Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 3/Chapitre 5/1

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Maurice Lamertin (6p. 337-349).
I

À la veille de la révolution de 1830, le royaume des Pays-Bas semble bien avoir été l’État le plus prospère de l’Europe continentale, et cette prospérité se manifeste d’une manière plus éclatante encore dans sa partie belge que dans sa partie hollandaise. De l’ « amalgame » qui leur a été imposé par les Puissances, la Belgique, au point de vue économique, a sans nul doute profité beaucoup plus largement que sa voisine. Pour restaurer son commerce, la Hollande n’avait pas besoin d’un « accroissement de territoire ». Ses capitaux, sa flotte et ses colonies lui permettaient de reprendre par ses seules forces la situation d’où les circonstances l’avaient fait déchoir depuis la fin du XVIIIe siècle. Il suffisait, pour la ranimer, de lui rendre l’indépendance et la paix. On peut même se demander si l’union avec la Belgique ne lui a pas été, tout compte fait, plus nuisible qu’utile. Sans doute, elle en a retiré de précieux avantages. Le poids de sa dette, rendue commune à tout le royaume, a été allégé de moitié, en même temps que l’industrie belge suscitait l’activité de ses armateurs et fournissait à ses capitalistes des placements fructueux. Ce qu’elle gagnait d’une part ne s’est-il pas trouvé cependant trop largement compensé par ce qu’elle perdait de l’autre ? N’a-t-elle pas été lésée par les tarifs douaniers que le gouvernement, obligé de tenir compte des intérêts divergents des deux parties du royaume, a été forcé de lui imposer ? Et les progrès de l’industrie belge n’ont-ils pas entravé, sinon même étouffé chez elle le développement des manufactures ?

Pour la Belgique, au contraire, l’union, à l’envisager du point de vue économique, fut incontestablement un bienfait. Abandonné à lui-même, le pays eût été incapable de se maintenir au point où il était arrivé sous l’Empire. L’exportation était pour lui un besoin vital. Que fût-il devenu, confiné dans d’étroites frontières hérissées de droits protecteurs ? Sa jeune industrie eût été condamnée à disparaître si, au moment même où la Restauration lui fermait le marché français qui depuis quinze ans excitait et soutenait son activité, elle n’avait trouvé, grâce au commerce et aux colonies de la Hollande, des débouchés nouveaux. La création du royaume des Pays-Bas lui apporta le salut. C’est à lui qu’elle a dû non seulement de ne pas périr, mais d’acquérir une vigueur qui assura désormais son existence.

En passant d’un régime à l’autre, elle eût naturellement à traverser une crise très cruelle. Brusquement détournée de la France, elle se trouvait obligée de modifier ses habitudes pour s’initier à des méthodes commerciales et à des marchés qu’elle ne connaissait pas. Elle avait à faire un apprentissage et pour ainsi dire à opérer un redressement auquel rien ne l’avait préparée. Elle perdait une clientèle assurée, en vue de laquelle elle avait organisé sa production et aux besoins de qui elle était accoutumée. Rien d’étonnant si elle se trouva tout d’abord désorientée. Ce qui doit surprendre, c’est beaucoup moins la gravité que la courte durée de la crise qui la frappa. Comme on l’a vu plus haut, elle ne dura guère que cinq ans [1]. En 1820, les difficultés du début étaient surmontées. Après une période de tâtonnements et d’incertitude, on s’était accoutumé aux circonstances et tout de suite un mouvement de reprise s’était manifesté avec une énergie qui ne devait plus cesser de s’accroître.

Le gouvernement et en particulier l’initiative intelligente du roi ont contribué largement à cette renaissance de l’industrie [2]. Mais elle suppose des causes plus profondes sans lesquelles elle eût été impossible. La plus essentielle est, sans contredit, le bon marché de la main-d’œuvre, conséquence de la densité de la population et de la liberté économique [3]. Sous Guillaume comme sous Napoléon, elles eurent les mêmes effets. Peut-être même furent-elles plus actives encore sous le premier, qu’elles ne l’avaient été sous le second. Depuis 1815, en effet, tandis que le chiffre des habitants ne cesse de grandir, aucune mesure n’est prise pour protéger l’employé contre l’employeur. Le prolétariat ne s’aperçoit guère que par l’abolition de la conscription qu’il a changé de souverain. Sa situation reste déplorable. Aucune restriction n’est mise à l’emploi des femmes et des enfants dans les usines ou dans les mines ; aucune mesure n’est prise pour combattre le paupérisme. Les villes s’efforcent bien, par l’institution d’écoles gratuites, de développer l’instruction populaire. À Gand, l’administration communale organise une banque de prêt [4]. Mais on ne voit pas la moindre velléité d’intervenir contre les abus dont les patrons se rendent trop souvent coupables en réduisant les salaires ou en forçant les ouvriers à recevoir en payement des denrées évaluées à un prix excessif [5]. Les lois sur l’obligation du livret et sur l’interdiction des grèves et des coalitions restent strictement en vigueur. Çà et là, des associations de bienfaisance sont autorisées, à condition de fonctionner sous le contrôle de l’autorité municipale [6]. Bref, conformément à l’esprit censitaire qui l’anime, le gouvernement ne fait rien pour les classes laborieuses, mais aussi, conformément à ses principes libéraux, il ne se croit pas le droit de rien faire pour elles. La théorie confirme la conduite que conseille l’intérêt. Le travail étant accessible à tous, c’est aussi le travail qui doit être le seul recours du pauvre. Le rôle de la bienfaisance publique se borne à l’empêcher de mourir de faim si par malheur ou par sa faute il se trouve sans emploi.

Les vrais bienfaiteurs de la société sont donc les industriels par cela seul qu’ils attirent les misérables vers leurs ateliers. En conséquence, le vrai remède contre la pauvreté est d’intensifier la production. On ne s’avise pas que c’est un cercle vicieux que de prétendre abolir la misère en suscitant des fabriques dont la prospérité sera d’autant plus grande que les travailleurs seront plus mal payés. Ils le sont très mal en effet. Vers 1820, on estime que le gain moyen d’un ouvrier belge correspond à la moitié de celui d’un ouvrier anglais. Ajoutez à cela que l’impôt pèse surtout sur les classes pauvres, puisqu’il consiste pour la plus grande partie en perceptions sur le commerce et les denrées alimentaires. À partir de 1822, la mouture et l’abatage ont encore empiré leurs conditions d’existence en faisant hausser les prix du pain et de la viande [7].

Néanmoins, si elles sont malheureuses et mécontentes, on ne surprend chez elles aucun esprit de révolte. Il semble bien que le babouvisme, dont on avait distingué quelques traces sous le Directoire, ait complètement disparu. Les travailleurs sont pieux, obéissants, résignés à leur sort. Ils n’ont ni l’idée, ni les moyens de s’organiser. C’est tout au plus si de loin en loin, en dépit de la loi, ils se laissent entraîner à quelque grève mal préparée et impitoyablement réprimée [8]. Il faudra attendre 1830 pour que, excités par l’agitation politique qui exploite leurs griefs et leurs rancunes, ils se déchaînent tout à coup. On les verra alors briser des machines, piller des fabriques et faire le coup de feu sur les barricades. Ils seconderont la bourgeoisie et l’effrayeront tout à la fois par les excès d’une violence qui, ne sachant à qui s’en prendre et confondant l’ordre social et l’ordre politique se tourne, dans un brusque sursaut de fureur, contre l’un et contre l’autre.

La crise industrielle de 1815 à 1820 eût sans doute été moins grave si le développement de la technique avait marché du même pas que celui de la production. Mais les fabricants, assurés jusqu’alors de l’écoulement rapide de leurs produits sur l’immense marché de l’Empire, ne s’étaient guère souciés de perfectionner leur outillage. Le bas prix du travail suffisait à garantir et même à augmenter leur situation. Protégés contre la concurrence, ils n’éprouvaient guère le besoin d’innover. Leurs bénéfices servaient à multiplier beaucoup plus qu’à moderniser leurs établissements. La métallurgie, par exemple, continuait à employer des méthodes vieillies et depuis longtemps abandonnées en Angleterre [9]. L’activité des entrepreneurs contrastait avec leur manque d’initiative. Il y avait sans doute quelques exceptions. Dans le pays de Liège notamment, des progrès remarquables avaient été réalisés. John Cockerill commençait à répandre l’emploi des machines de Manchester [10]. Mais ce n’étaient là que les prodromes d’une transformation peu prononcée encore quand l’Empire s’écroula.

Cet écroulement fut, pour les fabricants belges, une double catastrophe. Non seulement il les privait tout à coup de leur unique marché, mais il ouvrait en même temps le pays à la concurrence anglaise. Un tarif douanier imposé par les Puissances en 1814 mettait fin au protectionnisme à l’abri duquel leur industrie s’était si largement développée [11]. Elle semblait destinée à périr sous l’inondation des produits britanniques, et sans doute elle périssait si, en créant le royaume des Pays-Bas, la politique internationale ne fût venue, sans le vouloir, à son secours.

L’intérêt de l’État aussi bien que ses penchants personnels poussèrent Guillaume, dès son avènement, à étudier et à mettre en œuvre les moyens de la rétablir. Déjà, comme gouverneur, il avait eu soin de se mettre au courant de ses besoins et de ses ressources. Il avait inspecté les houillères du Hainaut, acclamé par les mineurs rangés sur son passage en costume de travail, la bougie plantée sur le chapeau de cuir [12]. Des rapports lui avaient été adressés ; il avait conféré avec des ingénieurs et des patrons et il savait que de l’avis unanime des fabricants, la question à résoudre était avant tout une question de tarifs. Pour les uns, il fallait conclure au plus tôt un traité de commerce avec la France ; pour les autres, il importait d’en revenir à l’ancien protectionnisme et de fermer le pays à l’étranger. Ni l’une ni l’autre de ces alternatives cependant n’était possible. La politique anti-française de Guillaume ne lui permettait pas de songer à la première ; les intérêts du commerce hollandais l’empêchaient d’admettre la seconde. Il en arriva, faute de mieux, à promulguer, le 3 avril 1816, une loi douanière qui, sans aller aussi loin que l’auraient souhaité les Belges, tenait compte cependant de leurs réclamations. Les droits d’entrée furent portés au taux moyen de 8 à 10 % ; on édicta certaines prohibitions et on eut recours à des primes et à des droits différentiels pour favoriser l’exportation [13].

Les nouveaux tarifs ne durèrent pas plus longtemps que la crise à laquelle ils remédièrent en partie. En 1821-1822 le système douanier subit une refonte complète. Il réduisait tous les droits d’entrée et remaniait le système des droits différentiels en vue d’avantager le transit et la navigation. Il laissait d’ailleurs au roi la faculté de prendre, suivant les circonstances, des mesures spéciales et même de prohiber certaines marchandises. En fait, dès l’année suivante, une guerre douanière était entreprise contre la France. Dans son ensemble cependant, le nouveau tarif était plus libéral que celui d’aucun autre État [14]. Les Belges s’élevèrent contre lui avec violence. Il provoqua des discussions passionnées dans la seconde Chambre des États-Généraux. On accusa le roi de s’être laissé dominer par sa prédilection pour ses compatriotes et de leur avoir sacrifié ses nouveaux sujets.

Rien n’était plus injuste. L’industrie apparaissait à Guillaume la source essentielle de la prospérité de l’État et il était trop avisé pour consentir à des mesures qui eussent compromis son avenir. Mais avec un tact très sûr de la situation, il comprenait qu’il fallait la garantir du séduisant péril d’un protectionnisme outrancier. Il ambitionnait pour elle un champ d’action bien plus vaste que le marché national. Il voulait la mettre à même de se répandre largement au dehors. Il lui réservait d’ailleurs le débouché des colonies où des droits d’entrée prohibitifs lui permettraient de défier la concurrence anglaise. C’était à elle à se créer d’autres débouchés par une réforme de ses procédés, par l’intelligence, l’initiative et l’énergie. Le devoir du souverain n’était pas de construire autour d’elle une muraille de Chine, mais de soutenir et de promouvoir son expansion. Et il s’y ingénia de toutes ses forces.

À l’exemple de Napoléon, il prodigua les subventions aux inventeurs et aux entrepreneurs. Il leur ouvrit sa cassette avec une générosité d’autant plus active qu’en s’intéressant lui-même à leurs affaires, il participait à leurs risques. Dès 1817, il vendait à John Cockerill le château de Seraing, ancienne demeure de plaisance des princes-évêques de Liège, pour lui permettre de concentrer ses ateliers de construction de machines jusqu’alors éparpillés, et il devenait le principal actionnaire de l’usine. En 1821, il envoyait Roentgen en Angleterre pour étudier les récents progrès de la métallurgie. Il consultait d’Homalius d’Alloy sur les moyens de perfectionner l’industrie du fer. Comme sous l’Empire, des expositions industrielles, dont la première fut ouverte à Gand en 1820, stimulaient l’émulation des fabricants. Une loi instituait, le 12 juillet 1821, le « fonds de l’industrie » (1,300,000, plus tard 1 million de florins) destiné à encourager les manufactures, l’agriculture et la pêche. L’institution l’année suivante du mystérieux « syndicat d’amortissement », leur vint aussi largement en aide. Cependant, de grands travaux publics étaient entrepris. Le canal de Charleroi, réclamé depuis la fin du XVIIIe siècle par les charbonniers du Hainaut et que Napoléon n’avait pas eu le temps de faire creuser, était mis en construction en 1826. Celui de Pommerœul à Antoing (1823-1826) permit aux houilles du Borinage d’atteindre l’Escaut sans devoir passer par le territoire français. Dès 1822, le canal latéral de la Meuse était conduit de Maestricht à Bois-le-Duc. De 1825 à 1827, la grande entreprise du canal de Terneuzen, pour laquelle on avait été jusqu’à employer 500 femmes embauchées dans le pays de Liège, avait été activement poursuivie. Gand se trouvait en communication directe avec la mer et en 1828 on y creusait les bassins du dock. D’autres projets étaient à l’étude dont la réalisation eût doté le pays d’un réseau de voies navigables le mettant en rapports, jusqu’au fond du Luxembourg, avec Anvers et les ports hollandais. Et en même temps, l’État se préoccupait de former le personnel d’ingénieurs que réclamait la complication croissante de l’exploitation des houillères. En 1825, l’école des mines de Liège était ouverte.

De tous les bienfaits dus par la Belgique à l’initiative royale, le plus efficace fut la création de la Société générale des Pays-Bas pour favoriser l’industrie nationale. (Algemeene Nederlandsche maatschappij ter begunstiging der volksvlijt), fondée à Bruxelles le 13 décembre 1822 [15]. Elle était destinée à mettre fin à l’état déplorable du crédit qui avait été jusqu’alors le point faible de l’organisation économique du pays. Ni au XVIIIe siècle, ni sous l’Empire, les manufacturiers n’avaient trouvé parmi les capitalistes la collaboration qui les eût mis à même de prendre tout leur essor. L’initiative des entrepreneurs s’achoppait à l’inertie des grandes fortunes qui, par défiance et par routine, restaient attachées à la terre, plus soucieuses de sécurité que de bénéfices. C’est tout au plus si, dans quelques villes, des banques privées limitaient timidement leur activité aux opérations de change et d’avances sur marchandises. La circulation des billets au porteur était à peine connue. Une réforme s’imposait. Le roi qui en avait reconnu la nécessité en fut personnellement l’auteur. Il prit part lui-même aux discussions des commissions chargées d’étudier le plan et les statuts de l’établissement qu’il voulait fonder. Il l’avait conçu de la manière la plus large et dès sa création, il passa à bon droit pour un modèle. Ses attributions consistaient à émettre des billets au porteur payables à présentation et en argent comptant, à escompter les effets de commerce, à se charger du recouvrement des effets, à recevoir des sommes en comptes courants et des dépôts volontaires, à faire des avances sur titres, marchandises ou propriétés foncières, à émettre des engagements portant intérêt. L’importance de son capital le mettait à même de s’acquitter largement de sa mission. Il consistait en 30 millions représentés par 60,000 actions de 500 florins et en 20 millions consistant en domaines assignés par le roi. Ainsi la Belgique possédait désormais la grande banque qui était indispensable au plein développement de ses énergies. Le public ne comprit pas tout de suite l’importance de cette nouveauté. Il ne souscrivit que lentement aux actions de la société. Le 30 juin 1823, on ne relevait encore que 31,226 actions souscrites dont 1,500 à 2,000 par des particuliers et 25,800 par le roi. Néanmoins, la prospérité de la banque prouva tout de suite son utilité. De 1823 à 1827, les dividendes distribués passèrent de 14 fr. 81 à 39 fr. 15 par action.

On peut dire que la Société Générale fut le couronnement de l’œuvre économique de Guillaume. Elle avait été si solidement construite qu’elle fut capable de traverser sans faiblir toutes les vicissitudes et qu’aujourd’hui encore elle reste l’un des premiers établissements financiers du pays. Deux ans après sa naissance, Guillaume lui donna une sœur. La Nederlandsche Handelmaatschappij, établie à La Haye le 29 mars 1824, au capital de 12 millions de florins, eut surtout pour but de favoriser l’exportation, spécialement l’exportation vers les Indes, et de promouvoir tout à la fois, en les fécondant l’un par l’autre, le commerce hollandais et l’industrie belge [16].

Celle-ci répondit brillamment aux espoirs et à l’initiative du roi. À partir de 1825, elle se développe avec une rapidité qui commence à inquiéter l’Angleterre elle-même. Les fabriques sont surchargées de commandes et il s’en fonde partout de nouvelles. On estime que Gand, en 1830, compte plus de 30,000 ouvriers répartis en quatre-vingts usines, filatures de coton, fabriques d’indiennes, blanchisseries de lin. La confection des étoffes de coton auxquelles les colonies hollandaises fournissent un débouché inépuisable, attire de préférence les entrepreneurs [17]. Elle est pratiquée non seulement à Lokeren et à Saint-Nicolas, où elle s’était déjà introduite sous l’Empire, mais elle pénètre encore à Courtrai et aux environs de Bruxelles. À l’autre extrémité du pays, la draperie verviétoise, après une décadence momentanée, reprend une nouvelle vigueur. La métallurgie grandit dans le pays de Liège, dans le Namurois, dans le Hainaut. Partout l’outillage se perfectionne. L’emploi des machines à vapeur se généralise. Elles sortent de plus en plus nombreuses des établissements Cockerill, en même temps que les mécaniques servant à filer la laine et le coton, ou à tondre les étoffes. Vers 1823, la création de la société Le Phœnix fournit à la région gantoise un grand atelier de constructions mécaniques [18]. L’activité des manufactures suscite naturellement le travail du fer et celui des mines. En 1827, les premiers hauts fourneaux du continent sont établis à Seraing. Les gisements de houille du pays de Liège, du bassin de Charleroi et du Borinage, sur lesquels repose de plus en plus la prospérité de l’industrie à mesure qu’elle requiert plus largement la force de la vapeur, sont exploités avec une énergie qui fait appel à tous les perfectionnements de la science et de la technique.

L’agriculture participe nécessairement à cette poussée de prospérité. L’augmentation de la population dilate le marché de ses produits. Les forêts de l’Ardenne fournissent aux houillères les bois dont elles font une consommation de plus en plus grande à mesure que leurs galeries se prolongent et que leurs puits s’approfondissent. En dépit de la réalisation des biens nationaux, qui a pendant un certain temps pesé lourdement sur les transactions immobilières, on note depuis 1825 une hausse constante dans le prix des terres. Le gouvernement, malgré sa prédilection pour l’industrie, ne se désintéresse pas cependant du travail agricole. Il en a confié, dès 1818, la surveillance aux commissions d’agriculture installées dans chaque province.

Le commerce, en même temps, ranime la place d’Anvers. Les craintes des conservateurs hollandais se sont justifiées : le grand port de l’Escaut commence à rivaliser avec ceux d’Amsterdam et de Rotterdam. Son activité est pourtant assez différente de la leur. Il ne se consacre pas comme eux au transit et à la navigation vers les Indes. Il présente très nettement le caractère d’un port belge et son importance grandit dans la même mesure que l’industrie nationale dont il est le point d’embarquement naturel. Au reste, les vaisseaux qui le fréquentent sont tous ou hollandais ou étrangers. Il possède de florissantes maisons d’exportation : il ne possède pas d’armateurs.

Au moment où la Révolution va éclater, la Belgique a donc repris, grâce à ce gouvernement dont elle combat si âprement la politique, une position correspondant à ses ressources naturelles et aux aptitudes de sa population. Elle semble travaillée par une sève de jeunesse. Pour trouver un spectacle comparable à celui qu’elle offre, il faut passer par-dessus la longue période de malheurs et d’engourdissement qu’elle a subie, et remonter jusqu’au règne de Charles-Quint. L’augmentation de la population qui avait commencé à se manifester sous l’Empire est la preuve la plus frappante de cette renaissance. Elle se constate également dans les villes et dans les campagnes les plus reculées. Elle se développe deux fois plus rapidement qu’en France, et son accroissement est plus grand que celui qu’elle présente dans les provinces du Nord où pourtant la natalité est très vigoureuse. De 1815 à 1829, la population totale du royaume passe de 5,424,502 habitants à 6,235,169. Mais, si on envisage chacune de ses parties, on remarque que la Belgique intervient dans ce dernier chiffre pour 3 millions 921,082 habitants et la Hollande pour 2,314,087 [19].

Incontestablement la vigueur et l’énergie sont beaucoup moins accentuées chez celle-ci que chez celle-là. On a remarqué avec raison que les éloges donnés par les contemporains à l’extraordinaire prospérité des Pays-Bas ne se justifient pleinement que pour la Belgique [20]. Les provinces septentrionales ont marché d’un pas plus lent. Il leur a fallu longtemps pour s’adapter aux circonstances nouvelles et transformer leur commerce d’entrepôt en commerce de transit. Entre les Hollandais et les Belges, on relève le même contraste qu’entre un parvenu énergique et le propriétaire opulent d’une fortune acquise. Le bien-être et le niveau général de l’existence sont plus élevés chez les premiers que chez les seconds. La quotité moyenne de l’impôt atteint en Hollande 15 fl. 48 par tête, tandis qu’elle n’est que 9 fl. 16 en Belgique. La fréquentation des écoles fournit un indice non moins significatif de l’état social des deux peuples. Sur 1000 habitants, on relève en 1827, 109 élèves dans les provinces du Nord ; celles du Sud n’en présentent que 79. Dans les unes, à la même date, il n’y a que 5,50 individus pour mille dépourvus de tous moyens d’instruction ; il y en a 59 pour mille dans les autres [21].

  1. Voy. ci-dessus, p. 273.
  2. Ch. Terlinden, La politique économique de Guillaume Ier, roi des Pays-Bas, en Belgique. Revue Historique, t. CXXXIX [1922], p. 1 et suiv. ; R. Häpke, Die wirtschaftliche Politik im Königreich der Niederlanden, 1815-1830 Vierteljahrschrift für Social- und Wirtschaftsgeschichte, 1923, p. 152 et suiv.
  3. Tous les contemporains sont d’accord sur ce point. D’après Roentgen, le salaire d’un ouvrier belge est de cinquante pour cent inférieur à celui d’un ouvrier anglais.
  4. Règlements de la ville de Gand, t. III, p. 253 (Gand, 1833). Il y en eut d’autres à Termonde et Saint-Nicolas. Ibid., p. 363.
  5. J. Lejear, Histoire de la ville de Verviers. Période hollandaise et Révolution belge de 1830. Bullet. de la Soc. verviétoise d’archéologie et d’histoire, t. VII [1906], p. 180.
  6. Règlements de Gand, t. III, p. 314.
  7. Il faut ajouter que l’agglomération des gens de la campagne venant chercher du travail dans les fabriques urbaines depuis que l’introduction des mécaniques restreint de jour en jour le domaine de l’industrie rurale à domicile, provoque dans les villes une hausse des loyers. Lejear, loc. cit., p. 145.
  8. Exemples dans P. Claeys, Mémorial de la ville de Gand, p. 331, 404, 407
  9. M. G. de Boer, Twee memoriën over den toestand der Britische en Zuid-Nederlandsche ijzerindustrie door G. M. Roentgen uit de jaren 1822 en 1823. Economisch-historisch Jaarboek, 1923.
  10. E. Mahaim, Les débuts de l’établissement John Cockerill à Seraing. Vierteljahrschrift für Social und Wirtschaftsgeschichte, 1905, p.627 et suiv. ; M. G. de Boer, Guillaume Ier et les débuts de l’industrie métallurgique en Belgique. Revue belge de philologie et d’histoire, t. III [1924], p. 527 et suiv.
  11. Posthumus, Nederlandsche handelspolitiek, t. III, p. 7.
  12. Nederl. Staatsblad, 1814, n° 235.
  13. Posthumus, op. cit., t. III, p. 55 ; W. L. Groeneveld-Meijer, De tariefwetgeving van het Koninkrijk der Nederlanden, 1816-1819 (Rotterdam, 1924). Cf. Gedenkstukken 1815-1830, t. I, p. 41.
  14. Posthumus, op. cit., t. III, p. 314.
  15. J. Malou, Notice historique sur la Société Générale 1822-1862 (Bruxelles, 1863) ; La Société Générale de Belgique 1822-1922 (Bruxelles, 1922). Sur l’excellente organisation de cet établissement, cf. J H. Clapham, The economic development of France and Germany 1815-1914 (Cambridge, 1921).
  16. W. M. Mansvelt, Geschiedenis van de Nederlandsche Handelmaatschappij, t. I (Harlem, 1924).
  17. À Gand, de 1823 à 1825, on établit onze nouvelles filatures de coton P Claeys, Mémorial, p. 456.
  18. En 1829, on estime qu’il y a soixante machines à vapeur dans la Flandre Orientale, dont cinquante à Gand. P. Claeys, Mémorial, p. 507.
  19. A. Quetelet, Recherches sur la population dans le royaume des Pays-Bas (Bruxelles, 1827). Cf. Keverberg, op. cit., t. II, p. 290, t. III, p. 128.
  20. Mansvelt, op. cit., p. 152, 237. Posthumus, Handelspolitiek, p. 382, constate que durant la réunion de la Belgique avec la Hollande, l’industrie de cette dernière a plutôt décliné.
  21. Quetelet, op. cit., p. 62 et suiv. ; Gedenkstukken 1825-1830, t. II, p. 911 et suiv.