Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 3/Chapitre 2/4

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Maurice Lamertin (6p. 262-269).
IV

Au moment où il prit le titre de roi des Pays-Bas, Guillaume-Frédéric, né à La Haye le 24 août 1772, était âgé de quarante-trois ans. Il était le fils aîné du Stadhouder Guillaume V et de la princesse Frédérique de Prusse. Lui-même avait épousé, le 1er octobre 1791, une autre Prussienne, fille de son oncle le roi Frédéric-Guillaume II, et qui portait aussi le nom de Frédérique.

Comme presque tous les princes de sa génération, il avait été longtemps ballotté par les remous de la Révolution française. Après l’éphémère expédition de Dumouriez dans les Provinces-Unies, il avait coopéré avec les alliés aux opérations contre la France. Ses campagnes n’avaient guère été marquées que par des revers. Battu par Houchard à Menin en 1793, il avait dû ensuite lever précipitamment le siège de Maubeuge, et si, en 1794, il collaborait à la prise de Landrecies, il était entraîné, quelques mois plus tard, dans la débâcle de Fleurus. L’invasion de Pichegru en Hollande et la proclamation de la République batave l’avaient bientôt contraint à un exil qui devait durer dix-neuf ans. Ne pouvant compter sur la Prusse, qui venait de signer la paix avec la France, il se mit d’abord à la remorque de l’Angleterre. En 1799, il prenait part à la malheureuse expédition du Helder. Le dépit qu’il en éprouva contribua sans doute à l’orienter vers le soleil levant, c’est-à-dire vers Bonaparte. Son esprit réaliste était plus sensible à la raison du plus fort qu’au point d’honneur. Les domaines de la maison d’Orange dans le Nassau ayant été conquis par la France, il finit par obtenir en compensation, l’évêché de Fulda, les abbayes de Corvey et de Weingarten avec quelques localités avoisinantes (1802). Mais il s’était bien vite convaincu que l’empereur ne lui sacrifierait pas la République batave et quand, en 1806, la Prusse entra dans la coalition aux côtés de l’Autriche, de la Russie et de l’Angleterre, il se décida à courir de nouveau la chance des alliés. Il refusa d’accéder à la Confédération du Rhin, laissa confisquer ses principautés allemandes et prit du service dans l’armée prussienne. Le coup de foudre d’Iéna le rejeta aux pieds du vainqueur, devant lequel il s’humilia inutilement. L’entrée en guerre de l’Autriche en 1809, lui fut l’occasion d’une nouvelle volte-face. Blessé à la bataille de Wagram et déçu une fois de plus par les événements, il se retira à Berlin, assez dépité de ses déconvenues et du peu de confiance, qu’avec certaine raison, lui témoignaient les alliés.

L’issue de la campagne de Russie ranima son espoir et son énergie. Sous la protection du tsar Alexandre, il revint en Angleterre, et entama avec le cabinet de Saint-James les pourparlers dont devait sortir le royaume des Pays-Bas. La mort de son père, le 9 avril 1806, en le faisant chef de sa maison, lui avait donné une situation politique dont il sut habilement profiter. Le soulèvement de la Hollande après Leipzig acheva de le réhabiliter en le rendant indispensable.

L’adhésion de ses compatriotes l’imposait aux Puissances. Le 30 novembre 1813, il débarquait sur la plage de Scheveningen, accueilli par ce cri d’Oranje boven, qui avait si souvent salué ses ancêtres les Stadhouders.

Mais ce n’était plus en stadhouder qu’il revoyait sa patrie. La bourgeoisie, après la tentative avortée de la République batave, abdiquait dans ses mains. C’est en qualité de souverain (souverein vorst) qu’il allait rétablir l’indépendance nationale. En l’acclamant, d’ailleurs, ses compatriotes ne se doutaient pas qu’il arrivait en mandataire des Puissances et que la tâche qu’il avait assumée était beaucoup plus européenne que hollandaise. Moins d’un an après son débarquement, sans que Belges et Hollandais eussent été consultés, il prenait, sous le nom de Guillaume Ier, la couronne de roi des Pays-Bas.

La mission qui lui incombait était grosse de difficultés et de périls. Le succès en devait dépendre essentiellement de lui-même puisque, dans le gouvernement tel que l’avait réglé la Loi fondamentale, le moteur suprême était la personne même du monarque.

Qu’il se fît une haute idée de ses devoirs, qu’il fût décidé à les accomplir, qu’il identifiât l’intérêt de l’État avec celui de ses sujets, que sa sincérité fût entière quand il leur promettait de les considérer comme une seule famille, sans distinction de religion ou de nationalité, bref qu’il voulût traiter avec la même bienveillance et la même justice Belges catholiques et Hollandais protestants, durant les quinze années de son règne, sa conduite n’a cessé de l’attester. Rien n’est plus digne de respect que ses intentions, et s’il a certainement une grande part de responsabilité dans la catastrophe où finalement il sombra, du moins faut-il lui rendre cette justice que cette responsabilité fut involontaire ou, si l’on veut, inconsciente. Avec plus de génie, plus de souplesse ou plus d’énergie, eût-il pu d’ailleurs accomplir l’œuvre dont il était chargé ? Elle dépassait, semble-t-il, les forces humaines. Tout ce que l’on peut dire, c’est que son caractère et l’éducation qu’il avait reçue ne laissèrent pas de contribuer à son échec.

C’était un honnête homme et, à bien des égards, un homme intelligent : ce n’était pas un homme supérieur. Les influences qui avaient agi sur lui étaient surtout des influences prussiennes. Il s’était laissé dominer par elles et la conception qu’il se faisait du pouvoir royal était tout à la fois absolutiste et patriarcale. Son idéal semble avoir été celui du Landesvater, se consacrant à faire le bonheur de ses sujets par voie administrative. Suivant la formule du grand Frédéric, il se considéra certainement comme le premier serviteur de l’État. Au fond, sous des apparences de simplicité et de bonhomie, il se rattache directement à la lignée des despotes éclairés du XVIIIe siècle. Des ressemblances souvent très frappantes, surtout aux yeux des Belges, l’apparentent à Joseph II. Comme lui, il est un disciple de la Prusse. Et de là, son activité tournée tout entière vers l’utile, sa simplicité, son économie, son ardeur au travail, son dévoûment à la chose publique. S’il affecte parfois de se considérer comme un monarque de droit divin, ce n’est que pour mieux légitimer son pouvoir, ce n’est pas pour entourer sa personne, comme le fait en France Louis XVIII, d’un éclat et d’une majesté qui lui paraissent aussi vains qu’ils répugnent à ses goûts personnels. Car par nature, il est pratique et prosaïque. Il n’est pas d’homme moins vaniteux, plus indifférent au mirage des apparences et des éloges. Il ne s’intéresse qu’au solide et au réel. Son penchant l’incline à confondre le bien-être avec le bonheur et à considérer la richesse comme la plus haute récompense du devoir. Cette richesse qu’il aime, il excelle à se la procurer. C’est un économiste ou même plus simplement un homme d’affaires. Il se délecte à compulser des rapports industriels, des comptes de banques, des états de recettes et de dépenses. Et jugeant des autres par lui-même, il lui semble avoir tout fait quand il a multiplié pour l’État et pour ses habitants, les sources de la fortune [1]. Au fond, le point de vue de ce souverain, c’est celui d’un financier et d’un bourgeois. Chez lui, tout se ramène à l’utile, mais à un utile qui s’évalue en chiffres. S’il s’intéresse à l’instruction, c’est surtout que l’instruction est indispensable au développement du commerce et de l’industrie, et par cela même à la mission essentielle de l’État.

L’État s’emparera donc de la formation des esprits, tant dans son intérêt propre que dans l’intérêt des sujets eux-mêmes. Et c’est au roi de veiller à ce que l’État accomplisse correctement sa tâche. En ceci l’abnégation de Guillaume est aussi remarquable que son étroitesse de vues. Chaque jour au travail, il s’y épuise, s’y disperse et finit par s’y perdre. Il n’a pas assez d’envergure pour voir les choses de haut et d’ensemble. Il n’a confiance qu’en lui-même et veut tout faire, ne comprenant pas que s’absorber dans le gouvernement c’est se condamner à se laisser entraîner par lui et à en perdre la direction. Il dégrade ses ministres au rang de simples commis. Il revoit lui-même leurs rapports et un moyen de lui faire sa cour, c’est d’y laisser de menues erreurs pour lui donner le plaisir de les corriger [2]. Autour de lui, il ne veut que des gens médiocres ou des serviteurs. Ses conseillers ne sont là que pour l’approuver. Toute supériorité intellectuelle lui est importune, tout partage de son autorité insupportable. Il vit au plus mal avec son fils aîné, le prince d’Orange, dont il ne peut supporter le franc parler et la liberté d’allures, tandis que toutes ses complaisances vont au prince Frédéric, caractère obéissant, timide, effacé et respectueux. Malgré l’impopularité croissante de van Maanen, il met son point d’honneur à le couvrir parce qu’avec lui, nulle contradiction n’est à craindre. D’un autre de ses ministres, Mey van Streefkerk, on dit qu’il est comme une cloche qui ne tinte que frappée par la main du roi. Ainsi entouré, il n’entend et ne voit que lui-même. Infatué de sa sagesse, il se laisse entraîner par ses préjugés que personne ne combat. Ses intentions étant excellentes, il croit que son gouvernement l’est aussi. Il va imperturbable à une crise que personne n’ose ou ne peut lui faire prévoir et quand tout à coup il ouvrira les yeux, il se trouvera au bord de l’abîme.

Il manque d’ailleurs autant de finesse que d’ouverture d’esprit. Il se croit populaire parce qu’il est facilement accueillant, sans morgue, sans grands airs et qu’il prend pour la voix du peuple, la voix des gens en place qui l’adulent lorsqu’il parcourt le royaume. En Hollande, elle correspondait certainement au sentiment public. Là, tout le monde lui faisait confiance. Il était le prince national, le restaurateur de l’indépendance, de la paix et du commerce. On ne lui demandait pas autre chose. Il comprenait ses compatriotes, qui étaient en même temps ses corréligionnaires. Son tort fut de n’avoir pas essayé de comprendre les Belges qui n’étaient ni l’un ni l’autre. Avec plus de pénétration et de tact, il aurait évité tout ce qui pouvait froisser ce peuple que sa religion, son histoire, ses intérêts, son tempérament avaient fait si différent de lui-même. Il crut que c’était assez pour se le concilier que de vouloir sincèrement son bien. Trop honnête pour jouer la comédie et affecter d’être ce qu’il n’était pas, il s’indignait de voir le prince d’Orange, préférer le séjour de Bruxelles à celui de La Haye, fréquenter la noblesse et la haute bourgeoisie, amuser la ville par sa gaieté et ses aventures et s’attirer cette espèce de popularité un peu vulgaire qui avait jadis entouré Charles de Lorraine. Pour lui, au contraire, on eût dit qu’il lui suffisait d’imposer l’estime, bien moins utile à un prince que la sympathie. Sa cour était sérieuse, maussade, morne, sans grâce, figée dans une rigidité et une étiquette importées d’Allemagne et qui détonnaient au milieu d’une société habituée à prendre le ton à Paris. Il laissait trop voir son mépris pour ces élégances françaises qu’il dédaignait parce qu’il n’en saisissait ni le charme ni l’importance sociale. Sa gravité ne choquait pas seulement, elle inquiétait. Les catholiques y voyaient une sorte d’affectation calviniste et quelle que fût la sincérité de sa tolérance, il ne parvint jamais à les en persuader. Le conflit qui le mit tout de suite aux prises avec l’Église, lui aliéna, dès le début de son règne, le clergé qu’il eût dû tout faire pour se concilier. Ce fut là sa faute initiale. Ce qu’on n’avait pu supporter de Joseph II, comment l’eût-on supporté d’un roi protestant ? Mais il faut reconnaître aussi que ce conflit était inévitable. Il était la conséquence nécessaire de l’ « amalgame » de deux peuples de confessions différentes. Fatalement, le roi des Pays-Bas devait gouverner contre l’Église de Belgique.

La même raison explique aussi qu’il ait favorisé dans l’État les Hollandais au détriment des Belges. Chez eux seulement, il était sûr de trouver ce dévoûment à sa personne et cette concordance de principes qu’exigeait le bien du royaume. Plus instruits d’ailleurs, plus expérimentés aussi que leurs concitoyens du Sud, ils convenaient mieux à un régime dans lequel l’administration était toute-puissante.

Sans doute, en laissant plus de liberté au Parlement, en associant davantage au gouvernement la bourgeoisie belge, eût-on évité bien des froissements. Mais Guillaume, durant son séjour en Angleterre, avait contracté une aversion insurmontable du régime parlementaire. Si « par ostentation » et parfois par nécessité politique, il affecta un libéralisme qui trompa durant quelque temps ses contemporains, il était, comme le remarque très justement Hatzfeld, monarchiste par principe et l’on peut ajouter par tempérament [3]. Son gouvernement personnel était la conséquence et de ses tendances prussiennes et de sa nature intime. Son caractère et ses idées répugnaient également au caractère et aux idées des trois millions de Belges que l’Europe lui avait confiés. Son zèle, sa conscience, sa bonne foi et ses qualités mêmes ne firent que hâter une révolution qui ne surprit que lui. Il lui sembla qu’il gouvernait bien parce qu’il voulait bien gouverner. Au surplus, la prospérité matérielle du royaume ne prouvait-elle pas l’excellence de sa politique ? Il s’y tint malgré les protestations, convaincu de son bon droit et ne doutant pas qu’il suffisait de faire condamner par ses tribunaux les journalistes de l’opposition, pour étouffer le mécontentement public. Ayant la même foi que Napoléon dans la puissance de l’administration, il ne semble pas s’être douté qu’il n’était pas Napoléon. Infatué de lui-même, obstiné, se laissant de plus en plus dominer par son amour-propre, il finit par mépriser les Belges qui ne voulaient pas s’en remettre à sa sagesse [4]. Ce que de bons juges avaient prévu dès les premiers jours, il ne s’en rendit compte enfin que quand il était trop tard.




  1. On lui prêtait le mot : « Si je n’étais le roi, je voudrais être van Hoboken », c’est-à-dire le plus grand homme d’affaires de la Hollande. Mansvelt, Geschiedenis van de Nederlandsche Handelmaatschappij, t. 1, p. 44 (Harlem, 1924). En 1826, Kaisersfeld dit « qu’il semble voir le but principal de la société dans ses intérêts matériels, et sa civilisation dans la culture des facultés de l’intelligence pour les appliquer à ces mêmes intérêts ». Gedenkstukken 1825-1830, t. I, p. 274.
  2. H. T. Colenbrander, Gedenkschriften van A. R. Falck, p. XIX (La Haye, 1913).
  3. Gedenkstukken 1815-1825, t. I, p. 377. En 1825, von Galen constate que le roi « proclame son adhésion aux maximes modernes de la science politique en théorie, mais se garde bien de les mettre en pratique ». Ibid. 1825-1830, t. I, p. 213.
  4. Sur son obstination et sa confiance en lui-même, tous les témoignages sont d’accord. D’après Bulwer, il est « one of those clever men who constantly do foolish things and one of those obstinate men who support one bad measure by another worse ». The life of Henry John Timple viscount Palmerston, t. II, 2e édit., p. 2 (Londres, 1870).