Guy Mannering/21

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 147-153).


CHAPITRE XXI.

PROJETS.


Que dis-tu, homme sage ? Que le pouvoir de l’amour peut renverser tous les obstacles de la fortune, et qu’il n’est point étonnant de voir l’alliance de deux êtres qui en sont dignes, l’orgueil du génie épouser l’orgueil de la naissance.
Crabbe.


V. Brown (je n’ose écrire en entier son nom trois fois malheureux) avait été, depuis son enfance, le jouet de la fortune. Mais la nature lui avait donné cette trempe d’esprit que l’infortune ne fait fléchir que pour en montrer toute la force. Sa taille était grande, il avait un air mâle, et tout en lui annonçait la vigueur, l’activité ; sans être régulier, son visage ouvert portait l’empreinte de la gaîté ; mais lorsqu’il s’animait, sa physionomie expressive devenait plus intéressante encore. Ses manières annonçaient la profession militaire qu’il avait embrassée avec ardeur, et il était alors capitaine, le colonel qui avait succédé à Mannering dans le commandement ayant voulu réparer l’injustice que son prédécesseur, tout entier à ses préventions, avait faite à cet officier. Mais sa promotion, de même que sa sortie de captivité, n’avait eu lieu qu’après le départ de Mannering. Le régiment ayant été rappelé dans la mère-patrie, le premier soin de Brown fut de s’informer de la résidence de son ancien colonel ; il sut que Miles Mannering s’était dirigé vers le nord, et il suivit la même route dans l’intention de revoir Julia. Il se croyait dispensé de garder aucune mesure avec le père de sa jeune amie ; car, ignorant les perfides soupçons qu’Archer avait fait naître dans l’esprit du colonel, il le regardait comme un tyran qui avait abusé de son autorité pour le priver de l’avancement dû à ses services, et qui, en l’amenant à se battre avec lui, n’avait voulu que le punir de ses assiduités auprès d’une jeune demoiselle qui était loin de s’en offenser et dont la mère les autorisait. Il était donc déterminé à remettre son sort entre les mains de Julia seule, regardant la blessure qu’il avait reçue, l’emprisonnement et les malheurs qui s’en étaient suivis, comme une excuse légitime d’un tel manque d’égards pour le colonel. Nos lecteurs savent jusqu’à quel point ce plan lui avait réussi lorsque ses visites nocturnes furent découvertes par M. Mervyn.

Dans cette circonstance fâcheuse, Brown quitta l’auberge où il logeait sous le nom de Dawson, ce qui rendit inutile la tentative du colonel Mannering pour découvrir l’artiste qui donnait à sa fille des sérénades sur le lac. Toutefois il résolut de ne point se désister de son entreprise, tant que Julia lui laisserait un rayon d’espérance. L’intérêt qu’il avait su inspirer à la fille du colonel était si grand, elle avait su si peu le lui cacher, qu’il se détermina à suivre son plan avec une constance romanesque. Mais le lecteur aimera mieux apprendre de Brown lui-même quelles sont ses pensées et ses intentions ; nous lui donnerons donc communication d’une lettre qu’il écrivait au capitaine Delaserre, d’origine suisse, qui servait avec lui, son meilleur ami et son confident.


extrait.


« Donnez-moi donc de vos nouvelles, mon cher Delaserre ; vous savez que ce n’est que par vous que je puis savoir ce qui se passe au régiment, et il me tarde d’apprendre ce qui s’est passé à la cour martiale d’Ayre ; si Elliot a obtenu la majorité, si le recrutement se fait bien, et comment les jeunes officiers s’habituent à la vie militaire. Quant à notre ami le lieutenant-colonel, je ne vous en demande pas de nouvelles, je l’ai vu à mon passage à Nottingham, heureux au sein de sa famille. Quel bonheur, Philippe, pour nous autres pauvres diables, d’avoir un moment de repos entre le camp et le tombeau, lorsque nous avons pu échapper à l’acier, au plomb meurtrier et aux fatigues d’une vie continuellement exposée aux dangers ! Un vieux soldat retraité est toujours un homme aimé et respecté. Si parfois il est grondeur, on le lui pardonne. Qu’un médecin, un homme de loi, un ecclésiastique se plaigne de gagner trop peu ou de ne pas obtenir d’avancement, cent bouches s’ouvriront à la fois pour lui répondre que son incapacité en est cause ; mais le plus stupide vétéran, qui pour la troisième fois fait un vieux récit de sièges, de batailles, ou quelque conte bleu, est sûr d’être écouté avec attention ; on le plaint, on murmure avec lui quand, retroussant sa moustache, il parle avec indignation des jeunes gens qui lui ont été préférés. Vous et moi, Delaserre, qui sommes étrangers tous les deux (car quel avantage retirerais-je d’être Écossais, puisque quand bien même je pourrais prouver mon origine, à peine si un Anglais me reconnaîtrait pour son compatriote), nous pouvons nous vanter d’avoir payé notre avancement de notre sang, acheté nos grades à la pointe de l’épée. Les Anglais sont un peuple bien bizarre ! pendant que, dans leur orgueil national, ils affectent de mépriser les autres nations, ne laissent-ils pas ouvertes des portes de derrière, par lesquelles nous autres étrangers, moins favorisés de la nature, nous pouvons arriver à partager leurs avantages ? Je les comparerais volontiers à cet adroit aubergiste qui vante la bonté et la saveur d’un ragoût qu’il est enchanté de débiter promptement. En un mot, vous que votre famille orgueilleuse, et moi que la rigueur du sort ont faits officiers de fortune, nous pouvons nous dire avec plaisir que si dans l’armée anglaise nous restons au milieu de la carrière, ce sera seulement faute d’argent pour acquitter le droit de péage, et non parce que la route nous aura été fermée. C’est pourquoi, si vous pouvez persuader au petit Weischel d’être des nôtres, pour Dieu ! qu’il achète seulement une commission d’enseigne, qu’il fasse son devoir, et qu’il s’en rapporte au destin pour son avancement.

« Maintenant, j’espère que vous mourez d’envie d’apprendre la fin de mon roman. Je vous ai dit qu’obligé de suspendre mes promenades sur le lac, j’avais jugé à propos de m’absenter pour quelques jours ; je fis donc un petit voyage à pied dans les montagnes du Westmoreland, en compagnie d’un jeune artiste anglais nommé Dudley, dont j’ai fait la connaissance. C’est un charmant garçon ; je veux vous le faire connaître. Il peint assez bien, dessine parfaitement ; sa conversation est agréable, et il est d’une bonne force sur la flûte. Eh bien ! malgré tous ces avantages, c’est un jeune homme modeste et sans prétentions. À notre retour, j’appris que l’ennemi avait fait une reconnaissance. Mon hôte me dit que M. Mervyn était venu chez lui avec un autre gentleman.

« Quelle espèce d’homme est cet étranger, mon hôte ? — Un homme qui a la tournure militaire, l’air sombre, qu’on appelait le colonel. Le squire Mervyn m’interrogea aussi sévèrement que si j’eusse été aux assises. Je me doutais bien de quelque chose, monsieur Dawson (c’est mon nom supposé), mais je ne lui ai rien dit de vos courses et de vos promenades sur le lac au milieu de la nuit. Non, vraiment. S’il est questionneur, je suis discret, moi. Il me demande sans cesse le nom de ceux qui logent chez moi, s’ils vont sur le lac près de son château ; mais Joe Hodges est aussi fin que lui. »

« Vous jugez que ce que j’avais de mieux à faire était de payer le mémoire de l’honnête Joe Hodges, et de partir ; car je suis bien éloigné d’en faire mon confident. D’ailleurs je savais déjà que notre ci-devant colonel était en pleine retraite sur l’Écosse, emmenant la pauvre Julia avec lui. Je fus informé par ceux qui conduisaient le bagage, qu’il allait prendre ses quartiers d’hiver dans un endroit appelé Woodbourne, dans le comté de… Il est sur ses gardes maintenant, aussi je le laisserai entrer dans ses retranchements sans le poursuivre. Mais après cela, mon colonel, vous à qui je dois tant de reconnaissance, gardez-vous bien.

« Je vous proteste, Delaserre, que je pense souvent qu’un peu d’esprit de contradiction stimule mon amour. Je crois que j’éprouverais plus de plaisir à forcer cet homme orgueilleux et méprisant à entendre nommer sa fille mistress Brown, que je n’en aurais en l’épousant avec son consentement ; oui, quand même il m’assurerait toute sa fortune, quand même encore le roi m’accorderait la permission de prendre le nom et les armes de Mannering. Une seule circonstance me rend circonspect : Julia est jeune et romanesque ; je ne voudrais pas l’entraîner sciemment dans une démarche qui plus tard exciterait peut-être ses regrets. Non, je ne pourrais supporter qu’elle me reprochât, ne fût-ce que dans son regard, d’avoir ruiné sa fortune ; qu’elle pût me dire comme plus d’une femme l’a dit à son mari, que si je lui avais laissé le temps de réfléchir, elle aurait été plus prudente et s’en serait trouvée mieux. Non, Delaserre : cette pensée m’est insupportable elle m’assiège sans cesse. Je n’ignore pas qu’à l’âge de Julia et avec son caractère, une jeune fille n’a point d’idée exacte et précise de la valeur du sacrifice qu’elle ferait. Elle ne connaît des privations que leur nom ; et si l’amour dans une ferme semble devoir lui suffire, c’est une ferme ornée, semblable à celles que décrivent les poètes ou que l’on trouve dans les parcs des gens qui jouissent de douze mille livres sterling de rente. Elle serait mal préparée aux privations de cette véritable chaumière suisse dont nous avons si souvent parlé, et aux difficultés qui nous assailliraient nécessairement avant d’avoir atteint ce port. C’est un point qui mérite réflexion. Quoique la beauté et la tendresse de Julia aient fait sur mon cœur une impression qui ne s’effacera jamais, je veux être certain qu’elle connaîtra bien toute l’étendue du sacrifice qu’elle ferait à mon amour.

« Suis-je trop présomptueux, Delaserre, en me flattant que cette épreuve se terminera favorablement et suivant mes désirs ? Suis-je trop vain, lorsque je suppose que le peu de qualités que je possède, une fortune plus que médiocre et la résolution de consacrer ma vie à son bonheur, peuvent balancer à ses yeux les avantages auxquels elle renoncerait pour moi ? La parure, la richesse, toutes les séductions du grand monde et du bon ton, comme on l’appelle, tout cela l’emportera-t-il sur la perspective du bonheur domestique et la réciprocité d’une affection inaltérable. Je ne dis rien de son père ; ses bonnes et ses mauvaises qualités sont si étrangement mêlées, que les premières sont neutralisées par les dernières ; le regret que Julia éprouverait en se séparant des unes, serait donc bien compensé par le plaisir d’échapper aux autres : la nécessité de cette séparation, suivant moi, n’est qu’une considération secondaire. En attendant, je ne perds pas courage. J’ai rencontré dans ma vie trop d’obstacles et trop de difficultés pour m’aveugler par une folle présomption ; mais je les ai surmontés trop souvent et d’une manière trop merveilleuse pour me laisser abattre.

« Je voudrais que vous vissiez ce pays ; ses sites vous enchanteraient. Ils rappellent souvent à mon souvenir les descriptions animées que vous m’avez faites de votre pays natal. Pour moi ils ont en grande partie le charme de la nouveauté. Quoique né, m’a-t-on dit, dans les montagnes d’Écosse, je n’en ai qu’un souvenir confus ; je me rappelle beaucoup mieux ce que j’éprouvai dans ma jeunesse en voyant les côtes plates de la Zélande, que les objets qui ont dû frapper mes regards avant cette époque. Mais je crois que ma surprise, qui provenait du contraste entre ce lieu et celui où s’est passée mon enfance, a contribué à graver dans ma mémoire des souvenirs ineffaçables, quoique bien faibles.

« Je me souviens que quand nous gravîmes pour la première fois cette célèbre montagne du Mysore, tandis que nos camarades n’éprouvaient que de la surprise et de l’étonnement à la vue de cette majestueuse élévation, je partageais plutôt vos sensations et celles de Caméron ; car votre admiration pour ces rochers sauvages était mêlée d’un plaisir qui prouvait que c’était un spectacle familier pour vos yeux. Quoique j’aie été élevé en Hollande, une colline azurée est une amie pour moi, et le bruit d’un torrent mugissant à mon oreille est comme le chant de ma nourrice. Je n’ai jamais éprouvé ce sentiment avec autant de force que dans ce pays de lacs et de montagnes, et je suis très fâché que le devoir vous empêche de m’accompagner dans mes excursions. J’ai essayé de prendre quelques vues, mais je n’ai rien fait de bon. Dudley, au contraire, dessine d’une manière charmante ; son crayon est semblable à la baguette d’un magicien, tandis que, corrigeant sans cesse, je finis par ne produire qu’une mauvaise caricature. Je dois rester fidèle à mon flageolet ; car de tous les beaux-arts, la musique est le seul qui daigne me sourire.

« Saviez-vous que le colonel Mannering fût dessinateur ? Je ne le crois pas : il était trop dédaigneux pour faire paraître ses talents aux yeux d’un subalterne. Il dessine très bien cependant. Depuis qu’il a quitté Mervyn-Hall avec Julia, sir Arthur a envoyé chercher Dudley. Il voulait, à ce qu’il paraît, faire compléter une suite de dessins dont Mannering a fait les quatre premiers, et que son départ précipité l’a forcé d’interrompre. Dudley m’a dit qu’il avait rarement vu quelque chose de mieux, et que l’on y reconnaît la touche d’un maître. De plus, au bas de chacune était une courte description en vers. Saül, direz-vous, est-il donc au nombre des prophètes ? le colonel Mannering faire des vers ! Sûrement cet homme doit avoir pris autant de peine pour cacher ses talents que les autres en prennent pour les montrer. Comme il était réservé et insociable avec nous ! comme il était peu disposé à entrer dans une conversation qui aurait pu devenir intéressante pour tous ! Et puis, son amitié pour cet indigne Archer, qui était si au dessous de lui sous tous les rapports ! et pourquoi, parce qu’il était frère du vicomte Archerfield, un pauvre pair d’Écosse. Je pense que, si Archer eût survécu aux blessures qu’il reçut le jour de ce fatal duel, il eût révélé des choses qui auraient jeté de la lumière sur le caractère bizarre de cet homme singulier. Il répéta souvent : « Je voudrais bien dire à Brown des choses qui changeraient l’opinion qu’il s’est formée de notre colonel. » Mais la mort l’enleva ; et s’il avait quelque explication satisfaisante à me donner, comme ces paroles semblaient l’annoncer, il mourut avant de l’avoir fait.

« J’ai le dessein de reprendre mes excursions dans ce pays, tandis que le froid me promet quelques belles journées. Dudley, presque aussi bon piéton que moi, m’accompagnera une partie du chemin. Nous nous séparerons sur les frontières du Cumberland, lui pour rentrer dans son logement de Marybone, à un sixième étage, et travailler à ce qu’il appelle la partie commerciale de sa profession. « Il ne peut y avoir, dit-il, une existence qui offre deux disparates aussi grandes que celle d’un artiste tant soit peu enthousiaste : le moment où il remplit son portefeuille de ses ouvrages, et celui où il l’ouvre pour les montrer à la sotte indifférence ou à la critique plus choquante encore d’amateurs fashionables. Durant l’été, ajoute-t-il, je suis libre comme un Indien sauvage, je jouis de ma liberté au milieu des grandes scènes de la nature ; l’hiver, emprisonné dans un misérable grenier, je suis condamné à me plier aux caprices de gens qui ne me regardent pas autrement qu’un misérable esclave. » Je lui ai promis de lui faire faire votre connaissance, Delaserre ; vous serez enchanté de son talent, et lui de votre enthousiasme suisse pour les montagnes et les torrents.

« Lorsque je me serai séparé de Dudley, je pourrai facilement pénétrer en Écosse en traversant une région sauvage dans la partie supérieure du Cumberland. Je suivrai cette route, afin de donner au colonel le temps de placer son camp, puis j’irai reconnaître sa position. Adieu, Delaserre ! Je trouverai à peine une autre occasion de vous écrire avant mon arrivée en Écosse. »