Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 2/Chapitre 1/2

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Maurice Lamertin (6p. 138-149).
II

Pourtant le nouveau régime, s’il calme les consciences et s’il rassure les intérêts, est moins national encore que celui du Directoire. L’absorption dans la France apparaît maintenant complète et définitive. Malgré son despotisme, le Directoire avait cherché, par intérêt politique, à recruter le personnel des administrations départementales de la Belgique au sein de la minorité républicaine du pays. Des hommes comme les Bassenge à Liège, comme du Bosch à Gand, comme Rouppe à Bruxelles, avaient été pour lui, non seulement des auxiliaires dévoués, mais d’actifs agents de propagande. Mais leurs convictions personnelles les attachant au gouvernement renversé par le coup d’État de brumaire, ils tombèrent avec lui. Leur « jacobinisme » les rendait suspects à un pouvoir qui exigeait avant tout l’obéissance. Ils végétèrent désormais pour la plupart dans des emplois subalternes ou rentrèrent dans l’obscurité. L’exemple de Rouppe, destitué en janvier 1802 pour avoir protesté contre l’incarcération au fort de Ham de quelques Bruxellois prévenus de contrebande, leur montra qu’il était dangereux de parler haut. La leçon ne fut pas perdue. Jusqu’à la fin, l’Empire fut en Belgique le règne du silence. Même aux approches de la catastrophe finale, l’opposition n’osa se manifester que par une réprobation muette.

Napoléon, qui n’hésita pas à confier à des Italiens des fonctions importantes, montra toujours à l’égard des Belges une méfiance caractéristique. Il avait trop de tact politique et il était trop exactement renseigné pour ne pas comprendre que la population des départements réunis était beaucoup plus attachée à sa personne qu’elle ne l’était à la France. Il put s’en rendre compte par lui-même lors du voyage qu’il fit en Belgique durant l’été de 1803.

Décidé à substituer la monarchie à la république, cet admirable metteur en scène avait voulu éprouver sur les Belges, loin des railleries parisiennes, l’effet des pompes impériales dont il rêvait de s’entourer. Tout avait été combiné pour rehausser son prestige personnel et le faire apparaître en souverain. Joséphine l’accompagnait, parée, souriante et bienveillante comme une reine. Le cardinal Caprara attestait par sa présence la réconciliation du grand homme avec l’Église, tandis que les deux autres consuls ne semblaient être là que pour faire mieux ressortir par leur insignifiance la toute-puissance de leur collègue. Partout où il passa ce fut un enthousiasme sincère et spontané. L’étonnement que sa jeunesse inspirait aux foules augmentait leur admiration. Il laissait derrière lui l’impression d’un être extraordinaire et privilégié, d’une sorte de messie. Tous ses gestes étaient étudiés et tous portaient. À Gand, où il assista publiquement à la messe, on s’extasia de lui voir donner les marques de la plus vive dévotion. À Bruxelles, au milieu de la splendeur des fêtes et des adulations qui l’entourèrent pendant plusieurs jours, il posa tour à tour en monarque débonnaire et en chef suprême de l’État, arbitre de la paix et de la guerre. Infatigable, il passait des revues, donnait des audiences, visitait des manufactures, travaillait avec les ministres, décrétait des travaux d’embellissement et de fortification. C’est alors que furent décidés les énormes ouvrages qui devaient faire d’Anvers le plus grand port de guerre de l’Europe.

Car déjà c’en était fait de l’accalmie de la paix d’Amiens. La lutte avec l’Angleterre venait de reprendre (mai 1803) et Bonaparte, en visitant la Belgique, n’avait pas voulu seulement se rendre compte par lui-même de l’esprit de la nation, mais encore de l’exécution des préparatifs militaires qu’il y avait ordonnés et du fonctionnement de l’administration nouvelle. Il dût en revenir satisfait, mais décidé aussi à maintenir sous une surveillance étroite un peuple si nombreux, si proche de l’Angleterre et dont il avait certainement remarqué combien les mœurs, les sentiments et les idées différaient de ceux de la France.

Aussi se garda-t-il pendant tout son règne d’ouvrir aux Belges l’administration de leur pays. Tous les postes essentiels y furent dès l’origine exclusivement réservés à des Français de France. Français furent les préfets, Français les évêques, Français tous les fonctionnaires les plus importants de l’ordre administratif et judiciaire. On ne réserva aux Belges que les fonctions secondaires. Ils furent conseillers des cours impériales, sous-préfets, conseillers de préfecture, maires, juges de paix. En dehors même de leur pays, ils ne firent carrière que bien rarement au service de l’Empire. Les quelques exceptions que l’on peut citer comme celles de J.-F. Beyts, préfet de Loir-et-Cher, de A.-P. de Celles, préfet de la Loire-Inférieure puis du Zuyderzée, de G.-I. de Stassart, préfet de Vaucluse, de de Coninck-Outerive, préfet de l’Ain, de Jemappes, puis des Bouches-de-l’Escaut et des Bouches-de-l’Elbe, du prince de Gavre, préfet de Seine-et-Oise, ne font que confirmer une règle aussi générale dans les emplois civils que dans les emplois militaires ou les dignités religieuses.

En droit, les Belges sont devenus des Français. Le gouvernement ne laisse passer aucune occasion de le rappeler et eux-mêmes acceptent la situation qui leur est faite. Mais cette acceptation est loin d’être volontaire. À vrai dire, elle n’est qu’une forme de la résignation. Personne, durant les années triomphales du Consulat et des premiers temps de l’Empire, ne conserve l’espoir d’un retour à l’autonomie. Elle n’est plus qu’un souvenir lointain, qu’un rêve trop souvent déçu pour que l’on puisse croire qu’il devienne jamais une réalité. Si on ne se sent pas Français, on ne se sent pas Belge non plus. On se contente de vivre, profitant du mieux dont on jouit sans le considérer comme le bien. Au lieu d’un véritable sentiment national, il n’y a que de vagues aspirations vers un avenir meilleur, mais qu’il est impossible de préciser.

D’où pourrait-on attendre l’affranchissement ? De l’Autriche ? Mais n’a-t-elle pas deux fois déjà, à Campo-Formio, puis à Lunéville, renoncé formellement à la Belgique ? Et depuis lors les éclatantes défaites d’Ulm et d’Austerlitz, puis l’humiliant traité de Presbourg (décembre 1805) ne l’ont-ils pas mise définitivement hors de cause ? Ce François II, que l’on avait vu un instant à Bruxelles en 1794, ne s’était-il pas révélé aussi nul comme souverain qu’il était apparu peu sympathique comme homme ? Vainqueur, il eût certainement ranimé parmi les Belges la fidélité dynastique que le règne de Joseph II avait fait s’évanouir. Car enfin, qu’avait été le despotisme de Joseph en comparaison de celui du Directoire ? Si la maison de Habsbourg avait conservé quelque prestige, on se fût certainement rappelé qu’elle avait jadis donné au pays Marie-Thérèse et le bon Charles de Lorraine. Mais elle avait fait vraiment trop mauvaise figure sur les champs de bataille pour que l’on pût compter encore sur cette éternelle vaincue. Et, en dehors d’elle, vers qui se tourner ? Une restauration des Bourbons en France n’eût rien changé au sort des Belges. Sous le roi comme sous l’empereur, ils fussent demeurés Français. Les héritiers de Louis XVI n’étaient pour eux que des étrangers dont les noms mêmes leur étaient inconnus et dont la conduite n’avait certainement rien qui pût les passionner. On ne voit pas qu’ils se soient intéressés aux conspirations de Cadoudal et de Pichegru, ni que l’assassinat judiciaire du duc d’Enghien, qui souleva l’indignation de toute l’Europe, ait eu un grand retentissement parmi eux. Fallait-il attendre le salut de l’Angleterre ? Incontestablement, des ennemis de Napoléon elle était le plus terrible et le plus acharné. Mais aussi les coups qu’elle lui portait tombaient directement sur la Belgique. Elle bloquait l’Escaut, elle paralysait le commerce maritime et l’on ne pouvait songer sans angoisse qu’un débarquement de ses troupes sur la côte de Flandre replongerait le pays dans les horreurs de la guerre.

Ainsi, de quelque côté que l’on tournât les yeux, rien n’annonçait un changement probable ou souhaitable. L’incertitude de l’avenir faisait plus facilement accepter le présent. Qu’arriverait-il si le régime actuel était emporté dans une nouvelle tourmente de l’Europe ? On commençait à s’y accoutumer et, sauf un petit groupe de vieillards qui n’avaient rien oublié et rien appris, le nombre allait croissant de ceux qui envisageaient maintenant un retour à l’ancien ordre des choses, comme une nouvelle révolution. Si l’Empire disparaissait, qu’adviendrait-il des institutions qu’il avait édifiées ? Allait-on rétablir sur leurs ruines celles qu’elles avaient anéanties ? Comment concevoir encore la substitution des anciennes provinces aux départements, la restauration des privilèges, des dîmes, de l’antique organisation de la justice, des impôts, des finances avec tous ses inconvénients, toutes ses lenteurs, toutes ses iniquités même que l’on ne se dissimulait plus depuis que l’on en était affranchi ? Tout compte fait, l’administration nouvelle l’emportait sur l’ancienne et le gouvernement des préfets était incontestablement préférable à celui des États. Le mémoire de van der Noot sur la constitution brabançonne n’apparaissait plus que comme une dissertation archaïque ; les archives des administrations supprimées n’étaient plus que des documents d’histoire ; le passé était bien mort et l’on ne souhaitait pas qu’il ressuscitât. Car sa résurrection eût été une catastrophe aussi terrible que celle qui avait provoqué sa chute. Non seulement, elle eût amené une nouvelle perturbation politique, mais elle eût encore ébranlé l’ordre social.

Trop d’intérêts dépendaient maintenant du nouveau régime pour qu’il pût s’effondrer sans déchaîner un cataclysme. Les acheteurs de biens nationaux, dont le nombre allait croissant depuis que le pape, en signant le Concordat, avait ratifié la confiscation des biens ecclésiastiques, voyaient en lui le garant de leur fortune récente. Les préfets avaient reçu ordre de dissiper les inquiétudes suscitées par la bienveillance que le pouvoir affichait maintenant à l’égard du clergé. Faipoult annonçait solennellement que « les propriétés nationales, en passant dans la main des acquéreurs, sont devenues inviolables et que le gouvernement ne les rendra pas plus qu’il ne rendra la France à la famille des Bourbons » [1]. On pouvait donc continuer à acheter en toute sécurité, et chaque vente nouvelle gagnant à l’État un partisan, sa solidité croissait dans la même mesure où les terres d’Église venaient augmenter le capital de la bourgeoisie. La prospérité renaissante de l’industrie ne contribuait pas moins à affermir la situation. Plus les usiniers et les entrepreneurs profitaient du nouveau système douanier et de l’immense marché que la France ouvrait à leurs produits, plus ils souhaitaient le maintien d’un ordre de choses dont plus que personne ils éprouvaient les bienfaits. L’État pouvait donc compter sur l’adhésion de cette classe de nouveaux riches qui préludait sous sa protection au rôle de plus en plus considérable qu’elle allait jouer au cours du siècle. Tous étaient directement intéressés à sa conservation, qui se confondait avec la leur.

Si les nobles et les patriciens n’avaient pas les mêmes motifs de le soutenir, du moins n’en avaient-ils aucun de désirer sa chute. Pour la première fois depuis Jemappes, ils se sentaient rassurés tant pour leurs personnes que pour leurs biens ; ils respiraient à l’aise. À vrai dire, ils n’éprouvaient aucune sympathie pour un gouvernement qui les avait ramenés au niveau commun et, du moins au début, se targuait volontiers de ses origines révolutionnaires. Mais à partir du jour où Napoléon proclamé empereur sembla revenir à l’Ancien Régime et afficha de plus en plus ouvertement ses tendances monarchiques, beaucoup d’entre eux cessèrent de bouder un pouvoir qui prodiguait ses avances à l’aristocratie. L’exemple de la noblesse française ne justifiait-il pas ce revirement ? Peu à peu, les membres des anciennes familles acceptèrent des emplois. Le comte de Mérode-Westerloo et le duc d’Ursel furent maires de Bruxelles, le comte Duval de Beaulieu, maire de Mons, le baron de Sélys-Longchamps, maire de Liège ; d’autres se laissèrent nommer au Corps législatif ou au Sénat. Pour manifester leur loyalisme, les parents donnèrent à leurs fils le nom de Napoléon et à leurs filles celui de Marie-Louise.

Les mérites de l’administration contribuèrent largement, sans doute, à ce résultat. Il est incontestable que le choix des préfets fut en général très habile [2]. Bien rares ceux d’entre eux qui, comme l’Alsacien Birnbaum, dans les Forêts, ou le général Ferrand, dans la Meuse-Inférieure, durent être remplacés au bout de quelques mois. Pour la plupart, ils s’acquittèrent de leurs fonctions avec autant de zèle que de dévouement et d’intelligence. Ce furent des modèles achevés de fonctionnaires. Ils initièrent la Belgique aux méthodes administratives de la vie moderne, et la bureaucratie a conservé jusqu’à nos jours, avec une persistance dont l’obstination même leur fait honneur, les formes qu’ils lui ont imposées. Membres de l’ancienne noblesse comme Doulcet de Pontécoulant, de Chaban, La Tour-Dupin ou d’Houdetot dans la Dyle, comme de Viry ou Chauvelin dans la Lys, comme d’Herbouville ou Voyer d’Argenson dans les Deux-Nèthes ; jacobins convertis comme Faipoult dans l’Escaut, Lacoste dans les Forêts, Loysel dans la Meuse-Inférieure, Cochon dans les Deux-Nèthes ; ex-thermidoriens ou girondins comme Pérès en Sambre-et-Meuse, Desmousseaux dans l’Ourthe, Garnier dans Jemappes, ils s’attachent avec la même conscience à bien servir le maître. On ne peut reconnaître leur origine qu’à la distinction plus ou moins grande de leurs manières. Pour leur conduite publique, elle est partout la même et conforme aux vues du gouvernement dont ils dépendent. L’unique Belge qui ait figuré parmi eux, de Coninck-Outerive qui, après avoir été préfet de l’Ain, dirigea le département de Jemappes de 1808 à 1810, ne se distingue en rien de ses collègues français. Il est aussi souple, aussi obéissant, aussi obséquieux à l’égard du pouvoir. Nulle velléité d’indépendance chez ces hommes dont beaucoup pourtant ont donné des preuves d’énergie et de caractère. Ils ne sont et ils ne veulent être que des instruments dans la main toute-puissante de Napoléon. Voyer d’Argenson, le seul qui ait fait exception à la règle, a payé de sa destitution la liberté d’allures qu’il s’est permise.

Étrangers au pays par leur naissance, les préfets se gardèrent bien de s’initier aux mœurs et aux usages de leurs administrés. Par principe, ils s’affichèrent comme Français au milieu de ces Belges qu’ils considéraient comme des compatriotes arriérés qu’il fallait élever au niveau de la grande nation. Quelques-uns d’entre eux firent scandale par le voltairianisme de leurs propos et le dédain qu’ils manifestaient à l’égard du clergé. Presque aucun d’eux ne parvint à se concilier une popularité que le gouvernement craignait d’ailleurs de leur voir acquérir. D’Herbouville fut gourmandé par Napoléon parce qu’il « faisait la cour à la ville d’Anvers ». Son successeur, Voyer d’Argenson, s’attira les mêmes reproches. Sa femme avait si bien conquis la sympathie des dames de la ville qu’elles ne la considéraient plus comme une étrangère. On l’invitait dans l’intimité « entre Belges », et cela ne fut point sans contribuer à la disgrâce de son mari. Dans chaque département, le préfet s’efforçait pourtant de faire de son hôtel un centre de vie sociale et mondaine. On venait à ses soirées par crainte de se compromettre en n’y assistant pas, mais la contrainte y dominait les conversations et y glaçait les sourires. Et comment se fût-on abandonné à parler librement dans des salons où les murs avaient des oreilles et où le moindre propos compromettant était aussitôt transmis à la police ?

Cependant, si on n’aimait pas les préfets, on les estimait. Après la chute de Napoléon, van Bylandt écrivait en 1814 : « On doit être juste ; le Brabant n’a pas été malheureux sous les préfets français. Tous les habitants l’avoueront. Ils étaient fermes et adroits. Les Belges ont été moins tracassés sous la tyrannie française que sous le gouvernement indulgent et faible des Autrichiens » [3]. Et en 1817, les États de la Flandre Orientale reconnaissaient que « Faipoult avait été un administrateur éclairé et auquel rien n’échappait de ce qui pouvait être utile » [4]. Il suffit de parcourir les archives ou de consulter les « mémoriaux administratifs » des départements pour s’expliquer ces éloges. L’activité qui s’y révèle ne nous frappe point tout d’abord parce que nous y sommes habitués. Pour l’apprécier à sa valeur et dans sa nouveauté, il faut songer à l’Ancien Régime, à ses procédés routiniers et, pour parler comme Joseph II, à ses habitudes « ténébreuses ». Ici, l’administration fonctionne rapidement et inlassablement dans l’intérêt public. L’idéal du « despotisme éclairé » est atteint. Les circulaires et les arrêtés se multiplient dans toutes les directions : police, hygiène, agriculture, industrie, enseignement, etc. Des instructions tracent aux maires la conduite à suivre dans leurs communes et leur recommandent la mise en pratique de tous les perfectionnements dus au « progrès des lumières ». Des encouragements sont promis aux inventions ou aux initiatives utiles. Les préfets s’attachent à propager la vaccine, combattent les abus du truck-system, veillent à la sécurité des mineurs, cherchent à répandre parmi les ouvriers les sociétés de secours mutuels. Leurs « mémoriaux » constituent la source la plus précieuse que nous possédions pour nous rendre compte de l’élaboration de la société nouvelle. L’idée même de publier périodiquement les actes administratifs est une nouveauté caractéristique. Elle s’explique par le désir d’éclairer et d’instruire l’opinion. L’État met la presse à son service et en fait la collaboratrice de ses fonctionnaires.

La sécurité dont on jouit et les innovations utiles qui s’introduisent grâce à elle font accepter l’absence complète de liberté politique, l’immixtion constante de la police dans la vie sociale, la reprise de la guerre et l’asservissement du peuple à la conscription. Elle a cessé d’être odieuse aux riches depuis qu’ils ont la faculté d’en exonérer leurs fils à prix d’argent [5]. Pour eux, elle n’est plus qu’un impôt d’autant moins lourd que la reprise des affaires augmente rapidement leurs revenus. Tout favorise maintenant le retour si longuement attendu de la prospérité : la suppression des assignats (23 décembre 1796), l’introduction du système métrique pour les poids et les mesures (1800) et pour la monnaie [6]. Toutes les institutions nouvelles fonctionnent si bien qu’on ne conçoit plus leur disparition. Elles font éprouver l’impression de fraîcheur, de clarté et de confortable que donne l’installation dans une maison neuve au sortir d’un logis obscur et mal commode. Les avantages du présent font que l’on ne voit plus du passé que ses inconvénients. Rien, d’ailleurs, ne le rappelle plus à la génération qui grandit. Son mépris et son inintelligence de l’Ancien Régime sont comparables à ceux des humanistes du XVIe siècle pour l’art « gothique » du moyen âge.

Avec Napoléon, Joseph II a triomphé en Belgique. Presque tout ce qu’a voulu faire ce dernier est fait, et l’on s’aperçoit maintenant de l’utilité des réformes que l’on avait jadis si obstinément combattues. Le despotisme éclairé l’a emporté, mais il reste pourtant le despotisme. Là est le point sensible et douloureux, la gêne quotidienne à laquelle on se résigne sans l’accepter. Mais que faire ? La force du gouvernement est trop grande pour ne pas décourager toute velléité d’opposition. L’attitude du pays en 1809, lors du débarquement des Anglais dans l’île de Walcheren, est bien caractéristique de l’apathie avec laquelle il supporte son sort. Elle l’a laissé dans une indifférence qui paraîtrait étonnante si elle ne s’expliquait par deux craintes contradictoires. La victoire ou la défaite de l’empereur paraissent, en effet, également redoutables : sa victoire, parce qu’elle prolongera la servitude de la nation, sa défaite, parce qu’elle anéantira tous les avantages dont on jouit et qu’elle lancera de nouveau la Belgique dans les affres de l’inconnu et de l’incertain. Ainsi tiraillée en sens divers par ses appréhensions, la population est restée immobile et l’on pourrait croire qu’elle s’est désintéressée des événements. Elle n’a donné nul signe de joie en apprenant la prise de Flessingue par lord Chatam (9 août 1809) ; mais aussi elle a répondu avec une tiédeur significative aux appels du gouvernement pour la levée des gardes nationales. Visiblement, elle attend et elle se réserve. Et pourtant la situation est grave. Napoléon combat en Autriche et s’il vient de remporter la victoire de Wagram (6 juillet 1809), elle a été bien chèrement achetée. Que serait-il arrivé si les Anglais, profitant de l’insuffisance des forces commandées en Belgique par Bernadotte, avaient pu s’emparer d’Anvers ? Mais décimés par la maladie et conduits par un chef incapable, il fut bientôt évident que leurs efforts n’aboutiraient pas. Ils reprirent la mer le 30 septembre sans avoir même mis le pied sur le sol belge, et, peu après, la paix de Vienne (14 octobre), en imposant de nouvelles humiliations à l’Autriche, faisait s’évanouir les vagues espoirs qui avaient pu agiter les esprits. La domination française sembla plus que jamais assurée. L’île de Walcheren fut provisoirement rattachée au département de l’Escaut (1er février 1810).

Le vainqueur profita de cette même année 1810 pour se montrer de nouveau aux Belges, pour visiter Anvers, où se continuaient fébrilement les travaux de fortification et la construction de navires de guerre, et pour préparer enfin l’annexion prochaine de la Hollande. Cette fois il était accompagné de Marie-Louise. Peut-être espérait-il, en exhibant sa seconde épouse à la nation, raviver et attirer sur lui ce qui pouvait subsister encore d’attachement à la maison de Habsbourg. S’il fit ce calcul, il se trompa. On profita de la présence de l’impératrice pour lui prodiguer des hommages qui eussent dû s’adresser à l’empereur. Les acclamations qu’elle reçut ne furent qu’une manière de protestation. Les adulations officielles ne purent dissimuler l’absence de l’enthousiasme qui s’était déployé si général et si spontané en 1803, car déjà le sentiment public se reprenait. Le Concordat avait rallié les Belges à Napoléon : le conflit qui, l’année précédente, l’avait mis aux prises avec le pape, commençait à les en détacher.




  1. Recueil des arrêtés du préfet du département de l’Escaut, p. 477.
  2. Sur les préfets, on consultera, en l’absence de monographies, les renseignements que donne Lanzac de Laborie, op. cit., t. I, p. 313 et suiv., et t. II, p. 7 et suiv.
  3. H. T. Colenbrander Gedenkstukken der algemeene geschiedenis van Nederland 1813-1815, p. 531 (La Haye, 1914).
  4. Exposé de la situation de la Flandre Orientale en 1817, p. 84. — Cf. encore P. Mullendorff, Das Grossherzogtum Luxemburg unter Wilhelm I., p. 104 (Luxembourg, 1921).
  5. Le remplacement, aboli en principe depuis 1793. fut rétabli par la loi du 17 ventôse an VIII (8 mars 1800). Théoriquement, il n’était autorisé que pour les hommes valides qui seraient reconnus plus utiles à l’État en continuant leurs travaux ou leurs études qu’en servant dans l’armée. Mais il fut bientôt loisible à tous les conscrits qui en avaient les moyens, de se faire remplacer. — Pour la conscription, elle fut appliquée à la Belgique durant le Consulat et aux premiers temps de l’Empire avec des tempéraments qu’explique le soulèvement de 1796. Voy. Lanzac de Laborie, op. cit., t. I, p. 364.
  6. La loi établissant les nouvelles mesures métriques est du 18 germinal an III (7 avril 1795), mais elle ne fut appliquée qu’en vertu de l’arrêté des consuls du 13 brumaire an IX (4 novembre 1800), la rendant obligatoire à partir du 1er vendémiaire an X (23 septembre 1801). À partir du 1er vendémiaire an VIII (23 septembre 1799), toute la comptabilité publique dut se faire en francs et centimes (Arrêtés, t. XIII, p. 123).