Histoire de Belgique/Tome 6/Livre 4/Chapitre 2/2

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Maurice Lamertin (6p. 410-424).
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II

Le Gouvernement provisoire avait pris la responsabilité des journées de septembre, mais il ne les avait pas dirigées. Constitué au plus fort de la lutte, il n’avait eu qu’à laisser les événements suivre leur cours. S’il collabora à la victoire, elle ne fut pas son œuvre et elle n’augmenta ni son prestige, ni son autorité.

Pourtant il était indispensable de songer au lendemain et, sous peine de compromettre le triomphe de la Révolution, d’en guider la marche, d’en discipliner les efforts et de lui donner un programme. Maintenant que la bataille des rues était finie et Bruxelles délivré, surgissaient dans toute leur ampleur de nouveaux devoirs : refouler l’ennemi au delà des frontières, généraliser l’insurrection, organiser le pays, faire reconnaître son indépendance non seulement par le roi, mais par l’Europe. Bref, une politique s’imposait à la Révolution, et cette politique ne pouvait qu’être l’œuvre d’un pouvoir volontairement reconnu par les vainqueurs des barricades. Aucun des membres du Gouvernement provisoire ne jouissait d’une popularité ni d’une réputation assez générales pour s’imposer et forcer la confiance et l’enthousiasme au milieu de l’anarchie menaçante [1]. La notoriété de chacun d’eux se restreignait à un groupe ou à un parti. D’Hoogvorst s’appuyait sur la garde bourgeoise de Bruxelles, de Mérode n’était connu que de l’aristocratie catholique ; sauf quelques militaires, personne n’avait entendu le nom de Jolly. Ceux de leurs jeunes collègues van de Weyer, Gendebien et Rogier n’avaient pas encore dépassé les limites de leur ville natale ou l’enceinte des clubs où ils s’étaient fait applaudir. Et à l’insuffisance de leur renommée s’ajoutait encore le désaccord de leurs opinions. Sauf sur la question de l’indépendance nationale, leurs idées divergeaient en tous sens. C’était un amalgame de tendances bourgeoises (d’Hoogvorst), ultramontaines (Mérode), libérales (van de Weyer, Rogier) et francophiles (Gendebien). À l’heure décisive où l’on se trouvait, le Gouvernement provisoire ne possédait évidemment pas la force nécessaire à l’accomplissement de la tâche formidable qu’il avait assumée. Pour être à même d’agir, il devait se faire consacrer par l’adhésion du peuple. Il eut la sagesse de le comprendre.

Le 27 septembre, le jour même de la victoire, il faisait afficher sur les murs l’invitation à Louis de Potter « de rentrer dans sa patrie ». On ne peut guère douter qu’il n’agit ainsi que par nécessité. Il était évident que de Potter n’avait pas besoin de cet appel et qu’il fallait s’attendre d’un jour à l’autre à le voir arriver à Bruxelles paré du prestige qui, depuis son exil, l’avait transformé en héros national. En se l’associant, les membres du Gouvernement provisoire assuraient leur existence et les moyens d’accomplir leur mission. Sans lui, ils ne pourraient rien. Avec lui, ils disparaîtraient sans doute, éclipsés par son rayonnement, mais du moins conserveraient-ils les apparences du pouvoir en attendant le moment de le ressaisir. L’habileté eut autant de part que le désintéressement dans leur conduite. Ils ne pouvaient se faire d’illusions : ou de Potter ferait partie avec eux du Gouvernement provisoire, ou il s’emparerait de la dictature. Car lui seul s’imposait à tout le pays et possédait assez d’autorité pour entraîner derrière lui toute la nation. Brugeois, il était aussi populaire à Bruxelles et à Liège, qu’à Bruges même ; libre-penseur, il jouissait de la confiance des catholiques ; démocrate, il s’imposait au « jacobinisme » des jeunes libéraux et soulevait l’enthousiasme de la foule. Son entrée à Bruxelles, le 28 septembre, fut aussi triomphale que l’avait été, en 1577, celle de Guillaume le Taciturne [2].

Depuis la frontière française il avait voyagé au milieu des acclamations, harangué par les magistrats, bombardé de fleurs, escorté par les volontaires. À Ath, sa vue avait électrisé la population au point qu’elle s’était aussitôt jetée sur la citadelle et s’en était emparée. Quand il arriva le soir à la porte d’Anderlecht, ce fut du délire. La foule traîna sa voiture à travers les rues jusqu’à l’hôtel de ville où l’attendaient les membres du Gouvernement provisoire. Pour se sentir leur maître, il n’avait qu’à écouter le bruit des vivats qui le saluaient. Dès le lendemain, il s’arrogeait le droit de parler en leur nom et de leur attribuer ses sentiments. Le manifeste qu’il fit répandre se terminait par ces mots : « Il faut vivre libres ou nous ensevelir sous des monceaux de ruines. Liberté pour tous, égalité de tous devant le pouvoir suprême, la nation, devant sa volonté, la loi… Peuple, ce que nous sommes, nous le sommes par vous, ce que nous ferons, nous le ferons pour vous ».

Ainsi, le Gouvernement provisoire qui s’était institué lui-même, obtenait, grâce à de Potter, la sanction du peuple. Sans doute, plus d’un de ses collègues s’effarouchait en secret des tendances démagogiques de son manifeste. Mais au milieu de l’effervescence héroïque du moment, ce qu’il avait dit était ce qu’il fallait dire. Au surplus, il exhortait les citoyens à se grouper autour du Gouvernement provisoire « qui est leur ouvrage », et il prêchait la continuation de la lutte à outrance, Son patriotisme rassurait ceux qu’inquiétaient les menées françaises et les fauteurs d’annexion. Ce n’est point par hasard que le 28 septembre, jour où de Potter entre effectivement en fonctions, le Gouvernement provisoire prend le titre de « Gouvernement provisoire de la Belgique ».

En se mettant ainsi à la tête de la nation, il ne faisait qu’obéir aux événements. Aux journées de Bruxelles avait répondu aussitôt l’insurrection de tout le pays. La volonté nationale s’affirmait avec tant d’énergie que nulle part elle n’eut à briser de résistances. Épouvantées par la violence et la soudaineté du mouvement, les autorités se laissaient déposséder sans protestations. Il était à peine besoin de heurter le régime : il s’effondrait de lui-même. Les troupes capitulaient devant des bandes de gardes civiques et d’ouvriers. Il suffisait de montrer de l’audace pour réussir. À Mons, le 29 septembre, le général Howen s’en laissait imposer par le jeune Chazal, lui remettait son épée et lui ouvrait la forteresse [3]. Des faits analogues se passaient à Tournai le 30, à Namur le 1er octobre, à Philippeville le 3, à Mariembourg le 4, à Charleroi le 5. À Gand, une partie des troupes quitte la ville le 2 octobre ; l’autre se tapit, en attendant d’en être chassée le 15, derrière les bastions de la citadelle. Des bandes de Liégeois et de Verviétois ne craignent pas d’attaquer en rase campagne, à Rocour (30 septembre), un convoi envoyé de Maestricht pour ravitailler la citadelle de Saint-Walburge qui domine Liège et dont la garnison, bloquée par la garde bourgeoise, capitule le 6 octobre.

Les nouvelles de Bruxelles n’ont pas seulement démoralisé l’armée ; la désertion en masse des soldats belges et la défection de plusieurs officiers ne permettent plus à ses chefs de compter sur elle. Leur seule préoccupation est de regagner la Hollande et, en attendant, de s’abstenir de tout conflit pour éviter à leurs hommes la tentation d’une débandade. Le spectacle est lamentable et ridicule de ces belles fortifications toutes neuves, élevées pour en imposer à la France, et qui se laissent insulter par des volontaires équipés à la diable quand elles ne leur ouvrent pas leurs portes.

À mesure que l’affolement des Hollandais s’accuse plus visiblement, la confiance en soi-même grandit chez les insurgés [4]. Leurs forces augmentent en même temps que leur résolution. De toutes parts, les combattants affluent : déserteurs de l’armée, bourgeois patriotes, ouvriers sans travail, que des chefs improvisés agglomèrent pêle-mêle dans des « corps francs. » Chaque ville organise une garde civique. Une solde est payée aux hommes et, grâce à la reddition des forteresses, on ne manque ni d’armes, ni de poudre, ni même de canons. De France arrivent journellement des renforts, car si le gouvernement de Louis-Philippe est décidé à ne pas intervenir officiellement, le succès de la révolution lui est trop avantageux pour qu’il puisse s’abstenir de la favoriser sous main. Il n’ose d’ailleurs exaspérer les républicains de Paris en leur interdisant de courir à la rescousse de leurs « frères » belges. En apparence, il ferme la frontière, mais il a soin de n’en pas surveiller tous les passages. Il laisse le vicomte de Pontécoulant lever à Paris une « légion parisienne » formée de Français et de Belges ou de soi-disant Belges habitant Paris et qui, dès le mois d’octobre, arrive en Flandre, pêle-mêle d’aventuriers, de têtes chaudes et de républicains espérant obliger la France à sortir de sa réserve en la compromettant. À leur exemple, tous les Français de Bruxelles prennent les armes ou s’offrent à diriger les opérations militaires : anciens officiers comme Mellinet et Niellon, simples intrigants comme Grégoire, idéalistes de la liberté comme ce Jenneval qui composa les paroles de la Brabançonne et qu’attendait une mort glorieuse au combat de Lierre (18 octobre). De Paris encore, Frédéric de Mérode apporte à la Révolution le prestige de son nom, et l’adhésion de ce grand seigneur catholique à la cause nationale atteste que l’union des partis demeure indéfectible.

Sans doute, la plupart des chefs militaires appartiennent à l’opinion libérale et républicaine. Mais à la voix des curés, des paysans accourent renforcer les troupes. Les campagnes se soulèvent à l’exemple des villes. Un même élan entraîne en dépit de la différence des langues, du rang social et des croyances, la nation tout entière [5]. Les divergences ne se révéleront que plus tard. En ce moment comme à l’époque de la Pacification de Gand, une même volonté s’impose à tous : refouler l’ennemi. Les Belges de 1830 se sont trouvés aussi unanimes contre les Hollandais que ceux de 1577 contre les Espagnols.

Leur énergie soutient et renforce le Gouvernement provisoire. Le 29 septembre il crée dans son sein, sous le nom de « Comité central », une sorte de directoire auquel sont dévolus le pouvoir exécutif et les affaires courantes. Avec de Potter, y siègent Rogier et van de Weyer, mais, pour rassurer les catholiques que pourrait effrayer le radicalisme de ces « jacobins », on a soin de leur adjoindre Félix de Mérode. Bientôt des commissions spéciales sont instituées pour les finances, les affaires militaires et les négociations diplomatiques. Des « Commissaires » sont envoyés dans les provinces à la place des gouverneurs. Au milieu du chaos de la révolution, s’organise ainsi un centre d’action, une institution permanente et acceptée de tous, qui, avec autant de zèle que d’intelligence, transforme rapidement son autorité morale en une autorité officielle. Grâce à l’assentiment des masses, le Gouvernement provisoire devient un gouvernement national, et il est admirable qu’au milieu du déchaînement des passions, jamais le pouvoir qu’il s’est arrogé n’ait été contesté ni seulement discuté. C’est qu’il justifie par les services qu’il rend la mission qu’il s’est attribuée. C’est aussi qu’il a soin de conserver étroitement le contact avec le peuple dont il est censé représenter la souveraineté, qu’il l’encourage, l’exhorte et le flatte par ses manifestes, que la simplicité de ses allures, son absence de toute étiquette, le dévouement de tous ses membres à la cause commune et leur intégrité scrupuleuse lui assurent la popularité et l’estime. Il fut dans toute la forme du terme un gouvernement d’honnêtes gens et la nation lui accorda sa confiance parce qu’il la méritait.

Après les journées de Bruxelles, une question angoissante se posait. Quelle serait l’attitude de l’Europe ? On savait que le roi appelait à son aide les Puissances dont il tenait sa couronne. Une intervention de leur part écraserait infailliblement la révolution. Se produirait-elle ? Songer à entrer en rapports avec des monarchies légitimes, le Gouvernement provisoire n’en avait ni le temps, ni la possibilité, ni d’ailleurs le désir. Il comprenait que ce n’était pas des Puissances, mais de la France que dépendait l’avenir. Si elle opposait son véto à l’invasion de la Belgique, si elle déclarait nettement que toute armée étrangère entrant dans le pays y ferait entrer en même temps l’armée française et déchaînerait ainsi une guerre générale, personne n’oserait prendre la responsabilité d’une telle catastrophe et, profitant de la crainte universelle, les Belges, n’ayant en face d’eux que les Hollandais, combattraient à armes égales. Gendebien, envoyé à Paris par ses collègues le 28 septembre, leur transmit sans retard la réponse sur laquelle ils comptaient. Louis-Philippe ne tolérerait pas d’intervention. La guerre demeurerait circonscrite aux Pays-Bas et l’indépendance de la Belgique ne dépendrait que de la Belgique elle-même.

Dès lors elle ne faisait plus de doute et la certitude de la victoire allait décupler les forces des combattants. Car si le duc Bernard de Saxe-Weimar, qui avait succédé dans le commandement en chef des troupes royales au prince Frédéric, disposait encore d’environ 13,000 hommes, ils se trouvaient dans un état trop lamentable non seulement pour prendre l’offensive, mais pour opposer même une résistance efficace à la moindre agression. Démoralisés par leur défaite de Bruxelles, ne comptant plus sur leurs chefs, attaqués le long des routes par les paysans du Brabant et de la Campine, les soldats ne demandaient qu’à en finir. La désertion des Belges faisait fondre de jour en jour les effectifs, et ceux qui demeuraient sous les drapeaux n’y étaient qu’un ferment d’indiscipline et répandaient autour d’eux le « défaitisme ». Énergique, hautain et brutal, Saxe-Weimar s’exaspérait vainement de voir l’armée se dissoudre dans ses mains, et de ne commander qu’une retraite sous la pression des bandes désordonnées de la « canaille » [6].

À la désorganisation de la résistance correspondait le désordre de l’attaque. Du côté des Belges, nul plan d’ensemble, nul chef capable de diriger des opérations méthodiques, un armement de fortune, des corps agissant chacun pour soi et marchant en avant sans s’éclairer, sans se couvrir, avec une imprudence et une insouciance justifiées d’ailleurs par le succès [7]. Et à cela s’ajoutaient encore la jalousie des officiers volontaires à l’égard des officiers de carrière que le Gouvernement provisoire, pour rester fidèle à ses promesses, récompensait par ses faveurs de quitter l’armée hollandaise, et les soupçons trop bien fondés de trahison qui trouvaient tout naturellement créance parmi des hommes inconnus les uns aux autres, recrutés au hasard et dont le passé donnait souvent naissance à des bruits fâcheux. Il avait fallu, le 5 octobre, retirer son commandement à don Juan van Halen, soupçonné de correspondre avec le prince d’Orange et d’avoir fomenté parmi les mineurs du Borinage des troubles qui ne tardèrent pas à s’apaiser à la voix de Charles Rogier [8].

Mais les volontaires et les gardes civiques ne s’embarrassaient pas plus de ces intrigues que l’ennemi ne songeait à en profiter. Ils marchaient en avant, pleins d’une ardeur joyeuse, acclamés à la traversée des villages, salués du haut des églises par les drapeaux tricolores et se pressant en désordre aux trousses de l’ennemi comme des traqueurs à une battue. Dès le lendemain des journées de Bruxelles, sans ordre ni direction, ils s’étaient jetés sur les avant-postes hollandais, certains qu’ils reculeraient, et ils avaient reculé. Depuis lors, ils n’avaient plus cessé de les talonner, entrant derrière eux à Diest, à Aerschot, à Malines et croyant conquérir un terrain que l’armée se repliant sur Anvers s’empressait de leur céder.

La lutte devint plus chaude lorsque les Hollandais furent arrivés sur la Nèthe. Il leur eût été facile de la défendre, mais ils étaient trop abattus pour le vouloir. L’imprudente audace des Belges aurait dû causer leur perte : elle leur donna la victoire. Le 13 octobre, Niellon, avec 2,110 hommes, marche sur Lierre. Terrorisé par l’attitude de la population qui sonne le tocsin et encourage de loin les assaillants, le commandant de la place demande à parlementer et consent à se retirer avec la garnison, dont 400 soldats se joignent à leurs compatriotes. Les efforts de Saxe-Weimar pour reprendre la ville, position essentielle à la défense d’Anvers, échouent les 18 et 19 octobre. Menacé vers Waelhem par les bandes de Mellinet qui sortent de Malines, il se résigne à se replier sur Berchem et Borgerhout. Le 24, Mellinet et Niellon l’attaquent à Berchem. Un vif combat s’engage. La mort de Frédéric de Mérode excite le courage des Belges. Le lendemain, les Hollandais se réfugient dans Anvers.

Depuis trois semaines déjà, le prince d’Orange y était arrivé (5 octobre), et pendant que les troupes abandonnaient la Belgique, il s’efforçait de la regagner par la politique. Dans son désarroi, Guillaume avait risqué ce dernier expédient. Puisque les États-Généraux avaient voté le 29 septembre la séparation des deux parties du royaume, il crut qu’en feignant de se rallier à leur avis, une chance lui resterait encore de sauvegarder au moins, en attendant mieux, la situation de la dynastie. Des membres des États l’avaient flatté de l’espoir que les Belges continueraient à le considérer comme leur souverain à condition qu’il leur reconnût l’autonomie [9]. Et sans doute, s’il eût agi ainsi quelques semaines plus tôt, la nation n’eût pas demandé davantage et eût accepté avec reconnaissance ce régime d’union personnelle en quoi s’était tout d’abord résumé son programme. Mais quelle chance y avait-il encore qu’elle consentît à accepter pour roi celui dont elle venait de vaincre l’armée ? Pour que Guillaume se soit décidé à une tentative aussi humiliante que vaine, il fallait qu’il se proposât secrètement de gagner du temps et aussi de dissocier les forces de la révolution en se ralliant ses éléments les plus modérés et en se conciliant l’appui des industriels et des commerçants dont elle bouleversait les affaires [10]. Il ne s’avisa pas qu’en envoyant son fils parlementer avec elle, il en reconnaissait la force et, qu’il le voulût ou non, prenait l’attitude d’un solliciteur et d’un vaincu demandant une audience au vainqueur. Rien n’était plus maladroit qu’une telle démarche parce que rien n’attestait plus clairement l’impuissance de son auteur et que rien ne pouvait renforcer davantage la confiance de ses adversaires.

Le prince s’était fait accompagner des trois membres belges du ministère, flanqués du nonce du pape, de Reyphins et de Dotrenge. Le choix de cet entourage prouvait les illusions au sein desquelles on s’attardait encore à La Haye. Quelle naïveté de s’imaginer que le nonce pourrait en imposer aux jeunes catholiques et Reyphins et Dotrenge aux jeunes libéraux ! C’étaient des revenants que le prince amenait avec lui et qui jouèrent sans conviction le rôle de comparses.

Lui, cependant, se prodiguait. Le lendemain de son arrivée (6 octobre), il lançait une proclamation pleine de promesses. Il venait, disait-il, chargé par le roi du gouvernement des « provinces méridionales ». Il avait porté aux pieds du trône leur vœu pour la séparation et ce vœu avait été « accueilli ». Sa Majesté leur accordait « provisoirement » une administration distincte, exclusivement composée de Belges et dont il serait le chef. Il garantissait en même temps le libre emploi des langues, la liberté de l’instruction et une amnistie complète. Pour croire à l’effet de cette déclaration, il fallait l’incurable légèreté du prince. Il ne s’apercevait pas même qu’elle insultait la Belgique en la qualifiant de « provinces méridionales », en lui offrant ce qu’elle avait conquis, et en opposant au gouvernement qu’elle s’était donné un autre gouvernement au nom du roi. L’avant-veille même du jour où elle paraissait, le Gouvernement provisoire avait proclamé l’indépendance du pays ! Le pont sur lequel tentait de s’avancer le prince était coupé. Il n’y eut pas même un commencement de négociations. Le 7, un manifeste signé par Félix de Mérode et van de Weyer dévoilait au peuple les intentions d’Orange, déclarait qu’il n’en serait tenu aucun compte, que les actes du roi étaient « nuls et non avenus », et que si le prince « voulait affaiblir l’indignation publique et détourner (de lui) une solidarité qui plane sur tous les membres de la maison de Nassau », il devait donner aux troupes l’ordre de se replier au delà du Moerdijk [11].

Après une réponse aussi outrageante, il ne restait au prince qu’à s’en aller. S’il n’en fit rien, c’est qu’il n’ignorait pas qu’un petit groupe de Belges songeaient à terminer la crise en lui offrant la couronne. Le gouvernement de Louis-Philippe était favorable à cette solution qui eût empêché la reconstitution des Pays-Bas [12]. Le prince s’efforça d’y rallier son père. Il lui conseilla même de renoncer formellement à ses droits sur la Belgique et de lui permettre d’en assumer la souveraineté, lui promettant de tout faire pour n’être proclamé que prince souverain ou vice-roi. Il lui écrivait le 11 octobre que « l’essentiel est de s’emparer du pouvoir, n’importe comment. L’ayant une fois repris, c’est comme si vous l’aviez, car nos intérêts sont les mêmes et je n’oublierai jamais que je suis l’héritier de la couronne des Pays-Bas, quoique je puisse être obligé de faire des actes qui auront l’air de ne pas m’en souvenir [13] ». En attendant, pour donner le change sur ses intentions, il affectait de ne s’entourer que de conseillers belges, se promenait dans les rues d’Anvers accompagné de chefs de la garde civique, affichait pour son frère, logé avec lui au palais royal, une froideur voisine de la haine, remettait en liberté Ducpétiaux, Everaert et Plétinx. Bref, sa conduite était si choquante que les officiers hollandais l’accusaient publiquement de trahison et que plusieurs d’entre eux lui refusaient le salut. Il se prêtait en même temps à de louches intrigues et écoutait les propositions de van Halen, que son ambition déçue avait brouillé avec le Gouvernement provisoire [14]. On ne peut douter de l’intervention de ses agents dans une émeute qui éclata à Bruges et dans les troubles du Borinage où, au milieu d’octobre, les mineurs détruisirent les « chemins ferrés » [15] établis récemment dans les houillères.

Ces manœuvres n’eurent d’autre résultat que de le mettre en butte aux déclamations des clubs et de soulever contre lui l’indignation publique. Peut-être même contribuèrent-elles à hâter l’offensive de Mellinet et de Niellon contre Anvers. Le prince alors perdit la tête. S’adressant aux Belges dans un nouveau manifeste (16 octobre) : « Je comprends votre situation, leur disait-il, et je vous reconnais comme nation indépendante. Je me mets ainsi, dans les provinces que je gouverne, à la tête du mouvement qui vous mène vers un idéal de choses nouveau et stable dont la nationalité fera la force. Voilà le langage de celui qui versa son sang pour l’indépendance de votre sol et qui veut s’associer à vos efforts pour établir votre nationalité politique » [16]. Et deux jours plus tard, pour prouver la sincérité de ces déclarations, il ordonnait de séparer dans l’armée les Belges des Hollandais.

Cette conduite ne peut s’expliquer que par un coup de folie. Envoyé pour enrayer la révolution, le prince pactisait publiquement avec elle et, trahissant à la fois son père et l’Europe, en affirmait la légitimité et prenait l’initiative de reconnaître l’indépendance de la Belgique. Bien plus, en pleine guerre, il ne craignait pas en divisant l’armée, de la désorganiser encore davantage. Il ne désavouait pas seulement le roi, il le désarmait. Dans son affolement, il croyait se relever aux yeux des Belges en se jetant à leurs pieds. La réponse qu’il reçut du gouvernement provisoire lui donna le coup de grâce (18 octobre) : « C’est le peuple qui a fait la révolution, c’est le peuple qui a chassé les Hollandais du sol de la Belgique ; lui seul et non le prince d’Orange est à la tête du mouvement qui lui a assuré son indépendance et qui établira sa nationalité politique [17] ». Pourtant le pauvre prince se cramponnant à ses illusions ne se décide pas à quitter la place, où il n’est plus pour ses compatriotes qu’un objet de mépris. C’est seulement le 26 octobre, le lendemain du combat de Berchem, qu’il se résigne. À quatre heures du matin, le bateau à vapeur sur lequel il s’est réfugié dès la veille, l’emporte vers la Hollande. Il n’a pas le courage d’attendre l’arrivée de ces Belges dont, dix jours auparavant, il se déclarait le chef.

Sa retraite ne précéda que de quelques heures la prise d’Anvers. L’armée en était arrivée à ce degré de décomposition où tout effort devient impossible. Il eût suffi de ne pas ouvrir les portes pour empêcher les Belges, ne disposant que de six à huit mauvaises pièces d’artillerie et incapables de franchir les larges fossés creusés devant les remparts, de pénétrer dans la place. Mais la population devenait menaçante [18]. La garde civique se mettait à fraterniser avec le peuple. Déjà des coups de feu partaient des maisons. Les soldats affolés s’abandonnant, le vieux général Chassé n’osa risquer un combat de rues. Le matin du 27, il consentit à retirer les troupes dans la citadelle à condition qu’elles ne seraient pas attaquées, et il livra les clefs de la ville. Les Belges y pénétrèrent sans coup férir. Soit qu’ils ignorassent la convention, soit qu’il fût impossible de maîtriser leur fougue indisciplinée, ils se mirent aussitôt à tirailler. Une vive fusillade fut dirigée sur l’arsenal où le septième régiment hollandais perdit environ 300 hommes. Les instances de Saxe-Weimar arrachèrent alors à Chassé l’ordre de bombarder Anvers. Les navires de guerre embossés dans l’Escaut appuyèrent le feu de la citadelle. Le soir, une mer de flammes, au milieu de laquelle la flèche de la cathédrale s’élevait « comme un géant noir », s’étendait sur la ville [19]. Ce bombardement ne fut qu’une barbarie inutile, digne de la brutalité du soudard saxon qui l’inspira. Sans doute espérait-il terroriser les volontaires auxquels il n’avait pu résister en rase campagne et venger sa défaite au détriment de la population. S’il avait compté sur la terreur, il s’aperçut bientôt qu’il s’était trompé. Pas un drapeau blanc ne se montra au milieu des drapeaux tricolores qui flottaient de toutes parts. Le 28, Rogier signait avec Chassé un armistice indéfini. Les Hollandais conservaient la citadelle et les forts du Nord ; la ville était abandonnée aux Belges.

Cet armistice clôt la phase militaire de la Révolution. Elle était arrivée à son but : l’affranchissement du sol national. Elle ne se proposait pas autre chose. Le gouvernement hollandais craignit vainement de voir les Belges profiter de leurs succès et de sa faiblesse pour envahir les provinces du Nord : ils n’y songèrent pas. Déjà les volontaires, considérant leur tâche comme terminée, regagnaient spontanément leurs foyers. Ils avaient combattu pour la liberté non pour la conquête, et il leur suffisait d’avoir repoussé l’armée royale au delà de la frontière. Sauf la citadelle d’Anvers, Maestricht et Luxembourg où elle tenait encore garnison, elle avait maintenant évacué toutes les places. La séparation était chose faite. Le refus du roi de l’accomplir quand il en était temps encore avait rendu la guerre inévitable. Au reste, cette guerre n’avait pas été dirigée contre les Hollandais. Nulle haine nationale ne soulevait les Belges contre leurs voisins au Nord dont les puissances avaient prétendu faire leurs compatriotes. C’est le royaume des Pays-Bas, ce n’était pas la Hollande qui était l’ennemi.

  1. Voy. à cet égard une lettre de Gendebien à de Potter dans Juste, Révolution Belge, t. II, p. 192.
  2. Histoire de Belgique, t. IV. 2e édit., p. 103.
  3. Le récit quoique sans doute un peu emballé que Chazal a donné de cet épisode dans ses Mémoires (Buffin, op. cit., t. I, p. 131 et suiv.) est très caractéristique de l’état de découragement et de désarroi des autorités.
  4. « Es ist erstaunlich, écrit le général prussien von Goedeke, welch ein einheitlicher Wille in dieser Revolution kundgiebt ». Mullendorf, Das Grossherzogthum Luxemburg unter Wilhelm I, p. 205. L’Allemand J. F. Staedtler constate « qu’il y a dans toutes les têtes une exaltation patriotique dont aucun pays peut-être n’offrirait l’exemple dans les mêmes circonstances », Buffin, Documents, p. 204.
  5. Gedenkstukken 1830-1840, t. III, p. 20. Cf. le rapport de Cartwright, Ibid., t. I, p. 138. Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, t. II, p. 90 et suiv. (Paris, 1859) Il est assez probable que l’on a exagéré l’importance des secours pécuniaires envoyés de Paris à Bruxelles. Le ministre russe Gourieff donne comme une preuve de ceux-ci le grand nombre de pièces de 5 francs nouvellement frappées qui circulent dans la ville. (Gedenkstukken 1830-1840, t. III, p. 404). Or, cette circulation peut parfaitement s’expliquer par le fait que le 31 août précédent, la Société Générale, craignant de devoir faire face à cause des troubles, au remboursement de ses billets, avait demandé à la banque Rothschild de lui envoyer un million de francs en espèces françaises. La Société Générale de Belgique, p. 31.
  6. Voy. son portrait dans Gagern, op. cit., t. II, p. 73.
  7. Cf. à ce sujet, outre les Mémoires de Pletinckx, l’Histoire des événements militaires de la Révolution en Belgique par Niellon (Bruxelles, 1868) et le Journal de campagne du comte Frédéric de Mérode par Pierre Peeters, son compagnon d’armes, dans les Souvenirs du comte F. de Mérode, t. II, p. 215 et suiv.
  8. Discailles, Charles Rogier, t. II, p. 32. Cf. Niellon, op. cit., p. 299.
  9. Gedenkstukken 1830-1840, t. III, p. 21.
  10. « Le parti du prince d’Orange est nombreux parmi tous ceux qui souffrent par la stagnation complète des affaires ou qui craignent de grandes pertes dans leurs propriétés immobilières ; mais ce ne sont pas là les hommes qui décident de la marche des événements dans une révolution comme celle-ci ». Staedtler, loc. cit., p. 242.
  11. Gedenkstukken 1830-1840, p. 165.
  12. Ibid., t. I, p.97 et suiv.
  13. Ibid., t. III, p. 406.
  14. Ibid., t. IV, p. 493. Voy. la défense que van Halen a essayé de donner de sa conduite dans Les quatre journées de Bruxelles (Bruxelles, 1831).
  15. Van Halen, Les quatre journées, p. 109, 126.
  16. Ibid., t. I, p. 130. Cf. de Gerlache. op. cit., t. II, p. 75.
  17. De Gerlache, op. cit., t. II, p. 75.
  18. Pour les événements d’Anvers, voy. la relation orangiste publiée par Buffin, op. cit., t. II, p. 177 et suiv.
  19. Von Gagern, op. cit., t. II, p. 106. Sur ces événements, outre les détails qu’il donne ibid., p. 87 et suiv., voy. R. Starklof, Das Leben des Herzogs Bernhard von Sachsen-Weimar-Eisenach, t. I, p. 306 et suiv. Il résulte de ce récit que Chassé ne se décida à faire bombarder la ville que sur les instances de Saxe-Weimar. Gagern, loc. cit., p. 106, décrit aussi ses scrupules. « Hertog, dat repugneert mij », aurait-il répondu avant de se décider. Sur le bombardement d’Anvers, voy. quelques détails nouveaux dans R. Fruin, Beschrijving eener verzameling stakken betrekking hebbende op generaal Chassé. Verslagen omtrent ’s Rijks oude archieven, 1923.