George Sand, sa vie et ses œuvres/2/Texte entier

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GEORGE SAND


SA VIE ET SES ŒUVRES


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1833 — 1838
GEORGE SAND D’après le dessin de L. Calamotta (1837)
WLADIMIR KARÉNINE




GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES
* *
1833-1838




Deuxième édition



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PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6e

1899
Tous droits réservés
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.

GEORGE SAND
SA VIE ET SES ŒUVRES



CHAPITRE VIII[1]

(1833-1835)


Alfred de Musset. — Fontainebleau. — Voyage en Italie. — Pietro Pagello. — Jacques. — La légende. — Voyage dans les Alpes et vie à Venise. — Retour en France. — La rupture et l’épilogue du roman.

Chacun de nous voit « par ses yeux », entend à sa manière, possède un tact particulier. Nous sommes à table, où il y a un verre de vin devant nous. Nous le regardons tous les deux, mais nous le voyons très diversement, et le vin lui-même paraît tout autre à chacun de nous. Nous transmettre l’un à l’autre comment nous l’avons vu, quel goût nous avons trouvé au vin, c’est ce que nous ne pourrons jamais faire. Nous nous contentons du mensonge des mots, et quand chacun de nous a affirmé que le verre est diaphane et brille, que le vin est doux ou sec, nous nous imaginons qu’il est pour nous deux identiquement diaphane, qu’il est pour nous deux aussi également doux ou sec, que les mots employés répondent adéquatement à la sensation que chacun de nous a perçue, et que ces sensations se sont réfléchies, les mêmes et à un même degré dans l’intelligence. Et nous croyons que nous nous comprenons les uns les autres ! Cependant ce n’est là que nous décevoir en paroles, — cette pitoyable monnaie étrangère (comme l’a fait remarquer depuis longtemps un homme d’esprit), qui ne peut jamais répondre complètement à la vraie valeur de notre monnaie, l’idée à nous, mais tout au plus la rendre très approximativement. Mais si un phénomène matériel extérieur, aussi insignifiant que l’aspect d’un verre et le goût du vin qu’il renferme, se reflète tout différemment sur deux esprits divers, produit des impressions, des sensations et des nuances d’idées différentes, se diversifie généralement en deux âmes humaines, combien cette diversité se montre-t-elle plus profonde encore, plus tranchante, combien cette faible dissemblance d’impressions entraîne-t-elle une plus grande divergence dans la tournure même de la pensée, lorsque le phénomène, au lieu de se passer dans le monde extérieur, se produit dans notre vie intérieure, psychique. Ce qui m’exaspère, vous laisse parfaitement froid ; ce que j’appelle amour n’est pas du tout pour vous de l’amour, mais simplement de l’amitié ; même ce que nous sommes d’accord à appeler chagrin ou désagrément, joie ou bonheur, tout cela, pour chacun de nous, est tout autre, tout dissemblable ; transmettre à un autre, en pleine exactitude, ses sensations, ses pensées, ses sentiments et leurs nuances, c’est ce que personne ne peut, n’a jamais pu et ne pourra jamais faire. C’est ce que Guy de Maupassant a parfaitement compris quand il dit, dans Solitude : « Notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude… Je te parle, tu m’écoutes, et nous sommes seuls tous deux, côte à côte, mais seuls… Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne… Et moi, j’ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du Moi où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne… »

C’est cependant ce que nous ne voulons ni voir, ni croire, nous nous acharnons, avec un désespoir, du reste, compréhensible, à arriver à ce que l’on nous comprenne, nous nous efforçons de sortir de notre moi, nous voulons rompre tous les liens, nous mettre en communication vraie, réelle avec d’autres âmes, et nous parlons, écrivons, prêchons, convainquons, contractons des amitiés, nous aimons, et nous croyons que, grâce à tout cela, nous atteignons une communauté spirituelle, une sorte d’unification avec d’autres âmes. Surtout lorsque nous aimons ! C’est alors plus qu’en toute autre chose que nous nous laissons décevoir en paroles, et que nous n’aspirons même qu’à être déçus. Tu m’as dit : « Je t’aime », je suis heureux, et je m’imagine que ces trois petits mots résonnent dans ton âme comme dans la mienne, que pour toi et pour moi, ils ont la même valeur. Faut-il davantage ? Nous nous jurons et affirmons passionnément qu’il en est ainsi. Combien les amoureux sont prodigues de phrases dans le genre de celles-ci : « Je t’aime avec la même passion que tu m’aimes. Mes sensations sont les mêmes que les tiennes. »

« La même », « les mêmes ! » Pauvres insensés ! Qui donc a pesé, mesuré, qui vous a donc dit que rien que le mot « de même » fait également vibrer vos nerfs auditifs ? L’homme ne peut sortir de son moi ne peut s’abstraire de ses yeux, de ses oreilles, de ses nerfs, de son cerveau, il est leur éternel esclave, emprisonné en eux comme dans une carapace impénétrable, et autour de lui, enfermées aussi dans leur individualité comme dans une coquille, d’autres âmes humaines î Et ces âmes s’imaginent qu’elles se comprennent et se connaissent ! Certes, on ne peut nier que, malgré les nuances qui se diversifient presque à l’infini entre les individualités, il n’y ait souvent entre elles similitude de natures, que la même éducation, les mêmes goûts, et surtout la même manière d’exprimer en paroles nos idées et nos goûts nous portent à nous faire sentir que nous sommes plus près des uns et plus éloignés des autres, que nous nous mettons lentement à l’unisson de quelques-uns, tandis que nos sympathies pour d’autres naissent comme un coup de foudre. Mais c’est là justement qu’est le danger. La sympathie, l’amitié, l’ardeur à y arriver sont précisément ce qui nous fait le plus facilement perdre de vue qu’une union parfaite, que l’identité ne peut être qu’une chimère. Et notre amour est-il donc autre chose que le rêve ininterrompu de cette identité, de cette union, la soif de les acquérir, la foi en la réussite ? Plus forte sera cette croyance, plus amer sera le doute, le réveil après l’ivresse, le désenchantement ; plus l’amour aura été profond, plus affreux deviendra le sentiment que l’âme des autres n’est pour nous que ténèbres (proverbe russe). Ce sentiment, nous devons tous l’éprouver, plus tôt ou plus tard. Comment ne pas se réjouir du bonheur de ceux qui ne l’ont pas encore éprouvé, comment ne pas bénir le sort qui donne à chacun, ne fût-ce qu’une année, ne fût-ce qu’une semaine de cette heureuse déception, de ce mirage, de cette foi en l’union de deux âmes, indispensable à tout homme assoiffé de la vie de l’âme ? Comment ne pas s’étonner que, envers et contre tous, les hommes aiment encore et peuvent se sentir heureux ? Et cependant une des choses les plus étranges que Ton observe dans l’humanité, — bizarrerie qui frappe surtout l’observateur sérieux des choses et des passions humaines, — c’est notre habitude de rechercher les raisons et de nous étonner des motifs qui peuvent porter des amis, des amoureux ou des époux à se quitter. Si peu que nous réfléchissions sur notre propre vie ou sur celle des autres, nous devrions bien plus être étonnés de voir les hommes se rapprocher, avoir des moments ou des années d’une union presque parfaite avec d’autres hommes, d’autres âmes, de rencontrer dans la vie de nombreuses amitiés, des amours heureux, en un mot, le bonheur sous une forme quelconque.

Nulle part cette habitude de juger ainsi n’apparaît plus souvent que lorsque dans la conversation ou les livres on traite les amours heureuses ou malheureuses (et quelles amours ne sont pas malheureuses ?) dans la vie des grands hommes. Alors ce n’est que l’adage rebattu : « Comment se fait-il que ces gens-là se soient quittés ? Qu’est-ce donc qui a pu amener leur séparation ou leur divorce ? Quel est le coupable ? « Il faudrait, au contraire, s’écrier : « Comment, diable, deux individualités si différentes ont-elles pu s’accorder ? N’est-il pas étonnant qu’elles aient pu s’aimer ? Par quel heureux hasard ont-elles pu jouir d’un moment de bonheur, ce bonheur fut-il même empoisonné ? » Et cependant les causes de cette séparation, de ce divorce sont faciles à trouver : elles sont en tout, elles sautent aux yeux.

Lorsque, en particulier, nous passons aux romans vécus de George Sand, nous rencontrons avant tout, à leur égard, du côté de ses biographes et du public, cette étonnante habitude et cette curieuse manière déjuger dont nous avons déjà parlé au début de ce livre, — manière adjuger dans le sens exact du mot et de condamner. Pour peu qu’il soit question de collisions psychologiques, voire de relations humaines basées sur tel ou tel autre sentiment, aussitôt nous nous transformons en procureurs pour accuser et condamner l’une ou l’autre des parties en cause[2]. Les biographes de George Sand l’absolvent, cela va sans dire ; ceux de Musset et de Chopin la condamnent, cela ne pouvait non plus manquer. C’est toujours un procès qu’on fait ! Et pourtant, à tous les romans réels de George Sand vient justement encore s’ajouter cette circonstance aggravante que l’héroïne elle-même et presque tous les héros, ses favoris, furent de grands hommes, de grands talents, des génies, c’est-à-dire des natures deux fois, cent fois plus individuelles que chacun de nous et tout autrement impressionnables, pensant par eux-mêmes, sentant par eux-mêmes, se diversifiant davantage encore des autres, emprisonnés davantage aussi dans la carapace de leur personnalité. Quoi d’étonnant alors que tous les romans personnels de George Sand aient fini malheureusement pour l’un ou l’autre des amants, ou plutôt pour tous les deux. Il va sans dire que dans ces romans, comme partout ailleurs, celui des deux qui aimait le plus était le plus malheureux ; dans les histoires ordinaires d’amour, ce sort est presque toujours réservé à la femme ; mais dans les amours qu’a traversés George Sand, le malheur est souvent échu aux héros eux-mêmes, à ceux d’entre eux qui étaient plus faibles ou dont l’amour était plus fort.

En amour, le code est tout particulier et très étrange. En amour, celui-là a toujours tort qui aime davantage. Disons mieux : La victoire est à celui qui n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout. Plus on vous aime, plus on vous est dévoué, plus on est sans défense, et plus celui qui aime est incapable de vous cacher la moindre nuance de ses pensées, ne fût-ce que pour défendre son âme contre vous, plus vous vous montrez négligent, cruel, méprisant. Ce qui vous aurait enchanté, vous eût paru le bonheur suprême, — si vous aviez aimé vous-même, — vous semble maintenant insupportable, vous ennuie, vous met hors de vous. En pareil cas vous seriez capable de haïr, et même de railler. Plus l’un des deux se montre bon, plus l’autre devient mauvais à son égard. Il vous écrit de longues lettres en y mettant tout son cœur, sans vous rien cacher, dans le désir de vous livrer encore et toujours toute son âme, tout son être dans l’éternel besoin de vous parler de soi, afin que vous sachiez tout — ces longues épîtres vous fatiguent, vous sont à chargé, vous les lisez ou plutôt vous les parcourez négligemment, à peine daignez-vous y faire attention. Il n’aspire qu’à vous voir, il vous dit que sans vous il s’ennuie nuit et jour, — cela vous semble importun, petitesse d’esprit, manque de tact et d’intérêts sérieux, preuve de faiblesse, attentat contre votre liberté. Il vous aime avec désintéressement, se sacrifiant lui-même sans vous demander rien en retour. Pour vous, c’est Là se rabaisser, manquer de fierté et déroger au sentiment de sa propre dignité. Il perd patience, les souffrances lui font jeter le masque et se déclarer, son langage devient fou, passionné ; vous voilà irritée, révoltée, — il manque de délicatesse, il est grossier, brutal et vulgaire, il vous accable de sa personne, et c’est ce que vous ne voulez à aucun prix.

Faut-il le dire en un mot ? Toujours et toujours, c’est sa faute à lui, toujours vous avez raison. Mais si lui ou elle n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout, mais que vous aimiez, vous ! Ah alors ! les choses changent de face. C’est vous alors qui écrivez, c’est vous qui êtes importun, c’est vous qui manquez de délicatesse, qui n’avez pas le sentiment de votre propre dignité ; votre figure longue et morose ennuie ; vos lettres, vos visites, vos questions, vos soucis, votre amour infini qui éclate dans chacune de vos paroles, dans chacun de vos gestes, chacun de vos actes, tout cela est insupportable, tout cela devient une véritable obsession. C’est vous alors qui avez tous les torts, c’est lui ou elle qui ont toujours raison ! Væ victis.

Dans la vie de George Sand, on trouve, hélas ! beaucoup d’histoires d’amour, on n’en trouve même que trop, et c’est peut-être ce qui l’a fait regarder comme ayant prêché l’immoralité dans tous ses romans, quoique ses héroïnes soient le plus souvent loin de ressembler à Aurore Dudevant par leur caractère et leur tempérament.

Les ennemis de George Sand se sont évertués à nous représenter son tempérament à elle sous les plus noires couleurs, tandis qu’on dirait que ses amis et ses biographes, se sont imposés le rôle hypocrite de se taire là-dessus ou de recourir à tous les faux-fuyants pour jeter comme un mystère sur l’un ou l’autre trait de la vie de leur héroïne. Nous aimons à répéter encore ici que nous ne voyons aucun besoin de chercher les circonstances atténuantes dont il semble qu’on ne puisse se passer lorsqu’on parle des amours de notre écrivain. George Sand fut une femme tout exceptionnelle, géniale, à laquelle il serait absurde d’appliquer la mesure de la morale courante, tout comme il serait insensé de l’appliquer à Byron ou à Lermontow. Si en chacun de nous les défauts sont étroitement liés à nos qualités, et si chacun des traits de notre caractère est presque inséparable des autres, ce phénomène est bien plus frappant encore dans les natures fortes, complexes et exceptionnelles.

Avant d’arriver à la douce quiétude objective du philosophe qui est sorti vainqueur de toutes les révoltes, et à cette harmonie de l’âme qui nous frappe et nous charme dans Gœthe, — cet homme génial aussi eut une jeunesse orageuse et une vie pleine d’aventures et de rencontres de toutes sortes. On dirait que le sort s’est plu à lui donner les occasions de tout sonder, de jouir de tout, de tout éprouver, de recueillir partout des sons, des couleurs. En lisant l’histoire de sa vie, l’on voit que ce qui lui a peut-être rendu le plus grand service, lui a été le plus utile, c’est sa légèreté devenue célèbre et son égoïsme presque sans exemple dans ses relations avec ses amis et avec les femmes qui l’ont aimé. Il est certain que beaucoup de ceux qui ont servi de documents humains au poète, dont le vaste esprit possédait le monde (ce qui ne l’empêchait pas de faire des expériences in anima vili) ont dû éprouver bien des amertumes ; mais maintenant que tout un siècle s’est écoulé, il serait étrange de se lamenter encore sur le sort de ceux ou de celles qui ont servi de prototypes à Lotte, à Lilly, ou à Werther. On se révolte contre Gœthe-homme et on le condamne aisément, on plaint la vraie Charlotte ; mais quel regret, quelle perte pour nous si Gœthe-poète n’eût pas éprouvé cet amour dans sa jeunesse ! Cet épisode était nécessaire dans l’histoire du développement de cet esprit sublime.

Nous ne serions guère moins ridicules si nous allions nous plaindre à propos des diverses histoires d’amour de Heine ou de Musset, de Pouchkine ou de Byron. D’où pourrions-nous savoir ce que chacun de ces amours a laissé dans l’âme de ces poètes, ce qu’il a ajouté à leur croissance intérieure, par quelles routes inconnues et vers quel point ces amours ont tourné, à un moment donné, leur pensée ou les ont dirigés dans la voie qu’ils ont suivie. Tous ces amours, tous ces épisodes dont la portée est cachée aux acteurs eux-mêmes, à leur entourage, à leurs contemporains, sont les étapes nécessaires et souvent providentielles dans la vie de ces hommes hors ligne.

Ces voies providentielles, nous les ignorons, voilà tout. Personne de nous ne pourra jamais savoir de quelles circonstances, de quelles coïncidences fortuites purement extérieures, de quels heurts, de quelles impressions dépendent les bouleversements, les revirements, les remous qui se passent dans la vie de l’âme et à quoi ils aboutissent. Qui de nous pourrait savoir comment le moindre épisode extérieur de notre vie se répercute — positivement et directement ou négativement et par la loi des contraires — dans notre vie intérieure ?

Il n’y a pas de fait, de rencontre humaine, qui soient inutiles dans le développement et la marche en avant de chacun de nous. À plus forte raison encore, tout cela est-il nécessaire, devient-il un besoin, et, par conséquent, légitime dans la carrière de tout génie, de tout homme éminent.

Mettant donc de coté tous les points de vue et les jugements généralement reçus, nous avons parlé et parlerons des romans personnels de George Sand avec le calme parfait et l’impartialité de l’historien, et pour jeter à l’avance l’épouvante dans les âmes de nos vertueux lecteurs, nous dirons sans détour, que pour une femme ordinaire, la dixième partie de toutes ces amours serait impardonnable, mais qu’à nos yeux, George Sand ne nous paraît pas immorale, que toutes ses amours, si nombreuses soient-elles, ne l’amoindrissent nullement. Les passions, les entraînements et les événements personnels — c’est une chose ; mais l’élévation foncière de l’âme, sa tendance incessante vers la lumière, le perfectionnement ininterrompu — (acheté souvent au prix de chutes et de repentirs) — l’ascension continuelle de l’esprit vers l’idéal du beau, du bien, de la vérité, — cela c’est une autre chose. Une grande âme ne vit pas comme nos petites âmes modestes ; l’histoire de son développement est souvent mélangée de défaites et de victoires, de luttes, de désespoirs et de joies, de doutes cuisants et de foi enthousiaste. L’important, c’est le mouvement progressif de l’âme sans aucun arrêt, et non le mode de son perfectionnement. S’il s’effectue paisiblement et graduellement, ou par bonds et per aspera ad astra, c’est ce qu’il ne nous appartient pas de juger, ce rôle revient à la Cause de tout ce qu’il y a de génial et de divin dans l’homme.

Dans la vie romanesque de George Sand, il y a eu, nous le répétons, du trop, et ce qui a joué en tout cela un grand rôle, c’est le tempérament passionné qu’elle avait hérité de ses ancêtres, c’est sa nature éternellement avide de nouvelles impressions. Mais il est hors de doute aussi que George Sand eût pu se dire ce que sa célèbre amie Mme Dorval disait d’elle-même : « Est-ce que ce sont les sens qui entraînent ? Non, c’est la soif de tout autre chose. C’est la rage de trouver l’amour vrai qui appelle et fui toujours[3]. »

Mais George Sand eût-elle été possible sans tous ses romans vécus ? Serait-elle un de ces esprits éminents dans la série des phénomènes de l’ordre spirituel, si l’on rejetait de l’histoire du développement de son âme tous ses entraînements, toutes ses chutes, ses désespoirs, ses élans et ses repentirs ? Nous ne le croyons pas.

Peut-être George Sand n’a-t-elle aimé personne aussi passionnément, qu’elle a aimé Alfred de Musset ; d’autre part elle n’a été aimée aussi sincèrement par personne que par Alfred de Musset. Cependant ce mutuel amour a-t-il apporté autre chose que chagrin et souffrance dans la vie de l’un et de l’autre ? Cette triste histoire a déjà été racontée mille fois sérieusement et ironiquement, avec calme ou avec rage, le fiel à la bouche, par des amis ou des ennemis, en vers et en prose, simplement ou dans des œuvres d’imagination plus fictives que réelles. Sans parler des comptes rendus de cet épisode, insérés dans tous les cours de littérature, des articles et des biographies où l’on en parle comme en passant, nommons ceux qui en ont fait une étude spéciale et s’y sont arrêtés : MM. Paul de Musset, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, Maurice Clouard, Paul Lindau, Arvède Barine, de Pontmartin, Kertbeny, Sainte-Beuve, Maxime du Camp, Mariéton, S. Rocheblave, la vicomtesse de Janzé, le docteur Cabanès, Adolphe Brisson, Niecks (dans sa Biographie de Chopin), Georges Brandès, Mirecourt, miss Bertha Thomas, etc., etc. ; ajoutons que ce roman d’amour a servi de thème à la Confession d’un enfant du siècle de Musset, à Elle et Lui, de George Sand, à Lui et Elle, de Paul de Musset, à Lui, de Louise Colet, et qu’il existe, outre cela, une série innombrable de pamphlets fort peu décents et d’atroces libelles quasi satiriques, dans lesquels cette histoire, et avant tout la personnalité de George Sand, sont représentées sous les traits les plus repoussants. Tels les articles de Babou, de Barbey d’Aurevilly, tels « Eux, drame contemporain par Moi » (Alexis Doinet) — « Eux et Elles, histoire d’un scandale, » par M. de Lescure, « les Amours d’un poète, idylle en quatre colonnes » (attribué à un homonyme de de Latouche, ce qui fut démenti par la rédaction du Gaulois où ce pamphlet avait d’abord paru), « Lélia ou la femme socialiste, poème en quatre nuits, » et enfin, « le Songe de Mme Sand, pour faire suite au songe d’Athalie », tous deux par Alexandre Dufaï, le comble de la mauvaise foi et du mauvais goût chez l’écrivailleur le moins estimable. On trouve en outre à partir de Lélia[4] dans plusieurs romans et nouvelles de George Sand les échos de ses impressions pendant les derniers mois de 1833 et ceux de son célèbre voyage à Venise (Lettres d’un voyageur, Aldo le Rimeur, l’Orco, l’Uscoque, Mattéa, la Dernière Aldini, le Secrétaire intime). Les réminiscences de ce voyage en Italie se retrouvent aussi dans Gabriel, dans la première partie de Consuelo et dans plusieurs autres œuvres postérieures de George Sand. De son côté, c’est après son retour d’Italie que Musset a écrit ses plus belles poésies lyriques (les Nuits, le Souvenir, la Lettre à Lamartine, À mon frère revenant d’Italie, etc.), et ce sont les souvenirs d’Italie et de George Sand qui lui ont inspiré Lorenzaccio, On ne badine pas avec l’amour, et plusieurs autres œuvres dramatiques. Cette liste succincte de productions suffit pour nous faire voir que ce drame du cœur, qui a soulevé tant de bruit en son temps et même en ces dernières années, eut une importance littéraire considérable et qu’à ce titre seul il mérite de fixer l’attention du critique.

Mais grâce à l’abondance des récits apocryphes relatifs à cet épisode et notamment aux faits du voyage en Italie, l’histoire de cet amour est devenue et restée une légende ; les faits y sont altérés et défigurés au point qu’on ne s’y reconnaît plus. Les noms de George Sand et de Musset sont sur toutes les lèvres ; mais la vérité, personne ne la sait. La cause de tout cela, nous l’avons déjà dit, c’est la mauvaise foi et l’intempérance de langage des ennemis de George Sand, et la crainte éprouvée par ses amis de parler simplement et franchement de choses qui ne sont pourtant ignorées de personne. Ses amis se taisent ou parlent dans le vague et par réticences ; les ennemis ne se gênent nullement pour aller, dans leurs attaques, jusqu’à l’absurdité. Et, ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’amis et biographes ont toujours essayé de ne pas même nommer le héros adversaire. « Personne, autour d’eux ne faisait cette réflexion qu’en amoindrissant l’autre, on amoindrissait aussi son propre héros, » comme le remarque si judicieusement Arvède Barine dans sa biographie de Musset. Tous les hommes impartiaux, qui ont eu l’occasion de connaître cette histoire, en se basant sur les documents authentiques, sont arrivés à la même conclusion : la vérité sincèrement dévoilée rehausserait l’honneur des deux parties. C’est ce que Édouard Grenier[5] reconnaît sans ambages, et il a raison. C’est ce que reconnaît encore d’une manière plus explicite le célèbre bibliophile, passé maître relativement à l’histoire littéraire de notre siècle, le vicomte de Spoelberch, l’auteur des monographies sur Balzac et Gauthier, qui, parmi ses trésors bibliographiques d’un prix inestimable, possède les papiers de Sainte-Beuve, contenant entre autres la correspondance de celui-ci avec George Sand, quelques lettres de Musset à Sainte-Beuve et un grand nombre de documents et de lettres de George Sand elle-même. Depuis longtemps et plus d’une fois M. de Spoelberch a exprimé dans ses œuvres l’opinion que si la correspondance authentique de Musset et de George Sand et les lettres qu’elle écrivit à Sainte-Beuve à cette époque eussent été publiées, la mémoire de ces deux grands noms[6] n’en aurait nullement souffert, mais que ces lettres, par leur véracité et leur sincérité n’eussent fait qu’augmenter le prestige du grand nom de George Sand, sans nuire nullement à la paix de sa mémoire[7]. Aujourd’hui M. de Spoelberch a exécuté le désir qu’il avait depuis longtemps, « de contribuer autant qu’il était en son pouvoir à la publication de cette correspondance » et il a fait paraître un fragment de sa future Histoire des œuvres de George Sand, dans lequel, sur des documents qu’il possède, il a raconté la Véritable histoire de « Elle et Lui ». Il s’est conformé au désir des deux parties intéressées : on voit en effet par les lettres de Musset qu’ont publiées Arvède Barine, Grenier et Mariéton, que le poète avait eu le ferme désir de raconter à la postérité son amour pour George Sand, et de rehausser et de glorifier par là le nom de son amante[8]. George Sand, de son côté, avait aussi exprimé, plus d’une fois, oralement et par écrit, le désir formel de livrer un jour au public les lettres de Lui et d’Elle, afin de se justifier au moins des trois principaux points d’accusation qu’on avait lancés contre elle[9].

Depuis 1897 le désir des deux écrivains est, en partie, un fait accompli : on a imprimé les lettres de George Sand à Musset et à Sainte-Beuve ; quelques unes de ses lettres à Pagello ; une partie des lettres de Musset à George Sand et une foule d’autres documents, relatifs à cette histoire[10]. Grâce à tous ces documents, à différentes recherches personnelles et à la possibilité de profiter de certaines lettres du docteur Pagello, lettres entièrement inconnues du public et très importantes, méritant toute confiance par leur véracité, sobre et réservée et leur sincérité attachante, nous avons pu nous servir de tous les innombrables documents publiés jusqu’ici, non comme de simples sources, mais en les soumettant à une critique raisonnée.

George Sand fit la connaissance de Musset peu de temps avant l’apparition de Lélia. Tout le monde littéraire de Paris s’intéressait à la nouvelle étoile qui se levait. Au désir de faire connaître l’auteur d’Indiana si passionnée, et de la poétique Valentine, s’ajoutait encore, la curiosité de voir la femme originale, tant soit peu excentrique, sur laquelle couraient déjà des légendes, cette beauté qui avait réussi à asservir le cœur de Sainte-Beuve, si exclusif et si raffiné, à s’attacher le pessimiste de Latouche et même Gustave Planche, l’intransigeant. Non moins célèbre était alors Musset, l’auteur des Contes d’Espagne et d’Italie qui avaient soulevé des tempêtes, de la moqueuse Ballade à la lune, de Namouna, etc., etc. Musset, qui n’avait pas encore vingt-trois ans, était un jeune homme svelte et blond, au teint délicat, aux beaux yeux rêveurs, dont le regard était cependant souvent hardi, pour ne pas dire davantage[11].

Malgré sa grande jeunesse, l’auteur de Namouna et de Portia était loin d’être encore novice dans la littérature et dans la vie. Par les manières et la tenue, c’était un élégant, un dandy, correctement mis, gâté par les femmes du monde, spécimen de la jeunesse dorée dont il partageait les plaisirs et les passe-temps, du matin au soir, en commençant par un déjeuner dans un restaurant à la mode, suivi de promenades sur le boulevard de Gand, et en finissant par les raouts et les bals du faubourg Saint-Germain. Ces passe-temps l’empêchaient non seulement de travailler, mais étaient en disproportion avec sa situation de fortune, car il n’était pas riche ; mais il avait des goûts aristocratiques[12].

Il est vrai d’ajouter que, du soir au matin, il n’était pas rare de voir le favori des dames du faubourg Saint-Germain, passer son temps en des compagnies rien moins qu’aristocratiques et vertueuses, et ceux de ses biographes sont parfaitement dans le vrai, qui font remarquer que, dès ses jeunes années, Alfred de Musset, hélas ! ne connaissait que trop bien tous les mystères de Paris et les bas-fonds de la ville, et les savait mieux qu’on ne les connaît souvent dans un âge plus mûr.

Quel lecteur des Ballades andalouses, des Marrons du feu, de la Coupe et les Lèvres n’a pas été frappé de voir chez leur tout jeune auteur, à côté d’éclatantes images poétiques, d’une rare observation et d’une précoce pénétration, un profond désenchantement et une connaissance si prématurée de la vie, avec tous ses côtés sombres et tous ses vices. Le frère-biographe essaye inutilement de convaincre son lecteur que ce n’est là que « pose », fiction, que tout cela, comme on le dit, a été écrit « de tête », que l’auteur, à cet âge, était un petit jeune homme vertueux, innocent, vivant sous l’aile de sa maman, ne s’éloignant jamais d’elle sans son consentement, et, n’ayant dans la tête, autre chose que « le souvenir de ses leçons » et du banc d’école qu’il venait à peine de quitter. Paul Lindau, malgré son amour pour son héros[13], a cependant senti la nécessité de montrer la faiblesse de pareilles affirmations. Il dit : « Mais ne pourrait-on pas répliquer à cela que les instincts de ce petit jeune homme qu’on nous donne à peu près comme innocent, sont cependant très frappants, et qu’ils conduisent tous (sammt und sonders) à une seule et même chose qui, si l’on employait le terme le plus fort, s’appellerait corruption ? Je me crois bien libre de tout rigorisme exagéré et, certes, je ne reprocherai pas au jeune poète de s’être quelquefois éloigné (auschweifte) du chemin de la vertu et de s’être engagé par caprice ou par quelque autre raison, dans des sentiers que la vertu regarde comme défendus. Mais quand je remarque que le poète erre uniquement dans ces sentiers boueux, que sa fantaisie ne recherche que les endroits évités par la bonne société et qu’il manifeste déjà une telle « connaissance de localités » qui, à son âge, épouvante tout simplement, alors il me devient difficile de me représenter ce blond jouvenceau comme un garçon innocent que garde une tendre mère. Alors il ne me reste plus qu’à regretter amèrement que ce talent étonnant se soit montré si précoce et ait pu si tôt se pervertir… »

Mais Paul de Musset, dans son acharnement à vouloir créer à son frère une réputation de candidat au prix Monthyon, trouve nécessaire d’ajouter que même dans la suite, l’auteur de Rolla, de la Confession et de Lorenzaccio, resta toujours le jeune homme innocent, n’ayant rien vu de la vie que le salon maternel et les salles de bals. Paul de Musset se gendarme contre une remarque très juste de Taine, et s’écrie : « Je ne sais pourquoi M. Taine, dans une étude très belle sur le poète anglais Tennyson, a représenté Alfred de Musset rôdant le soir dans les plus laides rues de Paris. Rien n’est plus inexact : Musset détestait les cloaques et n’y passait jamais qu’en voiture…[14] » Puis, il consacre quelques lignes énergiques au fatras de souvenirs apocryphes et de contes bleus racontés sur Musset comme sur tous les grands hommes. Il n’y a pas de doute que les souvenirs et récits sur Musset pèchent probablement aussi souvent contre la vérité que tous les autres souvenirs. Pourtant, comment accorder cette affirmation absolue que Musset ne connût pas les bas-fonds, les tavernes, les bouges, avec ses propres descriptions, telles que nous en trouvons dans la Confession d’un enfant du siècle ou avec les paroles suivantes tirées d’une de ses œuvres inédites : « Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de vermeils ; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un spectacle plus pénible que celui d’un libertin qui souffre ? J’en ai vu dont le rire faisait frissonner[15]… » Tout cela n’est-il pas peint d’après nature ? Dans la vérité et le réalisme de ces descriptions, devons-nous encore ne voir que licence poétique et « pose », comme dans les Contes d’Espagne et d’Italie ? Et n’est-il pas très étrange de voir plusieurs des biographes de Musset s’évertuer à le représenter comme un fat de salon, toujours guindé, uniquement préoccupé d’observer les bienséances mondaines ? Quoique Musset ait eu le travers de tenir au dandysme, et quelque grands qu’aient été ses défauts et ses vices qui ont plus tard amené le naufrage de sa santé et de ses qualités morales, il fut vraiment un poète, et il a suivi instinctivement le conseil de Gœthe :

    « Greift nur hinein ins volle Menschenleben,
    « Ein yeder lebt’s, nicht vielen ist’s bekannt,
    « Und wo Ihr’s packt, da ist’s interessant
[16].

Et ne dit-il pas lui-même, dans le Poète et le Prosateur, en faisant le portrait d’un vrai poète : « Le plus petit être, la moindre créature, par cela seul qu’ils existent, excitent sa curiosité. Le grand Goethe quittait sa plume pour examiner un caillou et le regarder des heures entières ; il savait qu’en toute chose réside un peu du secret des dieux. Ainsi fait le poète, et les êtres inanimés eux-mêmes lui semblent des pensées muettes… Regarder, sentir, exprimer, voilà sa vie ; tout lui parle ; il cause avec un brin d’herbe ; dans tous les contours qui frappent ses yeux, même dans les plus difformes, il puise et nourrit incessamment l’amour de la suprême beauté ; dans tous les sentiments qu’il éprouve, dans toutes les actions dont il est témoin, il cherche la vérité éternelle… » Un homme qui n’aurait rien vu que des salons de duchesses, et qui, n’eût « passé qu’en voiture à côté de tous les cloaques » de la vie, n’eût jamais, à coup sûr, écrit des pages aussi émouvantes, que la scène finale de Rolla, ni des scènes d’un tragique aussi profond que celle de la taverne dans la Confession, ni les mots cités plus haut : « Parmi les coureurs de tavernes… », ni enfin les lignes si profondément tristes que tout le monde connaît, de sa Lettre à Lamartine :

    C’était dans une rue obscure et tortueuse
    De cet immense égout qu’on appelle Paris ;
    Autour de moi criait cette foule railleuse,…


Tous les biographes amis de Musset ne soupçonnent pas combien leurs plaidoyers, pour prouver sa candeur de pensionnaire, ravalent en lui l’homme et le poète !

Or, sous les dehors de ce dandy et de ce coureur d’orgies nocturnes se cachait une ame ardente et passionnée, délicate, impétueuse, impressionnable, frémissante à tout phénomène de la vie, avec une force inconnue aux hommes ordinaires, semblable à un « luth oublié sur une chaise, que le moindre souffle de vent fait résonner[17] », une vraie âme de poète, avec toutes ses faiblesses comme avec toutes ses sublimes qualités. Musset ne pouvait rester indifférent à quoi que ce fût ; un rien, inaperçu pour un simple mortel, la moindre impression de la vie extérieure, de la nature pouvait le faire tomber en extase ou le jeter dans le désespoir. Toute rêverie naissante et flottante en son imagination grandissait démesurément, devenait pour lui réalité, et comme telle le torturait, ou l’enivrait de joie. Encore enfant, il manifestait déjà cette manière de sentir, relativement aux moindres faits de la vie. Dans les premiers chapitres de sa Biographie, Paul de Musset nous raconte quelques épisodes intéressants et nous donne des détails sur l’enfance d’Alfred, détails excessivement caractéristiques qui servent à nous éclairer sur toute la vie ultérieure du poète. À l’âge de trois ans, on lui fit cadeau de souliers rouges, qu’il devait mettre à l’occasion d’une fête de famille. L’enfant brûlait d’impatience de mettre ces charmants souliers et ne pouvait rester en place pendant que sa mère lui peignait ses boucles. Enfin il s’écria presque en larmes : « Dépêchez-vous, maman, mes souliers neufs vont devenir vieux. » Et le frère-biographe fait justement remarquer : « On ne fit que rire de cette vivacité ; mais c’était le premier signe d’une impatience de jouir et d’une disposition à dévorer le temps qui ne se sont jamais calmées ni démenties un seul jour. » Paul de Musset rapporte dans ses premières pages (les plus précieuses à coup sûr de son livre) et dans ses derniers chapitres quelques faits analogues de la jeunesse et des années de maturité de Musset, qui nous montrent combien son âme était passionnée, impatiente, d’une sensibilité intense et presque maladive. Il ne pouvait voir souffrir ; toujours il était prêt à faire tout ce qu’il pouvait pour les hommes et les animaux, afin de se débarrasser lui-même du sentiment, pour lui insupportable, de la compassion dans le sens littéral du mot, c’est-à-dire de sa souffrance avec les autres, sentiment maladif, qui allait jusqu’à lui faire perdre le repos et le sommeil. Et, en même temps, dans les moments d’irritation et d’emportement il était capable d’offenser cruellement une personne aimée ; par colère ou chagrin il perdait aussi facilement la tête que dans la joie ou le bonheur. Il n’avait ni fermeté, ni persévérance ; il n’a jamais pu se maîtriser. Il ne savait pas aimer à moitié, vouloir avec calme, attendre raisonnablement l’accomplissement de ses désirs. Il disait de lui-même : « Je ne suis pas tendre, je suis excessif. » Il était individualiste dans le meilleur et le pire sens du mot. Son frère écrit : « C’était en toutes choses l’homme le plus indépendant, tout entier à ses impressions et gouverné par sa fantaisie. Perpétuellement il lui arrivait de sortir avec l’intention d’aller dans un endroit, et de changer d’idée à moitié du chemin[18]. »

« Indépendant jusqu’à l’opiniâtreté, confiant en son jugement jusqu’à s’opposer même à l’autorité la plus respectable, cette autorité fût-elle le devoir envers soi-même, le respect de son propre talent, — sans aucun guide en dehors de sa propre volonté, de ses propres caprices et passions, il traversait orageusement la vie sans vouloir s’arrêter devant aucune barrière, sans se soucier de développer les forces nécessaires pour vaincre les obstacles que l’on trouve dans la vie ou pour réparer les forces perdues, — il préférait au lieu de se reposer, se traîner plus loin avec peine, aussi longtemps que c’était possible et, lorsque les forces le trahirent, il tomba et resta immobile… » — Voilà par quelles paroles Lindau caractérise la vie et la nature d’Alfred de Musset.

« C’est ainsi qu’il vécut, c’est ainsi qu’il travailla. Tout ce qui lui paraissait régularité et ordre, le rebutait. Quand il y était disposé, il arrivait que pendant des jours et des semaines et quelquefois des mois entiers, il vivait exclusivement par le travail de l’esprit. Mais ensuite venaient des temps d’arrêt qui duraient de longues semaines, des mois et même des années, — intervalles pendant lesquels il ne faisait rien ou n’écrivait que rarement, dans un moment favorable, une poésie de circonstance, lorsque quelque motif le portait à le faire. La preuve qu’il ne pouvait pas se maîtriser apparaissait aussi en cela, et, même au commencement de sa carrière active, il perdait en futilités des jours et des semaines qui eussent dû lui être précieux. Les reproches qu’il aurait dû se faire, il tâchait de les étouffer dans les frivolités auxquelles il s’adonnait[19]. »

Sa haine pour tout système se manifeste aussi dans sa manière de prendre tout ce qui est du domaine des intérêts sociaux. Son esprit vif, railleur, purement gaulois, lui faisait voir les côtés ridicules ou faibles, là où les autres ne remarquaient rien. Il avait le goût raffiné, analogue à celui dm gastronome, qui empêche ce dernier d’avaler indistinctement tout mets grossier ou mal assaisonné. Il ne pouvait rien supporter de ce qui lui paraissait, lieu commun, rhétorique banale, intolérance de parti, grossièreté, lutte de mesquines ambitions personnelles se cachant sous des phrases pompeuses ou de grands mots creux, tout ce qui est criard, commun, vulgaire. Ce mépris du cliché et la haine de l’esprit de parti, le portaient en matière d’intérêts sociaux à l’indifférence et au quiétisme, mais ils lui prêtaient en même temps l’attrait d’une nature d’élite, d’une âme solitaire, fière, libre et individuelle. Il ne prenait aucune part aux divisions politiques, sociales et religieuses de son époque ; aucun événement de l’histoire de son temps ne le tirait de sa vie ordinaire ni des habitudes d’analyse personnelle où il resta toujours plongé. Autour de lui grouillait la lutte des partis ; des systèmes se créaient ; l’ancien ordre de choses vivait ses derniers jours ; chacun mettait la main à l’érection du nouvel édifice, ou y apportait sa pierre ; les bonnes et les mauvaises passions remuaient la société ; des trônes croulaient ; d’autres s’élevaient, — Musset ne s’inquiétait pas de cela, son esprit était ailleurs. Lindau fait remarquer avec raison, qu’un changement de dynastie laissait Musset indifférent, tandis que la jolie nuque d’une jeune fille aperçue au théâtre, lui inspira sa jolie poésie : Une soirée perdue. Et la chute des d’Orléans, avec qui il était lié depuis son enfance par les liens d’une amitié intime (il avait fait ses études avec le duc de Chartres), passa pour lui tout à fait inaperçue. Il semblerait que 1848 et 1852 eussent dû soulever sa colère ou ses regrets, et se refléter dans ses vers. Il n’en fut rien, tout lui fut égal ; il dit même un jour à son frère, en plaisantant, qu’il s’intéressait plus à la manière dont Napoléon ier mettait ses bottes, qu’à toute la politique contemporaine de l’Europe.

Ce confinement, cette claustration voulue dans le cercle de ses sentiments et de ses intérêts personnels ont-ils fatigué Musset, ou comme toutes les âmes poétiques a-t-il vu, de bonne heure, la triste contradiction entre nos rêves et la réalité ? Ce qui est positif, c’est que déjà sur les bancs de l’école il s’était senti atteint de ce « mal consacré » qui, à l’aurore de notre siècle se nommait Weltschmerz, s’appela ensuite byronisme, pessimisme, mal qui existe encore de nos jours, et qui vraisemblablement ne mourra jamais chez les hommes. Comme beaucoup d’autres, Musset, sous l’influence de ses désolants raisonnements, tombait parfois dans un profond désespoir et cherchait, hélas ! l’oubli dans le vin, dans tout ce qui peut endormir.

Une des erreurs les plus répandues, une de ces légendes auxquelles on ne devrait pas croire, mais auxquelles les lecteurs se prêtent si volontiers parce que les biographes de Musset se plaisent à l’affirmer avec opiniâtreté, c’est la croyance que Musset ne se serait mis à boire qu’ « après » s’être séparé d’avec George Sand, que celle-ci est, par conséquent, la cause ou le motif du développement de cette funeste habitude, qui, avec les années, devint un vice. Plus rarement, quelquefois cependant, des personnes qui connaissent parfaitement la vie de Musset rejettent cette accusation sur Mme de Groiselliez, cette charmante inconnue dont Paul de Musset parle à mots couverts, disant bien vaguement qu’elle habitait à Saint-Denis, qu’elle avait été le premier amour d’Alfred et la première femme qui ait porté ses regards sur le jeune poète. — De plus, nous savons qu’elle eut la cruauté de se servir de l’amour timide du jouvenceau inexpérimenté comme d’un écran pour détourner l’attention du monde d’un autre amour beaucoup moins innocent, en un mot, qu’elle aurait fait jouer à Musset le rôle de Fortunio dans le Chandelier (c’est ce qui aurait fait naître alors chez Musset l’idée de cette comédie). Indignement offensé, blessé en son âme du rôle ridicule qu’elle lui avait attribué, le jeune homme, dans un accès de désespoir, aurait cherché l’oubli dans la boisson. — C’est ce passage de Paul de Musset qui a porté beaucoup de personnes à rendre Mme de Groiselliez responsable de la funeste habitude qu’aurait dès lors contractée Alfred, comme si un insuccès en amour devait nécessairement porter un homme à chercher l’oubli dans les « fumées du vin ». Ne se met à boire que celui qui a un penchant pour le vin ou qui y est porté par quelque particularité de son organisme ; ce penchant, nous le trouvons déjà chez Musset dès son plus jeune âge. Presque enfant encore, à dix-sept ans, il rêve déjà de chercher l’oubli dans n’importe quelle ivresse. Le 23 septembre 1827, il écrit à son ami Paul Foucher : « Je t’écris pour te faire part de mes dégoûts et de mes ennuis… Je n’ai plus le courage de rien penser. Si je me trouvais dans ce moment-ci à Paris, j’éteindrais ce qui me reste d’un peu noble dans le punch et la bière, et je me sentirais soulagé. On endort bien un malade avec de l’opium, quoiqn’on sache que le sommeil lui doive être mortel. J’en agirais de même avec mon âme[20]. » Le premier travail avec lequel Musset entra dans la carrière littéraire est une traduction des Confessions of an English Opiam-eater, que Musset a intitulé : l’Anglais mangeur d’opium. La traduction est assez libre ; mais le choix du sujet montre encore une fois l’opiniâtre pensée qui dès lors poursuivait étrangement le jeune écrivain, la pensée de chercher un oubli artificiel dans n’importe quels narcotiques. Lindau, en nous assurant, lorsqu’il parle du retour d’Italie de Musset, que c’est notamment à partir de ce moment, c’est-à-dire de l’époque de sa rupture avec George Sand, qu’ont commencé les « écarts périodiques » de Musset, se met évidemment en contradiction avec tout le reste de son livre. Au commencement de son ouvrage (p. 26) il arrête avec raison l’attention du lecteur sur le sujet de la première œuvre de Musset, faisant remarquer que déjà, dès l’âge de dix-sept ans, apparaît chez lui l’idée fixe « de noyer artificiellement son chagrin dans l’alcool et les anesthésiques », pour oublier ne fût-ce que momentanément les déboires de la réalité. L’auteur étudie ensuite (p. 59) la mise à exécution de ce « programme d’anéantissement de soi-même, programme qui, dans la lettre à Foucher, se montre encore incertain », mais qui, dans sa poésie les Vœux stériles, se manifeste déjà avec une précision terrifiante ; plus loin (p. 70), il montre d’une manière frappante que les vers bien connus :

    Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse,
    Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

sont comme un adage qui revient constamment dans les

œuvres de Musset, pour qui l’ivresse était un but qui justifiait tous les moyens, et grâce auquel toute boisson était bonne. Mais lorsque Lindau raconte l’histoire des amours de Musset avec George Sand, il finit par s’embrouiller dans toutes sortes de contradictions. Ainsi il commence par reprocher à George Sand de n’avoir aimé Musset ni spontanément, ni avec abandon, mais froidement, en ne lui offrant son amour que « comme un remède, pour le sauver de l’ivresse et de la débauche ». Puis il nous raconte les excès de Musset à Florence et à Venise, ce qui ne l’empêche nullement de nous assurer à la fin que Musset n’a cependant commencé à boire, et notamment à devenir débauché, qu’après son retour d’Italie. Le lecteur voit maintenant la vérité ; il peut se rendre compte par tout ce qui précède, que, toutes les accusations accumulées sur ce point contre la mémoire de George Sand et de Mme de Groiselliez, qui nous est du reste parfaitement inconnue, croulent d’elles-mêmes.

Mais on se demande alors : Où faut-il donc aller chercher la clef, la cause et l’origine du développement de cette funeste habitude chez le poète ? Sur quel terrain a-t-elle pu grandir ? La réponse nous paraît bien simple et bien claire : la cause en est dans son égoïsme, dans son manque de volonté et de convictions, dans l’absence chez lui, de larges intérêts humains et sociaux ; le mal n’est nullement venu du dehors. Byron n’a-t-il pas été éprouvé par le même malheur de la trahison, d’abord dans sa jeunesse, et, plus tard dans son mariage ? Le chagrin que lui fit éprouver Mary Chaworth a rempli aussi son âme de douleur et lui a fait douter de l’amour et de la fidélité, mais ses vues larges, ses tendances humanitaires ont soutenu le vol de son génie bien haut dans les airs et n’ont point permis au malheur de l’abattre et de le perdre. Et Byron est bien pourtant le chantre du doute et du désenchantement personnel. Mais tandis que chez Musset il n’y a eu que des motifs personnels et point d’autres — Byron fut en même temps le poète de la liberté et de l’affranchissement général. C’est pourquoi ses malheurs ne lui firent sentir que plus profondément encore le néant et la petitesse des choses humaines, mais ne l’empêchèrent pas de mourir, non comme Musset, après des années d’inaction, de débilité et de caducité, d’une mort prématurée, mais dans toute l’efflorescence de ses forces et à l’apogée de sa gloire, dans le feu de la lutte pour conquérir la liberté d’un peuple qui n’était pas le sien !

La cause de la déchéance de Musset, c’est son individualisme. Ses riches dons personnels ne se sont pas déployés comme ils l’auraient pu, s’il avait eu dans sa vie une mission, un idéal plus larges et plus élevés et, dans l’art des horizons plus vastes. Mais c’est cet individualisme même qui servait d’aimant caché pour attirer à Musset tous ceux qui l’approchaient, amis et connaissances, hommes et femmes. Il y avait en lui un excès de vitalité, une sincérité, une franchise débordante, un constant besoin de se faire connaître « jusqu’au fin fond », de livrer ses pensées, ses sentiments, son âme. Le biographe-frère lui applique avec bonheur les paroles de Manzo, le biographe du Tasse[21] : « Ces êtres doués d’une sensibilité excessive versent involontairement les trésors de leur âme devant la première personne qui s’offre à eux. Animés du désir de plaire, ils confient leurs pensées et leur sentiments à quiconque les écoute avec attention, et même à des indifférents. » Et ainsi, tous les proches, tous les amis de Musset devaient éternellement prendre la plus vive part à la vie d’Alfred, l’écouter, partager ses joies et ses chagrins ; il se distinguait, par la faculté de suggérer à son entourage ses sentiments et ses pensées, il l’hypnotisait. « C’étaient des agitations, des inquiétudes, des émotions perpétuelles, — dit le frère du poète, — un besoin incessant de confidences, de conversations expansives, soit avec son oncle Desherbiers, soit avec son frère. Il nous retenait au coin du feu, et nous ne pouvions pas plus nous en arracher, qu’il ne pouvait se résoudre à nous laisser partir. Dans ces moments de fièvre, il fallait s’inquiéter avec lui, se désoler, s’attendrir, s’indigner tour à tour ! Cet exercice violent, ces mouvements extrêmes d’une âme singulièrement active et sensible, devenaient parfois une fatigue pour son entourage ; mais à cette fatigue se mêlait un charme inexprimable. La passion et l’exagération sont contagieuses. On était entraîné malgré soi ; on se tourmentait, on s’exaltait ; on y revenait comme à un excès dont on ne peut plus se passer pour s’exalter et se tourmenter encore. Qui me rendra cette vie agitée et ces heures de délicieuses souffrances[22] ?… »

Cette âme étrange et passionnée n’avait rencontré sur sa route que de jolies poupées mondaines, en admiration devant le sel de ses épigrammes, de son vif esprit dans les charades, de ses vers aussi, mais surtout en voyant son adresse à la danse et la coupe de ses fracs et de ses redingotes. Ces élégantissimes et précieuses créatures que Musset admira sincèrement toute sa vie, comme il aurait admiré une poupée de Sèvres ou un vase vénitien, condescendaient même parfois jusqu’à flirter avec le jeune poète. Ou plutôt le jeune favori du sort condescendait avec elles au jeu de l’amour, feignant de s’être laissé prendre dans le filet de partenaires enchanteresses. À peine âgé de dix-huit ans, chez lui les histoires d’amour se succédaient de près l’une à l’autre, c’était comme un chapelet d’aventures plus ou moins intéressantes. « Il y en avait de boccaciennes et de romanesques, quelques-unes approchant du drame. En plusieurs occasions, je fus éveillé au milieu de la nuit pour donner mon avis sur quelque grave question de haute prudence. Toutes ces historiettes m’ayant été confiées sous le sceau du secret, j’ai dû les oublier ; mais je puis affirmer que plus d’une aurait fait envie aux Bassompierre et aux Lauzun…[23]. » De sérieux, il n’y avait évidemment rien dans ces « historiettes ». Musset, il est vrai, avait commencé à s’éprendre sérieusement de la charmante Mme du Groiselliez, mais ce ne fut que très passagèrement, et il n’en resta d’autre souvenir dans l’âme du poète qu’un peu d’amertume et d’humiliation. Depuis lors, il n’avait donné son cœur à personne. Et à qui l’eût-il donné ? Serait-ce parmi les charmantes héroïnes de ses « historiettes » sans nombre, que cette âme poétique et passionnée eût pu se faire comprendre, eût trouvé des sentiments à sa hauteur, un cœur de flammes comme le sien, une âme pareille à la sienne qu’il cherchait instinctivement.

Le sort allait heureusement lui faire rencontrer une autre grande âme, une femme non seulement différente des femmes ordinaires, mais se distinguant encore du cercle exceptionnel, où elle vivait, par son esprit, ses vastes intérêts, le vol de sa pensée, par cette simplicité et cette profondeur d’une grande nature que les Allemands appellent : Eine gross angelegte Natur. Ajoutons à cela qu’Aurore Dudevant était alors en plein éclat de son étrange beauté. En 1833, George Sand était une petite brune svelte, au teint d’une pâleur olivâtre, à la luxuriante chevelure noire flottant sur les épaules, aux yeux noirs et veloutés, étrangement grands et sans éclat, comme ceux d’une indienne[24]. Ce n’était pas encore cette beauté opulente, que Heine, en 1840, comparait à la Vénus de Milo, et encore moins cette muse sévère, que la plupart des lecteurs connaissent d’après le portrait de Couture, gravé par Manceau. Aurore Dudevant, ainsi qu’elle le disait elle-même, était alors « maigre comme un fétu et noire comme une taupe » ; mais à ce portrait, un peu trop original, nous préférons celui que Charpentier a fait un peu plus tard de l’auteur de la Marquise et de Lavinia[25]. Ce portrait représente Aurore Dudevant en robe de soie noire, mantille également noire, une touffe de fleurs rouges derrière l’oreille, on dirait une véritable petite Espagnole. Tout en elle était original, jusqu’à son maintien et à ses mouvements extrêmement aisés ; au début, ses manières choquèrent même le jeune dandy, mais cela ne dura pas longtemps. George Sand comprit aussi, qu’elle avait devant elle un être à part, un homme comme elle n’en avait pas rencontré jusque-là, poète non seulement parce qu’il écrivait des vers, mais poète par toute sa nature. Plus que tout autre, elle était à même de comprendre ce qu’était une telle individualité, isolée dans la vie, incomprise et incompréhensible, et dont le malheur était de ne pas ressembler aux autres, d’avoir une âme de poète. Dans une des œuvres les plus charmantes de George Sand et des moins connues, Aldo le Rimeur, petit poème en prose qu’elle écrivit après avoir connu Musset, en août 1833, le héros s’écrie : « Où est le but de mes insatiables désirs ? dans mon cœur, au ciel, nulle part peut-être ? Qu’est-ce que je veux ? Un cœur semblable au mien, qui me réponde ; ce cœur n’existe pas. On me le promet, on m’en fait voir l’ombre, on me le vante, et quand je le cherche, je ne le trouve pas. On s’amuse de ma passion comme d’une chose singulière, on la regarde comme un spectacle, et quelquefois l’on s’attendrit et l’on bat des mains, mais le plus souvent, on la trouve fausse, monotone et de mauvais goût. On m’admire, on me recherche et on m’écoute, parce que je suis un poète, mais quand j’ai dit mes vers, on me défend d’éprouver ce que j’ai raconté, on me raille d’espérer ce que j’ai conçu et rêvé. Taisez-vous, me dit-on, et gardez vos églogues pour les réciter devant le monde ; soyez homme avec les hommes, laissez donc le poète sur le bord du lac où vous le promenez, au fond du cabinet où vous travaillez. Mais le poète, c’est moi ! Le cœur brûlant qui se répand en vers brûlants je ne puis l’arracher de mes entrailles. Je ne puis étouffer dans mon sein l’ange mélodieux qui chante et qui souffre. Quand vous l’écoutez chanter, vous pleurez : puis, vous essuyez vos larmes et tout est dit. Il faut que le rôle cesse avec votre émotion : aussitôt que vous cessez d’être attentifs, il faut que je cesse d’être inspiré. Qu’est-ce donc que la poésie ? Croyez-vous que ce soit seulement l’art d’assembler des mots ?… »

Pour écrire ces lignes il fallait, sans aucun doute, être un poète soi-même et avoir profondément compris et senti toute la poétique nature d’Alfred de Musset. C’est dans cette compréhension mutuelle de leurs natures poétiques et exclusives que résida l’invincible attraction qui rapprocha subitement George Sand et Musset. Au milieu de tous les orages qui surgirent plus tard entre eux, malgré tous leurs chagrins, cette attraction persista, les attirant irrésistiblement l’un vers l’autre, leur faisant oublier les trahisons, les offenses et les querelles, et après leur séparation définitive, elle leur laissa dans le cœur, bien des années encore, la mémoire d’un brûlant amour poétique, le plus orageux peut-être, mais aussi le plus beau dans la vie de tous deux, le souvenir d’un être rare, cher à jamais.

Au commencement de ce chapitre, nous avons dit qu’il était bien difficile de trouver les raisons qui font que les hommes se conviennent et se rapprochent, et qu’il est inutile, quoique tout le monde le fasse, de rechercher les causes de leur refroidissement, de leurs désenchantements, et de leurs ruptures. George Sand et Musset en sont un exemple clair et bien remarquable. Il y avait entre eux tant de raisons de désaccord, tant de dissemblance, que dans la suite, tous deux, l’un dans la Confession d’un enfant du siècle, l’autre dans Elle et Lui (où il faut chercher non des faits, mais les idées et les sentiments qu’inspira l’histoire réelle), les deux auteurs se sont, sans s’être concertés et comme d’un commun accord, servis d’une personne secondaire et d’un fait extérieur et accidentel comme prétexte de la rupture de leurs héros. Et c’est ce qui s’est passé en réalité. George Sand et Musset, natures également poétiques, étaient gens si différents, que, par exemple, Maxime Ducamp dans ses intéressants Souvenirs[26], a exprimé la pensée que, seules les sensations ont dû les rapprocher, c’est-à-dire, selon lui, que cet amour fut purement un amour sensuel. Il n’en est réellement pas ainsi. Pour nous, il est indubitable que le plus grand attrait qu’aient éprouvé George Sand et Musset à l’égard l’un de l’autre, ce fut, comme nous l’avons déjà dit, que tous deux avaient mutuellement compris et pénétré la poésie de leur âme, ce qui n’empêchait nullement ces deux natures d’être diamétralement opposées, et c’est pour cela qu’il leur arriva ce qui arrive presque toujours : l’amour, à peine triomphant, devint un tourment mutuel, une source de souffrances, et les deux amants tendirent irrésistiblement à s’éloigner l’un de l’autre.

Les deux poètes se connurent de la manière la plus prosaïque. Sainte-Beuve, l’ami et le confident de George Sand, non seulement en littérature, mais aussi en affaires personnelles, lui proposa au printemps de 1833 de faire la connaissance de Musset. George Sand consentit d’abord, puis y renonça, et écrivit à Sainte-Beuve[27] : « À propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m’ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j’avais plus de curiosité que d’intérêt à le voir. Je pense qu’il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d’obéir à ses sympathies. À la place de celui-là, je veux donc vous prier de m’amener Dumas en l’art de qui j’ai trouvé de l’âme, abstraction faite du talent. Il m’en a témoigné le désir, vous n’aurez donc qu’un mot à lui dire de ma part… » Les gens disposés à voir en tout quelque chose de surnaturel, trouveront probablement dans ce refus de George Sand un mystérieux avertissement du sort. Ils se diront aussi sans doute que l’on ne peut éviter sa destinée, lorsqu’ils sauront que, malgré ce refus, George Sand et Musset firent toutefois connaissance dans le courant de l’été de la même année. Le directeur de la Revue des Deux-Mondes, nouvellement achetée par lui, donna aux Frères Provençaux un dîner à ses collaborateurs[28]. Paul de Musset, qui, dans la biographie de son frère, a cru sans doute que le mieux était de ne pas citer le nom de George Sand (nous devons croire que c’est là, selon lui, la haute école de la correction littéraire), nous dit qu’à ce diner, il y avait « beaucoup de convives parmi lesquels une seule femme ». Il va sans dire que cette femme était George Sand, accompagnée ce jour-là de son fidèle chevalier Gustave Planche[29]. « Alfred de Musset était son voisin de table. Elle l’engagea simplement et avec bonhomie à venir la voir. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d’intervalle, et puis il en prit habitude et n’en bougea plus, » ajoute P. de Musset[30]. Il paraît qu’une correspondance s’était établie entre eux, mais une correspondance toute cérémonieuse ; Musset commence ses lettres par « Madame » et George Sand lui répond sur le même ton.

Le 24 juin. Musset lui envoie sa pièce de vers : Après la lecture d’Indiana, qui ne fait pas partie du recueil des Œuvres de Musset, mais qui fut mise au jour en 1878, dans la Revue des Deux-Mondes, par Paul de Musset.

Le 10 août parut Lélia. Le nouvel ami de George Sand exprima le désir de recevoir de l’écrivain lui-même un exemplaire du roman. George Sand lui envoya les deux volumes avec deux dédicaces toutes différentes, mais toutes deux dans le même ton badin. Sur le premier volume elle écrivit : « À monsieur mon gamin d’Alfred ! George. » Sur le second : « À monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur George Sand[31]. » Musset s’empressa de la remercier par une lettre dans laquelle, pour la première fois, selon le plus véridique des biographes de Musset, Arvède Barine, le « ton cérémonieux fait place à un ton plus amical », et où, en général, on remarque déjà les premiers indices d’un certain rapprochement. « Le mot Madame disparaît dès lors de leur correspondance. Musset s’enhardit, il fait sa déclaration d’amour, d’abord avec gentillesse, la seconde fois déjà avec passion, et leur destin à tous deux s’accomplit[32]… » L’amitié était devenue amour, et « amour triomphant ». Le 25 août, George Sand déclare sans détours à Sainte-Beuve qu’elle est la maîtresse de Musset, et elle ajoute qu’il peut « en publier la nouvelle, car elle est dorénavant obligée de mettre sa vie au grand jour[33] ».

Lindau, autre biographe de Musset, fait à sa manière l’histoire de l’amour des deux poètes, et la traite si singulièrement que nous croyons nécessaire de nous y arrêter un instant.

Quand commence le récit des débuts de l’amour de Musset pour George Sand, Lindau, sans avoir l’air de condamner George Sand, choisit ses tournures, ses verbes, ses adjectifs, ses substantifs, l’on dirait même ses prépositions, de manière à faire paraître les choses les plus simples comme des ruses, les actions dignes de la sympathie la plus entière comme je ne sais quoi d’astucieux, cachant un but mystérieux. Ainsi il dit, entre autres, qu’à la cour ardente que lui faisait Musset, « elle opposa une sage barrière et ce jugement froid et réservé qu’elle sut garder dans toutes les circonstances de la vie ». Si nous nous rappelons qu’au mois de mars, George Sand n’avait pas encore fait la connaissance de Musset, et que le 25 août elle communiquait déjà à Sainte-Beuve la nouvelle importante, mentionnée un peu plus haut, les mots « jugement froid et réservé » nous paraîtront une simple raillerie, car il ne viendra à l’esprit de personne d’accuser précisément, en ce cas, George Sand d’un excès de raisonnement. Dans la même lettre, George Sand, il est vrai, dit à sa manière ordinaire, que si elle a agi comme elle l’a fait, c’était plutôt par amitié que par amour. Amitié bien étrange ! Les mots restent des mots, et les faits des faits ; nous avouons que, dans ce cas, nous aurions préféré voir chez George Sand plus de possession de soi-même et de « raisonnement, » ou plutôt une résistance plus prolongée. Y avait-il donc si longtemps que George Sand s’était désenchantée de Jules Sandeau, et qu’elle s’était affligée de son entraînement pour Mérimée ? Et la voilà qui se jette en aveugle au-devant d’une nouvelle passion ! En tout cela, il y a bien peu de « froideur », de « retenue » et de « jugement » !

D’où provient donc cette confusion d’idées chez Lindau ? — Il adapte une fiction de roman à des dates et à des faits réels ! Les longs raisonnements de Mlle Thérèse Jacques, héroïne de Elle et Lui, il les met dans la bouche de George Sand. Thérèse, les lecteurs de l’ouvrage s’en souviennent peut-être, a employé tous les moyens pour détourner Laurent de sa manière funeste de passer le temps avec des viveurs et des grisettes, et enfin elle se décide à le sauver par son amour. Dans quelle proportion ceci est-il d’accord avec la réalité, ou imaginé comme une thèse ? C’est là une question de critique purement littéraire, qui ne se rapporte qu’au roman de Elle et Lui. Les faits prouvent que le roman vécu de Musset et de George Sand, ou, du moins, le début de ce roman, ne ressemble en rien au roman de Thérèse et de Laurent. Le roman réel nous frappe par sa spontanéité, par sa précipitation : c’est presque un coup de foudre, tandis que le roman écrit se traîne en longueur, est plutôt froid et gradué. Mais Lindau continue, à mesure qu’il raconte la vie de Musset, à puiser ses renseignements dans le roman de Elle et Lui, et voilà pourquoi nous trouvons dans son livre la page que voici :

« Sous ce rapport les rôles n’ont pas été justement distribués ; c’était la femme qui dirigeait. Musset était déraisonnable, passionné ; George Sand agissait en pleine connaissance de cause et avec calme (?!). Musset était amoureux, George Sand ne l’était pas (?!). Elle traitait le poète comme un gamin désobéissant. Elle lui expliquait avec la sagesse d’une gouvernante (?!) — qui exaspérait le jeune homme adoré de tous, l’élégant dandy, habitué aux conquêtes, — que l’amour entraîne avec lui toutes sortes de chagrins et qu’il vaudrait beaucoup mieux que les relations de sa part, à elle, restassent celles d’une mère ou d’une sœur. Ainsi, nous travaillerions mieux, disait-elle. Elle variait de toutes les manières les paroles du chevalier Toggenbourg : « N’exige pas d’autre amour, car cela me chagrine. » Mais le Toggenbourg des temps modernes ne consentit pas à « s’éloigner d’elle avec un chagrin muet » ; elle-même tâcha de le garder auprès d’elle. Musset, profondément attristé de voir son amour refusé, se lança de nouveau dans le tourbillon des plaisirs ; — alors elle eu des remords. Pour sauver le malade, elle résolut de lui offrir, comme médecine, l’amour qu’elle lui avait refusé jusque-là. Sans passion comme sans entraînement, sans oubli d’elle-même, elle crut qu’il lui fallait, au jour qui lui convînt le mieux, changer en amour sa disposition amicale, ou, du moins, en donner la preuve suprême… Avec quel froid jugement George Sand fit à son bien-aîmé l’aveu définitif, nous le savons par ce qu’elle en dit elle-même. Elle se fit à sa nouvelle position, qui ne l’avait aucunement prise au dépourvu, avec un discernement vraiment étonnant… »

Lindau expose ensuite, mais toujours à sa manière, le commencement du cinquième chapitre d’Elle et Lui, en répétant la phrase célèbre : « que des nuits de réflexions douloureuses avaient précédé »… ce nouvel ordre de choses. Nous laissons au lecteur le soin de juger lui-même, jusqu’à quel point on peut dire, en ce cas, de George Sand, qu’elle a « agi en plein calme, » et « en raisonnant » ; qu’elle n’était pas éprise », qu’il y a eu là « sagesse de gouvernante », « manque de passion », « absence d’oubli de soi-même », « amour administré comme médicament » (!!), etc.

Par tout ce qui a été dit plus haut, on voit que Lindau s’est proposé de nous donner un récit captivant d’un thème psychologique très intéressant, mais ce n’est pas là de l’histoire, c’est uniquement de la littérature. Il est évident que Lindau n’est guère plus heureux lorsqu’il essaie de représenter George Sand comme une Mme Putiphar (et Musset comme un autre Joseph !) comme une intrigante menteuse qui entortillait le jeune homme à sa guise, et qui, le pétrissant comme une cire molle, faisant de lui, tantôt une figure douce et humble, tantôt une figure bouillonnante de passion. Il ressemblait bien peu à un jouvenceau innocent, détourné de la bonne voie par une intrigante froide et hypocrite, celui qui racontait à son frère des historiettes « dans le goût de Lauzun et de Bassompierre », lui, l’auteur de Mardoche, de Namouna et de Rolla ! Il en est de même de George Sand, si passionnée, si impressionnable, si facile à entraîner, habituée « à tout risquer à tout propos », si peu constante et si peu ressemblante à Thérèse Jacques, cette femme si calme et si raisonneuse.

Cette confusion entre des êtres si dissemblables, entre des personnages fictifs et des personnages réels, amène le sourire sur les lèvres du lecteur. Un fait nous arrête encore, qui a servi souvent d’arme à ceux des ennemis de George Sand qui cherchent à l’accuser d’hypocrisie comme femme et comme écrivain : c’est que les héroïnes de George Sand sont un peu phraseuses et prolixes dans les moments décisifs de leurs amours à elles, et que leur autour a une tendance marquée à expliquer et à justifier leur « chute » par différents motifs très élevés, comme si l’amour par lui-même n’était pas un motif suffisant. La plupart des biographes de Musset et les critiques d’histoire littéraire tombent dans la même erreur que Lindau en voulant affubler George Sand elle-même de ces belles tirades et de sa manière d’invoquer « les circonstances atténuantes », lorsqu’il s’agit de ses propres romans vécus. Ces deux traits de la physionomie littéraire de George Sand ont une double explication. La première, c’est que très ardente et de nature passionnée, se laissant facilement entraîner et allant sans jugement et presque subitement jusqu’aux plus décisives manifestations de la passion, lorsqu’elle créait ses héroïnes avec l’intention de représenter non pas elle, mais des femmes idéalisées, George Sand s’est ingéniée à chercher toutes les causes logiques possibles, propres à justifier et à excuser leurs chutes. Ce procédé ressort directement de sa nature complexe : d’un côté, tempérament passionné, de l’autre une âme tendant éternellement à l’idéal et au « rationnel ». Et si dans sa propre vie elle a eu à déplorer si amèrement ses entraînements et n’a jamais su se justifier en rien à ses propres yeux, elle s’est d’autant plus évertuée, dans ses romans, à créer des types de femmes comme elle aurait voulu être elle-même. D’autre part ce n’est pas sa faute, si ses phrases et ses héroïnes nous paraissent souvent trop ampoulées ou trop « immaculées » ; nous sommes trop éloignés de 1830, de son style, des goûts et des sentiments qui régnaient alors. George Sand fut fidèle à son époque en faisant parler à ses héroïnes un langage idéal et quelque peu emphatique. Alexandre Herzen, cet esprit libre et sobre, n’employait-il pas le même langage lorsqu’il écrivait à sa fiancée, Nathalie Alexandrovna[34] ?

Les discours et la prolixité des héroïnes de George Sand s’expliquent donc parfaitement par leur époque ; et si elle les fait céder à leurs passions seulement lorsqu’elles peuvent justifier leur chute par des motifs de l’ordre le plus élevé, et qu’elle leur fait expier leur entraînement, cela ressort, comme nous l’avons dit plus haut, de la tendance de George Sand vers le vrai, le beau, le raisonnable dans la vie, tendance souvent en contradiction avec ses propres entraînements et ses propres passions. Voilà pourquoi les critiques qui oublient ou ne voient pas cette dissemblance absolue entre Aurore Dudevant et le type favori des héroïnes de George Sand, seront constamment en contradiction avec eux-mêmes, ou accuseront George Sand d’hypocrisie.

Cette contradiction se manifeste surtout chez Lindau, lorsqu’il raconte le début du roman qui s’est passé entre elle et Musset. Il n’est certes pas plus heureux lorsqu’il essaye de la représenter comme une « lady Tartuffe » ou comme une Mme Putiphar, que Paul de Musset en voulant faire passer son frère pour une rosière.

Les premières semaines — comme tous les « commencements » dont parle Mme de Staël — furent heureuses ; une harmonie parfaite régnait entre les deux amants. Tous deux, semble-t-il, avaient trouvé l’un dans l’autre ce qu’ils rêvaient, ce qu’ils cherchaient. Ils ne se cachaient pas du monde et étaient inséparables.

Dans une lettre inédite du 7 mars 1834 à Boucoiran, George Sand le prie — pour éviter tout malentendu avec M. Dudevant, qui devait se rendre à Paris en l’absence de Goorge Sand — « d’enlever toutes les hardes d’Alfred de Musset qui ont pu rester dans sa chambre ». Dans une autre lettre, du 6 avril, elle le prie de donner la clef de sa chambre à Musset, revenu à Paris et qui voulait y prendre quelques effets à lui, des tableaux, des livres, etc. On voit, par là, qu’ils habitaient ensemble le quai Malaquais dans l’automne de 1833, et le petit logement était un vrai petit nid d’amoureux. Paul de Musset, lui-même, n’a pu trouver autre chose à dire sur cette lune de miel que de proclamer bien haut qu’il régnait dans le jeune ménage, non seulement le bonheur, mais encore une folle gaîté, une joie exubérante. Tantôt, c’étaient des mascarades spontanées ; tantôt, dans ce cercle d’intimes, on mystifiait, d’un commun accord, l’un ou l’autre des amis et des connaissances par des représentations improvisées. Debureau, le Pierrot bien connu d’un petit théâtre, talent primesautier et vraie nature d’artiste, prit, même une fois, part à ces divertissements. George Sand lui a consacré quelques lignes touchantes dans l’Histoire de ma Vie, et, après sa mort, elle publia, sur lui, dans le Constitutionnel (1846), un petit article, réimprimé ensuite dans la collection complète de ses œuvres[35]. Dans cet article, George Sand caractérise surtout Debureau comme une nature artistique et spontanée, une âme droite et franche. Un jour que Musset et George Sand s’étaient imaginé de mystifier M. Lerminier, le critique, Debureau lui fut présenté en qualité de diplomate anglais, et pendant tout le dîner, empesé et plein de morgue, il ne desserra pas les dents. Ce ne fut qu’à la fin d’une conversation sur la politique, qu’à l’ébahissement de tous les non-initiés, il se mit tout à coup — afin, dit-il, de mieux faire comprendre l’équilibre européen, — à jongler avec son assiette. Ce soir-là, Musset était déguisé en gentille soubrette normande, — très maladroite de ses mains, — qui tantôt arrosait d’eau les convives en les servant, tantôt les poussait sans cérémonie, et, pour comble, se mit à table à côté du diplomate. Bref, ce furent des plaisanteries et des rires sans fin… Parfois toute la compagnie se rendait au théâtre, parfois les deux amants se promenaient sur les boulevards, ou bien l’on restait à la maison, et alors on lisait, on dessinait, on faisait de la musique et l’on causait amicalement d’art et de littérature. D’autres fois les deux amants travaillaient ensemble ou jouaient comme des enfants. En un mot, on eût dit l’idéal d’une union d’artistes[36].

Dans le courant de septembre, ennuyés du bruit de Paris et évidemment lassés de l’espèce de tutelle exercée par le très cher frère Paul, qui, on le voit, n’avait pas quitté le jeune couple — lassitude dont ce témoin importun ne se doutait point, ce qui explique pourquoi il ne comprit pas la raison qui les faisait s’envoler si vite de Paris, — Alfred de Musset et George Sand s’établirent d’abord à Fontainebleau, où ils passèrent quelque temps dans une entière solitude, faisant des promenades et des excursions dans la célèbre et admirable forêt.

Ce voyage est devenu historique, depuis que les deux écrivains, dans la Confession d’un enfant du siècle et le Souvenir, ainsi que dans Elle et Lui, l’ont célébré et l’ont fait passer à la postérité. Ni l’un ni l’autre ne purent jamais aller à Fontainebleau sans se rappeler aussitôt ces premiers temps heureux de leur amour, jamais ils ne purent parler indifféremment de la foret. Aussi George Sand y retourna-t-elle plus d’une fois, en réalité ou en pensée, et en parle-t-elle plusieurs fois dans ses écrits. En 1837, elle y passa plusieurs semaines avec son fils et il en résulta quelques pages lyriques intitulées : Une lettre écrite de Fontainebleau en 1837[37] parues en 1853 dans le volume collectif intitulé : « Fontainebleau. » Dans la préface de la Dernière Aldini, George Sand écrit[38] : « J’ai rêvé, en me promenant à travers la forêt de Fontainebleau, tête à tête avec mon fils, à tout autre chose qu’à ce livre, que j’écrivais le soir dans une auberge, et que j’oubliais le matin, pour ne m’occuper que de fleurs et de papillons. Je pourrais raconter toutes nos courses et tous nos amusements avec exactitude, et il m’est impossible de dire pourquoi mon esprit s’en allait le soir à Venise. Je pourrais bien chercher une bonne raison ; mais il sera plus sincère d’avouer que je ne m’en souviens pas : il y a de cela quinze ou seize ans. »

Nous supposons que le lecteur comprend clairement pourquoi et par quel enchaînement d’idées et de souvenirs les sentiers mystérieux de la forêt de Fontainebleau faisaient revivre dans l’âme de l’écrivain les réminiscences de Venise ; nous supposons aussi que « quinze ans auparavant », c’est-à-dire en 1837, George Sand elle-même s’expliquait parfaitement pourquoi Fontainebleau et Venise vivaient inséparablement en son âme. C’est le souvenir des jours les plus doux et les plus sombres de son amour pour Musset qui en faisait le lien… Bien plus tard encore, en 1872, George Sand consacra de nouveau à la forêt de Fontainebleau quelques pages éloquentes ; c’était une réponse à l’appel adressé aux savants et aux artistes sur la nécessité de conserver intacte cette foret historique dont le Gouvernement voulait vendre une partie. George Sand éleva aussi la voix contre l’aliénation de cette propriété nationale ; et cela tant au point de vue utilitaire (à cause du dommage qui résulte de la destruction des forêts si peu nombreuses en France) qu’au point de vue esthétique, pour ne pas priver le peuple, et surtout les enfants, d’un de ces coins de « nature » que l’on fait disparaître de plus en plus et que l’on relègue toujours plus loin des endroits habités ; cependant c’est la seule source de poésie, d’observation, de contemplation pour bien des enfants des villes, c’est un élément indispensable à leur éducation[39].

La plupart des biographes et des critiques racontent avec beaucoup de détails le voyage à Fontainebleau, en se basant sur ce que l’on trouve dans Elle et Lui, Lui et Elle et dans la Confession. Nous ne les imiterons pas. Bien plus, nous ne pouvons partager complètement l’opinion de Mme Arvède Barine, qui prend ici pour guide une lettre postérieure de George Sand à Mme d’Agoult, lettre écrite à propos de la publication de la Confession d’un enfant du siècle, et dans laquelle George Sand dit que c’est avec émotion qu’elle a lu « cette peinture vraie et détaillée d’une intimité malheureuse[40] ». Se basant sur cette lettre, Mme Arvède Barine introduit, notamment en cet endroit de sa biographie de Musset, des fragments de la Confession racontant comment le héros, dès le début de son amour, se comportait déjà étrangement et inégalement avec Brigitte (c’est-à-dire avec George Sand). Il ne pouvait se défaire des habitudes de son ancienne vie de débauche, il tourmentait par sa jalousie rétrospective la pauvre femme aimée. Tantôt il l’adorait à genoux comme une sainte, tantôt il l’outrageait, comme une ignoble courtisane et la traitait grossièrement. Quand parut la Confession d’un enfant du siècle, où l’auteur a pu, grâce au but artistique qu’il poursuivait, disposer et grouper les faits, non dans leur ordre historique, mais conformément à son plan artistique (chose à laquelle il avait parfaitement droit), George Sand fut satisfaite de la manière dont il avait traité tout ce qui s’était passé, elle en reconnut l’exactitude. C’est ce qu’elle écrivit en 1836 à Mme d’Agoult. Musset avait donc dit la vérité sur lui et sur elle. Mais il importe de savoir à quel temps s’applique cette vérité, à l’automne de 1833 ou bien à une époque postérieure ? À propos de l’automne de 1833, il serait plus juste de citer d’autres paroles authentiques de George Sand tirées d’une lettre qu’elle écrivit à Sainte-Beuve le 21 septembre 1833, paroles du reste rapportées aussi par Mme Arvède Barine elle-même :

«… Moi, j’ai été malade, mais je suis bien. Et puis, je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m’attache davantage à lui ; chaque jour je vois s’effacer en lui les petites choses qui me faisaient souffrir ; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j’admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu’il est, il est bon enfant, et son intimité m’est aussi douce que sa préférence m’a été précieuse[41]… »

Une lettre de la fin de septembre, également citée par Arvède Barine, confirme encore davantage cette impression de bonheur et de paix descendue dans l’âme agitée de l’auteur de Lélia. De tristesse et de désaccords, il n’y a pas encore trace.

Mais hélas, ils arrivèrent bientôt, et cela presque dès le commencement du voyage en Italie, que Musset et George Sand entreprirent dans le courant de décembre de la même année. L’un et l’autre tenaient à s’éloigner du bruit de Paris, des amis et des parents, et à vivre seuls en pleine liberté, au milieu d’une nature merveilleuse et des monuments de l’art.

M. Dudevant n’avait, en apparence, opposé aucun empêchement au voyage de sa femme ; la petite Solange restait auprès de son père, à Nohant ; George Sand avait confié temporairement Maurice, pour les fêtes de Noël, à ses deux aïeules : Mme Dupin, et la belle-mère de son mari, la baronne Dudevant, et vers la mi-décembre[42] Musset et George Sand quittèrent Paris. Ils passèrent par Marseille et Gênes, Livourne et Pise, et se rendirent à Florence, d’où ils allèrent à Venise par Ferrare et Bologne. Remarquons bien cet itinéraire, uniquement pour ne pas tomber dans l’erreur de Messieurs les biographes qui aiment à prendre les romans comme documents et ont pu faire ainsi se promener Musset et George Sand, à la suite de Fauvel et d’Olympe, ou de Laurent et de Thérèse, à la Spezzia et à Naples, où il n’ont jamais mis les pieds. Du reste, Lindau, qui reproduit toujours servilement Paul de Musset, s’éloigne tout à coup de son original en parlant du départ, et au lieu de la soirée brumeuse et des mauvais présages de toutes sortes[43], qui accompagnèrent ce départ dans le récit du frère, il nous dit qu’il s’est effectué dans la joie « par une gaie journée ensoleillée du mois d’octobre » (?!)

George Sand écrivit à son fils de Marseille, le 18 décembre, sa première lettre, dans laquelle elle lui dit qu’ils ont jusque-là voyagé sans relâche[44]. À Marseille, ils restèrent jusqu’au 22, d’où il partirent pour Gènes. L’album de voyage de Musset renferme quelques dessins très curieux représentant George Sand dans des attitudes toutes différentes : fumant tranquillement sa cigarette sur le tillac, tandis que Musset a l’air penaud d’un homme qui souffre du mal de mer ; ailleurs Musset représente sa compagne en costume dé voyage, achetant un bibelot dans une boutique de bric-à-brac, puis en toilette d’appartement, encore plus loin costumée en Turque et fumant la chibouque ; ou encore souriante, un éventail à la main. Sur le bateau du Rhône, les jeunes gens rencontrèrent Beyle (Stendhal, l’auteur de Rouge et Noir), et, à ce qu’il semble, ils passèrent gaiement le temps avec lui, quoique George Sand ne partageât guère ses goûts ni ses idées. Le voyage commençait très agréablement.

À Gènes, les deux voyageurs se mirent, sans se lasser, à visiter les palais et les musées, admirant en vrais artistes toutes les merveilles d’art disséminées avec tant de profusion dans cette charmante ville. De Gènes ils se rendirent à Florence par Livourne.

À Florence commencèrent à s’élever entre eux les premières discordes, d’abord passagères, mais elles prirent bientôt un caractère menaçant et démontrèrent aux deux amoureux, si heureux naguère, qu’ils étaient deux individualités différentes, ce qui est le symptôme le plus vrai et le plus fatal d’une rupture menaçante et… du commencement de la fin. Ils étaient cependant encore parfaitement heureux, mais il y avait déjà des nuages à l’horizon, et les biographes de Musset (les deux meilleurs, du moins : Arvède Barine et Lindau) sont obligés de reconnaître que la cause de ces premiers malentendus était due à Musset lui-même. C’est ici qu’il faut rapporter la page de la Confession que cite Mme Barine, en parlant de la course à Fontainebleau. Un passé trop orageux avait laissé en Musset des traces ineffaçables ; il avait éprouvé par lui-même ce qu’il avait déjà si souvent pris pour sujet de ses poèmes et de ses drames comme par exemple de : la Coupe et les lèvres. La vie de débauche qu’il avait auparavant menée le rendait incapable d’un amour candide, confiant, plein d’estime et d’amitié ; elle avait empoisonné à jamais dans son âme la source du pur dévouement et de la foi, et l’avait souillée. Vainement essayait-il d’oublier le passé, de croire à une femme fidèle, de l’aimer avec respect, « saintement ». Des souvenirs affreux, hideux, d’amères expériences ne lui faisaient voir en elle que la source de grossières jouissances et de tromperies plus grossières encore. Et la fantaisie sans frein, cette faculté de s’adonner à toute idée à peine née dans l’imagination, faisait de tout soupçon une réalité, et pouvait faire succéder tout à coup aux minutes les plus heureuses des moments où il regardait son amante comme la dernière des femmes, et il était capable de la haïr sur les soupçons les plus honteux et les plus invraisemblables pour la porter ensuite au plus haut des cieux et l’adorer comme une divinité.

George Sand ne comprenait pas ces perpétuels changements. Elle aimait autrement. Douée d’un tempérament passionné, elle avait pourtant l’âme calme et bien pondérée. Elle ne savait point aimer sans croire et sans voir dans le bien-aimé le meilleur des hommes. Elle joignait à cela une bonté toute miséricordieuse, une grande patience, et aussi longtemps qu’elle ne vit dans les emportements de Musset que les défauts et les excès d’une poétique nature passionnée, elle n’y fit aucune attention. Mais le jour où elle vit enfin qu’ils étaient gens différents, qu’ils envisageaient les choses tout différemment, qu’ils les comprenaient autrement, qu’elle eut cessé de croire à Musset, l’éloignement et le refroidissement commencèrent à travailler imperceptiblement et inconsciemment son âme. Les relations entre les deux amants restèrent passionnées comme par le passé, mais leurs âmes ne vibraient plus à l’unisson. De là la tragédie qui s’ensuivit, de là la durée de cette tragédie, qui n’arriva pas de sitôt à son épilogue. Leur amour, de chaîne de roses qu’il était, devint une chaîne de fer, une chaîne meurtrissante, mais elle leur était si chère, que tous deux de longtemps encore ne purent la briser. Ils différaient tellement par leurs convictions, leurs goûts, leurs habitudes ! Au moment de leur liaison, Musset et George Sand n’avaient fait attention qu’aux grandes lignes poétiques de leur caractère et de leur âme, par lesquelles ils se ressemblaient, avec le temps ils commencèrent à se convaincre que leurs habitudes, leur genre de vie étaient tout différents et ne pouvaient point s’accorder. On peut s’étonner qu’ils ne s’en soient pas aperçus plus tôt. Voici ce que nous dit de Musset l’un de ses amis mondains, le comte d’Alton-Shee : « Avec les hommes, il parlait peu et riait volontiers de l’esprit des autres. Aux femmes il réservait toutes les grâces et tous les charmes de sa coquetterie ; près d’elles il était gai, amusant, éloquent, moqueur, dessinant une caricature, composant un sonnet, écoutant la musique avec délices, jouant des charades improvisées, ayant comme elles l’horreur de la politique et des sujets sérieux. » George Sand, tout au contraire, ne pouvait souffrir la causerie pour la causerie même, elle avouait volontiers qu’elle préférait la conversation des hommes à celle des femmes, celles-ci la fatiguant par leur vain bavardage et leurs coq-à-l’âne. Elle aimait à causer et à jouer avec des enfants, elle s’entendait à les faire rire en riant elle-même, mais elle manquait complètement d’esprit dans les conversations de salon. Quand on causait devant elle de choses qui lui étaient peu connues ou qui n’avaient pour elle aucun intérêt, elle se taisait. Mais aussitôt qu’il était question de quelque chose qui lui tenait au cœur, elle prenait une vive part à la conversation, discutait, exigeait qu’on lui prouvât ce qui l’avait frappée ou l’avait touchée au vif. Nous avons déjà cité le passage de la cinquième partie (vol. IV, p. 149) de l’Histoire de ma Vie où elle nous dit quelles questions religieuses, politiques et sociales l’avaient remuée si profondément à la veille d’écrire Lélia : « Mais il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles qui nous frappent à l’état d’individu. Elle a pris tant de place dans mes réflexions, elle a eu tant d’empire sur ma vie, jusqu’à venir empoisonner mes phrases de pur bonheur personnel, que je dois bien la dire aussi… [45] » etc.

Et Musset dit dans sa célèbre dédicace à Alexandre Tatett :

    D’ailleurs, il n’est pas dans mes prétentions
    D’être l’homme du siècle et de ses passions.
    Si mon siècle se trompe, il ne m’importe guère :
    Tant mieux s’il a raison, et tant pis s’il a tort ;
    Pourvu qu’on dorme encore au milieu du tapage,
    C’est tout ce qu’il me faut et je ne crains pas l’âge
    Où les opinions deviennent un remords.

Si les lignes de cette dédicace qui viennent après celles-ci font tant d’honneur à la libre pensée de Musset, à sa tolérance en matière de religions et de nationalités, à son mépris pour ce que l’on est convenu d’appeler « patriotisme », et nous le montrent comme un homme plaçant l’humanité au-dessus de la nationalité — les lignes citées témoignent au moins de son inertie et de son indifférence envers les questions qui ont agité ou agitent encore les plus grands esprits de notre siècle.

Tout en prenant entièrement à cœur les grandes causes générales, George Sand était en même temps un écrivain de vocation par toutes les tendances de sa nature. Son art, elle l’aimait plus que tout au monde ; son travail, elle le regardait comme le premier des devoirs, sinon comme la chose qui, dans sa vie, primait toutes les autres ; elle travaillait comme les vrais artistes : partout et toujours, dans la joie comme dans la tristesse, qu’elle aimât ou qu’elle n’aimât point, au foyer comme en voyage. Écrire était pour elle une nécessité, elle ne pouvait vivre sans cela. Plus tard, elle se plaignit parfois de « son travail de forçat », et souvent elle se sentait vivement fatiguée, car son labeur était au-dessus de ses forces. Mais ceci était indispensable, car son travail était presque sa seule ressource. Nous savons, en effet, par son procès avec Dudevant, qu’il ne lui payait presque jamais exactement les misérables 1.500 francs assignés par leur contrat de mariage. Elle voulait, en outre, vivre de sa plume sans dépendre de son mari et sans faire de dettes. Il lui fallait travailler d’arrache-pied, rien que pour pouvoir, après avoir vécu six mois à Nohant, passer les six autres mois de l’année à Paris avec sa petite fille. Ce n’était qu’à condition d’un labeur sans relâche qu’elle échappait à la pauvreté et qu’elle n’avait pas à se refuser les plus modestes plaisirs. Son voyage en Italie entraîna de nouvelles dépenses assez considérables. Avant son départ, pour avoir quelques centaines de francs de plus en poche, elle emprunta une certaine somme à Buloz et à Sosthène de La Rochefoucauld, en promettant à Buloz de régler son compte en lui envoyant de la copie à mesure qu’elle écrirait en Italie. En effet, tout en passant ses journées, à Gènes ou à Florence en promenades, et en jouissant de la nature et des arts en compagnie de son bien-aimé, George Sand, le soir, se mettait à sa table de travail, écrivait par vocation et par nécessité, et rien ne pouvait la détourner de son œuvre ; écrire était pour elle une seconde nature.

Musset, lui, écrivait à bâtons rompus, passant parfois des semaines et des mois sans prendre une plume : son amour de l’art était celui d’un dilettante. Des désaccords ne tardèrent pas non plus à s’élever sur ce terrain. Musset ne voulait travailler qu’à ses heures, mais était toujours prêt à courir les rues le soir et à s’amuser. George Sand, tout entière à son travail, ne pouvait ni ne voulait l’accompagner[46]. Elle n’admettait pas comme possible qu’il pût s’élever entre eux des désaccords pour la seule raison qu’elle se voyait obligée de travailler et qu’il lui fallait, à lui, des spectacles ou des piqueniques, car elle comprenait ses relations avec Musset comme quelque chose de beaucoup plus sérieux. Les discordes arrivèrent cependant.

Déjà, à Florence, les premières discussions s’étaient manifestées. George Sand s’était aperçue, avec horreur, que son amour n’avait non seulement aucune influence bienfaisante sur les habitudes et le genre de vie de Musset, mais ne le retenait pas même de la trahir de la manière la plus grossière. Deux fois en sa vie elle avait déjà éprouvé le dégoût de semblables trahisons : pendant son mariage avec Dudevant, et, plus tard, lorsque Jules Sandeau ne s’était point gêné pour la tromper avec une blanchisseuse. Musset l’aimait comme auparavant, mais, au point de vue masculin de Musset, cet amour ne l’empêchait pas de courir les aventures. George Sand, qui l’aimait tendrement de son coté, était prête à les lui pardonner. Seulement la sainteté, la pureté du sentiment avait été violée, ce qui l’offensait et la blessait profondément. Le fait même qu’elle eut à pardonner fut, selon nous, et à en juger d’après sa nature, le coup mortel porté à son amour. Il lui fallait adorer l’être aimé, ne trouver en lui aucun défaut, être subjuguée par son charme. C’est alors qu’elle aimait en effet passionnément, de toute son âme, non dans le sens vulgaire de ce mot, mais en ce sens que toutes les forces de son âme, que toutes ses facultés : esprit, volonté, imagination, sentiment, tout appartenait au bien-aimé. Lorsqu’elle commença à pardonner, à « fermer les yeux » sur les défauts et sur le manque d’entente, elle aimait déjà autrement. Peut-être aimait-elle mieux alors, dans le sens chrétien de l’amour, avec cette nuance de pardon général, cette sollicitude infinie et cette bonté maternelle dont elle raffolait toujours ; ce sentiment d’amour était peut-être plus conscient, mais il ne l’envahissait plus comme auparavant, ne la remplissait plus du bonheur de l’amour inconscient, le seul vrai qui puisse exister. D’abord elle avait aimé pour elle, maintenant elle aimait pour lui. Ce n’était plus cela, et tous deux, semble-t-il, avaient déjà commencé à le sentir.

Dès l’arrivée à Venise se déroule pour George Sand toute une série d’épreuves, de chagrins et de soucis. À peine installée à l’hôtel Danieli, étant déjà indisposée à partir de Gênes, et pouvant à peine se tenir sur ses jambes à Pise et à Florence, elle tomba tout à fait malade et dut garder le lit pendant deux semaines entières[47].

Elle n’était pas encore complètement rétablie qu’elle se remettait à bûcher pour rattraper le temps perdu, lorsqu’une circonstance inattendue vint la mettre dans la nécessité absolue de travailler encore davantage. M. Plauchut nous a raconté, d’après ce que lui avait dit Buloz[48], que Musset, pendant son séjour à Venise avait été entraîné dans un brelan où il avait perdu dix mille francs. L’imprudent joueur ne pouvait et n’aurait jamais pu payer cette dette d’honneur, il lui fallait choisir entre le suicide ou le déshonneur. George Sand n’hésita pas un instant. Elle écrivit aussitôt au directeur de la Revue, en le priant de lui avancer cet argent. Buloz, sincèrement bien disposé pour son collaborateur, envoya la somme par retour du courrier, sans autre condition que celle d’être remboursé en manuscrit. George Sand se mit à l’œuvre et expédia l’un après l’autre, de Venise à Paris, plusieurs romans, entre autres deux de ses œuvres les plus charmantes, André et Teverino[49] « Je fus tellement touché de l’énergie de George, m’a dit Buloz, — il ne l’appelait jamais autrement, ajoute M. Plauchut, — émerveillé de la valeur littéraire de ces romans que je ne voulus jamais qu’elle payât sa dette… » Nous laisserons ici à Buloz la responsabilité de son désintéressement, car par les lettres inédites de George Sand à Boucoiran, son ami et factotum, nous voyons qu’elle travaillait, au contraire, presque au delà de ses forces, ne sachant comment se tirer d’affaire pour envoyer à temps le nombre de feuilles d’impression que Buloz réclamait[50], qu’elle demandait constamment à Boucoiran de prier Buloz de ne pas être si pressant, de lui donner du temps. Enfin, dans une de ses lettres elle lui demande de lui envoyer l’argent de son travail, sans quoi elle ne pourrait payer le docteur ni le pharmacien, ni son retour en France. Dans ses lettres du 4 et 5 février[51] George Sand prie Boucoiran de tâcher de s’arranger, en tout cas, avec un autre éditeur, Dupuy, pour une nouvelle édition à faire de ses œuvres publiées jusque-là. Elle ne cesse de faire des démarches pour mettre ses comptes en ordre et payer ses dettes. Elle expédie même d’avance ses conditions pour le cas où Dupuy consentirait à faire un contrat. MM. Plauchut et Ulbach assurent que la famille de Musset n’ignorait pas alors et n’ignore pas aujourd’hui cet épisode — chose d’autant plus honteuse, que plus tard le frère du poète ne se gêna nullement pour propager sur George Sand les plus vilaines calomnies. Quoi qu’il en soit, cette « pédante » qui écrivait sans relâche pendant des nuits entières, et cette « bonne ménagère, qui dressait ses comptes chaque soir », sauva l’insouciant poète[52]. Par là elle avait dû contracter une nouvelle dette envers Buloz et travailler deux ou trois fois plus qu’elle ne l’avait fait auparavant. Un peu plus tard, le 16 mars, elle écrit à son frère Hippolyte Châtiron : « L’amour du travail sauve de tout. Je bénis ma grand’mère qui m’a forcée d’en prendre l’habitude. Cette habitude est devenue une faculté et cette faculté, un besoin. J’en suis arrivée à travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais en moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup d’argent et me prend beaucoup de temps, que j’emploierais, si je n’avais rien à faire, à avoir le spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je n’avais pas envie d’écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je regrette même que mes affaires d’argent me forcent de faire toujours sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d’y faire rien rentrer. J’aspire à avoir une année tout entière de solitude et de liberté complète, afin de m’entasser dans la tête tous les chefs-d’œuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m’en promets un grand plaisir et j’envie ceux qui peuvent s’en donner à discrétion. Mais, moi quand j’ai barbouillé du papier à la tâche, je n’ai plus de faculté que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la place Saint-Marc, en écorchant l’italien avec mes amis de Venise. C’est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t’y transporter d’un coup de baguette et jouir de ton étonnement[53]… »

Mais nous anticipons un peu sur les événements. À la fin de janvier George Sand était de nouveau tombée malade et avait dû rester quelques jours au lit. Elle écrit à Boucoiran, le 4 février, à la suite des questions d’affaires dont il a été parlé plus haut : « Je viens encore d’être malade cinq jours d’une dysenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi. Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule d’ennemis qui se réjouiraient en disant : « Ils ont été en Italie pour s’amuser et ils ont le choléra ! quel plaisir pour nous ! ils sont malades ! » Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait la maladie de son fils, ainsi n’en soufflez mot. Il n’est pas dans un état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et souffroter une personne qu’on aime et qui est ordinairement si bonne et si gaie. J’ai donc le cœur aussi barbouillé que l’estomac. Par-dessus le marché M. Buloz fait le Cassandre et le gouverneur avec moi ce qui ne m’amuse guère[54]. » George Sand était alors très inquiétée aussi de ne recevoir aucune nouvelle de son fils Maurice et de ne pas savoir s’il était bien portant, elle s’inquiétait également de sa fille, qu’en son absence, son mari voulait mettre en pension. George Sand tâchait de s’y opposer par l’intermédiaire de son frère Hippolyte et de Boucoiran ; elle songea même à abréger son voyage et à retourner au plus vite à Paris. Mais elle ne pouvait quitter Venise : elle n’avait pas la somme nécessaire pour partir ; d’autant plus que l’argent que devait lui envoyer Salmon, le banquier de son mari, ne lui arrivait pas à la suite de quelque imbroglio ou de quelque retard. Il fallait donc travailler coûte que coûte, et le plus possible. Et avec tout cela, il n’y avait plus entre elle et Musset l’harmonie des beaux jours. Jusqu’à sa maladie, il avait passé son temps à Venise comme il l’avait fait à Florence ; les scènes orageuses devenaient plus fréquentes, alternant avec des trêves passionnées. « Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu’à la mort, et il n’était pas accouru un quart d’heure après demander son pardon[55]. »

Mais bientôt George Sand eut à oublier tous ses chagrins et soucis pour un autre souci plus important encore ! La maladie de Musset que George Sand mentionnait comme légère dans sa lettre du 4 février prit le caractère le plus sérieux, et le poète fut bientôt à l’article de la mort.

Le 5 février, elle écrit à Boucoiran : « Je viens d’annoncer à Buloz l’état d’Alfred qui est fort alarmant ce soir, et en même temps je lui démontre qu’il me faut absolument de l’argent pour payer les frais d’une maladie qui sera sérieuse et pour retourner en France. Comme au bout du compte, c’est un assez bon diable et qu’il a de l’attachement pour Alfred, je crois qu’il comprendra ce que notre position a de triste et qu’il n’hésitera plus… Voyez-le à cet égard… » Ensuite, après les explications que nous avons déjà données relativement aux pourparlers à engager avec Dupuy, aux comptes à régler avec Buloz et à tous ses intérêts matériels, elle ajoute :

« Adieu, mon ami, je vous écrirai dans quelques jours, je suis rongée d’inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir. Embrassez mon fils pour moi. Mes pauvres enfants, vous reverrai-je jamais ? Gardez un silence absolu sur la maladie d’Alfred à cause de sa mère qui l’apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin. Recommandez à Buloz de n’en pas parler et à Dupuy aussi. »

Le 8 février, elle écrit :

« Mon enfant, je suis toujours bien à plaindre. Il est réellement en danger et les médecins me disent : poco a sperare, poco a disperare, c’est-à-dire que la maladie suit son cours sans trop de mauvais symptômes alarmants. Les nerfs du cerveau sont tellement entrepris, que le délire est affreux et continuel. Aujourd’hui, cependant, il y a un mieux extraordinaire. La raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit dernière a été horrible. Six heures d’une frénésie telle que malgré deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu, quel spectacle ! Il a failli m’étrangler en m’embrassant. Les deux hommes ne pouvaient lui faire lâcher le collet de ma robe. Les médecins annoncent un accès du même genre pour la nuit prochaine, et d’autres encore peut-être, car il n’y aura pas à se flatter avant six jours encore. Aura-t-il la force de supporter de si horribles crises ? Suis-je assez malheureuse et vous qui connaissez ma vie, en connaissez-vous beaucoup de pires.

« Heureusement j’ai trouvé enfin un jeune médecin, excellent, qui ne le quitte ni jour ni nuit et qui lui administre des remèdes d’un très bon effet. »

« P.-S. : Gardez toujours un silence absolu sur la maladie d’Alfred[56], et recommandez le même à Buloz. Embrassez mon fils pour moi. Pauvre enfant ! le reverrai-je ? »

Le jeune docteur dont George Sand fait mention dans cette lettre était Pietro Pagello à qui il était réservé de jouer un grand rôle dans la vie de George Sand et de Musset, et qui durant cinquante ans[57], sut garder le silence avec une réserve admirable, sans jamais répondre un seul mot à tout ce qui fut dit ou écrit sur son compte dans la presse italienne ou française (quoiqu’il lût tout). Ce ne fut qu’à la suite d’instances réitérées que, comme malgré lui, il raconta enfin, de son côté, en 1887, avec une modestie qui lui fait honneur, les événements de l’année 1834. Et nous nous empressons de dire qu’entre tous ceux qui ont parlé du drame de Venise, la palme revient, sans contredit, à Pagello pour la simplicité, la sobre véracité, la délicatesse dont il a fait preuve dans ses lettres et dans son récit oral, transmis, d’après ses propres paroles, par le docteur Garibaldi-Locatelli. Nous sommes en possession : 1° d’une copie de la lettre du docteur Pagello au professeur Moreni (écrivain italien, qui se proposait aussi d’écrire une biographie de George Sand), lettre dictée, par suite d’une paralysie du doigt, au fils de son vieil ami, le docteur Garibaldi Locatelli ; 2° d’une lettre de Pagello au rédacteur du journal Provincia di Belluno, publiée également dans le journal Adriatico, à propos d’une poésie de Pagello, Serenata, imprimée dans le même journal et dédiée à George Sand ; 3° d’une autre lettre de lui au Corriere della sera (avec une notice du rédacteur de ce journal[58]), et enfin, 4° d’une lettre du docteur Garibaldi Locatelli à Ercole Moreni, lettre complétant la première par des renseignements puisés dans les récits oraux de Pagello. Ajoutons que ce dernier possédait de George Sand, trois lettres qu’il ne voulait publier qu’après sa mort, gardant saintement la parole qu’il s’était donnée à lui-même[59]. Mais avant de parler, de la maladie de Musset, en nous appuyant sur ces documents, nous nous arrêterons sur ce qui en a été dit dans les biographies ou les quasi-biographies du poète, et particulièrement sur ce qu’en dit Paul Lindau. Cet écrivain qui, comme nous le savons déjà, voit tout par les yeux du frère de Musset, accepte, comme vérité d’évangile, les scènes connues de Lui et Elle, où le malade, Edouard de Falconey, grâce aux ombres projetées sur le paravent et à un seul verre laissé sur la table, apprend la trahison d’Olympe. Se basant là-dessus dans sa biographie de Musset, Lindau nous donne le récit de cette scène révoltante et invraisemblable. Il dit à cette occasion : « La Sand reconnut plus tard que Musset était dans le vrai ; mais, en public, elle persista à affirmer que ce qui était arrivé en réalité n’était qu’une suggestion diabolique de la brûlante fantaisie d’un malade en délire… » Lindau accuse ensuite George Sand d’avoir su, dans les Lettres d’un voyageur, mêler avec un talent remarquable, la vérité à la fiction (Wahrheit und Dichtung) et d’avoir si bien teinté de vague son récit, qu’il n’est plus possible de démêler les vraies couleurs, et que l’on peut, à volonté, conclure qu’au nombre des hallucinations du malade, il faut ranger la scène où figurent le paravent et le verre sur la table. Mais dans Elle et Lui, George Sand, selon Lindau, s’exprime déjà d’une manière « plus décisive encore ; il ne lui suffit plus de laisser au lecteur le choix de croire si son infidélité envers Musset était un mensonge ou non, elle voulait affirmer cela et empêcher le lecteur d’admettre qu’il en fût autrement. Dans Elle et Lui, elle déclare catégoriquement que Musset, dans le délire de la fièvre, s’était mis dans la tête qu’elle le trompait. »

Lindau ajoute, après avoir cité les paroles du délire de Laurent dans Elle et Lui : « Elle seule a le droit de me tuer, disait-il, je lui ai fait tant de mal. Elle me hait, qu’elle se venge. Ne la vois-je pas à toute heure sur le pied de mon lit, dans les bras de son nouvel amant ? Allons, Thérèse, venez donc, j’ai soif, versez-moi le poison… » — C’est là le tableau du moment décisif — dit Lindau, qui a le plus révolté les amis de Musset et qui les a obligés à répondre à George Sand. Si elle eût le moindre soupçon que Paul de Musset fût en possession de la communication de cette scène, dictée par Alfred à son frère, elle se serait certainement tue là-dessus. Elle eût renoncé à se défendre de l’accusation d’avoir au moins contribué, en partie, au triste sort de Musset, et cela d’autant plus que la plupart, toujours enclins à justifier une jolie femme, se seraient déclarés contre le poète ; elle n’eût pas provoqué cette riposte foudroyante (niederschmetternde) qui allait sortir de la plume de Paul de Musset. Celui-ci entra effectivement en scène et mit à nu toute l’horrible vérité. Quelques semaines avant sa mort, Alfred dicta à son frère un compte rendu détaillé de cette scène, communication si pleine et si exacte que toute tentative d’ébranler cette exactitude devait d’avance échouer, elle était si persuasive que ni George Sand, ni ses amis n’osèrent jamais essayer de le faire. Cette communication faite par Alfred de Musset, son frère l’a insérée littéralement dans son ouvrage. Comme il rapporte de la manière la plus exacte (die zuverlæssigste Kunde giebt) cette communication restée secrète jusque-là, en reproduisant les paroles mêmes de celui qui avait été en jeu dans l’affaire, je me fais ici un devoir de reproduire aussi littéralement cette communication. Je me bornerai à faire remarquer que ma traduction est tout à fait exacte, en reconnaissant cependant que j’ai changé les pseudonymes (c’est-à-dire les noms des héros du roman) en leurs vrais noms… »

Après quelques mots sur la beauté physique et la pauvreté d’esprit du docteur Pagello, Lindau met ensuite dans la bouche d’Alfred de Musset lui-même, le fameux récit d’Édouard de Falconey, sur la scène de trahison. Nous ne nous arrêterons pas ici à réfuter les inexactitudes relatives aux faits rapportée par Lindau, et nous ne dirons pas encore comment et quand George Sand a écrit son roman, comment a agi Paul de Musset, comment George Sand lui a répondu dans sa préface de Jean de la Roche, et comment elle et ses amis ont non seulement « osé » faire une tentative de mettre en doute la véracité de la calomnie de Paul de Musset, mais ont pris toutes les mesures pour imprimer la correspondance authentique de Musset et de George Sand, qui suffit à réfuter toutes ces fables[60]. Le lecteur trouvera tout cela un peu plus loin, lorsqu’il sera question de toutes les œuvres littéraires se rapportant à ce sujet. Nous nous contenterons, pour le moment, d’examiner le côté psychologique de cette affirmation de Lindau.

Nous n’oserions jamais prendre sur nous de démentir le fait, ni (comme le font Lindau et d’autres biographes de Musset), d’affirmer qu’il ait eu lieu et qu’il se soit ainsi passé. Il nous semble que trois personnes seules seraient ici en droit d’affirmer ou de nier : Musset, George Sand ou Pagello. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que pareil fait n’a pu avoir lieu, non parce que George Sand n’aurait pu devenir infidèle à Musset dans le sens grossier du mot ; nous savons parfaitement, que Pagello fut, plus tard, l’heureux rival de Musset, mais nous sommes aussi intimement convaincus, qu’une scène si basse, si impudente, si sotte n’a pu avoir lieu dans la chambre d’un moribond. Comme Niecks, biographe de Chopin, le fait judicieusement remarquer, « Paul de Musset ne peut être absous du reproche d’exagération — nous savons de quel nom Arvède Barine appelle cette « exagération » de Paul de Musset — et que, s’il fallait choisir entre les deux versions, celle de George Sand, appelant délire la scène des ombres, est certainement plus digne de foi que celle de Paul de Musset, qui l’appelle vérité ». Mais ce qui nous porte le plus à ne pas croire à cette scène, c’est que Musset, le Musset qui a écrit la Confession d’un enfant du siècle, les Nuits, la Quenouille de Barberine, Il ne faut jurer de rien, n’a jamais pu dire rien de semblable à qui que ce fût, pas même à son frère, pas même à lui-même, en écrivant son journal. Comment ? Ce gentilhomme, ce grand seigneur, cette nature délicate, cette âme si finement sensitive, aurait pu raconter, ne fût-ce qu’en allusion, pareille ignominie, pareille dépravation, pareille chute de la femme naguère aimée ? Et nous persistions, après cela, à l’appeler délicat, distingué et gentleman ? Mais cet ignoble bavardage n’aurait jamais pu sortir de sa bouche. Et l’on voudrait nous faire croire qu’il commît cette indiscrétion de parti pris, afin de se venger, afin de dévoiler quelque chose ? Et à qui voudrait-on attribuer une action aussi basse, aussi mesquine ? À notre poète bien-aimé, à l’un de nos rares élus, à ce raffiné, tant au-dessus de la tourbe grossière ! Non, quoi qu’il ait pu souffrir, quelques aveux que George Sand ait pu faire plus tard, nous ne croyons pas, nous nous refusons à croire que Musset ait pu agir si vilainement. Nous rejetons donc tout le poids de cette communication sur le compte de ses zélés biographes, et disons ce qui a été plus d’une fois dit de Musset : Quoi qu’il ait souffert, jamais pendant sa vie il n’a prononcé un mot pour accuser George Sand ; jusqu’au moment suprême, il a su rester le gentilhomme correct envers la femme naguère aimée, il est resté tel que l’ont connu tous ses amis et tous les objets de son amour. Et c’est pour cela que nous nous permettons de nier l’authenticité de la prétendue communication.

Une fois que George Sand, Musset et Pagello ne disent eux-mêmes rien de semblable, pourquoi croirions-nous à cette ignoble histoire ? Qui nous ferait croire à sa réalité ? Laissons donc ce grossier récit à la responsabilité des officieux amis de Musset et oublions bien vite qu’ils ont voulu le mêler à la propagation de cette légende odieuse et psychologiquement incroyable[61]. Mettant au rancart tous ces potins, passons plutôt au sobre récit et aux lettres si simples de Pagello, qui respirent la véracité.

« … Je ne me rappelle ni le jour, ni l’heure, mais je sais qu’on m’a d’abord engagé à venir, non pour Alfred de Musset, mais pour faire une saignée à George Sand… ce fut dans les premiers jours de mars 1834[62]… » — Ainsi commence son récit sur le docteur Pagello[63]

« George Sand souffrait de violents maux de tête dont elle ne fut sauvée que grâce aux saignées[64], — ajoute, d’après les paroles de Pagello, le docteur Garibaldi-Locatelli. — Dans un de ces accès névralgiques, le docteur Pagello fut appelé pour faire une saignée, ce qu’il fit avec succès avant très bonne vue et le toucher très fin. Mme Sand produisit sur lui une impression qui le charma tout particulièrement par l’expression de sa physionomie intelligente, de ses yeux étonnants (per gli occhi stupendi) ; elle n’avait aucun embonpoint, ses lèvres étaient épaisses et laides, ses dents peu blanches, car elle fumait constamment des cigarettes qu’elle savait faire avec une rapidité étonnante ; à Venise, elle les faisait avec le meilleur tabac turc[65]. »

« Je ne puis me le rappeler positivement, continue le docteur Pagello, mais il me semble qu’avant moi on avait déjà fait venir un autre chirurgien[66] pour George Sand, afin de la saigner, parce qu’elle avait une veine fort difficile (vena difficilissima), et ce fut moi qu’on appela ensuite. Lorsque je saignai George Sand, elle demeurait avec Musset à l’étage supérieur, de l’Hôtel Danieli, où elle occupait une chambre et un petit salon. Quand je fus appelé pour Alfred de Musset, je les trouvai à l’étage au-dessous, avec des fenêtres sur la Riva dei Schiavoni, dans une grande chambre où il y avait un canapé, une cheminée protégée par un paravent, une grande table au milieu, et, à côté, une chambre mi-obscure avec deux lits… »

« Je fis la connaissance de la Sand en février 1834 et voici comment : un domestique de l’hôtel Danieli était accouru m’appeler pour une dame française malade, » — dit le docteur Pagello dans une lettre publiée par le Corriere della sera[67].

« Je m’empressai de me rendre à l’invitation, et je trouvai cette dame avec un foulard rouge sur la tête ; elle était couchée sur un divan, et, à côté du divan, se tenait un jeune homme blond, svelte, grand de taille, qui me dit : « Cette dame souffre d’un violent mal de tête dont une saignée seule peut la guérir. » Après avoir tâté le pouls, qui était agité et intense, j’opérai ma saignée et m’en allai. Je la revis le surlendemain, elle était levée, vint aimablement me recevoir, et me dit qu’elle se sentait bien. Environ une quinzaine de jours plus tard, le même domestique de l’hôtel revint m’appeler en me remettant un billet signé George Sand[68]. Le billet était écrit en mauvais italien, mais assez clairement cependant pour me faire comprendre que le monsieur français (signor francese), que j’avais vu dans la chambre de la dame était très malade, plongé dans un délire continuel, et qu’on me priait, si faire se pouvait, de venir au plus vite en me faisant accompagner d’un autre docteur pour une consultation, car il s’agissait d’un homme doué d’un grand génie poétique et d’un être qu’elle aimait par-dessus tout au monde. J’y courus aussitôt et le docteur Juannini se joignit à moi, jeune homme excellent, mon collègue, adjoint à l’hôpital de Saint-Jean et Paul…

« L’impression que me fit l’extérieur de Musset n’était pas nouvelle pour moi, » — dit Pagello dans sa lettre au professeur Moreni, — « elle resta la même que quinze jours auparavant : figure fine et spirituelle, organisme enclin à la phtisie, ce que l’on voyait à ses mains longues et maigres, au faible développement de sa poitrine, à sa figure tirée et à la rougeur de ses pommettes… »

« D’après notre diagnostic, la maladie consistait en une fièvre nerveuse thyphoïde[69]. La cure fut longue et difficile, par suite surtout de l’état agité du malade, qui fut mourant durant plusieurs jours. Enfin le mal prit une tournure favorable et le malade se rétablit peu à peu[70].

« George Sand durant toute la maladie, le soigna avec l’empressement d’une mère, constamment assise, nuit et jour auprès de son lit, prenant à peine quelques heures de repos, sans se déshabiller et seulement lorsque je la remplaçais[71]… »

Le malade passa ainsi presque dix-sept jours entre la vie et la mort et il fallut encore à peu près autant de temps pour arriver à une guérison complète[72]. Le 7 mars George Sand écrivait à Boucoiran. « Je ne puis pas encore partir, il me faut attendre la guérison entière de mon malade (lettre inédite).

«… Lorsque Musset alla mieux, — écrit Pagello à Moreni, — et qu’il eut quitté le lit, George Sand m’avoua que ses finances étaient tant soit peu embarrassées, et je lui conseillai de quitter cet hôtel trop coûteux. Effectivement, ils allèrent habiter un logement plus modeste de la rue delle Razze, à côté de l’hôtel Danieli.

« C’est de là que partit Musset avec un garçon coiffeur, qui l’accompagna jusqu’à Paris. George Sand ne les suivit que jusqu’à Mestre. C’était environ vingt-quatre jours après le complet rétablissement de Musset…[73]. »

Ce ne fut pas seulement parce que le docteur Pagello avait été subjugué par le charme des « grands yeux noirs », ni parce que George Sand, fatiguée de l’amour orageux et maladif de Musset s’imagina qu’elle avait enfin trouvé cet « amour vrai qui appelle et fuit toujours »[74] qu’elle resta à Venise. Sans aucun doute, la passion simple, entière et sincère du jeune docteur aux cheveux d’or[75], qui avait soigné avec tant de dévouement son ami malade, apparaissait aux yeux de George Sand comme un amour vrai et rare et elle rêvait de trouver enfin le repos et la paix de l’âme. George Sand ne se fût cependant pas séparée de Musset, si la santé du poète n’avait pas rendu cette séparation indispensable et si, enfin, elle avait pu se libérer de ses engagements envers son éditeur et s’acquitter des dettes qu’elle avait contractées à Venise. La santé de Musset exigeait qu’il partît seul, et les affaires de George Sand qu’elle restât loin de Paris. Voici ce qu’elle écrivait à Boucoiran, le 6 avril (cette lettre est insérée, mais toute défigurée dans la Correspondance, t. I, p. 265)[76] :

« … Alfred est parti pour Paris sans moi et je vais rester ici quelques mois encore. Vous savez les motifs de cette séparation. De jour en jour elle devenait plus nécessaire et il lui eût été impossible de faire le voyage avec moi sans s’exposer à une rechute… La poitrine encore délicate lui prescrivait une abstinence complète, mais ses nerfs, toujours irrités, lui rendaient les privations insupportables. Il a fallu mettre ordre à ces dangers et à ces souffrances et nous diviser aussitôt que possible. Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage, et je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de rester que de partir et chaque jour consacré à attendre le retour de sa santé le retardait au lieu de l’accélérer. Il est parti enfin sous la garde d’un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin m’a répondu de sa poitrine en tant qu’il la ménagerait. Je ne suis pas bien tranquille, j’ai le cœur bien déchiré, mais j’ai fait ce que je devais. Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon cœur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir. La manière dont je me suis séparée d’Alfred m’en a donné beaucoup. Il m’a été doux de voir cet homme, si athée en amour, si incapable (à ce qu’il m’a semblé d’abord) de s’attacher à moi sérieusement, devenir bon, affectueux et plus loyal de jour en jour. Si j’ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et surtout de nos âges, j’ai eu encore plus souvent lieu de m’applaudir des autres rapports qui nous attachaient l’un à l’autre. Il y a en lui un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas sur des actions légères. S’il conservera de l’amour pour moi, j’en doute, et je n’en doute pas. C’est-à-dire que ses sens et son caractère le porteront à se distraire avec d’autres femmes, mais son cœur me sera fidèle, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne saura mieux s’en faire entendre. Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien promis l’un à l’autre sous ce rapport, mais nous nous aimerons toujours et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous pourrons passer ensemble. Il m’a promis de m’écrire durant son voyage et après son arrivée. Mais cela ne suffit pas à calmer mes craintes. Je vous prie d’aller le voir. Il arrivera à Paris probablement en même temps que cette lettre-ci. Dites-moi sincèrement dans quel état de santé vous l’aurez trouvé. S’il vous demande la clef de mon appartement et de mes papiers, remettez-lui tout ce qu’il désirera sans exception. Je crois qu’il a des lettres et des effets parmi les miens, plusieurs tableaux et petits meubles qui sont chez moi lui appartiennent. S’il a envie de les faire transporter chez lui dites à mon portier de les laisser passer. »

La fin de cette lettre, imprimée aussi en partie seulement, concerne l’histoire du duel entre Gustave Planche et Capo de Feuillide, et le mécontentement de George Sand à ce sujet.

Musset n’avait pas encore quitté Venise qu’il s’était établi entre lui, George Sand et Pagello des relations fort étranges, enthousiastes, idéalement sublimes. Arvède Barine les appelle « vertige du sublime et de l’impossible ». « Ils imaginèrent, dit-elle, les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut le théâtre de scènes qui égalaient les fantaisies les plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours avide d’expiation, s’immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la fascination des grands yeux noirs. Pagello s’associait à George Sand pour récompenser par une amitié sainte leur victime volontaire et héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions humaines par la beauté et la pureté de ce lien idéal. George Sand rappelle à Musset dans une lettre de l’été suivant combien tout cela leur avait paru simple : « Je l’aimais comme un père et tu étais notre enfant à tous deux. » Elle lui rappelle aussi leurs impressions solennelles, « lorsque tu lui arrachas à Venise l’aveu de son amour pour moi, et qu’il te jura de me rendre heureuse. Oh ! cette nuit d’enthousiasme, où malgré nous tu joignis nos mains, en nous disant : « Vous vous aimez et vous m’aimez pourtant, vous m’avez sauvé âme et corps. » Ils avaient entraîné l’honnête Pagello qui ignorait jusqu’au mot romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à George Sand : « Il nostro amore per Alfredo. » George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait de joie et d’enthousiasme… » Voilà comment Arvède Barine parle de cette époque de leur vie, et, ici, comme partout ailleurs, nous souscrirons à ses paroles. Nous devons toutefois attirer l’attention sur un côté de la question qui a échappé à Arvède Barine. Tous nos lecteurs se rappellent probablement l’histoire de Jacques, roman qui a été écrit justement au printemps de 1834 ; ils n’auront pas oublié comment ce mari généreux, en apprenant l’amour de sa femme pour un autre, se décide d’abord, pour son bonheur à elle, à la laisser vivre comme elle l’entend, et se résout ensuite non seulement à s’éloigner d’elle, mais à disparaître, en se tuant et en laissant croire que son suicide n’était dû qu’à un accident fortuit, pour épargner tout remords à sa femme. Dans le temps on a beaucoup parlé de Jacques, soit pour, soit contre, car dans aucun des romans de George Sand nous ne trouvons, exprimée d’une manière plus incisive, sa croyance en la liberté et l’irresponsabilité de la passion et à l’injustice qu’il y aurait à vouloir la punir. La manière d’agir si généreuse et noble de Jacques envers sa femme, qu’il aime, mais dont il ne se croit pas en droit de gâter la vie pour la seule raison qu’elle a cessé de l’aimer, stupéfiait les contemporains, comme quelque chose d’inouï et d’impossible. Les uns y virent aussitôt — et c’est juste — de la part de l’auteur une conception large et profonde des questions du sentiment, et sa tendance à démontrer la possibilité de résoudre les drames matrimoniaux sans scènes de jalousie, ni querelles, ni meurtre, ni aucun des moyens humiliants et cruels, si souvent en usage en pareil cas. D’autres, raillant ce suicide, — et c’est juste aussi — faisaient remarquer que si tous les maris bernés par leurs femmes, devaient aller se jeter dans un précipice des Alpes, ou dans une crevasse de glacier, et céder galamment la place à l’amant, ce serait certes là un moyen vraiment trop commode pour les femmes et les amants, mais assez peu d’accord avec la justice et l’équité.

Jacques a fait naître une foule d’imitations dans toutes les littératures de l’Europe. À qui la faute[77] ? Pauline Sax[78]. Comment faire[79] ? sont, cela est hors de doute, des enfants légitimes de Jacques. Quoi qu’il en soit, on n’a jamais attiré l’attention sur le fait que Jacques n’est pas un personnage aussi « inventé » que cela le paraît. George Sand n’avait-elle pas elle-même sous les yeux un exemple de la grandeur magnanime et généreuse d’un homme envers une femme qui s’était mise à en aimer un autre ? Musset ne lui donnait-il pas la preuve de cette douceur, de cette tendresse, de cette abnégation ? Ce même Musset qui lorsqu’elle l’aimait, l’avait tant de fois offensée, outragée, martyrisée par ses soupçons et sa jalousie rétrospective, avait su, tout à coup, accepter, avec une générosité profondément humaine, le refroidissement à son égard de la femme aimée. Au lieu d’écrire sur le drame de Venise tous ces vilains contes bleus, les biographes de Musset eussent bien mieux fait s’ils s’étaient bornés à ce seul mot : Musset fut le prototype de Jacques. Et toutes les têtes se seraient inclinées devant celui qui a su, dans la vie réelle, faire preuve de tant d’idéalisme en perdant son amante : ce qui, même dans un roman, nous semble une pure utopie. C’est là vraiment chose sublime, tout extraordinaire, et Mme Arvède Barine a tort de railler ainsi ces nouveaux rapports entre Musset et George Sand, — Musset nous y apparaît comme un homme au-dessus du commun des mortels par sa manière indépendante et profonde de prendre les choses de sentiment.

Musset parti, l’affreuse tension dans laquelle George Sand avait passé les derniers mois cessa aussitôt de se faire sentir. Elle raconte que ce ne fut qu’après avoir quitté Musset, qu’elle avait accompagné jusqu’à Mestre[80], et en revenant chez elle en gondole, qu’elle sentit cesser cette énergie surnaturelle et cette tension nerveuse qui l’avaient soutenue pendant tout un mois, passé sans sommeil, dans l’agitation et les soucis de tous les moments. Elles l’abandonnèrent et firent place à une prostration complète ; sa vue était « si usée par les veilles qu’elle eut une espèce d’hallucination oculaire, elle voyait tous les objets renversés, et particulièrement les enfilades de ponts des petits canaux, qui se présentaient comme des arcs retournés sur leur base »[81]. Travailler en cet état de surmenage, il ne fallait pas y penser. Sur ce, arriva l’admirable printemps italien. George Sand sentait l’absolue nécessité de se reposer et de reprendre de nouvelles forces. Elle endossa sa chère blouse bleue, prit un bâton et fit avec Pagello un petit voyage dans les Alpes vénitiennes qu’il parcoururent en tous sens jusqu’au Tyrol[82]. Ils faisaient jusqu’à sept ou huit lieues par jour, se reposaient dans les rustiques auberges villageoises, sans craindre ni les ardeurs du soleil, ni le mauvais temps, et George Sand semblait humer par tous les pores de son être les adorables effluves du printemps méridional dans ce sauvage pays montagnard. Elle a su les rendre, en un merveilleux langage enthousiaste et poétique, dans les premières Lettres d’un voyageur. Mme Sand et Pagello ne revinrent à Venise que lorsque les vêtements vinrent à leur manquer et qu’ils furent à court d’argent[83]. « Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche ! » écrit-elle à Boucoiran, ajoutant que dans quelques jours elle repartirait. Eu effet, peu après, elle alla visiter avec Pagello les îles de l’Archipel Vénitien[84].

« Après le départ de Musset, raconte le docteur Pagello, Mme Sand se transféra à San-Fantino dans un petit logement, séparé par une salle des chambres que j’habitais ; mais au bout d’un mois, elle résolut de déménager pour s’établir près du Ponte di barcaroli dans une ruelle qui conduisait au pont, mais dont je ne me rappelle pas le nom… C’est dans cette maison que George Sand écrivit les Lettres d’un voyageur et le roman de Jacques. »

« Le soir venaient chez nous le peintre Félice Schiavoni, Lazzaro Rebizzo — un mien ami, Génois très cultivé, — le négociant David Weber, et enfin le gentilhomme Fallier. Ces derniers étaient d’ardents chasseurs, avec lesquels je faisais des parties de chasse. Parfois, George Sand se joignait à nous, errant le long des marais de l’Archipel… George Sand était peu connue à Venise comme écrivain et il lui fut très agréable de vivre loin des amateurs de littérature. » Pagello ajoute : « Ni elle ni moi n’avions aucun démêlé avec la police autrichienne », faisant sans doute allusion au fameux incident indécent raconté par George Sand dans l’Histoire de ma Vie. Dans le Corriere della sera, Pagello dit encore : « Lorsque Musset fut parti, George Sand s’établit dans deux petites chambres que j’avais louées pour elle, à sa demande, dans la maison où je demeurais moi-même, car, après payement des comptes de l’hôtel, il lui fallait vivre très économiquement. Elle vécut ainsi à côté de moi, qui avais toujours été économe et pauvre. Après le départ de Musset, Mme Sand se remit à travailler sans relâche. Elle écrivit d’abord les Lettres d’un voyageur, pour lesquelles je lui prêtai mon aide, en riant de m’y voir représenté comme un vieillard portant perruque. Elle écrivit ensuite Jacques. Elle écrivait très vite et sans rature pendant sept ou huit heures et envoyait ainsi à l’imprimerie son travail de premier jet. » Le docteur Pagello raconta oralement la même chose au docteur Garibaldi : « Elle écrivait sans jamais s’arrêter, sans faire aucune rature, et après avoir écrit une page, elle l’envoyait à l’éditeur sans même la relire. » Pagello, lorsqu’elle écrivait les Lettres d’un voyageur, l’aidait en lui fournissant les renseignements locaux. « Il lui convenait de me représenter de manière à ce que je ne fusse pas soupçonné d’être un successeur de Musset : et c’est pour cela qu’elle m’affubla d’une perruque et qu’un lot d’années vint me tomber sur les épaules, » dit Pagello à propos de ces Lettres où effectivement elle le représenta sous la figure d’un vieux médecin, ce que Pagello acceptait de bon cœur et avec indifférence. Mais il n’en était pas de même des proches et des amis du docteur, et surtout de son père, qui ne voyait rien moins que d’un bon œil pareil roman dans la vie de son fils et lui écrivit, à ce propos, une lettre très sévère, pleine des plus vifs reproches.

À l’occasion de cette lettre, racontons un fait curieux, montrant combien s’abusait George Sand, en nous assurant qu’elle était médiocre causeuse, taciturne, peu intéressante en société, qu’elle manquait d’esprit et de ressources, et que ses amis et connaissances, en le confirmant, ne nous disent que la moitié de la vérité. La vérité vraie est que, lorsque George Sand venait à rencontrer une personne qui lui fut sympathique, ou qu’elle voulait charmer ou convaincre sur quoi que ce fût, elle devenait alors entraînante, extraordinairement éloquente, et savait trouver un langage auquel on ne pouvait résister. Et Musset, et Chopin, à qui elle ne plut pas d’abord, tombèrent tous deux sous le charme de leurs entretiens avec elle. Mme de Musset se refusait à laisser partir son fils pour l’Italie, et il s’était déjà presque soumis à la décision de sa mère, quand, un beau soir, on annonça qu’une dame, arrivée en voiture, la priait de vouloir bien descendre pour causer un instant avec elle. Mme de Musset descendit, accompagnée d’un laquais. La dame inconnue — le lecteur a deviné qui c’était — demanda à Mme de Musset de permettre à son fils de partir pour l’Italie, lui promettant de le soigner comme son propre fils. Mme de Musset ne put résister à cette éloquence qui avait trouvé le chemin de son cœur, et Musset partit pour l’Italie[85]. Il en fut de même avec le père de Pagello. Celui-ci, homme d’esprit et très instruit, — (qui demeurait à Castelfranco, dans la province de Treviso) — avait donc écrit à son fils une lettre de vifs reproches. « Alors, dit Pagello, ayant toujours détesté le mensonge, je partis de Venise avec George Sand, pour aller chez mon père. Il me reçut sèchement, mais il accueillit George Sand avec l’hospitalité la plus courtoise (cortese ospitalita) ; et, après avoir causé et discuté littérature française avec elle, il fut tellement subjugué par son éloquence poétique, qu’il pensa évidemment : « Ce déserteur du foyer paternel n’a pas si grand tort ! » Nous passâmes une heure avec lui, et nous nous rendîmes, par Bassano, à la grotte de Parolini… »

Voilà comment George Sand savait, par son éloquence irrésistible, mettre à ses pieds les gens les plus mal disposés à son égard ! Il n’est pas étonnant que Pagello affirme, ce qui se dit rarement de George Sand, savoir que « son plus grand charme était son éloquence magnifique, vraiment brillante, irrésistible ».

Dans le souvenir de Pagello, George Sand, d’ailleurs, est toujours restée comme une femme éminemment douée, propre à tout, aux grandes choses comme aux petites, et jusqu’aux moindres minuties de la vie de tous les jours. Il a raconté au Dr Garibaldi que, « pour George Sand, écrire était une nécessité, mais, qu’en même temps, elle aimait passionnément tous les devoirs d’une ménagère (erra apassionatissima per tutti gli uffici di una massaja) ; elle savait en perfection assaisonner le gibier et le poisson, broder, faire des boîtes en carton, en un mot, c’était une très brave ménagère[86].

Durant sa vie en commun avec Pagello, elle lui broda un canapé et six chaises ; le peintre Lamberto, la trouva, un jour, assise par terre et occupée à clouer la tapisserie de l’une de ces chaises ».

George Sand passa ainsi, après le départ de Musset, une période de calme et de travail, et il semble que dans les premiers temps, elle ait été contente, même heureuse, de son nouveau genre de vie. Venise l’attirait et la retenait par tous ses côtés pittoresques, par ses mœurs, par la vie libre et simple que l’on y menait, par la bonhomie de son aimable peuple, la poésie de ses souvenirs historiques, la douceur de son climat, et la vie à bon marché. Dans l’Histoire de ma Vie et dans ses lettres, elle décrit souvent, en détail, l’existence qu’elle menait à Venise, et dit que, si ses enfants eussent été avec elle, elle n’eût pu se figurer une ville plus agréable ; que, si elle devenait riche, elle achèterait, à l’instant, un de ces vieux palais abandonnés et s’y fixerait avec son fils et sa fille, pour y vivre et y travailler en liberté… George Sand écrivait dans la journée ; elle passait ses soirées à la Piazza San Marco, en y prenant, tasses sur tasses de café noir, persuadée que l’usage du café était absolument nécessaire dans un climat comme celui de Venise ; ou bien elle s’en allait flâner, à pied, par les vieilles rues, ou en gondole, par les canaux et les lagunes.

C’est probablement pendant une de ces promenades que Pagello composa la charmante barcarolle, en dialecte vénitien, reproduite dans le numéro II des Lettres d’un voyageur et servant aussi d’épigraphe — sans indication du nom de l’auteur — au chapitre xviii du Siège de Florence de Guerazzi. La voici :

Coi pensieri malinconici
Non te star a tormentar,
Vien con mi, montemo in gondola,
Andaremo in mezzo al mar… etc., etc.

Dans le même numéro des Lettres d’un voyageur, nous trouvons une autre poésie de Pagello :

Con lei sull’ onda placida
Errai dalla laguna.
Ella gli sguarcli immobili
In te fissara, o luna !
E a che pensava allor ?
Era un morrente palpito ?
Era un nascente amor ?

En général, les amis français de George Sand et de Musset se sont trop évertués à représenter Pagello comme un illettré ; il a écrit quantité de vers et de chansons qui sont chantées jusqu’aujourd’hui par les pêcheurs de sa poétique patrie.

Et cependant Musset, durant le temps que prit son retour à Paris, écrivait à Venise à chaque relais, et ses lettres montrent qu’il connaissait la valeur de celle qu’il abandonnait. Il écrit « qu’il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su l’apprécier quand il la possédait, et pour l’avoir fait beaucoup souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d’auberge, et il est néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu’il savoure les voluptés du sacrifice. Il l’a laissée aux mains d’un homme de cœur qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave garçon ; il l’aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui. Elle a beau ne plus être pour l’absent qu’un frère chéri, elle restera toujours l’unique amie…[87] ».

De son côté George Sand écrivait déjà à Musset le 3 avril : « Ne t’inquiète pas de moi. Je suis forte comme un cheval, mais ne me dis pas d’être gaie et tranquille. Cela ne m’arrivera pas de sitôt… Ah ! qui te soignera, et qui soignerais-je ? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrais-je prendre soin désormais ? Comment me passerais-je du bien et du mal que tu me faisais ?… Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu’il te pleure presque autant que moi. » Puis le 15 avril elle lui écrit : « Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puis être heureuse avec la pensée d’avoir perdu ton cœur. Que j’aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe ; que je t’aie inspiré de l’amour ou de l’amitié, que j’aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l’état de mon âme à présent. Je sais que je t’aime, et c’est tout… » C’est le cas de dire : « Quand on est ensemble, tout paraît étroit, lorsqu’on est séparé, tout paraît ennuyeux » ; ce proverbe russe tout trivial qu’il soit, est cependant bien juste. À peine se furent-ils séparés que Musset et George Sand comprirent combien leur était cher cet amour plein de tourments, agité, maladif, qui les avait liés l’un à l’autre, et qui éclata bientôt avec une nouvelle force ! George Sand commença à regretter celui qui l’avait martyrisée, outragée et qu’il lui avait fallu soigner et ménager comme un enfant capricieux, celui qui, après l’avoir maudite, se jetait à genoux pour l’adorer. Son nouvel amour lui apparaissait déjà fade, insipide, ennuyeux. Elle n’y trouvait ni « inspiration » ni tourment, ni passion. « Pagello est un ange de vertu — écrit-elle… Il est si sensible et si bon… Il m’entoure de soins et d’attentions… Pour la première fois de ma vie j’aime sans passion… Eh bien, moi, j’ai besoin de souffrir pour quelqu’un ; j’ai besoin d’employer ce trop d’énergie et de sensibilité qui sont en moi. J’ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, qui s’est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh ! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l’un ni à l’autre ?… »

Musset cependant, continuait à penser qu’il n’était plus qu’un « ami » et tâcha, aussitôt rétabli, de se distraire et de s’amuser ; mais ce fut en vain qu’il se lança de nouveau dans son ancienne vie de débauche, son cœur était resté à Venise. Les lettres de lui, les lettres d’elle devinrent de plus en plus agitées, plus ardentes, quoique tous deux ne parlassent que d’amitié et que George Sand ne doutât pas de son amour pour Pagello. Aussi quand après avoir terminé le travail qu’elle s’était imposé elle reçut de Buloz l’argent qui avait malencontreusement traîné pendant près de deux mois dans les caisses de la poste, George Sand engagea Pagello à la suivre à Paris. Pour le faire, Pagello (raconte le docteur Garibaldi Locatelli) se vit obligé de vendre tout ce qu’il avait de précieux : argenterie de table, vieilles gravures, peintures consistant en paysages, etc.

Pagello dit que, partis de Venise, lui et George Sand firent leur voyage par les lacs de la Lombardie, et que de Milan ils se dirigèrent sur Chamounix, firent l’ascension du Mont-Blanc[88] jusqu’au Grand Glacier, du Montanvers (Monteverde), et de là, en passant par Genève, se rendirent à Paris où ils arrivèrent le 14 août[89].

Lorsque Pagello et George Sand arrivèrent à Paris, les trois héros du drame (ou de « cette farce-bouffe, où je jouai et récitai un rôle !… », comme s’exprime Pagello), se trouvèrent dans une position étrange et fort peu commode. Ce qui avait été idéal, beau, sublime à Venise, semblait à Paris absurde, insensé et même ridicule. Les amis de George Sand accueillirent Pagello par des railleries cachées, et une malveillance peu déguisée. George Sand se dégoûtait de son amour, et le pauvre Pagello sentait beaucoup mieux la difficulté de la situation où il s’était aveuglément jeté que ne le pensent tous les biographes de Musset et George Sand elle-même, car, comme cela se voit dans ses lettres et dans ses récits, Pagello était un homme délicat, sensible, loin d’avoir la grandeur d’âme de Musset dans les questions de sentiments, mais point du tout le « bellâtre », nul et simplet que nous dépeint entre autres, Lindau. Entre lui et George Sand il y eut dès lors tension et gêne.

Sur ces entrefaites, Musset qui avait appris le retour de George Sand, la suppliait de lui accorder une entrevue, pour dire un éternel adieu à leur amour et se résigner ensuite. Cette entrevue fut hélas fatale ! D’abord, ils crurent éprouver tous deux comme un calme et un soulagement et jurèrent qu’il ne leur restait du passé « qu’une sainte amitié ». Sous l’impression de cette entrevue, Musset écrivit le lendemain à George Sand[90]. Sa lettre, — charmante par sa candeur et la pureté du sentiment, — n’était encore qu’une méprise sur lui-même, un vrai mirage, et comme toute illusion ne peut s’éterniser, cette déception aussi ne fut pas de longue durée. Musset et George Sand virent tous deux qu’ils n’avaient pas cessé de s’aimer ; chacun se reprochait d’avoir perdu le bonheur par sa propre faute. La passion de Musset éclata avec une force invincible, il reconnut clairement, une fois de plus, combien George Sand était supérieure à toutes les femmes qu’il avait rencontrées sur son chemin. Son désespoir n’eut plus de bornes, George Sand éprouvait la même chose. Le regret du bonheur perdu, les remords, une tristesse désespérée commencèrent à la ronger à tel point, qu’elle en vint à des pensées de suicide. Plongés dans l’horreur et le chagrin de ne pouvoir réparer tout ce qui s’était passé entre eux, conscients de l’engrenage survenu dans leurs rapports et dans lequel eux tous s’étaient jetés tête baissée, George Sand et Musset s’enfuirent de Paris, l’une à Nohant, l’autre à Bade. Pagello avait promis d’aller à Nohant, et avait même reçu une invitation ad hoc de la part de Dudevant, mais il eut la délicatesse et le bon sens de ne pas profiter de cette invitation, et il resta seul à Paris.

George Sand, arrivée à Nohant, s’abandonna au plus sombre désespoir. La pensée du suicide la tint opiniâtrement sous son pouvoir, et la vue de ses amis : Fleury, Duvernet, Papet, Rollinat, Néraud, et de leurs femmes, loin de la consoler, ne fit qu’envenimer ses plaies et lui prouver quelle distance la séparait de son cher passé et combien l’amitié la plus dévouée est impuissante à donner le bonheur à l’homme tourmenté par un autre sentiment. Elle sentit surtout — ce que l’on sent toujours dans le malheur — l’éternelle solitude de tout être humain. Toutes les lettres imprimées ou inédites de George Sand, datant de cette époque : à Rollinat, Papet, Boucoiran et Néraud et les Lettres d’un voyageur respirent un si sombre désespoir, un si cuisant chagrin, un tel abattement qu’on ne peut douter de sa sincérité lorsqu’elle dit qu’elle devrait en finir au plus vite avec la vie, comme elle le déclare sans ambages à Boucoiran[91]. « La vie m’est odieuse, impossible et je veux en finir absolument avant peu… » La préoccupation de Pagello, qu’elle avait laissé seul à Paris, la tourmentait aussi. Elle supplie Boucoiran d’avoir soin de lui et de sa santé. « Il a peut-être besoin d’argent, mais il n’en acceptera jamais d’une femme, même comme prêt »… écrit-elle au même Boucoiran, le 10 septembre[92]. Il faut donc qu’il arrange cette affaire, mais sans que Pagello sache que l’argent vient d’elle. Elle demande de lui persuader de venir à Nohant, mais elle ne se résout point, on ne sait pourquoi, à lui écrire, tout inquiète qu’elle soit de pas recevoir de lui les lettres qu’il avait promis de lui adresser. Elle va dans sa sollicitude, jusqu’à prier Boucoiran de faire loger dans la chambre voisine de celle de Pagello, une bonne ou la cuisinière Adèle Lacouture, pour qu’il ne fût pas seul s’il tombait malade. Mais Pagello, malgré sa modestie et sa prétendue médiocrité, n’était pas de ces hommes qui permettent à des étrangers, et surtout à des femmes de s’occuper de leur personne. Il ne parvint pas, il est vrai, à accepter avec la générosité de Musset, le refroidissement de George Sand à son égard. Pendant qu’elle était encore à Paris, il lui faisait de violents reproches et se montrait si jaloux qu’il alla jusqu’à décacheter une de ses lettres. Mais quand il comprit que son rôle était fini, il ne permit plus, dans sa fierté, que George Sand se préoccupât de lui et rompit court et net avec elle. Tout ce que disent sur son départ Lindau et Arvède Barine, n’est pas exact. Non seulement Pagello ne fut pas « immédiatement expédié » à Venise, mais il ne rentra même pas de sitôt dans ses foyers. Abandonné par Aurore Dudevant, il se tourna vers la seule maîtresse qui console toujours ses fidèles adorateurs, — la science, et, en elle, il trouva affectivement la consolation qu’il cherchait. Profitant de son séjour à Paris, il se mit sérieusement à suivre les cours de chirurgie dont les différentes branches l’intéressaient particulièrement, et s’enrichit de connaissances qui firent de lui, dans la suite, un des premiers chirurgiens de l’Italie (il se distingua surtout par des opérations de lithotritie). Après avoir terminé ses études, il partit comme il était venu, presque sans le sou. Toute sa vie il a gardé saintement le secret de son amour ; pas une seule fois il ne répondit aux articles écrits sur son compte, et que ne disait-on pas cependant de lui, dans la presse italienne, française ou étrangère ? Ce ne fut qu’en 1881, lorsque M. Barbiera remit au jour sa Serenata qui donna naissance, dans la presse italienne, à toute une littérature sur le voyage de George Sand à Venise, que, sur les instances pressantes de ses amis, Pagello consentit enfin à écrire et à publier dans le Corriere della Serra et dans la Provincia di Belluno, les lettres dont nous avons reproduit quelques fragments.

Revenons à Musset et à George Sand. Pendant qu’elle se tourmentait et se chagrinait à Nohant, Musset était en train de se reposer à Bade. Mais c’est bien en vain que son frère le biographe essaie de nous faire croire que le cœur du poète s’était déjà définitivement calmé. Ses lettres à George Sand nous disent le contraire ; malheureusement tout ce qui subsiste de leur texte n’a pas encore été publié intégralement jusqu’ici, et Grenier, Arvède Barine, Ducamp, Mariéton ne nous en donnent que des fragments. Elles forment tout un poème d’amour, poème qu’on ne peut lire sans une profonde émotion et une vive sympathie. Ces pages respirent tout à la fois une passion brûlante, douloureuse et une profonde tendresse. Des paroles enflammées, insensées se mêlent à ces gracieux enfantillages qui accompagnent toujours un amour sincère. Musset accable George Sand de lettres, implore son amour, promet de tout oublier, se dit indifférent au fait qu’elle en aime un autre, qu’il se moque bien de tous ces fantômes du devoir, de toutes les phrases, mais qu’il y a cinq cents lieues entre eux ; voilà ce qui importe, car il ne sait qu’une chose, c’est qu’il l’aime, qu’il l’aime, qu’il en dépérit, qu’il meurt de cet amour, qu’il a soif d’elle. George Sand redoutant de croire à ce renouveau de bonheur, avait peur de capituler ; mais sa première lettre à Boucoiran qui suit celle du 10 septembre dont nous avons donné des fragments, lettre datée du 13 septembre, nous montre le changement survenu dans son esprit. Pas trace de chagrin ni de désespoir. Pleine de verve et d’entrain, elle finit par ces mots : « Adieu, nous nous reverrons bientôt. Donnez-moi des nouvelles de notre ami. Trouvez-moi une servante… »

Le mois de septembre se passa encore en tiraillements mutuels et en souvenirs dont l’un et l’autre savouraient le poison. Enfin, au commencement d’octobre, George Sand arriva à Paris, et tout fut oublié, hors l’amour ! Mais ce ne fut pas pour retrouver la joie que se reprirent les malheureux amants. L’ancien bonheur était empoisonné par d’affreux souvenirs, il était souillé et mutilé. Leur nouvelle liaison ramena les extravagances d’autan, les anciennes souffrances, les querelles, les reproches, les réconciliations ; mais la première union des deux âmes était à tout jamais rompue. Leur vie n’était plus supportable. Leur dignité faisait naufrage au milieu de ces humiliations perpétuelles, de ces injures, de ces repentirs poignants et de ces réconciliations bientôt suivies de nouveaux orages. Musset se fatigua et rompit le premier, après quoi, comme ils en avaient l’habitude, ils crurent nécessaire d’instruire leurs confidents respectifs de leur rupture : lui, Tattet ; elle, Sainte-Beuve. Ceci se passait en novembre ; George Sand retourna à Nohant. Il leur sembla à tous deux que c’était définitivement bien fini entre eux ; l’un et l’autre étaient mortellement fatigués. George Sand n’était pas seulement persuadée que c’était la fin, elle voulait encore le persuader à ses amis. Elle écrivait le 14 décembre à Boucoiran : … « Si vous savez quelque chose de désagréable pour moi, ne m’en avertissez pas. Comme je ne retomberai pas dans ce malheureux amour, il est inutile que mes souffrances soient augmentées[93]… »

Un peu avant cela, le 6 décembre, avec plus de détachement encore, elle parlait de son amour comme d’une chose absolument finie. Mais lorsqu’à la fin de décembre elle retourna à Paris, toutes ses belles résolutions s’évanouirent comme une fumée. Cet amour qui, à Nohant, lui paraissait un martyre insupportable, et dont elle semblait heureuse de se voir libérée, lui semblait à présent le paradis perdu, le seul bonheur de sa vie ; — avec lui — tout ; sans lui — rien ! C’est Musset maintenant qui refuse de la voir. Elle ne peut s’en consoler ; son désespoir n’a pas de bornes ; épuisée, malade, jour et nuit sans repos, elle ressemble à un spectre ; à son tour, elle est folle d’amour, elle le supplie de lui accorder une entrevue, de lui rendre son ancien bonheur[94]. Ne sachant comment prouver sa sincérité, elle coupa ses admirables cheveux que Musset avait tant aimés, et les lui envoya. Lorsque Musset, en ouvrant le paquet, vit coupées ces lourdes boucles noires qu’il avait si souvent baisées, il fondit en larmes et… le 14 janvier. George Sand ne se refuse pas le triomphe d’écrire à Tattet : « Alfred est redevenu mon amant. »

Musset, on le voit, s’était abusé sur lui-même, en assurant que tout était fini chez lui : le vieil amour couvait toujours en son cœur.

Mais ce fut là le dernier et le plus affreux accès de leur maladie. Toutes les scènes orageuses qui se passèrent entre eux, les folles caresses et les épouvantables querelles précédentes ne sont rien en comparaison de ce qui se produisit dans le courant de ce mois de janvier 1835. Tous deux, n’en pouvaient plus de ces humiliations perpétuelles, de ces réconciliations, de ces vains efforts pour s’aimer, « saintement », de l’impuissance de croire mutuellement l’un en l’autre et de vivre dans l’union de leurs âmes. De leur amour il ne leur restait que la passion. Les amis d’autrefois avaient complètement cessé de se comprendre, ils avaient fini par se convaincre qu’ils étaient deux êtres absolument dissemblables, que leur vie à deux n’était plus possible. Seulement, ils ne savaient comment rompre.

Cette fois ce fut George Sand qui prit l’initiative de la rupture. Voici la curieuse lettre qu’elle écrivit à Boucoiran le 6 mars 1835 :

Mon ami, aidez-moi à partir aujourd’hui. Allez au courrier à midi et retenez-moi une place. Puis venez me voir. Je vous dirai ce qu’il faut faire.

Cependant si je ne peux pas vous le dire, ce qui est fort possible, car j’aurai bien de la peine à tromper l’inquiétude d’Alfred, je vais vous l’expliquer en quatre mots. Vous arriverez à cinq heures chez moi et, d’un air empressé et affairé, vous me direz que ma mère vient d’arriver, qu’elle est très fatiguée et assez sérieusement malade, que sa servante n’est pas chez elle, qu’elle a besoin de moi tout de suite et qu’il faut que j’y aille sans différer. Je mettrai mon chapeau, je dirai que je vais revenir, et vous me mettrez en voiture. Venez chercher mon sac de nuit dans la journée. Il vous sera facile de l’emporter sans qu’on le voie, et vous le porterez au bureau. Faites-moi arranger le coussin de voyage que je vous envoie. Le fermoir est perdu. Adieu, venez tout de suite si vous pouvez. Mais si Alfred est à la maison, n’ayez pas l’air d’avoir quelque chose à me dire. Je sortirai dans la cuisine pour vous parler[95].

Tout se fit comme George Sand l’avait arrangé : le 9 mars, Musset écrit à Boucoiran :

Monsieur,

Je sors de chez Mme Sand et on m’apprend qu’elle est à Nohant. Ayez la bonté de me dire si cette nouvelle est vraie. Comme vous avez vu Mme Sand ce matin, vous avez pu savoir quelles étaient ses intentions, et, si elle ne devait partir que demain, vous pourriez peut-être me dire si vous croyez quelle ait quelques raisons pour désirer de ne point me voir avant son départ. Je n’ai pas besoin d’ajouter que dans le cas ou cela serait, je respecterais ses volontés.

Alfred de Musset[96]

Le 9 mars, George Sand écrit de Nohant à Boucoiran :

Mon ami,

Je suis arrivée en bonne santé et nullement fatiguée à Châteauroux, à trois heures de l’après-midi. J’ai vu, hier, tous nos amis de la Châtre. Rollinat est venu avec moi, de Châteauroux. J’ai dîné avec lui chez Duteil. Je vais me mettre à travailler pour Buloz. Je suis très calme. J’ai fait ce que je devais faire. La seule chose qui me tourmente, c’est la santé d’Alfred. Donnez-moi de ses nouvelles, et racontez-moi, sans y rien changer et sans en rien atténuer, l’indifférence, la colère ou le chagrin qu’il a pu montrer en recevant la nouvelle de mon départ. Il m’importe de savoir la vérité, quoique rien ne puisse changer ma résolution. Donnez-moi aussi des nouvelles de mes enfants. Maurice tousse-t-il toujours ? Est-il rentré guéri dimanche soir ? Solange toussait aussi un peu[97].


En partant, George Sand charge Boucoiran de remettre « un paquet » à Musset. Il contenait ce journal qu’elle avait écrit dans le courant de l’hiver, pendant qu’elle était séparée d’Alfred, et qui contenait sa confession. Elle la faite avec une sincérité extraordinaire, et parle de son amour pour Musset dans les termes les plus ardents, les plus insensés et tout palpitants de passion. Chaque ligne y pire la douleur du bonheur perdu, est pleine d’une souffrance cuisante et d’une profonde tendresse. Nous avons déjà parlé de ce journal[98]. Paul de Musset en a certainement profité pour son roman, cela ne fait honneur ni à lui, ni à Alfred, qui l’avait si mal gardé.

Il semble que Boucoiran, pour avoir aidé les deux amants à se séparer l’un de l’autre, se soit cru en droit de condamner Musset ou de dire, du moins, tout ce qu’il pensait de lui. Pour répondre à la question de George Sand, il avait parlé en termes peu flatteurs de Musset, car voici ce qu’elle lui écrivit le 15 mars[99] :

Mon ami,

Vous avez tort de me parler d’Alfred. Ce n’est pas le moment de m’en dire du mal, je n’ai que trop de force, et si ce que vous en pensez était juste, il faudrait me le taire. Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni l’un ni l’autre ne m’arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que sous le rapport de l’honneur je connais aussi bien. J’ai bien assez de raisons pour le fuir, sans m’en créer d’imaginaires. Je vous avais prié seulement de me parler de sa santé et de l’effet que lui ferait mon départ. Vous me dites qu’il se porte bien et qu’il n’a montré aucun chagrin. C’est tout ce que je désirais savoir, et c’est ce que je puis apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S’il en est ainsi, Dieu soit loué. Ne parlez de lui avec personne, mais surtout avec Buloz. Buloz juge fort à côté de toutes choses et de plus il répète immédiatement aux gens le mal qu’on dit d’eux et celui qu’il en dit lui-même. C’est un excellent homme et un dangereux ami. Prenez-y garde, il vous ferait une affaire sérieuse avec Musset, tout en vous encourageant à mal parler de lui. Je me trouverais mêlée à ces cancans et cela me serait odieux. Ayez une réponse prête à toutes les questions : « Je ne sais pas. » C’est bientôt dit et ne compromet personne[100].

Il ressort clairement de tout cela, que George Sand, tout en reconnaissant que sa liaison avec Musset ne devait se prolonger, ne pouvait cependant cesser de l’aimer et de l’estimer comme homme, comme une belle âme, ni entendre mal parler de lui, ni souffrir qu’on le condamnât. Déjà un an auparavant, le 17 juillet 1834, lorsque Musset quitta Venise, Boucoiran s’était permis une phrase irrévérencieuse sur son compte, George Sand lui répondit alors : « Les causes qui pouvaient livrer ma vie au hasard sont à jamais détruites. J’en ai fini avec les passions. La dernière est celle qui m’a fait le plus de mal, mais c’est la seule, dont je ne me repente pas, car il n’y a eu dans mes chagrins ni de ma faute, ni de celle d’autrui. Vous dites que vous ne l’approuvez pas, mon ami. Il y a tant de choses entre deux amants dont eux seuls au monde peuvent être juges !… » Cette dernière phrase devrait toujours être présente à tous ceux qui jugent bon d’accuser tantôt l’une, tantôt l’autre des deux parties de ce triste roman. Musset, de son côté, garda non seulement dans le fond de son âme le souvenir de sa bien-aimée, mais se mit à exécuter le « monument » qu’il avait rêvé « de lui élever », comme il le lui disait dans une lettre de l’année précédente : « Je m’en vais faire un roman… J’ai bien envie d’écrire notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m’élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel fut-ce avec mes os » !… Et encore : « … Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu’elle sache qui elle a porté. Non, non, j’en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J’y poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d’un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels, qui n’en ont plus qu’un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l’un sans parler de l’autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l’intelligence… Je terminerai ton histoire par mon hymne d’amour[101]… »

Si avant cela déjà, Musset et George Sand, obéissant à la tendance, bien commune à tous les poètes, avaient exhalé leurs souffrances, l’un dans les Nuits, l’autre dans les Lettres d’un Voyageur, œuvres purement lyriques, à présent Musset mit consciemment à exécution son projet d’écrire un livre sur lui et sur elle. En 1836 parut la Confession d’un enfant du siècle, qui est la « version » donnée par Musset de leur commune histoire. Le lecteur se rappelle sans doute aussi l’Hymne d’amour, qui termine la troisième partie du livre ; jamais, peut-être, l’amour triomphant ne s’est exhalé en plus enthousiastes paroles que par les lignes si célèbres, qui commencent le chapitre xi : « Ange éternel des nuits heureuses, qui racontera ton silence ? Ô baiser ! mystérieux breuvage, que les lèvres se versent comme des coupes altérées… »

Nous parlerons plus loin de la Confession, comme des autres œuvres de Musset et de George Sand, qui sont écloses ou ont été écrites sous l’influence que les deux poètes ont exercée l’un sur l’autre.

Citons maintenant ce que George Sand écrit à Mme d’Agoult, après avoir lu le livre qui lui avait été envoyé par Alfred lui-même avec quelques mots de dédicace. Nous avons déjà fait, plus haut, mention de cette lettre du 25 mai, insérée dans la Correspondance, mais où ces lignes, qui concernent Musset, ont été omises à dessein : « Je vous dirai que cette Confession d’un enfant du siècle m’a beaucoup émue en effet. Les moindres détails d’une intimité malheureuse y sont si fidèlement rapportés depuis la première heure jusqu’à la dernière, depuis la sœur de charité jusqu’à l’orgueilleuse insensée, que je me suis mise à pleurer comme une bête, en fermant le livre. Puis, j’ai écrit quelques lignes à l’auteur pour lui dire je ne sais quoi : que je l’avais beaucoup aimé, que je lui avais tout pardonné, et que je ne voulais jamais le revoir… Je sens toujours pour lui, je vous l’avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond du cœur. Il m’est impossible d’entendre dire du mal de lui sans colère. »

D’un côté, comme de l’autre, il n’y avait, comme on le voit, rien d’hostile. Musset et George Sand continuèrent, après cela, non seulement à s’écrire, ou à se charger mutuellement de quelque affaire pour rendre service à quelque ami respectif, mais ils se virent même quelquefois. Ainsi, par exemple y le chansonnier saint-simonien Vinçard nous raconte dans ses Mémoires[102], que, lorsque George Sand assista, en 1836, à une des réunions saint-simoniennes, elle était accompagnée par Alfred de Musset.

Les bons amis (?!) faisaient néanmoins tous leurs efforts pour semer la discorde entre eux, quoi que fissent George Sand et Musset, pour se défendre l’un l’autre contre les médisances et les calomnies. Le 19 avril 1838, George Sand écrit à Musset :

Mon cher Alfred,

(Un premier paragraphe a trait à une personne qu’il lui avait recommandée.)

Je n’ai pas compris le reste de ta lettre. Je ne sais pas pourquoi tu me demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu me voir l’autre hiver[103] — (donc en 1837 ils se sont encore vus), et que nous avons eu six heures d’intimité fraternelle, après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter l’un de l’autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s’écrire, à moins qu’on ne voulût aussi douter de sa propre Sincérité ; et, en vérité, il m’est impossible d’imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions l’un l’autre à présent…


Les années se suivaient, les anciennes blessures ne saignaient plus et se cicatrisaient ; de nouvelles amours faisaient oublier l’amour d’autrefois, la vie désunissait de plus en plus les anciens amants.

Ils se voyaient de moins en moins souvent et tout à fait fortuitement. En 1841, traversant la foret de Fontainebleau, pour se rendre à la campagne, chez Berryer, Musset repassa avec une joie amère les heureux souvenirs de l’automne de 1833. À peine de retour à Paris, il rencontra George Sand au théâtre. Ses vers charmants : Le Souvenir, sont dus à cette simple coïncidence.

Les deux anciens amis se revirent pour la dernière fois en 1848[104].

C’est en cette année que finirent leurs relations personnelles, mais non l’histoire de leur amour, qui, de la vie réelle, allait passer dans la littérature. À son tour, ce roman vécu a lui-même aujourd’hui toute une histoire, que nous allons raconter, en exposant en même temps l’influence réciproque que les deux écrivains ont exercée l’un sur l’autre, et en analysant les « Nouvelles Vénitiennes » de George Sand.



CHAPITRE IX


La correspondance entre les deux poètes et son histoire. — La Confession d’un Enfant du siècle. — Elle et Lui. — Lui et Elle. — La préface de Jean de la Roche. — Influence réciproque. — Quelques pièces de vers. — Lettres d’un Voyageur. — Aldo le Rimeur. — Gabriel. — Leone Leoni. — L’Uscoque. — Mattéa. — Les Maîtres mosaïstes. — La dernière Aldini. — Le Secrétaire intime. — L’Orco.


À peine les deux amants de Venise s’étaient-ils quittés définitivement, que se présenta la question qui semble de rigueur en ces sortes de ruptures : celle de la restitution des lettres. En 1836 George Sand demanda, par l’intermédiaire de la comtesse d’Agoult, à Musset, de lui rendre les siennes[105]. On ne sait pourquoi cet échange n’eut pas lieu. En 1840 George Sand exprima une fois encore le désir de reprendre ses lettres. Musset s’empressa de remplir son désir, mais sans lui faire savoir qu’il avait dû réclamer ce journal et quelques-unes de ces lettres (celle de Venise du 11 avril entre autres) à Mme Jaubert, bien connue sous le nom de la « marraine » de Musset, mais qui lui fut, en réalité, beaucoup plus proche.

Pourquoi Musset avait-il mis ses lettres et ce journal intime entre les mains de cette dame [106] ? On ne le comprend pas trop ; mais un fait certain, c’est que durant toute la nuit qui suivit la demande que Musset avait faite de lui renvoyer ces documents, Mme Jaubert, et sa fille — la comtesse de Lagrange — et même la femme de chambre de Mme Jaubert, n’eurent rien de plus pressé que de prendre une copie du journal. Dans la matinée on remit le tout à Musset, qui le transmit à Gustave Papet, l’ami désigné par George Sand.

Mme Jaubert cacha à Musset qu’une copie était restée entre ses mains ; Musset, de son côté, trouva inutile de prévenir George Sand que le journal avait été pendant quelque temps en d’autres mains que les siennes. Dans la suite, cette copie ayant servi à en faire d’autres, tomba entre les mains de Paul de Musset, et c’est ainsi que le secret fut violé et que ce qui avait été intime, fut révélé au public. Mais en passant de main en main, de bouche en bouche, l’histoire vraie fut défigurée par des exagérations involontaires ou préméditées, par des altérations où par le mensonge, jusqu’à ce qu’enfin ce récit sincère, ce chant d’amour blessé commençât, pour ainsi dire, aux yeux de ceux qui n’avaient pas vu le journal même, qui ne le connaissaient que par des ouï-dire, à passer pour un acte d’accusation porté par George Sand contre elle-même. Paul de Musset s’en servit plus tard avec un manque de conscience tout à fait exceptionnel. Pour montrer à nos lecteurs à quel point Alfred de Musset connaissait l’absence de bonne foi de son frère, il nous suffira de rappeler les paroles que, d’après une lettre de George Sand à Sainte-Beuve, il adressa à Papet à l’occasion des pourparlers auxquels donna lieu cette correspondance : « Il n’y a qu’une chose que j’exige de vous : donnez-moi votre parole d’honneur que jamais vous ne remettrez rien à mon frère… » Après cela, que les lecteurs, les biographes et les critiques aient foi encore, au dire de Paul de Musset, comme biographe, avocat de son frère et historien (!) Qu’ils relisent trois fois ces paroles remarquables d’Alfred de Musset, et nous leur demanderons s’ils peuvent encore considérer tout ce que raconte ce frère, comme la vérité vraie !

Quoi qu’il en soit, Musset et George Sand remirent leurs lettres à Papet, qui les cacheta dans des enveloppes semblables ; mais, on ne sait pourquoi, il ne les transmit pas tout de suite à leurs auteurs respectifs. Il se passa ainsi sept ou huit ans, et de nouveau surgit la question de l’échange des lettres. Papet ne put dire laquelle des enveloppes contenait les lettres d’elle et laquelle renfermait celles de Musset. L’on souleva la question de savoir si l’on se réunirait à Paris : M. Grévy au nom de Musset, Rollinat pour George Sand et avec Papet — pour ouvrir à trois les enveloppes et remettre les lettres à leurs auteurs. Mais l’un d’eux manqua au rendez-vous, les lettres restèrent encore chez Papet. Cependant Alfred de Musset étant mort en 1857, Papet remit les deux paquets à George Sand[107] Paul de Musset lui réclama les lettres de son frère. Elle répondit (remarquons que les deux lettres, celle de Paul de Musset et la réponse de George Sand sont encore tout amicales) qu’elle ne pouvait le faire (il va sans dire qu’elle agissait ainsi par suite de la recommandation d’Alfred citée plus haut), mais que si Paul voulait venir tel jour à Nohant, ils brûleraient ensemble les deux paquets. Paul de Musset promit, mais ne vint pas. George Sand lui écrivit alors le 18 mars 1859 : « Si je les ai brûlées sans vous, c’est votre faute[108]… » Comme on le verra, elle ne les brûla cependant pas, et l’affaire, pour le moment, en resta là.

Mais la mort de l’homme autrefois aimé, son souvenir constamment rappelé dans les conversations du moment et dans la presse, toute remplie de récits et de notices consacrés au poète, tout cela fit revivre en la mémoire et en l’âme de George Sand les années d’autrefois, l’ancien amour, la vieille douleur. S’en souvenant, analysant en son for intérieur tout le passé et désireuse de s’expliquer ce qui lui avait paru jusque-là inexplicable et incompréhensible ; occupée longtemps à se demander amèrement pourquoi leur amour avait fini si tristement après avoir si joyeusement commencé, George Sand fut aisément portée à écrire, de son côté, un roman basé sur les mêmes données psychologiques qui avaient servi de point de départ à Alfred de Musset dans la Confession d’un enfant du siècle. Elle écrivit Elle et Lui.

Si dans plusieurs des œuvres de George Sand, écrites entre 1833 et 1839, on entend parfois les échos de son amour pour Musset et si l’on y trouve aussi des réminiscences du voyage à Venise — reflet involontaire de son état d’esprit d’alors — en 1858, lorsqu’elle écrivit Elle et Lui, elle était déjà bien loin de ce qui s’était passé vingt-cinq ans auparavant : elle était à même de traiter avec calme cet épisode comme un simple thème pris au hasard pour une étude psychologique. C’est là une chose qui paraîtra bien simple à tout lecteur impartial d’aujourd’hui. Mais en 1859, le public, trop au courant du roman vécu par les deux écrivains, chercha comme toujours, et avant tout, dans Elle et Lui un roman à clef ; il espéra y trouver des révélations et des faits véridiques ; le côté artistique du livre lui importait peu. Le public, — à part de rares exceptions, — s’intéresse partout et toujours à ce qui est écrit, et non à la manière dont un livre est écrit ; il n’admire que difficilement un chef-d’œuvre littéraire ou un tableau représentant un scélérat, un personnage laid ou banal ; avant tout et toujours il cherche ; l° la clef du roman ou du tableau ; 2° le joli ; et 3° la morale de la fable. Seuls les artistes apprécient comment une chose est faite ; lui, public, ne s’en soucie pas. Lorsque parut Elle et Lui les lecteurs n’eurent qu’une voix pour prétendre que George Sand s’était peinte dans son roman, ainsi que Musset. Les amis de Musset, son frère surtout, virent dans cette œuvre le désir prémédité de George Sand de dénigrer celui qui venait à peine de mourir. Le frère s’empressa d’y répondre par un pamphlet odieux, Lui et Elle, qui fit en son temps, beaucoup de bruit et qui de nos jours encore est souvent considéré comme une « révélation » de la vérité[109]. Si elle l’avait voulu, George Sand eût pu, à l’apparition du livre, poursuivre Paul de Musset pour calomnie devant les tribunaux, mais elle se contenta, en publiant à la fin de la même année Jean de la Roche, de faire précéder le roman d’une préface très remarquable, qui était à la fois sa réponse à l’indigne sortie de Paul de Musset, et l’expression de ses convictions littéraires. Après avoir dit quelques mots sur les habitants d’une certaine ville de France, qui s’étaient reconnus soi-disant comme les habitants d’une ville imaginaire, la Faille-sur-Gouvre, qu’elle avait dépeinte dans le roman de Narcisse, elle dit : « Nous ne parlerions pas de ces incidents comiques, accessoires obligés de toute publication de ce genre, offrant un caractère de réalité quelconque, si, à propos d’un autre roman, publié, il y a un an bientôt, dans la Revue des Deux-Mondes, un incident analogue n’eût pris, sous le stimulant de la haine ou de la spéculation (nous aimons mieux croire à la haine, bien que rien ne nous l’explique), des proportions, je ne dirai pas plus fâcheuses pour l’écrivain dont il s’agit, mais beaucoup plus indécentes par elles-mêmes et véritablement indignes de la Faille-sur-Gouvre, car à la Faille-sur-Gouvre, on n’est qu’ingénu, tandis que, dans de plus grands centres de civilisation, on est hypocrite et on couvre une affaire de rancune ou de boutique des fleurs et des cyprès du sentiment[110] ».

« Sans nous occuper ici d’une tentative déshonorante pour ceux qui l’ont faite, pour ceux qui l’ont conseillée en secret et pour ceux qui l’ont approuvée, publiquement, sans vouloir en appeler à la justice des hommes pour réprimer un délit bien conditionné d’outrage et de calomnie, répression qui nous serait trop facile, et qui aurait l’inconvénient d’atteindre, dans la personne des vivants, le nom porté par un mort illustre, nous essayerons de trancher à notre point de vue une question qui a été soulevée à propos de cet incident, et qui peut être discutée sans amertume… »

Après avoir analysé les opinions opposées, mais également répandues, — l’une exigeant que l’auteur ne dépeigne que ce qu’il a vécu lui-même, et l’autre au contraire n’admettant que des sujets inventés, — George Sand pose la question suivante : « Faut-il être artiste pour soi tout seul dans la vie murée, ou faut-il l’être au profit des autres, en rase campagne, en dépit des amertumes de la célébrité ?… »

Elle répond à cette question affirmativement et tout en signalant les péripéties qui accompagnent toujours la carrière d’un écrivain qui désirerait transmettre aux autres non seulement son art, mais aussi son expérience psychologique, elle continue : « On peut même être femme et ne pas se sentir atteinte par les divagations de l’ivresse ou les hallucinations de la fièvre, encore moins par les accusations de perversité qui viennent à l’esprit de certaines gens habitués à trop vivre avec eux-mêmes… » L’artiste, selon George Sand, peut et doit profiter de ce qu’il a personnellement vécu ; son goût artistique et le respect des autres doivent le guider : le goût et le respect des autres, doivent également guider la critique dans l’analyse qu’elle fait des œuvres d’art. Si la critique s’abaisse jusqu’au métier d’agent de police pour savoir de qui l’on a fait le portrait, elle est brutale, inconvenante ; lorsqu’elle dévoile ce que le public n’aurait jamais appris sans elle, elle est maladroite ; ceux qui livrent au public des révélations qui ne lui étaient pas destinées, lui rendent un mauvais service. « … On peut et on doit dire aux écrivains : Respectez le vrai, c’est-à-dire ne le rabaissez pas au gré de vos ressentiments personnels ou de votre incapacité fantaisiste ; apprenez à bien faire, ou taisez-vous ; » et au public : « Respectez l’art : ne l’avilissez pas au gré de vos préventions inquiètes ou de vos puériles curiosités ; apprenez à lire, ou ne lisez pas. »

« Quant aux malheureux esprits qui viennent d’essayer un genre nouveau dans la littérature et dans la critique en publiant un triste pamphlet, en annonçant à grand renfort de réclames et de déclamations imprimées que l’horrible héroïne de leur élucubration était une personne vivante dont il leur était permis d’écrire le nom en toutes lettres, et qui lui ont prêté leur style en affirmant qu’ils tenaient leurs preuves et leurs détails de la main d’un mourant, le public a déjà prononcé que c’était là une tentative monstrueuse dont l’art rougit et que la vraie critique renie, en même temps que c’était une souillure jetée sur une tombe.

« Et nous disons, nous, que le mort illustre renfermé dans cette tombe se relèvera indigné quand le moment sera venu. Il revendiquera sa véritable pensée, ses propres sentiments, le droit de faire lui-même la fière confession de ses souffrances et de jeter encore une fois vers le ciel les grands cris de justice et de vérité qui résument la meilleure partie de son âme et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit de ses propres mains[111] et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies. Ce monument sera élevé quand les insulteurs se seront assez compromis. Les laisser aller dans leur voie est la seule punition qu’on veuille leur infliger. Laissons-les donc blasphémer, divaguer et passer.

« Quelques amis ont reproché à l’objet des ces outrages de les recevoir avec indifférence ; d’autres, lui conseillaient, il est vrai, de ne pas s’en occuper du tout. Réflexion faite, il a jugé devoir s’en occuper en temps et lieu ; mais il n’était guère pressé. Il était en Auvergne, il y suivait les traces imaginaires des personnages de son roman nouveau à travers les sentiers embaumés, au milieu des plus belles scènes du printemps. Il avait bien emporté le pamphlet pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oublié son herbier, et les pages du livre infâme furent purifiés par le contact des fleurs du Puy-de-Dome et du Sancy. Suaves parfums des choses de Dieu, qui pourrait nous préférer le souvenir des fanges de la civilisation ? »

On ne sait si réellement George Sand n’avait pas lu Lui et Elle, mais il est évident qu’elle songea dès lors à profiter pour sa défense de sa correspondance authentique avec Musset. Un an plus tard, elle s’adressa à Sainte-Beuve, son confident d’autrefois, en lui demandant s’il trouvait possible et nécessaire de publier ces lettres. Elle les avait copiées[112], triées et arrangées pour l’impression et envoyées à Sainte-Beuve par l’intermédiaire de M. Emile Aucante, alors son secrétaire. En même temps, elle écrivit à Sainte-Beuve deux longues lettres où elle raconte en détail toute l’histoire de l’échange non effectué de ces lettres. Ce sont celles du 20 janvier et du 6 février 1861, dont nous avons déjà fait mention. Sainte-Beuve, toujours très occupé, chargea son secrétaire du soin d’examiner la double correspondance. Celui-ci trouva les lettres par trop romantiques et surtout sentant trop leur 1830, et déconseilla momentanément de les imprimer. Mais George Sand ne démordit pas de sa résolution de faire un jour parler la vérité, et, jusqu’à sa mort, manifesta plusieurs fois son vif désir de voir publier cette correspondance. Dans ce but, elle transmit l’original des lettres, et les deux copies qui en furent faites à MM. Alexandre Dumas[113], Noël Parfait et Émile Aucante. Ces Messieurs firent un arrangement en vertu duquel la copie, appartenant à celui d’entre eux qui mourrait le premier, reviendrait aux survivants qui pourraient alors choisir quelqu’un pour troisième exécuteur testamentaire, et en cas de mort des trois fondés de pouvoir, les trois manuscrits seraient déposés à la Bibliothèque Nationale. En 1881, immédiatement après la mort de Paul de Musset et la publication du premier volume de la Correspondance de George Sand, dans laquelle il ne se trouvait aucune de ses lettres à Musset, des voix s’élevèrent, réclamant enfin l’impression de cette correspondance authentique au lieu de quelques copies tronquées qui circulaient dans le public et auxquelles on ne pouvait guère ajouter foi. Mais d’autres voix protestèrent. La polémique éclata sur toute la ligne : les uns criaient pour, les autres contre, les uns et les autres apportant à l’appui de leur opinion des motifs fort sérieux. La question des droits d’auteur et des droits des héritiers vint encore compliquer l’affaire. Récemment, nous avons vu la même chose se répéter encore une fois[114]. Ce n’est qu’il y a deux ans que M. Aucante fit enfin paraître dans la Revue de Paris les lettres de George Sand à Musset et que MM. de Spoelberch, Clouard, Cabanès, Mariéton, Rocheblave et d’autres ont cité une série de fragments et d’extraits des lettres de Musset, parfois des lettres entières, et des passages du Journal de George Sand et de Pagello. Ni les lettres de Musset ni le Journal de George Sand n’ont été jusqu’ici imprimés en entier. Il nous faudra patiemment attendre l’an de grâce 1907, où les lettres de Musset verront peut-être le jour, ou quelque circonstance favorable qui permettra enfin aux deux illustres morts de faire entendre leur voix et de nous dire toute la vérité. Cette vérité, comme nous le voyons dès à présent, par les lettres de George Sand et autres documents, sera de son côté et non de celui de Paul de Musset.

Passons maintenant aux œuvres de George Sand et de Musset se rapportant à cet épisode de leur vie, œuvres écrites à Venise, ou à celles encore portant la trace de l’influence mutuelle qu’ils ont exercée l’un sur l’autre. Ces œuvres peuvent se diviser en :

1° Œuvres purement lyriques (Lettres d’un voyageur de George Sand, les Nuits, le Souvenir, Après la lecture d’Indiana[115], Lettre à Lamartine, À mon frère revenant d’Italie), et cinq pièces de vers dédiées à George Sand par Alfred de Musset et se trouvant dans les lettres de Lui à Elle.

2° Œuvres écrites dans l’automne de 1833, en Italie en 1834, ou conçues lors de ce voyage (Jacques, Léone Léoni, André, le Secrétaire intime, toutes les nouvelles vénitiennes, c’est-à-dire : la Dernière Aldini, l’Orco, l’Uscoque, Mattea, Les Maîtres mosaïstes ;

3° La pièce ébauchée et inédite de George Sand : Une Conspiration à Florence (qui n’est autre chose que le prototype de Lorenzaccio de Musset)[116], Aldo le Rimeur, Gabriel, plusieurs poésies burlesques de George Sand et de Musset, deux sonnets, dédiés par eux à Alfred de Vigny, le sonnet sur la Liberté de la Presse, le premier chapitre de la Confession d’un Enfant du siècle ; ce sont là, soit les œuvres où l’influence de ces deux poètes se fait le plus sentir, soit celles qui furent tout bonnement écrites à la même table ; enfin :

4° Toute la Confession d’un Enfant du siècle et Elle et Lui, — deux ouvrages formant comme la déduction finale et la conclusion des deux écrivains sur l’idée générale de leur commune histoire.

C’est d’après ces quatre groupes que nous examinerons les œuvres de George Sand sans nous en tenir à l’ordre chronologique et en nous bornant exclusivement, quant aux œuvres de Musset, à ce qui touche à notre sujet, sans nous laisser entraîner à l’analyse détaillée de ces œuvres. Cette analyse a déjà été faite avant nous, et certes mieux que nous ne la ferions, par Arvède Barine, Sainte-Beuve, Montégut et Lindau.

Il est à présumer que la plupart des lecteurs ignorent que George Sand a aussi écrit des vers, et cependant il en est ainsi. Quelques-unes de ses poésies ont été publiées de son vivant et font partie de ses œuvres, mais beaucoup d’autres n’ont jamais vu le jour. Le premier petit poème de George Sand fut la Reine Mab, qui n’est qu’une périphrase des lignes si célèbres de Shakespeare ; nous en avons déjà parlé plus haut. Lorsque, après la représentation de Chatterton, Planche eut injurieusement éreinté Alfred de Vigny dans son article, Musset et George Sand écrivirent et envoyèrent à l’auteur de Chatterton deux sonnets[117], les deux poètes protestèrent, chacun à sa manière, contre la critique de Planche. Le sonnet de Musset est plein de verve mordante et d’esprit caustique. George Sand proteste contre le verdict de Planche comme contenant une tentative d’analyser froidement les impressions des spectateurs. Nous avons pleuré, voilà le plus bel éloge de la pièce, dit-elle : analyser les larmes, c’est faire chose qui n’a pas le sens commun. Les ondes de l’Océan sont grandioses, mais si on les sèche et les analyse, il n’en restera plus qu’une poignée de sel.

L’automne de 1834, George Sand le passa, comme nous le savons, à Nohant, toute à son désespoir, cherchant l’oubli au milieu de ses enfants et de ses amis. Mais de temps à autre, il lui survenait comme toujours des périodes de réaction où, des journées durant, elle se livrait à une gaieté fébrile ou était capable des folies les plus puériles, s’amusant de tout, et riant à la moindre billevesée. Dans une de ces journées de gaieté nerveuse elle mit en vers, — en compagnie de plusieurs de ses amis, — l’enquête judiciaire faite, en sa qualité de maire, par Dudevant à propos de la découverte d’un cadavre dans un puits. Ces vers sont intitulés : Complainte sur la mort de François Luneau, dit Michaud. C’est une plaisanterie assez lourde écrite dans une langue burlesque, mi-patois, mi-style judiciaire. Elle fut imprimée à la Châtre et offre l’aspect d’une simple petite brochure. Au-dessus de la première ligne on lit : Air du maréchal de Saxe. Encore en 1833, Musset, lui aussi, avait écrit une complainte sur le même : Air du Maréchal de Saxe. C’étaient des vers satiriques et burlesques, racontant le duel tragi-comique de Planche et de Capo de Feuillide. Nous trouvons que les titres détaillés de ces deux Complaintes, que nous reproduisons en regard, sont assez éloquents pour n’être accompagnés d’aucun commentaire :

COMPLAINTE COMPLAINTE
Historique et véritable

sur le fameux duel qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume très inconnus dans Paris à l’occasion d’un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières ainsi qu’il est relaté dans la présente complainte.

Air : de la complainte du maréchal de Saxe.

Sur la mort

de François Luneau dit Michaud dédiée à M. Eugène Delacroix peintre en bâtiments très connu dans Paris.

COMPLAINTE

Air du maréchal de Saxe.


Sur ce même « air du Maréchal de Saxe » Musset avait déjà écrit deux fois avant cela des couplets comiques, d’abord Le Songe du Reviewer, représentant, comme dans un kaléidoscope une série d’hommes de lettres d’alors et publié pour la première fois complet dans l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux[118]. Puis, une autre pièce de vers drôlatiques représentant tous les habitués de la mansarde du quai Malaquais — reproduits dernièrement par M. Maurice Clouard[119]… Lequel des deux écrivains avait conseillé à l’autre cet air pour mesure de son poème badin, le poète ou l’arrière-petite-fille du maréchal de Saxe, la chose est indifférente. Ce qui est important, c’est que malgré les assertions de Paul de Musset, que George Sand ne « pensait plus » au poète qu’elle « avait perfidement abandonné », que le poète lui-même avait oublié et maudit son amour malheureux, — ils continuaient à se souvenir. Ils s’associaient mutuellement à leur vie de tous les jours et même aux épisodes comiques qu’elle pouvait comporter. Mais il y avait eu un autre temps où, assis à la même table, ils travaillaient de concert, s’entr’aidant l’un l’autre, où George Sand savait intéresser Musset à des sujets à coté desquels il avait passé indifféremment jusqu’alors ; de son côté, il initiait George Sand, par la parole et par l’exemple, à comprendre que dans une œuvre d’art la forme n’est pas moins importante que le fond, et que particulièrement dans les œuvres littéraires il ne suffit pas à l’auteur d’être entraîné par son sujet, mais qu’il faut aussi se rendre maître de la forme et surtout de la langue, qu’il vaut mieux être avare que prodigue, plutôt trop bref que prolixe et, par-dessus tout, sobre et exact dans le choix des expressions et des mots. Paul de Musset essaye d’insinuer que George Sand n’avait jamais pu pardonner à Musset d’avoir effacé, sur l’exemplaire d’Indiana qu’elle lui avait offert, tous les adjectifs superflus, donnant par là à George Sand une leçon de modération, de sobriété de forme et de langue littéraire. Nous sommes convaincu que George Sand était bien loin de cette mesquine susceptibilité d’amour-propre. Nous savons tout au contraire que, sous ce rapport, elle était même trop modeste[120]. Et quant au temps où elle travaillait avec Musset, elle ne s’en souvenait qu’avec une reconnaissance fort émue. Qui ne se rappelle la page des Lettres d’un voyageur, que presque tous les biographes ont rapportée jusqu’ici à Jules Sandeau, mais qui, selon nous, a trait à Musset. C’est le récit du touchant amour du graveur Watelet et de Marguerite Lecomte.[121].

On parle souvent des influences auxquelles a été soumise George Sand pendant tout le cours de sa vie, mais quelle influence pourrait nous intéresser davantage sous le rapport littéraire, que celle qu’un grand poète a exercée sur l’illustre femme ? Si dans son commerce amical avec Liszt, Chopin, Pierre Leroux, Michel de Bourges, George Sand a acquis bien des traits de sa physionomie morale, c’est surtout un poète et un maître de style comme Musset qui a dû avoir influé le plus sur sa physionomie littéraire. Et d’un autre côté, une individualité aussi brillante que celle de George Sand, n’a-t-elle pas dû avoir une grande action sur Musset écrivain ? C’est en effet ce qui est arrivé. L’influence qu’il ont exercée l’un sur l’autre a été considérable, et s’est surtout manifestée dans leurs œuvres. Mais comme les biographes des deux grands écrivains et les critiques d’histoire littéraire appartenaient à l’un ou à l’autre des camps ennemis, il en est résulté nécessairement, pour les uns comme pour les autres, la tendance à atténuer ou même à nier l’influence de l’autre sur l’élu de son choix. De tous les critiques qui ont mentionné cette influence, Brandès est le seul qui en ait dûment et judicieusement parlé en quelques lignes. Il trouve que Musset a influencé davantage sur la forme des œuvres de George Sand, et que celle-ci a contribué à ce que les œuvres de Musset[122] aient changé de sujets et aient acquis plus de sérieux et de profondeur.

Lindau signale aussi cette dernière influence (celle de George Sand sur Musset), il fait même très finement ressortir la différence dans la manière de Musset de traiter ses héros favoris, — les viveurs sceptiques — avant son voyage à Venise et après[123]. Lorsque Musset écrivit Fantasio il admirait encore sincèrement son héros fort libertin, qui n’avait décidément aucun droit de professer un grand mépris à l’égard de tout, car lui-même, outre qu’il ne fait rien de bon, ne fait que commettre, du commencement à la fin, des actions presque toutes prévues par le code pénal. Tels sont, au fond, les héros de Musset. Leur tristesse, leur Weltschmerz, leur scepticisme et leur crânerie ne les garantissent nullement du reproche de se complaire dans les gamineries, dans la fainéantise, les amours faciles et les duels. Le héros de la Confession d’un enfant du siècle appartient encore à ce type favori de Musset, mais il le traite déjà tout autrement : non seulement il ne l’admire plus inconsciemment, il le condamne en toute conscience. Il n’a pour lui d’autre excuse que de trouver des circonstances tant soit peu atténuantes dans les conditions particulières où se sont trouvés, en entrant dans la vie, son héros et toute la génération de son époque.

Nous ne nous lassons pas de répéter que l’on ne peut se permettre de puiser dans les œuvres des écrivains des données biographiques pour décrire leur vie, car tous les faits et sentiments quasi personnels et vécus ont nécessairement passé par le feu et le réactif de la création artistique. Mais les œuvres d’un artiste sont toujours le baromètre exact des tendances morales, de l’élévation de son idéal, de ce qu’il demande à la vie, et de sa manière de prendre les choses intérieures et extérieures. Nous n’irons certes pas chercher dans Fantasio les traits de caractère de Musset, ni appliquer aux événements de sa vie ceux de la vie de son héros. Nous pouvons néanmoins avancer, en toute assurance, — en laissant de côté la verve poétique de Musset, son brillant coloris et l’imprévu de sa forme, — que son horizon moral jusqu’en 1833 est très restreint : il ne peut encore s’élever, à l’égard de ce type de viveur désenchanté, à la hauteur qu’il atteignit en écrivant la Confession d’un enfant du siècle. Nous venons de mentionner les conditions particulières que Musset indique comme la cause qui avait provoqué ce grand désenchantement et l’inertie de sa génération. La plupart des critiques, en analysant la Confession, s’arrêtent généralement sur le second chapitre, où sont si magistralement dépeints les tristes débuts de la génération « qui n’avait que vingt ans en 1830 » ; mais s’ils s’arrêtent là-dessus, ce n’est guère que pour y trouver des données toutes prêtes pour la biographie de Musset. Ce chapitre nous offre un intérêt beaucoup plus sérieux que celui que lui attribuent les biographes, mais à un autre point de vue. Sauf les vers si connus Sur la presse, ce chapitre est l’unique profession de foi politique et sociale de Musset, elle nous frappe par la profondeur de ses idées générales et de ses vues historiques, par la peinture précise de cette époque remarquable, et enfin par l’exposé net et concis de ses convictions. Il est étonnant qu’un homme comme Musset qui sut si bien comprendre combien la Restauration était rétrograde et apprécier si justement les légitimes aspirations de la jeunesse d’alors, héritées du siècle précédent, n’ait pu cependant en tirer aucune autre conclusion que celle de l’inutilité de la génération contemporaine, inerte, incapable d’action, exclusivement pessimiste et rongée de doute. Cela nous étonne, et c’est cependant tout naturel. Si l’esprit pénétrant de Musset lui avait fait comprendre certains jeunes gens de son temps, notamment ceux qui, comme lui, étaient portés au pessimisme, à l’analyse, au doute, à l’inaction et à la réflexion, il n’avait pas, à coup sûr, cet élan de la pensée qui lui permit d’embrasser objectivement et sous toutes ses faces le mouvement complexe qui s’opérait autour de lui, ainsi que le point de départ et le but final de ce mouvement. Et par sa nature il ne pouvait être de ceux en qui les années précédentes avaient fait naître non un désenchantement impuissant, mais le désir passionné de lutte et de victoire sur l’ancien régime. Nous engageons le lecteur à ne pas perdre de vue que les deux seules professions de foi politique de Musset — la poésie mentionnée plus haut et le second chapitre de la Confession, que malheureusement on n’analyse jamais au point de vue de l’esprit de liberté qui y souffle et de ses opinions très prononcées sur les événements de la fin du siècle passé et des trente premières années du nôtre, — que ces deux œuvres ont été écrites par Musset après sa liaison avec George Sand. L’influence directe de notre héroïne, de ses conversations, de ses convictions s’y fait sensiblement sentir, quoique Musset les ait transcrites inconsciemment, et sans la moindre pensée d’y faire entendre l’écho des paroles et des jugements de celle qu’il avait tant aimée.

Lindau prend à tâche de nous montrer que l’influence de George Sand a été infructueuse et pernicieuse, et, dans ce but, il rappelle, dans un endroit de son livre, toutes les œuvres de Musset qui furent écrites après la fameuse année 1834, et qui prouvent, selon lui, que le poète n’était plus alors ce qu’il avait été, et que sa force était brisée. Il est évident pour nous que si Musset, l’auteur des Caprices de Marianne et de Rolla, et celui de la Confession d’un enfant du siècle, n’est plus le même, des deux c’est le premier qui est inférieur au second, et non vice-versa ; que son talent avait mûri, s’était fortifié et s’était épuré de tous les défauts de la jeunesse, et que la Confession est, sans contredit, la meilleure et la plus belle œuvre de Musset. Il est curieux de voir que Lindau, aussitôt après avoir assez étourdiment fait remarquer (p. 166 de son livre) que, pendant le temps de son bonheur, Musset n’a rien fait, excepté la pièce insignifiante : À Saint-Blaise, à la Zuecca… etc., Lindau, disons-nous, doit immédiatement reconnaître que l’époque la plus féconde du talent de Musset fut précisément celle qui suivit la rupture. « Dans la seconde moitié de 1834, Musset, ajoute-t-il, écrivit deux de ses œuvres les plus importantes. » Les années 1834 à 1838, marquent en général le point culminant de la création poétique de Musset.

La première de ces assertions est d’une naïveté à faire sourire ; quant à la seconde, on ne peut qu’être d’accord avec son auteur, et Brandès est aussi tout à fait dans le vrai en nous disant que dans la plus grande perfection des œuvres écrites par George Sand et Musset après la rupture, il est impossible de ne pas voir l’influence de leur communion spirituelle. Si l’amour de ces deux écrivains de génie a été de courte durée, on ne peut méconnaître dans les enfants littéraires nés de cette union, des traits indubitables des grands auteurs de leurs jours et ne pas remarquer que ces enfants dépassent d’une tête tous leurs aînés. À la page 184 de son livre, Lindau tient à répéter encore une fois que, dans la période de 1834 à 1838, Musset, dans toute une série de poésies, se distinguant par la profondeur du sujet et la beauté de l’inspiration poétique, épanche son Weltschmerz ou, comme il l’appelle, la maladie du siècle et, qu’en prose, cette disposition d’esprit du poète, s’est fait voir surtout dans la Confession d’un enfant du siècle. « Cet ouvrage pourrait même s’appeler la Condamnation de soi-même d’un enfant du siècle », dit Lindau, et il ajoute : « Le poète s’accuse si sévèrement lui-même que George Sand, après cela, n’avait plus à s’inquiéter d’avoir à se défendre. » C’est là une remarque fort juste, et s’il fallait appliquer à la Confession le système si cher aux biographes, de tirer de chaque roman les caractères et les causes motrices de la vie de leurs auteurs, nous pourrions voir, dans la Confession, la peinture du vrai roman vécu de Musset et de George Sand (comme ils le voyaient eux-mêmes). Et l’auteur y fait preuve de tant d’objectivité et d’une si profonde compréhension des causes qui avaient amené la rupture, causes gisant dans le caractère de Musset (aussi bien que dans celui d’Octave), que George Sand n’eût certes pu trouver un meilleur plaidoyer pour se défendre et se justifier, que l’explication donnée par Musset, de tout ce qui s’était passé entre eux. C’est un verdict prononcé contre lui-même par un grand poète, par une grande âme. Pourtant, quoique les deux écrivains, dans la Confession et dans Elle et lui, aient profité involontairement des images et des souvenirs qui couvaient au fond de leur âme, ils les ont transformés dans le creuset de leur poésie en créations d’art, et si, dans ces deux romans, tant de choses se ressemblent, cela prouve uniquement qu’il existait une certaine similitude dans la manière de voir et de faire des auteurs, et que certes les mêmes faits réels ont servi de base à leurs fictions[124]. Il est évident que les deux auteurs atteignent à la même vérité artistique dans leurs livres, et que la manière d’analyser les faits de la vie réelle qu’ils avaient sous la main, les conduisit tous deux presque au même résultat. (Nous n’entendons nullement donner, dans ce que nous venons de dire, une valeur égale comme œuvres d’art à ces deux romans, et nous sommes loin de mettre sur le même rang la Confession, une des premières œuvres du siècle, et Elle et Lui, qui n’occupe qu’une place secondaire même parmi les romans de George Sand. Nous ne parlons que des résultats identiques de l’analyse psychologique dans les deux romans.) En conséquence, ni la Confession, ni Elle et Lui, ne représentent la vraie histoire de l’amour des deux écrivains, mais uniquement le développement poétique d’une seule et même thèse psychologique. Les prémisses étaient les mêmes, le sentiment de la vérité artistique et la puissance d’analyse étaient aussi semblables chez les deux écrivains, — on comprend facilement que les conclusions devaient se ressembler, et cette ressemblance est, en certains endroits, vraiment frappante. Il est évident pour nous que lorsque chez les deux héros du roman vécu la douleur des premières souffrances fut calmée, et que les deux écrivains eurent l’esprit assez tranquille pour juger le passé, ils comprirent que le coupable n’était ni lui, ni elle, mais bien ce que l’on appelle vulgairement « incompatibilité de caractères », et ce qu’il conviendrait mieux, en ce cas, divergence de goûts, d’habitudes, d’idées générales. Ils comprirent que si ce n’était un rien, ce serait un autre rien qui suffirait à les désunir et à amener la rupture et que cette séparation si soudaine ne leur épargnerait aucune torture, car certes, ils s’aimaient tous deux passionnément et sincèrement. Et voilà qu’en développant leur thème, les deux écrivains prennent pour motif et pour cause extérieure de la rupture finale : l’un, l’Anglais Smith ; l’autre, l’Anglais Palmer. Il nous importe peu de savoir s’il faut, ou non, voir dans ce dernier le docteur Pagello. Une chose certaine, c’est que Smith et Palmer sont des personnages nuls, pâles, insignifiants, mais ils devaient être tels pour donner au roman une plus grande vérité artistique. On dirait que Musset, ainsi que George Sand, ont voulu souligner, par ce personnage terne, le fait que la cause de la rupture gisait dans les deux acteurs principaux eux-mêmes, aussi bien que dans la nécessité psychologique de cette rupture. Voilà pourquoi elle se produit grâce à l’entrée dans leur vie de cet Anglais incolore, comme elle eût pu éclater cent fois, grâce à tout autre intrus, à une conversation quelconque, au moindre incident. Voilà pourquoi il nous paraît si intéressant de comparer ces deux romans, au point de vue artistique, comme solutions parallèles du même problème psychologique par deux esprits d’élite qui surent l’incarner en des types presque identiques. À tout lecteur qui s’intéresserait au procédé chimique de la synthèse et de l’analyse dans la création des deux écrivains, nous conseillons de lire ou de relire ces deux romans l’un après l’autre. Mais qui voudrait absolument y trouver des révélations piquantes et des faits de la vie réelle des auteurs, celui-là ferait mieux de fermer le livre, car il ferait certainement fausse route.

Avant d’en venir à dépeindre si impartialement les malheurs de sa vie, Musset, tout comme Henri Heine, son pareil, avait « fait de petites poésies avec sa grande douleur » : Aus meinen grossen Schmerzen, mach’ich die kleinen Lieder, — et c’est à juste titre que les critiques appellent les Nuits, la Lettre à Lamartine et le Souvenir, les joyaux des créations de Musset. Lindau et Arvède Barine sont aussi parfaitement dans le vrai en disant que les quatre Nuits se rapportent toutes à George Sand, alors que Paul de Musset essaie de prouver que la Nuit de décembre et la Nuit d’août ont été inspirées par un nouvel amour de Musset. Du vivant de George Sand, Paul de Musset tâchait de la rendre responsable de tous les malheurs de la vie de son frère et même de sa mort prématurée ; après cette mort, il tâcha d’amoindrir le rôle qu’elle avait joué dans la vie du poète. Nous avons déjà dit ailleurs comment, pour atteindre son but, il avait exagéré les rôles de Mme Colet, de la princesse Belgiojoso et d’autres femmes. Lindau, en analysant les Nuits au point de vue de la critique psychologique et en démontrant leur parfaite homogénéité, les commente, selon nous, bien plus justement que Paul de Musset, qui se borne aux preuves purement chronologiques, et veut faire croire que la Nuit de décembre ne peut se rapporter à George Sand, le poète n’ayant pas, à son dire, à demander pardon à celle-ci, tandis que dans la Nuit de décembre, il obtient son pardon de l’inconnue. Pour avancer pareille chose, il fallait être partial comme Paul de Musset, mais le poète qui avait su écrire des pages d’un repentir aussi sincère que celui que nous trouvons dans la Confession, se sentait sans doute coupable au fond de son cœur, et il est fort possible que ce fut précisément un nouvel amour heureux qui réveilla dans son âme le souvenir de ses douleurs et de ses erreurs passées ; de là la Nuit de décembre.

Lindau et Arvède Barine ont donc raison en attribuant cette poésie à la même source que les Nuits de mai et d’octobre ; mais Paul de Musset a, de son côté, également raison lorsqu’il rapporte la Nuit de décembre à une date postérieure. Mais le fait même que Paul de Musset a cru possible d’attribuer ces poésies, sans altérer les faits réels, à des amours différents d’Alfred de Musset, enlève toute valeur à la pensée qui traverse comme un fil rouge tout le livre de Lindau : Eine Lüge hat ihn zu Grunde gerichted (un jnensongc l’a terrassé), que « la blessure rapportée d’Italie ne s’est jamais cicatrisée », et que, « le souvenir de George Sand n’a jamais cessé de le poursuivre ». Il est plus qu’étrange de parler de la blessure non cicatrisée d’un homme qui, en ce même temps, était tantôt heureux, tantôt malheureux avec d’autres femmes, avec beaucoup d’autres, qui a eu tant d’autres douleurs et tant d’autres bonheurs ! On comprend qu’une nature d’élite comme celle de Musset, une âme aussi profondément sensible ne pût oublier ses souffrances passées ; car, comme l’a dit un autre poète, Lermontow, dont la nature était si proche de celle de Musset, « les joies s’oublient, les chagrins jamais »…, ou, comme le même Lermontow l’a dit ailleurs : « Il n’y a pas au monde d’homme sur qui le passé ait eu autant de pouvoir que sur moi. Le moindre souvenir d’un chagrin ou d’une joie passés frappe maladivement mon âme et y fait surgir toujours les mêmes sons… je suis bêtement fait : je n’oublie rien… rien !… » Musset, non plus, n’a oublié ni ses chagrins, ni ses erreurs passées.

Lindau a tort de croire que c’est de Musset seulement que l’on peut dire : « Un poète ne peut abdiquer son individualité, surtout un talent lyrique aussi sincère que Musset », conséquemment que ses souffrances se font voir dans sa poésie « spontanément » et « tout naturellement », et que George Sand avait dû avoir « un but », en écrivant les Lettres d’un voyageur. De même que chez Musset la Confession d’un enfant du siècle est comme l’épilogue épique de toutes ses poésies lyriques se rapportant à George Sand, — de même les Lettres d’un voyageur de George Sand sont comme le prologue lyrique de Elle et lui. Nous parlons, cela va sans dire, non de toutes les Lettres d’un voyageur qui forment tout un volume, et au nombre desquelles se trouvent des pages de philosophie, de polémique, de critique musicale et les impressions d’un voyage qu’elle fit plus tard en Suisse (lettres à Éverard, Liszt, Meyerbeer, Herbert, Nisard, etc.). Nous ne parlons ici que de leur première partie, c’est-à-dire des trois lettres à *** (Musset) et de celles à Néraud, et à Rollinat, nos I, II, III, IV, V et IX. Ces lettres sont non seulement des pages charmantes parmi les plus charmantes de George Sand, elles sont aussi une de ces œuvres poétiques qui ne vieillissent jamais et qui impressionnent les lecteurs appartenant aux écoles littéraires les plus diverses, parce qu’elles sont tout imprégnées par la chaleur d’un sentiment vrai et sont écrites dans une admirable langue poétique. Il est impossible de transcrire ces ravissants Poèmes en prose. Les descriptions de la nature, les petites scènes de la vie italienne, de nombreuses improvisations lyriques adressées à l’ami parti, de tristes méditations sur sa vie à elle et sur celle de tous les humains, le rire et les larmes, tout cela alterne dans ces lettres avec la même rapidité, avec la même spontanéité que dans n’importe quel poème de Byron ou dans les poésies juvéniles de Pouchkine ; mais avec la nuance prédominante du désenchantement et d’une tristesse sans issue.

À qui n’a pas lu ces Lettres, aucune critique ne lui dira ce qu’elles renferment ; quiconque les a lues, — ne sera jamais satisfait d’aucune analyse ; elles sont chatoyantes de nuances insaisissables, pleines des traits les plus fins et d’un lyrisme qui nous saisit. Lindau veut à tout prix déduire de ces Lettres la conclusion qu’elles sont l’expression du repentir de George Sand au moment où elle les écrivait, et, chose fort curieuse, il a l’air de se fâcher d’y trouver tant de passion, tant de regrets amers causés par le départ de l’ami, tant d’amour sincère et ardent, tandis que Elle et lui est une œuvre froide, sobre, par trop raisonnable. Il oublie que les Lettres c’est de la poésie, Elle et lui c’est de la prose, une dissertation, une thèse. Les Lettres ce ne sont qu’effusions lyriques, une histoire vécue, à peine voilée par le pseudonyme du voyageur, qui vous empoigne par son lyrisme même et vous fait oublier que des personnalités réelles se cachent sous les noms d’emprunt ; tout comme lorsque nous lisons les Élégies célèbres de Pouchkine : « Pour les rives de ta lointaine patrie tu quittais le pays étranger !… ou : « Il s’est éteint l’astre du jour… Sur la vaste mer, la brume est descendue », nous oublions tout ce que nous apprennent les notes bibliographiques sur la belle inconnue de Pouchkine et nous ne savourons que leur beauté poétique. Les Lettres de George Sand ne sont ni une autobiographie, ni un roman, c’est de la pure poésie qui saisit le lecteur c’est, un poème en prose. Quiconque est doué d’un sens tant soit peu artistique les comprendra comme nous, nous n’en doutons nullement[125].

Cela n’empêche pas sans doute qu’on ne sente dans quelques lignes qu’elle s’accuse à son tour, qu’elle est profondément désenchantée d’elle-même, et cela, chez George Sand, est tout aussi naturel que chez Musset.

Et dans Elle et Lui, l’auteur est comme un président de cour d’assises, un juge tout objectif et impartial, ne prononçant son résumé final que lorsque toutes les circonstances de l’affaire sont éclaircies, après avoir entendu le procureur et les avocats, les accusés et les témoins, en un mot, l’auteur se montre ici tel qu’on l’attend de l’auteur d’un roman[126]. À notre avis, Lindau lui-même, tout en reprochant à George Sand d’avoir pu, après les pages compatissantes, passionnées, pathétiques, profondément senties des Lettres, méditer longuement, traiter à fond ce thème au bout de vingt-trois ans et trouver l’explication philosophique et psychologique d’événements incompréhensibles, — Lindau disons-nous, tout en accusant George Sand, détermine précisément la différence entre les Lettres et Elle et Lui. En même temps nous trouverons dans ces lignes de Lindau la peinture exacte du travail préliminaire qu’accomplit tout auteur avant de se mettre à écrire un roman à base de problème psychologique. « La tendance du roman, dit Lindau (p. 156) est, de cette manière, un essai de suggérer (au lecteur) que George Sand (Lindau eût mieux fait de dire ici « Thérèse Jacques »), relativement à Musset (c’est-à-dire à de Fauvel) ne pouvait agir autrement qu’elle l’a fait…) Mais au fond, tout auteur, dans n’importe quelle œuvre, ne fait pas autre chose et c’est une condition que les manuels de littérature exigent eux-mêmes des écrivains : dépeindre les actes des héros et des héroïnes du livre de telle sorte que leurs actes découlent nécessairement de leurs caractères, qu’ils agissent conformément à leur nature, et qu’ils ne puissent pas agir autrement. C’est précisément du choc de ces caractères que naissent tous les drames, toutes les comédies qui se passent Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/150 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/151 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/152 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/153 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/154 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/155 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/156 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/157 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/158 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/159 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/160 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/161 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/162 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/163 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/164 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/165 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/166 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/167 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/168 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/169 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/170 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/171 les tableaux des Pyrénées et les esquisses vénitiennes, fraîches comme des aquarelles. C’est que dans les Pyrénées, connue à Venise, George Sand ne regardait pas les œuvres de Dieu avec les yeux d’une indifférente, mais semblait les saluer avec l’ivresse d’une âme dont toutes les cordes vibraient.

CHAPITRE X
(1835)


Idéal stoïque. — Sainte-Beuve. — Michel de Bourges. — Sixième Lettre d’un Voyageur. — Liszt et Lamennais. — Comtesse Marie d’Agoult. — Septième Lettre d’un Voyageur et Lettres d’un Bachelier es musique.


George Sand, rappelle toujours à notre souvenir la petite poésie allemande, que nous avons tous apprise dans notre enfance :

    Eine kleine Biene flog
    Emsig hin und lier und sog
    Süssiskeit ans allen Blumen
[127]


et qui finit par les mots : Doch das Gift lass ich darin[128].

George Sand comme une abeille infatigable, recueillait en effet sans relâche tout ce qu’il y avait de meilleur, de plus nécessaire, et de plus approprié à sa nature, dans les différentes personnalités éminentes avec lesquelles le sort l’avait mise en relations, sachant rejeter tout ce qui, dans leurs idées ou leurs théories, ne lui convenait pas.

L’un des lieux communs que l’on rencontre presque sans exception chez tous les biographes ou dans tous les articles consacrés à George Sand, est d’affirmer que toutes ses idées et ses théories ne sont rien autre que l’écho d’autres voix, la répétition des idées et des théories des personnages sous l’influence desquels l’écrivain se trouvait à telle époque de sa vie. Ceci a été exposé sur des tons très différents : par les uns, sous forme de reproche et de raillerie ; par d’autres, — tels que Renan et M. d’Haussonville, — sous forme d’éloge. Ces deux derniers font un juste mérite à la grande romancière d’avoir su refléter les plus sublimes idées de notre siècle[129].

Nous sommes complètement de cet avis, et nous avons déjà dit dans le premier chapitre de ce livre que du commencement à la fin de sa production littéraire, George Sand nous apparaît comme une brillante traductrice des plus grandes idées de son temps. Laissant, pour le moment, ce fait de côté, nous nous arrêterons sur la question de savoir jusqu’à quel point ont raison ceux qui accusent George Sand ou la portent aux nues parce qu’elle a préconisé les idées d’autrui ; nous nous proposons donc d’examiner si en réalité aux diverses époques de sa vie elle était seulement l’écho d’autres voix, et si elle ne fut pas le chantre indépendant de la liberté de notre siècle.

D’après l’opinion communément reçue, George Sand traduisit les nouvelles doctrines de Leroux et d’autres, ainsi qu’Aaron répéta les enseignements du bègue Moïse. Elle n’aurait été que le porte-voix renforçant les appels à un idéal nouveau, parce qu’ils manquaient de sonorité ou d’éloquence. Mais pouvons-nous nous représenter un esprit intelligent et délicat ne résonnant pas au contact de la vie spirituelle de la société qui l’entoure, ne répondant pas à l’appel d’autres grandes âmes ? Un esprit qui, sous l’influence du choc des natures originales et bien caractérisées, et sous l’impulsion d’apôtres réformateurs et créateurs de nouvelles théories, d’idées hardies dans les sphères morales, scientifiques et artistiques, — ne soit évoqué à la vie par les forces sommeillant au fond de son âme et encore privées de lumière ?

Nous ne connaissons aucun grand écrivain, compositeur ou peintre qui n’ait été dans sa jeunesse sous l’influence d’un célèbre prédécesseur. Il suffit de se rappeler Le Pérugin et Raphaël, Mozart et Bethoven, Gœthe et Byron, ou bien tous ceux qui, à leur tour, se sont trouvés émules Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/176 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/177 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/178 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/179 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/180 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/181 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/182 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/183 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/184 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/185 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/186 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/187 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/188 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/189 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/190 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/191 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/192 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/193 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/194 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/195 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/196 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/197 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/198 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/199 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/200 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/201 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/202 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/203 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/204 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/205 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/206 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/207 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/208 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/209 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/210 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/211 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/212 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/213 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/214 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/215 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/216 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/217 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/218 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/219 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/220 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/221 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/222 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/223 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/224 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/225 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/226 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/227 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/228 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/229 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/230 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/231 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/232 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/233 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/234 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/235 messe du règne de Dieu sur la terre, sous la forme de « l’État de L’avenir » où la loi serait l’amour du prochain, où les peuples n’auraient qu’un seul dogme, une seule doctrine, un seul Dieu, où tous se dévoueraient à chacun, et chacun pour tous, où le travail et la richesse seraient répartis avec régularité et justice, où personne n’aurait à souffrir de la pauvreté, de l’oppression, de l’ignorance. Quant aux arts, ils devaient être les premiers et les plus importants moyens à employer pour introduire, consolider et maintenir ce nouvel état de choses, car les arts concourent au développement de tous les instincts humains, nobles et aimants. L’art et la religion, selon la définition philosophique qu’en donnait le saint-simonisme, maintiennent en nous le sentiment du beau ; le dogme et les sciences y maintiennent le vrai ; le culte et l’industrie y maintiennent l’utile. Les arts, selon eux, se divisent en trois groupes : 1° la poésie et la musique, se rapportant à la vérité, au dogme ; 2° les belles-lettres à la religion ; 3° les arts plastiques, au culte. La poésie et la musique sont du domaine de la vérité, parce que « leur vol sublime et inspiré fait mystérieusement vibrer le sentiment et la notion de l’Éternité, et fait couler dans l’âme humaine un rayon de l’harmonie universelle ». Pour les Saint-Simoniens, il est évident que l’art n’est pas le but, mais le moyen. Son rôle se borne à servir les suprêmes inspirations et le développement de l’âme, ainsi que les intérêts de la religion. Il n’y a donc pas à s’étonner si dans « l’État de l’avenir » les artistes seront considérés comme des prêtres, législateurs supérieurs, éducateurs, directeurs de conscience, chefs de l’humanité, « L’artiste-prêtre » sera comme ministre plénipotentiaire du gouvernement ; parle vol et la profondeur de ses pensées, par ses mélodies, ses peintures, ses œuvres de sculpture, il devra créer, Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/237 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/239 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/240 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/241 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/242 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/243 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/244 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/245 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/246 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/247 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/248 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/249 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/250 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/251 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/252 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/253 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/254 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/255 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/256 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/257 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/258 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/259 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/260 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/261 amitié envers George Sand fit de la blonde comtesse un bon écrivain (« sans Lélia il n’y aurait pas eu de Nélida », répétait souvent Liszt, voulant dire par là que si la comtesse d’Agoult s’était faite écrivain, ce n’était nullement par goût et par vocation, mais uniquement par amour-propre et jalousie), cette amitié n’eût aucune action sur le talent de George Sand. Il en fut autrement de Liszt. Comme nous aurons encore à parler plus tard de l’influence mutuelle qu’ils exercèrent l’un sur l’autre, revenons au récit chronologique des événements qui se sont passés en 1835.




CHAPITRE XI
(1835-1836)

Michel de Bourges. — Lettres de femme et Journal du docteur Piffoël. — Le Poème de Myrza et le Dieu Inconnu. — Le procès en séparation et les autres procès avec M. Dudevant.


À la fin du mois de mai 1833, Liszt et la comtesse d’Agoult partirent pour la Suisse, Michel retourna à Bourges, et George Sand resta à Paris pour finir à la date obligée son roman : Simon, promis à Buloz. Il commençait à faire chaud, et le séjour dans la mansarde du cinquième étage devenait insupportable. De ses fenêtres, qui donnaient dans la cour intérieure, George Sand vit qu’au rez-de-chaussée de sa maison, alors à moitié démolie pour cause de grandes réparations, il y avait au niveau même du jardin un logement vide. Les portes, il est vrai, y étaient enlevées, tous les coins encombrés de pierres et de décombres, mais l’air était frais dans les grandes chambres, tout était tranquille, et le petit jardin, fermé pour tout le monde, lui offrait un abri où elle pouvait se retirer sans avoir à craindre d’être dérangée. Enchantée d’avoir trouvé au centre même du bruyant Paris la solitude, la liberté dans le calme et, le comble de ses rêves, « une maison déserte », elle s’empara sans hésiter du logement et y installa son cabinet de travail en transformant un établi de menuisier en table à écrire. Seuls, le portier qui lui avait cédé la clef du jardin, et la Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/264 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/265 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/266 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/267 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/268 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/269 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/270 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/271 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/272 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/273 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/274 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/275 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/276 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/277 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/278 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/279 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/280 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/281 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/282 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/283 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/284 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/285 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/286 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/287 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/288 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/289 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/290 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/291 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/292 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/293 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/294 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/295 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/296 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/297 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/298 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/299 temple à jamais, adieu ! Malgré moi mes genoux plient et, ma bouche tremble en te disant ce mot sans retour. Encore un regard, encore l’offrande d’une couronne de roses nouvelles, les premières du printemps, et adieu ! C’est assez d’offrandes, c’est assez de prosternation ! Dieu insatiable, prends des lévites plus jeunes et plus heureux que moi, ne me compte plus au nombre de ceux qui viennent t’invoquer. — Mais, il m’est impossible, hélas ! en te quittant, de te maudire, ô tourments et délices ! je ne peux même pas te jeter un reproche ; je déposerai à tes pieds une urne funéraire, emblème de mon éternel veuvage. Tes jeunes lévites la jetteront par terre en dansant autour de ta statue : ils la briseront et continueront d’aimer. Règne, amour, règne, en attendant que la vertu et la république te coupent les ailes… »

La république, à ce qu’il paraît, n’avait point coupé les ailes à l’amour, mais l’un de ses fervents avait appris à l’anachorète de Nohant à sacrifier aussi à d’autres dieux. Et le second des deux récits que nous avons nommé, le Dieu inconnu, l’une des œuvres les plus parfaites de George Sand par son style, sa concision et son fini, nous apprend qu’à l’époque de la persécution des chrétiens, et de la décadence romaine, une belle grande dame de la Rome païenne, ne trouvant plus aucune satisfaction ni dans son ancienne foi, ni dans ses plaisirs, vient un jour aux catacombes trouver Pamphile, — un saint vieillard vénéré de tous les chrétiens, — et le supplie de la sauver, de la guérir de son désespoir, de lui apprendre à croire, ne fut-ce qu’à un « Dieu inconnu ». Pamphile lui enseigne en effet à chercher sa consolation dans le contraire de ce qu’elle avait considéré jusque-là comme le bonheur : dans le renoncement aux jouissances personnelles, à l’égoïsme, à l’amour humain, mais surtout dans la charité envers le prochain, dans l’oubli de soi-même. En écoutant les discours désespérés de la belle Léa, on croit entendre Aurore Dudevant elle-même, désenchantée des hommes et de l’amour humain, cherchant avidement la lumière et la vérité, suppliant tantôt Sainte-Beuve et tantôt Michel de l’aider à trouver cette vérité, de lui donner une foi qui put calmer son âme meurtrie, dégoûtée de toutes les joies terrestres. Le vieux Pamphile réussit à libérer l’âme de la belle Léa des chaînes de ses croyances païennes et de toute son existence passée ; il la réconcilie avec la fin irrévocable de toutes les jouissances terrestres, en lui montrant une lumière nouvelle, en lui enseignant à prier le « : Dieu inconnu ». Le farouche Everard libéra l’âme d'Aurore Dudevant des liens d’un individualisme excessif, la réconcilia avec la vie, en lui apprenant à trouver le bonheur non dans ses propres plaisirs, mais dans le service de l’humanité, dans la fusion de son individualité avec la vie, les intérêts, les joies et les malheurs de la patrie ainsi que de toute la race humaine.

Les relations amicales entre Michel de Bourges et George Sand, quoiqu’elles n’aient guère duré plus de deux ans, eurent donc une action très sérieuse et très importante sur la vie du grand poète. Cette influence ne fut pourtant pas uniquement intellectuelle, elle eut des suites sur tout l’avenir d’Aurore Dudevant, dans le sens direct et pratique du mot, car c’est Michel de Bourges qui fut son avocat lors de son procès en séparation contre son mari.


Revenons maintenant à l’historique des relations entre les époux Dudevant, dont nous avons fait le récit jusqu’à la fin de 1830, c’est-à-dire jusqu’au départ d’Aurore pour Paris.

Pendant les trois premières années après leur séparation volontaire, tout alla bien d’abord, et les deux époux, de part et d’autre, contents de leur indépendance, continuèrent à se traiter à l’amiable, en camarades bien calmes. Dudevant avait gardé pour lui les choses auxquelles, selon une lettre inédite d’Aurore[130], il tenait le plus : son domaine et ses revenus à elle, en n’envoyant à sa femme qu’une rente très modique, qui lui suffisait à peine pour vivre.

Elle ne s’en plaignait pas cependant, surtout, parce qu’elle commençait à se sentir indépendante, qu’elle avait déjà acquis une certaine notoriété et commençait à gagner sa vie. Elle allait tous les trois mois à Nohant et presque toujours, son mari soit seul, soit avec le petit Maurice, l'accompagnait ou venait à sa rencontre jusqu’à La Châtre ou à Châteauroux. En 1832, Aurore prit avec elle Solange et au mois de mai 1833, Maurice fut aussi amené à Paris et placé au collège Henri IV. Lorsqu’il venait à Paris, Casimir dînait chez sa femme, l’accompagnait au théâtre, mais ne descendait pas chez elle pour n’être gênés ni l’un ni l’autre. C’est ce qu’il lui écrit dans mie de ses lettres :

5 décembre 1831.

« J’ai reçu ta lettre il y a dix jours, qui m’a fait plaisir ; vaut mieux tard que jamais, dit-on, j’y aurais répondu plus tôt, mais Mme Hippolyte a reçu une lettre de toi le lendemain de la mienne… Je pars mercredi ou jeudi au plus tard pour Paris, j’y serai samedi matin probablement, je descendrai chez Hippolyte, parce que je ne veux te gêner nullement, ni par conséquent être gêné, ce qui est bien juste.

« Les enfants se portent bien et nous aussi ; adieu, je t’embrasse de tout mon cœur.

« Casimir. »

Aurore, de son coté, écrivait à son mari et, dans ses lettres à Maurice, n’oubliait jamais d’envoyer un salut et un baiser « à son papa », tâchait toujours d’inculquer à son fils l’obéissance à son père et de ne pas laisser soupçonner au jeune garçon qu’il y avait quelque chose de brisé entre ses parents.

Elle exécutait les commissions de Casimir et lui envoyait de petits cadeaux ; Casimir, de son coté, poussait l’amabilité jusqu’à lui louer ou lui acheter, à la fin de 1832, un piano. Ce dont, dans sa lettre à Maurice du 20 décembre 1832[131], George Sand prie celui-ci de remercier son père. Mais ces rapports ne dépassaient pas ces amabilités extérieures ; Casimir ne s’inquiétait nullement de savoir comment sa femme se tirait d’affaire toute seule à Paris avec des ressources si modiques et comment elle vivait. Elle, de son côté, se regardait comme tout à fait indépendante, pouvant entièrement disposer d’elle-même, et c’est pourquoi ses relations avec Sandeau et plus tard avec Musset furent tout autres que son amour céleste pour Aurélien de Sèze. Casimir ne pouvait ignorer ce que tout le monde savait et ce qu’Aurore, de son côté, ne cachait nullement ; mais, à ce qu’il semble, cela ne l’affligeait point et n’apportait aucun changement dans le ton amical de ses lettres. Ainsi, le 17 mai 1833, il lui écrivait :

« Tout le monde me demande beaucoup de tes nouvelles, gens de la ville comme de la campagne, j’ai répondu à chacun selon son mérite et ses capacités. Adieu, porte-toi bien, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que la grosse Solange. Tout à toi.

« Dudevant. »

Et lorsqu’Aurore fut partie avec Musset pour l’Italie, Casimir lui envoya même là-bas des lettres absolument gentilles et s’éleva jusqu’au lyrisme pour lui conseiller de ne pas regarder d’un œil distrait et tranquille ce pays où son père, Maurice Dupin, s’était autrefois battu, dont les champs avaient été arrosés du sang des soldats français et où tout parlait des gloires d’autrefois[132]. Il n’y a qu’une seule chose que l’on ne trouve jamais dans ses lettres : reproches, quels qu’ils fussent, prières de rentrer au foyer conjugal, en un mot, aucun regret de la séparation. Selon toute apparence, Casimir, tout comme Aurore, était parfaitement content de ce nouvel arrangement.

Mais ces relations amicales finissaient toujours par s’altérer chaque fois qu’Aurore séjournait quelque temps à Nohant ; les premiers jours, les choses se passaient bien et paisiblement, mais bientôt reparaissaient la brutalité, les paroles outrageantes, les menaces, les cris. À cela venait encore s’ajouter le reproche adressé à Aurore de ce qu’elle « dérogeait » par son métier d’écrivain. Fréquemment, Casimir se déchaînait contre ses enfants, qui n’étaient nullement fautifs, surtout contre Solange, qu’il prit en grippe. Ces scènes pénibles se renouvelèrent de plus en plus en l’automne de 1834, quand, après son voyage en Italie, brisée moralement et physiquement malade. Aurore sentit vivement le besoin de passer avec ses enfants quelque temps dans le calme de Nohant. Les sorties brutales de Casimir commencèrent alors à prendre davantage encore un caractère sauvage. Ainsi, un jour, en présence de plusieurs personnes qui dînaient à Nohant, entre autres de Rozanne Bourgoing et de son mari (c’étaient de grands amis d’Aurore), Dudevant se fâcha d’une manière si inconvenante contre Solange, que la fillette, tout effrayée, fondit en larmes et, sans attendre que le dîner fut fini, sortit de la salle à manger, ce qui amena son père à l’accabler, elle et sa mère, de paroles absolument grossières. Une autre fois pour une bouteille qu’on avait laissée tomber, et à la suite de l’ordre donné par Aurore d’en apporter une nouvelle, Dudevant se mit de nouveau à crier contre sa femme en présence de leurs convives, et s’oublia jusqu’à défendre aux domestiques d’exécuter les ordres qu’elle donnait, car à Nohant lui seul prétendait être le maître.

Vers cette même époque Mme Dudevant s’aperçut que les affaires de Casimir étaient tout embrouillées. « M. Dudevant a mangé 80 000 francs à lui sans augmenter d’un dénier ma fortune », disait Aurore, dans une lettre à M. Accolas dont nous avons déjà cité deux fragments dans le Chapitre V. « Il est bon de faire savoir que ses acquisitions de terres n’étaient que le remploi forcé de mes rentes sur l’État qu’il a aliénées. Il m’en a fait vendre pour 48 000 et il a acheté pour 46 000. Ainsi il a bien mangé son fonds et son revenu en tant qu’il a pu le faire. Il a toujours fait de très mauvaises acquisitions et n’a jamais pu voir clair dans leurs produits. Il s’était engagé par traité amiable à me faire retirer 1 400 de la locature du Grand Moulin et il n’a pu l’affermer que 1 200… »

Casimir n’avait plus pour fortune personnelle que 1200 francs de rente. Ayant remarqué qu’il était devenu très soucieux, Aurore se mit à le questionner, et ayant appris que c’était pour une question de dettes qu’il s’inquiétait, elle lui céda un coupon de ses rentes patrimoniales. Il en fut enchanté. Néanmoins, Aurore commença à s’inquiéter pour la fortune de ses enfants… « S’il ne prend pas un parti décisif, écrit-elle à Hippolyte dans une lettre inédite de janvier 1835, il sera forcé de me ruiner avant dix ans, car il n’a pas de tête et rien de ce qu’il fait ne réussit. Il y a trois ans il avait décrété que je devais demander l’aumône ou faire des dettes. Depuis ce temps j’ai acquis 15 à 20 000 francs de rente par mon travail et je n’ai pas contracté de dettes[133]. Tandis qu’il est arrivé, Dieu sait comment, à se trouver en face d’une dette de 20 000 francs et d’un commencement de ruine… » Hippolyte et leurs autres amis conseillèrent alors aux deux époux d’effectuer une séparation de biens. Casimir accepta avec plaisir, il s’ennuyait à Nohant, se sentait incapable de le gérer et aurait voulu s’installer à Paris en garçon. Aurore, de son côté, avait beaucoup de peine à vivre, quoiqu’elle travaillât énormément. C’est ainsi qu’en 1833, d’un commun accord, un contrat fut passé entre les époux, stipulant formellement une séparation de corps et de biens. Les enfants devaient être partagés entre les parents. Nohant fut attribué à Aurore, et l’Hôtel de Narbonne à Casimir ; Solange devait être confiée à sa mère, et Maurice, jusqu’à la fin de ses études, devait passer un mois de ses vacances auprès de sa mère et l’autre chez son père. Aurore se chargeait de payer à son mari 3 800 francs annuellement, ce qui, avec Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/307 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/308 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/309 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/310 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/311 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/312 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/313 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/314 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/315 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/316 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/317 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/318 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/319 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/320 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/321 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/322 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/323 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/324 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/325 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/326 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/327 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/328 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/329 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/330 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/331 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/332 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/333 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/334 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/335 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/336 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/337

Plus tard cependant, lorsque le petit garçon de M. et Mme Maurice Sand mourut à Guillery, George Sand alla elle-même chez son mari et dit qu’il montra à cette occasion toute la compassion dont il était capable. Ils ne se revirent plus après ce triste événement. Dudevant mourut en 1871. Mais, dans les dernières années de sa vie, il avait intenté encore un procès à ses enfants à propos de questions d’argent (Voir la lettre de George Sand datée du 28 mars 1871. Correspondance VI). Le chroniqueur qui a essayé de conter la douloureuse histoire de George Sand et de Dudevant, sans s’éloigner un instant de la vérité historique ne veut pas prononcer son verdict. Les faits condamnent Casimir Dudevant, cela suffit. « On ne frappe pas celui qui est à terre », dit le proverbe russe.


CHAPITRE XII


Voyage en Suisse. — « Le Contrebandier ». — Vie à « l’Hôtel de France ». — Nohant en 1837. — « Journal de Piffoël. » — Quelques lettres inédites de Liszt. — Influence mutuelle de Liszt et de George Sand l’un sur l’autre. — « Les Sept Cordes de la Lyre. »


Le procès à peine terminé, George Sand revint à Nohant et y passa un mois avec ses enfants. À la fin d’août, elle put enfin partir pour la Suisse, où elle était attendue depuis plus d’un an par Liszt et Mme d’Agoult. Dans sa Lettre à Herbert (Charles Didier), — la dixième des Lettres d’un voyageur, — elle raconte comment elle a traversé Autun, Châlons, Lyon, Nantua, et décrit la surprise de ses amis de Genève en la voyant tomber au milieu d’eux avec sa blouse bleue et ses bottes crottées.

— Messieurs, où descendez-vous ?

C’est le postillon qui parle. — Réponse :

— Chez M. Liszt.

— Où loge-t-il, ce monsieur-là ?

J’allais précisément vous adresser la même question.

— Qu’est-ce qu’il fait ? Quel est son état ?

— Artiste.

— Vétérinaire ?

— Est-ce que tu es malade, animal ?

— C’est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire chez lui.

On nous fait gravir une rue à pic, et l’hôtesse de la maison indiquée nous déclare que Liszt est en Angleterre.

— Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Liszt est un musicien du théâtre ; il faut aller le demander au régissseur.

— Pourquoi non ? dit le légitimiste[134]. Et il a trouver le régisseur. Celui-ci déclare que Liszt est à Paris. — Sans doute, lui fais-je avec colère, il est allé s’engager comme flageolet dans l’orchestre Musard, n’est-ce pas ?

— Pourquoi non ? — dit le régisseur.

— Voici la porte du Casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles qui prennent des leçons de musique, connaissent M. Liszt.

— J’ai envie d’aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier sous le bras, dit mon compagnon.

— Et pourquoi non ? d’autant plus qu’elle est jolie.

Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l’adresse de Liszt dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit, baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Liszt est en Italie.

— Qu’il soit an diable ! Je vais dormir dans la première auberge venue ; qu’il me cherche à son tour.

À l’auberge on m’apporte bientôt une lettre de sa sœur[135].

« Nous t’avons attendu, tu n’es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous ! nous sommes partis.

« Arabella. »

P.-S. — « Vois le major, et viens avec lui nous trouver. »

— Qu’est-ce que le major ?

— Que vous importe ? dit mon ami le légitimiste.

— Au fait ! Garçon, allez chercher le major.

Le major arrive[136]. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d’un douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis.

— Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d’Arabella.

— Ah ! ah ! je cours chercher un passeport.

— Cet homme est-il fou ?

— Non pas ; demain nous partons pour le Mont-Blanc.

Nous voici à Chamounix ; la pluie tombe, et la nuit, s’épaissit. Je descends au hasard à l’Union… et cette fois je me garde bien de demander l’artiste européen par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j’ai l’honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage : Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d’écorce défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant habituellement le Dies iræ d’un air agréable.

— Certainement, Monsieur, répond l’aubergiste, ils viennent d’arriver ; la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez l’escalier, ils sont au n° 13.

— Ce n’est pas cela, pensais-je, mais n’importe. Je me précipite dans le n° 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui me tombera sous la main. J’étais crotté de manière à ce que ce fût là une charmante plaisanterie de commis voyageur.

Le premier objet qui s’embarrasse dans mes jambes, c’est ce que l’aubergiste appelle la Jeune fille. C’est Puzzi[137] à califourchon sur le sac de nuit, et si changé, et grandi, la tête chargée de si longs cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi ! je m y perds ; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon chapeau en lui disant : Beau page, enseigne-moi où est Lara ?

Du fond d’une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d’Arabella ; tandis que je m’élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un cri de surprise ; nous formons un groupe inextricable d’embrassements, tandis que la fille d’auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu’Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le n° 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n’est pas possible de reconnaître les hommes d’avec les femmes, les valets d’avec les maîtres. — Histrions ! dit gravement le chef de cuisine d’un air de mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur. Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors, rabattent leurs voiles sur leurs visages pudibonds, et leurs majestueux époux se concertent pour nous demander pendant le souper une petite représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte raisonnable… »

Voilà bien un récit de voyage qui ne manque ni de gaité ni de verve ! Le voyage commençait vraiment sous des auspices heureux, et tant qu’il dura ce fut un temps d’allégresse et de joie. Il n’en pouvait être autrement dans une société si bien assortie : George Sand et Liszt, deux vrais artistes, avides d’impressions, brillants et brûlants d’un feu intérieur ; la comtesse d’Agoult, jeune femme amoureuse et nullement ordinaire ; Puzzi, Maurice et Solange, trois enfants gais et dispos ; le spirituel major Pictet ; l’aimable légimiste, la berrichonne Ursule, nature naïve et spontanée, tantôt s’extasiant sur toutes choses, tantôt pleurant d’effroi au nom de Martigny qu’elle confondait avec la « Martinique », ce qui lui faisait craindre une traversée pour revenir dans le Berry.

La joie de vivre régnait au milieu de ces jeunes gens ; on se divertissait comme des écoliers en vacance, c’étaient des plaisanteries, des drôleries, des espiègleries sans fin. Les hôtes et les servantes des hôtels, ainsi que les indigènes, avaient vraiment grand’peine à préciser qui ils hébergeaient, car voici par exemple ce que Liszt écrivit sur le « livre des vovageurs » à Chamounix :

Musicien-philosophe
 : au Parnasse.
venant : du Doute.
allant : à la Vérité.

À son tour, George Sand se qualifiant avec ses enfants, de « famille Piffoëls » (surnom qui lui resta depuis ce jour à cause du long nez de Maurice et de celui de George Sand elle-même), inscrivit ce qui suit :

Noms des Voyageurs : Famille Piffoëls.
Domicile : La nature.
D’où ils viennent : de Dieu.
Où ils vont : au Ciel.
Lieu de naissance : Europe.
Qualités : Flâneurs.
Date de leurs titres : Toujours.
Délivrés par qui : Par l’opinion publique.

Liszt, George Saiid et Pictet consacrèrent tous des pages vives et brillantes à leur voyage à Chamounix, au Grand Glacier et au Montanvert, à leur visite à la cathédrale de Fribourg et à leur séjour à Genève. Ils nous initient également aux causeries, pleines d’intérêt, soit philosophiques, soit artistiques, qu’ils ont eues dans le cours du voyage. Sous ce rapport, le petit livre de Pictet qui nous donne à la fois un portrait de George Sand, comme femme et écrivain (il la place entre Rousseau et Byron), et la description du voyage à Chamounix et à Fribourg, est particulièrement intéressant. Dans cette Course à Chamounix, ayant pour sous-titre Conte fantastique, l’auteur expose toutes ses causeries et ses réflexions à lui, major, dans une forme vraiment fantastique, parfois trop allégorique, parfois en ayant l’air de nous raconter ses rêves et ses visions, ce qui à la fin, devient fatigant pour le lecteur. Cependant, malgré tous ces défauts, le livre du major ne manque pas de coloris et de brillant lorsqu’il nous expose les conversations des jeunes gens, et qu’il analyse le caractère de chacun des quatre principaux personnages (Liszt, George Sand, la comtesse d’Agoult, Pictet). C’est surtout de George Sand qu’il parle le plus en détail. Après une appréciation pleine d’esprit des banalités débitées sur son compte et des opinions courantes sur elle, Pictet note les « facettes multiples » de cette nature : elle est « gamin », elle est poète, elle est femme révoltée et romancière distinguée, poète de l’amour et auteur de livres épouvantant les hypocrites, elle est même un carbonaro. La clef de sa nature Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/345 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/346 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/347 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/348 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/349 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/350 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/351 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/352 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/353 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/354 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/355 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/356 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/357 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/358 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/359 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/360 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/361 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/362 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/363 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/364 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/365

Mme d’Agoult avait eu d’abord l’intention de passer tout le printemps à Nohant, mais Liszt qui, dès le commencement du séjour des Fellows à Nohant, n’avait pu y faire que de courtes apparitions, dut partir, pour n’y pas revenir de sitôt, dans les premiers jours de mars, afin de prendre part à différents concerts, entre autres à celui de Berlioz, à qui il avait antérieurement promis son concours.

Les nouvelles de ses éclatants triomphes à Paris, peut-être aussi le peu de goût de son amie pour la campagne, surtout dans la mauvaise saison, décidèrent alors la jeune mondaine, toujours trop avide de faste et de succès, et au fond toujours peu équilibrée, à quitter Nohant. Elle aspirait constamment aux grandes choses et ne savait jamais où elle était le mieux. Vers la fin de mars, elle partit pour Paris, en promettant de revenir chez son hôtesse dès que l’été apparaîtrait.

Nous savons déjà comment Georges Sand passa à la campagne cette fin d’hiver et le commencement du printemps de 1837. Le temps, relativement à la saison déjà avancée, était très froid et très morne. Maurice et Solange tombèrent malades de la variole, et cette maladie, généralement bénigne, fut si grave que l’on crut que c’était la véritable petite vérole noire. Cependant, il fallait que George Sand travaillât sans trêve. Elle avait promis depuis longtemps à Buloz un nouvel ouvrage de longue haleine pour remplacer Engelwald, roman en trois volumes in-8°, qu’elle avait écrit dans le courant de l’été 1836, et dont l’action se passait au Tyrol, quoique son héros, « Engelwald au front chauve » et aux idées républicaines les mieux conditionnées, ne fût rien autre, selon toute probabilité, que le portrait du vieux tribun berrichon. Tout le roman était, semble-t-il, tellement imprégné d’idées subversives que George Sand, pour ne pas indisposer ses juges contre elle, retarda pendant la durée de son procès, de livrer à l’impression ce roman, ce qui irrita beaucoup Buloz[138], — puis elle se décida à ne pas du tout publier cet ouvrage et à le brûler, soit à cause du changement qui commençait à s’opérer dans son amitié pour Michel, ou peut-être pour d’autres motifs d’un caractère plus intime. Par sa lettre inédite à Duteil du 11 novembre 1836, on voit que le manuscrit de ce roman existait encore à cette époque et se trouvait à Nohant, dans une des armoires à côté du « volume de Lélia » barbouillé de corrections et de ratures. Duteil était chargé d’envoyer les deux romans à Paris. Cette lettre prouve qu’Engelwvald ne fut brûlé que plus tard[139]. Quoi qu’il en soit, Buloz, qui avait payé d’avance, voulait qu’on s’acquittât envers lui, et George Sand se crut obligée de se livrer à un travail au- dessus de ses forces[140].

Et c’est ainsi que toute seule dans sa vaste et vieille maison, prêtant une oreille anxieuse, tantôt aux divagations de deux pauvres enfants en délire, tantôt aux hurlements du vent dans les cheminées, et au bruissement sec de la neige dans les branches des arbres dénués de leurs feuilles[141], cruellement torturée par la jalousie et par les doutes sur l’amour de Michel, George Sand mettait la dernière main à Mauprat. Ce roman commencé l’été précédent, immédiatement après la fin de son procès, devait proclamer le principe du vrai mariage chrétien indissoluble, reposant sur la constance de l’homme et la fidélité de la femme à leur amour unique, et la chasteté obligatoire pour l’un comme pour l’autre avant le mariage. Mais les nombreuses scènes tragiques et sombres de ce roman témoignent plutôt de l’humeur triste et morne de l’auteur au moment où elle écrivait son livre. Dans la Dédicace des Maîtres Mosaïstes, George Sand dit à Maurice D. : « Crois-tu donc, petit, que ton vieux père puisse avoir des idées riantes après un hiver si rude, après un printemps si pâle, si froid, si rhumatismal ? Quand le triste vent du nord gémit autour de nos vieux sapins, quand la grue jette son cri de détresse au son de l’Angelus qui salue l’aube terne et glacée, je ne puis rêver que de sang et de deuil. Les grands spectres verts dansent autour de ma lampe pâlissante et je me lève, inquiet, pour les écarter de ton lit… »

Mais tout prit bientôt une couleur plus riante . Le 1er} avril commença la publication de Mauprat, les enfants allaient mieux, les relations entre Mme Dudevant et Michel semblaient prendre une meilleure tournure, et bientôt sous le toit hospitalier de Nohant, pour la première fois depuis que George Sand y était la maîtresse absolue, on vit se réunir, les uns après les autres, de nombreux amis et connaissances, et le joyeux mois de mai trouva cette maison, peu auparavant si calme et si sombre — retentissante, de bruit, de musique, de conversations animées. L’un des premiers arrivés fut Eugène Pelletan[142], plus tard

un écrivain célèbre, mais venu alors à Nohant pour y Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/369 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/370 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/371 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/372 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/373 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/374 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/375 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/376 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/377 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/378 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/379 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/380 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/381 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/382 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/383 Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/384 Page:Karenin - 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TABLE DES MATIERES


(1833-1835)
Alfred de Musset. — Fontainebleau. — Voyage en Italie. — Pietro Pagello. — Jacques. — La légende — Voyage dans les Alpes et vie à Venise. — Retour en France. — La rupture et l’épilogue du roman 
 1


La Correspondance des deux poètes. — Confession d’un enfant du siècle. — Elle et Lui. — Lui et Elle. — Préface de Jean de la Roche. — « Marguerite Lecomte. » — Les vers de George Sand. — Lettres d’un Voyageur. — Aldo le Rimeur. — Gabriel. — Léone Léoni. — L’Uscoque. — La dernière Aldini. — Les Maîtres mosaïstes. — Le Secrétaire intime. — Mattea. — L’Orco 
 108


(1835)
Idéal stoïque. — Sainte-Beuve. — Michel de Bourges. — Sixième Lettre d’un Voyageur. — Liszt et Lamennais. — Comtesse Marie d’Agoult. — Septième Lettre d’un Voyageur et Lettres d’un bachelier es musique 
 161


(1835-1836)
Michel de Bourges. — Lettres de femme et Journal du docteur Piffoël. — Les Saint-Simoniens. — Le poème de Myrza et le Dieu inconnu. — Le procès en séparation et les autres procès avec M. Dudevant 
 249


CHAPITRE XII
(1830-1837)
Voyage en Suisse. — « Une course à Chamonix. » — Dixième Lettre d’un Voyageur. — Le Contrebandier. — Vie à l’Hôtel de France. — Chopin. — Nohant en 1837. — Eug. Pelletan. — Journal de Piffoël. — Influence mutuelle de Liszt et de George Sand l’un sur l’autre. — Les Sept Cordes de la Lyre. — L’Héroïne funèbre. — Quelques lettres inédites de Liszt 
 325


CHAPITRE XIII
(1837-1838)
Le Monde. — Lettres à Marcie. — Visite aux catacombes. — Luigi Calamatta. — André. — Simon. — Jacques. — Mauprat. — La fin de 1837. — Nouveaux malheurs. — Fontainebleau. — Félicien Mallefille. — Nérac. — L’hiver de 1837-1838. — Balzac. — L’abbé Georges Rochet. — Départ pour Majorque 
 394


  1. Ce chapitre, ainsi que le suivant, a déjà paru dans le Messager du Nord (1895, novembre-décembre) sous le titre « Histoire et non légende ». Quoi qu’il ait été publié depuis dans des revues et journaux étrangers un grand nombre de documents et de lettres et une foule de recherches, sans parler d’articles de polémique sortis de la plume des partisans de George Sand et de Musset, nous nous croyons en droit de reproduire ici ce chapitre sans y apporter de changements, car, en l’écrivant, nous avons profité de la plupart des sources publiées depuis et avons exprimé notre opinion sur l’histoire Sand-Musset bien avant nos confrères étrangers, — MM. de Spoelberch, Maurice Glouard, Cabanes, Rocheblave, Mariélon et autres. Mais les lecteurs russes ne nous firent pas l’honneur de remarquer la primeur de certains faits et de ce que nous avions fait notre possible pour détruire la légende, bien avant que M. Rocheblave aussi se soit servi de ce mot. En reproduisant ici ces deux chapitres, nous omettons seulement ce qui a déjà été dit dans les chapitres précédents et nous signalons dans les notes au bas des pages les sources, alors inédites, maintenant publiées. Le lecteur verra que l’opinion que nous avions déjà exprimée, en 1895, au sujet de cet épisode, est devenue vérité admise par tout le monde.
  2. Un des biographes de Musset, Lindau, dans les conclusions qu’il tire aux dernières pages de son récit sur le roman entre son héros et George Sand, se prononce très catégoriquement en ce sens : « Deux esprits d’élite se trouvaient en face l’un de l’autre comme deux ennemis en présence. Le verdict, quel qu’il fût, devait douloureusement frapper l’un ou l’autre… »
  3. Histoire de ma Vie, IV, p. 224.
  4. Nous parlons ici de la seconde version de Lélia, c’est-à-dire du roman tel qu’il a été réimprimé en 1839 et imprimé dans les œuvres complètes de George Sand, version qui est restée définitive. Voir plus loin, ch. XI.
  5. Souvenirs littéraires d’Édouard Grenier. Revue bleue, du 15 octobre 1892.
  6. Lettre du vicomte de Spoelberch dans l’Intermédiaire des chercheurs et curieux, du 20 novembre 1892, dans l’article du docteur Cabanès, réimprimé ensuite dans un supplément de l’Indépendance Belge, du 8 décembre 1892.
  7. Les Lundis d’un Chercheur, par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Lettres inédites de George Sand, Paris, 1894. Calmann Lévy.
  8. Voir plus loin, p. 104.
  9. Note de 1895. Dans ses lettres inédites à Sainte-Beuve, du 20 janvier et 6 février 1861. Note de 1898. Maintenant ces deux lettres sont publiées dans le livre du vicomte de Spoelbereh, dont nous avons parlé et dans les Lettres de George Sand à Musset et à Sainte-Beuve.
  10. Nous disions encore à cet endroit de notre chapitre, lors de sa publication dans une revue en 1895 : « J’ai eu la possibilité de prendre connaissance de la correspondance complète de G. Sand avec Sainte-Beuve et d’y lire ce désir écrit de sa propre main de publier ses lettres à Alfred de Musset pour mettre au moins fin aux trois principales accusations portées contre elle. Je dois ajouter ici que l’enquête que j’ai faite chez ses amis et ses parents et la vérification des documents conservés dans plusieurs archives ont entièrement confirmé ce vœu de George Sand… » Depuis lors les personnes qui s’intéressent à la question, ont pu s’en convaincre par une lettre de George Sand à Émile Aucante, publiée par celui-ci, et qui sert, pour ainsi dire, d’introduction à ses lettres à Musset, mises en ordre par elle-même et imprimées d’abord par M. Émile Aucante en 1896 dans la Revue de Paris.
  11. Pauline Viardot a dit une fois, en parlant à un de nos amis, que le regard de Musset était « très arrogant, repoussant même, surtout quand il regardait les femmes, parce qu’il avait les paupières rouges, sans cils, et qu’il n’avait pas de sourcils. Souvent il vous regardait si fixement que cela frisait l’insolence et le cynisme… » C’est ce que confirme d’une manière très intéressante cette description de l’extérieur du poète Sténio dans Lélia : « Ses yeux dépourvus de cils n’avaient plus cette lenteur voilée qui sied si bien à la jeunesse. Son regard vous arrivait droit au visage, brusque, fixe et presque arrogant… » (Lélia, 3e partie, ch. xlvii.) Nous avons déjà mentionné plus haut cette ressemblance du portrait de Musset, fait par Mme Viardot avec celui de Sténio, fait par l’auteur de Lélia.
  12. Le frère biographe dit : « Tour à tour, laborieux et dissipé, il travaillait avec une ardeur incroyable, pourvu que rien ne vînt le distraire, car une fois le travail achevé ou interrompu, le poète redevenait dandy. Ses amis, plus riches que lui, l’enlevaient trop souvent à ses livres. D’ailleurs, il ne se cachait pas de ses goûts aristocratiques. Tous les endroits consacrés à la fashion exerçaient sur lui un attrait irrésistible. C’était l’Opéra, où il avait ses entrées, le Théâtre-Italien, le boulevard de Gand, le Café de Paris, où se réunissaient des hommes fort distingués, mais sans aucun lien entre eux que celui de l’habitude. On jouait gros jeu : on faisait des parties de plaisir d’une durée illimitée, des gageures insensées dont il fallait remplir les conditions à la rigueur, dût-on s’y casser le cou. La devise de l’endroit était : Pas de quartier ! Un soir, on apprit qu’un des habitués de la réunion ne viendrait plus. Le bruit courut qu’il avait pris avec lui même l’engagement de se brûler la cervelle le jour où il aurait perdu où dépensé son dernier louis et que, ce moment venu, il s’était tenu parole avec un sang-froid et un courage dignes d’une action meilleure. Ce lugubre épisode ne fut pas étranger à la conception de Rolla. Pour se mouvoir à l’aise sur un terrain si dangereux, il ne suffisait pas d’un habit à la mode, il fallait encore que la poche fut bien garnie, et quand ce lest indispensable lui manquait, le jeune dandy avait par bonheur, assez de raison pour retourner au travail ». (Notice biographique sur A. de Musset par Paul de Musset.) Aux pages 216, 217, 218, 219, 221, 239 de la Biographie, nous trouvons pourtant des indications un peu différentes, montrant qu’Alfred de Musset ne s’inquiétait pas beaucoup de ses dettes, ni de leur payement et que même l’argent qu’il prenait en avance chez son éditeur ne pouvait pas le faire travailler. D’un autre côté Mme de Janzé raconte dans son petit ouvrage Études et récits sur Alfred de Musset, que quand Alfred était à court d’argent, il déjeunait ou dînait dans quelque méchant petit restaurant et qu’ensuite, son cure-dents à la bouche, il allait sur le boulevard de Gand, avec la figure d’un homme sortant d’un dîner fastueux. Ce trait curieux caractérise parfaitement le cercle que fréquentait Musset, ainsi que ses prétentions à lui.
  13. Paul Lindau. Alfred de Musset.
  14. Note à la page 18 de la Notice biographique sur Alfred de Musset.
  15. Ces paroles se trouvent dans un fragment des œuvres posthumes donné par P. de Musset à la page 241 de la Biographie.

  16. « Puisez en pleine vie humaine ; chacun la vit ; peu la connaissent,
    et là où vous l’empoignez, — c’est là que c’est intéressant »…
  17. C’est l’expression d’Alfred de Musset sur lui-même.
  18. Paul de Musset, Biographie d’Alfred de Musset, p. 360.
  19. Paul Lindau. Alfred de Musset, p. 63.
  20. « Œuvres posthumes, avec lettres inédites et Notice biographique par son frère. » T. X des Œuvres complètes de Musset, in-8°, 1866, Charpentier, p. 271.
  21. Paul de Musset. Biographie d’Alf. de Musset, p. 340-341.
  22. Paul de Musset. Biographie d’Alf. de Musset, p. 366.
  23. Paul de Musset. Biographie d’Alfred de Musset, p. 93.
  24. Expression de Musset.
  25. Il en existe une excellente reproduction gravée sur acier par Robinson et une très mauvaise lithographie par Lassalle. L’original appartient à la fille de George Sand, Mme Solange Clésinger.
  26. Maxime Ducamp. Souvenirs littéraires. Revue des Deux-Mondes, 1881.
  27. Note de 1895. La lettre a paru pour la première fois dans les Portraits contemporains de Sainte-Beuve. Mme Arvède Barine en a reproduit une partie. L’original, daté du 11 mars 1833, est entre les mains de M. de Spoelberch. Note de 1898. La lettre fait aujourd’hui partie de la collection des lettres de George Sand à Sainte-Beuve, éditées par Lévy.
  28. Le récit souvent répété (entre autres par Brandès et bon nombre d’écrivains crédules russes), d’après lequel Buloz aurait fait faire à Musset la connaissance de George Sand dans un but purement pratique, espérant que des amours des deux poètes naîtraient des ouvrages précieux pour sa revue, ce récit est à ranger parmi les légendes, qui ne méritent pas la peine d’être réfutées.
  29. Jules Levallois, Souvenirs littéraires. Revue Bleue. 19 janvier 1895, Sainte-Beuve, assure par contre, que le dîner avait eu lieu chez Lointier et que Musset n’y avait pas assisté. V. Portraits contemporains, t. I, p. 508.
  30. Biographie d’Alfred de Musset, p. 119.
  31. Nous empruntons ces détails à l’article plein d’intéressants documents, publié par Maurice Clouard : « Alfred de Musset et George Sand Notes et documents inédits. » (Revue de Paris, 15 août 1896.)
  32. Arvède Barine. Alfred de Musset, p. 58. Ces deux lettres sont maintenant imprimées dans le volume de M. Mariéton.
  33. À présent cette lettre est imprimée en entier dans la Revue de Paris et dans le volume des Lettres à Sainte-Beuve, publié chez Lévy.
  34. La Correspondance récemment publiée du célèbre écrivain russe avec sa fiancée (plus tard sa femme) a excité un intérêt général en Russie.
  35. Voir : Questions d’art et de littérature.
  36. Nous n’ajoutons foi qu’à ce que Paul de Musset dit de cette époque dans la Biographie, en laissant de côté le tableau qui en est fait dans Lui et Elle, où certains biographes et critiques ont pourtant puisé des détails pittoresques sur la vie que menaient alors Musset et George Sand. Dans le roman dont nous parlons, ces détails sont certes pleins de verve et de coloris et peignent bien la vie de bohème des deux poètes. Néanmoins, on ne doit pas oublier que c’est là une œuvre d’imagination et non d’histoire.
  37. Plus tard cette « Lettre » fut réimprimée dans les Œuvres complètes de George Sand, au cours du volume les Sept Cordes de la Lyre. La lettre fait aussi partie du n° III de ses Impressions et Souvenirs.
  38. Le roman a été écrit et imprimé en 1837. La préface fut écrite en 1853 pour l’édition des Œuvres de George Sand, publiées chez Hetzel avec illustrations de Tony Johannot et de Maurice Sand.
  39. Cette lettre imprimée d’abord dans le Temps, fait partie du volume Impressions et Souvenirs des Œuvres complètes, où elle porte le n° XX.
  40. Cette lettre, datée du 25 mai 1836, est imprimée dans la Correspondance de George Sand, mais sans ces lignes sincères et importantes au point de vue biographique. Nous en donnons un fragment plus loin.
  41. On ne trouve que quelques fragments de cette lettre dans l’ouvrage de Mme Barine. L’original appartient à M. de Spoelberch. Le paragraphe que nous venons de citer fut imprimé d’abord dans les Portraits contemporains ; la lettre tout entière a paru maintenant dans la Collection des Lettres à Sainte-Beuve.
  42. Dans sa lettre à Mme Dupin, datée de : « Jeudi, décembre, 1833 ». (Correspondance, t. I), elle écrit : « Je pars ce soir », et dans une lettre inédite à son mari, du « mardi, 11 décembre », elle écrit, qu’elle partira « jeudi », ce qui indique qu’elle est partie de Paris le jeudi, 13 décembre.
  43. Biographie d’Alfred de Musset, par Paul de Musset.
  44. Correspondance, t. I, p. 256.
  45. Voir le chapitre vii.
  46. Dans l’exposition de ce fait la partialité de Lindau éclate de nouveau aux yeux. Il dit : « Deux natures toutes différentes s’étaient heurtées : d’un côté, un jeune homme passionné, effréné, qui disposait sans ménagement de sa santé, de sa cassette et de son génie, sans se soucier de savoir comment ça finirait, et qui, dans la fumée de l’entraînement et des plaisirs, allait au hasard sans savoir où (ziellos dahintaumelte) ; de l’autre, une femme modérée, calme, un peu pédantesque, qui, chaque soir, vérifiait sa caisse et pensait au moyen de la remplir dès qu’elle la voyait diminuer, et qui se possédait assez elle-même pour se mettre en tout temps à sa table de travail et écrire le nombre de pages voulu, une femme que rien ne pouvait arracher à ce travail et qui pouvait résister à toutes les tentations… » Lindau confond ainsi dans une même phrase deux choses complètement différentes, mais toutes deux faisant honneur à George Sand : son amour du travail, — vrai travail d’artiste entièrement voué à son œuvre, — et la nécessité de vivre de ce travail en tenant ses comptes, vérifiant sa caisse et s’inquiétant de savoir comment elle payerait ses divertissements, alors que Musset, lui, s’en souciait fort peu. Confondre ces deux choses et en parler d’un ton railleur ne fait nullement honneur ni à la pénétration ni à la probité littéraire de Lindau. Mais le désir de rejeter sur George Sand la responsabilité de toutes les peccadilles de Musset ; porte Lindau à un véritable jeu de mots, en sorte qu’il devient difficile de saisir ce qu’il veut dire à la page suivante, que nous reproduisons en entier : « A. de Musset voulait user de la vie et en jouir au moment donné, George Sand qui, à beaucoup d’autres qualités, joignait encore celle d’être une bonne et soigneuse ménagère, bien économe, voulait faire quelque chose qui fût bien (rechtschaffenes), gagner de l’argent et réunir des matériaux pour ses travaux futurs. Il voulait courir le monde sans aucun but, elle voulait travailler selon le plan qu’elle s’était formé. À la fin des fins, il alla son chemin, elle resta à la maison. Seul, il devint triste, il se mit à chercher la société que l’on trouve toujours facilement, celle des chanteuses et des danseuses, pour la plupart d’une réputation douteuse, avec lesquelles il fit connaissance par l’entremise du consul de France à Venise, société joyeuse, amusante, dans laquelle il s’oubliait, et, en tout cas, plus agréable que celle qu’il trouvait auprès de son amante, taciturne, glaciale (?) appliquée au travail, et qui, lorsqu’il lui fallait travailler, fermait momentanément sa porte même à l’amour. Il passait ainsi gaîment son temps. Gaîment ? Nous n’en savons rien. Au fond de son âme, il était tout à fait démonté. Il était mécontent de sa bien-aimée. Il trouvait injuste que grâce à ses calculs pédantesques — c’est ainsi que lui paraissaient les motifs qui l’enchaînaient à sa table de travail — elle l’abandonnât à son sort. Il lui pesait de n’avoir pas la consolation d’avoir à côté de lui une complice de sa faute. Il s’irritait contre lui-même, car il voyait qu’il agissait mal. Au milieu de sa vie de débauche et de ses soupers joyeux, il devait se souvenir de l’amie consciencieuse qui, dans sa petite chambre et à la clarté de sa lampe, était assise à son travail, tandis que lui passait dans les plaisirs une nuit après l’autre. Rien ne nous rend si injuste à l’égard des autres que la conscience de n’avoir pas rempli notre devoir. Aussi, quand, moralement abattu, il retournait au logis fort tard dans la nuit et qu’il retrouvait son amie encore en train de travailler, ou qu’il entendait de la chambre voisine la respiration égale de son sommeil, sentait-il l’impérieuse nécessité non seulement de s’accuser lui-même, mais encore le besoin d’en vouloir à celle qui lui donnait l’occasion de s’accuser ainsi. Pour mettre sa conscience en paix, il s’asseyait parfois à table au milieu de la nuit et écrivait quelques heures sans s’arrêter. Mais le travail ne lui donnait aucune joie et il accusait amèrement celle qui lui paraissait coupable de ce travail sans plaisir… » Positivement, il est difficile de s’expliquer à quoi tend ici Lindau, Tantôt il a l’air d’approuver George Sand, tantôt il trouve que c’eût été mieux si elle s’était amusée à souper gaîment et à s’étourdir avec Musset. Ce dernier, selon lui, ne se serait pas alors chagriné et n’eût pas recherché la société des danseuses, n’aurait senti aucun remords de conscience et aurait eu « une complice », etc. Il ressort de ce que Lindau dit ensuite — en ajoutant foi aux paroles de Louise Colet prises dans Lui — qu’il rejette déjà uniquement sur George Sand tous les désaccords et les querelles qui survinrent postérieurement, et dont il attribue principalement la cause à sa manière de traiter maternellement Musset, ce qui donnait au poète des rages blanches et fut le coup de grâce qui le jeta dans les bras des courtisanes. Il est généralement reçu de s’attacher à ce côté maternel de George Sand. Les uns en font l’éloge, d’autres le blâment. Si George Sand, dans sa vieillesse, fût vraiment une mère à l’égard de plusieurs de ses jeunes amis comme Flaubert, Plauchut, Amic, si elle devint maternelle à quarante ans passés, lors des dernières années de sa vie commune avec Chopin, alors malade, il est à présumer que, dans les premières années de sa jeunesse, elle était bien loin d’être maternelle avec ses amants, et en cela il n’y a rien d’étonnant, rien qui mérite la louange ou le blâme. Si plus tard elle s’est imaginé qu’elle l’avait fait, elle s’est trompée elle-même de bonne foi. Dans sa correspondance avec Musset, on ne trouve de son côté rien de maternel, et Musset n’a pas l’air de s’en plaindre. Nous croyons que Mme Colet s’est éloignée ici de la vérité, — ce qui lui est du reste arrivé assez souvent, — et Lindau a tort de répéter les paroles des autres.
  47. a). Lettres inédites à son fils, à sa mère et à Boucoiran, des 25, 28 et 29 janvier 1834. b). Histoire de ma Vie, t. IV, p. 186-188. Elle y dit qu’après la fièvre qu’elle avait eue à Venise, elle a souffert toute sa vie de violentes migraines.
  48. Le même fait est raconté par M. Plauchut dans ses intéressants articles intitulés : Autour de Nohant, publiés dans le Temps (5, 6 et 7 septembre 1891), et réunis maintenant en volume (Lévy, 1898).
  49. C’est là une erreur sans doute involontaire que M. Plauchut commet aussi dans le Temps en nommant André et Teverino. Teverino n’a paru que onze ans plus tard, en 1845. Une lettre inédite à Boucoiran nous apprend qu’à Venise George Sand avait travaillé au Secrétaire intime (elle en fait mention le 28 janvier). Le 7 mars elle parle d’André, de Jacques qui est promis à Buloz pour le mois de mai, et de Leone-Leoni. Enfin, à Venise aussi, ont été écrits Mattea et les premières Lettres d’un voyageur.
  50. On voit déjà dans la lettre du 28 janvier qu’elle travaillait énormément. Le 4 février elle écrit : « Je m’échine à le satisfaire… Je crève de travail… »
  51. Lettres inédites.
  52. Maxime Ducamp, dans ses intéressants Souvenirs littéraires, raconte une conversation qu’il a eue avec George Sand en 1868. Elle lui disait entre autres choses que son ambition était de « posséder 3 000 livres de rente ? Je fis un bond : « Comment, vous, George Sand, vous ne les avez pas ? » Elle répondit : « Non, j’ai gagné beaucoup, beaucoup d’argent, je l’ai dépensé ; j’en aurais gagné davantage, je l’aurais dépensé de même. » Elle eut alors un sourire mâle, où l’orgueil de la domination exercée, le sentiment d’une supériorité acceptée, se mêlaient à une expression de mépris, dont la cause n’était pas difficile à deviner : elle ajouta : « Je ne regrette rien ! » Ce fut un éclair…
  53. Correspondance de George Sand, t. I, p. 262.
  54. Ce fragment de la lettre du 4 février est cité aussi (avec des coupures) par Arvède Barine.
  55. Arvède Barine, p. 65.
  56. Il a été beaucoup parlé dans la presse de la maladie de Musset que personne, à commencer par le médecin, n’a jamais osé appeler de son vrai nom. Le médecin l’a poliment appelée « fièvre typhoïde », mais en réalité, c’était le « delirium tremens », effet final de la vie de débauches de Musset.
  57. Il est mort quand notre travail était déjà fini, au printemps de 1898 âgé de plus de quatre-vingt-dix ans.
  58. La notice du rédacteur et la lettre de Pagello ont paru en 1881 dans le Figaro, mais considérablement altérées et mal traduites.
  59. Mme Luigia Codemo, il est vrai, a publié dans son livre, sans toutefois indiquer la source, une partie du journal de Pagello réimprimée maintenant presque en entier dans le livre de M. Marieton. Mais Pagello a déclaré que tout ce que Mme Codem écrivit sur son compte était fantastico. Il est vrai aussi qu’en 1881, M. Cambiano a raconté sur George Sand, à R. Barbiera, quelques détails qu’il dit tenir du Dr Pagello. Cependant celui-ci lui-même n’a rien fait imprimer. Il y a deux ans, le Dr Cabanès a publié à Paris, sous le titre : Déclaration d’amour de George Sand une des lettres de George Sand dont il avait eu copie par le fils de Pagello. Le récit de son interwiew avec Pietro Pagello, qu’il y a ajouté, éclaircit plusieurs détails relatifs au séjour de Pagello à Paris et à sa rupture avec George Sand. Les amis de George Sand en France, révoltés par ces articles, répondirent par bon nombre de lignes dures et injustes à l’adresse du Dr Pagello. L’antagonisme national, semble-t-il, entrait pour beaucoup dans cette hostilité, et le lecteur impartial, tout en restant dans la vérité, peut, sans porter préjudice à la mémoire de George Sand, rendre justice à la manière d’agir de Pagello. La seule chose que l’on puisse lui reprocher, c’est de ne pas avoir été fidèle à sa première décision et d’avoir permis à son fils de donner au Dr Cabanès la copie de la Déclaration d’amour. Mais d’un autre côté, il nous semble impossible d’exiger d’un homme vivant, et encore plus de son fils, qu’il reste absolument insensible aux fables qui se colportent sur son compte et sur celui de la femme autrefois aimée. Selon nous, il ne pouvait répondre autrement aux questions directes qu’on lui adressait qu’en disant la vérité dans toute sa simplicité. Quant à la Déclaration, c’est une des plus belles pages qui soient jamais sorties de la plume de George Sand, et ses amis n’ont qu’à se réjouir de la savoir publiée. Nous ne pouvons comprendre non plus pourquoi, aussitôt qu’il s’agit de défendre George Sand contre de fausses accusations, il faut absolument accuser quelqu’un et, si ce n’est Musset, du moins Pagello. Nous insistons encore une fois sur la nécessité d’abandonner ce procédé de procureur dans les questions psychologiques.
  60. Note de 1895. — C’est dans ce but que George Sand écrivit à Sainte-Beuve les lettres du 20 janvier et du 6 février 1861, dont nous avons déjà plusieurs fois fait mention, et dont nous aurons encore à parler en détail. Dans la lettre du 6 février, George Sand proteste surtout « contre trois horribles choses », et en premier lieu contre l’accusation « d’avoir donné le spectacle d’un nouvel amour aux yeux d’un mourant ». La lettre sera bientôt publiée.
    Note de 1898. Depuis 1895, les lettres à Musset ont été publiées par M. Aucante, de même que les deux lettres à Sainte-Beuve, d’abord dans le livre du vicomte de Spoelberch, puis dans le volume de Lévy.
  61. M. Maurice Clouard, quoique partisan de Musset, a eu le courage d’être impartial en énonçant l’opinion suivante, en tout analogue à la nôtre : « Mais c’est Paul de Musset et non Alfred qui a écrit cela, et pas une ligne d’Alfred ne fait allusion à ce fait ; il reproche bien des choses à sa maîtresse, mais jamais cela. Il ne nous paraît guère possible d’admettre que George Sand épuisée par les veilles, malade elle-même, se soit donnée à un autre homme sous Les yeux de celui qu’elle soignait avec un dévouement sans bornes. Toute sa vie elle a protesté là contre ; elle s’est défendue, non pas d’avoir été la maîtresse de Pagello, mais de l’être devenue dans des circonstances que voilà. Je parle du fait matériel et non de la « déclaration », adressée par elle à Pagello et signalée récemment par le docteur Cabanès… » — M. Mariéton donne dans son livre la fameuse « page dictée », mais elle est écrite, répétons-le, par Paul de Musset !…
  62. En réalité c’était au commencement de janvier.
  63. Lettera del Dr Pietro Pagello al signor prof. Ercole Moreni à Portoferrajo. 16 nov. 1877.
  64. Dans l’Histoire de ma Vie, George Sand dit qu’elle connût pour la première fois à Venise « d’atroces douleurs de tête qui se sont installées depuis lors dans mon cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables ».
  65. Lettera del Dr Garibaldi-Locatelli al signore prof. Ercole Moreni, écrite le lendemain de celle de Pagello, le 17 nov. 1887. La lettre contient de très intéressants et sympathiques détails sur le Dr Pagello, homme fort honnête, fort sérieux et très sévère envers lui-même. Il y est dit entre autres que deux mois auparavant, ce travailleur infatigable de quatre-vingts ans, toujours dévoué à la science, s’était blessé au doigt lors d’une opération qu’il faisait à un malade et que le doigt est resté paralysé.
  66. Ce n’était pas le Dr Rebizzo, comme on l’a plusieurs fois affirmé, mais le Dr Santini.
  67. « La Provincia di Belluno. » Martedi, il marzo 1881, n° 20.
  68. Cette lettre et le récit du Dr Pagello sont imprimés dans l’Illustrazione Italiana du 1er mai 1881, dans l’article de Raffaelo Barbiera Una lettera inedita di Giorgio Sand. Le vicomte de Spoelberch en a donné dans le Cosmopolis et puis dans son livre la Véritable histoire, avec la traduction française, le texte italien qui avait été reproduit photographiquement pour lui par les héritiers de M. Minoret. Nous le traduisons sur l’original.
  69. Nous avons déjà dit que par délicatesse et discrétion de médecin le Dr Pagello n’a pas appelé la maladie de son vrai nom.
  70. Corriere della Sera.
  71. Tous les biographes de Musset, même son frère, même Lindau et la vicomtesse de Janzé sont d’accord, qu’il ne s’est rétabli que grâce aux soins de George Sand et à l’art du médecin. Voir : « Biographie de Alfred de Musset », « Étude et récits sur A. de Musset », « Alfred de Musset ». Voir aussi l’article de Maurice Clouard avec les lettres de la mère de Musset et celles de George Sand à A. Tattet.
  72. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 188.
  73. Il partit le 29 mars 1834, date indiquée sur le passeport.
  74. Expression de Mme Dorval (voir plus haut).
  75. Le docteur Garibaldi dit : « Da giovine era biondo, quasi rosso. robustissimo, alto, bello. Vecchio ora di ottant’anni venerando all aspetto, e ancor vigoroso, si leva di buon mattino, fa delle passegiate, puó leggere senza occhiali, è sempre di umore allegro : da molti anni, però, è completamente sordo… » (En ses jeunes années il était blond, presque roux, très robuste, grand et beau. À présent, âgé de quatre-vingts ans, d’aspect vénérable, il est vigoureux, se lève de grand matin, fait des promenades, peut lire sans lunettes, est d’une humeur toujours gaie ; mais depuis longtemps déjà il est complètement sourd…)
    On voit par tout ceci que c’était physiquement et moralement une nature tout à fait saine.
  76. Arvède Barine en reproduit quelques fragments inédits. Depuis la publication de ce chapitre dans le Messager du Nord de 1895, M. Roche-blave dans son article : Fin d’une légende a donné un fragment de cette lettre, autre que celui publié par Arvède Barine.
  77. Roman d’Alex. Herzen, ayant fait époque en Russie, un des chefs-d’œuvre de la littérature russe.
  78. Célèbre nouvelle de Drouginine.
  79. Roman à thèse de Tchernichevsky, pendant de longues années considéré comme l’Évangile des libéraux russes par rapport aux questions de la morale conjugale.
  80. Dans les lettres à Boucoiran — celle de la Correspondance et l’inédite — G. Sand dit qu’elle l’a accompagné jusqu’à Vicence. D’après l’Histoire de ma Vie et les lettres de Pagello, elle l’aurait conduit jusqu’à Mestre.
  81. Histoire de ma Vie, t. IV, p. 189.
  82. Nous trouvons dans la lettre du Dr Pagello au prof. Ercole Moreni l’indication suivante : « Nous partîmes pour Bassano, nous allâmes à la grotte Parolini (près Oliero), à Crespano et revînmes à Bassano… » G. Sand dit à Boucoiran qu’elle « visita encore les bords de la Brenta ».
  83. On voit par une lettre inédite d’Aurore Dudevant à son mari, datée du 6 avril, que le voyage se fit entre le 1er et le 6 avril. (Maintenant publiée par M. de Spoelberch.)
  84. « Plus tard, nous visitâmes les îles de l’Archipel Vénitien. » dit Pagello.
  85. Paul de Musset. Biographie d’Alfred de Musset, p. 125-126.
  86. Mme Antonini, la fille du Dr Pagello raconte que George Sand fut un jour si mortifiée d’avoir été blâmée par Roberto Pagello de ne pas savoir cuire les artichauts, qu’elle lui tricota, — pour le dédommager de ce plat mal préparé — quatre paires de chaussettes. (Paul Mariéton. « Une histoire d’amour, » p. 144).
  87. Arvède Barine, p. 68.
  88. Dans une lettre inédite à M. Dudevant, datée du 30 juillet, George Sand raconte qu’elle a visité les lacs Garda, Iseo, Maggiore, traversé le Simplon, séjourné à Martigny, et fait l’ascension du Mont-Blanc et du Saint-Bernard. Elle décrit la cathédrale et le musée de Milan, les beautés de la nature de l’Italie, l’agriculture en Lombardie. Quant à l’état des voies de communication elle donne raison à son mari qui prétendait que les gouvernements absolus étaient les meilleurs sous ce rapport-là.
  89. La lettre de George Sand à Rollinat, datée de Paris, 15 août 1834, commence par les mots : « J’ai trouvé ta brave lettre du mois d’avril, hier en arrivant de Venise où j’ai passé toute l’année… » Par les lettres à son fils on voit qu’elle se hâtait de revenir à Paris pour le 18 août, jour de la distribution des prix au collège Henri IV. Ce qu’elle dit dans l’Histoire de ma Vie : « Je suis partie de Venise à la fin du mois d’août », n’est donc pas exact. Elle a quitté Venise, dans les derniers jours de juillet.
  90. La lettre a été publiée par M. Hédouin (Yorick) dans l’Homme libre du 14 avril 1877. Elle a été réimprimée dans le Figaro du 28 avril 1882, Des fragments en sont insérés dans les Souvenirs de Grenier et dans le livre de Mme Barine. Elle se termine par des vers, qui, comme les cinq sonnets dédiés à George Sand, n’ont été reproduits dans aucune édition des œuvres de Musset. Nous trouvons encore dans le volume des Poésies Nouvelles une pièce de vers que Paul de Musset n’a pas daigné orner d’un titre, car elle se rapporte également à George Sand. C’est celle qui commence par les mots, « Se voir le plus possible… » et ne porte aucune date.
  91. Dans l’Histoire de ma Vie, t. IV, p. 299-300. George Sand explique sa disposition d’esprit à cette époque par une maladie de foie et s’efforce d’atténuer l’impression que produisent les Lettres d’un Voyageur. Il serait plus juste de dire que la maladie de foie que George Sand avait héritée de sa mère s’était alors aggravée par suite de ses malheurs.
  92. Lettre inédite.
  93. Lettre inédite.
  94. Pendant toute cette période, George Sand tint une sorte de journal, dans lequel elle s’adresse parfois directement à Musset. (Nous avons eu occasion de le lire.) Ces feuillets ne lui furent remis qu’après leur rupture définitive. Ce sont des pages merveilleuses comme style, merveilleuses de passion et de sincérité. Il en existe plusieurs copies dans des archives privées. Nous y reviendrons plus loin.
  95. Note de 1893 : Lettre inédite.
    Note de 1898 : Depuis la publication de ce chapitre dans le Messager du Nord (novembre, décembre 1895), cette lettre fut publiée par le vicomte de Spoelberch dans son livre la Véritable histoire.
  96. Depuis la publication de ce chapitre en russe, cette lettre fut publiée par M. Clouard dans son article « Alfred de Musset et George Sand » (Revue de Paris, 1896).
  97. Note de 1895 : Lettre inédite.
    Note de 1898 : Un fragment s’en trouve aussi dans le livre de M. de Spoelberch.
  98. Arvède Barine, le vicomte de Spoelberch, MM. Mariéton et Rocheblave en ont d’ailleurs cité des fragments.
  99. Lettre inédite. Arvède Barine en donne aussi des fragments qu’elle date du 14 mars.
  100. Nous ferons remarquer en passant, que, lorsque George Sand était encore à Venise, et que Musset se trouvait déjà à Paris, Boucoiran et Musset y arrangeaient ensemble ses affaires d’argent et celles avec Buloz.
    Voir les lettres inédites de George Sand du 9 mai, des 20 et 27 juin 1834.
  101. Paul de Musset, qui, dans la suite, s’est efforcé de toutes les manières de rabaisser le rôle que George Sand et son amour avaient joué dans la vie de son frère, a essayé, mais sans succès, de démentir l’authenticité de cette lettre. C’est celle qui fut imprimée par M. Hédouin dans l’Homme libre et que nous avons déjà citée. Voir plus haut, p. 93.
  102. « Mémoires épisodiques d’un vieux chansonnier saint-simonien » par Pierre Vinçard. (Paris, Dentu et Grassart, 1878.)
  103. Ni Paul de Musset, ni les autres biographes hostiles à George Sand ne font mention de ces entrevues amicales. Arvède Barine seule fait exception. La lettre entière est publiée par M. de Spoelberch.
  104. Avec Lindau, nous ne pouvons ajouter foi à ce qu’un auteur inconnu raconte sur Musset et George Sand dans le petit journal Daheim (n° du 26 mars 1865). On ne peut non plus prendre en considération les biographies peu sérieuses que nous donnent Mirecourt et Kertbeny, lesquelles ne contiennent que des bavardages et des racontars empruntés à d’autres.
  105. On trouve à ce sujet des détails assez curieux dans les lettres inédites de la comtesse d’Agoult.
  106. D’après Paul de Musset, Alfred les aurait remis à Mme Jaubert dans le but de se garantir contre les demandes de restitution de George Sand. Cette assertion doit être une erreur, car le lendemain même Musset les remit à M. Papet.
  107. Biographie de Alfred de Musset, par Paul de Musset. Note à la page 123.
  108. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, du 20 novembre 1892. Lettre de M. Maurice Clouard au docteur Cabanès. L’histoire de cette correspondance est exposée avec beaucoup de finesse et d’équité dans le livre du vicomte de Spoelberch, Véritable histoire, où cet éminent écrivain encadre une foule de lettres et de documents inédits et précieux, — de commentaires délicats et judicieux et d’observations historiques d’un goût sûr.
  109. Il est à regretter que ce livre soit si répandu. Souvent des personnes qui n’ont lu aucune lettre de Musset ou de George Sand, et qui ne connaissent pas une seule de ses biographies sérieuses, ont cependant lu Lui et Elle et s’imaginent qu’ils connaissent les faits de l’histoire de George Sand et de Musset. Nous osons leur assurer qu’ils ne connaissant que la légende.
  110. Tous ceux qui connaissent les vrais rapports qui ont existé entre les frères Musset, et la vraie cause de leur inimitié, etc., savent trop bien et ont su, avec George Sand, que le rôle d’ami dévoué et d’avocat chevaleresque que Paul endossa après la mort d’Alfred, et la soi-disant défense de sa mémoire contre George Sand — s’expliquent, hélas ! très prosaïquement.
  111. Propres paroles de Musset lui-même tirées de sa lettre de 1834, citées plus haut.
  112. Il paraît que c’est à cette époque qu’elle avait permis à la fille de Mme Dorval, Mme Luguet, de copier quelques lettres de Musset. C’est de là que proviennent probablement : 1° les lettres citées par Grenier dans ses Souvenirs, 2° la lettre qui, en 1877, a été imprimée dans l’Homme libre et déjà mentionnée plusieurs fois plus haut, et enfin 3° les fragments en vers et en prose donnés par Ducamp dans ses Souvenirs littéraires.
  113. Comme on le voit par la lettre de George Sand à M. Aucante, servant de préface aux lettres à Musset publiées en volume, ce fut d’abord Louis Maillard, auteur du Voyage à l’île de la Réunion, qu’elle désigna comme troisième exécuteur testamentaire. (George Sand avait, comme on le sait, consacré un article à ce livre de Maillard.) Après sa mort, Dumas, conformément au paragraphe 6 de la lettre à M. Aucante, choisit M. Parfait. Aujourd’hui M. Aucante est le seul survivant des exécuteurs testamentaires primitifs.
  114. Nous osons affirmer que nous avons lu tout ce qui a paru à ce sujet, en 1881, dans la presse française. C’est un tas incroyable de journaux et d’articles, dont seule l’énumération prend une place considérable dans notre liste bibliographique de tout ce qui a été écrit sur George Sand, qui se trouve en appendice à la fin de cet ouvrage.
  115. Paul de Musset a publié cette pièce dans la Revue des Deux-Mondes (1er novembre 1878) en l’accompagnant de quelques commentaires et en y joignant la reproduction d’une page d’Indiana corrigée par Musset. Paul de Musset assure que la poésie se rapporte à l’année 1836, tandis qu’elle date de 1833 comme nous l’avons vu par ce qui précède (voir plus haut, p. 39).
  116. Elle a été trouvée dans les papiers de Mme Dorval.
  117. Ces deux sonnets ont été trouvés parmi les papiers de de Vigny et ont été imprimés par Louis Ratisbonne dans la Revue Moderne, 1865.
  118. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, 1891, 10 octobre.
  119. George est dans sa chambrette.
    Entre deux pots de fleurs
    Fumant sa cigarette
    Les yeux baignés de pleurs… etc.

    (Alfred de Musset et George Sand, par Maurice Clouard) (Revue de Paris du 15 août 1896).
    M. Mariéton a cité les trois couplets qui manquent chez M. Clouard et où figurent Guéroult, Papet et la bonne de George Sand, Mme Lacouture.

  120. M. Mariéton lui-même a trouvé nécessaire de réfuter sur ce point Paul de Musset ; son opinion est tout à fait conforme à la nôtre.
  121. (Voir Lettres d’un Voyageur, p. 142-143 édit. Michel Lévy.) Notre livre était déjà écrit lorsque nous avons eu l’occasion de causer de cela avec le vicomte de Spoelberch, et c’est avec le plus grand plaisir que nous avons appris que M. de Spoelberch a entre les mains des preuves confirmant qu’il en est effectivement ainsi, c’est-à-dire qu’il est bien ici question de Musset. Depuis lors, M. de Spoelberch a publié dans le Cosmopolis et dans sa Véritable Histoire des renseignements et des faits très intéressants qui prouvent que George Sand a beaucoup travaillé avec Musset et pour Musset. Ainsi, par exemple, elle a terminé pour lui Faire sans dire destiné à un recueil littéraire, le Dodécaton. Durant la vie de Musset, cette pièce n’a fait partie d’aucun recueil de ses œuvres, ce qui se comprend facilement, une fois que la pièce n’a pas été faite par lui seul.
  122. Malgré toute la valeur de son étude, elle pèche cependant par quelques défauts. Sans parler de l’anecdote rapportée plus haut, concernant les raisons qui avaient engagé Buloz à mettre en relation Musset et George Sand, ni de ce que Brandés dit que lors de son voyage en Italie, Musset avait vingt-deux ans et elle vingt-huit (tandis qu’il en avait vingt-trois et elle vingt-neuf), Brandès commet des erreurs et des inexactitudes bien plus sérieuses. Il dit entre autres : « Dans l’abîme qui s’ouvrit soudain entre eux, elle précipita son laisser-aller d’écrivain, ses tirades, son manque de goût, son costume d’homme. Depuis lors elle devint une femme complète, une nature complète : dans le même gouffre Musset plongea son costume de bouffon, son insolence provocante, son admiration pour Rolla, son entêtement de gamin et devint dès lors un homme complet, un esprit complet. » Hélas ! ce ne sont là que de belles phrases : 1° Mme Sand portait encore son costume d’homme en 1836 en Suisse, sans parler de l’hiver et du printemps de 1835 à Paris ; 2° nature complète, elle l’avait toujours été dès son enfance même ; 3° il reste à se demander où l’on trouve une absence de goût plus prononcée : dans Lélia ou dans la Comtesse de Rudolstad, les Sept cordes de la Lyre et le Compagnon du Tour de France ? 4° Musset n’a jamais été un homme véritablement complet, il a toujours gardé une âme incomplète ; 5° il n’est pas vrai non plus, comme le dit Brandès, que George Sand l’ait trompé, Musset a toujours affirmé qu’elle ne l’avait jamais trompé et qu’elle avait toujours été vraie ; 6° il n’est pas vrai qu’en dehors de quelques amourettes il fût resté enfant innocent jusqu’à sa rencontre avec George Sand. Certes il en a eu plusieurs de ces amourettes et quelles encore !… Nous devons toutefois reconnaître que les données générales de Brandès sont justes et que son étude est finement et élégamment écrite.
  123. Dans son article Fin d’une légende, M. Rocheblave reproduit une série de fragments et de lettres de Musset (pour la plupart publiées pour la première fois par Mariéton, et d’autres tirées de documents inédits). Il démontre ainsi que George Sand a exercé une influence ennoblissante, purifiante, sur Musset, homme et écrivain. Malheureusement cette influence fut de trop courte durée et n’a pu jouer un assez grand rôle dans la vie de cet homme malheureux, et de ce poète si prématurément silencieux.
  124. Voici ce qu’en dit Lindau : « Dans les deux dernières parties de son roman, Musset développe la même pensée, qu’il avait déjà énoncée dans ses œuvres antérieures : celui qui s’est adonné au vice est incapable de s’en défaire, il sera éternellement sa victime, le vice le privera du bonheur, le tourmentera par le doute, le conduira à l’injustice, le rendra malheureux.
    « Ainsi, Octave n’est pas en état d’apprécier la femme qui l’aime. Sans aucun motif, il tombe en proie à une honteuse méfiance. Il tourmente la pauvre Brigitte, la traite avec dureté et même avec cruauté. Il commence à être jaloux du passé de la veuve et finit par lui reprocher de s’être donnée à lui. De là il tire la piteuse conclusion : « Pourquoi ne se donnerait-elle pas à un autre ? » Tout cela est peint avec un réalisme effrayant, avec une vérité sans bornes. Tout cela est écrit d’après nature. Les sentiments offensants d’Octave, Musset les a éprouvés. Parfois on a l’impression de lire un chapitre de Elle et Lui… »
  125. M. Mariéton cite un fragment d’une lettre de Musset, qui montre combien en fut charmé celui à qui les trois premières Lettres d’un voyageur étaient dédiées, comme il fut saisi d’inquiétude, troublé de la douleur et du désespoir de George Sand dans ces lignes si profondément senties, mais aussi combien il fut fier de savoir que ces belles pages se rapportaient à lui. C’est par son entremise, on le sait, que George Sand, envoya ces Lettres à Buloz en chargeant Musset de les revoir, de les changer, d’y faire des coupures ou de les jeter au feu tout à son aise.
  126. Depuis que le vicomte de Spoelberch a publié dans sa Véritable histoire les merveilleuses pages inédites de George Sand, intitulées « Un roman qui n’a pas été fait » qui contiennent en germe le début de Elle et Lui, on peut se dire que si George Sand, encore toute palpitante d’émotion, avait poursuivi son plan primitif et continué à écrire l’histoire de son roman vécu, cette œuvre serait devenue tout autre chose, et nous aurions eu un Elle et Lui bien différent du roman qui existe.

  127. Une petite abeille volait diligemment çà et là, recueillant le doux
    suc des fleurs.
  128. « Mais le poison je l’y laisse. »
  129. Nous nous permettons de citer quelques fragments des pages de Renan si profondément senties et si belles dans leur simplicité, pages dédiées à George Sand dans ses Feuilles détachées, et qui sont, selon notre opinion à nous, avec l’article de Dostoïevsky et le discours de Victor Hugo, ce qu’il y a de mieux dans tout ce qui a été écrit sur George Sand. Touché de ce que les dernières pages de George Sand eussent trait à lui, de ce qu’il avait été « le dernier à faire vibrer cette âme sonore, qui fut comme la harpe éolienne de notre temps », Renan dit : « Elle eut le talent divin de donner à tout des ailes, de faire de l’art avec l’idée qui pour d’autres restait brute et sans forme… un instrument d’une sensibilité infinie était en elle ; émue de tout ce qui était original et vrai, répondant par la richesse de son être intérieur à toutes les impressions du dehors, elle transformait et rendait ce qui l’avait frappée en harmonies infinies. Elle donnait la vie aux aspirations de ceux qui sentirent, mais ne surent pas créer. Elle fut le poète inspiré qui revêtit d’un corps nos espérances, nos plaintes, nos fautes, nos gémissements. Ce don admirable de tout comprendre et de tout exprimer était la source de sa bonté. C’est le trait des grandes âmes d’être incapable de haïr. Elles voient le bien partout et elles aiment le bien en tout… Sa vie, passée malgré les apparences dans une paix profonde, a été tout entière une recherche ardente des formes sous lesquelles il nous est permis d’admirer l’infini… Mme Sand traversa tous les rêves, elle sourit à tous, crut un moment à tous ; son jugement pratique put parfois s’égarer, mais comme artiste elle ne s’est jamais trompée. Ses œuvres sont vraiment l’écho de notre siècle. On l’aimera… quand il ne sera plus, ce pauvre xixe siècle que nous calomnions, mais à qui il sera un jour beaucoup pardonné. George Sand alors ressuscitera et deviendra notre interprète. Le siècle n’a pas ressenti une blessure dont son cœur n’ait saigné, pas une maladie qui ne lui ait arraché des plaintes harmonieuses. Ses livres ont les promesses de l’immortalité, parce qu’ils seront à jamais le témoin de ce que nous avons désiré, pensé, senti, souffert… »
  130. Lettre du 12 novembre 1835 à Hippolyte Châtiron.
  131. Inédite.
  132. Au chapitre viii, en parlant des excursions de George Sand avec Pagello à Bassano, Parolino, etc., nous avons cité plusieurs passages de la réponse d’Aurore à cette lettre.
  133. Elle voulait sans doute dire par là qu’elle gagnait de 15 à 20 000 francs par an, et qu’elle pouvait dépenser ce produit annuel de son travail sans toucher à son capital.
  134. M. Gustave de Gévaudan. George Sand dit dans cette même Lettre avoir rencontré en route encore un autre « vieil ami » qu’elle avait connu « dans un temps orageux de sa vie ». C’était M. Blavoyer, rencontré jadis par elle au Mont-Dore et à Venise.
  135. C’est-à-dire de la comtesse d’Agoult, que dans sa correspondance George Sand appelle encore Mirabella, princesse Mirabelle, simplement princesse ou bien ma belle comtesse aux cheveux blonds.
  136. Adolphe Pietet, un ami de Liszt et de la comtesse d’Agoult, major de l’armée fédérale et écrivain, l’auteur du petit livre : Une course à Chamounix. (Paris, Benj. Duprat, 1838)
  137. Élève de Liszt, Hermann Cohen, plus tard entré dans les ordres, — il fut carme déchaussé, — et connu sous le nom de Père Hermann.
  138. Correspondance, t. I. Lettre à Franz Liszt du 5 mai 1836, p. 359-363.
  139. Cet ouvrage ne fut détruit que bien plus tard, vers 1862, à Palaiseau, lorsque Manceau brûla sur l’ordre de George Sand plusieurs de ses papiers et documents.
  140. Correspondance, t. II. Lettres déjà mentionnées plus haut (p. 263), à Janin du 15 février 1837, à Liszt du 28 mars, à la comtesse d’Agoult du 10 et du 21 avril et à Scipion du Roure du 13 avril. Voir aussi Lettres de femme, dont quelques fragments, concernant ce travail, qui dépassait ses forces, ont aussi été cités p. 263.
  141. Elle écrit le 13 avril à Scipion du Roure : « Solange vient d’être assez malade, moi je suis éreintée de travail. Le printemps est affreux ici, le rossignol a chanté trois jours sous la neige !… »
  142. Eugène-Pierre-Clément Pelletan, écrivain et homme politique fort connu, né à Saint-Palais-sur-Mer en 1813, mort à Paris en 1884.