista, tant Othello et don Juan s’étaient identifiés avec le personnage imaginaire du Contrebandier… »

Mme Lina Ramann, qui raconte brièvement l’histoire de la création du Contrabandista musical et du Contrebandier littéraire, dit : « Il est étonnant que George Sand, pour sa part, n’ait jamais inspiré Liszt » (c’est-à-dire qu’il n’a jamais rien composé sur aucune de ses œuvres), « malgré le profond sens musical de George Sand ».

Le lecteur verra plus loin que la première de ces assertions est inexacte. Bien que Liszt n’ait jamais écrit de romance ni de chanson sur les paroles de George Sand, il a cependant nourri plus tard le projet de faire un opéra de Consuélo et, comme nous l’avons dit ailleurs, plusieurs programmes de ses Poèmes symphoniques sont des pages périphrasées de George Sand.

Quant à la seconde moitié de la phrase de Lina Ramann, elle est à nos yeux importante et significative comme témoignage venant d’un grand musicien, de la nature musicale de George Sand. Ce témoignage est d’autant plus précieux pour nous que le biographe de Chopin, Frédéric Niecks, n’émettant du reste que ses propres opinions et non celles de Chopin, nie chez George Sand le don musical et celui de la critique musicale, se basant sur deux preuves qui, selon nous, attestent précisément le contraire de ce qu’il avance. Comme nous reviendrons plus loin sur cette question, nous nous permettons de nous fier à l’opinion de Liszt qui, nous semble-t-il, est assez bon juge en cette matière, et de répéter avec lui que George Sand était éminemment musicienne et s’entendait parfaitement en cet art. Sa compréhension profonde de la musique procurait à Liszt des moments de cette satisfaction intime éprouvée par tout artiste quand il a devant lui un auditeur qui vibre à l’unisson avec lui. Ce talent de George Sand à comprendre le langage divin des sons devait exercer une grande attraction sur Liszt, outre la conformité de leurs autres idées, leurs goûts et leurs convictions.

Au mois d’octobre, George Sand quitta Genève ; Liszt et la comtesse d’Agoult y restèrent jusqu’à la fin de l’automne, mais il fut convenu qu’on se retrouverait à Paris et qu’on y demeurerait ensemble.

En traversant Lyon, George Sand rendit visite à quelques personnes de sa connaissance, amis de Liszt pour la plupart. Rentrée à Nohant, elle y resta jusqu’à la fin du mois d’octobre et partit ensuite pour Paris, où elle s’installa dans un logement meublé, que la comtesse d’Agoult lui avait préparé d’avance à l’Hôtel de France, rue Laffitte. Elle occupait à l’entresol le n° 21, Liszt et la comtesse d’Agoult le n° 23, à l’étage supérieur. Le salon étant commun, George Sand et Mme d’Agoult se voyaient continuellement. La comtesse, qui ne pouvait se passer de société, aimait à se voir entourée. C’est alors qu’elle conçut l’idée de créer le salon littéraire et politique qu’elle eut en effet dans la suite. En 1836, son premier souci fut de ne pas se trouver solitaire et abandonnée, à cause de sa position équivoque dans le monde. Elle, qui avait été longtemps la reine des salons du faubourg Saint-Germain, n’aurait pu se consoler de cet abandon. L’Hôtel de France devint donc temporairement le centre d’un cercle choisi et nombreux où l’on rencontrait les célébrités de tous les genres, de toutes les sphères : Lamennais, Ballanche[237] et Auguste Barchou de Penhoën[238] ; Heine et Mickiewicz ; Michel, Charles Didier et Louis de Ronchaud ; Chopin et Nourrit ; Victor Schoelcher et Grzymala ; Mesdames Marliani et Allart, etc., etc. Voici comment George Sand décrit cet essai de phalanstère artistique, rue Laffitte : « À l’Hôtel de France, où Mme d’Agoult m’avait décidé à demeurer près d’elle, les conditions d’existence étaient charmantes pour quelques jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d’artistes et quelques hommes du monde intelligents. C’est chez elle ou par elle que je fis connaissance avec Eugène Sue, le baron d’Eckstein, Chopin, Mickiewicz, Nourrit, Victor Schœlcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens. Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine, etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion d’élite, qu’elle présidait avec une grâce exquise et où elle se trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par l’étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois poétiques et sérieuses.

« On faisait là d’admirable musique, et, dans l’intervalle, on pouvait s’instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre amie commune, tête passionnée, cœur maternel, destinée malheureuse, parce qu’elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l’idéal de son imagination et les exigences de sa sensibilité… »

Dans une lettre inédite du 20 décembre 1836 à Scipion du Roure, jeune avocat qu’elle ne connaissait pas encore personnellement, mais qu’elle avait pris en affection pour l’amitié qu’il lui avait témoignée, — qui faillirent devenir de l’adoration, ce dont George Sand s’était tant soit peu moquée, quoique de son côté elle lui eût proposé pour lier connaissance, de se voir au jardin du Luxembourg et de « se deviner » (!) — dans une lettre à ce M. du Roure, George Sand écrit donc :

« Jeudi nous avons notre soirée avec Liszt au piano. Nourrit, etc. Vous entendrez de la belle musique et vous verrez de nobles figures. Vous viendrez vers dix heures et vous monterez à l’entresol où je demeure. Vous me ferez avertir par ma femme de chambre. Je descendrai du salon qui est au premier et je viendrai vous chercher, pour que vous ne tombiez pas là comme mars en carême. »

Non moins curieuse est sa lettre inédite du 31 octobre 1836 à un autre ami, M. Martineau-Deschenez :

« Cher Benjamin, envoie demain une redingote et un gilet à Mme d’A… Je ne sais pas trop ce qu’elle veut. Va la voir, elle demeure à l’étage au-dessus de moi. Elle te trouve l’air bon, je lui dis que tu en as l’air et la chanson. Elle est charmante à tous égards. Tu me remercieras de te l’avoir fait connaître… »

Déjà au printemps de cette même année de 1836, George Sand avait fait la connaissance de Lamartine et de Berryer chez Mme de Rochemure, mariée en premières noces au duc de Caylus, et qui habitait alors, au quai Malaquais, le même logement dont George Sand s’était fait un cabinet de travail au printemps de 1835, pendant que la maison était en réparation. À propos de Lamartine, elle écrivait à Liszt et à Mme d’Agoult : « J’ai fait connaissance avec lui. Il a été très bon pour moi. Nous avons fumé ensemble dans un salon qui est extrêmement bonne compagnie, mais où on me passe tous mes caprices ; il m’a donné de bon tabac et de mauvais vers. Je l’ai trouvé excellent homme, un peu maniéré et très vaniteux. J’ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m’a semblé beaucoup meilleur garçon, plus simple et plus franc, mais pas assez sérieux pour moi ; car je suis très sérieuse, malgré moi et sans qu’il y paraisse… » Mme de Rochemure, dame très aimable et très cultivée, avait en plus deux charmantes petites filles, ce qui fit que George Sand, qui se sentait toujours attirée par les enfants, se lia d’une étroite amitié avec la famille.

Dans l’hiver de 1836, George Sand fit aussi la connaissance de Chopin. C’est là un fait incontestable qui renverse complètement la légende très accréditée chez les biographes de Chopin et très répandue dans le public, d’après laquelle la première rencontre de George Sand et de Chopin n’aurait eu lieu qu’en 1837, à une soirée musicale chez la comtesse C***, ou à une matinée musicale chez le marquis C*** (dans les deux cas, il faut sous-entendre le marquis de Custine). Comme toute légende, celle-là aussi a des prétentions à la poésie. Nous y voyons apparaître un pressentiment mystérieux de Chopin, l’empêchant d’abord de se rendre à cette soirée, un temps gris et sombre, puis, comme contraste, un escalier brillamment éclairé et orné de magnifiques tapis, et une « ombre » passant tout à coup auprès de Chopin dans l’escalier ; on nous apprend même que cette ombre passait avec le frou-frou d’une robe de soie et laissait après elle un parfum de violette. Ensuite on nous montre une splendide salle de bal pleine de danseurs les plus élégants ; Chopin jouant dans l’un des entr’actes (on précise presque après quel quadrille) sa ballade les Adieux du Chevalier ; et l’apparition soudaine, dans l’embrasure d’une porte en face du piano, de Lélia — une grande (?) femme au teint olivâtre[239] ; puis le cœur du jeune musicien épris en coup de foudre ; la première longue conversation entre Chopin et Lélia sous les camélias d’une serre ; le mystérieux nombre 7 ne fait pas même défaut, ce nombre qui aurait toujours joué un grand rôle si fatal dans la vie de Chopin et surtout dans l’histoire de ses relations avec George Sand. « Celui qui termine le chiffre de 1837 quand ils se sont connus, et 1847 quand ils se sont quittés. »

Hélas, dans son livre, Niecks réfute, avec une froideur blessant les cœurs sensibles, les inventions poétiques de MM. L. Enault, Karasowski, Adolphe Gutmann, Franc-homme, von Flotow, Wodzinski, Mme Audley et tutti quanti qui ont, après eux, répété la fable. Niecks dit d’une manière absolument précise et catégorique qu’un jour, à Weimar, il avait prié Liszt de lui dire comment George Sand avait fait la connaissance de Chopin ; et que Liszt lui avait répondu que personne mieux que lui ne saurait là-dessus donner des renseignements exacts, puisque c’était lui qui les avait mis en présence l’un de l’autre ; que George Sand lui avait demandé d’amener Chopin chez elle, mais que celui-ci, qui n’aimait pas les « bas bleus », avait refusé, en prétextant qu’il ne savait pas leur parler ; que cependant, un beau matin, trouvant Chopin de bonne humeur et celui-ci l’ayant invité à venir faire de la musique chez lui, Liszt profita de l’occasion, et amena le soir George Sand avec Mme d’Agoult chez Chopin. La petite soirée intime réussit si bien qu’elle fut bientôt suivie d’autres. Chopin était devenu un habitué du petit salon de l’Hôtel de France et rendit aussi visite à George Sand. Liszt a raconté la même chose, et presque dans les mêmes termes dans son livre sur Chopin (p. 82-94[240]).

Tout cela confirme ce que George Sand nous dit dans l’Histoire de ma Vie, qu’elle avait fait la connaissance de Chopin par la comtesse d’Agoult et Liszt, et nous explique pourquoi celui-ci commence dans sa Vie de Chopin le chapitre sur George Sand par les mots : « En 1836, George Sand avait déjà écrit », etc. Il est fort probable que Chopin assista avec George Sand en 1837 à une soirée ou à une matinée musicale chez le marquis de Custine, mais il est incontestable aussi que ce n’était pas là leur première entrevue et qu’ils se connaissaient déjà depuis 1836, grâce à Liszt. Les pages poétiques souvent citées de son livre sur Chopin, dans lesquelles Liszt décrit les soirées musicales chez Chopin pour un petit cercle d’intimes et d’élus : George Sand, Meyerbeer, Heine, Mickiewicz, Niemcewiez, Lamennais, la comtesse d’Agoult, Liszt lui-même, et quelques autres amis, de même que les éloquentes pages de Heine écrites sous l’impression du jeu de Chopin[241] au printemps de 1837, se rapportent évidemment à ces soirées de l’hiver de 1836-1837.

Au commencement de janvier 1837, George Sand se rendit à Nohant avec sa fille et son fils, qu’il avait fallu, malgré la résistance qu’y opposait M. Dudevant, retirer du collège pour cause de maladie. La famille Fellows devait suivre à Nohant les Piffoëls.

Et comme Mme d’Agoult, à Genève et à Paris, avait tenu à bien recevoir et à bien loger George Sand, celle-ci de son côté se donnait toutes les peines pour installer dignement son élégante amie. Elle lui préparait d’avance sa chambre, la tendait de papier neuf, arrangeait et recollait un devant de cheminée, y suspendait même le portrait de la comtesse, symbolisant pour ainsi dire par là, qu’elle y était toujours présente, toujours souveraine. Mais une maladie de la comtesse avait beaucoup retardé l’arrivée des Fellows à Nohant. Liszt écrit à la châtelaine le 22 janvier :

« Marie est dans son lit depuis six jours, mon bon Piffoël ; — j’ai été deux fois à la diligence pour faire changer les places retenues. Elle se meurt d’envie de décamper de chez moi, où l’on est fort mal, comme vous savez. De plus, on est venu nous dire que vous étiez morte, ce qui serait grave, et depuis cette fatale nouvelle elle n’a ni trêve ni repos et veut à tout force partir pour s’assurer définitivement de votre décès. Probablement elle compte sur un brillant héritage.

« Plaisanteries à part, Marie ne pourra partir que d’ici à trois jours (mardi peut-être), ce qui donnera le temps à votre gibier de se faisander tout à l’aise[242]. Elle me charge de vous dire un million de belles choses, ce dont je suis fort embarrassé. Nous jasons constamment de l’ami Piffoël, et tous ceux qui n’admettent pas en principe que Piffoël est un être surhumain, indéfectible, quasi fabuleux, sont fort mal venus chez nous.

« Didier et Bignat[243] viennent de temps à autre. Je leur ai gagné 50 francs l’autre jour ; c’est presque la collection des œuvres de George Sand. Au revoir, à bientôt, mon bon Piffoël, aimez-moi toujours comme par le passé, je le vaux bien.

« F. L. »

Mme d’Agoult avait eu d’abord l’intention de passer tout le printemps à Nohant, mais Liszt qui, dès le commencement du séjour des Fellows à Nohant, n’avait pu y faire que de courtes apparitions, dut partir, pour n’y pas revenir de sitôt, dans les premiers jours de mars, afin de prendre part à différents concerts, entre autres à celui de Berlioz, à qui il avait antérieurement promis son concours.

Les nouvelles de ses éclatants triomphes à Paris, peut-être aussi le peu de goût de son amie pour la campagne, surtout dans la mauvaise saison, décidèrent alors la jeune mondaine, toujours trop avide de faste et de succès, et au fond toujours peu équilibrée, à quitter Nohant. Elle aspirait constamment aux grandes choses et ne savait jamais où elle était le mieux. Vers la fin de mars, elle partit pour Paris, en promettant de revenir chez son hôtesse dès que l’été apparaîtrait.

Nous savons déjà comment Georges Sand passa à la campagne cette fin d’hiver et le commencement du printemps de 1837. Le temps, relativement à la saison déjà avancée, était très froid et très morne. Maurice et Solange tombèrent malades de la variole, et cette maladie, généralement bénigne, fut si grave que l’on crut que c’était la véritable petite vérole noire. Cependant, il fallait que George Sand travaillât sans trêve. Elle avait promis depuis longtemps à Buloz un nouvel ouvrage de longue haleine pour remplacer Engelwald, roman en trois volumes in-8°, qu’elle avait écrit dans le courant de l’été 1836, et dont l’action se passait au Tyrol, quoique son héros, « Engelwald au front chauve » et aux idées républicaines les mieux conditionnées, ne fût rien autre, selon toute probabilité, que le portrait du vieux tribun berrichon. Tout le roman était, semble-t-il, tellement imprégné d’idées subversives que George Sand, pour ne pas indisposer ses juges contre elle, retarda pendant la durée de son procès, de livrer à l’impression ce roman, ce qui irrita beaucoup Buloz[244], — puis elle se décida à ne pas du tout publier cet ouvrage et à le brûler, soit à cause du changement qui commençait à s’opérer dans son amitié pour Michel, ou peut-être pour d’autres motifs d’un caractère plus intime. Par sa lettre inédite à Duteil du 11 novembre 1836, on voit que le manuscrit de ce roman existait encore à cette époque et se trouvait à Nohant, dans une des armoires à côté du « volume de Lélia » barbouillé de corrections et de ratures. Duteil était chargé d’envoyer les deux romans à Paris. Cette lettre prouve qu’Engelwvald ne fut brûlé que plus tard[245]. Quoi qu’il en soit, Buloz, qui avait payé d’avance, voulait qu’on s’acquittât envers lui, et George Sand se crut obligée de se livrer à un travail au-dessus de ses forces[246].

Et c’est ainsi que toute seule dans sa vaste et vieille maison, prêtant une oreille anxieuse, tantôt aux divagations de deux pauvres enfants en délire, tantôt aux hurlements du vent dans les cheminées, et au bruissement sec de la neige dans les branches des arbres dénués de leurs feuilles[247], cruellement torturée par la jalousie et par les doutes sur l’amour de Michel, George Sand mettait la dernière main à Mauprat. Ce roman commencé l’été précédent, immédiatement après la fin de son procès, devait proclamer le principe du vrai mariage chrétien indissoluble, reposant sur la constance de l’homme et la fidélité de la femme à leur amour unique, et la chasteté obligatoire pour l’un comme pour l’autre avant le mariage. Mais les nombreuses scènes tragiques et sombres de ce roman témoignent plutôt de l’humeur triste et morne de l’auteur au moment où elle écrivait son livre. Dans la Dédicace des Maîtres Mosaïstes, George Sand dit à Maurice D. : « Crois-tu donc, petit, que ton vieux père puisse avoir des idées riantes après un hiver si rude, après un printemps si pâle, si froid, si rhumatismal ? Quand le triste vent du nord gémit autour de nos vieux sapins, quand la grue jette son cri de détresse au son de l’Angelus qui salue l’aube terne et glacée, je ne puis rêver que de sang et de deuil. Les grands spectres verts dansent autour de ma lampe pâlissante et je me lève, inquiet, pour les écarter de ton lit… »

Mais tout prit bientôt une couleur plus riante. Le 1er} avril commença la publication de Mauprat, les enfants allaient mieux, les relations entre Mme Dudevant et Michel semblaient prendre une meilleure tournure, et bientôt sous le toit hospitalier de Nohant, pour la première fois depuis que George Sand y était la maîtresse absolue, on vit se réunir, les uns après les autres, de nombreux amis et connaissances, et le joyeux mois de mai trouva cette maison, peu auparavant si calme et si sombre — retentissante, de bruit, de musique, de conversations animées. L’un des premiers arrivés fut Eugène Pelletan[248], plus tard un écrivain célèbre, mais venu alors à Nohant pour y remplir le modeste emploi de précepteur du jeune Maurice. Arriva ensuite la famille des Fellows, Gustave de Gévaudan[249], Mallefille[250].

Michel venait aussi de temps à autre de Bourges, Alexandre Rey et l’acteur Bocage arrivèrent de Paris ; les frères Rollinat, dont la sœur Marie-Louise, dite Mlle Tempête, était alors l’institutrice de Solange, venaient de Châteauroux et séjournaient longuement, ainsi que les amis de La Châtre. George Sand invita également Chopin à venir la voir avec Grzymala, mais malgré tout le désir de Chopin de se rendre à son invitation, il paraît qu’en l’été de 1837 cette visite n’eut pas encore lieu[251].

La quatrième Lettre d’un Bachelier ès Musique à Pictet et la cinquième à L. de Ronchaud nous décrivent la vie que menait à Nohant, en cet été de 1837, le petit clan des élus, arrivés des quatre coins du monde. Dans la journée on faisait de grandes excursions à pied ou à cheval, on parlait philosophie et on discutait avec animation, on lisait les œuvres mystiques de Ballanche, les philosophes allemands, les pièces de Shakespeare, de Victor Hugo et de Schiller, mais surtout Hoffmann, et pendant les tièdes soirées estivales, lorsque la lune se mirait dans les grandes fenêtres du salon, que le parfum des roses et des tilleuls y pénétrait avec les chants des rossignols dont les plaintes amoureuses remplissaient tout le jardin, Liszt se mettait au piano dans la pénombre, sans autre lumière que celle de la lune et des étoiles, et tenait souvent ses auditeurs pendant de longues heures sous le charme de ses improvisations inspirées. Quand le piano se refermait, la petite société passait sur la terrasse sablée, et les causeries paisibles se prolongeaient souvent bien avant dans la nuit, causeries que George Sand reproduit dans les Avant-propos de ses Nouvelles vénitiennes, dont nous avons déjà parlé au chapitre IX. Parfois aussi, en ces douces soirées, les amis se taisaient soudain, jouissant en silence de la beauté des nuits étoilées.

Voici quelques extraits du Journal de Piffoël, dont nous avons déjà cité plusieurs fragments et qui nous peignent la vie à Nohant en 1837 :

« La chambre d’Arabella est au rez-de-chaussée sous la mienne. Là, est le beau piano de Franz. Au-dessous de la fenêtre d’où le rideau de verdure des tilleuls m’apparaît est la fenêtre d’où partent ces sons que l’univers voudrait entendre et qui ne font ici de jaloux que les rossignols. Artiste puissant, sublime dans les grandes choses, toujours supérieur dans les petites, triste pourtant, et rongé d’une plaie secrète. Homme heureux, aimé d’une femme belle, généreuse, intelligente et chaste, — que te faut-il misérable ingrat ! Ah ! si j’étais aimée, moi ! »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Quand Franz joue du piano, je suis soulagé. Toutes mes peines se poétisent, tous mes instincts s’exaltent. Il fait surtout vibrer la corde généreuse. Il attaque aussi la note colère, presque à l’unisson de mon énergie. Mais il n’attaque pas la note haineuse. Moi, la haine me dévore, la haine de quoi ? Mon Dieu ne trouverais-je jamais personne qui vaille la peine d’être haï ! faites-moi cette grâce, je ne vous demanderai plus de me faire trouver celui qui mériterait d’être aimé.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« … J’aime ces phrases entrecoupées qu’il jette sur le piano et qui restent un pied en l’air, dansant dans l’espace comme des follets boiteux. Les feuilles des tilleuls se chargent d’achever la mélodie, tout bas, avec un chuchotement mystérieux, comme si elles contaient l’une à l’autre le secret de la nature. C’est peut-être un travail de composition qu’il essaye par fragments sur le piano ; à côté de lui est sa pipe, son papier réglé et ses plumes. Chaque fois qu’il a tracé sa pensée sur le papier, il la confie à la voix de son instrument, et cette voix la révèle à la nature attentive et recueillie. J’aimerais mieux croire qu’il se promène dans la chambre sans composer, livré à des pensées de tumulte et d’incertitude. Il me semble qu’en passant devant son piano, il doit jeter ces phrases capricieuses à son insu en obéissant à son instinct de sentiment plutôt qu’à un travail d’intelligence.. Mais ces mélodies rapides et impétueuses me font l’effet du craquement d’un navire battu par la tempête, et je sens mes entrailles se déchirer au souvenir de ce que j’ai souffert quand je vivais dans l’orage.

Blanche Arabella, je parlais de toi hier avec Alphonse, dans l’allée aromatique sous la clarté des brillantes étoiles, au vent frais de minuit. Qu’y a-t-il de plus beau sur la terre, lui disais-je, qu’une femme très forte, un peu brisée ? Le lys blanc dont la tige flexible s’incline au souffle de la brise est plus beau que le lys jeune dont la corolle orgueilleuse boit sans pâlir les ardents rayons du jour.

« Piffoël, pourquoi diable ne veux-tu pas baisser ta tête quand l’orage passe ? Pourquoi tes larmes sont-elles si âcres, et pourquoi faut-il que tu te brises sans avoir plié ? Tu veux, comme l’héliotrope, te tourner vers ton maître et le saluer volontairement dans sa gloire, mais si ton maître se voile et t’envoie la foudre, tu te dessèches et te romps, car tu ne veux pas fléchir… »

« 5 juin.

« Temps magnifique, beaucoup d’air, bruit mystérieux et mouvement plein de grâce sur les feuilles des tilleuls. On dirait les allures fières et gracieuses d’Arabella. Réveil stupide… Et ce maudit piano qui ne se réveille pas ! Que faire de moi-même ce matin ?… Dieu soit loué ! mon ami m’a entendu. Voici les premières mélodies de l’andante de la symphonie pastorale de Beethoven. Vraie musique d’été, Hoffmann a laissé, dans ses paperasses inédites, ses titres des chapitres de la fin de Kreyssler. II y en a deux qui m’ont toujours singulièrement frappé : Son du Nord, Son du Midi. Je m’attache à pénétrer le sens de cette distinction de poésie musicale. Je la cherche dans la nature, dans les mélodies primitives que je combine ensuite avec des effets connus en musique et je suis sur la voie de trouver une définition claire et satisfaisante de ces dénominations mystérieuses. La pensée générale de Kreyssler à cet égard est intelligible au premier venu, mais il s’agit d’en faire une application sûre, de ne pas se perdre dans des aperçus purement poétiques et dans une interprétation vague comme l’est souvent le style d’Hoffmann lui-même, mais comme à coup sûr ne l’était pas sa pensée. Jamais esprit d’homme n’a pénétré plus franchement et plus nettement dans le monde des rêves, nul n’a marché avec plus de logique, de sens et de raison à travers les fantaisies de l’induction poétique, nul n’a moins cédé à son imagination. L’imagination était pourtant son élément vital, son monde réel, le champ de sa pensée. Si la phrénologie ne se trompe pas, il devait avoir pour faculté dominante la merveillosité. Mais quoi qu’on en ait dit… son esprit était parfaitement sain… et c’est au sang-froid qu’il conserve au milieu de ces visions qu’il faut attribuer le grand charme de ses compositions fantastiques. On y sent toujours (pour continuer à parler la langue ingénieuse de la métaphysique de Spurzheim) l’homme de causalité et d’éventualité gouvernant et dirigeant l’homme de merveillosité et d’idéalité…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Il n’a rien conçu au hasard, il n’a créé des êtres surnaturels qu’en outrant la réalité d’êtres très bien observés, il n’a fait intervenir le diable dans ses extases que comme un principe philosophique. En y songeant avec plus d’attention que le vulgaire ne croit devoir en accorder à des compositions de cette nature, on retrouve dans la réalité la plus naïve, dans l’observation la plus purement physique le principe de tous ses développements poétiques.

« Il en serait de même, sans aucun doute, pour les compositions musicales des grands maîtres. Toutes ont un sens traduisible à la pensée, car toutes ont été inspirées par des sentiments. C’est en vain que certains connaisseurs, se feignant ou se croyant au point de vue de la spécialité, affectent de railler l’interprétation morale et intellectuelle des combinaisons harmoniques et d’attribuer les puissants effets de ces combinaisons à des rapports purement imaginaires entre les sons et les images. Il y en a de si réels, de si palpables, pour ainsi dire, qu’il n’est pas impossible de les saisir, de les noter pour l’oreille de l’artiste, et même de les expliquer, de les traduire en langue vulgaire, de les faire comprendre au public. Mais ceci demanderait toute une vie de musicien et de poète. Un peu plus explicite, un peu plus riche en paroles, Hoffmann faisait ce grand progrès et popularisait l’exquisité des impressions poétiques dans la peinture et dans la musique… »

Comme ces pages résument bien la vie intellectuelle si intense, si complète, si bien remplie, coulant à larges flots qu’on menait alors à Nohant ! Tout s’y reflète : exquises impressions musicales, compréhension réciproque de deux natures artistiques, causeries philosophiques, lectures de Hoffmann et de Spurzheim et même les idées si chères de tout temps à Liszt, ou plutôt la grande idée à laquelle il n’avait pas hésité à donner « toute » sa vie de musicien » : l’explication « en langue vulgaire » des œuvres musicales, autrement dit : la musique à programme, dont ses Poèmes symphoniques présentent de si beaux spécimens.

Et voici encore une page du journal de Piffoël, mystérieusement fantastique comme une scène de Hoffmann, divinement belle, comme… comme George Sand seule en écrivait.

« Ce soir-là, pendant que Franz jouait les mélodies les plus fantastiques de Schubert, la princesse se promenait dans l’ombre autour de la terrasse : elle était vêtue d’une robe pâle, un grand voile blanc enveloppait sa tête et presque toute sa taille élancée. Elle marchait d’un pas mesuré qui semblait ne pas toucher le sable et décrivait un grand cercle coupé en deux par le rayon d’une lampe, autour de laquelle toutes les phalènes du jardin venaient danser des sarabandes délirantes. La lune se couchait derrière les grands tilleuls et dessinait dans l’air bleuâtre le spectre noir des sapins immobiles. Un calme profond régnait parmi les plantes, la brise était tombée, mourante, épuisée, sur les longues herbes au premiers accords de l’instrument sublime. Le rossignol luttait encore, mais d’une voix timide et pâmée. Il s’était approché dans les ténèbres du feuillage et plaçait son point d’orgue extatique, comme un excellent musicien qu’il est, dans le ton et dans la mesure.

Nous étions tous assis sur le perron, l’oreille attentive aux phrases tantôt charmantes, tantôt lugubres d’ « Erlkönig ». Engourdis comme toute la nature dans une morne béatitude, nous ne pouvions détourner nos regards du cercle magnétique tracé devant nous par la muette sybille au voile blanc. Elle se ralentit peu à peu, lorsque l’artiste passa par une suite de modulations étrangement tristes, à la tendre mélodie « Sey mir gegrüsst ». Alors sa démarche prit le milieu entre l’andante et le maestoso, et tous ses mouvements avaient tant de grâce et d’harmonie qu’on eût dit que les sons sortaient d’elle comme d’une lyre vivante. Lorsqu’elle traversait lentement le rayon de la lampe, son voile blanc dessinait sur le fond noir du tableau des contours fins et déliés, tandis que le reste flottait vague et vaporeux dans le mystère de la nuit ; puis elle approchait de nous comme si elle eût voulu se poser sur le lilas blanc, mais insaisissable comme les ombres, elle s’effaçait lentement. Elle ne semblait pas s’enfoncer sous les voûtes obscures du feuillage. L’obscurité semblait la prendre et l’entraîner dans ses profondeurs en épaississant autour d’elle des rideaux de ténèbres. Au bout de la terrasse, elle était à peine visible ; puis elle se perdait tout à fait dans le rayon de la lampe comme une création spontanée de la flamme. Puis, elle s’effaçait encore et flottait indécise et bleuâtre sur la clairière. Enfin, elle vint s’asseoir sur une branche flexible qui ne plia pas plus que si elle eût porté un fantôme. Alors, la musique cessa, comme si un lien mystérieux eût attaché la vie des sons à la vie de cette belle femme pâle, qui semblait prête à s’envoler vers les régions de l’intarissable harmonie. Elle se leva, glissa par un inexplicable mouvement d’ascension vers le haut du perron et disparut dans la salle ténébreuse. Un instant après, nous vîmes une vraie châtelaine du moyen âge traverser la salle voisine à la clarté des flambeaux. Sa chevelure blonde rayonnait comme une auréole d’or, et son voile blanc jeté sur ses épaules voltigeait comme un nuage dans ce mouvement rapide et léger de sa démarche impérieuse. Les doigts errants sur le piano firent silence. Les flambeaux s’éteignirent et la vision rentra dans la nuit… »

« C’étaient là — dit à son tour Liszt — trois mois d’une vie intellectuelle dont j’ai gardé religieusement les moments dans mon cœur. »

Mais alors que le poète et le musicien rêvaient en goûtant leur farniente, la blanche vision pensait souvent à des choses plus réelles. « C’est alors, dit encore Liszt, qu’apparaissait celle qui, comme le dit Obermann, « est digne de ne pas être nommée », et nous disait : « Il est temps de se mettre au travail, paresseux ! »… Le lecteur y reconnaît la comtesse, toujours préoccupée de son rôle de guide et d’inspiratrice de Liszt, toujours prête à l’encourager ou à le pousser au travail. Beaucoup de femmes considèrent ceci comme une preuve de leur influence « bienfaitrice et ennoblissante ». La comtesse arrachait donc assez prosaïquement le compositeur à ses rêves poétiques et le ramenait dans le monde de la réalité.

Et alors, plus tard, dans la nuit, lorsque tout le monde s’était retiré, Liszt et George Sand s’asseyaient à une même table pour travailler à la lumière de la même petite lampe : elle, mettant la dernière main à Mauprat et commençant immédiatement après la nouvelle qui devait compléter le volume — ce furent les Maîtres mosaïstes ; lui, assis vis-à-vis d’elle, travaillant à ses admirables « arrangements » pour le piano des symphonies de Beethoven, transcriptions qui n’étaient nullement des transpositions banales, mais de véritables « partitions pour piano » conservant la couleur et l’ampleur des partitions d’orchestre. C’est ainsi que, dans le courant de cet été, Liszt transcrivit la première symphonie, la seconde, la cinquième et la sixième, ou Pastorale :

« Je ne sais pourquoi, dit George Sand, dans sa préface des Mosaïstes, j’ai écrit peu de livres avec autant de plaisir que celui-là. C’était à la campagne, par un été aussi chaud que le climat de l’Italie que je venais de quitter. Jamais je n’ai vu autant de fleurs et d’oiseaux dans mon jardin. Liszt jouait du piano au rez-de-chaussée, et les rossignols, enivrés de musique et de soleil, s’égosillaient avec rage sur les lilas environnants. »

Et dans sa dédicace à Maurice D……, elle ajoute : « Je vais essayer de me rappeler une histoire de celles que l’abbé Panorio racontait à Beppa, du temps que j’étais à Venise… Un jour, à propos du Tintoret et du Titien, il nous raconta l’anecdote que je vais essayer de me rappeler, si la brise chaude qui fait onduler nos tilleuls, et l’alouette qui poursuit dans la nue son chant d’extase, ne sont pas interrompues par le vent d’orage, si la bouffée printanière qui entr’ouvre le calice de nos roses paresseuses, et qui me prend au cœur, daigne souffler sur nous jusqu’à demain matin. »

Et pour se convaincre que les mots jusqu’à demain matin ne sont pas de vaines paroles, mais la pure vérité, il n’y a qu’à voir les petits billets que l’auteur, en finissant son rude labeur d’écrivain au lever du soleil, laissait sur sa table de travail pour le petit Maurice avant d’aller se coucher, redevenant ainsi une tendre mère et une maîtresse de maison soucieuse du bien-être de son petit monde. Voici un de ces billets :

« Bon monsieur Piffoël, éveille-moi en même temps que Solange, et ensuite tu me réveilleras à midi et demi, à moins que le docteur ne vienne plus tôt ou quelque visite dans le genre de celle de ce matin, où tu as montré un si bon nez.

« Fais manger à Solange la viande qui est sur l’assiette et fais ton petit déjeuner maigre et bois de la tisane. Dormez bien, toi et ton chat. »

« 5 heures du matin. »

Mais, comme le fait remarquer Ramann, « on ne se contentait pas à Nohant de lire, de se promener, de faire de la musique, de rêver et de travailler, on y savait aussi badiner et rire ». Tantôt on y arrangeait des représentations et des charades improvisées, tantôt on se travestissait, ou bien, comme dans le bon vieux temps, George Sand s’amusait avec tous ses amis à mystifier quelqu’un. Nous avons déjà raconté comment, à l’aide de sa femme de chambre, on avait mystifié un avocat importun qui voulait interviewer l’illustre écrivain. Souvent la victime de ces mystifications était Gévaudan, et plus souvent encore Eugène Pelletan, Ces plaisanteries avaient même parfois une tournure assez baroque. En général, Pelletan, à ce qu’il paraît, n’eut pas de chance à Nohant. On ne sait pas au juste s’il avait parfois manqué de tact ou si une influence étrangère avait prévenu George Sand contre lui, toujours est-il qu’après les premières lettres fort gracieuses qu’elle lui écrivit au commencement de leurs relations[252] et qui témoignent combien elle fut portée à encourager les premiers essais de ce jeune talent en herbe, on est très étonné de trouver dans ses autres lettres adressées à des tiers, des expressions assez peu bienveillantes, allant même jusqu’au mépris, chaque fois, qu’il est question de Pelletan. Bien plus étrange encore est le fait suivant que nous ne nous croyons pas en droit de commenter ni de rattacher à quoi que ce soit. Un jour Pelletan écrivit à un ami, un certain Alfred Michiels[253], une lettre dans laquelle il semble qu’il se plaignait de George Sand. Comment et pour quel motif George Sand devina-t-elle ce que contenait la lettre, c’est ce que l’on ne peut savoir ; toujours est-il qu’elle décacheta la missive et ajouta quelques mots adressés à M. Michiels, et dont le sens est : je fais une chose absolument extravagante ; je décachette cette lettre ; mais j’étais sûre d’y trouver ce que j’y trouve et je tiens à vous en donner l’explication ; Pelletan a tort complètement, car voici ce qu’il a fait, jugez-en vous-même.

Il nous est impossible de faire connaître à nos lecteurs comment se terminèrent les relations de George Sand avec Pelletan. Une caricature du jeune Maurice Sand indique que plus tard Pelletan, lors d’une rencontre dans la rue avec son ex-élève, prétendit même ne pas le reconnaître. Tout ce que nous savons, c’est que Pelletan ne resta pas longtemps à Nohant ; avant la fin de l’été il se démit de ses fonctions de précepteur auprès du jeune Maurice. L’écho de ses relations avec le grand écrivain furent deux petits articles, dont l’un parut dans l’Artiste et est intitulé : George Sand (à propos de son roman « Simon » ). Dans l’autre intitulé « les Salons des écrivains célèbres », Pelletan consacre quelques lignes à l’intérieur de la grande romancière, comparé aux descriptions qu’il donne des logements d’autres célébrités de l’époque.

C’est ainsi que s’écoula l’été de 1837 ; gaîté et promenades dans la journée, travail, rêveries et musique dans la soirée. Tout semblait beau, joyeux, poétique. Et cependant ce n’était là qu’une apparence, la surface brillante d’un abîme qui cachait bien des choses fort loin d’être joyeuses ou même claires. L’amitié de George Sand pour Mme d’Agoult était pour elle à cette époque une source d’amers désenchantements, et le sentiment exalté qui avait dicté les confidences et les effusions poétiques de 1835 s’était déjà très modifié.

Laissons la parole à Lina Ramann dont nous avons, plus d’une fois déjà, cité les pages documentées, et qui analyse très finement la rupture qui commençait à se préparer et le refroidissement qui déjà se faisait sentir entre les deux femmes… « Tout ce qui pénétrait au dehors durant ce séjour à Nohant semblait beau, gai, poétique, mais tout ce qui s’y passait en réalité était loin d’être ensoleillé. Insensiblement, il s’éleva des dissonances entre la grande romancière française déjà célèbre et la comtesse avide de conquérir des lauriers, mais qui jusque-là n’avait d’autre titre de gloire, que celui d’être la maîtresse d’un grand virtuose. Bien des fois, il a été dit que la gloire de George Sand troublait le sommeil paisible de la comtesse, et il est évident que sans George Sand, il n’y eût pas eu de Nélida. En tout cas, ce fut à Nohant que les premières agitations se firent remarquer et que les relations amicales commencèrent à se troubler.

« Mais indépendamment de la jalousie, ces deux natures offraient de si grands contrastes qu’une harmonie de cœur ne put jamais exister entre elles. D’une part, George Sand, esprit profond et créateur, de l’autre, la comtesse d’Agoult, esprit éminent aussi, mais seulement résonnant au contact d’idées d’autrui (anempfindende). L’une, enfant de la nature, ne trouvait toutes ses aises que lorsqu’elle était en bottes et en blouse, ou montée sur un andalous fougueux et sans selle[254] ; l’autre, des pieds à la tête une grande dame de la vieille école française, ne se sentait bien que dans des robes de mille francs ; l’une, nature toute prime-sautière, l’autre, toujours réfléchie, pesant tous ses actes, ne faisant rien à la légère. Chez George Sand, la droiture personnifiée, tout se faisant à visage découvert, le mal et le bien ; la comtesse toujours voilée. Comment ces deux natures féminines eussent-elles pu sympathiser longtemps entre elles ? Les voiles de la comtesse mettaient George Sand hors d’elle-même et la menaient au cynisme ; le cynisme de George Sand portait la comtesse à l’hypocrisie, et comme la vue de cette enfant de la nature agaçait la grande dame, le cothurne de celle-ci ne pouvait qu’irriter l’enfant de la nature. Il y eut entre elles beaucoup de froissements, et quoique la seule cause en fût le contraste entre la nature toute nue de l’une et le fard de l’autre, Liszt eut bien des choses à aplanir et des réconciliations à amener. Lorsque arriva le moment de se séparer, les adieux se firent cependant en assez bonne entente. Ces relations moins bonnes qui finirent par amener une rupture définitive entre les deux femmes, ne restèrent point sans influence sur l’amitié de Liszt avec George Sand. À partir de ce moment leurs rapports cessèrent pour ainsi dire. Quoique Liszt dût, au fond de son âme, attribuer tous les torts à la comtesse, cependant lorsqu’il revenait à Paris, il se tenait, par délicatesse, éloigné de la romancière et lorsque, dans la suite, il ne se sentit plus astreint à tant de prudence, il ne put cependant se résoudre à aller la voir : « Je ne voulais pas « m’exposer à ses sottises, » disait-il dans la suite, et en effet Liszt ne retourna jamais à Nohant… » Nous verrons bientôt que les dernières assertions de Mme Ramann sont inexactes, mais, pour le moment, nous poursuivrons notre récit.

Liszt quitta Nohant avec la comtesse vers la fin de juillet et partit avec elle pour l’Italie. Les deux femmes se quittèrent avec la promesse de s’écrire comme par le passé, et celle de se retrouver un jour de nouveau ensemble, n’importe où, mais, en réalité, on était bien changé des deux côtés. Ni la comtesse d’Agoult, ni George Sand ne croyaient pas trop en leurs propres promesses ; elles avaient l’une pour l’autre

des yeux de critique, et les illusions d’autrefois avaient
fac-simile d’une page du journal de piffoel 12 Ce soir-là pendant que Franz jouait les mélodies les plus fantastiques de Schubert la princesse se promenait dans l’ombre autour de la terrasse ; elle était vêtue d’une robe pâle un grand voile blanc enveloppait sa tête et presque toute sa taille élancée. Elle marchait d’un pas mesuré qui semblait ne pas toucher le sable et décrivait un grand cercle coupé en deux par le rayon d’une lampe, autour de laquelle toutes les phalènes du jardin venaient danser des sarabandes délirantes. La lune se couchait derrière les grands tilleuls et dessinait dans l’air bleuâtre le spectre noir des sapins immobiles. Un calme profond régnait parmi les plantes, la brise était tombée, mourante, épuisée, sur les longues herbes au premiers accords de l’instrument sublime. Le rossignol luttait encore, mais d’une voix timide et pâmée. Il s’était approché dans les ténèbres du feuillage et plaçait son point d’orgue extatique comme un excellent musicien qu’il est dans le ton et dans la mesure. Nous étions tous assis sur le perron, l’oreille attentive aux phrases tantôt charmantes, tantôt lugubres d’Erlkönig. Engourdis comme toute la nature dans une morne béatitude, nous ne pouvions détourner nos regards du cercle magnétique tracé devant nous par la muette sybille au voile blanc. Elle se ralentit peu à peu, lorsque l’artiste passa »
disparu. La correspondance recommença cependant, mais le

ton romanesque et enthousiaste d’autrefois n’y était plus ; la comtesse surtout se permettait de petits coups d’épingle et parfois des allusions à des sujets aussi délicats que la présence à Nohant de Mallefille, ou Chopin, qu’elle traitait toujours un peu ironiquement, tout en sachant que George Sand avait déjà pour lui une vive sympathie. George Sand, de son côté, disséquait, avec le sang-froid d’un critique, cette même comtesse aux cheveux d’or, à qui elle avait chanté des litanies dont le souvenir se retrouve dans la dédicace de Simon. Elle sentait et voyait clairement combien le joug amoureux pesait à Liszt, combien cette ambitieuse, avec ses lubies et ses prétentions, avec sa duplicité et son amour-propre excessif, était peu faite pour être la compagne du grand artiste ; et lorsque, au commencement de 1838, Balzac passa quelque temps à Nohant, George Sand lui communiqua avec la franchise d’un confrère, la précision et la couleur artistique d’un homme du métier, ses observations sur ce couple disparate, et conseilla au célèbre romancier de faire sur ce sujet un roman qu’il lui était peu commode de faire, à elle-même, et de l’intituler les Amours forcées ou les Galériens, car, Liszt et la comtesse lui apparaissaient bien comme deux forçats rivés à la même chaîne, et traînant le même boulet dont ils ne pouvaient se défaire.

Balzac ne donna pas ce titre à son roman, mais il donna bien, comme on le sait, dans sa Béatrix, les portraits de Liszt, de Mme d’Agoult, de Gustave Planche et de George Sand elle-même, ainsi que la peinture de sa vie quelque peu excentrique. Dans la correspondance inédite de Balzac avec George Sand, il y a une foule de détails fort curieux sur cet épisode, et dans les lettres de Balzac à l’« Étrangère », Mme Hanska, qui devint plus tard Mme de Balzac, publiées récemment, se trouve le récit fort intéressant du séjour de Balzac à Nohant en 1838 et des détails curieux sur George Sand. Notons en passant que le costume dans lequel, en arrivant, il trouva George Sand, est en tous points semblable à la toilette singulièrement curieuse, qui fit pousser des cris d’incrédulité à tant de lecteurs, dans laquelle apparaît Camille Maupin (c’est-à-dire Mlle des Touches) dans Béatrix. Ce n’est pas non plus sans malice que la comtesse d’Agoult est baptisée par Balzac du nom de « Béatrix », allusion mordante à son désir d’être, pour Liszt, ce que la Béatrice fut pour le Dante, rôle qui la préoccupait sans cesse et qui fit qu’une fois le grand pianiste répondit à une de ses sentences doctorales : « Bah Dante ! Bah Béatrix ! Ce sont les Dantes qui créent les Béatrices ; les vrais Béatrices meurent à dix-huit ans. »

Ainsi donc, au commencement de 1838, les relations entre George Sand et la comtesse d’Agoult s’étaient déjà sensiblement refroidies et à l’époque du voyage de George Sand à Majorque elles tournèrent au zéro, ce qu’il faut attribuer surtout à la circonstance que la vaniteuse comtesse, habituée aux triomphes et à l’admiration générale, ne pouvait pardonner à George Sand la victoire remportée sur Chopin. La jalousie rentrée de la comtesse (et cependant qui pouvait-elle envier, elle, la compagne d’un autre homme de génie ?) l’amenèrent à des piqûres et même à de mesquines cruautés. Puis, les potins de commères et d’amis indiscrets vinrent se mêler à l’affaire. Lamennais dit des mots blessants, qui furent rapportés. Mme Marliani voulut réparer les torts et les augmenta. Voici une lettre assez énigmatique de Liszt qui s’y rapporte :

« Cher George, mon prince vous est antipathique et l’exprincesse Mirabella vous paraît avoir manqué de goût. Était-ce en me choisissant ? Peut-être, mais n’importe. Crétin[255] a toujours été fort accommodant sur certains points. C’est lundi en huit que nous sommes convenus. J’irai chez Mme Marliani demain, il ne sera jamais question de mon illustre et épileptique ami entre elle et moi, je vous le promets. Mardi au plus tard, je viendrai frapper à votre porte. Bien à vous. — F. Liszt.

« Au risque de vous paraître insupportable, je ne puis pourtant pas vous faire grâce de deux cents mots en réponse à vos deux. À mardi donc. »

Enfin, la rupture définitive eut lieu en 1839. Il est vrai qu’en 1840, encore, les deux ex-amies se rencontrèrent et assistèrent même ensemble à la première représentation du drame de George Sand Cosima, nommé ainsi en l’honneur de la seconde fille de Liszt et de la comtesse, Cosima, qui fut d’abord mariée à Hans von Bulow et qui est maintenant Mme Richard Wagner. Plusieurs années plus tard, les deux romancières échangèrent encore des lettres. George Sand en écrivit une de condoléance à Mme d’Agoult qui venait de perdre sa fille, Mme Blandine Ollivier, et Mme d’Agoult envoya une lettre de félicitations à George Sand à l’occasion du mariage de Maurice Sand. Quelque temps avant cela la comtesse avait dédié son roman de Julien à George Sand, sans toutefois la nommer dans la dédicace. Elle parle encore longuement de son amie, comme on le sait, dans son Histoire de la Révolution de 1848. Leurs relations personnelles ne se renouvelèrent toutefois plus ; elles se rencontrèrent souvent plus tard chez M. et Mme de Girardin, mais continuèrent à se tenir à distance.

Nous regardons comme dépourvue de tout fondement l’assertion du marquis de Custine, désignant George Sand comme auteur de l’article paru dans la Revue des Deux Mondes, le 15 novembre 1840, sous le titre : Réplique à M. Liszt, servant de réponse à la Lettre de ce dernier parue dans le même journal et dans laquelle il réfutait les railleries de mauvais goût qu’un journaliste fit sur le sabre d’honneur, offert à Liszt, en janvier 1840, au nom de la nation hongroise. Nous ne croyons pas, disons-nous, que cette Réplique à Liszt soit due à la plume de George Sand ; nous ne pouvons l’admettre à aucun titre. La réponse de Liszt au persiflage du journaliste inconnu — qui demandait ironiquement à quoi pouvait servir le baudrier dont on l’avait si pompeusement ceint, à un musicien qui allait certainement se vanter de cet hommage, vraiment grandiose, et trop au-dessus des services qu’il avait pu rendre à sa patrie, « vu qu’il passait sa vie loin de la Hongrie », et que l’on ne pouvait pas mettre Liszt sur le même pied que les fils vraiment glorieux de ce pays, — cette réponse de Liszt, disons-nous, est vraiment sublime, pleine de calme, de dignité, et de la modestie d’un grand artiste conscient de son talent et de ses devoirs. Liszt y disait que ce n’était pas une récompense ni un cadeau, mais comme le memento de sa grande patrie, disant à l’un de ses enfants : « Sois digne de moi. » La Réplique à cette réponse, réplique attribuée à George Sand, est au contraire écrite par quelqu’un qui ne comprend rien aux grandes choses, qui s’en moque, fait de l’esprit, et s’efforce d’avilir et de rabaisser les sentiments et les convictions du grand artiste, qui ne prêtaient pourtant nullement à la moquerie. Nous nous refusons donc à croire que George Sand, eût-elle plus tard haï Liszt — ce qui ne fut jamais le cas — eût été capables d’écrire cet article complètement en désaccord avec son caractère, son style, son grand cœur, ses larges idées, et ses sympathies pour les nationalités opprimées.

Tout au contraire, après la rupture de Liszt avec la comtesse, George Sand et lui se revirent plusieurs fois et échangèrent des lettres amicales, ce qui réfute pleinement l’assertion de Ramann « qu’il ne se revirent plus ».

Voici quelques lettres peu connues de George Sand[256] et quelques lettres inédites de Liszt, écrites entre 1838 et 1844, qu’il est très curieux de lire les unes après les autres.

Voici d’abord une lettre de Liszt qui, à en juger par le papier et l’encre, doit avoir été envoyée à George Sand avec elle de la comtesse d’Agoult, datée du 4 mai 1838, peu après leur installation en Italie :

« Je ne sais pourquoi, mon bon George, nous sommes restés si longtemps sans nous écrire. Il n’y a pourtant guère (et il ne peut y avoir) de solution de continuité dans notre amitié. J’imagine même que les années s’amassant la rendront de plus en plus ferme et plus douce. Peut-être aussi le temps viendra-t-il enfin où je pourrai quelque chose pour vous, ainsi que je vous le disais dans ma naïve exaltation de vingt ans. En attendant, laissez-moi toujours vous aimer à ma manière, et penser et rêver silencieusement à vous, ma pauvre amie !

« La princesse vous a parlé sans doute de nos projets pour l’automne et l’hiver prochain. C’est chose tout à fait décidée que notre voyage à Constantinople ; je le désire beaucoup pour ma part, et la princesse ne demande pas mieux comme vous savez. Nous vous retrouverons donc probablement à Naples, à moins que vous ne soyez tentée d’être des nôtres et de faire la révérence au Grand Turc.

« À propos de Grand Turc, j’ai écrit deux mots à ma mère relativement à Bonnaire et Buloz. C’est une naïveté fort pardonnable de sa part, sans doute, mais enfin c’est une naïveté, et de plus une démarche parfaitement inutile de toutes façons, comme vous le dites fort bien. Je vous remercie de m’en avoir averti et je regrette seulement que vous n’ayez pas dit de suite franchement, et brutalement au besoin, toute la vérité à ma bonne mère, fort peu au courant de ces sortes d’affaires. Après votre lettre de Chamounix tout autre brevet d’immortalité ne serait qu’un pléonasme fastidieux dans la Revue des Deux Mondes.

« Quand vous viendrez en Italie, c’est moi qui vous ferai l’hospitalité de pipes, attendu que j’en ai rapporté une quinzaine de vieilles déjà et que je compte bien doubler à Constantinople. Je fume modérément depuis quelque temps : cela contribue peut-être à me faire trouver vos vieux livres (qui sont les seuls que je puis me procurer ici) encore plus beaux.

« Si Leroux et Quinet se souviennent encore de mon nom, rappelez-moi affectueusement à eux. Je les ai peu vus l’un et l’autre à mon grand regret. Je serai très heureux de les retrouver à Paris.

« Bonsoir, mon cher George. — Voici une lettre toute gribouillée selon ma louable habitude, mais il est très tard et je souffre beaucoup de la tête.

« Aimez-moi toujours un peu, et ne doutez point de moi.

« À vous,
« F. L. »

Voici un autre billet, probablement écrit au printemps de 1840, lorsque Liszt fit un court séjour à Paris, de passage pour Londres, et que George Sand s’y trouvait aussi pour assister aux répétitions de Cosima :

« Partirez-vous bientôt ? Vous savez que je viens de passer neuf jours dans mon lit et probablement, il ne me sera pas permis de sortir avant la fin de la semaine.

« Faites-moi savoir si vous êtes ici samedi, car je voudrais vous demander plusieurs choses, et surtout ne point quitter de nouveau Paris, pour deux ans peut-être, sans vous avoir revu.

« Bien à vous.
« F. Liszt.
« Mercredi. »

Et en 1841, George Sand lui écrit à son tour l’amicale épître que voici, parue dans le livre de La Mara, et que cette dernière rapporte à mars ou avril.


« Monsieur Liszt, rue et Hôtel d’Antin.
« Cher vieux,

« Je vous remercie de la pipe que vous m’annoncez et que je n’ai pas reçue. Je sais d’avance qu’elle sera charmante et, ne le fût-elle pas, elle ne me sera pas moins chère, venant de vous.

« Pourvu que vous ne veniez pas avant trois heures je vous recevrai toujours, sauf à vous faire attendre trois minutes pour sortir des limbes du sommeil où je suis encore quelquefois à cette heure-là. Chopin est malade aujourd’hui, et moi aussi, mais nous n’en sommes pas moins vivants pour vous aimer de cœur.

« G. Sand. »

Enfin voici trois lettres se rapportant à 1844, dont l’une est datée du 30 mai, et les deux autres furent bien sûr écrites un peu auparavant.

« Il m’a semblé que votre corbeille se fanait. Permettez-moi de la rafraîchir. Le langage des fleurs m’étant inconnu (en vertu de mon crétinisme qui va crescendo), je suis justifié à l’avance de tout logogriphe qui pourrait s’y trouver.

« À bientôt.

« Liszt. »

Elle répondit à ceci :

« Monsieur Liszt, Hôtel Byron, rue Laffitte.

« Mon cher ami, est-ce que vous auriez donc, à mon insu, quelque tort envers moi, que vous me faites tous ces logogriphes et cérémonies ? Je n’y comprends goutte et je compte bien que vous viendrez m’expliquer tout cela le plus tôt possible.

« Souvenez-vous seulement de mes habitudes de veille prolongée, de sommeil prolongé par conséquent, et ne venez pas me voir avant quatre heures. Le soir, tant que vous voudrez.

« À bientôt, j’espère.
« George. »


« Lundi. »

« Je n’étais rentré à Paris que pour quelques heures afin de ne pas faire manquer ce malheureux concert des aliénés à la suite duquel mon mal a redoublé. Le lendemain, je me suis traîné clopin-clopant, à la place d’Orléans[257] ; vous veniez de partir, mais en revenant, j’ai trouvé votre billet dont je vous remercie de tout cœur.

« Il me faudra une dizaine de jours de repos absolu pour me remettre, après je commencerai mon métier de commis voyageur en concert et tirerai à vue et à oreilles sur Lyon, Marseille et Bordeaux. Si, au mois d’août, vous étiez encore à Nohant, nous pourrions réaliser notre ancien projet de Festival à Châteauroux.

« En tout cas, à moins que Jeanny[258] ne lâche les chiens et les bêtes fauves des environs contre moi, je viendrai prendre congé de vous à Nohant, car je vous avouerai tout naïvement que j’ai grand désir de vous revoir encore avant de quitter la France pour plusieurs années probablement.

« Bien à vous de cœur.
« Liszt.

« Port Marty, 30 mai 44.

« P.-S. — Dites à Chopin la vive part que je prends à son chagrin[259]. »

Enfin nous trouvons dans le volume des lettres imprimées de Liszt une missive datée de Lisbonne. 1845, dans laquelle le grand pianiste raconte à George Sand sa rencontre avec leur ami d’autrefois, Blavoyer[260], et lui recommande une personne qu’il lui avait adressée, tout cela sur le ton le plus amical.

Ces lettres mettent à néant l’opinion soutenue par Mme Ramann, que Chopin nourrissait des sentiments hostiles envers Liszt par suite des mauvais rapports de ce dernier avec George Sand. Il est de toute évidence que dès le moment où Mme d’Agoult ne fut plus entre eux, les relations de George Sand avec Liszt s’améliorèrent aussitôt. Il n’y eut plus entre eux, il est vrai, la même intimité, mais l’ancienne admiration de Liszt pour George Sand, comme écrivain, ne subit jamais la moindre éclipse.

En 1842, il entreprit de composer un opéra sur Consuelo, et il suivait en général avec intérêt tout ce qui sortait de la plume de George Sand. Dans sa correspondance publiée, nous trouvons plus d’une fois des passages sur les œuvres de George Sand (entre autres sur l’Histoire de ma Vie) ou sur sa Correspondance. Il analyse d’une manière très détaillée toutes les lettres qui l’ont frappé ou qui lui ont le mieux plu[261]. Bien plus intéressante encore est l’influence immédiate qu’exerça sur Liszt notre grand écrivain, ce qui est par exemple très visible dans l’avant-propos littéraire du poème symphonique de Liszt : « Héroïde funèbre. » Cet avant-propos est la répétition presque textuelle d’une page bizarre et fantastique des Sept cordes de la lyre, et c’est ce qui nous porte à analyser ici ce livre, quoiqu’il n’ait paru qu’en 1839.

Il est fort douteux qu’un lecteur de nos jours lise jamais cette œuvre, et l’on peut dire que presque aucun des admirateurs de George Sand ne la connaît ou ne s’en souvient. Quant aux critiques, ils la passent tout à fait sous silence, ou se bornent, en en parlant, à quelques lignes dans le genre des courtes phrases suivantes qu’en dit, par exemple, M. d’Haussonville : « : Parmi les ouvrages de George Sand, il y a une œuvre qui ressemble à un drame fantastique, intitulée : les Sept cordes de la lyre. Son talent à elle n’était-il pas aussi une lyre à sept cordes dont chacune rendait un son différent, mais qui résonnaient toutes à l’unisson ? » Et après avoir appelé George Sand l’arrière-petite-fille de cette Diotime de Mantinée, que Platon avait admise à son banquet, et qui s’écriait : « Ô mon cher Socrate, la vie n’a de prix et n’est belle qu’autant que nous contemplons la beauté éternelle », cet auteur ajoute que « dans toutes les œuvres de George Sand on sent le vol de son imagination et une tendance vers la beauté éternelle ». Et voilà tout. C’est pourquoi nous nous permettons de raconter d’une manière plus détaillée le sujet de cette fantaisie ou de cette allégorie, dont il serait difficile de préciser l’idée générale, à moins de la comprendre de la manière suivante : L’esprit humain, pour être complet, pour s’approcher du Créateur et pour pénétrer l’harmonie de la création, doit vibrer de toutes ses cordes qui sont : la foi, l’amour, l’art, la contemplation, etc., etc. Privé de l’une de ces cordes, l’esprit est incomplet et ne peut saisir ni l’Harmonie sublime, ni la Beauté suprême. Cette idée fut donnée à George Sand par Michel, car on trouve parmi ses papiers intimes une petite feuille sur laquelle sont dessinées deux lyres, l’une, assez correctement faite, ne porte aucune inscription, l’autre, très mal dessinée à la plume, porte au bas : La lyre de George Sand d’après le plan de son ami Evrard (sic). Nohant, le 11 août 1835. Et sur ses cordes on lit les inscriptions suivantes :


    La Paix, les sciences, l’agriculture,
    La Guerre ou la Liberté et la Tyrannie.
    Les Douleurs ou la Mort, le crime.
    Les Joies, ou la croyance, les martyrs, la Vertu.
    Évocations Les Tombeaux.

L’Amour ou les éléments : le soleil, le ciel, la terre,

l’eau, le feu.

Dieu, ou la prière, et l’Adoration.

Ce canevas a servi à George Sand pour écrire son livre curieux, où la thèse est développée en sens inverse. Un philosophe, maître Albertus, qui, selon l’auteur, paraît vivre dans notre siècle, mais qui, en réalité, vit hors du temps et de l’espace, élève une jeune fille, confiée à ses soins, Hélène, enfant de son vieil ami, fabricant d’instruments de musique, Meinbacker, qui ne lui avait laissé en héritage que des dettes et une mystérieuse lyre à sept cordes. Hélène s’occupe de philosophie chez Albertus, comme les autres disciples de ce maître : Hans, Karl, Wilhelm, etc., dont chacun personnifie une certaine tendance de l’esprit humain. Pourtant Hélène fait de médiocres progrès en philosophie. Elle est attirée vers la poésie et vers la musique, arts qui lui sont défendus, dans la crainte qu’ils ne troublent sa raison, car on avait précédemment remarqué que la musique provoquait chez Hélène des extases qui ressemblaient à de la folie ou au somnambulisme. Ce n’était toutefois rien moins que les manifestations chez elle du génie musical, incomprises par son entourage. Or, la lyre à sept cordes n’est pas un instrument ordinaire. Elle a été faite de temps immémorial, par un certain Adelsfreit, ancêtre du vieux Meinbacker, et elle porte, gravés, ces mots mystérieux :

    À qui vierge me gardera
        La richesse,
    À qui bien parler me fera
        La sagesse.
    À quiconque me violera
        La folie
    Et, sil me brise, il le paira
        De sa vie.

Notre vieil ami Méphistophélès se mêle de l’affaire. Il veut se rendre maître de la lyre, afin de perdre l’esprit de la lyre, qui ne doit être délivré que par l’amour sublime d’une vierge. Pour atteindre son but, Méphistophélès essaie d’abord de briser la lyre. Sous la figure du juif Jonathas Taer, l’un des créanciers de feu Meinbacker, il amène chez Albertus toute une foule d’acheteurs : un poète, un compositeur, un peintre et un critique. La force mystérieuse de la lyre leur fait à l’un après l’autre, perdre la tête, leur inspire la manie des grandeurs, leur fait dévoiler toute la bassesse de leurs âmes jalouses et mesquines ; et c’est alors que soit en raisonnements calmes, soit en divagations absurdes, ils dévoilent et montrent à nu leurs véritables caractères. Ils n’entendent rien à ce qui sort de la sphère de leurs étroites spécialités et comprennent même fort peu cette seule spécialité. Chacun de ces gens du métier se figure être un génie, et ne reconnaît dans les autres que de médiocres artistes.

Les projets de Méphistophélès échouent ; la lyre reste intacte. Alors il met en jeu Albertus lui-même. Il lui suscite d’un côté la soif de tout connaître, de tout comprendre, comme celle qui torturait Faust, et de l’autre, il éveille dans son cœur un violent amour pour Hélène. Poursuivant toujours son but, Méphistophélès suggère à Albertus l’idée de briser l’une après l’autre les cordes de la lyre, car, entre temps, voici ce qui était arrivé : Hélène ayant réussi à s’emparer de la lyre, était tombée en extase ; même par son extérieur, elle ressemblait à une prophétesse, on eût dit un être surhumain. C’est avec sa chevelure surtout que se passaient des choses absolument surnaturelles.

Hanz. — « Voyez, maître, ceci tient du prodige, les rubans de sa coiffure se brisent et tombent à ses pieds. » (Pour prodige, cela en est sûrement un !) — « Sa chevelure semble s’animer comme si un souffle magique la dégageait de ses liens brillants, pour la séparer sur son front et la répandre en flots d’or sur ses épaules de neige. Oui, voilà ses cheveux qui se roulent en anneaux libres et puissants comme ceux d’une jeune enfant qui court aux vents du matin. » — (C’est à faire enrager tous les coiffeurs !). — « Ils rayonnent, ils flamboient, ils ruissellent sur son beau corps comme une cascade embrasée des feux du soleil. Ô Hélène, que vous êtes belle ainsi ! Mais vous ne m’entendez pas !

Albertus. — Hanz, mon fils, ne la regarde pas trop. Il y a dans la vie humaine des mystères que nous n’avons pas encore abordés et que je ne soupçonnais pas, il y a un instant.

Hélène. — (Elle soutient la lyre d’une main et élève l’autre vers le ciel.) Voici ! le mystère s’accomplit. La vie est courte, mais elle est pleine ! L’homme n’a qu’un jour, mais ce jour est l’aurore de l’éternité ! (La lyre résonne magnifiquement.)

Hanz. — Ô muse, ô belle inspirée… »

Entrée en relation directe avec l’esprit de la lyre, Hélène passe des heures entières en improvisations exaltées ; elle comprend tout ce que l’esprit de la lyre lui dit, et la lyre résonne alors d’elle-même sans que la jeune fille y touche, mais les hommes n’entendent que les réponses d’Hélène aux paroles de l’esprit, ils entendent sa musique. (Quelle allégorie !) Albertus ne comprend ni ce qui se passe en Hélène, ni son langage, et, poussé par Méphistophélès, il brise d’abord les deux premières cordes de la lyre, les cordes d’or : celles de la foi et de la contemplation de l’infini. Il brise ensuite les deux cordes suivantes, les cordes d’argent : celles de l’espérance et de la contemplation du beau ! Peu à peu il commence à mieux comprendre Hélène, mais craignant de nouveaux accès de sa folie, il lui cache la lyre. La jeune fille tombe alors dans une folie plus grande encore, et, cherchant partout sa lyre, elle parvient au faîte de la flèche de la cathédrale où Albertus la suit. Il tient la lyre sous son manteau, mais au lieu de la rendre simplement à Hélène, il engage avec elle le dialogue suivant :

Albertus. — « Arrêtons-nous sur cette terrasse, mon enfant, cette rapide montée a dû épuiser tes forces.

Hélène. — Non, je peux monter plus haut, toujours plus haut.

Albertus. — Tu ne peux monter sur la flèche de la cathédrale… L’escalier est dangereux, et l’air vif qui souffle ici est déjà assez excitant pour toi.

Hélène. — Je veux monter, monter[262], toujours, monter jusqu’à ce que je retrouve la lyre. Un méchant esprit l’a enlevée et l’a portée sur la pointe de la flèche. Il l’a déposée dans les bras de l’archange d’or qui brille au soleil. J’irai la chercher, je ne crains rien. La lyre m’appelle. (Elle veut s’élancer sur l’escalier de la flèche.)

Albertus, la retenant. — Arrête, ma chère Hélène ! Ton délire t’abuse. La lyre n’a point été enlevée. C’est moi qui, pour t’empêcher d’en jouer, l’ai ôtée de dessous ton chevet. Mais reviens à la maison, et je te la rendrai.

Hélène. — Non, non, vous me trompez. Vous vous entendez avec le Juif Jonathas pour tourmenter la lyre et me donner la mort. Le Juif l’a portée là-haut. J’irai la reprendre ; suivez-moi si vous l’osez. (Elle commence à gravir l’escalier.)

Albertus (lui montrant la lyre qu’il tenait sous son manteau). — Hélène, Hélène, la voici, regarde-la ! Reviens, au nom du ciel ! Je t’en laisserai jouer tant ce que tu voudras. Mais redescends ces marches, ou tu vas périr !

Hélène, s’arrêtant. — Donnez-moi la lyre et ne craignez-rien.

Albertus. — Non, je te la donnerai ici. Reviens. Ô ciel ! Je n’ose m’élancer après elle. Je crains qu’en se hâtant, ou en cherchant à se débattre, elle ne se précipite au bas de la tour.

Hélène. — Maître, étendez le bras et donnez-moi la lyre, ou je ne redescendrai jamais cet escalier.

Albertus, lui tendant la lyre. — Tiens, tiens, Hélène, prends-la. Et maintenant, appuie-toi sur mon bras, descends avec précaution. (Hélène saisit la lyre et monte rapidement l’escalier jusqu’au sommet de la flèche.)… »

Elle s’assied auprès de l’archange de bronze, et voyant devant elle l’immense ville pleine de vie et fourmillant d’hommes, elle se met à improviser sur les souffrances et les malheurs de l’humanité. Cependant Hans, qui veut la suivre, grimpe de l’autre côté de l’archange pour soutenir Hélène si la tête venait à lui tourner — ce qui ne serait nullement étonnant sur une estrade de concert aussi élevée. Hélène termine cependant sans accident son entretien avec l’esprit de la lyre ; elle cause maintenant avec lui sur les cordes d’acier et comme ces cordes ne parlent plus de choses inaccessibles aux hommes, mais leur dépeignent bien les gloires et les malheurs du genre humain, alors Hanz et Albertus peuvent comprendre Hélène.

Hélène. — Ô esprit, où m’as-tu conduite ? Pourquoi m’as-tu enchaînée à cette place pour me forcer à voir et à entendre ce qui remplit mes yeux de pleurs et mon cœur d’amertume ? Je ne vois au-dessous de moi que les abîmes incommensurables du désespoir ; je n’entends que les hurlements d’une douleur sans ressource et sans fin ! Ce monde est-ce une mare de sang, un océan de larmes ! Ce n’est pas une ville que je vois ! J’en vois dix, j’en vois cent, j’en vois mille, je vois toutes les cités de la terre. Ce n’est pas une seule province, c’est une contrée, c’est un continent, c’est un monde, c’est la terre tout entière que je vois souffrir et que j’entends sangloter ! Partout des cadavres et autour d’eux des sanglots. Mon Dieu ! que de cadavres ! mon Dieu ! que de sanglots ! Oh ! que de moribonds livides couchés sur une paille infecte ! oh ! que de criminels et d’innocents agonisant pêle-mêle sur la pierre humide des cachots ! oh ! que d’infortunés brisés sous des fardeaux pesants ou courbés sur un travail ingrat ! Je vois des enfants qui naissent dans la fange, des hommes en manteaux de pourpre et d’hermine tout souillés de fange, des peuples entiers couchés dans la fange ! La terre n’est qu’une masse de fange labourée par des fleuves de sang. Je vois des champs de bataille tout couverts de cadavres fumants et de membres épars qui palpitent encore ; j’en vois d’autres où s’élancent des bataillons poudreux, au son des fanfares guerrières. Je vois les armes reluire au soleil ; j’entends bien les chants de l’espoir et du triomphe ; mais j’entends aussi les gémissements des blessés, les derniers soupirs des mourants que brisent les pieds des chevaux. J’entends aussi le cri des vautours et des corbeaux qui marchent derrière les armées, et l’air est obscurci de leur vol sinistre ; eux seuls seront les vainqueurs ! Eux seuls entonneront ce soir l’hymne de triomphe en enfonçant leurs ongles ensanglantés dans la chair des victimes… »

Les épreuves de l’esprit de la lyre touchent à leur fin. Hélène, en proie au désespoir, en voyant les misères humaines, les souffrances des pauvres martyrs et la cruauté des persécuteurs qui s’intitulent la fleur et le couronnement de la création, jette la lyre du haut de la tour. Il semblerait que le conte est fini. Mais non, Méphistophélès se saisit de la lyre et la remet à la servante d’Albertus, qui passe justement à ce moment, et la lyre est restituée dans le cabinet du savant docteur. La lyre ne garde plus qu’une corde, celle d’airain, qui parle aux hommes par l’amour. C’est alors seulement qu’Albertus comprend le langage de l’esprit de la lyre, et cet esprit devient enfin libre, mais Hélène, qui s’était éprise de lui, meurt en brisant la dernière corde et son âme unie à celle de l’esprit de la lyre, saluée par la foule des frères célestes, est emportée par eux dans l’espace éthéré ou plutôt sur la blanche étoile de Véga, dans la constellation de la Lyre !!

Albertus, qui a enfin compris le sens suprême et l’harmonie des choses créées, se réconcilie avec la vie, et, s’adressant à ses disciples, leur dit : « Mes enfants, l’orage a éclaté, mais le temps est serein ; mes pleurs ont coulé, mais mon front est calme : la lyre est brisée, mais l’harmonie a passé dans mon âme. Allons travailler. »

Nous devons avouer qu’il nous a fallu du courage pour lire cette œuvre nébuleuse et emphatique, quoiqu’on y trouve des pages sublimes de poésie, et d’autres pleines d’humour et d’observations fines et profondes, mais on peut dire que la forme en est aujourd’hui quasi insupportable ; le tout est tellement monté sur des échasses mystiques et allégoriques, que cela amène souvent le sourire sur les lèvres. Telle, par exemple, la scène sur la flèche de la cathédrale, que nous venons de citer, et qui est tout simplement burlesque par son romantisme exagéré — paraissant presque une charge. Elle ne peut provoquer chez le lecteur qu’un rire irrésistible à l’instar de la si célèbre et si comiquement emphatique scène sur la tour du « Constructeur de Solness » de Ibsen (que l’on nous pardonne cette hérésie.)

Les lignes suivantes tirées d’un prétendu chant slave Les cœurs Résignés (?) de Gryzmala, servent d’épigraphe à cette œuvre fantastique :

« Eugène, souvenez-vous de ce jour de soleil où nous écoutions le fils de la Lyre, et où nous avions surpris les sept Esprits de la Lumière s’élançant dans une danse sacrée au chant des sept Esprits de l’Harmonie. Comme ils semblaient heureux ! »

Cette poésie prétendue nationale ressemble si peu à un chant national quelconque, que nous ne pouvons comprendre d’où Grzymala l’a tirée. Et si George Sand a cru y voir vraiment un chant slave, elle s’est fourvoyée elle-même ou a été mystifiée par l’écrivain qui ne se rendait pas assez compte de ce qu’est la poésie populaire ; ou peut-être encore a-t-il voulu mystifier ses bénévoles lecteurs à l’instar de Mérimée avec sa Guzla ; mais malheureusement il ne sut pas imiter le ton des chansons nationales. C’est aussi faux de ton que toute cette œuvre de George Sand est ennuyeuse. Il n’en est pourtant pas de même de toutes ses parties. Quelle belle scène, par exemple que celle de la rencontre des critiques ! Rien n’y est faux ni imité, et il suffirait de lire quelque article de critique, contemporain de George Sand, par exemple ce qui a été dit en 1838, dans la France musicale, par un certain cuistre musical, sur l’impromptu en la bémol majeur de Chopin, pour comprendre que cette scène est sortie d’un seul jet de la plume de George Sand. Elle se trouvait d’une part, sous l’impression de ce qu’un grand artiste, comme Chopin, se tenant à l’écart de toute polémique et de toute lutte, avait à souffrir de pareils éreintements, et, d’autre part, elle subissait l’ascendant de Liszt, toujours avide de combattre, s’élançant, indigné, au-devant des ennemis, à la vue des banalités du public et des idées rétrogrades de messieurs les critiques. Chacun des représentants des quatre spécialités est un type si parfaitement accompli que chacun de nous peut remplacer par des noms propres ces quatre indications : le poëte, le compositeur, le critique, le peintre, et nommer bon nombre de médiocrités contemporaines qui s’acharnent, dans leur étroitesse bornée, à injurier tous ceux qui ne sont pas de leur coterie, sans voir pour cela, même dans leur spécialité, plus loin que leur nez.

Tout aussi charmantes sont les autres scènes secondaires où apparaissent les simples bons citoyens, qui servent de repoussoirs à la sublime Hélène et au non moins sublime Albertus. Leur banalité, leur mesquinerie, leur inertie d’esprit, leurs bavardages insipides sur des choses auxquelles ils n’entendent rien, tout cela est rendu d’une manière inimitable.

Reconnaissons aussi, quoi que nous en ayons dit, que l’improvisation d’Hélène et son entretien, au sommet de la flèche, avec l’esprit de la lyre sur la grandeur et les souffrances de l’humanité, sont empreints d’une vraie poésie et pénétrés, comme toutes les pages de ce genre de George Sand, d’une pitié profonde et ardente.

C’est justement ici le lieu de citer le fragment que nous avons déjà mentionné, c’est-à-dire la Préface de Liszt pour son poème symphonique : L’Héroïde funèbre, le seul épisode conservé de la Symphonie révolutionnaire et qui a paru après 1850. Tout comme George Sand par la bouche d’Hélène, Liszt y dit que tout progrès de l’humanité est acheté au prix du sang, des douleurs sans nombre, des pleurs et des gémissements, et que souvent, au milieu de cette mer de larmes et de sang, on ne voit pas même les résultats grandioses auxquels tendent les efforts des hommes.

« … Dans cette perpétuelle transformation d’objets et d’impressions, il en est qui survivent à tous les changements, à toutes les mutations, et dont la nature est invariable. Telle entre autres et surtout la Douleur, dont nous contemplons la morne présence, toujours avec le même pâle recueillement, la même terreur secrète, le même respect sympathique et la même frémissante abstraction, soit qu’elle visite les bons ou les méchants, les vaincus ou les vainqueurs, les sages ou les insensés, les forts ou les faibles. Quel que soit le cœur et le sol sur lesquels elle étend sa végétation funeste et vénéneuse, quelle que soit son extraction et son origine, sitôt qu’elle grandit de toute sa hauteur, elle nous paraît auguste, elle impose la révérence. Sorties de deux camps ennemis, et fumantes encore d’un sang fraîchement versé, les douleurs se reconnaissent pour sœurs, car elles sont les fatidiques faucheuses de tous les orgueils, les grandes niveleuses de toutes les destinées. Tout peut changer dans les sociétés humaines, mœurs et cultes, lois et idées ; la Douleur reste une même chose ; elle reste ce qu’elle a été depuis le commencement des temps. Les empires croulent, les civilisations s’effacent, la science conquiert des mondes, l’intelligence humaine luit d’une lumière toujours plus intense ; rien ne fait pâlir son intensité, rien ne la déplace du siège où elle règne en notre âme, rien ne l’expulse de ses privilèges de primogéniture, rien ne modifie sa solennelle et inexorable suprématie. Ses larmes sont toujours de la même eau amère et brûlante ; ses sanglots sont toujours modulés sur les mêmes notes stridentes et lamentables ; ses défaillances se perpétuent avec une intolérable monotonie ; sa veine noire court à travers chaque cœur et son dard brûlant contagie chaque âme de quelque incurable blessure, son étendard funéraire flotte sur tous les temps et tous les lieux… Sur ce seuil tranchant que tout événement sanglant bâtit entre le passé et l’avenir, les souffrances, les angoisses, les regrets, les funérailles se ressemblent partout et toujours. Partout et toujours on entend sous les fanfares de la victoire, un sourd accompagnement de râles et de gémissements, d’oraisons et de blasphèmes, de soupirs et d’adieux, et l’on pourrait croire que l’homme ne revêt de manteau de triomphe, et des habits de fête, que pour cacher un deuil qu’il ne saurait dépouiller, comme s’il était un invisible épidémie… »

Il est de toute évidence que cet hymne grandiose de la Douleur est une paraphrase de l’entretien d’Hélène avec l’esprit de la lyre[263].

D’un autre côté, la onzième Lettre d’un voyageur (à Meyerbeer) pourrait être facilement prise pour un article de Liszt lui-même, tant ce sont ses idées à lui, sa manière de voir, son ton, son style. Dans ce compte rendu enthousiaste des opéras de Meyerbeer, George Sand salue chaleureusement les voies nouvelles dans lesquelles est entré le jeune compositeur et les buts nouveaux vers lesquels l’artiste semblait vouloir marcher. — (Ainsi, par exemple, dans les Huguenots, il a tenté de peindre les sentiments collectifs des masses, la lutte de deux principes religieux et la personnification de la fermeté démocratique et du courage protestant en la personne de Marcel.) La onzième Lettre d’un voyageur, dans son ensemble comme dans ses détails, porte plus que l’empreinte des idées du grand artiste qui, en l’été de 1837, avait soufflé à George Sand les pages citées plus haut sur l’explication de la musique par la parole, sur Hoffmann, les Sons du Midi et les Sons du Nord, etc. Ainsi, l’auteur y parle des insupportables cadences italiennes, des finale surannés et d’autres procédés passés de temps, auxquels Liszt faisait alors la guerre en pratique comme en théorie. Cette épître est comme une exposition, comme une paraphrase de l’article de Liszt lui-même sur les Huguenots[264].

N’est-il pas curieux aussi de noter que sur la première feuille du carnet donné par Liszt à George Sand à Genève, en 1836, et portant l’inscription « Fellow à Piffoël », on lit : « Le 2e volume de l’exposition de la doctrine de Saint-Simon. Il n’a été donné qu’en feuilles à une cinquantaine de membres de la famille. Au besoin, le faire copier… » On devine très aisément quel était celui qui tenait alors George Sand au courant des choses saint-simoniennes et qui la renseignaient sur la doctrine.

N’est-il pas intéressant à constater encore qu’en 1841, lorsque George Sand écrivait sa Consuelo — qui est comme la personnification en un seul type de Pauline Viardot, de Nourrit si plein de piété pour son art, de Liszt lui-même, et des idées des Saint-Simoniens sur la vocation de l’artiste, — et que cette héroïne de roman se faisait membre d’une loge de francs-maçons et y jouait un grand rôle, poussée par sa pitié ardente pour l’humanité et le désir de la servir de quelque manière que ce fût, que Liszt était à ce même moment devenu membre de la loge maçonnique de l’Union ?

Plus tard, en 1861, Liszt entrait chez les frères Tertiaires de l’ordre religieux de Saint-François d’Assises, c’est-à-dire qu’il faisait partie des frères laïques, qui, tout en suivant leur vocation séculière et vivant dans le monde, acceptent néanmoins tous les devoirs et jouissent de tous les droits de l’ordre. Le biographe de Liszt voit avec raison une seule et même évolution ininterrompue, une progression toute logique dans l’enthousiasme de Liszt, en 1831, pour le Saint-Simonisme, dans son entrée chez les francs-maçons en 1841, et dans son adhésion en 1861 à l’œuvre de Saint-François. Tout cela est l’expression symbolique et tout à la fois la confirmation extérieure de ses idées et de ses sentiments chrétiens, qui dès son enfance se manifestèrent chez lui.

Cette pitié chrétienne se mariait en lui avec la même conviction profonde de la vocation divine de l’artiste, qui remplissait l’âme de Consuelo, et avec la croyance de la nécessité pour un véritable artiste d’élever constamment son moi humain, afin d’être un digne gardien du génie émané de Dieu et de ne pas le rabaisser. Quelles belles, quelles sublimes idées, et quel bonheur pour George Sand d’avoir rencontré sur son chemin, après les orageuses épreuves de sa vie personnelle, après les prédications négatives et désordonnées de Michel, un artiste qui adorait son art avec tant de conscience !

On dit ordinairement que les Sept Cordes de la Lyre ont été écrites sous l’influence des idées philosophiques de Pierre Leroux ; nous venons de donner une preuve irrécusable que cette œuvre fantastique est née d’une pensée de Michel jetée au hasard. Mais elle est, en même temps, éclose sous l’influence des idées philosophiques et artistiques de Liszt, de Pictet, de Nourrit, de Grzymala, de Chopin, c’est-à-dire qu’elle fut l’écho des tendances philosophico-musicales, qui flottaient dans l’air, à Genève, à Fribourg, à l’hôtel de France et à Nohant, entre 1835-1837, tendances dont Liszt surtout était le propagateur et l’âme.

Aussi, si la ressemblance presque absolue de la Préface de l’Héroïde funèbre avec les paroles d’Hélène Meinbaker ne prouvait pas à quel point l’illustre musicien et le grand poète étaient d’accord dans leur manière de voir, de penser et de sentir, et si ces pages ne témoignaient pas suffisamment de l’affinité d’esprit qui régnait entre les deux génies à cette époque, il suffirait de comparer les lettres de George Sand à Liszt et celles de Liszt à George Sand ; les Lettres d’un Bachelier ès musique et les Lettres d’un voyageur ; les articles de Liszt et les œuvres ultérieures de George Sand dans lesquelles apparaissent des musiciens et des artistes, et où elle expose des idées à la Liszt sur le rôle et les devoirs d’un artiste (par exemple : Carl, Consuelo, la dernière Aldini, la comtesse de Rudolstadt, le Château des Désertes, le beau Laurence, le Château de Pictordu), pour sentir vivement et profondément quelle action eurent ces deux grands esprits l’un sur l’autre.

Après tout ce que nous venons de dire, le lecteur ne s’étonnera plus que nous ayons consacré tant de temps et de place à cette illustre amitié dans la vie de George Sand.

CHAPITRE XIII
(1837-1838)


Le Monde. — Lettres à Marcie, Visite aux Catacombes. Luigi Calamatta. André, Simon, Jacques, Mauprat. — La fin de 1837. — Nouveaux malheurs. — Fontainebleau. — Félicien Mallefille. — Nérac. — L’hiver de 1837-1838. — Balzac. — l’abbé Georges Rochet. — Départ pour Majorque.


Nous avons parlé d’une manière fort détaillées des idées et des doctrines de Lamennais qui eurent une action indubitable sur George Sand, mais nous n’avons rien dit encore de ses relations personnelles avec l’abbé, le troisième personnage de ce triumvirat qui contribua à la transformation morale de George Sand entre 1830 et 1837.

Comme nous l’avons déjà dit, George Sand fit la connaissance de Lamennais, lors du procès d’avril. Il lui fut présenté par Liszt qui vint un jour chez elle, accompagné de Lamennais, et du petit Puzzi-Gohen. Dans le courant du printemps de 1835, l’abbé et George Sand se virent souvent, tantôt chez elle, tantôt chez Liszt[265]. Ensuite Lamennais partit pour la Bretagne, dans sa solitude de la Chenaie. Il invita George Sand à venir l’y voir en automne ; mais celle-ci, comme elle le dit dans l’Histoire de ma Vie [266] n’osa pas se rendre à son invitation : à cette époque elle n’était pas encore assez intimement liée avec lui et, par modestie, elle se croyait trop insignifiante pour venir troubler, soit ses occupations, soit son repos. Elle considérait son invitation comme un honneur non mérité, comme un sacrifice que se serait imposé Lamennais, sacrifice qu’elle n’était pas en droit d’accepter.

Dans le courant de la seconde moitié de 1835 et en 1836, préoccupée par son procès avec son mari, par sa lutte intellectuelle et ses relations avec Michel, partageant son temps entre son voyage en Suisse et ses travaux, George Sand continua à voir de temps en temps Lamennais, mais elle le craignait encore un peu, redoutant de trouver en lui un esprit par trop orthodoxe, des idées sentant trop l’ancien curé, un homme ne pouvant pas partager ses opinions extrêmes et sa liberté de pensée à elle.

Mais lorsque George Sand vécut en compagnie de Liszt et de la comtesse d’Agoult en Suisse et à l’Hotel de France, c’est-à-dire pendant l’automne et l’hiver de 1836, elle se lia plus intimement avec Lamennais ; il gagna complètement sa confiance, et elle lui voua dès lors cette admiration exaltée et illimitée dont sont empreintes les pages de l’Histoire de ma Vie consacrées à la mémoire du grand enthousiaste, de même que ses deux Lettres à M. Lerminier parues dans la Revue des Deux-Mondes et ayant pour but de détendre Lamennais contre Lerminier qui avait éreinté le Livre du Peuple, et enfin son article ultérieur sur les Amshaspands et les Darvands de Lamennais.

Ainsi, par exemple, encore au mois de mai de 1836[267] elle écrivait à la comtesse d’Agoult : « L’abbé de Lamennais se fixe, dit-on, à Paris. Pour moi, ce n’est pas certain. Il y va, je crois, avec l’intention de fonder un journal. Le pourra-t-il ? Voilà la question. Il lui faut une école, des disciples. En morale et en politique, il n’en aura pas s’il ne fait pas d’énormes concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui, d’après ce qui m’est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du prêtre que je ne croyais. On espérait l’amener plus avant dans le cercle qu’on n’a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on s’embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l’on s’entendît. Tout l’espoir de l’intelligence vertueuse est là. Lamennais ne peut marcher seul.

« Si, abdiquant le rôle de prophète et de poète apocalyptique, il se jette dans l’action progressive, il faut qu’il ait une armée. Le plus grand général du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des soldats éprouvés et croyants. Il trouvera facilement à diriger une populace d’écrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme d’un chapeau et qui le renieront ou le trahiront à la première occasion. S’il veut être secondé véritablement, qu’il se méfie des gens qui ne disputeront pas avec lui avant d’accepter sa direction. En réfléchissant aux conséquences d’un tel engagement, je vous avoue que je suis moi-même très indécise. Je m’entendrais avec lui sur tout ce qui n’est pas le dogme. Mais là, je réclamerais une certaine liberté de conscience, et il ne l’accorderait pas. S’il quitte Paris sans s’être entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans les mêmes conditions de dévouement et de résistance que moi, j’éprouverai une grande consternation de cœur et d’esprit. Les éléments de lumière et d’éducation des peuples s’en iront, encore épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les rivages, s’y brisant avec douleur sans avoir pu rien produire. Le seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais.

« Si Franz a sur lui de l’influence, qu’il le conjure de bien connaître et de bien apprécier l’étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C’est là leur devoir. Ils n’appartiennent point au passé. Ils ont un pas à faire faire à l’humanité. L’humilité d’esprit, le scrupule, l’orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux réformateurs. Si l’œuvre que je rêve pour lui peut s’accomplir, c’est vous qui serez obligée de vous joindre à son bataillon sacré. Vous avez l’intelligence plus mâle que bien des hommes, vous pouvez être un flambeau pur et brillant !!… »

Mais, dès que Lamennais eut l’idée de fonder un journal, le Monde, George Sand y participa immédiatement et, quoiqu’on y travaillât quelque peu pour le roi de Prusse, elle ne fut pas tentée par les propositions avantageuses qui lui furent faites par le Journal des Débats, et aussi longtemps qu’elle se sentit utile au journal de Lamennais, elle resta sa collaboratrice. Elle écrivit, en réponse à Jules Janin qui s’était adressé à elle au nom du Journal des Débats :

« Je ne travaille pas dans le Monde, je ne suis l’associée de personne. Associée de l’abbé de Lamennais est un titre et un honneur qui ne peuvent m’aller. Je suis son dévoué serviteur. Il est si bon et je l’aime tant, que je lui donnerai autant de mon sang et de mon encre qu’il m’en demandera. Mais il ne m’en demandera guère, car il n’a pas besoin de moi. Dieu merci. Je n’ai pas l’outrecuidance de croire que je le sers autrement que pour donner, par mon babil frivole, quelques abonnés à son journal, lequel journal durera ce qu’il voudra et me payera ce qu’il pourra. Je ne m’en soucie pas beaucoup. L’abbé de Lamennais sera toujours l’abbé de Lamennais, et il n’y a ni conseil ni association possible pour faire de George Sand autre chose qu’un très pauvre garçon[268]… »

George Sand publia dans le journal de Lamennais, en 1837, trois articles de grandeur et d’importance différentes, mais tous trois attirant l’attention du biographe et du critique. C’est d’abord son article : Ingres et Calamatta, puis un petit fragment poétique : Une visite aux Catacombes et enfin les célèbres Lettres à Marcie.

George Sand fit la connaissance du jeune graveur Luigi Calamatta vers 1835, à l’occasion de son portrait, à elle, commandé par la rédaction de la Revue des Deux-Mondes[269], et spontanément elle eut de l’amitié pour cet artiste consciencieux et pour cet homme supérieur. Calamatta grava trois portraits de George Sand : l’un d’après celui peint par Delacroix et représentant George Sand avec sa jaquette d’homme, en velours, une cravate au cou et les cheveux tombant sur les épaules ; l’autre est ce même portrait, mais corrigé et plus idéalisé ; enfin, le troisième fut dessiné au crayon par Calamatta lui-même, puis gravé, et représente George Sand en robe à larges manches à la mode de 1837 et coiffée de rubans comme on les portait alors, tombant des deux côtés de son visage. Ce dernier portrait, selon toute apparence, a été fait par Calamatta, lors du séjour de George Sand à l’Hôtel de France, et immédiatement après, au commencement de 1837, Calamatta fit les portraits de Liszt et de la comtesse d’Agoult. S’étant intimement liée avec le jeune graveur, ayant apprécié son amour passionné de l’art, son désintéressement, sa bonne foi, George Sand a, d’une part, comme nous l’avons dit à propos des Mosaïstes, peint Calamatta et son ami Mercuri sous les traits des deux frères Zucatti, de tempéraments et de caractères si différents, menant une existence si dissemblable, mais également épris de leur art, prêts à supporter à cause de lui, toutes les infortunes, tous les déboires et toutes les privations. Nous avons dit aussi que George Sand a profité, en écrivant ses Nouvelles Vénitiennes, des conseils, des indications et même des dessins de Calamatta et de Mercuri pour les descriptions des costumes vénitiens et pour des détails historiques et artistiques. D’autre part, voyant la gêne dans laquelle se trouvait Calamatta, elle mit toute sa généreuse ardeur à lui venir en aide. Elle écrivit non seulement elle-même un article sur lui dans le journal de Lamennais, mais elle en fit encore écrire par ses amis dans plusieurs autres journaux, ce qui fut une véritable réclame pour ce jeune talent. C’est ainsi que Janin publia le sien dans le Journal des Débats et Pelletan dans l’Artiste. L’article de George Sand intitulé : Ingres et Calamatta, comme ceux qu’elle écrivit plus tard sur la Joconde de Leonardo de Vinci, et la Vierge à la Chaise de Raphaël[270] gravées par Calamatta, ne présentent rien d’exceptionnel et ne frappent le lecteur, ni par la nouveauté ou l’originalité des idées, ni par des paradoxes intéressants sur l’art. Mais c’est encore une preuve de cette générosité active, de ce désir toujours éveillé de secourir tous ceux de ses amis, de ses connaissances ou même des étrangers qui avaient besoin d’aide et de protection, que George Sand manifesta toute sa vie. Par ce morceau, si l’on ne compte pas celui sur Obermann, s’ouvre la série sans fin d’articles, de notes, de notices et de préfaces sortis de la plume de George Sand. Pendant toute sa carrière, elle ne refusa jamais ses services lorsqu’il fallait faire connaître une œuvre peu connue — comme Obermann, un talent mal apprécié, — comme le poète George Maurice de Guérin[271], mort prématurément, ou pour recommander simplement au public un nouvel auteur ou un nouvel artiste, un livre ou un tableau nouvellement parus.

Le second fragment, publié dans le Monde sous le titre : Une visite aux Catacombes, nous arrête par sa profonde tristesse et la résignation désolée qui y règne. L’auteur y raconte sa visite aux Catacombes et ses mélancoliques impressions au bord d’une source souterraine encaissée dans son cadre de granit et dont le sombre miroir, privé de tout rayon de lumière, ne reflète rien. Ce triste spectacle fait naître dans l’âme du voyageur des réflexions philosophiques et de sublimes pensées sur la vie et la mort.

« Vie et mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l’homme le désir et l’effroi, la jouissance et l’horreur ? Loi divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par l’auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait ! »…

Les Lettres à Marcie, la troisième œuvre de George Sand parue dans le Monde, est certes bien plus importante que les deux articles dont nous venons de parler. Malheureusement, cet ouvrage, on le sait, n’a jamais été terminé et a été interrompu au chapitre VI. Lamennais ne l’a-t-il pas suffisamment lu avant d’en commencer l’impression, en fut-il mécontent plus tard, ou bien encore, des amis lui firent-ils remarquer que les idées prêchées par George Sand différaient trop de ses propres opinions et des tendances du Monde[272] ? C’est ce que nous ne saurions dire. Quoi qu’il en soit, déjà le 28 février, c’est-à-dire après l’apparition du n° 3 avec la suite des Lettres à Marcie, George Sand adressa une lettre à Lamennais pour lui demander ce qu’elle avait à faire. Elle avait évidemment touché à des questions trop hardies qui avaient pu horripiler Lamennais : le mariage, le divorce, l’importance de la passion dans la vie des femmes. Elle n’avait pas su prévoir que son récit la mènerait si loin. Elle aurait voulu obtenir l’approbation du maître, mais elle n’ose pas le consulter sur tous les détails.

« Pourtant, me voilà lancée et j’éprouve le désir d’étendre ce cadre des Lettres à Marcie, tant que je pourrai y faire entrer des questions relatives aux femmes. Je voudrais parler de tous les devoirs, du mariage, de la maternité, etc. En plusieurs endroits, je crains d’être emportée par ma pétulance naturelle, plus loin que vous ne me permettriez d’aller, si je pouvais vous consulter d’avance. Mais, ai-je le temps de vous demander à chaque page de me tracer le chemin ?… »

« … Que faire, donc ? Me livrerai-je à mon impulsion ? ou bien vous prierai-je de jeter les yeux sur les mauvaises pages que j’envoie au journal ? Ce dernier moyen a bien des inconvénients ; jamais une œuvre corrigée n’a d’unité. Elle perd son ensemble, sa logique générale. Souvent, en réparant un coin de mur, on fait tomber toute une maison qui serait sur pied si on n’y avait pas touché.

« Je crois qu’il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir de deux choses : c’est que je cous confesserai ici les principales hardiesses qui me passent par l’esprit et que vous m’autoriserez à écrire dans ma liberté, sans trop vous soucier, que je fasse quelque sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu’à quel point les gens du monde vous en rendraient responsable et je crois d’ailleurs, que vous vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j’ai pour vous tant d’affection profonde, je me sens commandée par une telle confiance, que lors même que je serais certaine de n’avoir pas tort, je me soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main… »

Ensuite, George Sand parle à Lamennais d’une série de questions concernant la femme, soulevées dans ces Lettres, et finit par dire :

« Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d’aller plus avant, je terminerai les Lettres à Marcie où elles en sont, et je ferai toute autre chose que vous me commanderez, je puis me taire sur bien des points et ne me crois pas appelée à rénover le monde. Adieu, père et ami, personne ne vous aime et ne vous respecte plus que moi. »

Lamennais ne daigna pas lui permettre « d’aller plus avant », et les Lettres à Marcie ne furent jamais terminées.

Dans la préface de l’édition de librairie des Lettres, George Sand assure qu’elle n’a pas eu l’intention de propager ses propres idées philosophiques et que ces six premières Lettres n’étaient qu’une espèce de prologue où elle voulait « peindre pour commencer, l’ennui de l’isolement ». Il devait seulement faire voir au lecteur l’état d’âme de l’héroïne qui ne devait être vue qu’à travers les lettres de son ami, sans que le lecteur ait devant lui aucune de ses lettres à elle. George Sand affirme encore que :

« … Le roman a été interrompu par des circonstances qui n’avaient rien de commun avec le sujet… Je n’avais accepté l’honneur de concourir à la collaboration du journal le Monde que pour faire acte de dévouement envers M. Lamennais, qui l’avait créé et qui en avait la direction. Dès qu’il l’abandonna, je me retirai sans même m’enquérir des causes de cet abandon ; je n’avais pas de goût et je manquais de facilité pour ce genre de travail interrompu, et pour ainsi dire haché. N’ayant pas eu l’occasion de continuer en temps et lieu les Lettres à Marcie, j’ai eu bientôt oublié l’espèce de plan que j’avais conçu… »

Ayant dit plus loin que certains journaux libéraux lui ont reproché d’avoir cédé devant les difficultés, George Sand émet à ce propos une opinion très judicieuse et très juste en disant que toute œuvre naît complète, entière, dans l’esprit de l’artiste et que pour cette raison, il est très difficile, presque impossible, de la corriger ou de la changer dans la suite, opinion caractérisant parfaitement la manière de travailler de George Sand, mais qui est en contradiction avec le fait qu’un an à peine auparavant, elle avait corrigé et refait Lélia.

Bien que George Sand ne considère elle-même les Lettres à Marcie que comme le prologue d’un vrai roman, nous nous croyons en droit de les analyser comme une œuvre purement théorique, comme l’expression de ses idées sur le mariage, sur l’affranchissement de la femme, sur son égalité avec l’homme, etc., etc.

Nous pouvons nous convaincre par ces Lettres, que depuis Lélia, les idées et les vues générales de George Sand se sont précisées, affirmées, et ont beaucoup mûri. Jadis, c’était une protestation passionnée et poétique. À présent, c’est l’exposition d’une théorie claire et bien définie sur l’égalité des droits de l’homme et de la femme. Aussi, n’y a-t-il rien d’étonnant qu’après les Lettres à Marcie, ainsi qu’après Indiana, Valentine et Jacques, les rétrogrades et les bigots crièrent au renversement de l’institution sacrée du mariage, etc., etc. Lamennais lui-même fut intimidé.

Marcie a vingt-cinq ans ; elle est désabusée de la vie, elle aspire à quelque chose de mieux, ne peut se résigner à une existence mesquine, s’ennuie dans le monde, s’ennuie quand elle n’y est pas, pense même pour quelque temps à s’enfermer dans un cloître (comme Lélia ou comme George Sand elle-même). Marcie rêve au mariage, tout en se révoltant contre ses abus ; elle ne trouve pas de vraie consolation dans la religion, et pourtant, elle a peur d’analyser ses croyances en critique et en philosophe ; elle ne sait même pas si une femme peut oser s’occuper de philosophie. Marcie ne trouve pas dans son entourage un homme qui lui semble digne d’elle ; ses exigences de la vie sont trop grandes ; elles ne ressemblent nullement à celles de son monde, et pourtant elle a une peur pusillanime de rester vieille fille…

Son ami et correspondant, par la bouche duquel l’auteur émet ses idées et dans lequel beaucoup de personnes ont voulu voir la personnification des théories et des conseils donnés à George Sand par Lamennais, cet ami commence par conseiller à Marcie de ne pas donner tant d’importance à toutes les douleurs humaines, à toutes les désillusions personnelles.

« Ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentements, et n’est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si chétifs atomes avoir besoin de tant d’espace et de bruit pour y promener une misère si obscure et si commune ?… Nous ne sommes qu’enflure et vanité ; nos plaintes ne sont qu’emphase ou blasphème !… »

Le pessimisme et même les déceptions bien fondées, selon l’ami de Marcie, n’engendrent que l’orgueil, font naître le sentiment d’une supériorité imaginaire, la sécheresse et la froideur.

Ensuite, cet ami tâche de vaincre chez Marcie la crainte de rester vieille fille. Il lui prouve ab adverso l’inanité de cette crainte, en lui racontant deux histoires qu’il eut l’occasion de connaître. D’abord il lui raconte celle d’une malheureuse jeune fille de seize ans, héritière riche, mais malingre et contrefaite, qui, de peur de rester vieille fille, s’était laissé marier à un homme qui ne cherchait et ne pouvait chercher en elle que la richesse. Cette jeune fille paya cette malheureuse pusillanimité par une vie d’humiliation ; méprisée et abreuvée de dégoûts par son mari, meurtrie dans ses aspirations vers le bonheur terrestre, minée par un désespoir caché au milieu d’une opulence extérieure, elle mourut dans la plus atroce misère morale, dans la solitude et l’abandon absolus.

Ensuite l’auteur évoque une autre histoire, celle des trois sœurs vivant chez leur oncle, curé italien (cette partie des Lettres à Marcie a été reproduite par différents journaux sous le titre de Les trois sœurs). La cadette, Arpalice, s’éprend d’un jeune lord anglais, qui l’aime à son tour. Elle pourrait devenir heureuse, se marier (car l’amour de ce jeune couple finit par vaincre les préjugés de caste et par désarmer les préventions de la mère du jeune lord), mais Arpalice ne veut pas abandonner ses sœurs ; elle renonce volontairement à sa passion et revient à son ancienne vie, soucieuse du bonheur des autres et se vouant tout entière, avec ses deux sœurs, aux œuvres de pitié, afin de servir l’humanité.

Déjà, avant d’avoir commencé l’histoire des trois sœurs, l’auteur ayant devancé ainsi de bien des années les idées émises dans la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, disait à Marcie… « Vous êtes instruite, vous êtes pure, voilà de vrais éléments de bonheur, » et lui conseillait d’aspirer à l’indépendance, d’étudier, de se développer intellectuellement, de ne point se marier ou de n’épouser qu’un homme dont elle serait sûre, de n’accepter de croyances, qu’après les avoir soumises à une critique et à une analyse sérieuse et libre.

Mais tout en disant cela, Fauteur se voit obligé de refroidir un peu les élans de Marcie vers une vaste activité, car, dit-il, à présent, il n’y a pas encore pour la femme de champ d’activité, outre l’art et la famille ; les autres professions sont insupportables même pour les hommes, du moins pour ceux qui ont des vues un peu larges et qui ont certaines exigences. (Ici, nous voyons encore des points de ressemblance avec les idées de Tolstoï, exprimées dans son article « Aux femmes » ; on y trouve même l’antithèse identique entre le travail de l’homme hors de la maison et celui de la femme dans la maison, la femme ayant pour charge l’organisation de l’intérieur et l’éducation des enfants ; elle est le vrai chef de la maison et de la famille, c’est son devoir sacré, etc., etc.)

Puis, l’ami de Marcie, après avoir tâché de lui prêcher le calme, et après l’avoir éclairée sur ses doutes, veut lui prouver son droit à la liberté des croyances, à la liberté de l’analyse, à la liberté personnelle, et vient à lui exposer ses théories quant à la vie qu’elle doit mener, et sur ce qu’elle doit faire. Ses conseils, alors nouveaux, sont aujourd’hui tant soit peu vieillis, légèrement rebattus, mais peut-être ne le sont-ils que parce que George Sand a existé et que des générations entières ont été élevées dans ces idées. Il est donc bien inutile aussi de tant crier au « vieux jeu », parce que, Dieu merci, tout cela a vieilli et n’est plus nécessaire à prêcher ! Il fut un temps où cela fut bien utile.

« Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu ; car au-dessus de la nature humaine, je ne conçois que la nature divine ; et, comme cette divinité terrestre serait difficile à justifier dans ses écarts et dans ses erreurs, je craindrais fort de voir bientôt la douce obéissance, naturellement inspirée par l’être qu’on aime le mieux, se changer en haine instinctive qu’inspire celui qu’on redoute le plus. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. Réciproquement l’erreur affreuse de la promiscuité est soutenue par les hommes qui défendent l’égalité de nature chez la femme. De sorte que deux vérités incontestables, l’égalité des sexes et la sainteté de leur union légale, sont compromises de part et d’autre par leurs propres champions[273]

« … Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue, il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

« Eh quoi, la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femmes est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété ; qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine[274] !…

« Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées[275] ! Ils ont spéculé à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle[276] » !…

« … Pour empêcher la femme d’accaparer par sa vertu l’ascendant moral sur la famille et sur la maison, l’homme a dû trouver un moyen de détruire en elle le sentiment de la force morale, afin de régner sur elle par le seul fait de la force brutale ; il fallait étouffer son intelligence ou la laisser inculte, c’est le parti qui a été pris. Le seul secours moral laissé à la femme fut la religion, et l’homme, s’affranchissant de ses devoirs civils et religieux, trouva bien que la femme gardât le précepte chrétien de souffrir et se taire.

« Le préjugé qui interdit aux femmes les occupations sérieuses de l’esprit est d’assez fraîche date. L’antiquité et le moyen âge ne nous offrent guère, que je sache, d’exemples d’aversion et de systèmes d’invectives contre celles qui s’adonnent aux sciences et aux arts. Au moyen âge et à la renaissance, plusieurs femmes d’un rang distingué marquent dans les lettres. La poésie en compte plusieurs. Les princesses sont souvent versées dans les langues anciennes, et il y a un remarquable contraste entre les ténèbres épaisses où demeure le sexe et les vives lumières dont les femmes de haute condition cherchent à s’éclairer. Ces honorables exceptions n’excitent aucune haine chez les contemporains, et sont, au contraire, mentionnées par les écrivains de leur siècle sur un pied d’égalité qui serait à tort ou à raison fort contesté dans les mœurs littéraires d’aujourd’hui[277]… »

L’ami de Marcie fait à ce propos la remarque assez mordante qu’à présent on oublie tous les apôtres et qu’on viole toutes les autres prescriptions religieuses ; mais que les maris se souviennent de saint Paul et de son impérieux principe, avec une ardeur extraordinaire et exigent que les lois basées sur ce principe soient toujours observées.

Les Lettres à Marcie se terminent par un aperçu historique où l’auteur expose comment, à l’époque où les guerres et la vie sociale moins bien organisée attiraient les hommes hors de chez eux, et où les femmes devaient diriger toutes les affaires domestiques, le ménage, l’éducation des enfants, et en avaient la responsabilité, tout allait à merveille. Mais lorsque les grandes guerres de religion et les autres prirent fin, les hommes livrés à une sorte d’inaction s’occupèrent plus des petites choses de la vie ; le siècle de Louis XIV amena « l’amoindrissement et l’énervement du caractère masculin » ; le xviiie siècle, comme une époque de vice brillant, porta aussi un coup mortel à la dignité du lien conjugal. Et voilà qu’à présent, même dans les relations jadis si nettes et si précises, tout est sens dessus dessous. Somme toute, nous vivons aujourd’hui dans une époque de transition, saturée de puissance cachée, d’aspirations réprimées, de fermentation générale, de décomposition universelle, alors que le vieux monde meurt et que le nouveau n’est pas encore né. C’est sur cette peinture d’une époque troublée que les Lettres à Marcie s’arrêtent : leur dernier mot est : Espérons ! Et Marcie elle-même est comme la personnification de cette époque de transition dans l’histoire de la femme. C’est une âme en fermentation ; la recherche du vrai dans les ténèbres, c’est le crépuscule précurseur de l’aurore, comme celui dont l’auteur nous parle à la fin de la quatrième Lettre à Marcie, l’une des plus belles pages de George Sand :

« Marcie, il est une heure dans la nuit, que vous devez connaître, vous qui avez veillé au chevet de malades, ou sur votre prie-Dieu, à gémir, à invoquer l’espérance : c’est l’heure qui précède le lever du jour ; alors, tout est froid, tout est triste ; les songes sont sinistres et les mourants ferment leurs paupières. Alors, j’ai perdu les plus chers d’entre les miens, et la mort est venue dans mon sein comme un désir. Cette heure, Marcie, vient de sonner pour nous ; nous avons veillé, nous avons pleuré, nous avons souffert, nous avons douté ; mais vous, Marcie, vous êtes plus jeune : levez-vous donc et regardez : le matin descend déjà sur vous à travers les pampres et les giroflées de votre fenêtre. Votre lampe solitaire lutte et pâlit ; le soleil va se lever, son rayon court et tremble sur les cimes mouvantes des forêts, la terre, sentant ses entrailles se féconder, s’étonne et s’émeut comme une jeune mère, quand, pour la première fois, dans son sein, l’enfanta tressailli[278]. »

Marcie et Lélia sont comme les jalons de la voie que George Sand a parcourue depuis 1833. Lélia est la question, Marcie est la réponse. Entre ces deux romans, ces deux types de femmes, entre Lélia la pessimiste qui nie tout et ne croit à rien, ni à l’amour, ni à Dieu, ni aux hommes, type tout négatif, et Marcie, cherchant la consolation chez son sage conseiller, qui tâche de lui tracer l’idéal positif, doivent être placés trois romans, trois héroïnes de George Sand, écrits entre 1834 et 1837, et dont nous n’avons rien ou presque rien dit jusqu’ici : la Sylvia de Jacques, la Fiamma de Simon, l’Edmée de Mauprat.

En parlant de Jacques dans le chapitre ix, nous n’avons effleuré que sa donnée générale, et dit quelques mots par rapport à la solution toute nouvelle de l’éternelle question de la trahison en amour, solution donnée par Jacques, qui, tout en adorant sa jeune femme, cette tendre et faible Fernande, s’éloigne d’elle et lui permet de jouir du bonheur coupable avec Octave, le plus banal des jeunes-premiers, admirateur éconduit de la mystérieuse Sylvia. Cette dernière se trouve être, dans la suite, la sœur de Fernande et de Jacques, car elle est le fruit de l’amour adultère du père de ce dernier et de la mère de Fernande. Sylvia est en tout supérieure à Octave ; c’est une sœur de Lélia, l’égale de Jacques ; c’est une amante de la solitude, une âme fière et hardie, un esprit scrutateur, ne reculant devant aucune déduction, une pessimiste qui ne se permet pas de regarder la vie à travers un voile rose, qui ne veut pas errer dans les ténèbres et qui juge des gens et de leurs actions avec une sévérité extrême et une droiture inflexible. Évidemment, Octave n’est pas à sa hauteur ; elle l’éclipse de sa supériorité, comme Lélia écrase Sténio. Octave s’éprend de Fernande à sa première rencontre avec elle. Sylvia le cède sans aucun regret. Elle préfère l’amitié de Jacques et la met au-dessus de l’amour. Dans cette amitié calme et fraternelle, elle trouve l’égal de son esprit, un soutien précieux, une pleine entente ; elle trouve ce que ni elle ni Jacques ne trouveront jamais dans l’amour, ce que George Sand elle-même n’avait jamais trouvé chez ses amants, ce qu’elle n’a rencontré que chez François Rollinat et chez deux ou trois de ses amis qui, depuis leur jeunesse et jusqu’à leurs derniers jours, sans être comme Rollinat, ses alter ego, savaient pourtant la comprendre, l’apprécier, partager ses idées et lui être fidèles dans la joie comme dans le malheur.

Nous avons vu quelques écrivains russes, ainsi que des auteurs étrangers, blâmer George Sand d’avoir créé des types comme Lélia et Jacques. Qu’est-ce donc que ces héros imaginaires, que personne n’a jamais rencontrés sur la terre, impossibles dans la vie réelle, disent-ils ! Ce sont des êtres divins, des inutilités, rien qu’à cause de leur irréalité. Cependant, à nos yeux, l’exceptionnel n’est pas l’impossible, et nous nous demandons pourquoi il nous faudrait croire qu’il n’y a pas, qu’il ne peut y avoir des hommes « meilleurs », aristocrates du cœur et de l’esprit ? Faudrait-il vraiment désirer qu’il n’y eût point d’hommes extraordinaires ? Nous sommes, au contraire, persuadés que si cela arrivait, l’humanité entière s’arrêterait dans son développement, dans son progrès qui n’avance que grâce à des Jacques, des Sylvia, des George Sand, tous exceptionnels, tous extraordinaires. S’il n’existait que des hommes « ordinaires », si tous étaient des Octaves, aimant simplement de bonnes âmes comme Fernande, ne tourmentant personne, ne connaissant pas l’ennui, contents de tout, ne se sentant point isolés au-dessus des autres, comme se sentait Jacques, ne méprisant point le monde avec ses intérêts mesquins, ses sentiments passagers, s’il n’existait pas des George Sand et des Lélia, — oh ! combien alors la vie en ce monde serait ennuyeuse, étouffante, mesquine ! Quant à nous, nous vivons dans l’espoir qu’il y a çà et là de par le monde — deux ou trois êtres par peuple, cinq ou six par siècle, — comme Lélia et Jacques, qui sont « de la race des Esséniens, gens solitaria ». Ils s’élancent au-devant de l’idéal ; mais il ne leur échoit que rarement en partage le bonheur de pouvoir se dire, comme Lélia disait à Trenmor, Sylvia à Jacques, George Sand à Rollinat : « Je t’entends, parle ; je suis comme toi, moi aussi, je suis solitaire, moi aussi je suis un rêveur, je ne ressemble pas aux autres ; je tourmente les autres, car je me tourmente moi-même ; mais je vaux mieux que les autres, je le sais, comme toi tu le sais aussi… » Oh oui ! s’il fallait ne plus croire qu’ils existent, ces rêveurs inutiles, ces prétendus fainéants qui ne sont bons à rien — la vie serait alors insupportable, à nous comme à vous, chers lecteurs.

Malgré tout l’invraisemblable que l’on peut trouver dans ce roman, si l’on se met au point de vue de la vie bourgeoise de tous les jours, il nous transporte par la profondeur de la pensée, par son ardeur passionnée et par ses grandes qualités poétiques. Combien charmantes ces premières pages, racontant l’amour heureux de Jacques et de Fernande ! Quelle fraîcheur dans la peinture des sentiments et des premières sensations de la jeune femme ! Et l’on est d’autant plus saisi par le tragique de la vie, lorsqu’on les voit, eux qui semblaient si heureux, s’éloigner peu à peu l’un de l’autre, et se sentir si différents. Puis arrive la rencontre d’Octave, l’amour que Fernande éprouve pour lui, l’abnégation et enfin le suicide de Jacques. Peut-on lire sans émotion les lettres de Jacques à Silvia dans la seconde moitié du roman ? Ces lettres respirent une telle profondeur du sentiment conscient de lui-même ; on y voit un homme si parfaitement humain, si fidèle à ses idées généreuses jusqu’à la fin, même lorsqu’elles lui coûtent la vie et qu’elles exigent sa mort : Fort comme la mort. D’après le plan de l’auteur, Sylvia devait jouer le rôle de soprano secondo dans le roman, ne servir qu’à expliquer la donnée générale, montrer que ni la tendresse du mari, ni la douceur, l’innocence et l’amour de la femme ne suffisent à donner le vrai bonheur ; que la plus charmante jeune fille sera mauvaise épouse, s’il n’y a pas de vraie amitié entre elle et son mari ; que le mari le plus instruit, le plus spirituel, adorant sa femme, fût-elle la plus gentille et la plus pure, se sentira isolé. Mais il n’est que trop certain que ce puissant et dramatique soprano secondo nous intéresse infiniment plus que la prima donna — un petit soprano legiere insignifiant, — et que toutes nos sympathies sont pour Sylvia et non pour Fernande, probablement parce que Sylvia était aussi plus proche du cœur de l’auteur.

Fiamma Falier, l’héroïne de Simon, est tout aussi chère à George Sand. Ce roman est dédié à la comtesse d’Agoult et la dédicace est ainsi conçue :

« À Madame la comtesse ***

« Mystérieuse amie, soyez la patronne de ce pauvre conte.

« Patricienne, excusez les antipathies du conteur rustique.

« Madame, ne dites à personne que vous êtes sa sœur.

« Cœur trois fois noble, descendez jusqu’à lui et rendez-le fier…

« Comtesse, soyez pardonnée.

« Étoile cachée, reconnaissez-vous à ces litanies. »

Et dans l’une de ses premières lettres à la comtesse, si coquettes et si enthousiastes, écrites en 1835 au plus fort de la prédication de Michel et au commencement des relations de George Sand avec Lamennais, celle-ci disait à cette même amie :

« … Vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j’aie vue briller dans la sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante pour que j’aie oublié que vous êtes comtesse. Mais à présent vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d’ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que vous êtes. »


Supposons que ceci ne soit pas dit par George Sand, mais par un jeune plébéien, épris d’une adorable patricienne, lequel ne pardonne et n’oublie que la jeune fille qu’il aime est comtesse, qu’à force de l’adorer, et nous aurons Simon Féline, fils unique de cette vénérable vieille Jeanne Féline, paysanne illettrée, mais toute confite dans ses vertus républicaines, vraie matrone romaine en coiffe berrichonne, filant sa quenouille au seuil de sa cabane et lançant des regards implacables au château seigneurial que s’élève au sommet de la colline. Simon fut élevé par cette vieille républicaine et dirigé par son oncle l’abbé Féline, qui « comprenait la formule chrétienne de l’amour et de l’égalité comme la comprenaient les premiers chrétiens ». Le jeune paysan reçoit une bonne instruction et, sans doute grâce à l’influence de maître Michel, ami de l’auteur, il se dispose à entrer au barreau, à l’aide du vieil ami de la famille, vrai représentant du tiers état, maître Parquet. Sur ces entrefaites, l’ancien seigneur revient dans son domaine qu’il rachète à ses propriétaires actuels, paysans cupides qui s’en étaient emparés au moment où les terres seigneuriales étaient devenues propriétés nationales. C’est un certain comte de Fougères, un émigré revenu dans sa patrie après un séjour en Autriche, où, pour gagner son pain quotidien (lisez : par suite de son esprit de lucre et la bassesse de ses sentiments), il s’occupait, comme un parfait épicier, à vendre des chandelles, de la cannelle, du poivre et du suif, et où il s’était appelé de l’humble nom « de signor Spazetta », qui lui allait certes mieux que le grand nom de ses ancêtres. Il ramène avec lui dans son château sa fille Fiamma.

Nous ne nous intéressons pas à la fable du roman, et il n’y en a presque pas d’ailleurs, car tout le roman peut se résumer en quelques mots. Simon, l’ennemi implacable des aristocrates, malgré le mépris et l’indignation du comte de Fougères, et surtout malgré la protestation de sa propre conscience républicaine et de son orgueil plébéien, ne tombe pas seulement sous le charme de la noble Fiamma, mais finalement il l’épouse. Il va sans dire que l’auteur fait couver dans l’âme de sa fière et intrépide amazone les sympathies et les sentiments les plus républicains, et que pour la parfaite glorification du peuple et le plus grand abaissement des vils aristocrates (du moins des aristocrates français qui n’avaient pas été élevés dans les traditionnelles vertus républicaines, comme les nobles vénitiens), il dévoile finalement aux lecteurs le crime du comte de Fougères qui doit assurer à Fiamma toutes leurs sympathies, aussi bien que l’adoration de Simon, et révèle en même temps la source et la raison du caractère aristocratiquement indépendant de Fiamma et de ses idées démocratiquement républicaines. Lorsque le comte de Fougères était dans une fâcheuse situation et ne s’était pas encore enrichi en vendant de la cannelle et du suif, il avait épousé la noble héritière de la grande maison des Falier ou Faliero, de ces mêmes Falier dont l’un des ancêtres, le célèbre Marino, a payé de sa vie son ambition et sa trahison à la cause de la République. On comprend que la descendante des Falier souffre de son union avec un homme aussi prosaïque que Spazetta-Fougères. Et ce dernier n’invente rien de mieux, au bout d’un certain temps, que de faire de sa femme un objet d’opération commerciale avantageuse, c’est-à-dire de la vendre à un seigneur autrichien, le comte de Strabenbach (ou Stagenbracht, — dans la première édition). La comtesse est sauvée de cette ignominie par un généreux homme du peuple qu’elle suit dans les montagnes, qu’elle aime et de qui elle a plus tard une fille, Fiamma. Après la mort de la comtesse, Spazetta-Fougères consent à reconnaître Fiamma pour sa fille, mais — cela va sans dire — à la condition de la déshériter. On comprend dès lors que Fiamma — née, comme George Sand, de la fusion du sang plébéien et du sang noble — ne peut être qu’une Vénitienne rêvant au moyen de secouer le joug des Autrichiens, qu’une âme désirant la liberté pour tout le monde et surtout le triomphe des sublimes prolétaires sur les misérables aristocrates. Il est clair aussi qu’ayant les oreilles rebattues par les débats du procès d’avril et par les récits de Michel sur ses premiers pas au barreau, sur les roueries du métier, George Sand nous donne un compte rendu détaillé du début oratoire de Simon ; elle suit pas à pas sa première plaidoirie et raconte avec complaisance son triomphe. Elle n’oublie pas non plus de signaler que le père de Simon — cet avocat paysan (sic) — le vieux républicain Féline, a été tué en 1793 par les chouans (comme le père de Michel, en 1799).

Ce roman présente par conséquent le reflet intense des sentiments et des idées de George Sand en 1835, et l’œuvre, quoique dédiée à la comtesse d’Agoult, est, par son fond et ses détails, semblable à une offrande sur l’autel de Michel, son idole d’alors. En même temps, Simon est comme le pendant du roman précédent de George Sand, André, ou plutôt, c’est la contre-partie d’André. Là, c’est le fils d’un marquis qui s’éprend d’une jeune prolétaire, ici, la fille d’une comtesse qui tombe amoureuse d’un paysan.

Quoique André ait été écrit à Venise, il ne doit à cette ville que la raison de sa naissance. George Sand raconte dans la préface du roman qu’en entendant un jour le babillage de deux couturières vénitiennes, travaillant dans la chambre voisine, et aiguisant leur langue sur les grandes familles de Venise, elle s’était tout à coup crue transportée à La Châtre, tellement les mœurs, les habitudes, les gens et les types, vus à travers le bavardage des grisettes vénitiennes, ressemblaient aux mœurs, aux gens et aux types que Mme Dudevant avait connus en Berry. Sous l’impression de ce qu’elle venait d’entendre, atteinte du mal du pays, que ces souvenirs avaient éveillé, elle écrivit André.

Ici encore la fable du roman n’est pas compliquée. Un jeune homme noble, André, fils du marquis de Morand, fait la connaissance d’une jolie fleuriste, nommée Geneviève, et la séduit : ou plutôt il ne la séduit pas du tout, mais il l’aime pour tout de bon et ne songe pas à trouver une femme plus parfaite que cette gentille petite grisette, si aimante et si dévouée. Mais André est faible et indécis ; il ne sait pas lui-même ce qu’il veut ni ce qu’il ne veut pas. N’ayant apparemment aucune ressource pour vivre, il est entièrement sous la dépendance de son père, qu’il craint. Le père s’oppose naturellement au mariage de son fils avec la fleuriste. Geneviève, qui finalement va devenir mère, et dont les forces sont épuisées par une lutte trop inégale avec les préjugés du marquis et le faible caractère de son fils, tombe malade de chagrin et de honte. Au dernier moment, André l’épouse, mais il est trop tard : Geneviève meurt dans les bras de celui qui n’a pas su l’apprécier plus tôt. Le sujet du roman, on le voit, est des plus simples, mais c’est peint avec une fraîcheur et une délicatesse de couleur tout à fait extraordinaires, surtout la première partie. La scène de la rencontre des jeunes gens dans le pré fleuri au bord de l’Indre ; les impressions que la nature fait naître dans le cœur simple de Geneviève, ignorante, mais sensible à toutes les beautés ; la vie modeste de la jeune fleuriste dans sa chambrette ; la naissance de son amour pour André, tout cela sont autant de tableaux charmants. D’un autre côté, le père Morand, la scène de l’invasion inattendue de son château par un essaim de gaies grisettes, sous la conduite du joyeux ami d’André, nommé Joseph Marteau, et le portrait de ce Joseph lui-même, sont enlevés avec beaucoup de verve et dénotent chez l’auteur une observation et une parfaite connaissance de la vie provinciale et de ses types.

Ce que George Sand nous dit des motifs qui l’ont amené à écrire André, est très curieux à noter. Car cela montre combien elle était impressionnable, et à quel degré la direction de son esprit et de ses écrits dépendait du monde ambiant. Le temps serein ou morne, le ciel clair ou couvert, une lumière plus ou moins vive, les barcarolles mélodiques des gondoliers ou les simples chansons et le babil de quelques modistes, le bruit du vent dans les vieilles cheminées de Nohant ou le chant du rossignol au jardin, tout avait sur elle une influence tantôt directe, tantôt par contraste. L’entretien des deux couturières vénitiennes qu’elle entend par hasard, lui suffit pour transporter son esprit dans les rues de La Châtre, au milieu des pauvres modistes qu’elle a connues autrefois — et elle écrit André. Le chant des rossignols dans les lilas de Nohant réveille en elle le souvenir des rossignols qu’elle a entendus chanter à San-Fantino ou au Ponte di Barcaroli, à Venise — et elle écrit les Maîtres mosaïstes. Prêtant l’oreille au gémissement du vent autour du château de Nohant, ses pensées s’envolent dans les pays méridionaux, son imagination lui dessine les plages ensoleillées de la belle Adriatique et des îles Ioniennes, théâtre des exploits du terrible Uscoque, ou bien, au contraire, les lugubres impressions d’une nuit orageuse font naître les sombres scènes du château des Mauprat.

Mauprat est avec raison considéré comme un des meilleurs romans de George Sand, on le lit encore avec le même intérêt qu’à l’époque de son apparition[279]. Et la première raison en est que la donnée générale du roman, très caractéristique pour George Sand, n’est nullement vieillie, mais a plutôt un intérêt d’actualité palpitant de nos jours, où, d’une part, le Gant de Björsnson et la Sonate à Kreutzer nous prêchent la nécessité d’une parfaite moralité avant le mariage tant pour l’homme que pour la femme, et où, d’autre part, le déterminisme réaliste proclame le pouvoir tout-puissant et absolu des lois d’hérédité et de l’ambiance sur tout individu, l’impossibilité de se soustraire à leur joug. Or, les écrivains amis de cette dernière théorie, condamnent les héros de leurs romans à rester inertement confinés dans les vices héréditaires et toujours au même niveau moral, et cela depuis leur première apparition devant le lecteur jusqu’à la dernière page du livre, sans nulle possibilité de changer, sans aucune lutte avec les circonstances, sans moyen de se corriger, de devenir meilleur, de s’élever, comme s’il n’y avait dans la vie qu’immobilité et inertie.

George Sand avait d’autres croyances. Elle voyait la vie autrement. Malgré sa condescendance sans bornes, sa générosité envers les faibles, les criminels, les hommes vicieux, malgré sa compréhension des circonstances fatales qui peuvent entraîner au crime des personnes que la nature a faites bonnes, elle croyait à la libre volonté, au libre arbitre ; comme Rousseau, elle était persuadée que l’homme est bon en sortant des mains de Dieu et que c’est la société qui le corrompt[280]. Elle croyait donc à la possibilité pour chacun, fût-il le plus dépravé des hommes, le plus ignorant, le plus obscur, le plus malheureux, le plus sauvage ou le plus criminel, de se corriger, de se sauver, de s’amender, de s’élever et de s’éclairer. C’est même là un de ses thèmes favoris. Trenmor, grâce à un esprit hors ligne, à une ferme volonté et plus encore à la vive pitié qu’il porte aux malheureux, de joueur, d’assassin, et de forçat banni de la société, redevient un ami et un membre utile de l’humanité. Bernard Mauprat, de [281] petite bête sauvage, haïe de tout le monde, et haïssant chacun, de rejeton brutal, digne élève de ces derniers chevaliers coupe-gorge qui ne connaissaient que la rapine et la violence, ce Bernard Mauprat, par la force de son amour pour la fière, pure et généreuse Edmée, se transforme en homme cultivé et instruit, devient non seulement un brave et honnête citoyen, mais encore une individualité rare, capable de sacrifice, d’abnégation. Ce qui plus est, la force de cet amour modifie si complètement sa nature sans frein, qu’en finissant le récit de son existence, il peut s’écrier :

« Elle fut la seule personne que j’aimai dans toute ma vie : jamais aucune autre n’attira mon regard et ne connut l’étreinte de ma main. »

George Sand revient souvent, dans ses romans ultérieurs, à cette donnée de la rédemption, de l’éducation et de la purification de l’être humain par l’amour. Nous la retrouvons encore dans Nanon, Cadio, Valvèdre et les Maîtres sonneurs.

Dans Mauprat, la transformation morale et la renaissance de l’homme sous l’effet de l’amour et sous l’influence d’un être supérieur, sont peintes avec un talent extraordinaire. De jeune animal qui ne voulait rien connaître que la chasse et la table, Bernard devient d’abord une brute dangereuse, qui veut violemment se rendre maître de sa jeune cousine tombée entre ses mains, puis un homme sauvage et follement passionné, mais noble, mettant déjà l’amour au-dessus de la possession, et tâchant d’obtenir cet amour, assez gauchement, il est vrai, mais y travaillant quand même. Puis s’étant rendu compte de son ignorance complète et de ses défauts, il se met à étudier avec toute l’opiniâtreté de sa nature fougueuse ; il en arrive même à être pédant, orgueilleux de ses connaissances, et tombe dans un amour-propre maladif. Mais, de plus en plus éclairé par la lumière de l’esprit et soutenu par le véritable amour, il devient enfin un homme distingué, capable d’abnégation et, plutôt que d’être un objet de terreur et de haine pour Edmée, en profitant de sa parole arrachée dans un moment de danger, il préfère renoncer à la jeune fille adorée, et mourir loin de sa patrie, et dans la guerre pour l’indépendance de l’Amérique, afin de mériter son estime. Revenu pourtant dans son pays, il trouve le bonheur ; mais au moment de l’atteindre, le dernier des Mauprat, le hideux Jean le Tors attente à la vie d’Edmée. Le soupçon retombe sur Bernard. Il est arrêté et jugé. À la fin tout s’explique et Bernard épouse sa bien-aimée. Les étapes successives que traverse cette nature exceptionnelle et puissante sont tracées de main de maître. L’apparition d’Edmée sous les voûtes sombres du castel des Mauprat ; le siège du château par la maréchaussée royale ; la scène passionnée de la chapelle, dont il n’existe de pendant que dans le dialogue nocturne d’Esmeralda et de Claude Frollo ; la veillée à la tour Gazeau ; la scène de jalousie de Bernard à propos de M. de la Marche, un autre prétendant à la main d’Edmée, et l’explication en sa présence, entre Bernard et Edmée ; enfin, l’épisode final, un peu mélodramatique il est vrai, mais grandement puissant et hardiment beau, et l’apparition inattendue de Jean de Mauprat, la tentative de meurtre d’Edmée et la scène du tribunal, — voilà des pages que le lecteur n’oubliera jamais. Le souffle des siècles passés, de farouche mémoire, semble traverser le roman, l’air de ces temps où les hommes et les passions étaient désordonnés, violents, excessifs. Et avec cela, quel charme dans cette adorable figure d’Edmée qui semble mieux que toute autre mériter l’épithète de « forte et terme dans sa pureté » que Dostoïevsky a donnée aux héroïnes de George Sand. Edmée, cette brave, fière et intrépide jeune fille, qui aime Bernard dès le premier moment, mais ne le lui montre pas, qui le guide et le transforme, faisant de lui un homme digne d’elle et de sa propre estime ; ce grand esprit et ce grand caractère nous rappelle toujours la Portia du Marchand de Venise, notre héroïne préférée de toutes les femmes de Shakespeare. Oui, il nous semble qu’Edmée est la sœur cadette de cette vaillante et spirituelle jeune fille qui, travestie en docteur ès lois, se nomme Baltazar, marche à grands pas, contrefait sa voix en parlant gravement au doge et aux juges, et sauve le pauvre Antonio des griffes de Shylock. Il nous semble que ce charmant justicier donne en souriant la main à la blonde Edmée, vêtue en amazone de drap gris, soutachée d’argent, chapeau à plumes et à larges bords, cravache à la main, qui entre fièrement dans la sombre salle du château des Mauprat, tâchant vainement de masquer la terreur qui l’envahit, soutenant sans sourciller le terrible tête-à-tête avec Bernard, dangereux comme un loup en liberté, et parvenant à le dompter par l’ascendant de son âme indomptable, par celui de son esprit, et par le charme de sa pureté virginale. On trouve dans le roman des longueurs, des déclamations, des réminiscences des théories de Michel et de Rousseau dans la bouche de Patience. Mais, on peut assurer que cette œuvre artistique occupe une place à part parmi les romans de George Sand, par l’ensemble de toutes ses parties comme par ses détails, par son coloris, par son style, par la puissance de la peinture des personnages principaux aussi bien que des figures secondaires, sans en excepter même le bon petit chien Blaireau. Jamais ni Bernard, ni Edmée, ni Patience, ni Marcasse ne se confondront dans notre mémoire avec les autres héros de George Sand ; jamais nous ne les oublierons !

Mauprat fut fini et publié en 1837, sous des impressions plus riantes que celles qui présidèrent à sa naissance, et c’est pour cela que George Sand put dire, plus tard, dans la préface du roman, que ce ne fut qu’après avoir plaidé en séparation que le mariage, dont jusque-là elle avait combattu les abus, lui « apparut dans toute la beauté morale de son principe comme une institution sacrée ». Mauprat est comme la solution posée à la question soulevée dans Jacques, et une solution bien positive : le bonheur est possible dans un mariage indissoluble et vraiment saint, lorsque ce mariage est basé sur l’estime mutuelle, l’amour constant et la fidélité des époux ; mais il faut savoir conquérir et mériter ce bonheur.

On voit par là que vers 1837, une période plus paisible commençait pour George Sand. Sa vie de famille prit un caractère de stabilité et de calme, ses idées se fixèrent et s’éclaircirent dans son esprit.

À partir de ce moment, les heures orageuses de doute et de désespoir font place chez elle à une compréhension plus philosophique de l’existence ; ses entraînements et ses passions, sans disparaître de sa vie, n’accaparent plus toute son âme, comme dans le passé. Hâtons-nous d’ajouter cependant que cette évolution ne se fit pas sans lutte et sans souffrance. Peut-être même que la fin de l’année 1837 fut une des périodes les plus tristes de sa carrière.

Ce fut pour George Sand une époque de chagrins, d’inquiétudes et de larmes. Un jour, au moment du dîner, probablement vers la fin de juillet, un des derniers jours que Liszt et Mme d’Agoult passèrent à Nohant, George Sand reçut une lettre de Pierret, une lettre lui annonçant que sa mère était gravement malade. Elle partit le jour même pour Paris, par Châteauroux, et arriva à temps : elle trouva sa mère encore en vie et put l’entourer de soins et de consolations pendant ses derniers jours. Quoique George Sand nous dise dans l’Histoire de ma Vie que ses rapports avec sa mère, durant les dernières années, avaient été meilleurs, les pages qu’elle consacre à sa maladie et à sa mort sont tièdes, on y sent une certaine contrainte, et dans les lettres de George Sand à des tiers, on voit souvent des phrases comme celles qui suivent :

« La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre pour moi au moment de mourir, que sa perte m’a causé une douleur tout à fait excédant mes prévisions[282]… »

« … Le lendemain matin, je l’ai trouvée raide dans son lit et j’ai senti en embrassant son cadavre que ce qu’on dit de la force du sang et de la voix de la nature n’est pas un rêve, comme je l’avais souvent cru dans mes jours de mécontentements.

« Me voilà revenue à Fontainebleau, écrasée de fatigue et brisée d’un chagrin auquel je ne croyais pas, il y a deux mois. Vraiment le cœur est une mine inépuisable de souffrances[283]. »

On dirait, à en juger par ces phrases, que George Sand était elle-même comme étonnée du chagrin qu’elle éprouvait à l’occasion de cette mort, et cela ne fait qu’augmenter l’impression de froid et de gêne que nous causent les pages de l’Histoire de ma Vie, consacrées à cet événement. Évidemment, il n’était plus question de l’adoration romanesque que, dans son enfance, elle avait portée à sa mère, et ses relations envers elle avaient pris cette nuance de pitié dédaigneusement condescendante, que l’on a pour les déséquilibrés. Et toutes les phrases, officiellement chagrines, dans le genre de « pauvre excellente femme », « j’ai perdu ma pauvre mère », ne peuvent détruire l’impression produite par l’ensemble de tout ce que George Sand dit des derniers jours et des dernières années de la vie de sa mère. Ces phrases ne sont que l’expression de ce sentiment de culpabilité que chacun de nous éprouve envers les défunts, alors qu’il est déjà trop tard pour réparer nos torts. George Sand était loin d’être coupable envers sa mère, bien au contraire, mais elle était peut-être tourmentée par la pensée de n’avoir eu dans les derniers temps que de la calme impartialité envers sa mère, et de ne l’avoir plus aimée passionnément et aveuglement.

Notons pourtant ici ce que dit George Sand de l’intérêt que Mme Dupin prenait à sa carrière littéraire :

« Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations perfides sur mes principes et sur mes mœurs. Persuadée aussitôt que tout cela était mérité, elle m’écrivait ou accourait chez moi pour m’accabler de reproches ; en m’envoyant ou m’apportant un ramassis d’injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu’à moi. Je lui demandais alors si elle avait lu l’ouvrage incriminé de la sorte. Elle ne l’avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le lire après avoir protesté qu’elle ne l’ouvrirait pas. Alors, tout aussitôt, elle s’engouait de mon œuvre avec l’aveuglement qu’une mère peut y mettre ; elle déclarait la chose sublime et les critiques infâmes ; et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage. Il en était ainsi de toutes choses à tous les moments de ma vie. »

Il est très intéressant de comparer ces lignes de George Sand avec une lettre inédite de Sophie-Antoinette à Casimir, écrite en 1834, dans laquelle Mme Dupin tâche d’apaiser et de calmer le mécontentement de Dudevant envers sa femme. S’adressant d’abord à ses sentiments paternels, et lui rappelant que c’est à lui et à Aurore qu’il incombe de penser à une vie de famille régulière pour Maurice et Solange, elle continue en lui remémorant qu’Aurore n’est pas une femme ordinaire, qu’elle mérite d’être appréciée, car « son nom doit être placé à côté de celui de Mme de Staël », — preuve que malgré le peu d’éducation qu’elle avait reçue, Sophie-Antoinette était douée de sens critique et artistique, et qu’elle savait apprécier le talent de sa fille.

Les dernières paroles que prononça Sophie-Antoinette Dupin avant de mourir furent : « Arrangez-moi mes cheveux. » Elle ne démentit donc pas, même à sa dernière heure, son caractère et les habitudes de sa vie[284]. Après l’enterrement, George Sand ne revint pas à Nohant, mais s’en retourna à Fontainebleau où elle s’était installée dès avant la mort de sa mère. Dans l’Histoire de ma Vie, il est dit qu’elle s’y installa avec Maurice, donnant à penser qu’elle ne l’avait fait que pour lui ; mais il n’en est pas ainsi. Il est vrai que, dans la Correspondance, on ne trouve en fait de lettres de Fontainebleau, que celles qui furent écrites après le 24 août, c’est-à-dire à l’époque où Maurice y était déjà. Mais parmi les lettres inédites il y en a une de La Châtre, du 22 juillet, deux de Fontainebleau, du 24 et du 26 juillet, une autre ne portant que « juillet », sans autre date, et enfin une datée du 1er août ; ces lettres portent donc les mêmes dates que celles des lettres imprimées, mais antérieures d’un mois, et ce n’est pas là une erreur : les lettres imprimées dans la Correspondance ont réellement été écrites un mois plus tard, mois passé en majeure partie à Fontainebleau, toutefois d’abord sans Maurice. La preuve en est que plusieurs des lettres inédites, datées de juillet, sont justement adressées à Maurice, au château d’Ars, près de la Châtre, où, en l’absence de sa mère, il demeurait chez Gustave Papet, et elle lui dit entre autres qu’elle l’ « attendra à Fontainebleau ». Dans d’autres lettres inédites, adressées à Girerd, elle dit que « Michel a l’intention de se faire élire député du Cher», et que, d’après les nouvelles qu’elle a reçues, il se propose de venir à La Châtre, tandis que les lettres imprimées datées de la fin d’août nous apprennent que Girerd et Michel sont déjà élus. George Sand s’était donc établie à Fontainebleau à la fin du mois de juillet. Il paraît que Mallefille s’y trouvait également à cette époque, car pendant que George Sand soignait sa mère mourante, il se passa ce qui suit : on annonça à Mme Sand que Dudevant est à La Châtre et qu’il a l’air de vouloir enlever Maurice. « Alors — dit George Sand, dans sa lettre à Duteil — je fais atteler en poste mon cabriolet, que j’avais amené à Fontainebleau et j’envoie Mallefille chercher mon fils. Dudevant ne paraît pas en Berry. C’était une fausse alerte, une menace en l’air. Je me rassure[285]. »

En effet, Mallefille ramena heureusement et sans obstacle, Maurice près de sa mère, à Fontainebleau, où ils demeurèrent quelque temps dans une petite auberge perdue à la lisière de la forêt. On passait les jours en promenades à cheval, à âne ; on faisait des chasses aux papillons. Et pendant la nuit, George Sand continuait son excessif labeur littéraire. C’est là qu’elle écrivit cette Lettre de Fontainebleau, dont un fragment est seul publié, et dont nous avons parlé au chapitre viii, et la Dernière Aldini. Nous avons dit dans le même chapitre quels souvenirs, unissant dans l’esprit de George Sand Venise à Fontainebleau, firent naître ce roman. Contentons-nous d’ajouter ici que d’après une rumeur qui a couru, et que nous ne pouvons ni rejeter ni affirmer, Mallefille aurait collaboré à cette œuvre.

Pendant que George Sand et son fils jouissaient du calme de la forêt et des beautés de la nature, travaillaient et herborisaient, M. Dudevant accomplit réellement un enlèvement ; il emmena de Nohant la petite Solange. Ayant en toute hâte confié Maurice aux soins de Mme Marliani[286], sans perdre une minute, George Sand se mit à faire des démarches, fit jouer le télégraphe[287], se procura des lettres de recommandation de la part des ministres, se munit des autorisations nécessaires, mit sur pied toutes ses connaissances et vola à Nérac. Grâce à l’aide du sous-préfet, le baron Hausmann, — plus tard préfet de la Seine, — et de l’administration locale, grâce surtout aux papiers dont elle s’était fort perspicacement munie, elle se présenta à Guillery flanquée des fonctionnaires de la justice et de la gendarmerie, et exigea que sa fille lui fût rendue[288].

Dudevant voyant qu’il ne lui restait qu’à se soumettre à la loi, remit la fillette à sa femme sur le seuil de la propriété, car George Sand avait refusé d’y entrer, ce qui lui était, du reste, défendu en vertu du jugement prononçant la séparation de corps et d’habitation. Cet épisode amena, comme nous l’avons dit, le second procès entre les deux époux, par lequel il fut décidé que les deux enfants seraient définitivement confiés aux soins de leur mère.

Après avoir délivré Solange, George Sand, se trouvant à quelques pas de ses chères Pyrénées, ne put résister à la tentation de les visiter encore une fois. Elle revit, en compagnie de sa belle enfant, tous les sites enchanteurs de jadis : Cauterets, Bagnères, Saint-Sauveur, et poussa jusqu’au Marboré. Toute l’excursion ne dura que quatre jours et de là, sans s’arrêter nulle part, elle revint à Nohant où elle passa avec ses enfants l’automne et presque tout l’hiver.

En dehors de la mort de sa mère, du refroidissement de son amitié avec Mme d’Agoult, et des inquiétudes que lui avaient données l’enlèvement de sa fille, George Sand eut encore à cette époque à traverser une autre épreuve : sa rupture définitive avec Michel. Toutes les lettres inédites à Girerd, leur ami commun, de même que les Lettres de femme inédites, nous donnent les détails de la douloureuse fin de ce grand amour, plein d’abnégation de la part de George Sand, et qui lui avait donné aussi peu de bonheur que son premier amour mystique pour de Sèze et sa brûlante passion pour Musset.

C’est aussi à cette époque que se rapporte la Fauvette du docteur, charmant petit poème en prose, daté de juillet 1837, mais qui n’a été imprimé qu’en 1844. Nous trouvons en note sur la dernière page que, d’après les renseignements pris par l’éditeur, George Sand n’avait alors parmi ses amis aucun docteur de quatre-vingts ans, et que ce docteur ne peut être autre que l’auteur lui-même. Mais, pour nous, avant même que nous ayons vu ce petit fragment écrit dans les feuillets du journal de Piffoël, il n’était que trop clair que c’est le docteur Piffoël qui l’a écrit. Au moment où il écrivait ces quelques pages racontant comment un petit oiseau qu’il avait sauvé, en récompense des tendres soins qu’il lui avait prodigués, s’était attaché à lui dans l’espace de dix jours, l’ami Piffoël n’était certes plus le brave et gai docteur-voyageur, qui avait su calmer doucement l’âme malade et rongée par le doute de la « princesse Mirabella ». Il était lui-même profondément triste et désenchanté, et tout ce qu’il dit des attachements humains et de l’ingratitude des hommes, trahit d’autant plus l’amertume et le mépris qui remplissaient son cœur, qu’il vient de peindre en quelques traits pleins de tendresse l’histoire touchante de la petite fauvette qu’il avait sauvée.

C’est à ce moment aussi que se rapportent les lettres inédites à Girerd[289], dont la première est datée de juillet, sans autre indication de jour, et qui sont comme l’épilogue des Lettres de Femme :


« Bon frère,

« Je suis à Paris ; on m’y renvoie ta lettre. Je suis venue soigner ma pauvre mère qui est mourante, et j’y resterai jusqu’à ce que sa triste position se décide. Certainement dès que je pourrai retourner à Nohant, tu viendras m’y voir et j’y compte.

« Tu me crois heureuse, mon ami. Je suis loin de là ; outre la maladie douloureuse à laquelle j’assiste, j’ai souffert de la part de Michel tout ce que tu avais prévu. Ce que tu m’avais prédit dans ta dernière lettre est arrivé aussi. Lasse de dévouement, ayant combattu ma fierté avec toutes les forces de l’amour, et ne trouvant qu’ingratitude et dureté pour récompense, j’ai senti mon âme se briser et mon amour s’éteindre. Je suis guérie ; ne me félicite pas trop de ce triste bonheur, et ne me plains pas non plus, car, relativement, j’ai à remercier ma destinée. Ces affreuses angoisses ont cédé à leur propre excès. À force de saigner, la plaie s’est fermée, et cette fois je suis sûre de mon fait : je n’aime plus. Je sens que le voile est tombé et que j’ai recouvré mes forces. J’en ai besoin, car je suis arrivée au dernier degré de désenchantement. Mais qu’importe ? Sommes-nous ici bas pour être heureux ? Et de quel droit le serions-nous ? Nous sommes en mer, la volonté des vents et des flots soit faite !

« Je ne suis point ingrate ! Je sens le bonheur d’avoir des enfants, et quoique profondément triste que je sois, l’amitié me trouvera toujours digne de ses bienfaisantes sollicitudes. Combien la tienne a été grande, intelligente, attentive et délicate !

« Ne crains pas que je t’oublie jamais et quand tu seras malheureux, songe qu’il y a une âme qui t’appartient et qui a droit à la moitié du fardeau.

« Écris-moi à Nohant. Je te tiendrai au courant de ce que je fais. »


Et à Duteil elle écrit de Fontainebleau le 1er août.

« Michel est venu en mon absence. Il a passé une heure à Nohant et la journée à Ars. Est-il venu pour moi ou pour tâter la députation à La Châtre[290] ? Il ne faut pas flairer les choses de trop près. De ce côté-là, du moins, mon esprit est bien portant. Michel n’a pas de chances à La Châtre, on dit qu’on le porte à Niort. Est-ce vrai ? Je crains que cela ne lui passe devant le nez encore une fois. Le vent ne souffle pas de ce côté.

« Adieu ! Adieu ! »


Mais un peu plus tard, elle dit de nouveau à Girerd :

« Je reçois en même temps une lettre de Duplan qui m’apprend que Michel est près de toi ! Vous avez causé, vous vous êtes dit tout ce que vous aviez à dire. Tu n’as pas pu mal dire et mal faire. Tout ce qui part d’un cœur comme le tien, doit être vrai, généreux et juste. Je suis donc bien tranquille. Tu n’as pas abandonné ma cause, j’en suis sûre, et tu connais trop le fond de mon âme pour ne pas m’avoir défendue éloquemment. D’ailleurs, qu’importe à présent ! Je ne puis plus désirer que ce lien terrible soit renoué ! Je ne le désire plus, je ne le peux plus, je ne le veux plus.

« Peut-être un jour viendra, où Michel sentira qu’il a brisé durement le cœur le plus dévoué qui ait jamais battu pour lui. Si ce jour vient et que mon amitié lui soit désirable, il retrouvera en moi un sentiment que l’âge aura rendu plus calme et que le temps n’aura pas rendu moins sincère et moins tendre. Mais ce temps est loin ; il faudra des années pour fermer la blessure profonde que j’ai au travers de la poitrine.

« Dans la lettre que Duplan m’écrit, Michel semble désirer une entrevue avec moi. Moi, je l’éviterai. Fais-le comprendre à Michel, s’il est encore près de toi. Je vois à la manière détournée dont il m’exprime sa fantaisie, qu’il met beaucoup d’orgueil à toutes ces choses. Il ne peut plus y en avoir dans mon âme. Ménage le sien, et dis-lui que je vais voyager, que je ne sais moi-même où j’irai. Le fait est que je retourne à Nohant au mois d’octobre, pendant que Michel sera à Paris (car il paraît devoir y aller, d’après la lettre de Duplan).

« Il faudra que tu viennes me voir, n’est-ce-pas, mon bon frère ! oh ! que tu as été bon pour moi ! Comme tu as compris et senti ma souffrance !

« Adieu, cher frère, je ne te dis rien du présent, afin que si l’on t’interroge là-dessus, tu n’aies pas d’embarras pour répondre. Tout se résume dans ce mot qui est notre devise à tous, à lui, l’orgueilleux, comme à moi, le bohémien :

« Malheur ! Malheur ! Malheur ! »


Il est vrai que le 18 septembre encore, elle annonce à Girerd qu’elle a reçu une lettre de Michel « avec sommation, sans autre forme de procès, de me rendre à Châteauroux pour le voir. Tu penses que je n’y suis pas allée ? Tu te trompes. J’ai fait huit lieues au galop par une nuit glacée pour le voir un instant. Il est resté alors deux jours avec moi. Il allait à Niort ; et à son retour, bien qu’il m’eût juré qu’il ne remettrait jamais les pieds à Nohant, il est arrivé au milieu de la nuit. Il est avec moi d’une tendresse et d’une bonté inconcevables, après tout ce qui s’est passé de cruel entre nous. Au reste, notre position respective est changée, et il y a de si étranges complications que je ne puis te les dire que verbalement ; ce serait trop long. Viens me voir. »

Mais quelques jours plus tard, elle répète ce qu’elle avait dit précédemment.


« Je crois que j’ai enfin terrassé le dragon et que cette passion tenace et ruineuse de toutes mes facultés a enfin été guérie par une autre affection plus douce, moins enthousiaste, moins âpre aussi, et j’espère, plus durable. Michel est maintenant à l’abri de tout chagrin venant de moi. Il est dans l’élément qu’il lui fallait pour vivre, il voit de temps en temps des personnes de mes amis auxquelles il dit que je suis le seul amour de sa vie. Quel amour ! mais je n’en suis plus blessée. Le calme et la justice sont rentrés dans mon cœur, et je l’aime aujourd’hui comme tu l’aimes toi-même. Du moins, je me flatte qu’il en est ainsi, je l’espère, j’y travaille, je fuis Paris. J’irai en Italie au printemps, je passerai par Nevers, pour te voir, pour rester deux ou trois jours près de toi.

« Adieu, cher bon, je t’embrasse de toute mon âme ; mes enfants aussi t’embrassent. »


Il est à croire que les mots sur « l’affection plus douce, moins enthousiaste » se rapportent à Félicien Mallefille qui, d’après une lettre inédite de George Sand à Mme Marliani, — arriva à Nohant aussitôt après son retour de Nérac : « deux heures après mon retour dans mes foyers respectives (toujours) », écrit-elle à Mme Marliani — et qui, ayant remplacé Pelletan dans ses fonctions de précepteur du jeune Maurice, passa tout l’hiver de 1837-1838 à Nohant.

Ainsi, c’était déjà pour la seconde fois qu’après la passion malfaisante et torturante d’un grand homme, George Sand espérait trouver le bonheur et le repos dans l’amour calme d’un simple mortel. Après Musset, Pagello, après Michel de Bourges, Mallefille. Certes, elle s’abusait encore une fois là-dessus ! Et peut-être est-ce à ce propos que nous revient bien souvent à l’esprit une charmante analogie que nous trouvons dans le Roudine de Tourguéniew :

« Roudine se mit à arpenter la chambre, puis tournant brusquement sur ses talons, il dit :

— « Avez-vous jamais remarqué que sur le chêne, cet arbre robuste, les vieilles feuilles ne tombent que lorsque les nouvelles commencent à pousser.

— « Oui, répliqua Nathalie lentement, je l’ai remarqué.

— « Il en est de même d’un vieil amour dans un cœur puissant. Cet amour est déjà mort, mais il tient encore et ce n’est qu’un autre, un nouvel amour qui peut l’extirper… »

Pendant l’hiver de 1837-1838, George Sand consacra presque tout son temps à ses enfants, s’occupant avec ardeur de leur instruction et espérant qu’il lui serait possible de remplir seule, ou bien avec le secours d’amis comme Mallefille, les fonctions de tous les professeurs et de faire faire à ses enfants toutes les études exigées par les programmes reçus.

Encore au printemps de 1837, le 16 avril, George Sand écrivait à Auguste Martineau-Deschenez :


« Eh bien, que devenez-vous, mademoiselle Benjamin ? M’aimez-vous ? Pensez-vous à moi ? Il me semble que vous êtes bien paresseuse. Pour moi, il y a longtemps que je t’aurais écrit, sans la corvée de Mauprat, et mes enfants malades, chacun à son tour. Solange m’a beaucoup inquiétée. Elle a eu la petite vérole volante, qui est une assez laide et une assez rude maladie. J’ai même craint pour ses belles joues, tant l’éruption était forte. Mais heureusement, il n’y paraît pas ; les roses et les lys ont refleuri sur son visage. Elle est gaie, folle, fantasque, aimable et détestable au suprême degré.

« Maurice, après avoir été très bien pendant six semaines, est redevenu chétif depuis quelques jours. C’est un bon enfant. Ma vie se partage entre eux deux, et le vieux époux, que je vois de temps en temps, et près de qui je vais passer quelques heures à des intervalles assez éloignés. Le cours ordinaire du temps s’écoule dans ma chambre depuis que j’ai quitté Paris, et maintenant elle est bruyante comme une classe. On y braille des leçons de latin et d’anglais toute la journée, tandis que je dors, car, selon ma coutume, je me couche au grand jour, et quelquefois je m’éveille en sursaut, au régime direct, ou bien j’entends dans les nuages du sommeil, des voix fantastiques, qui conjuguent en chœur des verbes réfléchis. »

Il semble qu’outre Maurice et Solange, ce sont les enfants de Pierre Leroux, que George Sand voulait encore adopter, vu la position pécuniaire très pénible où se trouvait alors Leroux[291], qui faisaient les voix de ce chœur. Ce projet n’eut pourtant pas de suite. George Sand avait d’ailleurs bien assez à faire avec ses propres enfants. Il paraît qu’il n’était pas facile de venir à bout de Solange, et Maurice, que sa mère gâtait beaucoup, ne manifestait de goût que pour la peinture. Aussi George Sand dut-elle se décider bientôt à faire entrer Solange dans un pensionnat, chez Mme Bascans, et Maurice s’adonna entièrement à la peinture, d’abord sous la direction de Mercier, frère du célèbre sculpteur, puis il entra dans l’atelier d’Eugène Delacroix. Mais durant les années 1837-1838, George Sand fut elle-même l’institutrice et la gouvernante de ses enfants, et si l’on se rappelle d’une part les paroles de Heine :

« J’ai assisté pendant de longues heures aux leçons de français qu’elle donnait à ses enfants, et c’est bien dommage que l’Académie française, in corpore, n’assistât pas à ces leçons, car elle en aurait pu tirer beaucoup de choses utiles[292]. »

Et si d’autre part, l’on relit attentivement les réflexions sur l’enseignement, et les déductions que George Sand avait tirées de sa longue pratique pédagogique et qu’elle publia plus tard dans les chapitres xi, xii et xiii de ses Impressions et souvenirs sous le titre de : « Les idées d’un maître d’école »[293], il faut reconnaître que Maurice et Solange n’auraient pu désirer une meilleure institutrice.

Mais ces occupations pédagogiques extra ne pouvaient aller de front avec le constant travail auquel George Sand consacrait ses nuits, et qui, à ce moment, était d’autant plus urgent qu’il devait servir à régler la somme de 50.000 francs qu’elle devait payer immédiatement à Dudevant en échange des revenus de l’hôtel de Narbonne auxquels il avait renoncé. Mais George Sand avait d’ailleurs subi d’autres pertes encore, par suite du procès qu’elle avait eu dans le courant de cette même année 1838 contre son éditeur, procès qu’elle gagna, il est vrai, mais dont la conséquence immédiate fut la rupture du contrat, ce qui fit que pendant qu’elle était à la recherche d’un autre éditeur, l’argent s’était fait assez rare chez elle, ce qui l’amena à écrire peu après au major Pictet :

« J’ai gagné deux procès et me voilà ruinée[294]. »

Elle pouvait donc, moins que jamais, diminuer ses heures de travail.

Durant l’hiver de 1837-1838, Mallefille lui vint en aide, quant à ses occupations avec ses enfants. Nous trouvons d’ailleurs quelque chose d’étrange et d’inexplicable dans les relations de George Sand et de Mallefille.

D’une part, dans ses lettres à la comtesse d’Agoult et à Pierre Leroux, elle dit que Mallefille est « une nature sublime », un excellent cœur, et elle assuré même qu’elle est prête à donner pour lui « la moitié de son sang », qu’elle « l’aime de toute son âme »… et d’autre part, dans ses rapports personnels avec lui on sent un peu de dédain ou même de mépris. Ainsi, par exemple, il arriva que Mallefille écrivit, au cours de cet hiver, une lettre soit mal tournée, soit trop peu respectueuse, soit enfin pas assez correcte, orthographiquement parlant, à la charmante comtesse à qui il avait déjà, pendant l’été, fait un brin de cour. George Sand avait envoyé la lettre avec la sienne, sans y jeter les yeux. La comtesse d’Agoult en fut fort irritée et ne tarda pas à le faire voir dans une lettre à George Sand, tout en ayant aussi l’air de s’étonner que celle-ci eût osé lui envoyer pareille missive. Mallefille, de son côté, crut pouvoir reprocher à George Sand de ne lui avoir pas appris à écrire. Alors, malgré la place que Mallefille occupait déjà dans sa vie, George Sand le livra, pieds et poings liés, en écrivant à la comtesse la lettre la plus drôle et la plus charmante du monde, mais mortellement dédaigneuse pour le pauvre jeune homme, lettre dont voici le sens : « Je ne suis pas responsable des actes de Mallefille, je ne me sens nullement obligée de lui apprendre à écrire des lettres, et s’il commet des bêtises, tant pis pour lui. »

Cela se passait au mois de janvier, et au mois de septembre de la même année 1838, lorsque Mallefille se permit « des bêtises » à l’égard de George Sand elle-même, en ne pouvant se décider à prendre au sérieux la résolution qu’elle avait prise de ne plus avoir pour lui que de l’amitié (après six mois d’intimité plus complète) et qu’il se permit de la tourmenter par des scènes de jalousie, elle s’en plaignit, cette fois sans plaisanteries, à leur maître et ami commun Pierre Leroux, et lui demanda de sermonner Mallefille à la première occasion. (Mallefille devait, en effet, se rendre avec Rollinat chez Leroux, pour parler philosophie.) Elle demanda donc à Leroux, dans une lettre datée du 26 septembre 1838, de calmer la passion tragique de Mallefille, qui « est allé, ces jours-ci, faire un esclandre tout à fait coupable envers moi, et se battre en duel avec un de mes amis. Il semble guéri aujourd’hui, et je m’attends à ce qu’avant huit jours, il viendra me demander pardon. Mais tout ce vacarme pourrait recommencer au premier jour avec quelque autre. Il a abdiqué provisoirement sa jalousie. » Il faut donc que Leroux use de toute son influence pour l’apaiser ; « … il a beaucoup travaillé, mais mal, et ses études ont plus développé son orgueil que sa sagesse ».

Elle définit plus loin ce qu’elle demande précisément.

« Quand viendra entre vous la question des femmes, dites-lui bien qu’elles n’appartiennent pas à l’homme par droit de force brutale, et qu’on ne raccommode rien en se coupant la gorge… »

Elle peut assurer qu’elle fut toujours sincère avec Mallefille ; elle l’avait aimé de tout son cœur pendant six mois, mais voilà trois mois qu’il n’y a plus d’intimité entre eux et deux mois qu’elle lui a franchement déclaré que tout est fini.

Quant à celui qui viendra chez Leroux avec Mallefille, c’est un homme tout différent. « Je ne vous dirai de Rollinat que ce que je vous ai déjà dit plusieurs fois. C’est un saint et un martyr. Depuis l’âge de vingt ans, il plaide pour le mur mitoyen afin de nourrir et d’élever honorablement père, mère et onze frères et sœurs dont il est l’aîné. Il les a tous menés à bien… Il porte leurs vieilles bottes et leurs vieux habits, afin qu’ils aient bonne façon, tandis que lui peine et va comme un pleutre ! et il n’a pas d’amours, le vertueux garçon. »

George Sand avait mis sous le même pli une petite image coloriée, comme celles qu’on trouve sur des cartonnages, et représentant saint Pierre secouru par le Seigneur, au moment où les vagues vont l’engloutir. C’est à l’occasion de cette petite image que, jouant sur les mots, et faisant allusion au nom de Pierre que porte Leroux, George Sand ajoute :

« Soyez le sauveur de celui qui se noie et le consolateur de l’autre, du martyr inconnu, adonné à une profession qu’il déteste, mais qu’il n’abandonne pas, tant qu’il y a une responsabilité qui pèse sur lui[295]. »

Pourtant, malgré ce caractère complexe et double de ses relations avec Mallefille[296], tantôt tout amicales, tantôt côtoyant le dédain, elle lui prêta secours et aide à ses débuts littéraires. Mallefille se trouvait alors dans une position pécuniaire fort embarrassée et ne parvenait pas à faire publier une œuvre qu’il avait écrite. Alors George Sand, pour l’aider et pour lui donner le moyen de gagner le plus possible, signa de son nom, à elle, son œuvre, à lui : Le dernier Sauvage[297], qui fut imprimé comme étant de George Sand, tout comme, quelques années plus tard, elle signa de son nom le récit de Balzac : Voyage d’un moineau de Paris. Balzac avait, à cette époque, besoin d’argent et Stahl (Hetzel) refusa d’insérer dans son livre : Scènes de la vie privée des animaux (2 volumes 1842) cette fantaisie de Balzac, qui avait déjà donné dans ce recueil plusieurs autres articles. Alors George Sand signa de son nom le Voyage d’un moineau de Paris, et de cette manière, Balzac toucha la somme dont il avait besoin à ce moment[298].

Comme nous n’avons pas parlé jusqu’à présent des relations personnelles des deux grands romanciers, saisissons cette occasion pour en dire quelques mots ; cette occasion nous semble d’autant plus propice que ce fut précisément au commencement de 1838 que Balzac vint voir George Sand à Nohant. Ils avaient fait connaissance tout au début de sa carrière littéraire, presque immédiatement après son installation à Paris. Ce fut Jules Sandeau qui les présenta l’un à l’autre, bien qu’il fût lui-même peu en relations avec Balzac à cette époque. Les rapports entre le célèbre écrivain et la romancière en herbe furent d’emblée de nature cordiale : ils devinrent vite camarades. L’Histoire de ma Vie, nous peint des soirées et des dîners absolument curieux chez Balzac, et l’impression que fit alors sur la jeune femme ce rêveur incorrigible, cet éternel créateur des projets fantastiques, naïf comme un enfant, simple comme un génie, esprit sincère et loyal, infatigable travailleur, véritable artiste adorant son art et lui ayant voué un véritable culte. George Sand nous raconte encore comment, un jour, le grand original les accompagna (elle et Sandeau) jusque chez elle en robe de chambre écarlate et en pantoufles, avec un chandelier en vermeil à la main, leur éclairant la route à travers les rues désertes et sombres. Elle raconte aussi ses discussions avec Balzac, sur l’art et la littérature, discussions qui finissaient ordinairement par la fuite de Balzac, détalant et jurant de la manière la plus comique du monde, de ne plus mettre les pieds chez elle, mais se terminant d’autres fois aussi par la constatation bien calme qu’ils avaient deux manières diverses de voir les choses, qu’ils suivaient dans leurs œuvres des voies tout opposées et des systèmes tout différents.

Il y avait, au fond, peu de points communs entre eux, peu d’attraction ; mais c’étaient de vrais frères d’armes, pleins d’estime réciproque et d’admiration mutuelle pour leur talent, chacun saluant les œuvres de l’autre avec le plus vif et le plus bienveillant intérêt. Ils se traitaient d’égal à égal ; jamais il n’y eut entre eux la moindre jalousie de métier, jamais non plus la moindre velléité d’aucun autre sentiment, que celui de bons et francs camarades[299]. Ils se voyaient pourtant assez rarement et finirent même par ne plus se voir du tout, lorsque George Sand rompit avec Sandeau. Mais bientôt ce dernier se montra tout aussi perfide et traître en amitié pour Balzac qu’il l’avait été en amour pour Aurore Dudevant. C’est ainsi que Balzac qui, en 1838, se trouvait non loin de Nohant se souvint de sa promesse d’autan, et vint voir George Sand ; il s’y rendit de Frapesles[300]. Ce qui l’attirait surtout à Nohant, c’était, semble-t-il, son désir de s’entretenir de celui qui fut la cause de leurs relations et qui les avait tous les deux abusés si cruellement et si complètement. La lettre de Balzac à Mme Hanska, décrivant sa visite chez George Sand, lettre dans laquelle nous trouvons de plus un portrait admirable et fort curieux de George Sand, fut publiée et il y a quelques mois dans la Revue de Paris. Balzac y raconte aussi en quelques lignes l’histoire de ses relations antérieures avec la grande femme et de leur amitié présente. Nous nous permettons de citer ici la lettre presque in extenso, sans aucun commentaire :


« Frapesles[301], 2 mars 1838.


« Cara Contessina,

« J’ai appris que George Sand était à sa terre de Nohant, à quelques pas de Frapesles, et je suis allé lui faire une visite : aussi aurez-vous vos deux autographes souhaités, et, aujourd’hui, je vous envoie du George Sand ; à ma première lettre, vous en aurez un autre, signé Aurore Dudevant. Ainsi, vous aurez l’animal curieux sous ses deux faces. Mais il en est un troisième, c’est son surnom d’amitié, le docteur Piffoël. Quand il m’adviendra, je vous l’enverrai. Comme vous êtes une éminentissime curieuse, ou une curieuse éminentissime, je vais vous raconter ma visite.

« J’ai abordé le château de Nohant le samedi gras, vers sept heures et demie du soir, et j’ai trouvé le camarade George Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu, dans une immense chambre solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes, ornées d’effilés, des bas coquets et un pantalon rouge. Voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n’a pas un seul cheveu blanc malgré ses effroyables malheurs ; son teint bistré n’a pas varié ; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants ; elle a l’air tout aussi bête quand elle pense, car, comme je lui ai dit après l’avoir étudiée, toute sa physionomie est dans l’œil. Elle est à Nohant depuis un an, fort triste, et travaillant énormément. Elle mène à peu près ma vie. Elle se couche à six heures du matin et se lève à midi ; moi, je me couche à six heures du soir et me lève à minuit ; mais, naturellement, je me suis conformé à ses habitudes, et nous avons, pendant trois jours, bavardé depuis cinq heures du soir, après le dîner, jusqu’à cinq heures du matin ; en sorte que je l’ai plus connue, et réciproquement, dans ces trois causeries, que, pendant les quatre années, précédentes, où elle venait chez moi quand elle aimait Jules Sandeau, et que quand elle a été liée avec Musset. Elle me rencontrait seulement, vu que j’allais chez elle de loin en loin.

« Il était assez utile que je la visse, car nous nous sommes fait nos mutuelles confidences sur Jules Sandeau. Moi, le dernier de ceux qui la blâmaient sur cet abandon, aujourd’hui, je n’ai que la plus profonde compassion pour elle, comme vous en aurez une profonde pour moi, quand vous saurez à qui nous avons eu affaire : elle en amour, moi en amitié.

« Elle a cependant été encore plus malheureuse avec Musset, et la voilà dans une profonde retraite, condamnant à la fois le mariage et l’amour, parce que, dans l’un et l’autre état, elle n’a eu que déceptions.

« Son mâle était rare, voilà tout. Il le sera d’autant plus qu’elle n’est pas aimable, et, par conséquent, elle ne sera que très difficilement aimée. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chaste ; elle a les traits de l’homme : ergo, elle n’est pas femme. Je ne me suis pas plus senti qu’autrefois près d’elle, en causant pendant trois jours à cœur ouvert, atteint de cette galanterie d’épiderme que l’on doit déployer en France et en Pologne pour toute espèce de femme.

« Je causais avec un camarade. Elle a de hautes vertus, de ces vertus que la société prend au rebours. Nous avons discuté avec un sérieux, une bonne foi, une candeur, une conscience, dignes des grands bergers qui mènent les troupeaux d’hommes, les grandes questions du mariage et de la liberté.

« Car, comme elle le disait avec une immense fierté (je n’aurais pas osé le penser de moi-même) : « Puisque par nos écrits, nous préparons une révolution pour les mœurs futures, je suis non moins frappée des inconvénients de l’un que de ceux de l’autre. »

« Et nous avons causé toute une nuit sur ce grand problème. Je suis tout à fait pour la liberté de la jeune fille et l’esclavage de la femme, c’est-à-dire que je veux qu’avant le mariage, elle sache à quoi elle s’engage, qu’elle ait étudié tout ; puisque, quand elle a signé le contrat, après en avoir expérimenté les chances, elle y soit fidèle. J’ai beaucoup gagné en faisant reconnaître à Mme Dudevant la nécessité du mariage ; mais elle y croira, j’en suis sûr, et je crois avoir fait du bien en le lui prouvant.

« Elle est excellente mère, adorée de ses enfants ; mais elle met sa fille Solange en petit garçon et ce n’est pas bien.

« Elle est comme un homme de vingt ans, moralement, car elle est chaste, prude, et n’est artiste qu’à l’extérieur. Elle fume démesurément elle joue peut-être un peu trop à la princesse, et je suis convaincue qu’elle s’est peinte fidèlement dans la princesse du Secrétaire intime. Elle sait et dit d’elle-même ce que j’en pense, sans que je le lui aie dit : qu’elle n’a ni la force de conception, ni le don de construire des plans, ni la faculté d’arriver au vrai, ni l’art du pathétique ; mais que sans savoir la langue française, elle a le style ; c’est vrai. Elle prend assez, comme moi, sa gloire en raillerie, a un profond mépris pour le public, qu’elle appelle Jumento.

« Je vous raconterai les immenses et secrets dévouements de cette femme pour ces deux hommes, et vous vous direz qu’il n’y a rien de commun entre les anges et les démons. Toutes les sottises qu’elle a faites sont des titres de gloire aux yeux des âmes belles et grandes. Elle a été dupe de la Dorval, de Bocage, de Lamennais, etc., etc. ; par le même sentiment, elle est dupe de Liszt et de Mme d’Agoult ; mais elle vient de le voir pour ce couple comme pour la Dorval, car elle est de ces esprits qui sont puissants dans le cabinet, dans l’intelligence, et fort attrapables sur le terrain des réalités.

« C’est à propos de Liszt et de Mme d’Agoult qu’elle m’a donné le sujet des Galériens ou des Amours forcés, que je vais faire, car dans sa position elle ne le peut pas. Gardez bien ce secret-là. Enfin, c’est un homme et d’autant plus un homme qu’elle veut l’être, qu’elle est sortie du rôle de femme, et qu’elle n’est pas femme. La femme attire, et elle repousse, et, comme je suis très homme, si elle me fait cet effet-là, elle doit le produire sur les hommes qui me sont similaires ; elle sera toujours malheureuse. Ainsi, elle aime maintenant un homme qui lui est inférieur, et, dans ce contrat-là, il n’y a que désenchantement et déception pour une femme qui a une belle âme ; il faut qu’une femme aime toujours un homme qui lui soit supérieur, ou qu’elle y soit si bien trompée que ce soit comme si ça était.

« Je n’ai pas été impunément à Nohant, j’en ai rapporté un énorme vice : elle m’a fait fumer un houka et du Latakieh ; c’est devenu tout à coup un besoin pour moi… »

Après ce séjour de Balzac à Nohant, ses relations avec George Sand devinrent encore plus amicales ; une correspondance très active s’ensuivit, correspondance encore inédite, mais heureusement conservée et qui présente non seulement le plus palpitant intérêt pour l’historien et pour le psychologue, mais qui offre encore un grand charme pour tout lecteur, car on y voit deux grands écrivains montrant leur âme à nu, causant de toutes choses avec abandon et franchise, intimement, simplement, tout en admirant et en reconnaissant mutuellement le talent, le mérite de chacun d’eux. Ils s’intéressent aux œuvres l’un de l’autre, donnent et demandent des conseils[302], se communiquent leurs projets, leurs espérances. La lecture de ces lettres n’est pas moins attrayante que celle de la correspondance de Gœthe avec Schiller, de Pouchkine avec Joukovsky.

On retrouve l’écho et le reflet de cette illustre amitié dans les belles pages et les paroles émues que nous ont laissées ces deux grands écrivains en parlant l’un de l’autre.

Outre les passages de l’Histoire de ma Vie consacrés à son ami, après sa mort George Sand écrivit une notice spéciale qui a été publiée en guise de préface à l’édition des Œuvres complètes de Balzac éditée par Houssiaux en 1855. Quant à Balzac, comme nous l’avons déjà dit, il a d’abord représenté George Sand sous le nom de Camille Maupin ou de Félicité des Touches dans son roman de Béatrix. Nous trouvons ensuite dans ses lettres plusieurs passages fort sympathiques sur George Sand, dont le plus intéressant, si on ne compte pas la lettre à Mme Hauska que nous venons de citer, se trouve dans une lettre datée de 1839, adressée à sa sœur Mme Surville et insérée dans la Correspondance de Balzac, lettre que Mme Surville reproduit encore une fois dans la notice biographique qu’elle a consacrée à son frère.

« Elle n’a aucune petitesse en l’âme ni aucune de ces basses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains. Dumas lui ressemble en ce point. George Sand est une très noble amie, et je la consulterais en toute confiance dans mes moments de doute sur le parti logique à prendre en telle ou telle occurrence ; mais je crois que le sens critique lui manque, au moins de prime saut ; elle se laisse trop facilement persuader, ne tient pas assez à ses opinions et ne sait pas combattre les motifs que lui oppose son adversaire pour se donner raison. »

Il semble impossible de mieux préciser en quelques mots, les grandes lignes, les puissances et les faiblesses de l’être moral de George Sand.

Il nous semble impossible aussi de clore le chapitre de cette amitié par un épilogue autre que par cette dédicace des Mémoires de deux jeunes mariées, que nous citerons encore in extenso, roman pour lequel Balzac, comme nous le supposons et comme nous l’avons déjà dit, s’est bien certainement servi des récits oraux que George Sand lui avait faits sur sa vie de jeune fille ou des lettres de ses amies de couvent qu’elle avait pu lui prêter.


« À George Sand,

« Ceci, cher George, ne saurait rien ajouter à l’éclat de votre nom, qui jettera son magnifique reflet sur ce livre ; mais il n’y a là de ma part ni calcul ni modestie. Je désire attester ainsi l’amitié vraie qui s’est continuée entre nous à travers nos voyages et nos absences, malgré nos travaux et les méchancetés du monde. Ce sentiment ne s’altérera sans doute jamais. Le cortège de noms amis, qui accompagnera mes compositions, mêle un plaisir aux peines que me cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur, à ne parler que des reproches encourus par ma menaçante fécondité, comme si le monde qui pose devant moi n’était pas plus fécond encore. Ne sera-ce pas beau, George, si quelque jour l’antiquaire des littératures détruites ne retrouve dans ce cortège que de grands noms, de nobles cœurs, de saintes et pures amitiés, et les gloires de ce siècle ? Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succès toujours contestables ? Pour qui vous connaît bien, n’est-ce pas un bonheur que de pouvoir se dire comme je le fais ici :

« Votre ami,
« De Balzac. »

« Paris, juin 1840. »

Ce fut en 1838 aussi que l’abbé Rochet vint encore une fois à Nohant[303]. Les relations entre George Sand et ce curé berrichon ne servirent jamais de pâture aux journaux et l’on n’en a presque pas parlé. Seul Charles de Mazade leur a consacré quelques lignes mystérieuses et malveillantes dans ses Souvenirs. Mais à présent, après la publication d’abord des fragments de cette correspondance des plus curieuses, et puis des lettres mêmes de George Sand à l’abbé Rochet dans la Gironde littéraire, dans les Nouvelles de l’Intermédiaire, et enfin dans la Nouvelle revue de 1895, on peut parler d’une manière plus détaillée, plus précise, de cette amitié intéressante et singulière. L’abbé Georges Rochet, modeste curé de village, eut le malheur de douter un jour de sa vocation, et de se sentir attiré vers la littérature. Le souffle de liberté qui traversait l’époque et l’exemple de Lamennais y furent certes pour beaucoup. Voilà donc notre abbé tout à ses poésies et à ses livres, et se demandant s’il n’était pas temps de jeter le froc aux orties. Il ne se décida pas pourtant à entrer ouvertement dans la carrière littéraire, craignant de s’attirer prématurément la condamnation du haut clergé, peut-être même l’excommunication. Il doutait aussi de son talent. Il n’était pas non plus convaincu de son droit d’abandonner sa vocation. Qu’entreprend-il alors ? Il s’adresse à sa célèbre compatriote dont la gloire était alors à l’apogée et lui demande conseil. C’était, comme nous l’avons vu, en l’hiver de 1835-1836. Bientôt il fit personnellement la connaissance de George Sand à Nohant, puis il la rencontra par hasard, dans un hôtel à Châteauroux. Il faut admirer et s’incliner devant le tact, la bonté, la prudence et la sagesse dont George Sand fit preuve en cette occurrence. Profondément touchée de la candeur, de la confiance et de la sincérité avec lesquelles l’abbé lui parlait et lui écrivait, elle le prit dès lors en amitié et lui rendit la même sincérité, la même confiance. Mais au lieu d’attiser, d’encourager les rêves de liberté du malheureux homme, d’approuver son intention d’abandonner la soutane, de rompre avec son passé et de se faire écrivassier, elle fit tous ses efforts pour le calmer, pour diriger ses rêves, ses tendances dans la bonne voie, et le réconcilier avec la vie. George Sand voyait d’une part trop clairement que ce n’était pas là un talent hors ligne, qui exigeait et valait qu’on lui sacrifiât toute une vie d’homme ; puis, elle avait dû voir aussi que l’abbé ne ressemblait en rien à Lamennais, cette volonté inébranlable, ce champion inflexible, ce caractère de fer, et que le rôle d’apostat dépassait les forces de l’abbé Georges. Aussi, avec quelle délicatesse admirable, quelle constance ne tâche-t-elle pas dans toutes ses lettres de détourner l’abbé d’une résolution irréparable et de lui faire croire en même temps que la vie peut être supportable, heureuse. Elle lui conseille de ne point abandonner ses occupations littéraires, d’écrire, ne fut-ce que pour lui-même, car « le travail nous sauve de bien des choses » (elle en parle en connaissance de cause !).

Elle lit toujours volontiers les œuvres de l’abbé, lui donne des conseils, fait même, à ce qu’il semblerait du moins, des démarches pour que l’une de ses productions soit imprimée, mais elle ne se permet jamais de mentir, même pour être charitable, de donner trop d’espérance à l’auteur, de l’encenser outre mesure. Elle lui conseille même franchement de renoncer à faire des vers, car il ne s’en produit déjà que trop ; elle lui dit carrément que les siens n’ont pas assez d’originalité et de spontanéité, qu’ils n’ajouteraient rien à « l’œuvre de sa vie ». Cette correspondance nous montre George Sand sous un point de vue tout nouveau et extraordinairement sympathique.

Nous y voyons cette révoltée, cette amante insatiable de la liberté, qui était « toujours prête à tout risquer, à tout propos », comme elle le dit dans ce fragment curieux de la première version de Elle et lui qui n’eut pas de suite, nous la voyons sauver et préserver un autre d’un risque trop grand, d’un pas imprudent. L’abbé Rochet resta prêtre, il poursuivit jusqu’à la fin de ses jours sa correspondance avec George Sand, et il lui fut certainement toujours reconnaissant de la sympathie et du secours amical qu’il avait trouvé chez elle.

En 1838, comme nous venons de le dire, il vint, selon toute apparence à Nohant et devint l’ami intime de toute la maison. En tout cas, nous voyons que, depuis l’été de 1838, George Sand lui parle en détail dans ses lettres de sa vie et de tous les membres de sa famille. Elle lui annonce le départ de Maurice et de Mallefille pour le Havre, lui parle de ses visites chez Mme Marliani, de son amitié pour Lamennais, etc., etc.

Au printemps de cette même année séjourna aussi à Nohant le peintre Charpentier qui, comme nous le voyons par les lettres inédites, exécuta le portrait de George Sand et de ses enfants. Ainsi par exemple, nous lisons dans une lettre à Mme Marliani datée du 20 mai 1838 :

« Chère et bonne !

« Je suis malade à mourir d’un rhume mal guéri à Paris qui m’a repris ici avec une fureur remarquable. J’ai la fièvre et je suis sur les dents… Ce que j’aime est malade aussi en masse dans ce moment, Maurice n’est pas bien, le temps humide ramène tous ses maux, Solange souffre toujours de la tête ; Mallefille a aussi la migraine obstinément. Le pauvre Charpentier par-dessus le marché est très souffrant. Il travaille néanmoins comme un cheval… »


Il semble qu’au printemps et en l’été de cette année George Sand alla fréquemment à Paris et qu’en automne elle y passa quelque temps dans un isolement complet, cachant son séjour à tout le monde. Elle était logée dans une mansarde de la rue Laffitte, au numéro 38, sous le nom de Madame Dupin et ne recevait ses amis que le soir dans le logement de Mme Marliani, 7, rue Grange-Batelière, « travaillant comme un forçat à un nouveau roman[304] » (qui fut Spiridion). Elle ne le termina pourtant qu’à l’île Majorque où elle se rendit, au mois d’octobre, avec ses enfants et Chopin, et où elle passa tout l’hiver de 1838-1839.

Ce nouveau voyage fut le début d’une nouvelle phase dans l’existence de la grande romancière ; d’autre part il peut être considéré comme l’épilogue de sa jeunesse tourmentée et orageuse. Ses doutes se dissipent complètement, surtout grâce à Pierre Leroux, — comme elle le disait souvent plus tard ; — ses vues générales et son idéal se prononcent et se dégagent définitivement ; la période de la création sereine commence. Nous nous permettons donc aussi de clore par cet épisode la première partie de notre travail.


TABLE DES MATIERES




(1833-1835)
Alfred de Musset. — Fontainebleau. — Voyage en Italie. — Pietro Pagello. — Jacques. — La légende — Voyage dans les Alpes et vie à Venise. — Retour en France. — La rupture et l’épilogue du roman 
 1


La Correspondance des deux poètes. — Confession d’un enfant du siècle. — Elle et Lui. — Lui et Elle. — Préface de Jean de la Roche. — « Marguerite Lecomte. » — Les vers de George Sand. — Lettres d’un Voyageur. — Aldo le Rimeur. — Gabriel. — Léone Léoni. — L’Uscoque. — La dernière Aldini. — Les Maîtres mosaïstes. — Le Secrétaire intime. — Mattea. — L’Orco 
 108


(1835)
Idéal stoïque. — Sainte-Beuve. — Michel de Bourges. — Sixième Lettre d’un Voyageur. — Liszt et Lamennais. — Comtesse Marie d’Agoult. — Septième Lettre d’un Voyageur et Lettres d’un bachelier ès musique 
 161


(1835-1836)
Michel de Bourges. — Lettres de femme et Journal du docteur Piffoël. — Les Saint-Simoniens. — Le poème de Myrza et le Dieu inconnu. — Le procès en séparation et les autres procès avec M. Dudevant 
 249


(1836-1837)
Voyage en Suisse. — « Une course à Chamonix. » — Dixième Lettre d’un Voyageur. — Le Contrebandier. — Vie à l’Hôtel de France. — Chopin. — Nohant en 1837. — Eug. Pelletan. — Journal de Piffoël. — Influence mutuelle de Liszt et de George Sand l’un sur l’autre. — Les Sept Cordes de la Lyre. — L’Héroïne funèbre. — Quelques lettres inédites de Liszt 
 325


(1837-1838)
Le Monde. — Lettres à Marcie. — Visite aux catacombes. — Luigi Calamatta. — André. — Simon. — Jacques. — Mauprat. — La fin de 1837. — Nouveaux malheurs. — Fontainebleau. — Félicien Mallefille. — Nérac. — L’hiver de 1837-1838. — Balzac. — L’abbé Georges Rochet. — Départ pour Majorque 
 394



ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

    coup d’État, il renonça à la carrière politique, reprit son ancienne profession, tout en restant fidèle à ses opinions républicaines, dans lesquelles il éleva aussi son fils, M. Cyprien Girerd, qui, à son tour, joua un rôle politique très connu.

  1. Ce chapitre, ainsi que le suivant, a déjà paru dans le Messager du Nord (1895, novembre-décembre) sous le titre « Histoire et non légende ». Quoi qu’il ait été publié depuis dans des revues et journaux étrangers un grand nombre de documents et de lettres et une foule de recherches, sans parler d’articles de polémique sortis de la plume des partisans de George Sand et de Musset, nous nous croyons en droit de reproduire ici ce chapitre sans y apporter de changements, car, en l’écrivant, nous avons profité de la plupart des sources publiées depuis et avons exprimé notre opinion sur l’histoire Sand-Musset bien avant nos confrères étrangers, — MM. de Spoelberch, Maurice Clouard, Cabanès, Rocheblave, Mariéton et autres. Mais les lecteurs russes ne nous firent pas l’honneur de remarquer la primeur de certains faits et de ce que nous avions fait notre possible pour détruire la légende, bien avant que M. Rocheblave aussi se soit servi de ce mot. En reproduisant ici ces deux chapitres, nous omettons seulement ce qui a déjà été dit dans les chapitres précédents et nous signalons dans les notes au bas des pages les sources, alors inédites, maintenant publiées. Le lecteur verra que l’opinion que nous avions déjà exprimée, en 1895, au sujet de cet épisode, est devenue vérité admise par tout le monde.
  2. Un des biographes de Musset, Lindau, dans les conclusions qu’il tire aux dernières pages de son récit sur le roman entre son héros et George Sand, se prononce très catégoriquement en ce sens : « Deux esprits d’élite se trouvaient en face l’un de l’autre comme deux ennemis en présence. Le verdict, quel qu’il fût, devait douloureusement frapper l’un ou l’autre… »
  3. Histoire de ma Vie, IV, p. 224.
  4. Nous parlons ici de la seconde version de Lélia, c’est-à-dire du roman tel qu’il a été réimprimé en 1839 et imprimé dans les œuvres complètes de George Sand, version qui est restée définitive. Voir plus loin, ch. XI.
  5. Souvenirs littéraires d’Édouard Grenier. Revue bleue, du 15 octobre 1892.
  6. Lettre du vicomte de Spoelberch dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, du 20 novembre 1892, dans l’article du docteur Cabanès, réimprimé ensuite dans un supplément de l’Indépendance Belge, du 8 décembre 1892.
  7. Les Lundis d’un Chercheur, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Lettres inédites de George Sand, Paris, 1894. Calmann Lévy.
  8. Voir plus loin, p. 104.
  9. Note de 1895. Dans ses lettres inédites à Sainte-Beuve, du 20 janvier et 6 février 1861. Note de 1898. Maintenant ces deux lettres sont publiées dans le livre du vicomte de Spoelberch, dont nous avons parlé et dans les Lettres de George Sand à Musset et à Sainte-Beuve.
  10. Nous disions encore à cet endroit de notre chapitre, lors de sa publication dans une revue en 1895 : « J’ai eu la possibilité de prendre connaissance de la correspondance complète de G. Sand avec Sainte-Beuve et d’y lire ce désir écrit de sa propre main de publier ses lettres à Alfred de Musset pour mettre au moins fin aux trois principales accusations portées contre elle. Je dois ajouter ici que l’enquête que j’ai faite chez ses amis et ses parents et la vérification des documents conservés dans plusieurs archives ont entièrement confirmé ce vœu de George Sand… » Depuis lors les personnes qui s’intéressent à la question, ont pu s’en convaincre par une lettre de George Sand à Émile Aucante, publiée par celui-ci, et qui sert, pour ainsi dire, d’introduction à ses lettres à Musset, mises en ordre par elle-même et imprimées d’abord par M. Émile Aucante en 1896 dans la Revue de Paris.
  11. Pauline Viardot a dit une fois, en parlant à un de nos amis, que le regard de Musset était « très arrogant, repoussant même, surtout quand il regardait les femmes, parce qu’il avait les paupières rouges, sans cils, et qu’il n’avait pas de sourcils. Souvent il vous regardait si fixement que cela frisait l’insolence et le cynisme… » C’est ce que confirme d’une manière très intéressante cette description de l’extérieur du poète Sténio dans Lélia : « Ses yeux dépourvus de cils n’avaient plus cette lenteur voilée qui sied si bien à la jeunesse. Son regard vous arrivait droit au visage, brusque, fixe et presque arrogant… » (Lélia, 3e partie, ch. xlvii.) Nous avons déjà mentionné plus haut cette ressemblance du portrait de Musset, fait par Mme Viardot avec celui de Sténio, fait par l’auteur de Lélia.
  12. Le frère biographe dit : « Tour à tour, laborieux et dissipé, il travaillait avec une ardeur incroyable, pourvu que rien ne vînt le distraire, car une fois le travail achevé ou interrompu, le poète redevenait dandy. Ses amis, plus riches que lui, l’enlevaient trop souvent à ses livres. D’ailleurs, il ne se cachait pas de ses goûts aristocratiques. Tous les endroits consacrés à la fashion exerçaient sur lui un attrait irrésistible. C’était l’Opéra, où il avait ses entrées, le Théâtre-Italien, le boulevard de Gand, le Café de Paris, où se réunissaient des hommes fort distingués, mais sans aucun lien entre eux que celui de l’habitude. On jouait gros jeu : on faisait des parties de plaisir d’une durée illimitée, des gageures insensées dont il fallait remplir les conditions à la rigueur, dût-on s’y casser le cou. La devise de l’endroit était : Pas de quartier ! Un soir, on apprit qu’un des habitués de la réunion ne viendrait plus. Le bruit courut qu’il avait pris avec lui même l’engagement de se brûler la cervelle le jour où il aurait perdu où dépensé son dernier louis et que, ce moment venu, il s’était tenu parole avec un sang-froid et un courage dignes d’une action meilleure. Ce lugubre épisode ne fut pas étranger à la conception de Rolla. Pour se mouvoir à l’aise sur un terrain si dangereux, il ne suffisait pas d’un habit à la mode, il fallait encore que la poche fut bien garnie, et quand ce lest indispensable lui manquait, le jeune dandy avait par bonheur, assez de raison pour retourner au travail ». (Notice biographique sur A. de Musset par Paul de Musset.) Aux pages 216, 217, 218, 219, 221, 239 de la Biographie, nous trouvons pourtant des indications un peu différentes, montrant qu’Alfred de Musset ne s’inquiétait pas beaucoup de ses dettes, ni de leur payement et que même l’argent qu’il prenait en avance chez son éditeur ne pouvait pas le faire travailler. D’un autre côté Mme de Janzé raconte dans son petit ouvrage Études et récits sur Alfred de Musset, que quand Alfred était à court d’argent, il déjeunait ou dînait dans quelque méchant petit restaurant et qu’ensuite, son cure-dents à la bouche, il allait sur le boulevard de Gand, avec la figure d’un homme sortant d’un dîner fastueux. Ce trait curieux caractérise parfaitement le cercle que fréquentait Musset, ainsi que ses prétentions à lui.
  13. Paul Lindau. Alfred de Musset.
  14. Note à la page 18 de la Notice biographique sur Alfred de Musset.
  15. Ces paroles se trouvent dans un fragment des œuvres posthumes donné par P. de Musset à la page 241 de la Biographie.

  16. « Puisez en pleine vie humaine ; chacun la vit ; peu la connaissent,
    et là où vous l’empoignez, — c’est là que c’est intéressant »…
  17. C’est l’expression d’Alfred de Musset sur lui-même.
  18. Paul de Musset, Biographie d’Alfred de Musset, p. 360.
  19. Paul Lindau. Alfred de Musset, p. 63.
  20. « Œuvres posthumes, avec lettres inédites et Notice biographique par son frère. » T. X des Œuvres complètes de Musset, in-8°, 1866, Charpentier, p. 271.
  21. Paul de Musset. Biographie d’Alf. de Musset, p. 340-341.
  22. Paul de Musset. Biographie d’Alf. de Musset, p. 366.
  23. Paul de Musset. Biographie d’Alfred de Musset, p. 93.
  24. Expression de Musset.
  25. Il en existe une excellente reproduction gravée sur acier par Robinson et une très mauvaise lithographie par Lassalle. L’original appartient à la fille de George Sand, Mme Solange Clésinger.
  26. Maxime Ducamp. Souvenirs littéraires. Revue des Deux-Mondes, 1881.
  27. Note de 1895. La lettre a paru pour la première fois dans les Portraits contemporains de Sainte-Beuve. Mme Arvède Barine en a reproduit une partie. L’original, daté du 11 mars 1833, est entre les mains de M. de Spoelberch. Note de 1898. La lettre fait aujourd’hui partie de la collection des lettres de George Sand à Sainte-Beuve, éditées par Lévy.
  28. Le récit souvent répété (entre autres par Brandès et bon nombre d’écrivains crédules russes), d’après lequel Buloz aurait fait faire à Musset la connaissance de George Sand dans un but purement pratique, espérant que des amours des deux poètes naîtraient des ouvrages précieux pour sa revue, ce récit est à ranger parmi les légendes, qui ne méritent pas la peine d’être réfutées.
  29. Jules Levallois, Souvenirs littéraires. Revue Bleue. 19 janvier 1895, Sainte-Beuve, assure par contre, que le dîner avait eu lieu chez Lointier et que Musset n’y avait pas assisté. V. Portraits contemporains, t. I, p. 508.
  30. Biographie d’Alfred de Musset, p. 119.
  31. Nous empruntons ces détails à l’article plein d’intéressants documents, publié par Maurice Clouard : « Alfred de Musset et George Sand Notes et documents inédits. » (Revue de Paris, 15 août 1896.)
  32. Arvède Barine. Alfred de Musset, p. 58. Ces deux lettres sont maintenant imprimées dans le volume de M. Mariéton.
  33. À présent cette lettre est imprimée en entier dans la Revue de Paris et dans le volume des Lettres à Sainte-Beuve, publié chez Lévy.
  34. La Correspondance récemment publiée du célèbre écrivain russe avec sa fiancée (plus tard sa femme) a excité un intérêt général en Russie.
  35. Voir : Questions d’art et de littérature.
  36. Nous n’ajoutons foi qu’à ce que Paul de Musset dit de cette époque dans la Biographie, en laissant de côté le tableau qui en est fait dans Lui et Elle, où certains biographes et critiques ont pourtant puisé des détails pittoresques sur la vie que menaient alors Musset et George Sand. Dans le roman dont nous parlons, ces détails sont certes pleins de verve et de coloris et peignent bien la vie de bohème des deux poètes. Néanmoins, on ne doit pas oublier que c’est là une œuvre d’imagination et non d’histoire.
  37. Plus tard cette « Lettre » fut réimprimée dans les Œuvres complètes de George Sand, au cours du volume les Sept Cordes de la Lyre. La lettre fait aussi partie du n° III de ses Impressions et Souvenirs.
  38. Le roman a été écrit et imprimé en 1837. La préface fut écrite en 1853 pour l’édition des Œuvres de George Sand, publiées chez Hetzel avec illustrations de Tony Johannot et de Maurice Sand.
  39. Cette lettre imprimée d’abord dans le Temps, fait partie du volume Impressions et Souvenirs des Œuvres complètes, où elle porte le n° XX.
  40. Cette lettre, datée du 25 mai 1836, est imprimée dans la Correspondance de George Sand, mais sans ces lignes sincères et importantes au point de vue biographique. Nous en donnons un fragment plus loin.
  41. On ne trouve que quelques fragments de cette lettre dans l’ouvrage de Mme Barine. L’original appartient à M. de Spoelberch. Le paragraphe que nous venons de citer fut imprimé d’abord dans les Portraits contemporains ; la lettre tout entière a paru maintenant dans la Collection des Lettres à Sainte-Beuve.
  42. Dans sa lettre à Mme Dupin, datée de : « Jeudi, décembre, 1833 ». (Correspondance, t. I), elle écrit : « Je pars ce soir », et dans une lettre inédite à son mari, du « mardi, 11 décembre », elle écrit, qu’elle partira « jeudi », ce qui indique qu’elle est partie de Paris le jeudi, 13 décembre.
  43. Biographie d’Alfred de Musset, par Paul de Musset.
  44. Correspondance, t. I, p. 256.
  45. Voir le chapitre vii.
  46. Dans l’exposition de ce fait la partialité de Lindau éclate de nouveau aux yeux. Il dit : « Deux natures toutes différentes s’étaient heurtées : d’un côté, un jeune homme passionné, effréné, qui disposait sans ménagement de sa santé, de sa cassette et de son génie, sans se soucier de savoir comment ça finirait, et qui, dans la fumée de l’entraînement et des plaisirs, allait au hasard sans savoir où (ziellos dahintaumelte) ; de l’autre, une femme modérée, calme, un peu pédantesque, qui, chaque soir, vérifiait sa caisse et pensait au moyen de la remplir dès qu’elle la voyait diminuer, et qui se possédait assez elle-même pour se mettre en tout temps à sa table de travail et écrire le nombre de pages voulu, une femme que rien ne pouvait arracher à ce travail et qui pouvait résister à toutes les tentations… » Lindau confond ainsi dans une même phrase deux choses complètement différentes, mais toutes deux faisant honneur à George Sand : son amour du travail, — vrai travail d’artiste entièrement voué à son œuvre, — et la nécessité de vivre de ce travail en tenant ses comptes, vérifiant sa caisse et s’inquiétant de savoir comment elle payerait ses divertissements, alors que Musset, lui, s’en souciait fort peu. Confondre ces deux choses et en parler d’un ton railleur ne fait nullement honneur ni à la pénétration ni à la probité littéraire de Lindau. Mais le désir de rejeter sur George Sand la responsabilité de toutes les peccadilles de Musset ; porte Lindau à un véritable jeu de mots, en sorte qu’il devient difficile de saisir ce qu’il veut dire à la page suivante, que nous reproduisons en entier : « A. de Musset voulait user de la vie et en jouir au moment donné, George Sand qui, à beaucoup d’autres qualités, joignait encore celle d’être une bonne et soigneuse ménagère, bien économe, voulait faire quelque chose qui fût bien (rechtschaffenes), gagner de l’argent et réunir des matériaux pour ses travaux futurs. Il voulait courir le monde sans aucun but, elle voulait travailler selon le plan qu’elle s’était formé. À la fin des fins, il alla son chemin, elle resta à la maison. Seul, il devint triste, il se mit à chercher la société que l’on trouve toujours facilement, celle des chanteuses et des danseuses, pour la plupart d’une réputation douteuse, avec lesquelles il fit connaissance par l’entremise du consul de France à Venise, société joyeuse, amusante, dans laquelle il s’oubliait, et, en tout cas, plus agréable que celle qu’il trouvait auprès de son amante, taciturne, glaciale (?) appliquée au travail, et qui, lorsqu’il lui fallait travailler, fermait momentanément sa porte même à l’amour. Il passait ainsi gaîment son temps. Gaîment ? Nous n’en savons rien. Au fond de son âme, il était tout à fait démonté. Il était mécontent de sa bien-aimée. Il trouvait injuste que grâce à ses calculs pédantesques — c’est ainsi que lui paraissaient les motifs qui l’enchaînaient à sa table de travail — elle l’abandonnât à son sort. Il lui pesait de n’avoir pas la consolation d’avoir à côté de lui une complice de sa faute. Il s’irritait contre lui-même, car il voyait qu’il agissait mal. Au milieu de sa vie de débauche et de ses soupers joyeux, il devait se souvenir de l’amie consciencieuse qui, dans sa petite chambre et à la clarté de sa lampe, était assise à son travail, tandis que lui passait dans les plaisirs une nuit après l’autre. Rien ne nous rend si injuste à l’égard des autres que la conscience de n’avoir pas rempli notre devoir. Aussi, quand, moralement abattu, il retournait au logis fort tard dans la nuit et qu’il retrouvait son amie encore en train de travailler, ou qu’il entendait de la chambre voisine la respiration égale de son sommeil, sentait-il l’impérieuse nécessité non seulement de s’accuser lui-même, mais encore le besoin d’en vouloir à celle qui lui donnait l’occasion de s’accuser ainsi. Pour mettre sa conscience en paix, il s’asseyait parfois à table au milieu de la nuit et écrivait quelques heures sans s’arrêter. Mais le travail ne lui donnait aucune joie et il accusait amèrement celle qui lui paraissait coupable de ce travail sans plaisir… » Positivement, il est difficile de s’expliquer à quoi tend ici Lindau, Tantôt il a l’air d’approuver George Sand, tantôt il trouve que c’eût été mieux si elle s’était amusée à souper gaîment et à s’étourdir avec Musset. Ce dernier, selon lui, ne se serait pas alors chagriné et n’eût pas recherché la société des danseuses, n’aurait senti aucun remords de conscience et aurait eu « une complice », etc. Il ressort de ce que Lindau dit ensuite — en ajoutant foi aux paroles de Louise Colet prises dans Lui — qu’il rejette déjà uniquement sur George Sand tous les désaccords et les querelles qui survinrent postérieurement, et dont il attribue principalement la cause à sa manière de traiter maternellement Musset, ce qui donnait au poète des rages blanches et fut le coup de grâce qui le jeta dans les bras des courtisanes. Il est généralement reçu de s’attacher à ce côté maternel de George Sand. Les uns en font l’éloge, d’autres le blâment. Si George Sand, dans sa vieillesse, fût vraiment une mère à l’égard de plusieurs de ses jeunes amis comme Flaubert, Plauchut, Amic, si elle devint maternelle à quarante ans passés, lors des dernières années de sa vie commune avec Chopin, alors malade, il est à présumer que, dans les premières années de sa jeunesse, elle était bien loin d’être maternelle avec ses amants, et en cela il n’y a rien d’étonnant, rien qui mérite la louange ou le blâme. Si plus tard elle s’est imaginé qu’elle l’avait fait, elle s’est trompée elle-même de bonne foi. Dans sa correspondance avec Musset, on ne trouve de son côté rien de maternel, et Musset n’a pas l’air de s’en plaindre. Nous croyons que Mme Colet s’est éloignée ici de la vérité, — ce qui lui est du reste arrivé assez souvent, — et Lindau a tort de répéter les paroles des autres.
  47. a). Lettres inédites à son fils, à sa mère et à Boucoiran, des 25, 28 et 29 janvier 1834. b). Histoire de ma Vie, t. IV, p. 186-188. Elle y dit qu’après la fièvre qu’elle avait eue à Venise, elle a souffert toute sa vie de violentes migraines.
  48. Le même fait est raconté par M. Plauchut dans ses intéressants articles intitulés : Autour de Nohant, publiés dans le Temps (5, 6 et 7 septembre 1891), et réunis maintenant en volume (Lévy, 1898).
  49. C’est là une erreur sans doute involontaire que M. Plauchut commet aussi dans le Temps en nommant André et Teverino. Teverino n’a paru que onze ans plus tard, en 1845. Une lettre inédite à Boucoiran nous apprend qu’à Venise George Sand avait travaillé au Secrétaire intime (elle en fait mention le 28 janvier). Le 7 mars elle parle d’André, de Jacques qui est promis à Buloz pour le mois de mai, et de Leone-Leoni. Enfin, à Venise aussi, ont été écrits Mattea et les premières Lettres d’un voyageur.
  50. On voit déjà dans la lettre du 28 janvier qu’elle travaillait énormément. Le 4 février elle écrit : « Je m’échine à le satisfaire… Je crève de travail… »
  51. Lettres inédites.
  52. Maxime Ducamp, dans ses intéressants Souvenirs littéraires, raconte une conversation qu’il a eue avec George Sand en 1868. Elle lui disait entre autres choses que son ambition était de « posséder 3 000 livres de rente ? Je fis un bond : « Comment, vous, George Sand, vous ne les avez pas ? » Elle répondit : « Non, j’ai gagné beaucoup, beaucoup d’argent, je l’ai dépensé ; j’en aurais gagné davantage, je l’aurais dépensé de même. » Elle eut alors un sourire mâle, où l’orgueil de la domination exercée, le sentiment d’une supériorité acceptée, se mêlaient à une expression de mépris, dont la cause n’était pas difficile à deviner : elle ajouta : « Je ne regrette rien ! » Ce fut un éclair…
  53. Correspondance de George Sand, t. I, p. 262.
  54. Ce fragment de la lettre du 4 février est cité aussi (avec des coupures) par Arvède Barine.
  55. Arvède Barine, p. 65.
  56. Il a été beaucoup parlé dans la presse de la maladie de Musset que personne, à commencer par le médecin, n’a jamais osé appeler de son vrai nom. Le médecin l’a poliment appelée « fièvre typhoïde », mais en réalité, c’était le « delirium tremens », effet final de la vie de débauches de Musset.
  57. Il est mort quand notre travail était déjà fini, au printemps de 1898 âgé de plus de quatre-vingt-dix ans.
  58. La notice du rédacteur et la lettre de Pagello ont paru en 1881 dans le Figaro, mais considérablement altérées et mal traduites.
  59. Mme Luigia Codemo, il est vrai, a publié dans son livre, sans toutefois indiquer la source, une partie du journal de Pagello réimprimée maintenant presque en entier dans le livre de M. Marieton. Mais Pagello a déclaré que tout ce que Mme Codem écrivit sur son compte était fantastico. Il est vrai aussi qu’en 1881, M. Cambiano a raconté sur George Sand, à R. Barbiera, quelques détails qu’il dit tenir du Dr Pagello. Cependant celui-ci lui-même n’a rien fait imprimer. Il y a deux ans, le Dr Cabanès a publié à Paris, sous le titre : Déclaration d’amour de George Sand une des lettres de George Sand dont il avait eu copie par le fils de Pagello. Le récit de son interwiew avec Pietro Pagello, qu’il y a ajouté, éclaircit plusieurs détails relatifs au séjour de Pagello à Paris et à sa rupture avec George Sand. Les amis de George Sand en France, révoltés par ces articles, répondirent par bon nombre de lignes dures et injustes à l’adresse du Dr Pagello. L’antagonisme national, semble-t-il, entrait pour beaucoup dans cette hostilité, et le lecteur impartial, tout en restant dans la vérité, peut, sans porter préjudice à la mémoire de George Sand, rendre justice à la manière d’agir de Pagello. La seule chose que l’on puisse lui reprocher, c’est de ne pas avoir été fidèle à sa première décision et d’avoir permis à son fils de donner au Dr Cabanès la copie de la Déclaration d’amour. Mais d’un autre côté, il nous semble impossible d’exiger d’un homme vivant, et encore plus de son fils, qu’il reste absolument insensible aux fables qui se colportent sur son compte et sur celui de la femme autrefois aimée. Selon nous, il ne pouvait répondre autrement aux questions directes qu’on lui adressait qu’en disant la vérité dans toute sa simplicité. Quant à la Déclaration, c’est une des plus belles pages qui soient jamais sorties de la plume de George Sand, et ses amis n’ont qu’à se réjouir de la savoir publiée. Nous ne pouvons comprendre non plus pourquoi, aussitôt qu’il s’agit de défendre George Sand contre de fausses accusations, il faut absolument accuser quelqu’un et, si ce n’est Musset, du moins Pagello. Nous insistons encore une fois sur la nécessité d’abandonner ce procédé de procureur dans les questions psychologiques.
  60. Note de 1895. — C’est dans ce but que George Sand écrivit à Sainte-Beuve les lettres du 20 janvier et du 6 février 1861, dont nous avons déjà plusieurs fois fait mention, et dont nous aurons encore à parler en détail. Dans la lettre du 6 février, George Sand proteste surtout « contre trois horribles choses », et en premier lieu contre l’accusation « d’avoir donné le spectacle d’un nouvel amour aux yeux d’un mourant ». La lettre sera bientôt publiée.
    Note de 1898. Depuis 1895, les lettres à Musset ont été publiées par M. Aucante, de même que les deux lettres à Sainte-Beuve, d’abord dans le livre du vicomte de Spoelberch, puis dans le volume de Lévy.
  61. M. Maurice Clouard, quoique partisan de Musset, a eu le courage d’être impartial en énonçant l’opinion suivante, en tout analogue à la nôtre : « Mais c’est Paul de Musset et non Alfred qui a écrit cela, et pas une ligne d’Alfred ne fait allusion à ce fait ; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela. Il ne nous paraît guère possible d’admettre que George Sand épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous Les yeux de celui qu’elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie elle a protesté là contre ; elle s’est défendue, non pas d’avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l’être devenue dans des circonstances que voilà. Je parle du fait matériel et non de la « déclaration », adressée par elle à Pagello et signalée récemment par le docteur Cabanès… » — M. Mariéton donne dans son livre la fameuse « page dictée », mais elle est écrite, répétons-le, par Paul de Musset !…
  62. En réalité c’était au commencement de janvier.
  63. Lettera del Dr Pietro Pagello al signor prof. Ercole Moreni à Portoferrajo. 16 nov. 1877.
  64. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand dit qu’elle connût pour la première fois à Venise « d’atroces douleurs de tête qui se sont installées depuis lors dans mon cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables ».
  65. Lettera del Dr Garibaldi-Locatelli al signore prof. Ercole Moreni, écrite le lendemain de celle de Pagello, le 17 nov. 1887. La lettre contient de très intéressants et sympathiques détails sur le Dr Pagello, homme fort honnête, fort sérieux et très sévère envers lui-même. Il y est dit entre autres que deux mois auparavant, ce travailleur infatigable de quatre-vingts ans, toujours dévoué à la science, s’était blessé au doigt lors d’une opération qu’il faisait à un malade et que le doigt est resté paralysé.
  66. Ce n’était pas le Dr Rebizzo, comme on l’a plusieurs fois affirmé, mais le Dr Santini.
  67. « La Provincia di Belluno. » Martedi, il marzo 1881, n° 20.
  68. Cette lettre et le récit du Dr Pagello sont imprimés dans l’Illustrazione Italiana du 1er mai 1881, dans l’article de Raffaelo Barbiera Una lettera inedita di Giorgio Sand. Le vicomte de Spoelberch en a donné dans le Cosmopolis et puis dans son livre la Véritable histoire, avec la traduction française, le texte italien qui avait été reproduit photographiquement pour lui par les héritiers de M. Minoret. Nous le traduisons sur l’original.
  69. Nous avons déjà dit que par délicatesse et discrétion de médecin le Dr Pagello n’a pas appelé la maladie de son vrai nom.
  70. Corriere della Sera.
  71. Tous les biographes de Musset, même son frère, même Lindau et la vicomtesse de Janzé sont d’accord, qu’il ne s’est rétabli que grâce aux soins de George Sand et à l’art du médecin. Voir : « Biographie de Alfred de Musset », « Étude et récits sur A. de Musset », « Alfred de Musset ». Voir aussi l’article de Maurice Clouard avec les lettres de la mère de Musset et celles de George Sand à A. Tattet.
  72. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 188.
  73. Il partit le 29 mars 1834, date indiquée sur le passeport.
  74. Expression de Mme Dorval (voir plus haut).
  75. Le docteur Garibaldi dit : « Da giovine era biondo, quasi rosso, robustissimo, alto, bello. Vecchio ora di ottant’anni venerando all aspetto, e ancor vigoroso, si leva di buon mattino, fa delle passegiate, puó leggere senza occhiali, è sempre di umore allegro : da molti anni, però, è completamente sordo… » (En ses jeunes années il était blond, presque roux, très robuste, grand et beau. À présent, âgé de quatre-vingts ans, d’aspect vénérable, il est vigoureux, se lève de grand matin, fait des promenades, peut lire sans lunettes, est d’une humeur toujours gaie ; mais depuis longtemps déjà il est complètement sourd…)
    On voit par tout ceci que c’était physiquement et moralement une nature tout à fait saine.
  76. Arvède Barine en reproduit quelques fragments inédits. Depuis la publication de ce chapitre dans le Messager du Nord de 1895, M. Roche-blave dans son article : Fin d’une légende a donné un fragment de cette lettre, autre que celui publié par Arvède Barine.
  77. Roman d’Alex. Herzen, ayant fait époque en Russie, un des chefs-d’œuvre de la littérature russe.
  78. Célèbre nouvelle de Drouginine.
  79. Roman à thèse de Tchernichevsky, pendant de longues années considéré comme l’Évangile des libéraux russes par rapport aux questions de la morale conjugale.
  80. Dans les lettres à Boucoiran — celle de la Correspondance et l’inédite — G. Sand dit qu’elle l’a accompagné jusqu’à Vicence. D’après l’Histoire de ma Vie et les lettres de Pagello, elle l’aurait conduit jusqu’à Mestre.
  81. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 189.
  82. Nous trouvons dans la lettre du Dr Pagello au prof. Ercole Moreni l’indication suivante : « Nous partîmes pour Bassano, nous allâmes à la grotte Parolini (près Oliero), à Crespano et revînmes à Bassano… » G. Sand dit à Boucoiran qu’elle « visita encore les bords de la Brenta ».
  83. On voit par une lettre inédite d’Aurore Dudevant à son mari, datée du 6 avril, que le voyage se fit entre le 1er et le 6 avril. (Maintenant publiée par M. de Spoelberch.)
  84. « Plus tard, nous visitâmes les îles de l’Archipel Vénitien. » dit Pagello.
  85. Paul de Musset. Biographie d’Alfred de Musset, p. 125-126.
  86. Mme Antonini, la fille du Dr Pagello raconte que George Sand fut un jour si mortifiée d’avoir été blâmée par Roberto Pagello de ne pas savoir cuire les artichauts, qu’elle lui tricota, — pour le dédommager de ce plat mal préparé — quatre paires de chaussettes. (Paul Mariéton. « Une histoire d’amour, » p. 144).
  87. Arvède Barine, p. 68.
  88. Dans une lettre inédite à M. Dudevant, datée du 30 juillet, George Sand raconte qu’elle a visité les lacs Garda, Iseo, Maggiore, traversé le Simplon, séjourné à Martigny, et fait l’ascension du Mont-Blanc et du Saint-Bernard. Elle décrit la cathédrale et le musée de Milan, les beautés de la nature de l’Italie, l’agriculture en Lombardie. Quant à l’état des voies de communication elle donne raison à son mari qui prétendait que les gouvernements absolus étaient les meilleurs sous ce rapport-là.
  89. La lettre de George Sand à Rollinat, datée de Paris, 15 août 1834, commence par les mots : « J’ai trouvé ta brave lettre du mois d’avril, hier en arrivant de Venise où j’ai passé toute l’année… » Par les lettres à son fils on voit qu’elle se hâtait de revenir à Paris pour le 18 août, jour de la distribution des prix au collège Henri IV. Ce qu’elle dit dans l’Histoire de ma Vie : « Je suis partie de Venise à la fin du mois d’août », n’est donc pas exact. Elle a quitté Venise, dans les derniers jours de juillet.
  90. La lettre a été publiée par M. Hédouin (Yorick) dans l’Homme libre du 14 avril 1877. Elle a été réimprimée dans le Figaro du 28 avril 1882, Des fragments en sont insérés dans les Souvenirs de Grenier et dans le livre de Mme Barine. Elle se termine par des vers, qui, comme les cinq sonnets dédiés à George Sand, n’ont été reproduits dans aucune édition des œuvres de Musset. Nous trouvons encore dans le volume des Poésies Nouvelles une pièce de vers que Paul de Musset n’a pas daigné orner d’un titre, car elle se rapporte également à George Sand. C’est celle qui commence par les mots, « Se voir le plus possible… » et ne porte aucune date.
  91. Dans l’Histoire de ma Vie, t. IV, p. 299-300. George Sand explique sa disposition d’esprit à cette époque par une maladie de foie et s’efforce d’atténuer l’impression que produisent les Lettres d’un Voyageur. Il serait plus juste de dire que la maladie de foie que George Sand avait héritée de sa mère s’était alors aggravée par suite de ses malheurs.
  92. Lettre inédite.
  93. Lettre inédite.
  94. Pendant toute cette période, George Sand tint une sorte de journal, dans lequel elle s’adresse parfois directement à Musset. (Nous avons eu occasion de le lire.) Ces feuillets ne lui furent remis qu’après leur rupture définitive. Ce sont des pages merveilleuses comme style, merveilleuses de passion et de sincérité. Il en existe plusieurs copies dans des archives privées. Nous y reviendrons plus loin.
  95. Note de 1893 : Lettre inédite.
    Note de 1898 : Depuis la publication de ce chapitre dans le Messager du Nord (novembre, décembre 1895), cette lettre fut publiée par le vicomte de Spoelberch dans son livre la Véritable histoire.
  96. Depuis la publication de ce chapitre en russe, cette lettre fut publiée par M. Clouard dans son article « Alfred de Musset et George Sand » (Revue de Paris, 1896).
  97. Note de 1895 : Lettre inédite.
    Note de 1898 : Un fragment s’en trouve aussi dans le livre de M. de Spoelberch.
  98. Arvède Barine, le vicomte de Spoelberch, MM. Mariéton et Rocheblave en ont d’ailleurs cité des fragments.
  99. Lettre inédite. Arvède Barine en donne aussi des fragments qu’elle date du 14 mars.
  100. Nous ferons remarquer en passant, que, lorsque George Sand était encore à Venise, et que Musset se trouvait déjà à Paris, Boucoiran et Musset y arrangeaient ensemble ses affaires d’argent et celles avec Buloz.
    Voir les lettres inédites de George Sand du 9 mai, des 20 et 27 juin 1834.
  101. Paul de Musset, qui, dans la suite, s’est efforcé de toutes les manières de rabaisser le rôle que George Sand et son amour avaient joué dans la vie de son frère, a essayé, mais sans succès, de démentir l’authenticité de cette lettre. C’est celle qui fut imprimée par M. Hédouin dans l’Homme libre et que nous avons déjà citée. Voir plus haut, p. 93.
  102. « Mémoires épisodiques d’un vieux chansonnier saint-simonien » par Pierre Vinçard. (Paris, Dentu et Grassart, 1878.)
  103. Ni Paul de Musset, ni les autres biographes hostiles à George Sand ne font mention de ces entrevues amicales. Arvède Barine seule fait exception. La lettre entière est publiée par M. de Spoelberch.
  104. Avec Lindau, nous ne pouvons ajouter foi à ce qu’un auteur inconnu raconte sur Musset et George Sand dans le petit journal Daheim (n° du 26 mars 1865). On ne peut non plus prendre en considération les biographies peu sérieuses que nous donnent Mirecourt et Kertbeny, lesquelles ne contiennent que des bavardages et des racontars empruntés à d’autres.
  105. On trouve à ce sujet des détails assez curieux dans les lettres inédites de la comtesse d’Agoult.
  106. D’après Paul de Musset, Alfred les aurait remis à Mme Jaubert dans le but de se garantir contre les demandes de restitution de George Sand. Cette assertion doit être une erreur, car le lendemain même Musset les remit à M. Papet.
  107. Biographie de Alfred de Musset, par Paul de Musset. Note à la page 123.
  108. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, du 20 novembre 1892. Lettre de M. Maurice Clouard au docteur Cabanès. L’histoire de cette correspondance est exposée avec beaucoup de finesse et d’équité dans le livre du vicomte de Spoelberch, Véritable histoire, où cet éminent écrivain encadre une foule de lettres et de documents inédits et précieux, — de commentaires délicats et judicieux et d’observations historiques d’un goût sûr.
  109. Il est à regretter que ce livre soit si répandu. Souvent des personnes qui n’ont lu aucune lettre de Musset ou de George Sand, et qui ne connaissent pas une seule de ses biographies sérieuses, ont cependant lu Lui et Elle et s’imaginent qu’ils connaissent les faits de l’histoire de George Sand et de Musset. Nous osons leur assurer qu’ils ne connaissant que la légende.
  110. Tous ceux qui connaissent les vrais rapports qui ont existé entre les frères Musset, et la vraie cause de leur inimitié, etc., savent trop bien et ont su, avec George Sand, que le rôle d’ami dévoué et d’avocat chevaleresque que Paul endossa après la mort d’Alfred, et la soi-disant défense de sa mémoire contre George Sand — s’expliquent, hélas ! très prosaïquement.
  111. Propres paroles de Musset lui-même tirées de sa lettre de 1834, citées plus haut.
  112. Il paraît que c’est à cette époque qu’elle avait permis à la fille de Mme Dorval, Mme Luguet, de copier quelques lettres de Musset. C’est de là que proviennent probablement : 1° les lettres citées par Grenier dans ses Souvenirs, 2° la lettre qui, en 1877, a été imprimée dans l’Homme libre et déjà mentionnée plusieurs fois plus haut, et enfin 3° les fragments en vers et en prose donnés par Ducamp dans ses Souvenirs littéraires.
  113. Comme on le voit par la lettre de George Sand à M. Aucante, servant de préface aux lettres à Musset publiées en volume, ce fut d’abord Louis Maillard, auteur du Voyage à l’île de la Réunion, qu’elle désigna comme troisième exécuteur testamentaire. (George Sand avait, comme on le sait, consacré un article à ce livre de Maillard.) Après sa mort, Dumas, conformément au paragraphe 6 de la lettre à M. Aucante, choisit M. Parfait. Aujourd’hui M. Aucante est le seul survivant des exécuteurs testamentaires primitifs.
  114. Nous osons affirmer que nous avons lu tout ce qui a paru à ce sujet, en 1881, dans la presse française. C’est un tas incroyable de journaux et d’articles, dont seule l’énumération prend une place considérable dans notre liste bibliographique de tout ce qui a été écrit sur George Sand, qui se trouve en appendice à la fin de cet ouvrage.
  115. Paul de Musset a publié cette pièce dans la Revue des Deux-Mondes (1er novembre 1878) en l’accompagnant de quelques commentaires et en y joignant la reproduction d’une page d’Indiana corrigée par Musset. Paul de Musset assure que la poésie se rapporte à l’année 1836, tandis qu’elle date de 1833 comme nous l’avons vu par ce qui précède (voir plus haut, p. 39).
  116. Elle a été trouvée dans les papiers de Mme Dorval.
  117. Ces deux sonnets ont été trouvés parmi les papiers de de Vigny et ont été imprimés par Louis Ratisbonne dans la Revue Moderne, 1865.
  118. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 1891, 10 octobre.
  119. George est dans sa chambrette.
    Entre deux pots de fleurs
    Fumant sa cigarette
    Les yeux baignés de pleurs… etc.

    (Alfred de Musset et George Sand, par Maurice Clouard) (Revue de Paris du 15 août 1896).
    M. Mariéton a cité les trois couplets qui manquent chez M. Clouard et où figurent Guéroult, Papet et la bonne de George Sand, Mme Lacouture.

  120. M. Mariéton lui-même a trouvé nécessaire de réfuter sur ce point Paul de Musset ; son opinion est tout à fait conforme à la nôtre.
  121. (Voir Lettres d’un Voyageur, p. 142-143 édit. Michel Lévy.) Notre livre était déjà écrit lorsque nous avons eu l’occasion de causer de cela avec le vicomte de Spoelberch, et c’est avec le plus grand plaisir que nous avons appris que M. de Spoelberch a entre les mains des preuves confirmant qu’il en est effectivement ainsi, c’est-à-dire qu’il est bien ici question de Musset. Depuis lors, M. de Spoelberch a publié dans le Cosmopolis et dans sa Véritable Histoire des renseignements et des faits très intéressants qui prouvent que George Sand a beaucoup travaillé avec Musset et pour Musset. Ainsi, par exemple, elle a terminé pour lui Faire sans dire destiné à un recueil littéraire, le Dodécaton. Durant la vie de Musset, cette pièce n’a fait partie d’aucun recueil de ses œuvres, ce qui se comprend facilement, une fois que la pièce n’a pas été faite par lui seul.
  122. Malgré toute la valeur de son étude, elle pèche cependant par quelques défauts. Sans parler de l’anecdote rapportée plus haut, concernant les raisons qui avaient engagé Buloz à mettre en relation Musset et George Sand, ni de ce que Brandés dit que lors de son voyage en Italie, Musset avait vingt-deux ans et elle vingt-huit (tandis qu’il en avait vingt-trois et elle vingt-neuf), Brandès commet des erreurs et des inexactitudes bien plus sérieuses. Il dit entre autres : « Dans l’abîme qui s’ouvrit soudain entre eux, elle précipita son laisser-aller d’écrivain, ses tirades, son manque de goût, son costume d’homme. Depuis lors elle devint une femme complète, une nature complète : dans le même gouffre Musset plongea son costume de bouffon, son insolence provocante, son admiration pour Rolla, son entêtement de gamin et devint dès lors un homme complet, un esprit complet. » Hélas ! ce ne sont là que de belles phrases : 1° Mme Sand portait encore son costume d’homme en 1836 en Suisse, sans parler de l’hiver et du printemps de 1835 à Paris ; 2° nature complète, elle l’avait toujours été dès son enfance même ; 3° il reste à se demander où l’on trouve une absence de goût plus prononcée : dans Lélia ou dans la Comtesse de Rudolstad, les Sept cordes de la Lyre et le Compagnon du Tour de France ? 4° Musset n’a jamais été un homme véritablement complet, il a toujours gardé une âme incomplète ; 5° il n’est pas vrai non plus, comme le dit Brandès, que George Sand l’ait trompé, Musset a toujours affirmé qu’elle ne l’avait jamais trompé et qu’elle avait toujours été vraie ; 6° il n’est pas vrai qu’en dehors de quelques amourettes il fût resté enfant innocent jusqu’à sa rencontre avec George Sand. Certes il en a eu plusieurs de ces amourettes et quelles encore !… Nous devons toutefois reconnaître que les données générales de Brandès sont justes et que son étude est finement et élégamment écrite.
  123. Dans son article Fin d’une légende, M. Rocheblave reproduit une série de fragments et de lettres de Musset (pour la plupart publiées pour la première fois par Mariéton, et d’autres tirées de documents inédits). Il démontre ainsi que George Sand a exercé une influence ennoblissante, purifiante, sur Musset, homme et écrivain. Malheureusement cette influence fut de trop courte durée et n’a pu jouer un assez grand rôle dans la vie de cet homme malheureux, et de ce poète si prématurément silencieux.
  124. Voici ce qu’en dit Lindau : « Dans les deux dernières parties de son roman, Musset développe la même pensée, qu’il avait déjà énoncée dans ses œuvres antérieures : celui qui s’est adonné au vice est incapable de s’en défaire, il sera éternellement sa victime, le vice le privera du bonheur, le tourmentera par le doute, le conduira à l’injustice, le rendra malheureux.
    « Ainsi, Octave n’est pas en état d’apprécier la femme qui l’aime. Sans aucun motif, il tombe en proie à une honteuse méfiance. Il tourmente la pauvre Brigitte, la traite avec dureté et même avec cruauté. Il commence à être jaloux du passé de la veuve et finit par lui reprocher de s’être donnée à lui. De là il tire la piteuse conclusion : « Pourquoi ne se donnerait-elle pas à un autre ? » Tout cela est peint avec un réalisme effrayant, avec une vérité sans bornes. Tout cela est écrit d’après nature. Les sentiments offensants d’Octave, Musset les a éprouvés. Parfois on a l’impression de lire un chapitre de Elle et Lui… »
  125. M. Mariéton cite un fragment d’une lettre de Musset, qui montre combien en fut charmé celui à qui les trois premières Lettres d’un voyageur étaient dédiées, comme il fut saisi d’inquiétude, troublé de la douleur et du désespoir de George Sand dans ces lignes si profondément senties, mais aussi combien il fut fier de savoir que ces belles pages se rapportaient à lui. C’est par son entremise, on le sait, que George Sand, envoya ces Lettres à Buloz en chargeant Musset de les revoir, de les changer, d’y faire des coupures ou de les jeter au feu tout à son aise.
  126. Depuis que le vicomte de Spoelberch a publié dans sa Véritable histoire les merveilleuses pages inédites de George Sand, intitulées « Un roman qui n’a pas été fait » qui contiennent en germe le début de Elle et Lui, on peut se dire que si George Sand, encore toute palpitante d’émotion, avait poursuivi son plan primitif et continué à écrire l’histoire de son roman vécu, cette œuvre serait devenue tout autre chose, et nous aurions eu un Elle et Lui bien différent du roman qui existe.
  127. M. de Spoelberch attire l’attention sur le fait curieux que la phrase la plus célèbre de Perdican, le héros de la pièce (phrase, remarquons-le à notre tour, citée fréquemment comme profession de foi de Musset lui-même dans les biographies étrangères du poète) : « J’ai souffert longtemps, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé ! C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil ou mon ennui », est tout entière empruntée par Musset à une lettre que George Sand lui écrivit de Venise, le 12 mai 1834.
  128. « Et quand je me suis plaint de mes douleurs, vous avez bâillé et vous ne m’avez rien dit ; mais lorsque je les ai mises en jolis vers, vous m’avez adressé de grands éloges… »
  129. Cet épisode pittoresque fut avant l’apparition du roman inséré séparément dans un recueil et fut acclamé avec un grand enthousiasme par le public d’alors.
  130. Voir la lettre de Balzac à {{Mme|Hanska que nous citons dans le chapitre xiii.
  131. M. Skalkovsky, dans son article sur George Sand (faisant partie de son livre : « Les femmes écrivains du xixe siècle » (Saint-Pétersbourg, 1865, en russe) assure tout le contraire de la vérité, en disant que le petit Maurice avait été trop ému par la lecture des Maîtres Mosaïstes, « livre peu adapté à la lecture de cet enfant ».
  132. Voir la Correspondance, t. II, p. 73-81. Sur la prière de George Sand, Luigi Calamatta lui avait envoyé des dessins et des descriptions des costumes de la Renaissance. Elle lui écrit peu après : « Lisez dans le prochain numéro de la Revue les Maîtres Mosaïstes. C’est peu de chose, mais j’ai pensé à vous en traçant le caractère de Valerio. J’ai pensé aussi à votre fraternité avec Mercuri. Enfin je crois que cette bluette réveillera en vous quelques-unes de nos sympathies et de nos saintes illusions de jeunesse… »
  133. Mme Louise Courvoisier a essayé de le faire dans une brochure consacrée à cette œuvre, qu’elle critique sévèrement au point de vue moral, « À George Sand, sur son romam intitulé l’Uscoque », par Mme Louise Courvoisier. Paris, Lemoine, 1839, in-8°, 56 pages.
  134. Léon Tolstoï, Anna Karenine.

  135. Une petite abeille volait diligemment çà et là, recueillant le doux
    suc des fleurs.
  136. « Mais le poison je l’y laisse. »
  137. Nous nous permettons de citer quelques fragments des pages de Renan si profondément senties et si belles dans leur simplicité, pages dédiées à George Sand dans ses Feuilles détachées, et qui sont, selon notre opinion à nous, avec l’article de Dostoïevsky et le discours de Victor Hugo, ce qu’il y a de mieux dans tout ce qui a été écrit sur George Sand. Touché de ce que les dernières pages de George Sand eussent trait à lui, de ce qu’il avait été « le dernier à faire vibrer cette âme sonore, qui fut comme la harpe éolienne de notre temps », Renan dit : « Elle eut le talent divin de donner à tout des ailes, de faire de l’art avec l’idée qui pour d’autres restait brute et sans forme… un instrument d’une sensibilité infinie était en elle ; émue de tout ce qui était original et vrai, répondant par la richesse de son être intérieur à toutes les impressions du dehors, elle transformait et rendait ce qui l’avait frappée en harmonies infinies. Elle donnait la vie aux a