Histoire de Charles XII/Édition Garnier/Livre 5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Histoire de Charles XIIGarniertome 16 (p. 255-280).

LIVRE CINQUIÈME.

ARGUMENT.

État de la Porte-Ottomane. Charles séjourne près de Bender. Ses occupations. Ses intrigues à la Porte. Ses desseins. Auguste remonte sur son trône. Le roi de Danemark fait une descente en Suède. Tous les autres États de Charles sont attaqués. Le czar triomphe dans Moscou. Affaire du Pruth. Histoire de la czarine, paysanne devenue impératrice.

Achmet III gouvernait alors l’empire de Turquie. Il avait été mis en 1703 sur le trône, à la place de son frère Mustapha, par une révolution semblable à celle qui avait donné en Angleterre la couronne de Jacques II à son gendre Guillaume. Mustapha, gouverné par son mufti, que les Turcs abhorraient, souleva contre lui tout l’empire. Son armée, avec laquelle il comptait punir les mécontents, se joignit à eux. Il fut pris, déposé en cérémonie, et son frère tiré du sérail pour devenir sultan, sans qu’il y eût presque une goutte de sang répandue. Achmet renferma le sultan déposé dans le sérail de Constantinople, où il vécut encore quelques années, au grand étonnement de la Turquie, accoutumée à voir la mort de ses princes suivre toujours leur détrônement.

Le nouveau sultan, pour toute récompense d’une couronne qu’il devait aux ministres, aux généraux, aux officiers des janissaires, enfin à ceux qui avaient eu part à la révolution, les fit tous périr les uns après les autres, de peur qu’un jour ils n’en tentassent une seconde. Par le sacrifice de tant de braves gens il affaiblit les forces de l’empire ; mais il affermit son trône, du moins pour quelques années. Il s’appliqua depuis à amasser des trésors : c’est le premier des Ottomans qui ait osé altérer un peu la monnaie et établir de nouveaux impôts ; mais il a été obligé de s’arrêter dans ces deux entreprises, de crainte d’un soulèvement : car la rapacité et la tyrannie du Grand Seigneur ne s’étendent presque jamais que sur les officiers de l’empire, qui, quels qu’ils soient, sont esclaves domestiques du sultan ; mais le reste des musulmans vit dans une sécurité profonde, sans craindre ni pour leurs vies, ni pour leurs fortunes, ni pour leur liberté.

Tel était l’empereur des Turcs, chez qui le roi de Suède vint chercher un asile. Il lui écrivit dès qu’il fut sur ses terres ; sa lettre est du 13 juillet 1709. Il en courut plusieurs copies différentes[1], qui toutes passent aujourd’hui pour infidèles ; mais de toutes celles que j’ai vues, il n’en est aucune qui ne marquât de la hauteur, et qui ne fût plus conforme à son courage qu’à sa situation. Le sultan ne lui fit réponse que vers la fin de septembre. La fierté de la Porte-Ottomane fit sentir à Charles XII la différence qu’elle mettait entre l’empereur turc et un roi d’une partie de la Scandinavie, chrétien, vaincu et fugitif. Au reste, toutes ces lettres, que les rois écrivent très-rarement eux-mêmes, ne sont que de vaines formalités qui ne font connaître ni le caractère des souverains ni leurs affaires.

Charles XII, en Turquie, n’était en effet qu’un captif honorablement traité. Cependant il concevait le dessein d’armer l’empire ottoman contre ses ennemis. Il se flattait de ramener la Pologne sous le joug, et de soumettre la Russie ; il avait un envoyé à Constantinople ; mais celui qui le servit le plus dans ses vastes projets fut le comte Poniatowski[2], lequel alla à Constantinople sans mission, et se rendit bientôt nécessaire au roi, agréable à la Porte, et enfin dangereux aux grands vizirs mêmes[3].

Un de ceux qui secondèrent plus adroitement ses desseins fut le médecin Fonseca[4] portugais, juif établi à Constantinople, homme savant et délié, capable d’affaires, et le seul philosophe peut-être de sa nation : sa profession lui procurait des entrées à la Porte-Ottomane, et souvent la confiance des vizirs. Je l’ai fort connu à Paris ; il m’a confirmé toutes les particularités que je vais raconter. Le comte Poniatowski m’a dit lui-même, et m’a écrit qu’il avait eu l’adresse de faire tenir des lettres à la sultane Validé, mère de l’empereur régnant, autrefois maltraitée par son fils, mais qui commençait à prendre du crédit dans le sérail. Une juive, qui approchait souvent de cette princesse, ne cessait de lui raconter les exploits du roi de Suède, et la charmait par ses récits. La sultane, par une secrète inclination, dont presque toutes les femmes se sentent surprises en faveur des hommes extraordinaires, même sans les avoir vus, prenait hautement dans le sérail le parti de ce prince : elle ne l’appelait que son lion. « Quand voulez-vous donc, disait-elle quelquefois au sultan son fils, aider mon lion à dévorer ce czar ? » Elle passa même par-dessus les lois austères du sérail, au point d’écrire de sa main plusieurs lettres au comte Poniatowski, entre les mains duquel elles sont encore au temps qu’on écrit cette histoire[5].

Cependant on avait conduit le roi avec honneur à Bender, par le désert qui s’appelait autrefois la solitude des Gètes. Les Turcs eurent soin que rien ne manquât sur sa route de tout ce qui pouvait rendre son voyage plus agréable. Beaucoup de Polonais, de Suédois, de Cosaques, échappés les uns après les autres des mains des Moscovites, venaient par différents chemins grossir sa suite sur la route. Il avait avec lui dix-huit cents hommes quand il se trouva à Bender : tout ce monde était nourri, logé, eux et leurs chevaux, aux dépens du Grand Seigneur.

Le roi voulut camper auprès de Bender, au lieu de demeurer dans la ville. Le sérasquier Jussuf, bacha, lui fit dresser une tente magnifique, et on en fournit à tous les seigneurs de sa suite. Quelque temps après, le prince se fit bâtir une maison dans cet endroit : ses officiers en firent autant à son exemple ; les soldats dressèrent des baraques ; de sorte que ce camp devint insensiblement une petite ville. Le roi n’étant point encore guéri de sa blessure, il fallut lui tirer du pied un os carié ; mais dès qu’il put monter à cheval, il reprit ses fatigues ordinaires, toujours se levant avant le soleil, lassant trois chevaux par jour, faisant faire l’exercice à ses soldats. Pour tout amusement il jouait quelquefois aux échecs : si les petites choses peignent les hommes, il est permis de rapporter qu’il faisait toujours marcher le roi à ce jeu ; il s’en servait plus que des autres pièces, et par là il perdait toutes les parties[6].

Il se trouvait à Bender dans une abondance de toutes choses, bien rare pour un prince vaincu et fugitif : car, outre les provisions plus que suffisantes et les cinq cents écus par jour qu’il recevait de la magnificence ottomane, il tirait encore de l’argent de la France, et il empruntait des marchands de Constantinople. Une partie de cet argent servit à ménager des intrigues dans le sérail, à acheter la faveur des vizirs, ou à procurer leur perte. Il répandait l’autre partie avec profusion parmi ses officiers et les janissaires qui lui servaient de gardes à Bender. Grothusen, son favori et trésorier, était le dispensateur de ses libéralités ; c’était un homme qui, contre l’usage de ceux qui sont en cette place, aimait autant à donner que son maître. Il lui apporta un jour un compte de soixante mille écus en deux lignes : dix mille écus donnés aux Suédois et aux janissaires par les ordres généreux de Sa Majesté, et le reste mangé par moi. « Voilà comme j’aime que mes amis me rendent leurs comptes, dit ce prince ; Muller me fait lire des pages entières pour des sommes de dix mille francs. J’aime mieux le style laconique de Grothusen. » Un de ses vieux officiers, soupçonné d’être un peu avare, se plaignit à lui de ce que Sa Majesté donnait tout à Grothusen : « Je ne donne de l’argent, répondit le roi, qu’à ceux qui savent en faire usage. » Cette générosité le réduisit souvent à n’avoir pas de quoi donner. Plus d’économie dans ses libéralités eût été aussi honorable et plus utile ; mais c’était le défaut de ce prince de pousser à l’excès toutes les vertus.

Beaucoup d’étrangers accouraient de Constantinople pour le voir. Les Turcs, les Tartares du voisinage, y venaient en foule ; tous le respectaient et l’admiraient. Son opiniâtreté à s’abstenir du vin, et sa régularité à assister deux fois par jour aux prières publiques, leur faisaient dire : C’est un vrai musulman. Ils brûlaient d’impatience de marcher avec lui à la conquête de la Moscovie.

Dans ce loisir de Bender, qui fut plus long qu’il ne pensait, il prit insensiblement du goût pour la lecture. Le baron Fabrice, gentilhomme du duc de Holstein, jeune homme aimable qui avait dans l’esprit cette gaieté et ce tour aisé qui plaît aux princes, fut celui qui l’engagea à lire. Il était envoyé auprès de lui à Bender pour y ménager les intérêts du jeune duc de Holstein, et il y réussit en se rendant agréable. Il avait lu tous les bons auteurs français. Il fit lire au roi les tragédies de Pierre Corneille, celles de Racine, et les ouvrages de Despréaux. Le roi ne prit nul goût aux satires de ce dernier, qui en effet ne sont pas ses meilleures pièces ; mais il aimait fort ses autres écrits. Quand on lui lut ce trait de la satire huitième[7] où l’auteur traite Alexandre de fou et d’enragé, il déchira le feuillet.

De toutes les tragédies françaises, Mithridate était celle qui lui plaisait davantage, parce que la situation de ce roi vaincu, et respirant la vengeance, était conforme à la sienne. Il montrait avec le doigt à M. Fabrice les endroits qui le frappaient ; mais il n’en voulait lire aucun tout haut, ni hasarder jamais un mot en français. Même quand il vit depuis à Bender M. Désaleurs, ambassadeur de France à la Porte, homme d’un mérite distingué, mais qui ne savait que sa langue naturelle, il répondit à cet ambassadeur en latin ; et sur ce que M. Désaleurs protesta qu’il n’entendait pas quatre mots de cette langue, le roi, plutôt que de parler français, fit venir un interprète[8].

Telles étaient les occupations de Charles XII à Bender, où il attendait qu’une armée de Turcs vînt à son secours. Son envoyé présentait des mémoires en son nom au grand vizir, et Poniatowski les soutenait par le crédit qu’il savait se donner. L’insinuation réussit partout : il ne paraissait vêtu qu’à la turque ; il se procurait toutes les entrées. Le Grand Seigneur lui fit présent d’une bourse de mille ducats, et le grand vizir lui dit : « Je prendrai votre roi d’une main, et une épée dans l’autre, et je le mènerai à Moscou à la tête de deux cent mille hommes. » Ce grand vizir s’appelait Chourlouli Ali bacha ; il était fils d’un paysan du village de Chourlou. Ce n’est point parmi les Turcs un reproche qu’une telle extraction ; on n’y connaît point la noblesse, soit celle à laquelle les emplois sont attachés, soit celle qui ne consiste que dans des titres. Les services seuls sont censés tout faire, c’est l’usage de presque tout l’Orient ; usage très-naturel et très-bon, si les dignités pouvaient n’être données qu’au mérite ; mais les vizirs ne sont d’ordinaire que des créatures d’un eunuque noir, ou d’une esclave favorite.

Le premier ministre changea bientôt d’avis. Le roi ne pouvait que négocier, et le czar pouvait donner de l’argent ; il en donna, et ce fut de celui même de Charles XII qu’il se servit. La caisse militaire prise à Pultava fournit de nouvelles armes contre le vaincu : il ne fut plus alors question de faire la guerre aux Russes. Le crédit du czar fut tout-puissant à la Porte ; elle accorda à son envoyé des honneurs dont les ministres moscovites n’avaient point encore joui à Constantinople : on lui permit d’avoir un sérail, c’est-à-dire un palais dans le quartier des Francs, et de communiquer avec les ministres étrangers. Le czar crut même pouvoir demander qu’on lui livrât le général Mazeppa, comme Charles XII s’était fait livrer le malheureux Patkul. Chourlouli Ali bacha ne savait plus rien refuser à un prince qui demandait en donnant des millions : ainsi ce même grand vizir, qui auparavant avait promis solennellement de mener le roi de Suède en Moscovie avec deux cent mille hommes, osa bien lui faire proposer de consentir au sacrifice du général Mazeppa. Charles fut outré de cette demande. On ne sait jusqu’où le vizir eût poussé l’affaire si Mazeppa, âgé de soixante et dix ans, ne fût mort précisément dans cette conjoncture. La douleur et le dépit du roi augmentèrent quand il apprit que Tolstoy, devenu l’ambassadeur du czar à la Porte, était publiquement servi par des Suédois faits esclaves à Pultava, et qu’on vendait tous les jours ces braves soldats dans le marché de Constantinople. L’ambassadeur moscovite disait même hautement que les troupes musulmanes qui étaient à Bender y étaient plus pour s’assurer du roi que pour lui faire honneur.

Charles, abandonné par le grand vizir, vaincu par l’argent du czar en Turquie, après l’avoir été par ses armes dans l’Ukraine, se voyait trompé, dédaigné par la Porte, presque prisonnier parmi des Tartares. Sa suite commençait à désespérer. Lui seul tint ferme, et ne parut pas abattu un moment ; il crut que le sultan ignorait les intrigues de Chourlouli Ali, son grand vizir : il résolut de les lui apprendre, et Poniatowski se chargea de cette commission hardie. Le Grand Seigneur va tous les vendredis à la mosquée, entouré de ses solaks, espèce de gardes dont les turbans sont ornés de plumes si hautes qu’elles dérobent le sultan à la vue du peuple. Quand on a quelque placet à présenter au Grand Seigneur, on tache de se mêler parmi ces gardes, et on lève en haut le placet. Quelquefois le sultan daigne le prendre lui-même ; mais le plus souvent il ordonne à un aga de s’en charger, et se fait ensuite représenter les placets au sortir de la mosquée. Il n’est pas à craindre qu’on ose l’importuner de mémoires inutiles, et de placets sur des bagatelles, puisqu’on écrit moins à Constantinople en toute une année qu’à Paris en un seul jour. On se hasarde encore moins à présenter des mémoires contre les ministres, à qui, pour l’ordinaire, le sultan les renvoie sans les lire. Poniatowski n’avait que cette voie pour faire passer jusqu’au Grand Seigneur les plaintes du roi de Suède. Il dressa un mémoire accablant contre le grand vizir. M. de Fériol, alors ambassadeur de France[9], et qui m’a conté le fait, fit traduire le mémoire en turc. On donna quelque argent à un Grec pour le présenter. Ce Grec, s’étant mêlé parmi les gardes du Grand Seigneur, leva le papier si haut, si longtemps, et fit tant de bruit, que le sultan l’aperçut, et prit lui-même le mémoire.

On se servit plusieurs fois de ce moyen pour présenter au sultan des mémoires contre ses vizirs : un Suédois, nommé Leloing, en donna encore un autre bientôt après. Charles XII, dans l’empire des Turcs, était réduit à employer les ressources d’un sujet opprimé[10].

Quelques jours après, le sultan envoya au roi de Suède, pour toute réponse à ses plaintes, vingt-cinq chevaux arabes, dont l’un, qui avait porté Sa Hautesse, était couvert d’une selle et d’une housse enrichie de pierreries, avec des étriers d’or massif. Ce présent fut accompagné d’une lettre obligeante, mais conçue en termes généraux, et qui faisait soupçonner que le ministre n’avait rien fait que du consentement du sultan. Chourlouli, qui savait dissimuler, envoya aussi cinq chevaux très-rares au roi. Charles dit fièrement à celui qui les amenait : « Retournez vers votre maître, et dites-lui que je ne reçois point de présents de mes ennemis. »

M. Poniatowski, ayant déjà osé faire présenter un mémoire contre le grand vizir, conçut alors le hardi dessein de le faire déposer. Il savait que ce vizir déplaisait à la sultane mère, que le kislar aga, chef des eunuques noirs, et l’aga des janissaires, le haïssaient : il les excita tous trois à parler contre lui. C’était une chose bien surprenante de voir un chrétien, un Polonais, un agent sans caractère d’un roi suédois réfugié chez les Turcs, cabaler presque ouvertement, à la Porte, contre un vice-roi de l’empire ottoman, qui de plus était utile et agréable à son maître. Poniatowski n’eût jamais réussi, et l’idée seule du projet lui eût coûté la vie, si une puissance plus forte que toutes celles qui étaient dans ses intérêts n’eût porté les derniers coups à la fortune du grand vizir Chourlouli.

Le sultan avait un jeune favori, qui a depuis gouverné l’empire ottoman, et a été tué en Hongrie, en 1716, à la bataille de Peterwaradin, gagnée sur les Turcs par le prince Eugène de Savoie. Son nom était Coumourgi Ali bacha. Sa naissance n’était guère différente de celle de Chourlouli : il était fils d’un porteur de charbon, comme Coumourgi le signifie, car coumour veut dire charbon en turc. L’empereur Achmet II, oncle d’Achmet III, ayant rencontré dans un petit bois, près d’Andrinople, Coumourgi encore enfant, dont l’extrême beauté le frappa, le fit conduire dans son sérail. Il plut à Mustapha, fils aîné et successeur de Mahomet[11]. Achmet III en fit son favori. Il n’avait alors que la charge de selictar aga, porte-épée de la couronne. Son extrême jeunesse ne lui permettait pas de prétendre à l’emploi de grand vizir ; mais il avait l’ambition d’en faire. La faction de Suède ne put jamais gagner l’esprit de ce favori. Il ne fut en aucun temps l’ami de Charles, ni d’aucun prince chrétien, ni d’aucun de leurs ministres ; mais, en cette occasion, il servait le roi Charles XII sans le vouloir ; il s’unit avec la sultane Validé et les grands officiers de la Porte pour faire tomber Chourlouli, qu’ils haïssaient tous. Ce vieux ministre, qui avait longtemps et bien servi son maître, fut la victime du caprice d’un enfant et des intrigues d’un étranger. On le dépouilla de sa dignité et de ses richesses : on lui ôta sa femme, qui était fille du dernier sultan Mustapha ; et il fut relégué à Caffa, autrefois Théodosie, dans la Tartarie Crimée. On donna le bul, c’est-à-dire le sceau de l’empire, à Numan Couprougli, petit-fils du grand Couprougli[12] qui prit Candie. Ce nouveau vizir était tel que les chrétiens mal instruits ont peine à se figurer un Turc ; homme d’une vertu inflexible, scrupuleux observateur de la loi, il opposait souvent la justice aux volontés du sultan. Il ne voulut point entendre parler de la guerre contre le Moscovite, qu’il traitait d’injuste et d’inutile ; mais le même attachement à sa loi qui l’empêchait de faire la guerre au czar, malgré la foi des traités, lui fit respecter les devoirs de l’hospitalité envers le roi de Suède. Il disait à son maître : « La loi te défend d’attaquer le czar, qui ne t’a point offensé, mais elle t’ordonne de secourir le roi de Suède, qui est malheureux chez toi. » Il fit tenir à ce prince huit cents bourses (une bourse vaut cinq cents écus), et lui conseilla de s’en retourner paisiblement dans ses États par les terres de l’empereur d’Allemagne, ou par des vaisseaux français, qui étaient alors au port de Constantinople, et que M. de Fériol, ambassadeur de France à la Porte, offrait à Charles XII pour le transporter à Marseille. Le comte Poniatowski négocia plus que jamais avec ce ministre, et acquit dans les négociations une supériorité que l’or des Moscovites ne pouvait plus disputer auprès d’un vizir incorruptible. La faction russe crut que la meilleure ressource pour elle était d’empoisonner un négociateur si dangereux. On gagna un de ses domestiques, qui devait lui donner du poison dans du café ; le crime fut découvert avant l’exécution ; on trouva le poison entre les mains du domestique, dans une petite fiole que l’on porta au Grand Seigneur. L’empoisonneur fut jugé en plein divan, et condamné aux galères, parce que la justice des Turcs ne punit jamais de mort les crimes qui n’ont pas été exécutés.

Charles XII, toujours persuadé que tôt ou tard il réussirait à faire déclarer l’empire turc contre celui de Russie, n’accepta aucune des propositions qui tendaient à un retour paisible dans ses États ; il ne cessait de représenter comme formidable aux Turcs ce même czar qu’il avait si longtemps méprisé ; ses émissaires insinuaient sans cesse que Pierre Alexiowitz voulait se rendre maître de la navigation de la mer Noire ; qu’après avoir subjugué les Cosaques, il en voulait à la Tartarie Crimée. Tantôt ses représentations animaient la Porte, tantôt les ministres russes les rendaient sans effet.

Tandis que Charles XII faisait ainsi dépendre sa destinée des volontés des vizirs, qu’il recevait des bienfaits et des affronts d’une puissance étrangère, qu’il faisait présenter des placets au sultan, qu’il subsistait de ses libéralités dans un désert, tous ses ennemis réveillés attaquaient ses États.

La bataille de Pultava fut d’abord le signal d’une révolution dans la Pologne. Le roi Auguste y retourna, protestant contre son abdication, contre la paix d’Alt-Rantstadt, et accusant publiquement de brigandage et de barbarie Charles XII, qu’il ne craignait plus. Il mit en prison Fingsten et Imhof, ses plénipotentiaires, qui avaient signé son abdication, comme s’ils avaient en cela passé leurs ordres et trahi leur maître. Ses troupes saxonnes, qui avaient été le prétexte de son détrônement, le ramenèrent à Varsovie accompagné de la plupart des palatins polonais qui, lui ayant autrefois juré fidélité, avaient fait depuis les mêmes serments à Stanislas, et revenaient en faire de nouveaux à Auguste. Siniawski même rentra dans son parti, et, perdant l’idée de se faire roi, se contenta de rester grand-général de la couronne. Flemming, son premier ministre, qui avait été obligé de quitter pour un temps la Saxe, de peur d’être livré avec Patkul, contribua alors par son adresse à ramener à son maître une grande partie de la noblesse polonaise.

Le pape releva ses peuples du serment de fidélité qu’ils avaient fait à Stanislas. Cette démarche du saint-père faite à propos, et appuyée des forces d’Auguste, fut d’un assez grand poids : elle affermit le crédit de la cour de Rome en Pologne, où l’on n’avait nulle envie de contester alors aux premiers pontifes le droit chimérique de se mêler du temporel des rois. Chacun retournait volontiers sous la domination d’Auguste, et recevait sans répugnance une absolution inutile, que le nonce ne manqua pas de faire valoir comme nécessaire.

La puissance de Charles et la grandeur de la Suède touchèrent alors à leur dernier période. Plus de dix têtes couronnées voyaient depuis longtemps avec crainte et avec envie la domination suédoise s’étendant loin de ses bornes naturelles, au delà de la mer Baltique, depuis la Duna jusqu’à l’Elbe. La chute de Charles et son absence réveillèrent les intérêts et les jalousies de tous ces princes, assoupies longtemps par des traités et par l’impuissance de les rompre.

Le czar, plus puissant qu’eux tous ensemble, profitant de la victoire, prit Vibourg et toute la Carélie, inonda la Finlande de troupes, mit le siége devant Riga, et envoya un corps d’armée en Pologne pour aider Auguste à remonter sur le trône. Cet empereur était alors ce que Charles avait été autrefois, l’arbitre de la Pologne et du Nord ; mais il ne consultait que ses intérêts, au lieu que Charles n’avait jamais écouté que ses idées de vengeance et de gloire. Le monarque suédois avait secouru ses alliés et accablé ses ennemis, sans exiger le moindre fruit de ses victoires ; le czar, se conduisant plus en prince et moins en héros, ne voulut secourir le roi de Pologne qu’à condition qu’on lui céderait la Livonie, et que cette province, pour laquelle Auguste avait allumé la guerre, resterait aux Moscovites pour toujours.

Le roi de Danemark, oubliant le traité de Travendal, comme Auguste celui d’Alt-Rantstadt, songea dès lors à se rendre maître des duchés de Holstein et de Brême, sur lesquels il renouvela ses prétentions. Le roi de Prusse avait d’anciens droits sur la Poméranie suédoise, qu’il voulait faire revivre. Le duc de Mecklenbourg voyait avec dépit que la Suède possédât encore Vismar, la plus belle ville du duché : ce prince devait épouser une nièce de l’empereur moscovite, et le czar ne demandait qu’un prétexte pour s’établir en Allemagne, à l’exemple des Suédois. George, électeur de Hanovre, cherchait de son côté à s’enrichir des dépouilles de Charles. L’évêque de Munster aurait bien voulu faire aussi valoir quelques droits, s’il en avait eu le pouvoir.

Douze à treize mille Suédois défendaient la Poméranie et les autres pays que Charles possédait en Allemagne : c’était là que la guerre allait se porter. Cet orage alarma l’empereur et ses alliés. C’est une loi de l’empire, que quiconque attaque une de ses provinces est réputé l’ennemi de tout le corps germanique.

Mais il y avait encore un plus grand embarras. Tous ces princes, à la réserve du czar, étaient réunis alors contre Louis XIV, dont la puissance avait été quelque temps aussi redoutable à l’empire que celle de Charles.

L’Allemagne s’était trouvée, au commencement du siècle, pressée, du midi au nord, entre les armées de la France et de la Suède. Les Français avaient passé le Danube, et les Suédois l’Oder ; si leurs forces, alors victorieuses, s’étaient jointes, l’empire eût été perdu. Mais la même fatalité qui accabla la Suède avait aussi humilié la France ; toutefois la Suède avait encore des ressources, et Louis XIV faisait la guerre avec vigueur, quoique malheureusement. Si la Poméranie et le duché de Brême devenaient le théâtre de la guerre, il était à craindre que l’empire n’en souffrît, et qu’étant affaibli de ce côté il n’en fût moins fort contre Louis XIV. Pour prévenir ce danger, l’empereur, les princes d’Allemagne, Anne, reine d’Angleterre, les états généraux des Provinces-Unies, conclurent à la Haye, sur la fin de l’année 1709, un des plus singuliers traités que jamais on ait signés.

Il fut stipulé par ces puissances que la guerre contre les Suédois ne se ferait point en Poméranie, ni dans aucune des provinces de l’Allemagne, et que les ennemis de Charles XII pourraient l’attaquer partout ailleurs. Le roi de Pologne et le czar accédèrent eux-mêmes à ce traité ; ils y firent insérer un article aussi extraordinaire que le traité même : ce fut que les douze mille Suédois qui étaient en Poméranie n’en pourraient sortir pour aller défendre leurs autres provinces.

Pour assurer l’exécution de ce traité, on proposa d’assembler une armée conservatrice de cette neutralité imaginaire. Elle devait camper sur le bord de l’Oder : c’eût été une nouveauté singulière qu’une armée levée pour empêcher une guerre ; ceux mêmes qui devaient la soudoyer avaient pour la plupart beaucoup d’intérêt à faire cette guerre, qu’on prétendait écarter ; le traité portait qu’elle serait composée de troupes de l’empereur, du roi de Prusse, de l’électeur de Hanovre, du landgrave de Hesse, de l’évêque de Munster.

Il arriva ce qu’on devait naturellement attendre d’un pareil projet : il ne fut point exécuté ; les princes qui devaient fournir leur contingent pour lever cette armée ne donnèrent rien : il n’y eut pas deux régiments formés ; on parla beaucoup de neutralité, personne ne la garda, et tous les princes du Nord, qui avaient des intérêts à démêler avec le roi de Suède, restèrent en pleine liberté de se disputer les dépouilles de ce prince.

Dans ces conjonctures, le czar, après avoir laissé ses troupes en quartier dans la Lithuanie, et avoir ordonné le siége de Riga, s’en retourna à Moscou étaler à ses peuples un appareil aussi nouveau que tout ce qu’il avait fait jusqu’alors dans ses États : ce fut un triomphe tel à peu près que celui des anciens Romains. Il fit son entrée dans Moscou le 1er janvier 1710, sous sept arcs triomphaux dressés dans les rues, ornées de tout ce que le climat peut fournir et de ce que le commerce, florissant par ses soins, y avait pu apporter. Un régiment des gardes commençait la marche, suivi des pièces d’artillerie prises sur les Suédois à Lesno et à Pultava : chacune était traînée par huit chevaux couverts de housses d’écarlate pendantes à terre ; ensuite venaient les étendards, les timbales, les drapeaux gagnés à ces deux batailles, portés par les officiers et par les soldats qui les avaient pris ; toutes ces dépouilles étaient suivies des plus belles troupes du czar. Après qu’elles eurent défilé, on vit sur un char fait exprès[13] paraître le brancard de Charles XII, trouvé sur le champ de bataille de Pultava, tout brisé de deux coups de canon ; derrière ce brancard marchaient deux à deux tous les prisonniers : on y voyait le comte Piper, premier ministre de Suède, le célèbre maréchal Rehnsköld, le comte de Levenhaupt, les généraux Slipenbach, Stackelberg, Hamilton, tous les officiers et les soldats, qu’on dispersa depuis dans la Grande-Russie. Le czar paraissait immédiatement après eux sur le même cheval qu’il avait monté à la bataille de Pultava. À quelques pas de lui, on voyait les généraux qui avaient eu part au succès de cette journée. Un autre régiment des gardes venait ensuite. Les chariots de munitions des Suédois fermaient la marche.

Cette pompe passa au bruit de toutes les cloches de Moscou, au son des tambours, des timbales, des trompettes, et d’un nombre infini d’instruments de musique, qui se faisaient entendre par reprises avec les salves de deux cents pièces de canon, et les acclamations de cinq cent mille hommes qui s’écriaient : Vive l’empereur notre père ! à chaque pause que faisait le czar dans cette entrée triomphale.

Cet appareil imposant augmenta la vénération de ses peuples pour sa personne ; tout ce qu’il avait fait d’utile en leur faveur le rendait peut-être moins grand à leurs yeux. Il fit cependant continuer le blocus de Riga. Ses généraux s’emparèrent du reste de la Livonie et d’une partie de la Finlande. En même temps le roi de Danemark vint avec toute sa flotte faire une descente en Suède : il y débarqua dix-sept mille hommes, qu’il laissa sous la conduite du comte de Reventlau.

La Suède était alors gouvernée par une régence composée de quelques sénateurs, que le roi établit quand il partit de Stockholm. Le corps du sénat, qui croyait que le gouvernement lui appartenait de droit, était jaloux de la régence. L’État souffrit de ces divisions ; mais quand, après la bataille de Pultava, la première nouvelle qu’on apprit dans Stockholm fut que le roi était à Bender à la merci des Tartares et des Turcs, et que les Danois étaient descendus en Scanie, où ils avaient pris la ville d’Helsinbourg, alors les jalousies cessèrent ; on ne songea qu’à sauver la Suède. Elle commençait à être épuisée de troupes réglées, car quoique Charles eût toujours fait ses grandes expéditions à la tête de petites armées, cependant les combats innombrables qu’il avait livrés pendant neuf années, la nécessité de recruter continuellement ses troupes, d’entretenir ses garnisons, et les corps d’armée qu’il fallait toujours avoir sur pied dans la Finlande, dans l’Ingrie, la Livonie, la Poméranie, Brême, Verden, tout cela avait coûté à la Suède, pendant le cours de la guerre, plus de deux cent cinquante mille soldats ; il ne restait pas huit mille hommes d’anciennes troupes, qui, avec les milices nouvelles, étaient les seules ressources de la Suède[14].

La nation est née belliqueuse, et tout peuple prend insensiblement le génie de son roi. On ne s’entretenait, d’un bout du pays à l’autre, que des actions prodigieuses de Charles et de ses généraux, et des vieux corps qui avaient combattu sous eux à Narva, à la Duna, à Clissau, à Pultusk[15], à Hollosin. Les moindres Suédois en prenaient un esprit d’émulation et de gloire. La tendresse pour le roi, la pitié, la haine irréconciliable contre les Danois, s’y joignirent encore. Dans bien d’autres pays les paysans sont esclaves ou traités comme tels : ceux-ci, faisant un corps dans l’État, se regardaient comme des citoyens, et se formaient des sentiments plus grands ; de sorte que ces milices devenaient en peu de temps les meilleures troupes du Nord.

Le général Stenbock se mit, par ordre de la régence, à la tête de huit mille hommes d’anciennes troupes, et d’environ douze mille de ces nouvelles milices, pour aller chasser les Danois, qui ravageaient toute la côte d’Helsinbourg, et qui étendaient déjà leurs contributions fort avant dans les terres.

On n’eut ni le temps ni les moyens de donner aux milices des habits d’ordonnance : la plupart de ces laboureurs vinrent vêtus de leurs sarraux de toile, ayant à leurs ceintures des pistolets attachés avec des cordes. Stenbock, à la tête de cette armée extraordinaire, se trouva en présence des Danois, à trois lieues d’Helsinbourg, le 10 mars 1710. Il voulut laisser à ses troupes quelques jours de repos, se retrancher, et donner à ses nouveaux soldats le temps de s’accoutumer à l’ennemi ; mais tous ces paysans demandèrent la bataille le même jour qu’ils arrivèrent.

Des officiers qui y étaient m’ont dit les avoir vus alors presque tous écumer de colère, tant la haine nationale des Suédois contre les Danois est extrême ! Stenbock profita de cette disposition des esprits, qui, dans un jour de bataille, vaut autant que la discipline militaire ; on attaqua les Danois, et c’est là qu’on vit ce dont il n’y a peut-être pas deux exemples de plus, des milices toutes nouvelles égaler dans le premier combat l’intrépidité des vieux corps. Deux régiments de ces paysans, armés à la hâte, taillèrent en pièces le régiment des gardes du roi de Danemark, dont il ne resta que dix hommes.

Les Danois, entièrement défaits, se retirèrent sous le canon d’Helsinbourg. Le trajet de Suède en Séeland est si court que le roi de Danemark apprit le même jour à Copenhague la défaite de son armée en Suède ; il envoya sa flotte pour embarquer les débris de ses troupes. Les Danois quittèrent la Suède avec précipitation cinq jours après la bataille ; mais, ne pouvant emmener leurs chevaux, et ne voulant pas les laisser à l’ennemi, ils les tuèrent tous aux environs d’Helsinbourg, et mirent le feu à leurs provisions, brûlant leurs grains et leurs bagages, et laissant dans Helsinbourg quatre mille blessés, dont la plus grande partie mourut par l’infection de tant de chevaux tués, et par le défaut de provisions, dont leurs compatriotes mêmes les privaient, pour empêcher que les Suédois n’en jouissent.

Dans le même temps, les paysans de la Dalécarlie ayant ouï dire, dans le fond de leurs forêts, que leur roi était prisonnier chez les Turcs, députèrent à la régence de Stockholm, et offrirent d’aller à leurs dépens, au nombre de vingt mille, délivrer leur maître des mains de ses ennemis. Cette proposition, qui marquait plus de courage et d’affection qu’elle n’était utile, fut écoutée avec plaisir, quoique rejetée ; et on ne manqua pas d’en instruire le roi, en lui envoyant le détail de la bataille d’Helsinbourg.

Charles reçut dans son camp, près de Bender, ces nouvelles consolantes, au mois de juillet 1710. Peu de temps après, un autre événement le confirma dans ses espérances.

Le grand vizir Couprougli, qui s’opposait à ses desseins, fut déposé après deux mois de ministère. La petite cour de Charles XII, et ceux qui tenaient encore pour lui en Pologne, publiaient que Charles faisait et défaisait les vizirs, et qu’il gouvernait l’empire turc du fond de sa retraite de Bender ; mais il n’avait aucune part à la disgrâce de ce favori. La rigide probité du vizir fut, dit-on, la seule cause de sa chute : son prédécesseur ne payait point les janissaires du trésor impérial, mais de l’argent qu’il faisait venir par ses extorsions. Couprougli les paya de l’argent du trésor. Achmet lui reprocha qu’il préférait l’intérêt des sujets à celui de l’empereur : « Ton prédécesseur Chourlouli, lui dit-il, savait bien trouver d’autres moyens de payer mes troupes. » Le grand vizir répondit : « S’il avait l’art d’enrichir Ta Hautesse par des rapines, c’est un art que je fais gloire d’ignorer. »

Le secret profond du sérail permet rarement que de pareils discours transpirent dans le public ; mais celui-ci fut su avec la disgrâce de Couprougli. Ce vizir ne paya point sa hardiesse de sa tête, parce que la vraie vertu se fait quelquefois respecter, lors même qu’elle déplaît. On lui permit de se retirer dans l’île de Négrepont. J’ai su ces particularités par des lettres de M. Bru, mon parent, premier drogman à la Porte-Ottomane ; et je les rapporte pour faire connaître l’esprit de ce gouvernement[16].

Le Grand Seigneur fit alors revenir d’Alep Baltagi Mehemet, bacha de Syrie, qui avait déjà été grand vizir avant Chourlouli. Les baltagis du sérail, ainsi nommés de balta, qui signifie cognée, sont des esclaves qui coupent le bois pour l’usage des princes du sang ottoman et des sultanes. Ce vizir avait été baltagi dans sa jeunesse, et en avait toujours retenu le nom, selon la coutume des Turcs, qui prennent sans rougir le nom de leur première profession, ou de celle de leur père, ou du lieu de leur naissance.

Dans le temps que Baltagi Mehemet était valet dans le sérail, il fut assez heureux pour rendre quelques petits services au prince Achmet, alors prisonnier d’État, sous l’empire de son frère Mustapha. On laisse aux princes du sang ottoman, pour leurs plaisirs, quelques femmes d’un âge à ne plus avoir d’enfants (et cet âge arrive de bonne heure en Turquie), mais assez belles encore pour plaire. Achmet, devenu sultan, donna une de ses esclaves, qu’il avait beaucoup aimée, en mariage à Baltagi Mehemet. Cette femme, par ses intrigues, fit son mari grand vizir : une autre intrigue le déplaça, et une troisième le fit encore grand vizir.

Quand Baltagi Mehemet vint recevoir le bul de l’empire, il trouva le parti du roi de Suède dominant dans le sérail. La sultane Validé, Ali Coumourgi, favori du Grand Seigneur, le kislar aga, chef des eunuques noirs, et l’aga des janissaires, voulaient la guerre contre le czar : le sultan y était déterminé ; le premier ordre qu’il donna au grand vizir fut d’aller combattre les Moscovites avec deux cent mille hommes. Baltagi Mehemet n’avait jamais fait la guerre ; mais ce n’était point un imbécile, comme les Suédois, mécontents de lui, l’ont représenté. Il dit au Grand Seigneur, en recevant de sa main un sabre garni de pierreries : « Ta Hautesse sait que j’ai été élevé à me servir d’une hache pour fendre du bois, et non d’une épée pour commander tes armées : je tâcherai de te bien servir ; mais, si je ne réussis pas, souviens-toi que je t’ai supplié de ne me le point imputer. » Le sultan l’assura de son amitié, et le vizir se prépara à obéir.

La première démarche de la Porte-Ottomane fut de mettre au château des Sept-Tours l’ambassadeur moscovite. La coutume des Turcs est de commencer d’abord par faire arrêter les ministres des princes auxquels ils déclarent la guerre. Observateurs de l’hospitalité en tout le reste, ils violent en cela le droit le plus sacré des nations. Ils commettent cette injustice sous prétexte d’équité, s’imaginant ou voulant faire croire qu’ils n’entreprennent jamais que de justes guerres, parce qu’elles sont consacrées par l’approbation de leur mufti. Sur ce principe, ils se croient armés pour châtier les violateurs de traités, que souvent ils rompent eux-mêmes, et croient punir les ambassadeurs des rois leurs ennemis, comme complices des infidélités de leurs maîtres.

À cette raison se joint le mépris ridicule qu’ils affectent pour les princes chrétiens et pour les ambassadeurs, qu’ils ne regardent d’ordinaire que comme des consuls de marchands.

Le han des Tartares de Crimée, que nous nommons le kan, reçut ordre de se tenir prêt avec quarante mille Tartares. Ce prince gouverne le Nagaï, le Budziack, avec une partie de la Circassie, et toute la Crimée, province connue dans l’antiquité sous le nom de Chersonèse Taurique, où les Grecs portèrent leur commerce et leurs armes, et fondèrent de puissantes villes, et où les Génois pénétrèrent depuis, lorsqu’ils étaient les maîtres du commerce de l’Europe. On voit en ce pays des ruines des villes grecques, et quelques monuments des Génois, qui subsistent encore au milieu de la désolation et de la barbarie.

Le kan est appelé par ses sujets empereur ; mais, avec ce grand titre, il n’en est pas moins l’esclave de la Porte. Le sang ottoman, dont les kans sont descendus, et le droit qu’ils prétendent à l’empire des Turcs, au défaut de la race du Grand Seigneur, rendent leur famille respectable au sultan même, et leurs personnes redoutables. C’est pourquoi le Grand Seigneur n’ose détruire la race des kans tartares ; mais il ne laisse presque jamais vieillir ces princes sur le trône. Leur conduite est toujours éclairée par les bachas voisins, leurs États entourés de janissaires, leurs volontés traversées par les grands vizirs, leurs desseins toujours suspects. Si les Tartares se plaignent du kan, la Porte le dépose sur ce prétexte ; s’il en est trop aimé, c’est un plus grand crime dont il est plus tôt puni : ainsi presque tous passent de la souveraineté à l’exil, et finissent leurs jours à Rhodes, qui est d’ordinaire leur prison et leur tombeau.

Les Tartares, leurs sujets, sont les peuples les plus brigands de la terre, et en même temps, ce qui semble inconcevable, les plus hospitaliers. Ils vont à cinquante lieues de leur pays attaquer une caravane, détruire des villages ; mais qu’un étranger, quel qu’il soit, passe dans leur pays, non-seulement il est reçu partout, logé et défrayé, mais, dans quelque lieu qu’il passe, les habitants se disputent l’honneur de l’avoir pour hôte ; le maître de la maison, sa femme, ses filles, le servent à l’envi. Les Scythes, leurs ancêtres, leur ont transmis ce respect inviolable pour l’hospitalité, qu’ils ont conservé, parce que le peu d’étrangers qui voyagent chez eux et le bas prix de toutes les denrées ne leur rendent point cette vertu trop onéreuse.

Quand les Tartares vont à la guerre avec l’armée ottomane, ils sont nourris par le Grand Seigneur : le butin qu’ils font est leur seul paye ; aussi sont-ils plus propres à piller qu’à combattre régulièrement.

Le kan, gagné par les présents et par les intrigues du roi de Suède, obtint d’abord que le rendez-vous général des troupes serait à Bender même, sous les yeux de Charles XII, afin de lui marquer mieux que c’était pour lui qu’on faisait la guerre.

Le nouveau vizir, Baltagi Mehemet, n’ayant pas les mêmes engagements, ne voulait pas flatter à ce point un prince étranger. Il changea l’ordre, et ce fut à Andrinople que s’assembla cette grande armée. C’est toujours[17] dans les vastes et fertiles plaines d’Andrinople qu’est le rendez-vous des armées turques, quand ce peuple fait la guerre aux chrétiens : les troupes venues d’Asie et d’Afrique s’y reposent et s’y rafraîchissent quelques semaines ; mais le grand vizir, pour prévenir le czar, ne laissa reposer l’armée que trois jours, et marcha vers le Danube, et de là vers la Bessarabie.

Les troupes des Turcs ne sont plus aujourd’hui si formidables qu’autrefois, lorsqu’elles conquirent tant d’États dans l’Asie, dans l’Afrique, et dans l’Europe : alors la force du corps, la valeur et le nombre des Turcs triomphaient d’ennemis moins robustes qu’eux et plus mal disciplinés ; mais aujourd’hui que les chrétiens entendent mieux l’art de la guerre, ils battent presque toujours les Turcs en bataille rangée, même à forces inégales. Si l’empire ottoman a depuis peu fait quelques conquêtes, ce n’est que sur la république de Venise, estimée plus sage que guerrière, défendue par des étrangers, et mal secourue par les princes chrétiens, toujours divisés entre eux.

Les janissaires et les spahis attaquent en désordre, incapables d’écouter le commandement et de se rallier ; leur cavalerie, qui devrait être excellente, attendu la bonté et la légèreté de leurs chevaux, ne saurait soutenir le choc de la cavalerie allemande ; l’infanterie ne savait point encore faire un usage avantageux de la baïonnette au bout du fusil ; de plus, les Turcs n’ont pas eu un grand général de terre parmi eux depuis Couprougli, qui conquit l’île de Candie[18]. Un esclave nourri dans l’oisiveté et dans le silence du sérail, fait vizir par faveur, et général malgré lui, conduisait une armée levée à la hâte, sans expérience, sans discipline, contre des troupes moscovites aguerries par douze ans de guerres, et fières d’avoir vaincu les Suédois,

Le czar, selon toutes les apparences, devait vaincre Baltagi Mehemet ; mais il fit la même faute avec les Turcs que le roi de Suède avait commise avec lui ; il méprisa trop son ennemi. Sur la nouvelle de l’armement des Turcs, il quitta Moscou ; et ayant ordonné qu’on changeât le siége de Riga en blocus, il assembla sur les frontières de Pologne quatre-vingt mille hommes de ses troupes[19]. Avec cette armée il prit son chemin par la Moldavie et la Valachie, autrefois le pays des Daces, aujourd’hui habité par des chrétiens grecs tributaires du Grand Seigneur.

La Moldavie était gouvernée alors par le prince Cantemir, grec d’origine, qui réunissait les talents des anciens Grecs, la science des lettres et celle des armes. On le faisait descendre du fameux Timur, connu sous le nom de Tamerlan. Cette origine paraissait plus belle qu’une grecque ; on prouvait cette descendance par le nom de ce conquérant. Timur, dit-on, ressemble à Témir ; le titre de kan, que possédait Timur avant de conquérir l’Asie, se retrouve dans le nom de Cantemir : ainsi le prince Cantemir est descendant de Tamerlan. Voilà les fondements de la plupart des généalogies.

De quelque maison que fût Cantemir, il devait toute sa fortune à la Porte-Ottomane. À peine avait-il reçu l’investiture de sa principauté qu’il trahit l’empereur turc son bienfaiteur pour le czar, dont il espérait davantage. Il se flattait que le vainqueur de Charles XII triompherait aisément d’un vizir peu estimé, qui n’avait jamais fait la guerre, et qui avait choisi pour son kiaia, c’est-à-dire pour son lieutenant, l’intendant des douanes de Turquie. Il comptait que tous les Grecs[20] se rangeraient de son parti ; les patriarches grecs l’encouragèrent à cette défection. Le czar ayant donc fait un traité secret avec ce prince, et l’ayant reçu dans son armée, s’avança dans le pays, et arriva, au mois de juin 1711, sur le bord septentrional du fleuve Hiérase, aujourd’hui le Pruth, près d’Yassi, capitale de la Moldavie.

Dès que le grand vizir eut appris que Pierre Alexiowitz marchait de ce côté, il quitta aussitôt son camp, et, suivant le cours du Danube, il alla passer ce fleuve sur un pont de bateaux, près d’un bourg nommé Saccia, au même endroit où Darius fit construire autrefois le pont qui porta son nom. L’armée turque fit tant de diligence qu’elle parut bientôt en présence des Moscovites, la rivière du Pruth entre deux.

Le czar, sûr du prince de Moldavie, ne s’attendait pas que les Moldaves dussent lui manquer ; mais, souvent, le prince et les sujets ont des intérêts très-différents. Ceux-ci aimaient la domination turque, qui n’est jamais fatale qu’aux grands, et qui affecte de la douceur pour les peuples tributaires ; ils redoutaient les chrétiens, et surtout les Moscovites, qui les avaient toujours traités avec inhumanité. Ils portèrent toutes leurs provisions à l’armée ottomane : les entrepreneurs, qui s’étaient engagés à fournir des vivres aux Moscovites, exécutèrent avec le grand vizir le marché même qu’ils avaient fait avec le czar. Les Valaques, voisins des Moldaves, montrèrent aux Turcs la même affection : tant l’ancienne idée de la barbarie moscovite avait aliéné tous les esprits.

Le czar, ainsi trompé dans ses espérances, peut-être trop légèrement prises, vit tout d’un coup son armée sans vivres et sans fourrages. Les soldats désertaient par troupes, et bientôt cette armée se trouva réduite à moins de trente mille hommes près de périr de misère. Le czar éprouvait sur le Pruth, pour s’être livré à Cantemir, ce que Charles XII avait éprouvé à Pultava pour avoir trop compté sur Mazeppa. Cependant les Turcs passent la rivière, enferment les Russes, et forment devant eux un camp retranché. Il est surprenant que le czar ne disputât point le passage de la rivière, ou du moins qu’il ne réparât pas cette faute en livrant bataille aux Turcs immédiatement après le passage, au lieu de leur donner le temps de faire périr son armée de faim et de fatigue. Il semble que ce prince fit dans cette campagne tout ce qu’il fallait pour être perdu. Il se trouva sans provisions, ayant la rivière de Pruth derrière lui, cent cinquante mille Turcs devant lui, et quarante mille Tartares qui le harcelaient continuellement à droite et à gauche. Dans cette extrémité, il dit publiquement : Me voilà du moins aussi mal que mon frère Charles l’était à Pultava. »

Le comte Poniatowski, infatigable agent du roi de Suède, était dans l’armée du grand vizir avec quelques Polonais et quelques Suédois, qui tous croyaient la perte du czar inévitable.

Dès que Poniatowski vit que les armées seraient infailliblement en présence, il le manda au roi de Suède, qui partit aussitôt de Bender, suivi de quarante officiers, jouissant par avance du plaisir de combattre l’empereur moscovite. Après beaucoup de pertes et de marches ruineuses, le czar, poussé vers le Pruth, n’avait pour tout retranchement que des chevaux de frise et des chariots : quelques troupes de janissaires et de spahis vinrent fondre sur son armée si mal retranchée ; mais ils attaquèrent en désordre, et les Moscovites se défendirent avec une vigueur que la présence de leur prince et le désespoir leur donnaient.

Les Turcs furent deux fois repoussés. Le lendemain, M. Poniatowski conseilla au grand vizir d’affamer l’armée moscovite, qui, manquant de tout, serait obligée, dans un jour, de se rendre à discrétion avec son empereur.

Le czar a depuis avoué plus d’une fois qu’il n’avait jamais rien senti de si cruel dans sa vie que les inquiétudes qui l’agitèrent cette nuit : il roulait dans son esprit tout ce qu’il avait fait depuis tant d’années pour la gloire et le bonheur de sa nation ; tant de grands ouvrages, toujours interrompus par des guerres, allaient peut-être périr avec lui avant d’avoir été achevés ; il fallait ou être détruit par la faim, ou attaquer près de cent quatre-vingt mille hommes avec des troupes languissantes, diminuées de plus de la moitié, une cavalerie presque toute démontée, et des fantassins exténués de faim et de fatigue[21].

Il appela le général Sheremetoff vers le commencement de la nuit, et lui ordonna, sans balancer et sans prendre conseil, que tout fût prêt à la pointe du jour pour aller attaquer les Turcs la baïonnette au bout du fusil.

Il donna de plus ordre exprès qu’on brûlât tous les bagages, et que chaque officier ne réservât qu’un seul chariot, afin que, s’ils étaient vaincus, les ennemis ne pussent du moins profiter du butin qu’ils espéraient.

Après avoir tout réglé avec le général pour la bataille, il se retira dans sa tente, accablé de douleur et agité de convulsions, mal dont il était souvent attaqué, et qui redoublait toujours avec violence quand il avait quelque inquiétude. Il défendit que personne osât de la nuit entrer dans sa tente, sous quelque prétexte que ce pût être, ne voulant pas qu’on vînt lui faire des remontrances sur une résolution désespérée, mais nécessaire, encore moins qu’on fût témoin du triste état où il se sentait.

Cependant on brûla, selon son ordre, la plus grande partie de ses bagages. Toute l’armée suivit cet exemple, quoique à regret ; plusieurs enterrèrent ce qu’ils avaient de plus précieux. Les officiers généraux ordonnaient déjà la marche, et tâchaient d’inspirer à l’armée une confiance qu’ils n’avaient pas eux-mêmes ; chaque soldat, épuisé de fatigue et de faim, marchait sans ardeur et sans espérance. Les femmes, dont l’armée était trop remplie, poussaient des cris qui énervaient encore les courages ; tout le monde attendait, le lendemain matin, la mort ou la servitude. Ce n’est point une exagération, c’est à la lettre ce qu’on a entendu dire à des officiers qui servaient dans cette armée.

Il y avait alors dans le camp moscovite une femme aussi singulière peut-être que le czar même. Elle n’était encore connue que sous le nom de Catherine. Sa mère était une malheureuse paysanne nomme Erb-Magden, du village de Ringen en Estonie, province où les peuples sont serfs, et qui était en ce temps-là sous la domination de la Suède ; jamais elle ne connut son père[22] ; elle fut baptisée sous le nom de Marthe. Le vicaire de la paroisse l’éleva par charité jusqu’à quatorze ans ; à cet âge elle fut servante à Marienbourg chez un ministre luthérien de ce pays, nommé Gluk.

En 1702, à l’âge de dix-huit ans, elle épousa un dragon suédois. Le lendemain de ses noces, un parti des troupes de Suède ayant été battu par les Moscovites, ce dragon, qui avait été à l’action, ne reparut plus, sans que sa femme pût savoir s’il avait été fait prisonnier, et sans même que depuis ce temps elle en put jamais rien apprendre.

Quelques jours après, faite prisonnière elle-même par le général Bauer, elle servit chez lui, ensuite chez le maréchal Sheremetoff : celui-ci la donna à Menzikoff, homme qui a connu les plus extrêmes vicissitudes de la fortune, ayant été, de garçon pâtissier, général et prince, ensuite dépouillé de tout, et relégué en Sibérie, où il est mort dans la misère et dans le désespoir.

Ce fut à un souper, chez le prince Menzikoff, que l’empereur la vit et en devint amoureux. Il l’épousa secrètement en 1707, non pas séduit par des artifices de femme, mais parce qu’il lui trouva une fermeté d’âme capable de seconder ses entreprises, et même de les conduire après lui. Il avait déjà répudié depuis longtemps sa première femme Ottokefa[23], fille d’un boïard, accusée de s’opposer aux changements qu’il faisait dans ses États. Ce crime était le plus grand aux yeux du czar. Il ne voulait dans sa famille que des personnes qui pensassent comme lui. Il crut rencontrer dans cette esclave étrangère les qualités d’un souverain, quoiqu’elle n’eût aucune des vertus de son sexe : il dédaigna, pour elle, les préjugés qui eussent arrêté un homme ordinaire ; il la fit couronner impératrice : le même génie qui la fit femme de Pierre Alexiowitz lui donna l’empire après la mort de son mari. L’Europe a vu avec surprise cette femme, qui ne sut jamais ni lire ni écrire[24], réparer son éducation et ses faiblesses par son courage, et remplir avec gloire le trône d’un législateur.

Lorsqu’elle épousa le czar, elle quitta la religion luthérienne, où elle était née, pour la moscovite : on la rebaptisa selon l’usage du rite russien, et, au lieu du nom de Marthe, elle prit le nom de Catherine, sous lequel elle a été connue depuis. Cette femme étant donc au camp du Pruth tint un conseil avec les officiers généraux et le vice-chancelier Schaffirof, pendant que le czar était dans sa tente.

On conclut qu’il fallait demander la paix aux Turcs, et engager le czar à faire cette démarche. Le vice-chancelier écrivit une lettre au grand vizir, au nom de son maître : la czarine entra avec cette lettre dans la tente du czar, malgré la défense, et, ayant, après bien des prières, des contestations et des larmes, obtenu qu’il la signât, elle rassembla sur-le-champ toutes ses pierreries, tout ce qu’elle avait de plus précieux, tout son argent ; elle en emprunta même des officiers généraux, et, ayant composé de cet amas un présent considérable, elle l’envoya à Osman aga, lieutenant du grand vizir, avec la lettre signée par l’empereur moscovite. Mehemet Baltagi, conservant d’abord la fierté d’un vizir et d’un vainqueur, répondit : « Que le czar m’envoie son premier ministre, et je verrai ce que j’ai à faire. » Le vice-chancelier Schaffirof vint aussitôt chargé de quelques présents, qu’il offrit publiquement lui-même au grand vizir, assez considérables pour lui marquer qu’on avait besoin de lui, mais trop peu pour le corrompre.

La première demande du vizir fut que le czar se rendît avec toute son armée à discrétion. Le vice-chancelier répondit que son maître allait l’attaquer dans un quart d’heure, et que les Moscovites périraient jusqu’au dernier plutôt que de subir des conditions si infâmes. Osman ajouta ses remontrances aux paroles de Schaffirof.

Mehemet Baltagi n’était pas guerrier : il voyait que les janissaires avaient été repoussés la veille. Osman lui persuada aisément de ne pas mettre au hasard d’une bataille des avantages certains. Il accorda donc d’abord une suspension d’armes pour six heures, pendant laquelle on conviendrait des conditions du traité.

Pendant qu’on parlementait, il arriva un petit accident qui peut faire connaître que les Turcs sont souvent plus jaloux de leur parole que nous ne croyons. Deux gentilshommes italiens, parents de M. Brillo, lieutenant-colonel d’un régiment de grenadiers au service du czar, s’étant écartés pour chercher quelque fourrage, furent pris par des Tartares, qui les emmenèrent à leur camp, et offrirent de les vendre à un officier des janissaires. Le Turc, indigné qu’on osât ainsi violer la trêve, fit arrêter les Tartares, et les conduisit lui-même devant le grand vizir avec ces deux prisonniers.

Le vizir renvoya ces deux gentilshommes au camp du czar, et fit trancher la tête aux Tartares qui avaient eu le plus de part à leur enlèvement.

Cependant le kan des Tartares s’opposait à la conclusion d’un traité qui lui ôtait l’espérance du pillage. Poniatowski secondait le kan par les raisons les plus pressantes ; mais Osman l’emporta sur l’impatience tartare et sur les insinuations de Poniatowski,

Le vizir crut faire assez pour le Grand Seigneur, son maître, de conclure une paix avantageuse. Il exigea que les Moscovites rendissent Azof ; qu’ils brûlassent les galères qui étaient dans ce port ; qu’ils démolissent des citadelles importantes bâties sur les Palus-Méotides, et que tout le canon et les munitions de ces forteresses demeurassent au Grand Seigneur ; que le czar retirât ses troupes de la Pologne ; qu’il n’inquiétât plus le petit nombre de Cosaques qui étaient sous la protection des Polonais, ni ceux qui dépendaient de la Turquie, et qu’il payât dorénavant aux Tartares un subside de quarante mille sequins par an, tribut odieux, imposé depuis longtemps, mais dont le czar avait affranchi son pays.

Enfin le traité allait être signé sans qu’on eût seulement fait mention du roi de Suède. Tout ce que Poniatowski put obtenir du vizir fut qu’on insérât un article par lequel le Moscovite s’engageait à ne point troubler le retour de Charles XII ; et ce qui est assez singulier, il fut stipulé dans cet article que le czar et le roi de Suède feraient la paix s’ils en avaient envie, et s’ils pouvaient s’accorder.

À ces conditions le czar eut la liberté de se retirer avec son armée, son canon, son artillerie, ses drapeaux, son bagage. Les Turcs lui fournirent des vivres, et tout abonda dans son camp deux heures après la signature du traité, qui fut commencé le 21 juillet 1711 et signé le 1er auguste.

Dans le temps que le czar, échappé de ce mauvais pas, se retirait tambour battant et enseignes déployées, arrive le roi de Suède, impatient de combattre et de voir son ennemi entre ses mains. Il avait couru plus de cinquante lieues à cheval depuis Bender jusqu’auprès d’Yassi, Il arriva dans le temps que les Russes commençaient à faire paisiblement leur retraite ; il fallait, pour pénétrer au camp des Turcs, aller passer le Pruth sur un pont, à trois lieues de là. Charles XII, qui ne faisait rien comme les autres hommes, passa la rivière à la nage, au hasard de se noyer, et traversa le camp moscovite, au hasard d’être pris ; il parvint à l’armée turque, et descendit à la tente du comte Poniatowski, qui m’a conté et écrit ce fait[25]. Le comte s’avança tristement vers lui, et lui apprit comment il venait de perdre une occasion qu’il ne recouvrerait peut-être jamais.

Le roi, outré de colère, va droit à la tente du grand vizir ; il lui reproche, avec un visage enflammé, le traité qu’il vient de conclure. « J’ai droit, dit le grand vizir d’un air calme, de faire la guerre et la paix. — Mais, reprend le roi, n’avais-tu pas toute l’armée moscovite en ton pouvoir ? — Notre loi nous ordonne, repartit gravement le vizir, de donner la paix à nos ennemis quand ils implorent notre miséricorde. — Hé ! t’ordonne-t-elle, insiste le roi en colère, de faire un mauvais traité quand tu peux imposer telles lois que tu veux ? Ne dépendait-il pas de toi d’amener le czar prisonnier à Constantinople ? »

Le Turc, poussé à bout, répondit sèchement : « Hé ! qui gouvernerait son empire en son absence ? Il ne faut pas que tous les rois soient hors de chez eux[26]. » Charles répliqua par un sourire d’indignation : il se jeta sur un sopha, et, regardant le vizir d’un air plein de colère et de mépris, il étendit sa jambe vers lui, et, embarrassant exprès son éperon dans la robe du Turc, il la lui déchira[27], se releva sur-le-champ, remonta à cheval, et retourna à Bender le désespoir dans le cœur.

Poniatowski resta encore quelque temps avec le grand vizir pour essayer, par des voies plus douces, de l’engager à tirer un meilleur parti du czar ; mais, l’heure de la prière étant venue, le Turc, sans répondre un seul mot, alla se laver et prier Dieu.

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.
  1. Dans les premières éditions, Voltaire donnait le texte d’une de ces copies ; mais Poniatowski ayant dit dans ses Remarques que la lettre du roi de Suède n’a jamais été du sens de celle que Voltaire rapportait, c’en fut assez pour que Voltaire supprimât la lettre. (B.)
  2. Dernière version.
  3. C’est de lui dont je tiens non-seulement les Remarques qui ont été imprimées, et dont le chapelain Nordberg a fait usage, mais encore beaucoup d’autres manuscrits concernant cette histoire. (Note de Voltaire.)
  4. C’était un renégat français, nommé M. Goin, premier chirurgien du sérail. (P.)
  5. Cette phrase existe dès l’édition de 1731. (B.)
  6. Variante : « Seulement il jouait quelquefois aux échecs avec le général Poniatowski ou M. de Grothusen, son trésorier. Ceux qui voulaient lui plaire l’accompagnaient dans ses courses à cheval, et étaient en bottes tout le jour. Un matin qu’il entrait chez son chancelier Muller, qui était encore endormi, il défendit qu’on l’éveillât, et attendit dans l’antichambre. Il y avait un grand feu dans la cheminée, et quelques paires de souliers auprès, que Muller avait fait venir d’Allemagne pour son usage ; le roi les jeta tous au feu, et s’en alla. Quand le chancelier sentit à son réveil l’odeur du cuir brûlé, et en apprit la raison : « Voilà un étrange roi, dit-il, dont il faut que le chancelier soit toujours botté. »
  7. Les premières éditions portaient : « Quand il lut cette épître au roi de France, Louis XIV, où l’auteur, etc. » Brossette, dans l’édition qu’on fit à Lyon de l’Histoire de Charles XII, fit mettre : « Quand il lut cette satire, où l’auteur, etc. » Brossette trouvait dans la première version inexactitude et amphibologie, ainsi qu’on le voit par une lettre qu’il écrivit à Voltaire le 20 mars 1732, et à laquelle Voltaire répondit le 14 avril. Cependant ce n’est qu’en 1748 que Voltaire mit la version qu’on lit aujourd’hui. (B.)
  8. Charles XII affectait de ne pas parler le français ; cependant il possédait bien cette langue. L’historien suédois Gjorwel a publié trois lettres de ce prince, adressées à Stanislas ; deux sont antérieures à la bataille de Pultava ; il est persuadé que les Cosaques doivent le soutenir, ce qui le décide à marcher vers l’Ukraine. La troisième, qui mérite d’être rappelée, est datée du 27 d’aoust 1709, auprès de Bender :

    « Sire, ayant appris que la nouvelle de la bataille auprès de Pultava et l’incertitude de ma destinée ont causé beaucoup de peine à Votre Majesté, je n’ai pas voulu manquer à lui faire savoir que cette perte n’est pas d’une telle conséquence qu’elle ne puisse être réparée, et que ma blessure pourra être guérie dans quinze jours. C’est pourquoi je prie Votre Majesté de ne rien relâcher de son grand courage, et d’être assurée que je trouverai moyen de me rendre bientôt auprès d’elle avec un secours considérable. En attendant, je la recommande à la divine protection ; et demeure, de Votre Majesté, le bon frère, ami et voisin.

    « Carolus. »
  9. Père de d’Argental et de Pont-de-Vesle.
  10. Alinéa postérieur aux premières éditions.
  11. Je crois qu’il faut lire : Mustapha, fils ainé de Mahomet IV, et successeur d’Achmet II. (B.)
  12. Il est nommé Cuprogli, ou Kieuperli, tome XIII, page 140.
  13. M. Nordberg, confesseur de Charles XII, reprend ici l’auteur, et assure que ce brancard était porté à la main. On s’en rapporte sur ces circonstances essentielles à ceux qui les ont vues. (Note de Voltaire.)
  14. Les premières éditions donnaient ensuite un long morceau sur l’organisation militaire de la Suède sous Charles XII. — Après une critique de Nordberg, Voltaire le supprima. (A. G.)
  15. Ou Pultesh ; voyez page 195.
  16. La dernière phrase de ce paragraphe n’est pas dans les premières éditions.
  17. La fin de ce paragraphe ne se trouve pas dans les premières éditions.
  18. En 1669. Voyez tome XIII, page 141.
  19. Le chapelain Nordberg prétend que le czar força le quatrième homme de ses sujets capables de porter les armes de le suivre à cette guerre. Si cela eût été vrai, l’armée eût été au moins de deux millions de soldats. (Note de Voltaire.)
  20. M. Beuchot a mis « les Grecs », au lieu de « ses gens », d’après une annotation de Wagnière. Voyez son Avertissement, page 120, note 2.
  21. Pierre, sentant toute l’horreur de sa situation, fit partir pour Moscou un courrier qui eut le bonheur de traverser l’armée ennemie ; il le chargea de la lettre suivante, dont l’original est conservé dans le cabinet de Pierre Ier, au palais impérial : « Je vous annonce que, trompé par de faux avis et sans qu’il y ait de ma faute, je me trouve enfermé ici dans mon camp par une armée turque quatre fois plus forte que la mienne, les vivres coupés, et sur le point de nous voir tailler en pièces ou prendre prisonniers, à moins que le Ciel ne vienne à notre secours d’une manière inattendue. S’il arrive que je sois pris par les Turcs, vous n’avez plus à me considérer comme votre czar et seigneur, ni à tenir compte d’aucun ordre qui pourrait vous être porté de ma part, pas même quand vous y reconnaîtriez ma propre main ; mais vous attendrez que je vienne moi-même en personne. Si je dois périr ici et que vous receviez la nouvelle de ma mort bien confirmée, alors vous choisirez parmi vous le plus digne de me succéder. » Pierre avait alors un fils de vingt et un ans que, comme on voit, il pensait déjà à exclure du trône. (A. G.)
  22. On m’a assuré que son père était un fossoyeur. Il est assez inutile de savoir quelle était sa profession ; il suffit qu’on sache qu’une paysanne est devenue impératrice par son mérite encore plus que par sa beauté. (Note de Voltaire.) — Cette note est dans l’édition de 1737. L’auteur, en 1746, la réduisit à ces mots : « On m’a assuré depuis que le père de la czarine était un fossoyeur, « et la supprima en 1748. Ce fut alors qu’il ajouta la note 2 de la page suivante. (B.)
  23. Je ne sais ce que signifie ce nom, qu’on lit dans toutes les éditions. La première femme de Pierre s’appelait Lapouchin (Eudoxie-Fedorovna), ainsi que Voltaire le dit dans son Histoire de Russie, chapitre VI de la première partie, et chapitres Ier, III et X de la seconde. (B.)
  24. Le sieur La Motraye prétend qu’on lui avait donné une belle éducation, qu’elle lisait et écrivait très-bien. Le contraire est connu de tout le monde ; on ne souffre point en Livonie que les paysans apprennent à lire et à écrire, à cause de l’ancien privilége nommé le bénéfice des clercs, établi autrefois chez les nouveaux chrétiens barbares, et subsistant dans ces pays. Les mémoires sur lesquels on rapporte ce fait disent d’ailleurs que la princesse Élisabeth, depuis impératrice, signait toujours pour sa mère dès son enfance. (Note de Voltaire.) — Voyez dans le Dictionnaire philosophique, au mot Clerc, ce que c’est que le bénéfice des clercs. (B.)
  25. Les trois phrases précédentes ne sont pas dans les premières éditions.
  26. « Plusieurs historiens, dit Voltaire, ont cru que la réponse du vizir était celle d’un imbécile. C’est celle d’un homme piqué, et qui fait un reproche à un autre. » Remarquons cependant que, selon Poniatowski, dont le témoignage a une grande autorité, le vizir aurait répondu : « Le bon Dieu a partagé le monde et en a donné une portion à chacun des princes pour la gouverner. Qui est-ce qui gouvernerait la Moscovie, si je lui enlevais son prince ? »
  27. La Motraye fait tout exprès une note pour établir que Charles a seulement fort crotté le sopha. — Limiers place ces détails après le combat de Bender.