Histoire de Charles XII/Édition Garnier/Livre 4

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Histoire de Charles XIIGarniertome 16 (p. 231-254).

LIVRE QUATRIÈME.

ARGUMENT.

Charles victorieux quitte la Saxe, poursuit le czar, s’enfonce dans l’Ukraine. Ses portes ; sa blessure. Bataille de Pultava. Suites de cette bataille. Charles réduit à fuir en Turquie. Sa réception en Bessarabie.

Charles partit enfin de Saxe en septembre 1707, suivi d’une armée de quarante-trois mille hommes, autrefois couverte de fer, et alors brillante d’or et d’argent, et enrichie des dépouilles de la Pologne et de la Saxe. Chaque soldat emportait avec lui cinquante écus d’argent comptant ; non-seulement tous les régiments étaient complets, mais il y avait dans chaque compagnie plusieurs surnuméraires. Outre cette armée, le comte Levenhaupt, l’un de ses meilleurs généraux, l’attendait en Pologne avec vingt mille hommes ; il avait encore une autre armée de quinze mille hommes en Finlande, et de nouvelles recrues lui venaient de Suède. Avec toutes ces forces on ne douta pas qu’il ne dût détrôner le czar.

Cet empereur était alors en Lithuanie, occupé à ranimer un parti auquel le roi Auguste semblait avoir renoncé : ses troupes, divisées en plusieurs corps, fuyaient de tous côtés au premier bruit de l’approche du roi de Suède. Il avait recommandé lui-même à tous ses généraux de ne jamais attendre ce conquérant avec des forces inégales, et il était bien obéi.

Le roi de Suède, au milieu de sa marche victorieuse, reçut un ambassadeur de la part des Turcs. L’ambassadeur eut son audience au quartier du comte Piper ; c’était toujours chez ce ministre que se faisaient les cérémonies d’éclat. Il soutenait la dignité de son maître par des dehors qui avaient alors un peu de magnificence, et le roi, toujours plus mal logé, plus mal servi, et plus simplement vêtu que le moindre officier de son armée, disait que son palais était le quartier de Piper. L’ambassadeur turc présenta à Charles cent soldats suédois qui, ayant été pris par des Calmoucks et vendus en Turquie, avaient été rachetés par le Grand Seigneur, et que cet empereur envoyait au roi comme le présent le plus agréable qu’il pût lui faire[1] ; non que la fierté ottomane prétendît rendre hommage à la gloire de Charles XII, mais parce que le sultan, ennemi naturel des empereurs de Moscovie et d’Allemagne, voulait se fortifier contre eux de l’amitié de la Suède et de l’alliance de la Pologne. L’ambassadeur complimenta Stanislas sur son avènement : ainsi ce roi fut reconnu en peu de temps par l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, et la Turquie. Il n’y eut que le pape qui voulut attendre, pour le reconnaître, que le temps eût affermi sur sa tête cette couronne qu’une disgrâce pouvait faire tomber.

À peine Charles eut-il donné audience à l’ambassadeur de la Porte-Ottomane qu’il courut chercher les Moscovites. Les troupes du czar étaient sorties de Pologne, et y étaient rentrées plus de vingt fois pendant le cours de la guerre : ce pays, ouvert de toutes parts, n’ayant point de places fortes qui coupent la retraite à une armée, laissait aux Russes la liberté de reparaître souvent au même endroit où ils avaient été battus, et même de pénétrer dans le pays aussi avant que le vainqueur. Pendant le séjour de Charles en Saxe, le czar s’était avancé jusqu’à Léopol, à l’extrémité méridionale de la Pologne. Il était alors vers le nord, à Grodno en Lithuanie, à cent lieues de Léopol.

Charles laissa en Pologne Stanislas, qui, assisté de dix mille Suédois et de ses nouveaux sujets, avait à conserver son nouveau royaume contre les ennemis étrangers et domestiques : pour lui, il se mit à la tête de sa cavalerie, et marcha vers Grodno, au milieu des glaces, au mois de janvier 1708.

Il avait déjà passé le Niemen, à deux lieues de la ville ; et le czar ne savait encore rien de sa marche. À la première nouvelle que les Suédois arrivent, le czar sort par la porte du nord, et Charles entre par celle qui est au midi. Le roi n’avait avec lui que six cents gardes ; le reste n’avait pu le suivre[2]. Le czar fuyait avec plus de deux mille hommes, dans l’opinion que toute une armée entrait dans Grodno. Il apprend le jour même, par un transfuge polonais, qu’il n’a quitté la place qu’à six cents hommes, et que le gros de l’armée ennemie était encore éloigné de plus de cinq lieues. Il ne perd point de temps ; il détache quinze cents chevaux de sa troupe à l’entrée de la nuit pour aller surprendre le roi de Suède dans la ville. Les quinze cents Moscovites arrivèrent à la faveur de l’obscurité jusqu’à la première garde suédoise, sans être reconnus. Trente hommes composaient cette garde ; ils soutinrent seuls un demi-quart d’heure l’effort des quinze cents hommes. Le roi, qui était à l’autre bout de la ville, accourut bientôt avec le reste de ses six cents gardes. Les Russes s’enfuirent avec précipitation. Son armée ne fut pas longtemps sans le joindre, ni lui sans poursuivre l’ennemi. Tous les corps moscovites répandus dans la Lithuanie se retiraient en hâte du côté de l’orient, dans le palatinat de Minski, près des frontières de la Moscovie, où était leur rendez-vous. Les Suédois, que le roi partagea aussi en divers corps, ne cessèrent de les suivre pendant plus de trente lieues de chemin. Ceux qui fuyaient, et ceux qui poursuivaient, faisaient des marches forcées presque tous les jours, quoiqu’on fût au milieu de l’hiver. Il y avait déjà longtemps que toutes les saisons étaient devenues égales pour les soldats de Charles et pour ceux du czar ; la seule terreur qu’inspirait le nom du roi Charles mettait alors de la différence entre les Russes et les Suédois.

Depuis Grodno jusqu’au Borysthène, en tirant vers l’orient, ce sont des marais, des déserts, des forêts immenses ; dans les endroits qui sont cultivés on ne trouve point de vivres, les paysans enfouissent dans la terre tous leurs grains, et tout ce qui peut s’y conserver : il faut sonder la terre avec de grandes perches ferrées pour découvrir ces magasins souterrains. Les Moscovites et les Suédois se servirent tour à tour de ces provisions ; mais on n’en trouvait pas toujours, et elles n’étaient pas suffisantes.

Le roi de Suède, qui avait prévu ces extrémités, avait fait apporter du biscuit pour la subsistance de son armée : rien ne l’arrêtait dans sa marche. Après qu’il eut traversé la forêt de Minski, où il fallut abattre à tout moment des arbres pour faire un chemin à ses troupes et à son bagage, il se trouva le 25 juin 1708 devant la rivière de Bérézine, vis-à-vis Borislou.

Le czar avait rassemblé en cet endroit la plus grande partie de ses forces ; il y était avantageusement retranché. Son dessein était d’empêcher les Suédois de passer la rivière. Charles posta quelques régiments sur le bord de la Bérézine, à l’opposite de Borislou, comme s’il avait voulu tenter le passage à la vue de l’ennemi. Dans le même temps il remonte avec son armée trois lieues au delà vers la source de la rivière : il y fait jeter un pont, passe sur le ventre à un corps de trois mille hommes qui défendait ce poste, et marche à l’armée ennemie sans s’arrêter. Les Russes ne l’attendirent pas, ils décampèrent, et se retirèrent vers le Borysthène, gâtant tous les chemins et détruisant tout sur leur route pour retarder au moins les Suédois[3].

Charles surmonta tous les obstacles, avançant toujours vers le Borysthène. Il rencontra sur son chemin vingt mille Moscovites retranchés dans un lieu nommé Hollosin, derrière un marais, auquel on ne pouvait aborder qu’en passant une rivière. Charles n’attendit pas, pour les attaquer, que le reste de son infanterie fût arrivé : il se jette dans l’eau à la tête de ses gardes à pied ; il traverse la rivière et le marais, ayant souvent de l’eau au-dessus des épaules. Pendant qu’il allait ainsi aux ennemis, il avait ordonné à sa cavalerie de faire le tour du marais pour prendre les ennemis en flanc. Les Moscovites, étonnés qu’aucune barrière ne pût les défendre, furent enfoncés en même temps par le roi, qui les attaquait à pied, et par la cavalerie suédoise.

Cette cavalerie, s’étant fait jour à travers les ennemis, joignit le roi au milieu du combat. Alors il monta à cheval ; mais quelque temps après il trouva dans la mêlée un jeune gentilhomme suédois nommé Gyllenstierna, qu’il aimait beaucoup, blessé et hors d’état de marcher ; il le força à prendre son cheval, et continua de commander à pied à la tête de son infanterie. De toutes les batailles qu’il avait données, celle-ci était peut-être la plus glorieuse, celle où il avait essuyé les plus grands dangers, et où il avait montré le plus d’habileté. On en conserva la mémoire par une médaille, où on lisait d’un côté : Sylvæ, paludes, aggeres, hostes, victi ; et de l’autre ce vers de Lucain : Victrices copias alium laturus in orbem[4].

Les Russes, chassés partout, repassèrent le Borysthène, qui sépare la Pologne de leur pays. Charles ne tarda pas à les poursuivre ; il passa ce grand fleuve après eux à Mohilou, dernière ville de la Pologne, qui appartenait tantôt aux Polonais, tantôt aux czars ; destinée commune aux places frontières.

Le czar, qui vit alors son empire, où il venait de faire naître les arts et le commerce, en proie à une guerre capable de renverser dans peu tous ses grands desseins, et peut-être son trône, songea à parler de paix : il fit hasarder quelques propositions par un gentilhomme polonais qui vint à l’armée de Suède. Charles XII, accoutumé à n’accorder la paix à ses ennemis que dans leurs capitales, répondit : «Je traiterai avec le czar à Moscou.» Quand on rapporta au czar cette réponse hautaine : « Mon frère Charles, dit-il, prétend faire toujours l’Alexandre ; mais je me flatte qu’il ne trouvera pas en moi un Darius. »

De Mohilou, place où le roi traversa le Borysthène, si vous remontez au nord le long de ce fleuve, toujours sur les frontières de Pologne et de Moscovie, vous trouvez à trente lieues le pays de Smolensko, par où passe la grande route qui va de Pologne à Moscou. Le czar fuyait par ce chemin. Le roi le suivait à grandes journées. Une partie de l’arrière-garde moscovite fut plus d’une fois aux prises avec les dragons de l’avant-garde suédoise. L’avantage demeurait presque toujours à ces derniers ; mais ils s’affaiblissaient, à force de vaincre dans de petits combats qui ne décidaient rien, et où ils perdaient toujours du monde.

Le 22 septembre de cette année 1708, le roi attaqua auprès de Smolensko un corps de dix mille hommes de cavalerie et de six mille Calmoucks.

Ces Calmoucks sont des Tartares qui habitent entre le royaume d’Astracan, domaine du czar, et celui de Samarcande, pays des Tartares Usbecks, et patrie de Timur, connu sous le nom de Tamerlan, Le pays des Calmoucks s’étend à l’orient jusqu’aux montagnes qui séparent le Mogol de l’Asie occidentale. Ceux qui habitent vers Astracan sont tributaires du czar : il prétend sur eux un empire absolu ; mais leur vie vagabonde l’empêche d’en être le maître, et fait qu’il se conduit avec eux comme le Grand Seigneur avec les Arabes, tantôt souffrant leurs brigandages, et tantôt les punissant. Il y a toujours de ces Calmoucks dans les troupes de Moscovie. Le czar était même parvenu à les discipliner comme le reste de ses soldats.

Le roi fondit sur cette armée, n’ayant avec lui que six régiments de cavalerie et quatre mille fantassins. Il enfonça d’abord les Moscovites à la tête de son régiment d’Ostrogothie ; les ennemis se retirèrent. Le roi avança sur eux par des chemins creux et inégaux, où les Calmoucks étaient cachés : ils parurent alors, et se jetèrent entre le régiment où le roi combattait et le reste de l’armée suédoise. À l’instant et Russes et Calmoucks entourèrent ce régiment, et percèrent jusqu’au roi. Ils tuèrent deux aides de camp qui combattaient auprès de sa personne. Le cheval du roi fut tué sous lui : un écuyer lui en présentait un autre ; mais l’écuyer et le cheval furent percés de coups. Charles combattit à pied, entouré de quelques officiers qui accoururent incontinent autour de lui.

Plusieurs furent pris, blessés ou tués, ou entraînés loin du roi par la foule qui se jetait sur eux ; il ne restait que cinq hommes auprès de Charles. Il avait tué plus de douze ennemis de sa main, sans avoir reçu une seule blessure, par ce bonheur inexprimable qui jusqu’alors l’avait accompagné partout, et sur lequel il compta toujours. Enfin un colonel, nommé Dahldorf, se fait jour à travers des Calmoucks avec seulement une compagnie de son régiment ; il arrive à temps pour dégager le roi : le reste des Suédois fit main basse sur ces Tartares. L’armée reprit ses rangs : Charles monta à cheval, et, tout fatigué qu’il était, il poursuivit les Russes pendant deux lieues.

Le vainqueur était toujours dans le grand chemin de la capitale de Moscovie. Il y a de Smolensko, auprès duquel se donna ce combat, jusqu’à Moscou, environ cent de nos lieues françaises : l’armée n’avait presque plus de vivres[5]. On pria fortement le roi d’attendre que le général Levenhaupt, qui devait lui en amener avec un renfort de quinze mille hommes, vint le joindre. Non-seulement le roi, qui rarement prenait conseil, n’écouta point cet avis judicieux ; mais, au grand étonnement de toute l’armée, il quitta le chemin de Moscou, et fit marcher au midi vers l’Ukraine, pays des Cosaques, situé entre la Petite-Tartarie, la Pologne et la Moscovie. Ce pays a environ cent de nos lieues du midi au septentrion, et presque autant de l’orient au couchant. Il est partagé en deux parties à peu près égales par le Borysthène, qui le traverse en coulant du nord-ouest au sud-est : la principale ville est Bathurin, sur la petite rivière de Sem. La partie la plus septentrionale de l’Ukraine est cultivée et riche. La plus méridionale, située près du quarante-huitième degré, est un des pays les plus fertiles du monde, et les plus déserts. Le mauvais gouvernement y étouffait le bien que la nature s’efforce de faire aux hommes. Les habitants de ces cantons, voisins de la Petite-Tartarie, ne semaient ni ne plantaient, parce que les Tartares de Budziack, ceux de Précop, les Moldaves, tous peuples brigands, auraient ravagé leurs moissons.

L’Ukraine a toujours aspiré à être libre ; mais, étant entourée de la Moscovie, des États du Grand Seigneur, et de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur, et par conséquent un maître dans l’un de ces trois États. Elle se mit d’abord sous la protection de la Pologne, qui la traita trop en sujette : elle se donna depuis au Moscovite, qui la gouverna en esclave autant qu’il le put. D’abord les Ukrainiens jouirent du privilége d’élire un prince sous le nom de général ; mais bientôt ils furent dépouillés de ce droit, et leur général fut nommé par la cour de Moscou.

Celui qui remplissait alors cette place était un gentilhomme polonais nommé Mazeppa, né dans le palatinat de Podolie ; il avait été élevé page de Jean-Casimir, et avait pris à sa cour quelque teinture des belles-lettres. Une intrigue qu’il eut dans sa jeunesse avec la femme d’un gentilhomme polonais ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval farouche, et le laissa aller en cet état. Le cheval, qui était du pays de l’Ukraine, y retourna, et y porta Mazeppa demi-mort de fatigue et de faim. Quelques paysans le secoururent : il resta longtemps parmi eux, et se signala dans plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna une grande considération parmi les Cosaques : sa réputation, s’augmentant de jour en jour, obligea le czar à le faire prince de l’Ukraine[6].

Un jour, étant à table à Moscou avec le czar, cet empereur lui proposa de discipliner les Cosaques, et de rendre ces peuples plus dépendants. Mazeppa répondit que la situation de l’Ukraine et le génie de cette nation étaient des obstacles insurmontables. Le czar, qui commençait à être échauffé par le vin, et qui ne commandait pas toujours à sa colère, l’appela traître, et le menaça de le faire empaler.

Mazeppa, de retour en Ukraine, forma le projet d’une révolte : l’armée de Suède, qui parut bientôt après sur les frontières, lui en facilita les moyens : il prit la résolution d’être indépendant, et de se former un puissant royaume de l’Ukraine et des débris de l’empire de Russie. C’était un homme courageux, entreprenant, et d’un travail infatigable, quoique dans une grande vieillesse. Il se ligua secrètement avec le roi de Suède pour hâter la chute du czar, et pour en profiter.

Le roi lui donna rendez-vous auprès de la rivière de Desna. Mazeppa promit de s’y rendre avec trente mille hommes, des munitions de guerre, des provisions de bouche, et ses trésors, qui étaient immenses. L’armée suédoise marcha donc de ce côté, au grand regret[7] de tous les officiers, qui ne savaient rien du traité du roi avec les Cosaques. Charles envoya ordre à Levenhaupt de lui amener en diligence ses troupes, et des provisions dans l’Ukraine, où il projetait de passer l’hiver, afin que, s’étant assuré de ce pays, il pût conquérir la Moscovie au printemps suivant ; et cependant il s’avança vers la rivière de Desna, qui tombe dans le Borysthène à Kiovie.

Les obstacles qu’on avait trouvés jusqu’alors dans la route étaient légers en comparaison de ceux qu’on rencontra dans ce nouveau chemin. Il fallut traverser une forêt de cinquante lieues pleine de marécages. Le général Lagercron, qui marchait devant avec cinq mille hommes et des pionniers, égara l’armée vers l’orient, à trente lieues de la véritable route. Après quatre jours de marche, le roi reconnut la faute de Lagercron : on se remit avec peine dans le chemin ; mais presque toute l’artillerie et tous les chariots restèrent embourbés ou abîmés dans les marais.

Enfin, après douze jours d’une marche si pénible, pendant laquelle les Suédois avaient consommé le peu de biscuit qui leur restait, cette armée, exténuée de lassitude et de faim, arrive sur les bords de la Desna, dans l’endroit où Mazeppa avait marqué le rendez-vous ; mais au lieu d’y trouver ce prince, on trouva un corps de Moscovites qui avançait vers l’autre bord de la rivière. Le roi fut étonné ; mais il résolut sur-le-champ de passer la Desna, et d’attaquer les ennemis. Les bords de cette rivière étaient si escarpés qu’on fut obligé de descendre les soldats avec des cordes. Ils traversèrent la rivière selon leur manière accoutumée, les uns sur des radeaux faits à la hâte, les autres à la nage. Le corps des Moscovites, qui arrivait dans ce temps-là même, n’était que de huit mille hommes ; il ne résista pas longtemps, et cet obstacle fut encore surmonté.

Charles avançait dans ces pays perdus, incertain de sa route et de la fidélité de Mazeppa : ce Cosaque parut enfin, mais plutôt comme un fugitif que comme un allié puissant. Les Moscovites avaient découvert et prévenu ses desseins. Ils étaient venus fondre sur ses Cosaques, qu’ils avaient taillés en pièces : ses principaux amis, pris les armes à la main, avaient péri au nombre de trente par le supplice de la roue ; ses villes étaient réduites en cendres, ses trésors pillés, les provisions qu’il préparait au roi de Suède saisies : à peine avait-il pu échapper avec six mille hommes, et quelques chevaux chargés d’or et d’argent. Toutefois il apportait au roi l’espérance de se soutenir, par ses intelligences, dans ce pays inconnu, et l’affection de tous les Cosaques, qui, enragés contre les Russes, arrivaient par troupes au camp, et le firent subsister.

Charles espérait au moins que son général Levenhaupt viendrait réparer cette mauvaise fortune. Il devait amener environ quinze mille Suédois qui valaient mieux que cent mille Cosaques, et apporter des provisions de guerre et de bouche. Il arriva à peu près dans le même état que Mazeppa.

Il avait déjà passé le Borysthène au-dessus de Mohilou, et s’était avancé vingt de nos lieues au delà, sur le chemin de l’Ukraine. Il amenait au roi un convoi de huit mille chariots, avec l’argent qu’il avait levé en Lithuanie sur sa route. Quand il fut vers le bourg de Lesno, près de l’endroit où les rivières de Pronia et Sossa se joignent pour aller tomber loin au-dessous dans le Borysthène, le czar parut à la tête de près de quarante mille hommes[8].

Le général suédois, qui n’en avait pas seize mille complets, ne voulut pas se retrancher. Tant de victoires avaient donné aux Suédois une si grande confiance qu’ils ne s’informaient jamais du nombre de leurs ennemis, mais seulement du lieu où ils étaient. Levenhaupt marcha donc à eux sans balancer, le 7 d’octobre 1708 après-midi. Dans le premier choc, les Suédois tuèrent quinze cents Moscovites. La confusion se mit dans l’armée du czar : on fuyait de tous côtés. L’empereur des Russes vit le moment où il allait être entièrement défait. Il sentait que le salut de ses États dépendait de cette journée, et qu’il était perdu si Levenhaupt joignait le roi de Suède avec une armée victorieuse. Dès qu’il vit que ses troupes commençaient à reculer, il courut à l’arrière-garde, où étaient des Cosaques et des Calmoucks : « Je vous ordonne, leur dit-il, de tirer sur quiconque fuira, et de me tuer moi-même si j’étais assez lâche pour me retirer. » De là il retourna à l’avant-garde, et rallia ses troupes lui-même, aidé du prince Menzikoff et du prince Gallitzin. Levenhaupt, qui avait des ordres pressants de rejoindre son maître, aima mieux continuer sa marche que recommencer le combat, croyant en avoir assez fait pour ôter aux ennemis la résolution de le poursuivre.

Dès le lendemain à onze heures, le czar l’attaqua au bord d’un marais, et étendit son armée pour l’envelopper. Les Suédois firent face partout : on se battit pendant deux heures avec une opiniâtreté égale. Les Moscovites perdirent trois fois plus de monde, mais aucun ne lâcha pied, et la victoire fut indécise.

À quatre heures le général Bayer amena au czar un renfort de troupes. La bataille recommença alors pour la troisième fois avec plus de furie et d’acharnement ; elle dura jusqu’à la nuit : enfin le nombre l’emporta ; les Suédois furent rompus, enfoncés, et poussés jusqu’à leur bagage. Levenhaupt rallia ses troupes derrière ses chariots. Les Suédois étaient vaincus, mais ils ne s’enfuirent point. Ils étaient environ neuf mille hommes, dont aucun ne s’écarta ; le général les mit en ordre de bataille aussi facilement que s’ils n’avaient point été vaincus. Le czar, de l’autre côté, passa la nuit sous les armes ; il défendit aux officiers, sous peine d’être cassés, et aux soldats, sous peine de mort, de s’écarter pour piller.

Le lendemain encore, il commanda, au point du jour, une nouvelle attaque. Levenhaupt s’était retiré à quelques milles, dans un lieu avantageux, après avoir encloué une partie de son canon, et mis le feu à ses chariots.

Les Moscovites arrivèrent assez à temps pour empêcher tout le convoi d’être consumé par les flammes ; ils se saisirent de plus de six mille chariots qu’ils sauvèrent. Le czar, qui voulait achever la défaite des Suédois, envoya un de ses généraux, nommé Phlug, les attaquer encore pour la cinquième fois : ce général leur offrit une capitulation honorable. Levenhaupt la refusa, et livra un cinquième combat, aussi sanglant que les premiers. De neuf mille soldats qu’il avait encore, il en perdit environ la moitié, l’autre ne put être forcée ; enfin, la nuit survenant, Levenhaupt, après avoir soutenu cinq combats contre quarante mille hommes[9], passa la Sossa avec environ cinq mille combattants qui lui restaient[10]. Le czar perdit près de dix mille hommes dans ces cinq combats, où il eut la gloire de vaincre les Suédois, et Levenhaupt celle de disputer trois jours la victoire, et de se retirer sans avoir été forcé dans son dernier poste. Il vint donc au camp de son maître avec l’honneur de s’être si bien défendu, mais n’amenant avec lui ni munitions, ni armée. Le roi de Suède se trouva ainsi sans provisions et sans communication avec la Pologne, entouré d’ennemis, au milieu d’un pays où il n’avait guère de ressource que son courage[11].

Dans cette extrémité, le mémorable hiver de 1709, plus terrible encore sur ces frontières de l’Europe que nous ne l’avons senti en France, détruisit une partie de son armée. Charles voulait braver les saisons comme il faisait ses ennemis ; il osait faire de longues marches de troupes pendant ce froid mortel. Ce fut dans une de ces marches que deux mille hommes tombèrent morts de froid sous ses yeux. Les cavaliers n’avaient plus de bottes, les fantassins étaient sans souliers, et presque sans habits. Ils étaient réduits à se faire des chaussures de peaux de bêtes, comme ils pouvaient ; souvent ils manquaient de pain. On avait été réduit à jeter presque tous les canons dans des marais et dans des rivières, faute de chevaux pour les traîner. Cette armée, auparavant si florissante, était réduite à vingt-quatre mille hommes prêts à mourir de faim. On ne recevait plus de nouvelles de la Suède ; et on ne pouvait y en faire tenir. Dans cet état, un seul officier se plaignit, « Hé quoi ! lui dit le roi, vous ennuyez-vous d’être loin de votre femme ? Si vous êtes un vrai soldat, je vous mènerai si loin que vous pourrez à peine recevoir des nouvelles de Suède une fois en trois ans[12]. »

Le marquis de Brancas, depuis ambassadeur en Suède, m’a conté[13] qu’un soldat osa présenter au roi, avec murmure, en présence de toute l’armée, un morceau de pain noir et moisi, fait d’orge et d’avoine, seule nourriture qu’ils avaient alors, et dont ils n’avaient pas même suffisamment. Le roi reçut le morceau de pain sans s’émouvoir, le mangea tout entier, et dit ensuite froidement au soldat : « Il n’est pas bon, mais il peut se manger. » Ce trait, tout petit qu’il est, si ce qui augmente le respect et la confiance peut être petit, contribua plus que tout le reste à faire supporter à l’armée suédoise des extrémités qui eussent été intolérables sous tout autre général.

Dans cette situation, il reçut enfin des nouvelles de Stockholm ; elles lui apprirent la mort de la duchesse de Holstein, sa sœur, que la petite vérole enleva au mois de décembre 1708, dans la vingt-septième année de son âge. C’était une princesse aussi douce et aussi compatissante que son frère était impérieux dans ses volontés, et implacable dans ses vengeances. Il avait toujours eu pour elle beaucoup de tendresse ; il fut d’autant plus affligé de sa perte que, commençant alors à devenir malheureux, il en devenait un peu plus sensible.

Il apprit aussi qu’on avait levé des troupes et de l’argent en exécution de ses ordres ; mais rien ne pouvait arriver jusqu’à son camp, puisque entre lui et Stockholm il y avait près de cinq cents lieues à traverser, et des ennemis supérieurs en nombre à combattre.

Le czar, aussi agissant que lui, après avoir envoyé de nouvelles troupes au secours des confédérés en Pologne, réunis contre Stanislas sous le général Siniawski, s’avança bientôt dans l’Ukraine, au milieu de ce rude hiver, pour faire tête au roi de Suède. Là il continua dans la politique d’affaiblir son ennemi par de petits combats, jugeant bien que l’armée suédoise périrait entièrement à la longue, puisqu’elle ne pouvait être recrutée. Il fallait que le froid fût bien excessif, puisque les deux ennemis furent contraints de s’accorder une suspension d’armes. Mais, dès le 1er de février, on recommença à se battre au milieu des glaces et des neiges.

Après plusieurs petits combats, et quelques désavantages, le roi vit au mois d’avril qu’il ne lui restait plus que dix-huit mille Suédois. Mazeppa seul, ce prince des Cosaques, les faisait subsister : sans ce secours, l’armée eût péri de faim et de misère. Le czar, dans cette conjoncture, fit proposer à Mazeppa de rentrer sous sa domination ; mais le Cosaque fut fidèle à son nouvel allié, soit que le supplice affreux de la roue, dont avaient péri ses amis, le fit craindre pour lui-même, soit qu’il voulût les venger.

Charles, avec ses dix-huit mille Suédois, n’avait perdu ni le dessein ni l’espérance de pénétrer jusqu’à Moscou. Il alla, vers la fin de mai, investir Pultava, sur la rivière Vorskla, à l’extrémité orientale de l’Ukraine, à treize grandes lieues du Borysthène. Ce terrain est celui des Zaporaviens, le plus étrange peuple qui soit sur la terre : c’est un ramas d’anciens Russes, Polonais, et Tartares, faisant tous profession d’une espèce de christianisme et d’un brigandage semblable à celui des flibustiers. Ils élisent un chef, qu’ils déposent ou qu’ils égorgent souvent. Ils ne souffrent point de femmes chez eux, mais ils vont enlever tous les enfants à vingt et trente lieues à la ronde, et les élèvent dans leurs mœurs. L’été, ils sont toujours en campagne ; l’hiver, ils couchent dans des granges spacieuses qui contiennent quatre ou cinq cents hommes. Ils ne craignent rien ; ils vivent libres ; ils affrontent la mort pour le plus léger butin, avec la même intrépidité que Charles XII la bravait pour donner des couronnes. Le czar leur fit donner soixante mille florins, dans l’espérance qu’ils prendraient son parti ; ils prirent son argent, et se déclarèrent pour Charles XII, par les soins de Mazeppa ; mais ils servirent très-peu, parce qu’ils trouvent ridicule de combattre pour autre chose que pour piller. C’était beaucoup qu’ils ne nuisissent pas ; il y en eut environ deux mille tout au plus qui firent le service. On présenta dix de leurs chefs un matin au roi ; mais on eut bien de la peine à obtenir d’eux qu’ils ne fussent point ivres, car c’est par là qu’ils commencent la journée. On les mena à la tranchée ; ils y firent paraître leur adresse à tirer avec de longues carabines : car, étant montés sur le revers, ils tuaient à la distance de six cents pas les ennemis qu’ils choisissaient. Charles ajouta à ces bandits quelque mille Valaques que lui vendit le kan de la Petite-Tartarie. Il assiégeait donc Pultava avec toutes ses troupes de Zaporaviens, de Cosaques, de Valaques, qui, joints à ses dix-huit mille Suédois, faisaient une armée d’environ trente mille hommes, mais une armée délabrée, manquant de tout[14]. Le czar avait fait de Pultava un magasin. Si le roi le prenait, il se rouvrait le chemin de Moscou, et pouvait au moins attendre dans l’abondance de toutes choses les secours qu’il espérait encore de Suède, de Livonie, de Poméranie et de Pologne. Sa seule ressource étant donc dans la prise de Pultava, il en pressa le siége avec ardeur. Mazeppa, qui avait des intelligences dans la ville, l’assura qu’il en serait bientôt le maître ; l’espérance renaissait dans l’armée. Les soldats regardaient la prise de Pultava comme la fin de toutes leurs misères.

Le roi s’aperçut, dès le commencement du siége, qu’il avait enseigné l’art de la guerre à ses ennemis. Le prince Menzikoff ; malgré toutes ses précautions, jeta du secours dans la ville. La garnison, par ce moyen, se trouva forte de près de cinq mille hommes[15].

On faisait des sorties[16], et quelquefois avec succès ; on fit jouer une mine : mais ce qui rendait la ville imprenable, c’était l’approche du czar, qui s’avançait avec soixante et dix mille combattants. Charles XII alla les reconnaître le 27 juin[17], jour de sa naissance, et battit un de leurs détachements ; mais comme il retournait à son camp, il reçut un coup de carabine qui lui perça la botte, et lui fracassa l’os du talon. On ne remarqua pas sur son visage le moindre changement qui pût faire soupçonner qu’il était blessé : il continua à donner tranquillement ses ordres, et demeura encore près de six heures à cheval. Un de ses domestiques s’apercevant que le soulier de la botte du prince était tout sanglant courut chercher des chirurgiens : la douleur du roi commençait à être si cuisante quil fallut l’aider à descendre de cheval, et l’emporter dans sa tente. Les chirurgiens visitèrent sa plaie ; ils furent d’avis de lui couper la jambe. La consternation de l’armée était inexprimable. Un chirurgien nommé Neuman, plus habile et plus hardi que les autres, assura qu’en faisant de profondes incisions il sauverait la jambe du roi. « Travaillez donc tout à l’heure, lui dit le roi : taillez hardiment, ne craignez rien. » Il tenait lui-même sa jambe avec les deux mains, regardant les incisions qu’on lui faisait, comme si l’opération eût été faite sur un autre.

Dans le temps même qu’on lui mettait un appareil, il ordonna un assaut pour le lendemain ; mais à peine avait-il donné cet ordre qu’on vint lui apprendre que toute l’armée ennemie s’avançait sur lui. Il fallut alors prendre un autre parti. Charles, blessé et incapable d’agir, se voyait entre le Borysthène et la rivière qui passe à Pultava, dans un pays désert, sans places de sûreté, sans munitions, vis-à-vis une armée qui lui coupait la retraite et les vivres. Dans cette extrémité, il n’assembla point de conseil de guerre, comme tant de relations l’ont débité ; mais la nuit du 7 au 8 de juillet, il fit venir le feld-maréchal Rehnsköld dans sa tente, et lui ordonna sans délibération, comme sans inquiétude, de tout disposer pour attaquer le czar le lendemain. Rehnsköld ne contesta point, et sortit pour obéir. À la porte de la tente du roi il rencontra le comte Piper, avec qui il était fort mal depuis longtemps, comme il arrive souvent entre le ministre et le général. Piper lui demanda s’il n’y avait rien de nouveau : « Non », dit le général froidement, et passa outre pour aller donner ses ordres. Dès que le comte Piper fut entré dans la tente : « Rehnsköld ne vous a-t-il rien appris ? lui dit le roi. — Rien, répondit Piper. — Hé bien ! je vous apprends donc, reprit le roi, que demain nous donnons bataille. » Le comte Piper fut effrayé d’une résolution si désespérée ; mais il savait bien qu’on ne faisait jamais changer son maître d’idée ; il ne marqua son étonnement que par son silence, et laissa Charles dormir jusqu’à la pointe du jour.

Ce fut le 8 juillet de l’année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultava, entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde : Charles XII, illustre par neuf années de victoires ; Pierre Alexiowitz, par neuf années de peines prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises ; l’un, glorieux d’avoir donné des États ; l’autre, d’avoir civilisé les siens ; Charles, aimant les dangers, et ne combattant que pour la gloire : Alexiowitz, ne fuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts ; le monarque suédois, libéral par grandeur d’âme ; le Moscovite, ne donnant jamais que par quelque vue ; celui-là, d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime, et qui n’avait été barbare qu’une fois[18] ; celui-ci, n’ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre d’invincible, qu’un moment pouvait lui ôter ; les nations avaient déjà donné à Pierre Alexiowitz le nom de grand, qu’une défaite ne pouvait lui faire perdre, parce qu’il ne le devait pas à des victoires.

Pour avoir une idée nette de cette bataille et du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord, le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l’orient, son bagage derrière lui à environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l’orient à l’occident.

Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pultava, du côté de l’occident, et commençait à former son camp.

À la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute artillerie : le reste fut laissé dans le camp avec environ trois mille hommes ; quatre mille demeurèrent au bagage : de sorte que l’armée suédoise marcha aux ennemis forte d’environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois[19].

Les généraux Rehnsköld, Roos, Levenhaupt, Slipenbach, Hoorn, Sparre, Hamilton, le prince de Vurtenberg, parent du roi, et quelques autres[20], dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, faisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Moscovites dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats ; tous s’encourageaient en marchant.

Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard à la tête de son infanterie[21]. Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis ; la bataille commença par cet engagement à quatre heures et demie du matin : la cavalerie ennemie était à l’occident, à la droite du camp moscovite : le prince Menzikoff et le comte Gollovin l’avaient disposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbach, à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc. Les escadrons moscovites furent rompus et enfoncés. Le czar accourut lui-même pour les rallier ; son chapeau fut percé d’une balle de mousquet ; Menzikoff eut trois chevaux tués sous lui : les Suédois crièrent victoire.

Charles ne douta pas que la victoire ne fût gagnée ; il avait envoyé au milieu de la nuit le général Creutz avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en flanc, tandis qu’il les attaquerait de front ; mais son malheur voulut que Creutz s’égarât, et ne parût point. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étant point soutenue par le détachement de Creutz, fut rompue à son tour : Slipenbach même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise, et l’infanterie russienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles.

Le czar détacha alors le prince Menzikoff pour aller se poster entre Pultava et les Suédois : le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître ; non-seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava, mais, ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff fit cette manœuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut ; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII[22]. Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes, et s’avançait en bataille dans la plaine. D’un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l’armée ennemie, et le roi, aidé de son feld-maréchal Rehnsköld, ordonnait tout pour un combat général.

Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même ; il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en opposaient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre.

L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’ayant alors que le titre de major général[23], et semblait obéir au général Sheremetoff ; mais il allait comme empereur de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand Seigneur, exhortant les capitaines et les soldats, et promettant à chacun des récompenses[24].

À neuf heures du matin la bataille recommença ; une des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles : il en fit atteler deux autres ; une seconde volée mit le brancard en pièces, et renversa le roi. De vingt-quatre drabans[25] qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois, consternés, s’ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser[26], la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut, en cette dernière action, qu’une ligne de dix mille hommes de l’infanterie russe qui mit en déroute l’armée suédoise, tant les choses étaient changées[27].

Tous les écrivains suédois disent qu’ils auraient gagné la bataille si on n’avait point fait de fautes ; mais tous les officiers prétendent que c’en était une grande de la donner, et une plus grande encore de s’enfermer dans ces pays perdus, malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d’hommes et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava.

Déjà le prince de Vurtenberg, le général Rehnsköld et plusieurs officiers principaux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressource. Le comte Piper avec quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu’ils devaient faire, ni ce qu’était devenu le roi ; ils couraient de côté et d’autre dans la plaine. Un major, nommé Bère, s’offrit de les conduire au bagage ; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient la campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation, les conduisirent droit sur la contrescarpe de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison.

Le roi ne voulut point fuir, et ne pouvait se défendre. Il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatowski, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C’était un homme qui, dans toutes les occurrences de sa vie et dans les dangers, où les autres n’ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signe[28] à deux drabans, qui prirent le roi par-dessous les bras, et le mirent à cheval, malgré les douleurs extrêmes de sa blessure.

Poniatowski, quoiqu’il n’eût point de commandement dans l’armée, devenu en cette occasion général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi ; les uns étaient des drabans, les autres des officiers, quelques-uns de simples cavaliers : cette troupe rassemblée, et ranimée par le malheur de son prince, se fit jour à travers plus de dix régiments moscovites, et conduisit Charles au milieu des ennemis, l’espace d’une lieue, jusqu’au bagage de l’armée suédoise.

Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui ; le colonel Gierta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n’avait pu y monter pendant la bataille[29].

Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur ; mais il fallait fuir plus loin : on trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper, car le roi n’en eut jamais depuis qu’il sortit de Stockholm. On le mit dans cette voiture, et l’on prit avec précipitation la route du Borysthène. Le roi, qui depuis le moment où on l’avait mis à cheval jusqu’à son arrivée au bagage n’avait pas dit un seul mot, demanda alors ce qu’était devenu le comte Piper. « Il est pris avec toute la chancellerie, lui répondit-on. — Et le général Rehnsköld, et le duc de Vurtenberg ? ajouta-t-il. — Ils sont aussi prisonniers, lui dit Poniatowski. — Prisonniers chez des Russes ! reprit Charles en haussant les épaules ; allons donc, allons plutôt chez les Turcs. » On ne remarquait pourtant point d’abattement sur son visage, et quiconque l’eût vu alors, et eût ignoré son état, n’eût point soupçonné qu’il était vaincu et blessé.

Pendant qu’il s’éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire, où ils trouvèrent six millions en espèces, dépouilles des Polonais et des Saxons. Près de neuf mille hommes, Suédois ou Cosaques, furent tués dans la bataille ; environ six mille furent pris[30]. Il restait encore environ seize mille hommes[31], tant Suédois et Polonais que Cosaques, qui fuyaient vers le Borysthène, sous la conduite du général Levenhaupt. Il marcha d’un côté avec ses troupes fugitives ; le roi[32] alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche, on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s’égara pendant la nuit dans un bois ; là, son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues plus insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d’un arbre, en danger d’être surpris à tout moment par les vainqueurs, qui le cherchaient de tous côtés[33].

Enfin la nuit du 9 au 10 juillet il se trouva vis-à-vis le Borysthène. Levenhaupt venait d’arriver avec les débris de l’armée. Les Suédois revirent, avec une joie mêlée de douleur, leur roi, qu’ils croyaient mort. L’ennemi approchait, on n’avait ni pont pour passer le fleuve, ni temps pour en faire, ni poudre pour se défendre, ni provision pour empêcher de mourir de faim une armée qui n’avait mangé depuis deux jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles XII. Presque tous les officiers croyaient qu’on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu’on périrait ou qu’on vaincrait sur le bord du Borysthène. Charles eût pris sans doute cette résolution, s’il n’eût été accablé de faiblesse. Sa plaie suppurait, il avait la fièvre ; et on a remarqué que la plupart des hommes les plus intrépides perdent dans la fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui, comme les autres vertus, demande une tête libre. Charles n’était plus lui-même : c’est ce qu’on m’a assuré, et ce qui est le plus vraisemblable. On l’entraîna comme un malade qui ne se connaît plus. Il y avait encore par bonheur une mauvaise calèche qu’on avait amenée à tout hasard jusqu’en cet endroit : on l’embarqua sur un petit bateau ; le roi se mit dans un autre avec le général Mazeppa. Celui-ci avait sauvé plusieurs coffres pleins d’argent ; mais le courant étant trop rapide, et un vent violent commençant à souffler, ce Cosaque jeta plus des trois quarts de ses trésors dans le fleuve pour soulager le bateau. Muller, chancelier du roi, et le comte Poniatowski, homme plus que jamais nécessaire au roi par les ressources que son esprit lui fournissait dans les disgrâces, passèrent dans d’autres barques avec quelques officiers. Trois cents cavaliers, et un très-grand nombre de Polonais et de Cosaques, se fiant sur la bonté de leurs chevaux, hasardèrent de passer le fleuve à la nage. Leur troupe, bien serrée, résistait au courant et rompait les vagues ; mais tous ceux qui s’écartèrent un peu au-dessous furent emportés et abîmés dans le fleuve. De tous les fantassins qui tentèrent le passage, aucun n’arriva à l’autre bord.

Tandis que les débris de l’armée étaient dans cette extrémité, le prince Menzikoff s’approchait avec dix mille cavaliers, ayant chacun un fantassin en croupe. Les cadavres des Suédois morts, dans le chemin, de leurs blessures, de fatigue et de faim, montraient assez au prince Menzikoff la route qu’avait prise le gros de l’armée fugitive. Le prince envoya au général suédois un trompette pour lui offrir une capitulation. Quatre officiers généraux furent aussitôt envoyés par Levenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent attaqué toutes les forces de l’empire moscovite, et eussent péri jusqu’au dernier plutôt que de se rendre ; mais, après une bataille perdue, après avoir fui pendant deux jours, ne voyant plus leur prince, qui était contraint de fuir lui-même, les forces de chaque soldat étant épuisées, leur courage n’étant plus soutenu par aucune espérance, l’amour de la vie l’emporta sur l’intrépidité[34]. Il n’y eut que le colonel Troutfetre qui, voyant approcher les Moscovites, s’ébranla avec un bataillon suédois pour les charger, espérant entraîner le reste des troupes : mais Levenhaupt fut obligé d’arrêter ce mouvement inutile. La capitulation fut achevée, et cette armée entière fut faite prisonnière de guerre. Quelques soldats, désespérés de tomber entre les mains des Moscovites, se précipitèrent dans le Borysthène. Deux officiers du régiment de ce brave Troutfetre s’entre-tuèrent, le reste fut fait esclave[35]. Ils défilèrent tous en présence du prince Menzikoff, mettant les armes à ses pieds, comme trente mille Moscovites avaient fait neuf ans auparavant devant le roi de Suède, à Narva. Mais, au lieu que le roi avait alors renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu’il ne craignait pas, le czar retint les Suédois pris à Pultava.

Ces malheureux furent dispersés depuis dans les États du czar, mais particulièrement en Sibérie, vaste province de la Grande-Tartarie, qui, du côté de l’orient, s’étend jusqu’aux frontières de l’empire chinois[36]. Dans ce pays barbare, où l’usage du pain n’était pas même connu, les Suédois, devenus ingénieux par le besoin, y exercèrent les métiers et les arts dont ils pouvaient avoir quelque teinture. Alors toutes les distinctions que la fortune met entre les hommes furent bannies. L’officier qui ne put exercer aucun métier fut réduit à fendre et à porter le bois du soldat, devenu tailleur, drapier, menuisier, ou maçon, ou orfèvre, et qui gagnait de quoi subsister. Quelques officiers devinrent peintres ; d’autres, architectes. Il y en eut qui enseignèrent les langues, les mathématiques ; ils y établirent même des écoles publiques, qui, avec le temps, devinrent si utiles et si connues qu’on y envoyait des enfants de Moscou.

Le comte Piper, premier ministre du roi de Suède, fut longtemps enfermé à Pétersbourg. Le czar était persuadé, comme le reste de l’Europe, que ce ministre avait vendu son maître au duc de Marlborough, et avait attiré sur la Moscovie les armes de la Suède, qui auraient pu pacifier l’Europe[37]. Il lui rendit sa captivité plus dure. Ce ministre mourut quelques années après en Moscovie, peu secouru par sa famille, qui vivait à Stockholm dans l’opulence, et plaint inutilement par son roi, qui ne voulut jamais s’abaisser à offrir pour son ministre une rançon qu’il craignait que le czar n’acceptât pas : car il n’y eut jamais de cartel d’échange entre Charles et le czar.

L’empereur moscovite, pénétré d’une joie qu’il ne se mettait pas en peine de dissimuler, recevait sur le champ de bataille les prisonniers qu’on lui amenait en foule, et demandait à tout moment : « Où est donc mon frère Charles ? »

Il fit aux généraux suédois l’honneur de les inviter à sa table. Entre autres questions qu’il leur fit, il demanda au général Rehnsköld à combien les troupes du roi son maître pouvaient monter avant la bataille. Rehnsköld répondit que le roi seul en avait la liste, qu’il ne communiquait à personne ; mais que pour lui il pensait que le tout pouvait aller à environ trente mille[38] hommes, savoir, dix-huit mille Suédois, et le reste Cosaques. Le czar parut surpris, et demanda comment ils avaient pu hasarder de pénétrer dans un pays si reculé, et d’assiéger Pultava avec ce peu de monde. « Nous n’avons pas toujours été consultés, reprit le général suédois ; mais, comme fidèles serviteurs, nous avons obéi aux ordres de notre maître, sans jamais y contredire. » Le czar se tourna à cette réponse vers quelques-uns de ses courtisans, autrefois soupçonnés d’avoir trempé dans des conspirations contre lui : « Ah ! dit-il, voilà comme il faut servir son souverain. » Alors, prenant un verre de vin : « À la santé, dit-il, de mes maîtres dans l’art de la guerre. » Rehnsköld lui demanda qui étaient ceux qu’il honorait d’un si beau titre. « Vous, messieurs les généraux suédois, reprit le czar. — Votre Majesté est donc bien ingrate, reprit le comte, d’avoir tant maltraité ses maîtres ! » Le czar, après le repas, fit rendre les épées à tous les officiers généraux, et les traita comme un prince qui voulait donner à ses sujets des leçons de générosité et de la politesse qu’il connaissait. Mais ce même prince, qui traita si bien les généraux suédois, fit rouer tous les Cosaques qui tombèrent dans ses mains[39].

Cependant cette armée suédoise, sortie de la Saxe si triomphante, n’était plus. La moitié avait péri de misère ; l’autre moitié était esclave ou massacrée. Charles XII avait perdu en un jour le fruit de neuf ans de travaux, et de près de cent combats. Il fuyait dans une méchante calèche, ayant à son côté le major général Hord, blessé dangereusement[40]. Le reste de sa troupe suivait, les uns à pied, les autres à cheval, quelques-uns dans des charrettes, à travers un désert où ils ne voyaient ni huttes, ni tentes, ni hommes, ni animaux, ni chemins ; tout y manquait, jusqu’à l’eau même. C’était dans le commencement de juillet. Le pays est situé au quarante-septième degré. Le sable aride du désert rendait la chaleur du soleil plus insupportable : les chevaux tombaient ; les hommes étaient près de mourir de soif. Un ruisseau d’eau bourbeuse[41] fut l’unique ressource qu’on trouva vers la nuit ; on remplit des outres de cette eau, qui sauva la vie à la petite troupe du roi de Suède. Après cinq jours de marche, il se trouva sur le rivage du fleuve Hypanis, aujourd’hui nommé le Bog par les barbares, qui ont défiguré jusqu’au nom de ces pays, que des colonies grecques firent fleurir autrefois. Ce fleuve se joint à quelques milles de là au Borysthène, et tombe avec lui dans la mer Noire.

Au delà du Bog, du côté du midi, est la petite ville d’Oczakov, frontière de l’empire des Turcs. Les habitants, voyant venir à eux une troupe de gens de guerre dont l’habillement et le langage leur étaient inconnus, refusèrent de les passer à Oczakov sans un ordre de Mehemet bacha, gouverneur de la ville. Le roi envoya un exprès[42] à ce gouverneur, pour lui demander le passage ; ce Turc, incertain de ce qu’il devait faire dans un pays où une fausse démarche coûte souvent la vie, n’osa rien prendre sur lui sans avoir auparavant la permission du sérasquier de la province, qui réside à Bender, dans la Bessarabie. Pendant qu’on attendait cette permission, les Russes, qui avaient pris l’armée du roi prisonnière, avaient passé le Borysthène, et approchaient pour le prendre lui-même. Enfin le bacha d’Oczakov envoya dire au roi qu’il fournirait une petite barque pour sa personne et pour deux ou trois hommes de sa suite. Dans cette extrémité, les Suédois prirent de force ce qu’ils ne pouvaient avoir de gré ; quelques-uns allèrent à l’autre bord, dans une petite nacelle, se saisir de quelques bateaux, et les amenèrent à leur rivage : ce fut leur salut, car les patrons des barques turques, craignant de perdre une occasion de gagner beaucoup, vinrent en foule offrir leurs services. Précisément dans le même temps, la réponse favorable du sérasquier de Bender arrivait aussi ; mais les Moscovites se présentaient[43] et le roi eut la douleur de voir cinq cents hommes de sa suite saisis par ses ennemis, dont il entendait les bravades insultantes. Le bacha d’Oczakov lui demanda, par un interprète, pardon de ses retardements, qui étaient cause de la prise de ces cinq cents hommes, et le supplia de vouloir bien ne point s’en plaindre au Grand Seigneur. Charles le promit, non sans lui faire une réprimande, comme s’il eût parlé à un de ses sujets.

Le commandant de Bender, qui était en même temps sérasquier, titre qui répond à celui de général, et bacha de la province, qui signifie gouverneur et intendant, envoya en hâte un aga complimenter le roi, et lui offrir une tente magnifique, avec les provisions, le bagage, les chariots, les commodités, les officiers, toute la suite nécessaire pour le conduire avec splendeur jusqu’à Bender : car tel est l’usage des Turcs, non-seulement de défrayer les ambassadeurs jusqu’au lieu de leur résidence, mais de fournir tout abondamment aux princes réfugiés chez eux, pendant le temps de leur séjour.

FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
  1. Ici l’auteur s’est mépris : car ce n’était pas l’ambassadeur turc qui présenta au roi des esclaves faits par les Moscovites ; mais c’était le roi de Suède qui, lorsqu’il avait pris Léopol, y avait trouvé cent esclaves turcs, pris autrefois dans les guerres avec la Pologne, et leur avait donné la liberté, de l’argent, des habits magnifiques, et une escorte jusqu’aux frontières de la Turquie. L’ambassadeur turc offrit au roi une alliance avec son maître. Mais, soit que ce prince se crût lui-même assez en état de faire la guerre avec le czar, soit qu’il eût été persuadé par les représentations de son ministère et du clergé qu’il ne convenait point de faire alliance avec les ennemis des chrétiens, on se contenta de renvoyer l’ambassadeur comblé de présents, mais sans rien dire ni répondre à ses propositions. (P.)
  2. Il était parti avec huit cents gardes, dit Voltaire dans l’Histoire de Pierre le Grand, première partie, chapitre XVI.
  3. On voit combien cette campagne rappelle celle de 1813. Les Russes usèrent de la même tactique contre les Français. (G. A.)
  4. Dans la Pharsale, v. 238, le texte porte : Victrices aquilas.
  5. Dans les premières éditions, Voltaire parlait encore ici du mauvais état des chemins.
  6. On connaît le poëme de lord Byron sur Mazeppa, Ce paragraphe est un de ceux qui servent d’argument au poëme anglais.
  7. Variante : « Au grand étonnement. »
  8. Il n’avait que quatorze mille sept cents hommes.
  9. Dans son Histoire de Russie sous Pierre le Grand, première partie, chapitre XVII, Voltaire, d’après de nouveaux mémoires, réduit ce nombre à vingt mille.
  10. Variante : « Dont les blessés passèrent sur des radeaux. »
  11. Voltaire a beaucoup emprunté pour tout ce récit de combats à l’Histoire de Limiers.
  12. Vers janvier 1700, Charles parvint à chasser les Russes de l’Ukraine, et les poursuivit jusqu’aux frontières de ce pays. Là, il fit une halte : « Vite, vite, Gyllenkrock, dit-il, demandez le chemin de l’Asie. » Frappé de stupeur, le général dit que c’était une tout autre direction, « Mazeppa, répondit Charles, m’a assuré qu’elle n’était pas éloignée. Il nous faut y aller pour que nous puissions dire un jour que nous avons touché le sol de l’Asie. » C’était en effet chez le roi un parti pris. Il n’y renonça qu’après que Mazeppa lui eut assuré que l’Asie était en effet fort éloignée. (Geyer, Histoire de Suède.)
  13. Voltaire, dans les premières éditions, ne désignait pas la personne qui lui avait rapporté l’anecdote suivante.
  14. Cette phrase et la précédente ne sont pas dans les premières éditions.
  15. Variante : « Dix mille. »
  16. Variante : « Le roi en continua le siége avec plus de vigueur ; il emporta les ouvrages avancés, donna même deux assauts au corps de la place, et prit la courtine. Le siége était en cet état lorsque le roi, s’étant avancé à cheval dans la rivière pour reconnaître de plus près quelques ouvrages, reçut un coup… »
  17. Les éditions antérieures à 1748 ne donnent point de date. L’édition de 1748 et toutes celles qui l’ont suivie jusqu’à la présente disent : « 27 mai. » Mais il est évident que c’est une faute de copiste. Le 27 mai est la date de la fondation de Pétersbourg ; le jour de la naissance de Charles XII est, comme Voltaire l’a dit, page 150, le 27 juin ; et c’est au 27 juin qu’il parle de la blessure de Charles XII, dans son Histoire de Russie, chapitre XVIII de la première partie. (B.)
  18. Voltaire veut parler du supplice de Patkul ; mais Charles avait commis bien d’autres atrocités.
  19. Dix à onze mille, selon la relation qui suit le journal d’Adlerfeld. (A. G.)
  20. Il est étonnant que Voltaire ne nomme pas ici l’officier suédois Stralemberg, qu’il cite plusieurs fois dans le chapitre Ier de la première partie de l’Histoire de Russie, et qu’il appelle même célèbre. (B.)
  21. Il resta au contraire presque toujours en arrière de son armée.
  22. Cette phrase est postérieure aux premières éditions.
  23. Erreur. Il n’avait pas de grade.
  24. Variante : « Charles fit ce qu’il put pour monter à cheval à la tête de ses troupes ; mais, ne pouvant s’y tenir sans de grandes douleurs, il se fit remettre sur son brancard, tenant son épée d’une main et son pistolet de l’autre. »
  25. Petits escadrons de deux cents gentilhommes, créés par Charles XI. Charles XII les réduisit à cent cinquante hommes. — L’Allemagne et plusieurs autres États de l’Europe avaient depuis longtemps des Trabants. (A. G.)
  26. Variante : « Et la poudre leur manquant. »
  27. Variante : « Le roi, porté sur des piques par quatre grenadiers, couvert de sang et tout froissé de sa chute, pouvant parler à peine, s’écriait : « Suédois ! Suédois ! » La colère et la douleur lui rendant quelques forces, il tenta de rallier quelques régiments. Les Moscovites les poursuivaient à coups d’épées, de baïonnettes et de piques. Déjà le prince de Vurtenberg, les généraux Renchild, Hamilton, Stakelberg, étaient faits prisonniers ; le camp devant Pultava... »
  28. Ceci n’est pas tout à fait conforme à la première version, que Voltaire corrigea, d’après les remarques de Poniatowski lui-même.
  29. Cet alinéa ne se trouve que dans les dernières éditions. Lord Byron l’a placé aussi en tête de son poëme.
  30. Voltaire, dans son Histoire de Pierre le Grand, partie première, chapitre XVIII, porte à neuf mille deux cent vingt-quatre le nombre des Suédois tués, et dit que les prisonniers furent au nombre de deux à trois mille.
  31. Dans son Histoire de Pierre le Grand, Voltaire dit : environ quatorze mille.
  32. Lord Byron a encore reproduit la fin de cet alinéa.
  33. Selon Norberg, il n’est pas vrai que le roi se mit dans le carrosse du comte Piper, que le carrosse se rompit, que le roi s’égara, qu’il se coucha au pied d’un arbre, etc… — Les Mémoires d’Adlerfeld disent que Mazeppa, qui craignait pour lui-même, détermina Charles à se retirer, et que tous deux entrèrent alors dans une chaise de poste. — Toutes les relations s’accordent à dire que la retraite se fit paisiblement et au son des trompettes.
  34. Les deux phrases qui suivent ne sont pas dans les premières éditions.
  35. Autre phrase ajoutée.
  36. Même sort fut réservé à nos soldats après la campagne de Russie. (G. A.)
  37. Voyez page 226.
  38. Voltaire, dans l’Histoire de Pierre le Grand, livre Ier, chapitre XVIII, donne le détail, qui réduit les combattants à vingt-sept mille.
  39. Cette dernière phrase est postérieure aux premières éditions.
  40. Ne croirait-on pas voir Napoléon fuyant seul avec Caulaincourt ? (G. A.)
  41. Ruisseau que Voltaire avait entouré à tort de saules dans les premières éditions.
  42. Poniatowski.
  43. Ces mots ont été rétablis par Beuchot. Voir l’Avertissement de cet éditeur, page 120, note 2.