Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 2/Chapitre 3/2

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Maurice Lamertin (6p. 191-197).
II

L’uniformité de l’enseignement eut pour résultat d’en faire, dans les départements réunis, un puissant instrument de francisation. Il ne pouvait être question de l’adapter aux mœurs, aux idées ou au langage de la ci-devant Belgique devenue partie intégrante de l’empire français. L’intérêt de l’État exigeait trop évidemment l’assimilation des peuples annexés pour que le gouvernement pût voir dans leurs caractères nationaux autre chose que des obstacles à abattre. Sa mission était de dresser ses nouveaux sujets et de les amener par la communauté de l’instruction et de l’éducation à être dignes de la grande nation à laquelle ils avaient désormais le bonheur d’appartenir. Il était d’ailleurs trop sûr de sa force pour redouter aucune opposition. Il lui suffit de proclamer, sous la République comme sous l’Empire, que le français était la seule langue officielle[1]. Pour les mesures d’application, il les délégua à ses fonctionnaires.

Généraliser l’usage du français dans les parties flamandes de la Belgique fut naturellement un de leurs premiers soucis. La tâche n’était pas difficile. Le français y avait fait de tels progrès au XVIIIe siècle, que Shaw, dès 1788, prévoyait la disparition prochaine de la langue nationale[2]. Bien rares étaient ceux qui, comme Verloy, comme Braeckenier, s’intéressaient encore à son sort. Et quand bien même ils eussent eu le courage d’élever la voix en sa faveur, qui les aurait écoutés ? Tout s’unissait, depuis l’annexion, pour hâter l’évolution commencée spontanément avant elle. La connaissance du français s’imposait aux rapports sociaux comme aux relations économiques. Sans la posséder, nul moyen de faire carrière. Elle était désormais un besoin primordial de l’existence et on acceptait cette situation sans protester. D’elle-même, la population s’inclinait au but et il était inutile de la contraindre. Sans doute, dans les campagnes et dans beaucoup de petites villes, la langue flamande était seule ou presque seule en usage et il ne pouvait être question de l’imposer aux écoles dont les maîtres, pour la plupart, n’en connaissaient pas d’autre. Mais les préfets encouragèrent par des récompenses les instituteurs qui ouvriraient des leçons de français, et leurs instructions s’accordant aux vœux des parents, le succès répondit tout de suite à leurs efforts. Dès 1804, Viry, dans la Lys, se réjouit des progrès accomplis. La langue française se répand, dit-il, en même temps que les modes françaises. Les fermiers désirent la faire apprendre à leurs enfants[3]. Dans les écoles de filles surtout, elle occupe une grande partie des programmes. Les instituteurs formés par les écoles normales la connaissent tous et se font gloire de l’enseigner. Incontestablement, ce qui nuit à sa diffusion parmi le peuple ce n’est pas la répugnance à l’apprendre, c’est le trop petit nombre des écoles et leur fréquentation insuffisante.

En revanche, dans les collèges officiels et naturellement dans les lycées, elle règne en maîtresse, et les collèges libres suivent l’exemple. Si on y enseigne encore le flamand, c’est à titre de seconde langue et presque de langue étrangère. La génération qu’ils ont formée de 1800 à 1814 a été élevée exclusivement en français, et il suffit de noter ce fait pour se rendre compte de la francisation rapide de la bourgeoisie.

L’administration ne manque pas d’accélérer le mouvement. Peu à peu, le flamand est exclu de toutes les positions qu’il occupait. En 1800, les fonctionnaires de l’enregistrement demandent, en vue d’éviter les fraudes, que tous les actes qui leur sont soumis soient exclusivement rédigés en français et, le 13 juin 1803, un arrêté leur donne satisfaction, tout en tolérant que les officiers publics puissent annexer aux expéditions officielles une traduction dans l’idiome du pays. Encore cette concession tombe-t-elle bientôt en désuétude. Dans les bureaux des préfectures, des municipalités, de tous les chefs des grands services de l’État comme dans les greffes des tribunaux, non seulement les fonctionnaires ne correspondent et ne tiennent les écritures qu’en français, mais très souvent, étant eux-mêmes Français d’origine, ils ne savent point d’autre langue. C’est en français que délibèrent les Conseils Généraux des départements ainsi que les Conseils communaux, que les juges rendent leurs sentences et que plaident les avocats. Et bientôt, le français débordant au dehors, multiplie ses emprises sur la vie sociale. Aux yeux de beaucoup de préfets, c’est un devoir que d’extirper l’usage de l’idiome national. À Anvers, Voyer d’Argenson est « ardent » à interdire les publications périodiques en langue flamande[4]. Dans l’Escaut, ses collègues se signalent par l’intransigeance de leur zèle. En 1806, Faipoult ordonne la fermeture de tous les théâtres flamands du département. D’Houdetot oblige l’éditeur de la Gazette van Gent à publier désormais son journal en français, interdit, en 1810, l’impression de tout livre et de tout journal en flamand et, en 1812, impose la traduction du nom des rues et jusqu’à celle des inscriptions peintes sur les enseignes[5]. Mais cette persécution administrative ne fut pas générale. La plupart du temps les préfets se bornèrent à bannir le flamand de l’usage officiel. Les vieilles sociétés de rhétorique continuèrent à subsister et à organiser des concours entre leurs membres[6]. On y rima, dans une langue déplorablement abâtardie, les victoires de l’empereur. D’autre part, le clergé continuait d’enseigner le catéchisme et de prêcher, au moins à la campagne, dans la langue du peuple, qui apparut ainsi solidaire de la religion. La poésie pieuse qui avait inspiré au XVIIe siècle le Masker van de Wereld du jésuite Poirters (1646) continua de trouver des lecteurs. C’est à elle que se rattache la Jerusalems herstelling, publiée en 1811 par le curé Stichelbaut, dans laquelle s’exprime, sous une forme symbolique, les souffrances d’un peuple opprimé par l’impiété et aspirant à la libération.

La centralisation administrative et la francisation du pays qui en résulta, orientèrent naturellement vers la France ou, pour mieux dire, vers Paris, toute l’activité intellectuelle de la Belgique. Il serait vain d’y chercher la moindre trace de spontanéité ou d’originalité. Elle n’est plus qu’un pâle reflet de la capitale. C’est vers elle que se tournent tous les regards et que se dirigent les jeunes gens désireux de faire carrière soit au barreau, comme de Gerlache, soit dans la littérature, comme de Stassart, soit dans les arts, comme tant d’autres. Les neuf départements réunis ne forment plus qu’une grande province soumise à l’influence et à l’attraction de Paris. Madrid, sous le régime espagnol, Vienne, sous le régime autrichien, n’avaient été que la résidence des princes et n’avaient jamais imposé aux Pays-Bas ni leurs mœurs, ni leurs idées. Bien plus, lorsque, sous Marie-Thérèse, le gouvernement avait voulu ranimer en Belgique la culture littéraire et scientifique, il avait cherché à lui fournir, par la création de l’Académie de Bruxelles, un centre autonome autour duquel elle pût se grouper. Mais l’Académie a été entraînée dans la suppression des corporations. Sa bibliothèque et ses instruments sont dispersés comme ses membres. D’ailleurs personne ne s’intéresse plus aux antiquités nationales auxquelles elle avait consacré le meilleur de ses forces. Frappées de la réprobation qui s’attache à l’Ancien Régime, elles ne paraissent plus qu’un passe-temps de réactionnaires ou tout au moins de pédants. Sauf quelques rares bibliophiles, comme van Hulthem à Gand, on laisse se dilapider le trésor des bibliothèques provenant des institutions religieuses supprimées et que le gouvernement a d’ailleurs écrémées au profit de Paris. En 1811, Liège « n’offre ni un manuscrit ni un livre à consulter »[7].

Çà et là, dans le silence du cabinet, quelque antiquaire, quelque amateur, un Raepsaet, un de Bats, un S.-P. Ernst, un Diericx, s’adonne encore à des recherches d’érudition dont il conserve le plus souvent, faute d’éditeur, les résultats dans ses porte-feuilles. Ni l’opinion ni le gouvernement ne les encouragent. Malgré les instances de Camus et du préfet d’Herbouville, aucune subvention n’est accordée aux Bollandistes pour leur permettre de reprendre leurs travaux[8]. L’Institut honore bien, de loin en loin, quelques « nouveaux Français » de sa bienveillance. Il s’est associé le vieux Lens pour la peinture, le commandeur de Nieuport pour la mécanique, van Mons pour la chimie. Mais ces distinctions ne font qu’accentuer encore l’attraction de Paris. Tous les talents se dirigent vers la grande ville qui concentre en elle toutes les ressources et seule dispense la renommée.

Celle de Grétry et de Gossec stimule l’ambition de leurs compatriotes et les attire. C’est à Paris que le Brugeois Suvée reçoit la direction de l’École de France à Rome, que son concitoyen J.-B. van Praet devient un des conservateurs de la bibliothèque impériale. D’autres Belges s’y distinguent aux « concours de Rome » : en 1804 et 1807, les Brugeois Odevaere et van Calloigne, en 1808, le Liégeois Ruxthiel, en 1812, l’Ostendais Suys. Le jeune Bériot y fait ses études au conservatoire et c’est à Paris encore que vont s’établir le chimiste Brizé-Fardin, le médecin Nysten, le physicien Robertson, le mathématicien Christian. Paris impose à la Belgique dans tous les domaines le ton ou la méthode. L’art se met à l’école de David, la littérature à celle de Delille, la science, mieux partagée, à celle des maîtres qui illustrent l’Institut. Tous ceux qui n’ont ni les moyens ni les loisirs d’aller puiser à la source, s’efforcent au moins d’en détourner le ruissellement vers le pays. Dans les grandes villes se fondent des sociétés littéraires, des sociétés scientifiques, des sociétés artistiques, qui organisent des concours et des expositions de tableaux[9]. Mais, en dépit de la bonne volonté de ses promoteurs, toute cette activité ne dépasse pas le niveau d’une honnête médiocrité provinciale « à l’instar de Paris ». Le théâtre s’alimente naturellement de pièces françaises, jouées par des acteurs français. Nulle part, ni accent original ni inspiration sincère. La nation s’efforce à porter l’habit d’uniforme qui lui est imposé et à n’en pas déranger les plis.

Comment aurait-elle pu s’abandonner à elle-même et s’exprimer à sa guise sous la surveillance constante d’une censure qui, à mesure que se prolonge le régime impérial, devient d’année en année plus soupçonneuse et plus oppressive ?[10]. Sous la République, la presse avait encore joui d’une liberté bien précaire sans doute et bien limitée. À partir du Consulat, l’étau qui l’enserre a été se refermant sans cesse. Jamais une telle servitude ne lui a été imposée, car, si l’Ancien Régime la contrôlait par raison d’orthodoxie et par raison d’État, du moins ne prétendait-il pas la contraindre au silence.

Aujourd’hui, en dehors des matières de simple agrément ou de science pure, tous les sujets lui sont interdits. Elle ne peut traiter ni de politique, ni de morale, ni de philosophie, ni d’administration. Toute idée est suspecte, toute phrase peut contenir une allusion ou une insinuation. Seuls les fonctionnaires ont le droit de parler au public et de lui communiquer la bonne doctrine. Tout papier imprimé est du ressort de la police, car tout papier imprimé peut être dangereux. À lire la correspondance des préfets, il apparaît que de plus en plus leur mission essentielle est de surveiller l’opinion et de faire observer les lois qui l’étouffent. En vertu de l’arrêté du 27 nivôse an VIII (17 janvier 1800) aucun nouveau journal ne peut être publié sans licence, et le gouvernement a le droit de supprimer sur-le-champ toute feuille qui lui paraîtrait hostile au « pacte social ». Une circulaire de Fouché, en 1807, interdit aux journalistes d’insérer « aucun article quelconque relatif à la politique, excepté seulement ceux qu’ils pourront copier dans le Moniteur ». Et là-dessus, le zèle des préfets s’emporte. Pour mieux obéir, ils s’arrogent un droit de censure préalable et se font envoyer avant qu’elles ne soient tirées, les épreuves des gazettes. Les journalistes ne doivent être que les « notaires de l’esprit public ». La moindre incartade, la plus petite « inconvenance de style » attirent sur leurs feuilles un arrêt de mort. D’ailleurs, à partir de 1810, un décret a décidé que, sauf dans la Seine, il n’y aurait plus qu’un journal par département. Et quel journal ! À part ce qu’y laisse passer la préfecture, on n’y trouve plus que des annonces et des anas.

Quant aux livres, on n’en peut introduire de l’étranger sans qu’ils aient subi à la douane un examen dont on peut deviner la compétence et l’esprit. Pour les autres, la censure se montre si impitoyable qu’elle décourage à l’avance les auteurs. Rien n’est épargné. En 1811, dans l’Ourthe, le préfet se fait envoyer les épreuves des almanachs et de ces petits livres « qui sont la bibliothèque du vulgaire et de l’enfance », en vue moins encore d’en écarter les obscénités et la superstition que d’y introduire les louanges de l’empereur[11]. À partir de 1810, pour exercer la profession de libraire ou d’imprimeur, il faut se procurer un brevet du gouvernement. Quant au théâtre, est-il besoin de dire qu’il ne peut jouer que des pièces approuvées par l’autorité ?

Le despotisme le plus étroit et le plus rigide s’impose ainsi à la pensée. La République avait voulu, en s’emparant du contrôle de l’éducation et de la presse, faire des citoyens. Napoléon ne leur assigne plus d’autre but que de dresser, au profit de l’État, des administrés.




  1. J. des Cressonnières, Essai sur la question des langues dans l’histoire de Belgique, p. 340 (Bruxelles, 1920).
  2. Histoire de Belgique, t. V, 2e édit., p. 330.
  3. Mémoire statistique du département de la Lys, p. 54 et suiv.
  4. Lanzac de Laborie, op. cit., t. II, p. 270.
  5. F. van der Haeghen, Bibliographie gantoise, t. V. p. 9 et suiv.
  6. En 1812, à Gand, on rouvre la chambre de rhétorique de Fonteyne et J.-F. Willems y remporte un prix pour un poème sur la bataille de Friedland. En 1805 et 1806, E.-D. van Daele fit paraître sous le pseudonyme de Vaillant, un périodique, Tijdverdrijf, consacré à l’étude de la langue flamande.
  7. Th. Gobert, Liège à travers les âges, t. I, p. 276.
  8. H. Delehaye, L’œuvre des Bollandistes, p. 181 (Bruxelles, 1920).
  9. La plus ancienne est la Société des Arts de Gand fondée en 1808, en même temps que la Société de Botanique et d’Horticulture qui organisa un « Salon de flore » dès 1809. Sur ce mouvement, voy. E. Mailly, Études sur la culture intellectuelle à Bruxelles pendant la réunion à la France (Bruxelles, 1887) ; La Société de Littérature de Bruxelles (Bruxelles, 1888).
  10. P. Verhaegen, Essai sur la liberté de la presse en Belgique durant la domination française. Annales de la Société Archéologique de Bruxelles, t. VI, [1892] et VII [1893] ; F. Donet, Un quart de siècle de censure. Bulletin de l’Académie d’Archéologie, 1907, p. 278 et suiv. ; Th. Gobert, Imprimerie et journaux à Liège sous le régime français. Bulletin de l’Institut Archéologique liégeois. 1924, p. 1 et suiv. Cf. E. Roche, La censure en Hollande pendant la domination française (La Haye-Paris, 1923).
  11. Correspondance du préfet de l’Ourthe. Archives de l’État à Liège.