Hiéron (Trad. Talbot)/01

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Traduction par Eugène Talbot.
HiéronHachetteTome 1 (p. 301-305).



HIÉRON.


CHAPITRE PREMIER.


Comment les tyrans sont moins heureux que les particuliers.


Simonide le poëte[1], vint un jour auprès d’Hiéron le tyran[2] ; et tous deux étant de loisir : « Voudrais-tu bien, Hiéron, dit Simonide, me parler de choses que tu sais mieux que moi ? — Et quelles sont donc, dit Hiéron, les choses que je pourrais savoir mieux que toi, qui es un homme si célèbre ? — Je sais que tu as été un simple particulier[3] et que tu es maintenant un tyran. Il est vraisemblable qu’ayant fait l’épreuve de ces deux conditions, tu sais mieux que moi en quoi la vie du tyran diffère de celle des particuliers, relativement aux joies et aux chagrins de ce monde. — Comment donc ? dit Hiéron ; n’est-ce pas plutôt à toi, qui es en ce moment même un homme privé, de me tracer le tableau de la vie privée ? Je serais, par là, beaucoup mieux en état, je crois, de te montrer la différence de l’une et de l’autre. — J’ai observé, Hiéron, dit Simonide, que les particuliers ont le sentiment agréable ou désagréable des couleurs par les yeux ; des sons, par les oreilles ; des odeurs, par le nez ; du boire et du manger, par la bouche ; de l’amour, par où chacun sait. Quant au froid et au chaud, à la dureté et à la mollesse, à la légèreté et à la pesanteur, tout notre corps, à mon avis, est en état d’en juger les bonnes ou les mauvaises impressions. Les biens et les maux, ce me semble, ont tantôt pour effet de réjouir ou d’affliger l’âme seule, tantôt l’âme et le corps tout à la fois. Il me paraît encore que le sommeil nous cause une sensation agréable ; mais comment, où, quand, je déclare n’en rien savoir. Et de fait, il n’est pas surprenant qu’éveillés nous ayons des sensations plus distinctes que dans le sommeil. » À cela Hiéron répondit : « Pour ma part, Simonide, je ne saurais dire qu’un tyran éprouve quelque autre sensation en dehors de celles dont tu as parlé ; je ne sais donc pas jusqu’ici en quoi la vie d’un tyran diffère de celle d’un particulier. — Elle en diffère probablement, reprit Simonide, en ce que les tyrans, par chacun de ces organes, perçoivent beaucoup plus de plaisir et moins de douleur. — Mais il n’en va point de la sorte, Simonide, repartit Hiéron : sache bien, au contraire, que les tyrans ont beaucoup moins de plaisirs que les particuliers qui vivent dans une condition modeste, et qu’ils ont des douleurs beaucoup plus nombreuses et beaucoup plus grandes. — Ce que tu dis est incroyable, reprit Simonide ; s’il en est ainsi, pourquoi tant de gens aspirent-ils à la tyrannie, et cela quand ils ont le bruit d’être des gens capables ? Comment tout le monde porte-t-il envie aux tyrans ? — Parce que tout le monde, ma foi, envisage la double condition, sans en avoir fait l’expérience. Pour moi, je vais essayer de te convaincre que je dis la vérité ; et je commencerai par la vue ; car c’est par là, si j’ai bonne mémoire, que tu as commencé toi-même. Et d’abord, en réfléchissant sur les objets qui frappent les yeux, je trouve que les tyrans sont les plus mal partagés. Chaque pays a ses raretés qui méritent d’être vues. Tandis que les particuliers se rendent soit à telles villes qu’il leur plaît pour jouir des spectacles, soit aux assemblées générales pour y voir ce que les hommes jugent le plus digne de leur curiosité, les tyrans n’ont qu’une bien faible part de ces divertissements. En effet, il n’est pas sûr pour eux d’aller où ils ne seraient pas plus forts que les assistants, et leurs affaires ne sont jamais assez bien établies chez eux, pour qu’ils puissent les confier à d’autres et s’absenter. Ils auraient à craindre d’être privés de ce pouvoir et mis hors d’état de se venger de ceux qui les en auraient dépouillés. Tu me diras peut-être que ces sortes de plaisirs vont les trouver dans l’intérieur de leurs palais. Oui, Simonide, mais quelques-uns seulement de ces nombreux spectacles ; et ces plaisirs, tels quels, on les vend si cher aux tyrans, que ceux qui leur font voir la moindre des choses ont la prétention de recevoir d’eux en les quittant beaucoup plus en quelques instants que de tous les autres hommes dans le reste de leur vie. — Eh bien, reprit Simonide, si vous êtes mal partagés pour la vue, vous avez l’avantage du côté de l’ouïe, puisque la musique la plus douce, la louange, ne vous fait jamais défaut. Tous ceux qui vous entourent louent tout ce que vous dites, tout ce que vous faites : au contraire, ce qui s’entend avec peine, les censures, vous n’en entendez jamais ; il n’est personne, en effet, qui voulût blâmer un tyran en sa présence. — Mais, crois-tu donc, dit Hiéron, que cette absence de critique soit agréable, quand on est convaincu que le silence couvre de sinistres pensées contre le tyran ? Et quel charme y a-t-il dans la louange, quand on soupçonne les louangeurs de n’agir que par flatterie ? — Par Jupiter, je conviens avec toi, Hiéron, dit Simonide, que les louanges les plus agréables sont celles des hommes libres ; mais, vois-tu, jamais tu ne convaincras personne que vous ne trouviez plus de jouissances que les autres dans les plaisirs de la table. — Je sais bien, Simonide, que beaucoup de gens se figurent que nous prenons plus de plaisir à manger et à boire que les particuliers. Ils croient qu’ils trouveraient plus délicieux les mets qu’on nous prépare que ceux qu’on leur sert, parce que ce qui est extraordinaire fait naître le plaisir ; et voilà pourquoi tout le monde attend avec joie les jours de fête, excepté les tyrans. « En effet, comme leurs tables sont toujours bien servies, les fêtes n’y ajoutent absolument rien ; ainsi, et tout d’abord, pour cette douceur de l’attente, ils sont au-dessous des particuliers, mais ensuite il est une chose que tu sais toi-même par expérience : c’est que plus il y a de mets au delà de ce qu’il faut, plus la satiété est prompte à vous gagner ; de la sorte, à ne considérer que la durée de la jouissance, celui qui a une table chargée est au-dessous de celui qui vit avec satiété. — Mais, par Jupiter, reprit Simonide, tant que le cœur en dit, on aime bien mieux se nourrir de mets somptueux que d’aliments tout simples. — Oui, mais ne crois-tu pas, Simonide, que quand on est vivement charmé d’un objet, on éprouve pour ce même objet l’attachement le plus vif ? — Assurément. — Vois-tu que les tyrans s’approchent avec plus de plaisir que les particuliers des mets qu’on leur a préparés ? — Non, par Jupiter ; non, pas du tout ; ils ont même plus de dégoût, à le prendre en général. — As-tu observé, poursuivit Hiéron, ces nombreux assaisonnements qu’on sert aux tyrans, sauces piquantes, relevées et autres analogues ? — Oui vraiment, dit Simonide ; et je les crois même fort contraires à la constitution de l’homme. — Et pourquoi, je te le demande, dit Hiéron, ces sortes d’apprêts, si ce n’est le stimulant raffiné d’une âme affaiblie etblasée ? Pour ma part, je sais bien, et toi aussi probablement, que ceux qui mangent avec appétit n’ont aucun besoin de ces artifices. — Quant aux essences précieuses dont vous vous parfumez, reprit Simonide, je crois que ceux qui vous approchent en jouissent plus que vous-même, de même que celui qui mange des viandes d’un fumet désagréable n’en est pas incommodé, mais bien ceux qui l’approchent. — C’est tout à fait ainsi, dit Hiéron, que celui qui a des mets de toute espèce ne touche à rien avec appétit, tandis que celui qui ne mange que rarement d’un mets, en fait une chère délicieuse, quand on le lui sert, » Alors Simonide : « Les jouissances amoureuses, dit-il, me font bien l’effet d’être la seule cause pour laquelle vous aspirez à la tyrannie ; car, sur ce point, vous avez le choix de ce qu’il y a de plus beau. — Eh bien ! dit Hiéron, pour ce que tu dis, sache bien que nous sommes encore au-dessous des particuliers. Et, d’abord ce n’est qu’avec des femmes supérieures à nous par la richesse et par la puissance que nous pouvons contracter un mariage qui paraisse fort beau, et qui promette à l’époux de l’honneur et du plaisir ; le mariage entre égaux ne vient qu’en seconde ligne : quant à celui qui descend à une condition inférieure, il est réputé déshonorant et désavantageux. Or, un tyran, à moins d’épouser une étrangère, doit forcément se marier au-dessous de lui, et, dès lors, c’est une condition qui n’a rien d’aimable. Les soins d’une femme fière de sa haute fortune ont, certes, un grand charme, mais les respects d’un esclave n’ont rien de séduisant ; et, cependant, quand ils font défaut, c’est une source de dépits violents et de chagrins. Dans les amours masculines, le tyran a aussi beaucoup moins de jouissances que dans les plaisirs qu’on goûte avec les femmes. Ce qui ravit dans ces plaisirs, c’est l’amour partagé, il n’est personne qui l’ignore ; mais l’amour ne se plaît guère à loger au cœur d’un tyran : l’amour n’aime point les plaisirs tout prêts, il les veut en espérance ; et comme on ne prendrait aucun plaisir à boire, si l’on n’avait soif, de même qui ne connaît pas l’amour, ne connaît pas la douceur des transports amoureux. » Ainsi parla Hiéron. Simonide souriant : « Qui es-tu donc, Hiéron ? répliqua-t-il.

Tu prétends qu’un tyran est insensible à l’amour masculin : et d’où vient donc que tu aimes Daïloque[4], surnommé le très-beau ? — Ah ! Simonide, j’en atteste Jupiter, ce que je désire le plus de lui, ce n’est pas d’avoir ce qu’il m’est si facile d’obtenir, mais ce qu’un tyran peut à peine se procurer. J’aime Daïloque sans doute pour certaines faveurs que la nature contraint l’homme à exiger de ceux qui sont beaux ; mais ce que je souhaite obtenir de lui, je désirerais vivement qu’il me l’accordât d’amitié et de lui-même : car de le lui ravir de force je ne m’en sens pas plus le désir que de me faire mal à moi-même. Prendre quelque chose à un ennemi qui résiste est, à mon gré, le plus grand des plaisirs ; mais les faveurs volontaires de celui qu’on aime sont les plus délicieuses. De l’objet aimé les regards sont doux, douces les questions, douces les réponses, douces et ravissantes les querelles et les brouilles. Mais jouir par force de ce qu’on aime, c’est de la piraterie, selon moi, et non plus de l’amour. Et même le pirate trouve encore quelque plaisir dans le gain, dans l’affliction de son ennemi ; mais se plaire au tourment de qui l’on aime, l’aimer pour se faire haïr, s’attacher à qui l’on est à charge, quelle cruauté, quelle pitié ! Avec un particulier, toute faveur de l’objet aimé est un gage d’affection accordé à celui qui aime, parce qu’on sait qu’elle est donnée sans contrainte, au lieu qu’un tyran n’est jamais en droit de se croire aimé. Nous savons, en effet, que ceux qui cèdent par crainte, prennent autant qu’ils le peuvent les dehors trompeurs du véritable amour ; et par suite, jamais personne ne tend plus de piéges aux tyrans que ceux qui feignent le plus de les aimer avec tendresse. »



  1. Il y a eu plusieurs poètes du nom de Simonide. Celui que Xénophon introduit dans ce dialogue est Simonide d’Iulis, dans l’île de Céos, et qui fleurit dans le vie siècle avant l’ère chrétienne. Voy. pour plus amples détails, Alex. Pierron, Hist. de la litt. gr., p. 165 de la 1re édition.
  2. Ce n’est pas d’Hiéron, fils d’Hiéroclès, et l’ami des Romains, qu’il s’agit ici, mais d’un Hiéron qui vécut près de deux cents ans auparavant, et qui était frère de Gélon. La tyrannie de Gélon avait été si douce et si modérée, que les Syracusains lui donnèrent pour successeurs ses deux frères Hiéron et Thrasybule. Mais Hiéron ne ressemblait point à Gélon. Diodore de Sicile (XI, 48), le représente comme un homme passionné pour l’argent, et d’une humeur violente. Cela n’empêche pas cependant que Pindare ne l’ait exalté dans la Ire Olympique et dans la Ire Pythique. Il est vrai qu’Élien (Hist. div., IX, 1), lui attribue une âme forte, libérale, fidèle en amitié, et pleine de bienveillance fraternelle. Lequel croire de ces deux témoignages ? Il me semble que Xénophon a pris une sorte d’intermédiaire entre ces deux traditions. Son Hiéron est bon de sa nature, mais violent et cupide par intérêt et par nécessité. N’est-ce point là justement le côté instructif et moral de son livre ? C’est mon avis.
  3. Sous le règne de Gélon.
  4. Nom d’un jeune garçon.