Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 3/Chapitre 3/3

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Maurice Lamertin (6p. 301-315).
III

Ainsi, vers 1821, après six ans d’exercice, le gouvernement de Guillaume restait aussi impopulaire qu’à ses débuts et pourtant personne ne niait qu’il ne fût bienfaisant. La crise industrielle au milieu de laquelle il s’était constitué avait pris fin et une nouvelle période de prospérité s’ouvrait pour le pays. Le tarif protectionniste de 1816 avait sorti rapidement ses effets, tandis que les colonies hollandaises ouvraient de nouveaux débouchés aux manufactures. L’ouverture de l’Escaut, proclamée dès 1792, mais que les circonstances politiques avaient rendue illusoire sous la domination française, devenait enfin une réalité. Anvers reprenait une activité qu’il n’avait plus connue depuis la fin du XVIe siècle. L’admirable situation de la ville lui restituait le rang d’où la politique impitoyable des Provinces-Unies l’avait fait déchoir en 1648. Dès avant 1826, les principales maisons d’Amsterdam y établissaient des succursales, et l’on pouvait prévoir qu’elle deviendrait un jour le premier port du royaume. Dans toutes les provinces la reprise du travail ramenait le bien-être. De nouvelles usines s’ouvraient ; la population urbaine augmentait grâce à l’afflux des ouvriers de la campagne. Le luxe du costume attestait visiblement le confort renaissant de la bourgeoisie. En 1820, plus de six cents fabricants participaient à une exposition des produits de l’industrie nationale ouverte dans la ville de Gand.

On savait que le roi s’intéressait de tout cœur à ce renouveau et que son initiative personnelle y avait largement contribué. Il s’imposait à lui-même et imposait à sa cour l’usage des produits indigènes. Sa cassette intervenait libéralement en faveur des industriels. Son cabinet était encombré de rapports qu’il étudiait avec une conscience inlassable et la compétence d’un économiste. Quoi qu’en aient pensé tantôt les Hollandais et tantôt les Belges, sa préoccupation s’avérait de favoriser également les deux parties du royaume, ou pour mieux dire de les unir, à leur égal avantage, en une activité commune [1].

La divergence de leurs intérêts et la situation financière de l’État lui imposaient des problèmes singulièrement épineux. Il fallait tout d’abord répartir proportionnellement la dette de la Hollande sur tout l’ensemble du royaume et y faire contribuer les provinces belges. Une augmentation considérable des impôts devait fatalement en résulter. Ils furent en réalité plus lourds qu’ils ne l’avaient été sous le régime français et ils dépassèrent, semble-t-il, ceux de tous les autres pays du continent [2]. Combattus âprement par la majorité des députés belges aux États-Généraux, ils ne justifièrent point cependant les appréhensions qu’ils avaient soulevées. La contribution personnelle, imposée par la loi du 28 juin 1822, est restée en vigueur après la révolution de 1830. Les impôts sur la mouture (gemaal) et sur l’abatage (geslacht), établis la même année, provoquèrent des clameurs plus violentes encore. Il faut reconnaître qu’ils furent dès le début et restèrent jusqu’au bout une charge très pesante pour les classes inférieures de la population des provinces méridionales et qu’ils fournirent à leurs députés une occasion excellente de rendre leur opposition populaire. Quoi qu’il en soit, la politique de Guillaume aboutit au but qu’il s’était proposé. Le déficit budgétaire des premières années avait disparu en 1826.

Le régime douanier provoqua des discussions aussi passionnées et des critiques aussi acerbes que celui des impôts. Quand, en 1821, le roi adoucit le tarif de 1816 et substitua à son protectionnisme un système plus libéral, les Belges l’accusèrent de trahir les intérêts de leur industrie en faveur du commerce hollandais. De leurs 53 députés présents à la seconde Chambre, 51 votèrent contre la loi « fratricide » qui devait, à les entendre, ruiner les manufactures. Son adoption coïncida au contraire avec une recrudescence de leur activité. D’excellentes mesures montrèrent que le gouvernement, au lieu de les abandonner, les entourait d’une sollicitude dont l’octroi de subsides et de crédits aux entreprises industrielles et la fondation de la Société Générale, sont les marques les plus significatives. L’agriculture se ressentit également de l’initiative gouvernementale. Le commerce des grains fut organisé de manière à avantager autant que possible les producteurs belges, sans exclure pourtant l’importation étrangère indispensable au trafic des ports hollandais. Enfin, des travaux publics conçus suivant un plan d’ensemble galvanisèrent, à mesure de leur réalisation, un mouvement économique qui, jusqu’à la séparation des deux parties du royaume, s’amplifia d’année en année.

Le syndicat d’amortissement, créé en 1822, et qui devait plus tard fournir à l’opposition tant de griefs contre le roi, se fit accepter tout d’abord par la facilité qu’il offrait aux industriels de l’intéresser à leurs affaires. Cette singulière institution, soustraite à tout contrôle et ne dépendant que du roi, lui abandonnait en matière économique une influence extraordinaire. Le syndicat possédait l’administration des domaines, celle des capitaux avancés par l’État pour l’encouragement des fabriques, de la pêche et de l’agriculture et celle de la caisse de consignation. Propriétaire d’immeubles, de canaux, de mines, il se lançait dans des spéculations couvertes d’un « voile légal » sous lequel se confondaient, dans une obscurité mystérieuse, l’intérêt privé du souverain avec celui de l’État.

Il faut ajouter encore que la politique extérieure de Guillaume, tout en continuant à entretenir son prestige auprès des libéraux, contribua très habilement à fortifier la situation économique du royaume. S’il reconnut sans hésiter, au grand scandale de la Sainte Alliance, la révolution d’Espagne et celle des colonies de l’Amérique du Sud, c’est que les débouchés commerciaux que cet opportunisme assura à son royaume, lui parurent bien valoir une stérile satisfaction d’amour-propre monarchique [3].

Des résultats aussi tangibles et aussi avantageux ne pouvaient manquer d’agir sur l’opinion publique. Guillaume put s’en apercevoir à l’accueil qu’il reçut en 1823 durant un voyage d’inspection dans les provinces méridionales. En 1824, le ministre autrichien constate que la situation s’est singulièrement améliorée en Belgique, où l’on commence à reconnaître que le roi ne sacrifie pas la nation à la Hollande. D’après le Prussien Galen, en 1826, l’état du royaume est hautement satisfaisant et une « véritable solidarité » commence à s’établir entre ses deux parties [4]. La bourgeoisie catholique se ressent trop favorablement de la reprise des affaires pour ne pas mettre une sourdine à son opposition. À partir de la mort du prince de Broglie, elle cesse de combattre la Loi fondamentale. Sans doute, la politique libérale du roi continue à la scandaliser. Mais du moins accepte-t-elle désormais la constitution de l’État, et son mécontentement se confine-t-il dans les bornes de la légalité. On ne voit pas qu’elle se soit associée aux protestations des évêques contre l’institution des universités ni qu’elle ait fait campagne contre la réforme de l’enseignement. En somme, elle n’attache pas grande importance aux mesures encore bien timides prises par l’État dans le domaine de l’instruction. Elles suscitèrent même de la part des catholiques une concurrence qui eut pour résultat de multiplier les écoles libres à côté des écoles officielles. Pour la première fois depuis la fin du XVIe siècle, on vit l’Église s’intéresser à la culture du peuple, parce qu’elle dut la disputer au pouvoir civil. Quant à l’enseignement de la bourgeoisie, la fondation des athénées, exclusivement fréquentés par les enfants des familles libérales, ne porta pas d’atteinte bien sensible à la prospérité des collèges religieux qui restaient soumis à la direction du clergé et empreints de son esprit.

Mais cet esprit commence à inquiéter le gouvernement parce que, de plus en plus, il s’oriente vers la France. Le renouveau du catholicisme qui se manifeste dans ce pays à partir du ministère de Villèle (1821) et que, depuis l’avènement de Charles X (29 mai 1825), le pouvoir favorise de toutes ses forces, a exercé immédiatement sa répercussion sur la Belgique. Tandis que les libéraux se déchaînent contre lui, le clergé en suit les péripéties avec une attention passionnée. Quel contraste entre la défiance et la froideur que le roi des Pays-Bas lui témoigne et la protection dont l’entoure le roi de France ! D’un œil d’envie, il voit au sud de la frontière les congrégations se rétablir, les jésuites rouvrir leurs collèges, l’enseignement confessionnel se répandre et se développer, et l’État, au lieu de s’opposer à l’Église, l’aider dans sa mission et se conformer à ses principes.

Cette France d’où si longtemps se sont propagés l’impiété et le scepticisme, est redevenue la grande nation catholique et le champion de la vraie foi. Comment se soustraire à son exemple et ne pas chercher à l’imiter ? On sait d’ailleurs que Charles X s’intéresse à la triste situation des catholiques belges et que s’il le pouvait, il interviendrait en leur faveur [5]. On ne peut s’étonner que leur sympathie réponde à la sienne. Et il est plus naturel encore de voir le clergé belge, s’abandonnant à l’influence française, lui ouvrir ses séminaires et ses collèges. Il ressent maintenant avec plus d’acrimonie les restrictions qui entravent sa liberté. Il s’indigne de ne pouvoir correspondre librement avec Rome, de voir les autorités épier les jésuites et les « Ignorantins » qui franchissent la frontière, et le gouvernement, en 1823, dissoudre, comme dangereuse pour la sécurité publique, la société catholique qui s’est fondée à Bruxelles en vue de propager la littérature religieuse. Aussi, tous les jeunes gens dont les familles sont assez aisées pour leur permettre d’étudier en France, vont-ils s’y initier aux bons principes. Quantité d’entre eux fréquentent les établissements que les jésuites possèdent à Paris et le célèbre collège qu’ils ont fondé à Saint-Acheul près d’Amiens. L’action de cette grande école rayonne au loin sur la Belgique. En 1825, Schrant gémit des ravages qu’elle y fait en y répandant « l’esprit jésuitique » et parallèlement avec lui, l’esprit français. Au collège d’Alost, le jour de la distribution des prix, les élèves ont représenté une pièce de circonstance relative au meurtre du duc de Berry, et la cérémonie s’est terminée au cri de « Vive le roi de France ! » [6].

Sans doute, la situation n’est point partout aussi affligeante. Dans le Luxembourg, le clergé, grâce au voisinage de Trêves et à ses rapports avec l’Allemagne, professe des principes moins subversifs. L’influence catholique est combattue dans le pays de Liège, à Bruxelles, à Gand et dans les villes des régions wallonnes, par celle des libéraux. Mais les catholiques des Flandres, chez qui se conserve l’esprit du prince de Broglie, s’abandonnent si fougueusement aux tendances du « fanatisme » français, qu’ils menacent de pervertir l’opinion publique et de compromettre la sûreté de l’État.

Sous la forme nouvelle qu’elle avait prise, l’action catholique était d’autant plus inquiétante que le gouvernement ne pouvait plus invoquer contre elle des griefs palpables. La Loi fondamentale ne fournissait aucun moyen de s’opposer à la propagande qu’elle exerçait par l’enseignement. Il avait été facile de la combattre et de la vaincre aussi longtemps qu’elle avait tenté de lutter ouvertement sur le terrain politique. Elle devenait insaisissable du moment qu’elle se bornait, sous le couvert de la liberté des cultes, à imprégner de son esprit les fidèles, à agir sur la jeunesse par les écoles et les collèges. Et c’est cela précisément qui préoccupait le roi. Il s’exaspérait de son impuissance à refréner le clergé qui, en soumettant les catholiques belges aux « principes jésuitiques », les soumettait en même temps à l’influence étrangère contre laquelle son devoir l’obligeait impérieusement de les prémunir, puisqu’elle était l’influence de la France. Le péril clérical se doublait à ses yeux du péril français. Alors que tous ses efforts visaient à consolider et à « amalgamer » le royaume, il ne pouvait tolérer « qu’un parti agît d’intelligence avec l’étranger pour le désunir », ni laisser plus longtemps se répandre des principes « tendant non seulement à éloigner la confiance des sujets dans le souverain, mais encore à dissoudre tous les liens qui les attachent à lui, et à exciter dans ses États des troubles sérieux et dont les conséquences ne peuvent être prévues » [7]. Il était convaincu que le gouvernement français entretenait sous main cette agitation si avantageuse pour les visées d’annexion dont il le soupçonnait et que les apparences semblaient justifier.

Imbu comme il l’était de la tradition joséphiste et napoléonienne, il était incapable de comprendre les tendances nouvelles qui se manifestaient au sein du clergé et qui de France se répandaient en Belgique. Son point de vue restait celui d’un Fébronien ; son idéal, la constitution d’une Église nationale, c’est-à-dire respectueuse du droit du souverain et soumise à sa police, comme elle l’était dans les États « mixtes » de l’Allemagne, ou comme elle l’avait été en France aux beaux temps du Gallicanisme. La prétention des jeunes ultramontains d’affranchir la religion de la tutelle de l’État, de rompre l’union traditionnelle du trône et de l’autel pour mettre l’Église à même de s’acquitter, en pleine liberté, de sa mission divine ou, pour employer une expression de Lamennais, d’opposer la puissance spirituelle du pape à la souveraineté humaine et d’entamer « la lutte du parti du ciel contre le parti de l’enfer », lui apparaissait l’aberration monstrueuse d’une doctrine aussi menaçante pour la monarchie que pour l’ordre social. Et puisque l’ultramontanisme français infecte la Belgique par l’intermédiaire des écoles, il n’est d’autre moyen pour arrêter son action malfaisante que de mettre dans les mains de l’État ces écoles qui la déversent sur le pays et, suivant l’exemple salutaire des princes allemands, de revendiquer pour le souverain le monopole de l’instruction.

Aussi bien suffira-t-il sans doute d’éclairer le clergé pour le rallier aux principes du gouvernement, car son ignorance est aussi incontestable que son zèle et sa piété. Là-dessus tout le monde est d’accord ; le nonce du pape et le comte de Mérode constatent et déplorent comme le roi l’instruction rudimentaire des prêtres belges [8]. Une réforme nouvelle de l’enseignement, plus complète et plus radicale que celle de 1815, aura sûrement pour résultat de purger le pays des idées néfastes qui, dans l’opinion de Guillaume, n’ont pu s’imposer qu’à des esprits trop incultes pour en reconnaître l’insanité. Du même coup, on enlèvera au clergé le pouvoir qu’il possède grâce à la liberté de l’enseignement, de former les jeunes générations. L’État doit à ses habitants de les préparer dès l’enfance à le servir et à seconder ses efforts, qui ne tendent qu’à leur avantage et à leur progrès. À l’avance, il sait qu’il peut compter sur l’appui des libéraux dont l’anticléricalisme s’exagère à mesure que s’affirment plus nettement les tendances ultramontaines. Car c’est elles seules qu’il importe de combattre. Guillaume n’est animé contre le catholicisme d’aucune hostilité confessionnelle. Et pour le prouver, au moment même où il va entamer la lutte, il confie la direction de l’enseignement à laquelle jusqu’alors il n’avait appelé que des protestants, à un catholique belge : van Gobbelschroy. Ce nouveau titulaire appartient d’ailleurs et nécessairement aux tendances joséphistes. Catholique, il l’est sans doute, mais c’est un catholique d’État, et cela suffit pour que sa nomination excite précisément les soupçons qu’elle est destinée à dissiper.

Le 25 juillet 1822, un arrêté avait subordonné les fonctions d’instituteur primaire dans les écoles communales des provinces méridionales à l’octroi d’une autorisation officielle. Le 1er février 1824, cette autorisation était imposée aux associations civiles ou religieuses vouées à l’instruction publique. Le 11 du même mois, un autre arrêté soumettait les écoles congréganistes à la loi commune, en déclarant que personne ne pourrait être reçu membre d’une corporation enseignante s’il n’était pourvu d’un brevet de capacité. Ainsi, le pouvoir de désigner à sa guise les maîtres de l’enfance était enlevé à l’autorité ecclésiastique. L’État, considérant l’instruction comme un service public, revendiquait pour lui seul la compétence d’apprécier la capacité des instituteurs. L’obligation du brevet lui permettait en outre de connaître la nationalité de ceux-ci. Il en profita pour faire reconduire à la frontière les frères ignorantins d’origine française qui, durant les dernières années, s’étaient largement répandus dans les provinces wallonnes.

Ces premières mesures du gouvernement ne sont que le prodrome de celles qu’imposèrent les arrêtés du 14 juin 1825. Leur but est de faire passer sous le contrôle officiel tous les établissements d’enseignement secondaire dans lesquels se forment les jeunes gens destinés aux professions libérales et à la cléricature. C’est par ces établissements, en effet, dont la plupart sont des collèges religieux, que l’Église maintient sous son influence la bourgeoisie catholique, et c’est chez eux qu’elle recrute les élèves de ses séminaires. Pour lui enlever la direction de l’esprit public, pour combattre les principes ultramontains, pour fonder une instruction vraiment nationale, c’est donc là qu’il importe avant tout de restreindre la liberté dont elle jouit au détriment de l’État [9]. En conséquence, le roi, invoquant l’article 226 de la Loi fondamentale qui confie l’instruction publique à sa sollicitude, décrète qu’à l’avenir aucun collège ou athénée ne pourra être ouvert sans l’autorisation du département de l’Intérieur, que tous seront placés sous sa surveillance et que nul ne pourra y enseigner à moins d’avoir obtenu à l’une des universités du royaume le grade de candidat ou de docteur ès-lettres. Le même jour était institué, en vue de former « des ecclésiastiques capables pour l’Église catholique romaine », un « Collège philosophique » dont la fréquentation préalable était imposée aux futurs élèves des séminaires. Il était décidé que les professeurs de ce collège seraient nommés par le ministre de l’Intérieur « après avoir entendu l’archevêque de Malines ». Le roi comptait évidemment que Mgr. de Méan ferait preuve de nouveau de la complaisance qu’il lui avait témoignée en 1816, lors de l’affaire du serment, et que l’adhésion du primat de Belgique au Collège philosophique entraînerait sans peine celle du clergé.

Mais comment supposer que ce clergé accepterait des mesures qui lui faisaient apparaître Guillaume sous les traits d’un nouveau Joseph II ? Pour se figurer qu’il se courberait docilement sous la tutelle de l’État, il fallait non seulement avoir oublié la résistance qu’il avait jadis opposée si inébranlablement à Joseph et à Napoléon, mais encore méconnaître la puissance des tendances nouvelles qui lui faisaient rejeter avec horreur toute intervention du pouvoir civil dans le domaine religieux. Tout ce qu’il y avait de plus actif, de plus jeune et de plus vivant dans l’Église devait considérer la conduite du roi comme une provocation intolérable. Au moment même où la liberté devenait le mot d’ordre des catholiques, le gouvernement prétendait les ramener en arrière et leur imposer la tradition du despotisme monarchique. Entre ses principes et ceux du jeune parti ultramontain, aucune conciliation n’était possible. S’il crut que le clergé belge imiterait la déférence dont le clergé allemand faisait preuve vis-à-vis des princes, c’est qu’une fois de plus sa confiance en lui-même le persuada qu’il lui suffisait de vouloir pour être obéi. Il n’avait d’ailleurs, à son habitude, consulté que des approbateurs : un van Gobbelschroy, joséphiste attardé, un Schrant, esprit pieux mais obsédé par la crainte des jésuites, un Warnkoenig, savant adepte des principes du droit public allemand. À l’envisager de haut, la crise ouverte en Belgique par les édits du 14 juin, mettait aux prises, en réalité, non seulement deux doctrines, mais deux influences : l’influence allemande du côté du roi et, du côté du clergé, l’influence française.

Le 23 juillet, Mgr. de Méan écrivait au roi que sa conscience ne lui permettait pas d’approuver le Collège philosophique, et le 12 août il lui témoignait « son plus vif regret » de ne pouvoir accepter le poste de curateur de cet établissement [10]. Le concours sur lequel Guillaume avait compté lui échappait donc. Mais il était trop tard pour reculer et le 17 octobre le Collège philosophique, établi à Louvain dans le même bâtiment qui avait jadis abrité le séminaire de Joseph II, ouvrait ses portes. Il avait été aménagé pour 1200 étudiants ; il n’en compta que 167 et ce nombre devait aller sans cesse en décroissant.

Guillaume n’était pas homme à capituler devant l’opinion. La mauvaise volonté à laquelle il se heurtait ne fit qu’accentuer son obstination. En créant le Collège philosophique, il s’était inspiré de Joseph II. Son absolutisme froissé lui dicta bientôt une mesure qui semble empruntée à Philippe II. Son arrêté du 14 août 1825 enlevant aux Belges qui avaient étudié hors du royaume, le droit d’entrer aux universités et celui d’être nommés à des fonctions publiques, rappelle étrangement la défense faite par le roi d’Espagne, aux jeunes gens des Pays-Bas, en 1570, de fréquenter les écoles de l’étranger [11]. La même mesure à laquelle Philippe avait recours pour garantir ses sujets de l’influence calviniste, Guillaume l’emploie pour les arracher à l’ultramontanisme français. Car c’est la France qu’il vise, comme Philippe visait Genève. Et dans sa conviction d’avoir raison, le roi libéral impose à ses sujets le même despotisme que le roi catholique.

Au surplus, il se sentait de force à braver le mécontentement des catholiques. La bourgeoisie répugnait évidemment à rompre en visière avec un gouvernement dont la politique économique lui était si bienfaisante. Si plusieurs députés belges avaient défendu aux États-Généraux la liberté de l’enseignement, les budgets n’en avaient pas moins été votés à une majorité considérable. Quant au clergé, il se lamentait plutôt qu’il ne protestait. Méan manquait totalement de l’énergie d’un Franckenberg ou d’un de Broglie. Son grand âge et sa respectueuse déférence pour la couronne enlevaient toute valeur à ses remontrances parce que l’on savait qu’elles ne seraient suivies d’aucun effet.

La désorganisation de l’épiscopat était pour l’Église belge une autre cause de faiblesse. Il n’y avait plus d’évêque à Liège depuis 1808, à Tournai, depuis 1819, à Gand, depuis 1821, et Mgr. Pisany de la Gaude, qui occupait le siège de Namur, mourait le 28 février 1826. Rome enfin se montrait manifestement défavorable au déchaînement d’une lutte religieuse. Sans doute, le pape condamnait la nouvelle organisation de l’enseignement et le Collège philosophique. Il envoyait à Méan des brefs de félicitations et d’encouragement, mais il évitait avec soin d’exciter au sein du clergé la résistance violente qu’un mot de lui eût suffi à déchaîner. Son désir d’amener le roi à un arrangement qui eût réglé le statut de l’Église dans le royaume et rattaché au Saint-Siège les catholiques de Hollande, explique suffisamment cette prudence sur laquelle d’ailleurs le roi savait bien qu’il pouvait compter.

Certain de venir à bout d’une opposition que tout conspirait à paralyser, Guillaume la traitait de haut, avec une assurance dédaigneuse et brutale. Il enjoignait aux gouverneurs des provinces de fermer les petits séminaires, fût-ce par la force. Il faisait exercer sur la correspondance de Mgr. de Méan avec Rome « une surveillance d’une rigidité qui surpasse toute imagination », et rendait publique une lettre ministérielle accusant l’archevêque d’avoir oublié les « convenances » et le respect dû au souverain [12]. Des poursuites étaient intentées au curé de Hauthem-St-Liévin, qui avait attaqué en chaire le gouvernement, et à un prêtre de Lierre, auteur d’une ode latine contre les calvinistes [13]. Les applaudissements de la presse libérale et ministérielle augmentaient encore l’amertume des catholiques. Ils soupçonnaient le roi de professer personnellement l’animosité qu’elle témoignait à l’Église. Une audience qu’il avait accordée à Mgr. Vet, chef de l’Église dissidente d’Utrecht, était interprétée comme une manifestation en faveur du jansénisme. Enfin, les subsides accordés aux établissements d’enseignement mutuel dans le même moment où les frères de la doctrine chrétienne étaient expulsés du royaume, dévoilaient, disait-on, l’intention de bannir la religion de l’école.

Au milieu de l’exaspération des esprits, l’intransigeance confessionnelle se réveillait. En prétendant imposer la tolérance par voie administrative, le roi n’avait abouti qu’à ramener l’Église belge à un exclusivisme étroit et soupçonneux. L’adhésion bruyante des calvinistes aux arrêtés du 14 juin leur donnait comme un relent d’hérésie. Des paroles malheureuses avaient été prononcées. Aux États-Généraux un député du Nord, van Utenhove van Heemstede, avait reproché au clergé belge, au milieu des marques d’approbation de ses collègues protestants, d’être « plongé dans les ténèbres de l’ignorance et de se montrer animé du plus intolérant fanatisme » [14]. À ces attaques, l’Église répondait par un redoublement d’orthodoxie. Un prêtre français qui avait prêché à Bruxelles contre l’archevêque, se voyait frappé d’interdit. La vie de Jésus, récemment publiée par le professeur Schrant, était mise à l’index. Dans plusieurs communes des Flandres, les curés refusaient l’absolution aux membres de la société de propagande hollandaise Tot Nut van ’t Algemeen [15].

Le roi trouva sans doute dans cette agitation une occasion favorable de reprendre avec Rome les négociations entreprises dès 1822 en vue d’un concordat. Confiées cette fois à un catholique, le comte de Celles, elles aboutirent enfin, après de longs pourparlers, le 25 juillet 1827 [16]. Le statut qu’elles étendaient à tout le royaume comblait le vœu de la papauté de rattacher directement à son autorité les catholiques de Hollande. Il établissait des diocèses à Amsterdam, à Bois-le-Duc et à Utrecht dans le Nord. Dans le Sud, il relevait le siège de Bruges supprimé en 1801, à côté de ceux de Liège, de Tournai, de Namur et de Gand. D’aussi précieux avantages avaient amené Léon XII à céder au roi une large part d’intervention dans les élections épiscopales. Le Concordat lui reconnaissait le droit de se faire soumettre par les chapitres la liste des candidats et d’en écarter les noms qu’il ne désirerait pas y voir figurer. Après leur institution canonique, les élus auraient à lui prêter serment de fidélité. Les ecclésiastiques de rang inférieur prêteraient le même serment devant les autorités qu’il désignerait à cette fin. En revanche, conformément aux principes universellement admis, chaque diocèse posséderait son séminaire placé sous la direction de l’évêque.

Le pape crut que l’acceptation du Concordat, abolissait implicitement le Collège philosophique. Du moins en exprima-t-il la conviction dans le discours plein d’effusions de reconnaissance, qu’il prononça le 17 septembre devant le Consistoire. Il devait être bientôt détrompé. Soit que la joie manifestée par les catholiques lui ait porté ombrage, soit qu’il ait craint le mécontentement des libéraux et des calvinistes, soit qu’enfin il n’ait pu se résigner à une concession cruelle à son amour-propre, Guillaume adressait, le 5 octobre, aux gouverneurs des provinces une circulaire déclarant que le Concordat ne serait appliqué « qu’avec les réserves que les lois exigent…, que rien n’était donc changé à l’ordre des choses existant », qu’au surplus, en attendant la nomination d’évêques « sages et éclairés », la législation actuelle restait en vigueur tant en matière d’enseignement qu’à l’égard du Collège philosophique.

Ainsi le roi retirait d’une main ce qu’il avait accordé de l’autre. Par une imprudence inconcevable, il se donnait, aux yeux des catholiques, l’apparence de les avoir joués. À l’instant même où la pacification allait se faire, il leur fournissait un grief plus grave encore que tous ceux qu’il avait déjà suscités. « Jusqu’au moment où cette pièce (la circulaire du 5 octobre) s’ébruita, écrit de Gerlache, notre opposition avait été modérée, patiente, respectueuse ; mais elle changea de ton lorsque nous reconnûmes qu’aucune paix n’était possible avec des gens qui violaient aussi impudemment toutes leurs promesses » [17].




  1. Voy. le rapport de Kaisersfeld sur les progrès réalisés en 1826. Gedenkstukken 1825-1830, t. I, p. 264 et suiv.
  2. Gedenkstukken 1825-1830, t. I, p. 267, 290.
  3. Gedenkstukken 1825-1830. t. I, p. 207.
  4. Sur cette amélioration de l’opinion, voy. Gedenkstukken 1815-1825, t. I, p. 325, 575, 673, 691. Ibid., 1825-1830, t. I, p. 207, 258, 261, 264, 349.
  5. Terlinden, op. cit., t. I, p. 412.
  6. Gedenkstukken 1815-1825, t. III, p. 264.
  7. H. T. Colenbrander, De Belgische Omwenteling, p. 139, 140.
  8. Terlinden, op. cit., t. II, p. 221, 238.
  9. Van Gobbelschroy dit que les arrêtés ont été pris pour combattre l’ultramontanisme, relever l’instruction du clergé et lui donner des idées conformes aux principes de la Loi fondamentale. Gedenkstukken 1825-1830, t. II, p. 507.
  10. Terlinden, op. cit., t. I, p. 383 et suiv.
  11. Histoire de Belgique, t. IV, 2e édit., p. 18.
  12. Terlinden, op. cit., t. I, p. 404, 462.
  13. Bergman, Geschiedenis der stad Lier, p. 563.
  14. De Gerlache, op. cit., t I, p. 386.
  15. Gedenkstukken 1825-1830, t. II, p. 89 ; P. Claeys, Mémorial de la ville de Gand, p. 481.
  16. Sur la négociation du Concordat, voy. Terlinden, op. cit., t. II, p. 60 et suiv.
  17. De Gerlache, op. cit., t. I, p. 408.