100%.png

Henri Cornélis Agrippa/Lettre VIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  VII
IX  ►

VIII

Un ami à Agrippa.

Entre les années 1517 à 1519, de Genève.

Il y a quatre jours j’ai reçu de vous deux lettres à la fois, excellent Cornélis, et, bien que le sujet en soit différent, elles sont remarquables également toutes deux par leur élégance et l’éclat du style. Comme elles me parlaient de l’impiété de ce personnage et de son opiniâtre ingratitude, je n’ai pu, par Hercule, ne pas être violemment affligé, m’indigner contre ces coups cruels de la Fortune qui n’hésite pas à sévir durement contre un homme d’une si grande vertu. Un homme magnanime comme vous ne doit pas céder, cher Henri. Il ne faut point baisser pavillon devant cette maîtresse infidèle sans contredit, les traits dont elle vous accable répandront sur votre rare mérite un éclat aussi merveilleux que durable. C’est un sort qui nous est commun à tous, par Pollux l’un est en butte aux outrages, aux affronts, l’autre est exposé à la mort, celui-là à se prémunir contre l’affreux aiguillon de l’ingratitude. Il arrive même trop souvent, hélas ! que les justes, les innocents, sont plus sujets que les autres aux injures variées de la foule des hommes impies. Ne devons-nous pas supporter tout cela avec résignation ? Devons-nous céder un pouce devant les injustices, l’ingratitude, devant les menaces et les hostilités de la Fortune ? Est-ce à vous surtout de le. faire, à vous, homme fort et modeste entre tous qui n’êtes déjà que trop familiarisé avec les vicissitudes de la destinée. Oui, je m’en doute, vous avez dû déjà en souffrir de plus cruelles ; vous avez dû supporter les assauts violents et aveugles d’une Fortune plus cruelle encore et plus inique. Votre âme a dû s’y endurcir, s’entourer d’une cuirasse qui ne saurait céder à ses coups. Vous devez donc mépriser l’adversité. Vous devez donc en accepter plus patiemment les atteintes qui sont relativement légères, à moins que vous ne sachiez vous maîtriser. Voudriez-vous lutter follement contre l’Inévitable (puisque vous déplorez si vivement vos tribulations), contre cet inévitable que Plotin[1] a défini pouvoir inéluctable des lois divines ? N’est-ce point par la volonté de Dieu que chaque jour nous vivons en de semblables angoisses ? Comme le dit encore cet auteur, la divinité agit toujours dans les événements, comme le veut sa nature. Or, sa nature étant divine, elle agit seulement d’après cette essence divine. Ces vicissitudes, ces agitations qui bouleversent l’océan de la vie, ces alternatives d’heur et de malheur qui nous arrivent, tout cela ne vient que selon la permission de la Justice Suprême. Pour ces motifs, nous devons regarder comme privé du bon sens le plus vulgaire celui qui voudrait lutter contre cette nécessité divine, se soustraire criminellement à ce joug qui, plus tard, nous sera compté pour notre bonheur éternel, dans la patrie céleste. Que dis-je, insensé que je suis ? Où me laissais-je emporter ? Il me semble que je veux apporter des corneilles à Athènes[2].

Pour en revenir mon sujet, vous n’avez pas agi avec assez de réflexion ; c’est du moins mon avis, quand vous avez refusé le salaire que vous offrait le plus ingrat des hommes, surtout en ce moment que vos affaires sont si embarrassées. Elle me paraît absurde, par ma foi, cette détermination de se venger qui ne profite qu’au coupable et cause un dommage à l’homme dévoué qui a rendu de bons offices. Vous agirez donc plus sagement si, oubliant votre indignation, vous acceptez cet argent, tout modeste soit-il, pourvu toutefois que notre ingrat personnage veuille encore vous l’offrir. Cet argent vous est d’abord nécessaire dans les circonstances fâcheuses où vous vous trouvez maintenant en second lieu, il sera beau et louable, auprès du monde, de ne pas paraître aveuglé outre mesure par l’amour de l’argent. On vous regardera comme modéré dans vos désirs et, par cette vertu de bon aloi qui vous est naturelle, vous gagnerez une bonne renommée. Quant à la promesse que vous me faites de venir bientôt ici, j’en ai vraiment éprouvé une joie si grande que j’ai cru un moment qu’on m’avait enlevé dix ans de ma vie, déjà si avancée, de dessus les épaules. Rien, par Hercule, de si heureux, de si honorable, de si agréable ne pouvait m’arriver durant tout le cours de mon existence que de me mettre en relation directe, de me soumettre aux critiques, aux observations d’un excellent homme et, en même temps, d’une science si consommée. S’il est donc certain que vous viendrez ici, ô désiré Cornélis, s’il vous plait de connaître le site de cette ville, les mœurs de ce peuple dont vous avez déjà assurément des notions, si vous pensez que le séjour dans notre pays pourra vous être a honneur et profit, persistez, je vous en prie, dans cette résolution.

En conséquence, pour que je puisse pourvoir à tout et principalement aux arrangements domestiques nécessités par votre arrivée, écrivez-moi le plus tôt possible le jour et l’heure fixés, quand toutefois vous serez bien décidé. Puisque vous désirez aussi savoir par quelle route, par quels moyens, avec quelle aide, vous pourrez le faire, je vous le dirai en dernier lieu, puisque vous m’en manifestez le désir, autant que, dans la circonstance présente, il me sera possible de le faire. Je devine, en outre, combien le peu d’espoir que vous avez dans l’utilité de votre voyage auprès de nous, vous le placez entièrement en notre ami dévoué Eustache Chapuys[3]. Mais vous ignorez sans doute, cher Henri, à quel point cet homme si sûr, le meilleur de vos amis, voit avec peine que vous ne lui ayez absolument rien écrit. Aussi, écrivez-lui donc, écrivez-lui le plus tôt possible. Répondez à un ami si digne et si cher, qui vous est dévoué entre tous et qui vous aime tant. Adieu, Maître vertueux, ma lumière unique. Pardonnez à une lettre un peu verbeuse, et à d’aussi grandes inepties que celles que je vous débite.

Genève, 16 novembre.

  1. Philosophe néoplatonicien (205-270). Ses Ennéades furent traduites en latin par Marsile Ficin, avant la publication du texte, Florence, 1492.
  2. Ou de l’eau à la rivière, proverbe tiré de Cicéron.
  3. Chapuys, d’Annecy, était alors Official de Genève, sous l’évêque Jean-Louis de Savoie.