Hiéron (Trad. Talbot)/03

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Traduction par Eugène Talbot.
HiéronHachetteTome 1 (p. 308-309).



CHAPITRE III.


Avantages de l’amitié ; perpétuelle défiance de la tyrannie.


« Parlons de l’amitié, et voyons celle que les tyrans ont en partage. Mais, d’abord, l’amitié est-elle un grand bien pour les hommes ? C’est ce qu’il faut examiner. Dès qu’un homme est aimé, ceux qui l’aiment sont charmés de sa présence, charmés de lui faire du bien : absent, ils le regrettent ; de retour, ils le reçoivent avec joie ; ils se réjouissent de son bonheur, ils lui viennent tous en aide, s’ils le voient éprouver quelque malheur.

« Les villes elles-mêmes n’ignorent pas que, de tous les biens, l’amitié est le plus grand, le plus doux pour l’homme. Aussi plusieurs d’entre elles permettent-elles de tuer impunément les adultères[1], parce qu’évidemment ils corrompent la tendresse des femmes pour leurs maris. En effet, qu’une femme ait eu par hasard un commerce amoureux avec un autre homme, son mari ne l’en estimera pas moins, s’il imagine que leur affection n’a reçu aucune atteinte. Pour moi, du moins, je regarde comme un si grand bonheur d’être aimé, que celui qui est aimé me parait posséder réellement tous les biens que peut verser la main des dieux et des hommes. Mais ce bien si précieux, personne n’en jouit moins que les tyrans ; et, si tu veux, Simonide, être sûr que je dis vrai, examine ceci. Entre les amitiés les plus stables, on compte celles des pères pour les enfants, des enfants pour les pères, des frères pour les frères, des femmes pour les maris, des intimes pour les intimes. Eh bien ! si tu veux voir, tu trouveras des particuliers qui s’aiment tendrement, mais une foule de tyrans tuant leurs propres enfants, une foule que leurs enfants tuent à leur tour, une foule de frères qui s’égorgent les uns les autres pour la tyrannie[2], une foule de tyrans mis à mort par leurs femmes[3] et par ceux de leurs intimes dont ils se croyaient le plus aimés. Si donc ceux que la nature et la loi obligent le plus fortement à aimer les tyrans les haïssent à ce point, le moyen de supposer que d’autres les aiment ? »



  1. On trouvera en partie le texte de cette loi dans le plaidoyer de Lysias Pro caede Eratosthenis, page 8 de l’édition Tauchnitz.
  2. Étéocle et Polynice.
  3. Alexandre de Phères tué par sa femme Thébé. Cf. Helléniq., VI, iv, et Lucien, Icaroménippe, 4 5.