100%.png

Henri Cornélis Agrippa/Lettre IX

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  VIII
X  ►

IX
Un ami à Agrippa.

De Genève, 16 janvier (même époque).

Je pensais vraiment, très illustre Cornélis, que vos lettres m’apporteraient une joie d’autant plus grande qu’elles sont arrivées plus tard. Je pensais qu’après longue et mûre réflexion vous ne changeriez pas d’avis et que vous nous annonceriez enfin votre arrivée. Cet espoir m’était tellement doux, tellement agréable qu’à la Fortune elle-même, cet être si inconstant cependant, je cédais la largeur d’un ongle, puisqu’elle m’accordait la réalisation de mon vœu le plus ardent vous voir ici, jouir de votre présence, pouvoir vous être de quelque utilité. Malheureux que je suis ! Destin cruel, implacable ! Pourquoi suscite-t-il dans les choses humaines tant de vicissitudes, tant de changements quotidiens dans les cœurs ? Qu’elle a été courte, grand Dieu, cette joie trop profonde ! Comme elle s’est vite changée en douleur, en angoisse ? C’est votre lettre qui est venue ajouter à l’anxiété de mon attente cet immense désappointement. Vous n’avez donc pas tenu compte du désir ardent que nous avions de vous voir, aucun compte de tout ce qu’on vous a dit de vive voix ou de ce que vous nous aviez dit dans deux lettres différentes. Quant à moi, je ne puis me reprocher d’avoir trahi la foi jurée toujours comme par le passé, je vous offre tout ce que je possède, je vous le donne ; je vous en fais l’abandon. Les habitants de Metz[1], plus habiles chasseurs que nous, vous possèdent à présent, très cher Henri. Déjà vous avez l’espoir certain de revoir bientôt vos pénates chéries. Puissent les Dieux faire prospérer plus honorablement et vous et vos affaires puissent-ils accorder à vos vertus les honneurs qui leur sont dus ! Pour ma part, puissent-ils faire que je supporte avec modération ce malheur accablant, puisque, dans le cours de mon existence tout entière, rien, à mon avis, n’eût pu me paraître à coup sûr plus pénible que cette dureté de votre cœur. Malgré tout, quoi qu’il advienne, votre souvenir restera toujours en mon cœur ; je me rappellerai toujours votre bienveillance, votre pieuse et sincère amitié. En quelque lieu du monde que vous viviez, je serai toujours, je vous le promets malgré mon peu d’habileté, le héraut de votre gloire, de votre renommée. Je vous supplie donc de répondre à mon affection d’après les inspirations de votre bonté naturelle. Du reste, je vous demande, avec audace peut-être, mais avec une insistance des plus grandes, qu’en considération de mon incroyable fidélité à votre égard, de mon amitié durable, vous me fassiez présent du volume qui contient le Discours fait par vous à la louange de votre Duchesse. En cela, vous ferez œuvre pie, et je vous en conserverai une gratitude qui ne s’éteindra jamais. Adieu, vertueux Agrippa.

  1. Agrippa avait été nommé syndic et orateur de la ville de Metz, qu’il quitta bientôt, le 25 janvier 1520.