Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 3/Chapitre 1/2

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Maurice Lamertin (6p. 231-245).
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II

En 1792, l’invasion de la Belgique avait déterminé l’Angleterre à entreprendre contre la France une lutte qui ne devait cesser que le jour où elle aurait chassé son adversaire d’un pays d’où il la menaçait directement. Plus Napoléon s’acharnait à faire d’Anvers une base d’attaque, plus elle s’obstinait à l’en expulser. C’était là son but de guerre principal. C’est pour y atteindre qu’elle avait si longtemps combattu et si largement prodigué ses trésors à ses alliés, se réservant le droit de leur imposer la solution qu’elle avait préparée en attendant leur victoire et de disposer des Pays-Bas, enfin reconquis, au mieux de ses intérêts.

L’Autriche et la Russie ne l’inquiétaient pas. La première qui, depuis le milieu du XVIIIe siècle, n’avait jamais vu dans la Belgique qu’un territoire d’échange à céder au plus offrant contre la Bavière ou l’Italie [1], avait définitivement fixé son choix sur cette dernière. Elle ne pensait qu’à la Lombardie, et il suffisait de la satisfaire de ce côté pour la désintéresser de provinces qu’elle n’affectait même plus de vouloir conserver. Quant à la Russie, elle n’avait évidemment aucun motif de contrecarrer dans les Pays-Bas les plans de l’Angleterre. Tout au plus devait-elle chercher à lui vendre à bon prix son acquiescement. Mais la Prusse était moins accommodante. Avide d’agrandissements, elle s’était tout de suite établie sur la ligne de la Meuse et paraissait résolue à s’y cramponner. Heureusement ses appétits effrayaient tout le monde, et il ne serait pas trop difficile de l’amener à lâcher prise quand elle serait convaincue que ses forces ne correspondaient pas à ses convoitises.

Le cabinet de Londres avait mûrement élaboré un plan que l’on pourrait appeler une revision du traité de la Barrière. En 1715, c’est d’accord avec les Provinces-Unies qu’il avait transformé la Belgique en un rempart contre la France, et qu’il avait contraint l’Autriche d’accepter ce pays, grevé, au profit des puissances maritimes, d’une hypothèque militaire. Cependant la décadence rapide des Provinces-Unies avait enlevé toute valeur à une combinaison qui remettait à leur garde les forteresses de la Barrière. Les Hollandais n’avaient pas même résisté à l’invasion française de 1744, et en 1781 ils avaient laissé expulser leurs garnisons par Joseph II. Il ne pouvait plus être question, en 1814, de leur assigner de nouveau un rôle qu’ils seraient moins capables encore de jouer. D’autre part, reconnaître l’indépendance de la Belgique et lui confier la mission de se défendre elle-même au profit de l’Europe, il n’y fallait pas songer. Le pays était trop faible pour son importance. Si l’on voulait qu’en une prochaine guerre un nouvel assaut de la France vînt se briser contre lui, il n’existait qu’un moyen : ajouter son territoire à celui de la Hollande, « amalgamer » les deux peuples et faire de leurs faiblesses réunies une force assez grande pour se défendre et pas assez pour inquiéter leurs voisins. Ainsi une barrière nouvelle, plus solide et plus efficace que l’ancienne, serait érigée. La servitude militaire à laquelle la Belgique seule avait été astreinte en 1715 serait imposée cette fois à la Belgique et à la Hollande.

Déjà pendant la révolution brabançonne, Londres et Berlin avaient envisagé l’éventualité d’une entente étroite, au profit de la maison d’Orange, des deux parties des Pays-Bas. Il avait suffi de flatter la vanité du pauvre van der Noot pour le rallier à ce projet qui n’avait d’autre but que d’utiliser, au détriment de l’Autriche, l’insurrection des Belges [2]. Au reste, la facile victoire des Autrichiens sur les troupes du Congrès avaient remis les choses en état et interrompu les pourparlers ébauchés. Mais les événements ne tardèrent pas à ramener l’attention sur une idée que la situation internationale devait naturellement réveiller dans la mémoire des diplomates. L’Autriche laissait trop clairement apparaître sa tiédeur à l’égard des Pays-Bas pour que l’on pût encore espérer les confier à sa garde après les avoir enlevés à la France. Il fallait donc les assigner à un prince qui, par la situation de ses propres États, fût en mesure de les défendre à l’avenir. Guillaume d’Orange était tout désigné au choix des puissances alliées. Il l’était d’autant plus, qu’expulsé par la République batave, il ne comptait que sur elles pour reprendre le pouvoir et que son intérêt le solidarisant à leurs desseins, elles pouvaient sans hésitation augmenter ses forces sans craindre qu’il en abusât. Aussi, lors du traité anglo-russe de 1798, avait-on étudié une vaste opération en vue de reconquérir la Hollande d’abord, la Belgique ensuite, et dont l’aboutissement eût été l’union des deux pays qui, soudés l’un à l’autre, eussent formé bloc contre la France. Lord Granville était tout acquis à cette combinaison [3]. Le pitoyable résultat du débarquement du Helder en 1799 ruina les espoirs que l’on avait échafaudés sur elle. Son seul résultat fut d’aigrir l’Autriche, vexée d’avoir vu ses partenaires disposer d’un pays dont elle ne voulait plus, mais dont elle ne voulait pas qu’on s’occupât sans elle, et d’exciter la défiance du cabinet de Londres contre le prince Guillaume dont les agents secrets avait maladroitement laissé entrevoir une ambition trop impatiente et trop indépendante [4].

Pourtant, on ne devait plus s’écarter de la voie qu’on s’était fixée [5]. En 1803, après la rupture de la paix d’Amiens, on s’entretenait de nouveau de la fondation d’un royaume des Pays-Bas, dont la protection eût été confiée à la Prusse [6]. Le tsar en conférait en 1804 avec William Pitt et, en 1805, on en insérait le projet dans le traité du 11 avril entre l’Angleterre et la Russie. Il était décidé en principe que la Hollande recevrait un « arrondissement convenable » dans les Pays-Bas autrichiens. Et à la même date, l’abbé Piatoli envisageait l’érection future d’un royaume des deux Belgiques.

Une question d’ordre colonial contribuait encore à affermir dans ses vues le gouvernement de Londres qui, en guerre avec la République batave, s’était emparé successivement de toutes les colonies hollandaises et comptait fermement en conserver sa part. Dès lors, il lui était indispensable de fournir, au jour du règlement des comptes, un dédommagement à Guillaume d’Orange. Quel coup de génie que de désintéresser ce créancier en lui procurant une situation qui, tout en protégeant l’Angleterre sur le continent, la laisserait encore maîtresse d’un superbe domaine au delà des mers. Aussi, lorsque la catastrophe de Russie permit enfin d’entrevoir la chute prochaine de Napoléon, lors Castlereagh estima-t-il le moment venu de préparer une solution doublement profitable à son pays. Durant l’année 1813, il ne cesse plus d’en causer avec Guillaume. Conversation épineuse, car les appétits du prince se révèlent plus grands à mesure qu’il aperçoit plus nettement qu’on a besoin de lui, et il faut prendre garde encore, en abattant prématurément le jeu, d’exciter les susceptibilités de l’Autriche et de décevoir les convoitises de la Prusse [7]. On ne cesse donc de tracer sur la carte des frontières qui vont et viennent au gré des péripéties du marchandage. Pour l’Angleterre, il importe avant tout de couvrir Anvers et les bouches du Rhin ; pour Guillaume, de tailler le plus largement possible son futur domaine. Nul souci dans tout cela de l’intérêt ou des aspirations des peuples. Dans le silence du cabinet, la raison d’État et l’intérêt dynastique disposent des hommes et des territoires.

Le prince revendique non seulement la Belgique, mais la rive gauche du Rhin jusqu’à la Moselle. Castlereagh, préoccupé de la Prusse, veut restreindre ses prétentions à une ligne qui ne dépasserait pas Malines, Maestricht, Juliers et Cologne ou même Dusseldorf. Pourtant les terres dont on dispose ainsi sont toujours occupées par la France, et l’imagination peut se donner carrière aussi longtemps qu’elle ne se donne carrière que sur le papier. Mais l’insurrection de la Hollande, le débarquement de Guillaume à Scheveningen et bientôt après l’occupation de la Belgique par les alliés transformèrent, en 1814, la possibilité en réalité. Aussitôt l’activité de Guillaume se déploie. Il cherche fébrilement à prendre les devants et à placer les Puissances devant le fait accompli. Ses émissaires se répandent par la Belgique [8] ; il envoie à l’état-major de Bulow, le comte van Zuylen van Nievelt comme agent politique ; à Gand, il est en rapport avec les industriels Huyttens et Bauwens. Des brochures pleines de promesses cherchent à lui gagner le clergé et la noblesse. Elles dévoilent les perspectives les plus engageantes. Les Belges étant plus nombreux que les Hollandais, quel rôle ne sont-ils pas appelés à jouer dans un royaume où ils exerceront évidemment l’influence essentielle ! Tout est mis en œuvre pour capter l’opinion. À Bruxelles, des gens du bas peuple, gagnés à prix d’argent crient « Oranje boven ! » Le duc de Clarence fait applaudir à l’opéra le fils de Guillaume, le jeune prince Frédéric [9]. Les gazettes regorgent d’articles de propagande. Sans doute, la répugnance des Belges à accepter une union avec un peuple calviniste n’est pas douteuse. Mais enfin tant d’efforts risquent de créer parmi eux une agitation fâcheuse. Il importe qu’ils attendent sans parler l’avenir qu’on leur réserve, et l’impatience de Guillaume pourrait les pousser à protester. D’ailleurs elle est intempestive et outrecuidante. Lui aussi, doit s’incliner devant le droit de conquête des alliés. Ses menées irritent l’Angleterre et inquiètent la Prusse qui compte toujours sur la ligne de la Meuse et, plus fermement, sur l’Allemagne rhénane.

Cependant, le 1er mars 1814, à Chaumont, les Puissances ont décidé, par un article secret, que « la Hollande, État libre et indépendant sous la souveraineté du prince d’Orange » recevra un « accroissement de territoire » et « une frontière convenable ». Mais quelle sera cette frontière ? Le 30 mai, le traité de Paris rétablissant la paix entre la France et les alliés, ne résoud pas encore la question. S’il reconnaît, également dans un article secret, que l’établissement d’un juste équilibre en Europe exige que « la Hollande soit constituée dans des proportions qui la mettent à même de soutenir son indépendance par ses propres moyens », s’il lui transfère « les pays compris entre la mer, les frontières de la France telles qu’elles sont déterminées par le traité, et la rive gauche de la Meuse », il remet à plus tard de fixer « suivant ses convenances et celles de ses voisins » l’étendue de ce qu’elle recevra à droite du fleuve. Ici, force est bien de tenir compte des revendications prussiennes et de se borner à dire que les régions rhénanes réunies à la France depuis 1792 « serviront à l’agrandissement de la Hollande et à des compensations pour la Prusse et d’autres États allemands ».

Il ne suffisait pas de délimiter le territoire du futur royaume, il fallait encore en assurer la solidité. C’est à quoi pourvurent les « huit articles » que lord Castlereagh amena, non sans peine, le prince souverain à accepter le 21 juillet. Tout y est combiné de telle sorte que « l’amalgame le plus parfait » entre la Belgique et la Hollande garantisse l’unité de l’État. La volonté de l’Europe sur ce point est formelle, et elle s’arroge le droit d’imposer au prince les conditions qui l’empêcheront de compromettre cette unité en avantageant les Hollandais au détriment des Belges. En conséquence, il s’engage à garantir à tous les cultes protection et faveur égales, à rendre tous les citoyens accessibles aux emplois publics, à reconnaître à toutes les provinces les mêmes avantages commerciaux, à faire modifier de commun accord par les Belges et les Hollandais la constitution déjà établie en Hollande et enfin à assurer aux premiers une « représentation convenable » aux États-Généraux qui se réuniront alternativement tantôt dans une ville belge, tantôt dans une ville hollandaise. Ainsi la force de l’État découlera de son unité, et cette unité sera sauvegardée par les précautions prises pour qu’elle résulte de l’égalité imposée à ses parties. Si l’on déclare commune la dette qui, écrasante en Hollande, est très légère en Belgique, cet inconvénient n’est-il pas largement compensé par le droit qu’auront les Belges de trafiquer aux colonies hollandaises et par l’attribution aux seuls Hollandais des frais résultant de l’entretien des digues ?

On avait enfin réglé l’essentiel. Guillaume était satisfait. La cession du Cap, d’Essequibo, de Demerary et de Berbice à l’Angleterre ne lui paraissait pas payer trop chèrement la couronne qu’il allait ceindre. Il ne lui restait plus qu’à solliciter le Congrès de Vienne pour la délimitation définitive des frontières. En attendant, il obtint le gouvernement de la Belgique auquel il aspirait impatiemment. Le 31 juillet 1814, il venait prendre à Bruxelles la place du baron Vincent. Sa proclamation aux Belges, le 1er août, leur laissa croire que c’était à eux et non à la Hollande ou pour mieux dire au prince-souverain de la Hollande que les Puissances avaient accordé un « accroissement de territoire ». Mais elle abondait en effusions sincères et la joie du succès y avivait encore la bienveillance des promesses. Guillaume y annonçait la beauté d’un avenir où l’intérêt de l’Europe allait se concilier avec celui de ses sujets « heureux, disait-il, si en multipliant mes titres à votre estime, je parviens à préparer et à faciliter l’union qui doit fixer votre sort et qui me permettra de vous confondre dans un même amour avec un peuple que la nature elle-même semble avoir destiné à former avec ceux de la Belgique un État puissant et prospère » [10].

Pourtant il restait encore des difficultés à vaincre. La Prusse, furieuse d’avoir dû céder devant l’Angleterre, cherchait à prendre sa revanche. Elle parlait de faire entrer les Pays-Bas dans la Confédération germanique. Elle se déclarait opposée à toute extension de leur part dans des pays allemands et même dans le Luxembourg. Elle taxait Guillaume d’ingratitude et Hardenberg déclarait que les Prussiens étaient les seuls auteurs de l’affranchissement de la Hollande et que sans eux son soulèvement n’aurait servi de rien [11]. Ces accès de mauvaise humeur n’effrayaient pas le prince. Le cabinet de Londres garantissait sa situation. Au mois d’août, le gouvernement anglais, en signant avec lui la répartition des colonies, lui promettait deux millions sterling destinés à la construction des forteresses à ériger contre la France et trois autres millions à affecter aux frais de consolidation du futur royaume.

Des mesures furent prises aussitôt pour prouver à l’Europe que sa « barrière » serait bien gardée. La principale était l’organisation d’une armée. Le 15 août les régiments constitués en Belgique par les alliés étaient fusionnés avec les troupes hollandaises ou plutôt confondues avec elles dans une seule masse, grâce à l’application à ceux-là des règlements en usage dans celles-ci. La discipline, pour bien affirmer sans doute la rupture avec la tradition française, rétablissait pour les soldats la peine de la bastonnade. En revanche, les commandements importants furent réservés à des Hollandais, comme Chassé ou Trip, formés au service de Napoléon. À côté d’eux, d’autres officiers généraux, comme de Constant Rebecque comme Cruykenbourg et le duc de Saxe-Weimar, sortaient du service des alliés. Le fils aîné de Guillaume, le prince d’Orange, qui avait brillamment combattu en Espagne avec Wellington, recevait aussi un commandement.

Pour les Belges sans doute, cette armée, dont l’état-major ne renfermait que bien peu de leurs compatriotes et dont le drapeau portait les couleurs de la maison d’Orange, apparaissait comme une armée étrangère. Mais leurs soldats, comme leur territoire, pouvaient-ils être, dans les conditions où l’on se trouvait, autre chose qu’un « accroissement » ? En somme, on avait fait tout ce qu’il était possible de faire. C’était déjà beaucoup que d’avoir pu constituer rapidement une force d’à peu près 30,000 hommes.

C’était beaucoup aussi pour Guillaume que d’avoir été reçu paisiblement à Bruxelles. Il savait bien que l’opinion était mal disposée à son égard. Mais il lui suffisait qu’elle ne protestât pas, et elle s’abstint, en effet, de toute démonstration, se résignant à l’inévitable. Très habilement d’ailleurs, il s’efforça d’apaiser les répugnances du clergé à passer sous le pouvoir d’un prince calviniste. Il savait que les vicaires généraux du diocèse de Gand venaient d’envoyer au Congrès de Vienne une pétition demandant le rétablissement de l’Église dans tous ses droits : dîmes, tribunaux ecclésiastiques, monopole de l’enseignement, etc. Il fallait au moins donner des gages à ces obstinés et leur témoigner des sentiments rassurants. 200,000 francs furent affectés aux traitements des prêtres. L’interdiction de travailler les dimanches et les jours de fête, fort négligée « par suite des principes révolutionnaires que la réunion de la Belgique à la France y a propagés au mépris des lois divines, ecclésiastiques et civiles » rentra strictement en vigueur. Et quelques jours plus tard, le gouvernement, pour être agréable aux catholiques, leur imposait de se munir, avant le mariage civil, d’un certificat de leur curé, et rétablissait, dans les serments en justice, l’invocation de la divinité.

Cependant le Congrès de Vienne délibérait et la Prusse restait accrochée à la ligne de la Meuse. Sans se préoccuper de se mettre d’accord avec les théories linguistiques qui, à partir de cette époque, commencent à servir de prétexte aux ambitions allemandes [12], elle se montrait décidée à englober dans ses frontières les territoires wallons de la rive droite du fleuve et revendiquait obstinément le Luxembourg. Elle était une voisine insupportable, rogue, hargneuse et habile à faire naître d’irritants incidents de frontières. Pour s’en débarrasser, il fallut bien consentir, sur les conseils impératifs de l’Angleterre, à de nouveaux sacrifices. Moyennant l’abandon de ses États héréditaires de Nassau, Guillaume obtint enfin la cession de l’ancien duché de Luxembourg. Il dut consentir toutefois à l’entrée de celui-ci dans la Confédération germanique, dont les troupes furent chargées de tenir garnison à Luxembourg même. À ce prix, les Prussiens consentirent à évacuer la ligne de la Meuse. Encore fallut-il leur céder, en compensation des prétentions qu’ils élevaient sur Rolduc, les territoires d’Eupen, de Malmédy et de Saint-Vith.

Mais enfin le but essentiel était atteint. Dans son ensemble, le bloc des neuf départements réunis était assigné au royaume des Pays-Bas. La fusion du pays de Liège avec la Belgique, telle que l’avait consacrée l’organisation départementale en 1795 restait acquise. En dépit des convoitises prussiennes, le sol belge demeurait, à bien peu de chose près, ce qu’il était depuis la paix d’Utrecht. L’emprise de la Confédération germanique sur le Luxembourg ne pouvait, en aucun cas, influer sur l’unité de l’État. À ce point de vue, elle n’était et elle ne fut jusqu’en 1830 qu’une satisfaction théorique accordée à l’Allemagne. Si le Congrès de Vienne s’y rallia, c’est qu’elle augmentait, en intéressant celle-ci à la défense d’une forteresse de premier ordre, la solidité de la barrière élevée contre la France.

Leur libération suscita parmi les populations d’Outre-Meuse, une joie dont Guillaume ne manqua pas de profiter. Elles avaient été traitées en pays ennemi, soumises au recrutement, obligées de porter la cocarde prussienne, excédées de la brutalité et de l’arrogance des occupants. Leur vœu le plus cher s’accomplissait par leur union à leurs anciens compatriotes, et la décision de Vienne fut saluée par elles comme un bienfait.

Brusquement, le débarquement de Napoléon Ier sur la côte de Provence le 1er mars 1815, remettait tout en question. Dans cette nouvelle péripétie, Guillaume agit avec autant d’adresse que de résolution. Sans attendre la promulgation de l’acte définitif du Congrès de Vienne, qui n’eut lieu que le 9 juin, il prenait à La Haye, le 16 mars, le titre de roi des Pays-Bas. Si son impatience mettait l’Europe devant le fait accompli, elle ne faisait que devancer la décision déjà prise et personne ne pouvait en prendre ombrage. Au contraire, en agissant comme il le faisait, le prince se compromettait irrémédiablement aux yeux de l’ex-empereur et en brusquant ses alliés, il affirmait du même coup l’indissolubilité de sa cause avec la leur. Certes il était bien aise aussi de profiter de la crise qui s’ouvrait, pour échapper à l’ennui de devoir longuement préparer et discuter les formalités de son couronnement. Et il y trouvait encore l’avantage de n’avoir point à recevoir à Bruxelles une couronne que Napoléon lui fournissait un excellent prétexte de ceindre à La Haye en même temps que son épée.

Un esprit aussi réfléchi que le sien ne se fit sans doute aucune illusion sur le dénouement du dernier épisode de l’épopée napoléonienne. Il ne pouvait se dissimuler que la victoire était aussi certaine que la guerre et qu’il était plus certain encore que les Pays-Bas seraient le théâtre de l’une et de l’autre. Déjà les Anglais débarquaient à Ostende et les armées prussiennes se pressaient de nouveau vers la Meuse, tandis que, derrière elles, s’ébranlaient les masses de l’Autriche et de la Russie. La catastrophe de l’empereur se ferait peut-être chèrement payer mais elle était inévitable. Et elle serait à coup sûr d’autant plus lucrative qu’elle aurait coûté davantage. Car cette fois, ce n’était plus à Napoléon seul qu’on allait s’en prendre, mais à la France elle-même dont la volte-face était un défi jeté à l’Europe. Il fallait s’attendre à ce qu’on lui imposât de fructueuses rectifications de frontières, occasion inespérée de renforcer la barrière qui, à peine établie, allait être soumise à une si rude épreuve. Le gouvernement laissait des brochures réclamer l’annexion aux Pays-Bas de toutes les forteresses françaises de première ligne entre Calais et le Rhin. Louis XVIII venait de se réfugier à Gand. On remarqua que Guillaume affecta de ne pas le voir, et cette réserve ne fut sans doute qu’un moyen d’échapper à des conversations qui eussent pu être embarrassantes.

Aucune agitation cependant ne se manifestait dans le pays. Le « vol de l’aigle » n’y avait provoqué que de l’inquiétude. Après tant de bouleversements, on était trop las pour aspirer à quoi que ce soit qui ne fût pas le repos. Vainement quelques impérialistes cherchaient à discréditer Guillaume auprès des « libéraux » en exploitant contre lui ses récentes concessions à l’Église. Un pamphlet Le cri de l’oppression recommandait aux Belges de se « jeter dans les bras de la France » puisque « le Congrès de Vienne n’a pas encore disposé de nous ». Le 14 mars, le duc d’Ursel écrivait à Falck que les troupes belges étaient « animées d’un mauvais esprit », que les jeunes gens ayant servi sous les drapeaux de l’empereur avaient été « ensorcelés » par lui, et que si Napoléon mettait le pied sur le territoire, « il aurait bientôt employé à son profit les ressources qui doivent nous servir à l’écarter. » [13] Ces craintes ne devaient pas se réaliser. Aucune émotion ne se manifesta quand l’armée française franchit la frontière (15 juin). À Waterloo, les soldats belges firent leur devoir. Ils combattirent aussi bravement sous les ordres de Wellington qu’ils l’avaient fait sous ceux de Napoléon [14].

Mais on ne peut s’étonner que la victoire n’ait pas causé dans le pays le moindre enthousiasme. Pour les Belges, en effet, ce qu’elle avait tranché, ce n’était pas la question de leur indépendance, mais celle de leur annexion. Sans doute, ils avaient été excédés du despotisme impérial. Mais que leur réservait l’avenir ? Courbés jadis sous la volonté de Napoléon, ils l’étaient maintenant sous la volonté de l’Europe. Les Puissances avaient disposé d’eux en vertu du droit de conquête. Il leur semblait, et il devait leur sembler, qu’en passant sous le pouvoir de Guillaume, ils n’avaient fait que changer de domination. Seuls les gens en place faisaient éclater, comme ils l’avaient fait si souvent aux jours glorieux de l’Empire, une joie de commande. Ils assistèrent aux Te Deum après Waterloo comme ils y avaient assisté après Austerlitz. Pour le public, il n’y avait de possible qu’une seule attitude, celle du recueillement dans l’attente.

La deuxième paix de Paris (20 novembre 1815) ne répondit pas aux espérances de Guillaume. Il en avait attendu un nouvel « accroissement » et tout au moins l’adjonction à son royaume de Charlemont, de Givet, de Condé, de Valenciennes, du Quesnoy et de Maubeuge. Il dut se contenter d’être mis à la portion congrue. L’Europe, à qui il devait tout, ne le voulait pas trop puissant. Le rôle qu’elle lui avait assigné était d’être utile sans pouvoir être dangereux. La prétention de cet ancien Stadhouder à passer pour un prince de droit divin, agaçait les monarques au rang desquels il voulait se hausser. Force lui fut d’accepter ce qu’on lui offrit. Les vainqueurs, plus sévères envers la France qu’ils ne l’avaient été l’année précédente, la ramenaient cette fois à ses limites de 1789. Elle dût céder Philippeville, Marienbourg et Bouillon qui furent adjoints au royaume des Pays-Bas, avec quelques villages jadis détachés du Hainaut et entrés dans le département du Nord. Désormais, la frontière franco-belge ne devait plus subir de remaniements. Elle est restée jusqu’aujourd’hui conforme au tracé qu’elle reçut alors.

Des conventions ultérieures réglèrent en 1816 quelques questions litigieuses. La maison de La Tour d’Auvergne renonça, moyennant une indemnité, aux droits qu’elle revendiquait sur le duché de Bouillon. Des traités passés avec la Prusse (26 juin et 7 octobre) précisèrent, de son côté, les délimitations réservées par le Congrès de Vienne. L’impossibilité de se mettre d’accord sur la possession des mines de zinc de la Vieille Montagne, fit remettre à plus tard une solution. En attendant, Moresnet fut laissé dans l’indivision et jouit en fait d’une sorte de neutralité qui devait se prolonger jusqu’au jour de son attribution à la Belgique par le traité de Versailles en 1919.

Le royaume des Pays-Bas constitué par l’Europe en devenait une pièce essentielle, et son intégrité, liée au système général de l’équilibre politique, devait être garantie à jamais. De l’indemnité de guerre payée par la France, soixante millions furent affectés à la construction des forteresses qui allaient constituer cette barrière dont l’érection était la raison d’être du nouvel État. Le duc de Wellington en inspira le plan général et en surveilla l’exécution. La double préoccupation de parer à une agression française et de garantir, en cas de guerre, les communications avec la Grande-Bretagne, décida du choix des places. Sur la côte, Ostende et Nieuport ; sur la ligne de l’Escaut, Anvers, Termonde, Gand, Audenarde et Tournai ; sur celle de la Meuse, Liège, Huy, Namur, Dinant ; le long de la frontière Ypres, Menin, Ath, Mons, Charleroi, Philippeville, Mariembourg, s’appuyant vers l’est aux formidables bastions de Luxembourg, constituèrent un système de défense qui dût paraître impénétrable dans sa surabondance.

La Belgique, qui avait été jusqu’alors le champ de bataille de l’Europe, en devenait le camp retranché. Mais la sollicitude que les Puissances manifestaient à son égard était naturellement intéressée. Les Pays-Bas, disait Gourieff, sont « la clef de l’Europe » [15]. Leur roi en était donc le portier, et de là à s’arroger le droit de surveiller sa conduite, il n’y avait qu’un pas. Il dut accepter une sorte de tutelle militaire. On lui fit sentir qu’il n’était pas seul maître chez lui et que, si ses alliés le protégeaient, ils entendaient aussi qu’il se conformât à leurs « conseils ». L’Angleterre, l’Autriche, la Russie et la Prusse s’engageaient à garantir l’existence du royaume, mais il fallait en revanche que Guillaume s’obligeât à en organiser la défense conformément à leurs vues. Le 15 novembre 1818, la « convention des forteresses » lui « recommandait » de faire occuper en cas de casus foederis, les forteresses d’Ostende, d’Ypres, de Nieuport et de l’Escaut par les troupes de Sa Majesté britannique, les autres, par les troupes de Sa Majesté prussienne.

Si désagréablement qu’il ressentît cette main-mise, Guillaume ne pouvait y échapper. Du moins voulut-il, en se plaçant sous l’égide de l’Angleterre, parer à ce qu’une immixtion collective dans ses affaires pouvait avoir de trop déplaisant. La reconnaissance eut sa part aussi dans une déférence qui ressembla parfois de bien près à celle d’un client. Le duc de Wellington fut créé prince de Waterloo et une rente perpétuelle, que la Belgique paye encore, fut constituée sur la forêt de Soignes, en faveur de sa maison. L’affectation de se régler en tout sur les désirs de la cour de Londres alla si loin que le public s’en aperçut et s’en amusa. « Voilà le roi qui va faire visite à notre préfet », disaient les Bruxellois quand ils voyaient le carrosse de Guillaume se diriger vers l’ambassade d’Angleterre [16].

Ce n’est pas seulement d’une hypothèque militaire, mais aussi d’une hypothèque politique qu’était grevé le royaume. En acceptant les huit articles, au mois de juillet 1814, Guillaume s’était imposé l’obligation de constituer l’État suivant les vues de ses alliés. Par considération pour eux, il avait à l’avance limité l’exercice de ses droits souverains. Et peut-être n’attachait-il tant de prix à s’intituler roi par la grâce de Dieu que pour dissimuler qu’il ne l’était que par la grâce de l’Europe.




  1. Histoire de Belgique, t. V, 2e édit., p. 222, 231.
  2. Histoire de Belgique, t. V, 2e édit., p. 462.
  3. H. T. Colenbrander, Ontstaan der grondwet, t. II, p. 1 et suiv. Cf. A. Sorel, L’Europe et la Révolution française, t. V, p. 357.
  4. Gedenkstukken 1798-1801, t. I, p. 425.
  5. Voy. Ch. Piot, Les agissements de la politique étrangère en Belgique vers la fin du XVIIIe siècle. Bulletin de la Comm. Royale d’Histoire, 4e série, t. IV [1877], p. 15 et suiv. ; Colenbrander, De Bataafsche Republiek, p. 187 ; Lanzac de Laborie, op. cit., t. I, p. 289.
  6. A. Sorel, op. cit., t. VI, p. 315, 391, 416.
  7. Sur ces pourparlers, voir Colenbrander, Ontstaan, etc., p. 1 et suiv. et son introduction aux Gedenkstukken 1813-1815, où se trouve une bonne carte des différents projets ébauchés pour les frontières du royaume des Pays-Bas.
  8. Ch. van Outryve d’Ydewalle, Une campagne de propagande hollandaise en Belgique en 1815. Revue Générale, 1925.
  9. Gedenkstukken 1813-1815, p. 42, 56, 327, 428, 460, 470, 513, 515.
  10. Journal officiel du gouvernement de la Belgique, t. II, p. 451.
  11. Gedenkstukken 1813-1815, p. 718.
  12. Le 19-20 avril 1814, van Spaen écrit à van Nagell que certains princes allemands, pour contrecarrer les projets de Guillaume « ont constamment tâché de répandre et de faire goûter la maxime, malheureusement assez spécieuse mais dont l’application deviendrait fort étendue, que ce ne sont ni les montagnes ni les fleuves mais la conformité du langage, qui forment les limites naturelles des États ». Gedenkstukken 1813-1815, p. 538.
  13. Gedenkstukken 1813-1815, p. 746. Cf. p. 1343.
  14. Sur leur conduite, voir H. Houssaye, 1815, p. 341, 347, 363, 386, 391, 395, 415 et F. de Bas et J. de T’ Serclaes de Wommersom, La campagne de 1815 aux Pays-Bas d’après les rapports officiels néerlandais.
  15. Gedenkstukken 1830-1840, t. III, p. 401. Nesselrode considère que les forteresses des Pays-Bas sont « pour ainsi dire des forteresses européennes ». Ibid., p. 396.
  16. Gedenkstukken 1815-1825, t. I, p 603.