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Histoire de Rome Livre XIX

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) De là Sapor, enorgueilli de sa capture et comptant sur de nouveaux succès, partit à petites journées pour Amida, où il arriva le troisième jour.

(2) Le lendemain, au lever de l’aurore, tout l’horizon resplendissait de l’éclat des armes. Une immense cavalerie bardée de fer couvrait les plaines et les collines.

(3) En avant des escadrons, on distinguait le roi à sa haute taille, au bonnet d’or parsemé de pierreries, dont il se coiffait au lieu de diadème, et qui figurait une tête de bélier ; enfin, à cet entourage de princes de différentes nations, marque de sa suprême puissance. La garnison était persuadée que, suivant l’avis d’Antonin, il ne ferait que passer devant la ville, et ne tenterait rien de plus qu’une sommation.

(4) Mais la divine Providence, dans la vue sans doute de circonscrire sur un point le fléau qui menaçait l’empire, inspirait à ce monarque une confiance sans bornes. Il croyait qu’à sa seule vue les assiégés, frappés de terreur, viendraient lui demander à genoux la vie.

(5) Aussi le vit-on avec sa royale escorte caracoler devant les portes de la ville, et même en approcher d’assez près pour qu’on pût sans peine distinguer les traits de son visage. Son brillant costume le rendit aussitôt le but d’une volée de flèches et de projectiles. Il faillit même être percé d’un javelot de rempart ; mais en fut quitte cependant pour une déchirure à son vêtement, grâce à un nuage de poussière qui ne permit pas d’ajuster le coup, et conserva cette vie pour la destruction de tant d’autres.

(6) La violation d’un temple ne lui eût pas paru plus sacrilège : c’était un attentat à la personne du souverain de tant de peuples et de rois. Il allait à l’instant même faire les derniers efforts contre la ville coupable, si les chefs n’étaient intervenus pour représenter avec douceur contre cet emportement, qui compromettait le salut d’une grande entreprise. On réussit à le calmer ; mais il résolut de faire dès le lendemain une sommation à la place.

(7) Grumbatès, roi des Chionites,fut chargé de cette mission ; et dès que 1e jour parut, ce prince, avec une escorte des mieux montées, s’avança résolument vers la muraille. Mais dès qu’il fut à portée, un trait, chassé d’une arbalète par une main exercée, vint frapper à ses côtés son fils, jeune homme qui l’emportait sur tous ceux de son âge en taille et en bonne mine, et lui traversa la cuirasse et la poitrine d’outre en outre.

(8) En le voyant tomber, tous se dispersèrent ; mais bientôt le devoir les ramena autour du corps, pour empêcher qu’il ne fût enlevé. Leurs cris de vengeance appelèrent alors cette multitude de nations aux armes. Une grêle meurtrière de traits fut échangée avec fureur ;

(9) un grand nombre de soldats tomba de part et d’autre, et le carnage se prolongea jusqu’à l’entrée de la nuit, dont l’ombre ne couvrit qu’à peine l’enlèvement du cadavre, à travers des monceaux de morts et des ruisseaux de sang. Telle fut jadis sous les murs de Troie cette lutte sanglante où deux armées se disputaient le compagnon expiré du héros de Thessalie.

(10) Le deuil du père en cette occasion fut partagé par toute la cour persane, et par les chefs confédérés sans exception ; car ce noble jeune homme était aussi universellement chéri que digne de l’être. Une suspension d’armes fut ordonnée pour la célébration de ses obsèques, suivant le rite de sa nation. Le corps, revêtu de son armure, fut exposé sur une estrade spacieuse et élevée, et entouré de dix lits funéraires, sur chacun desquels était déposée l’effigie, soigneusement imitée, d’un corps mort et enseveli. Les hommes, groupés par tentes et par manipules, passèrent les sept jours suivants en banquets entremêlés de danses et d’hymnes lugubres en l’honneur du jeune héros.

(11) De leur côté, les femmes éclataient en gémissements et en sanglots, et se frappaient la poitrine en s’écriant que l’espoir de la patrie avait été tranché dans sa fleur ; imitant, dans les démonstrations de leur douleur, les prêtresses de Vénus quand elles célèbrent la fête d’Adonis, symbole mystique de la reproduction des biens de la terre.

Chapitre II[modifier]

(1) Quand les flammes eurent consumé le corps, on renferma les cendres dans une urne d’argent que le père avait résolu de ne confier qu’au sol natal, à son retour. On tint ensuite un conseil, où il fut décidé qu’on offrirait l’incendie de la ville, et sa destruction de fond en comble, en expiation aux mânes du jeune prince. Grumbatès, en effet, ne voulut entendre à aucune proposition de se remettre en marche avant d’avoir vengé son fils unique.

(2) Deux jours furent consacrés au repos : toutefois de nombreux détachements allèrent ravager les campagnes environnantes, dont la riche culture présentait partout la florissante image de la paix. Le troisième, au lever de l’aurore, une ceinture de cinq rangs de boucliers se forma autour de la ville. Une innombrable cavalerie remplissait l’espace, aussi loin que la vue pouvait s’étendre ; et chaque division, s’ébranlant au petit pas, vint occuper le poste que le sort lui avait assigné.

(3) L’armée perse décrivait complètement le cercle autour de la ville. La partie de l’est était échue aux Chionites. C’était de ce côté que, par un hasard qui nous devint si fatal, leur jeune prince avait perdu la vie. Les Kouchans se rangèrent du côté du sud, et les Albaniens vers le nord. À l’ouest se montraient en bataille les Ségestans, de tous ces guerriers les plus redoutables. Au milieu d’eux, avec lenteur, s’avançait le train des éléphants ; et, ainsi que je l’ai déjà dit, rien n’est plus fait pour inspirer la terreur que ces monstres à la peau rugueuse, citadelles mouvantes, et chargées d’hommes armés.

(4) À la vue de cette levée en masse de peuples conjurés pour la destruction du monde romain, et qui arrêtait un moment sa marche pour nous écraser en passant, tout espoir de salut s’éteignit en nous. Chacun ne songea plus qu’à trouver une mort glorieuse, et, autant que possible, à en avancer le moment.

(5) Depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, les lignes ennemies restèrent immobiles, comme fixées en terre, et gardant un silence absolu ; on n’entendit pas même un cheval hennir. Le retour s’opéra dans le même ordre qu’on était venu se mettre en position, afin de prendre un peu de sommeil et de nourriture. Puis dès avant l’aurore, au bruit des trompettes, qui semblaient sonner l’heure dernière de la ville, le terrible investissement recommença.

(6) Au signal connu d’un javelot sanglant lancé en l’air par Grumbatès, qui remplit en cette occurrence le rôle de fécial, suivant la coutume de son pays et du nôtre, un grand bruit d’armes éclate soudain, et l’armée perse tout entière se précipite en tourbillons vers les murs. La tourmente guerrière se déchaîne alors avec une horrible violence, toute cette masse effrayante de cavalerie luttant de vitesse, et se disputant à qui prendrait le plus tôt part au conflit ; et les assiégés, d’autre part, opposant à tous ses efforts une détermination ardente autant qu’inflexible.

(7) Plus d’une tête, parmi les ennemis, fut brisée par les blocs de pierre partis de nos scorpions ; plus d’un cadavre embarrassa le sol, percé d’outre en outre par nos flèches et nos javelots de rempart. Une foule de blessés se replia précipitamment sur ceux qui s’avançaient pour les soutenir.

(8) Mais les pertes du côté de la ville n’étaient ni moins grandes ni moins douloureuses : le ciel était littéralement obscurci par les flèches des Perses. Le jeu des machines de guerre qu’ils s’étaient procurées par le pillage de Singare fut encore fatal à plus d’un parmi nous.

(9) On ne quittait un moment les murs qu’à tour de rôle, et pour y revenir après avoir repris des forces. Ici le blessé, retournant au combat, était renversé pour ne se relever plus, et, en tombant, entraînait son voisin dans sa chute. Un autre encore vivant, bien que hérissé de flèches, cherchait partout une main qui pût extraire les dards de ses plaies.

(10) Si grande était la soif de sang de part et d’autre, que ce massacre durait encore à la chute du jour, et se ralentit à peine à l’approche des ténèbres.

(11) On passa réciproquement la nuit sous les armes. L’écho des collines renvoyait les cris des deux armées : les nôtres exaltant les vertus de Constance, et le saluant de maître du monde et de dominateur suprême ; les Perses donnant à Sapor les titres de Saansan et de Pyrose, termes qui équivalent, dans leur langage, à ceux de roi des rois et de triomphateur.

(12) Les trompettes sonnèrent avant l’aube ; et, animés d’une même fureur, les innombrables escadrons s’avançaient comme des nuées d’oiseaux de passage. De tous côtés à la fois l’œil n’apercevait au loin que le scintillement de l’armure des barbares.

(13) Tout à coup ils jettent de grands cris, et s’élancent confusément vers la ville ; mais ils sont accueillis par une grêle de traits lancés du haut des murs, et, suivant toute apparence, aucun coup ne fut perdu au milieu de ces masses profondes et compactes. Quant à nous, circonvenus, pressés par un monde d’ennemis, nous songions moins, je le répète, à conserver nos jours qu’à mourir en gens de cœur. On se battit ainsi jusqu’au soir, sans que la victoire inclinât d’aucun côté, et avec plus d’acharnement que d’ordre et de prudence ; car les cris confondus de ceux qui tuaient et étaient tués communiquaient à tous cette exaltation fébrile où l’on ne songe plus à se garantir.

(14) Enfin la nuit vint apporter au carnage une trêve, que prolongea l’épuisement des deux partis. Mais cet intervalle, qu’il eût fallu donner au repos, fut rempli par un travail continuel, dont l’excès, joint à l’insomnie, consuma ce qui nous restait de forces. Le courage aussi faiblissait à la vue des plaies saignantes et du pâle visage des mourants, à qui, faute d’espace, la sépulture même devait être refusée. En effet, outre la présence de sept légions, appelées avec quelques autres troupes à la défense de la ville, un mélange confus de tout âge et de tout sexe y avait reflué de l’extérieur. Vingt mille hommes au moins se pressaient dans son étroite enceinte.

(15) Chacun soignait donc ses propres blessures comme il pouvait, et eu égard aux ressources de pansement existantes. Plus d’un agonisant rendait le dernier soupir en perdant tout son sang, à la place même où le coup l’avait renversé. Tel, vivant encore, bien que percé d’outre en outre, voyait les gens de l’art lui refuser leurs soins, pour lui épargner d’inutiles souffrances. Tel, subissant l’extraction des flèches dont il était atteint, endurait mille morts pour une guérison douteuse.

Chapitre III[modifier]

(1) Pendant qu’Amida soutenait cette lutte terrible, Ursicin se désespérait de sa position subalterne. Sabinien, dont l’autorité était alors supérieure à la sienne, ne bougeait plus du milieu des tombeaux. Ursicin ne cessait de l’exhorter à rassembler tous les vélites, et à intervenir par une marche rapide, en suivant le pied des monts. On pouvait espérer, avec une force aussi mobile, d’enlever les gardes avancées de l’ennemi, et de percer sur quelque point, par une attaque nocturne, les lignes qu’il formait autour des murs ; sinon, de multiplier les surprises, pour faire au moins diversion aux travaux du siège et aux efforts des assiégeants.

(2) Sabinien traita ce projet de désobéissance, et produisit une lettre de l’empereur, qui enjoignait formellement de ne faire que ce qui était possible, sans déplacement des troupes. Mais il se garda bien de laisser connaître à Ursicin la recommandation expresse qu’il avait reçue de la cour, de s’arranger, dût l’État en souffrir, pour fermer à son ardent prédécesseur toute occasion d’acquérir de la gloire.

(3) On allait jusqu’à sacrifier des provinces pour ôter à ce grand homme de guerre l’honneur, même partagé, d’une action d’éclat. Paralysé par ces machinations, Ursicin, que notre situation n’en préoccupait pas moins, en était réduit à communiquer avec nous par exprès, ce qui était souvent bien difficile, attendu la rigueur du blocus où l’ennemi tenait la place, et à former plan sur plan, sans pouvoir en mettre un seul à exécution ; semblable à un lion terrible qui, désarmé de griffes et de dents, voit ses petits dans les filets, et n’ose s’élancer à leur secours.

Chapitre IV[modifier]

(1) Mais dans la ville, dont les rues étaient jonchées de morts, quand les bras manquèrent pour l’inhumation de tant de cadavres, aux maux qu’on souffrait déjà vint s’ajouter la peste, effet inévitable de tant d’exhalaisons putrides combinées avec les ardeurs de la saison et l’état maladif de la population entassée. J’ai quelques mots à dire sur les causes de ce fléau et sur ses variétés.

(2) Suivant les philosophes et les plus habiles médecins, c’est à l’excès du froid on de la chaleur, de la sécheresse ou de l’humidité, qu’on doit attribuer la peste. Dans les pays humides et marécageux, le mal se manifeste par des accès de toux et des ophthalmies ; dans les climats chauds, par une fièvre lente et des symptômes d’inflammation. Mais autant le feu l’emporte en activité sur les autres éléments, autant la sécheresse surpasse en intensité tout autre principe délétère.

(3) Témoin cette mortalité effrayante dont l’armée des Grecs se vit frappée par les traits d’Apollon, c’est-à-dire par l’action d’un soleil ardent, durant cette lutte terrible où elle s’acharna pendant dix ans, pour qu’un royal ravisseur ne jouît pas en paix du fruit de son adultère ;

(4) témoin le récit que fait Thucydide du désastre des Athéniens décimés, au début de la guerre du Péloponnèse, par ce fléau destructeur qui, né sous le ciel brûlant de l’Éthiopie, et s’avançant de proche en proche, finit par envahir l’Attique.

(5) Quelques-uns attribuent cette funeste influence à la corruption de l’air ou de l’eau, viciés par les miasmes de la putréfaction animale, ou par une cause analogue. Il est constant du moins qu’une simple variation de l’atmosphère suffit pour incommoder, quand elle est subite.

(6) D’autres voient la cause immédiate de la mort dans une suppression de la sueur, que l’air, épaissi par certaines émanations terrestres, arrête au sortir des pores. Aussi, d’après Homère, et comme l’expérience l’a constaté, lorsque la peste se déclare, les animaux en sont atteints aussi bien que les hommes, et, leur conformation les rapprochant du sol davantage, ils sont plutôt emportés.

(7) La première espèce de peste est désignée par le nom de pandémie : elle sévit presque constamment où domine la sécheresse, et se manifeste par une ardeur interne, qui ne laisse aux malades aucun repos. La seconde, connue sous celui d’épidémie, a des retours périodiques : elle trouble la vue, et altère les humeurs. La troisième, qu’on appelle loemodes, ne règne qu’accidentellement, mais frappe et tue comme la foudre.

(8) La peste d’Amida était de cette redoutable espèce. Elle n’emporta cependant parmi nous qu’un petit nombre d’individus, que l’excès de la chaleur, et la gêne résultant de l’encombrement, prédisposaient à l’invasion du fléau. Enfin, dans la nuit qui suivit le dixième jour, il survint une petite pluie, qui purgea l’air de toute influence morbifique, et nous ramena la santé.

Chapitre V[modifier]

(1) Cependant notre vigilant ennemi construisait des mantelets, entourait les murs de terrasses, élevait des tours bardées de fer par devant, et dont chacune était armée d’une baliste destinée à nettoyer les remparts ; le tout pendant que ses frondeurs et ses archers nous accablaient sans interruption d’une grêle de projectiles plus légers.

(2) Il y avait dans la garnison, comme je l’ai déjà dit, deux légions récemment tirées de la Gaule, et qui avaient combattu pour Magnence. C’étaient des hommes hardis et dispos, excellents pour tenir campagne, mais n’entendant rien à la défense d’une place, et même plus propres à en troubler les opérations qu’à les seconder. Incapables de manœuvrer une machine, de prendre part à l’exécution d’aucun ouvrage, ils ne savaient que s’exposer témérairement dans des sorties intempestives, dont ils revenaient chaque fois numériquement affaiblis, après s’être vaillamment battus, mais sans avoir contribué plus à la défense que l’homme qui, pour éteindre un incendie, y porterait, comme dit le proverbe, de l’eau dans le creux de sa main.

(3) Sourds aux prières de leurs tribuns, ils se virent enfin refuser l’ouverture des portes, et rugissaient, comme autant de bêtes fauves, de leur inaction forcée. Toutefois quelques jours ne se passèrent pas sans qu’ils montrassent avec éclat, comme on le verra plus tard, ce dont ils étaient capables.

(4) Dans un réduit de la partie méridionale des fortifications qui domine le Tigre, se dressait, sur un rocher à pic, une tour colossale, du haut de laquelle l’œil ne pouvait sans vertige plonger dans l’abîme ouvert au-dessous. À l’étage inférieur de cette tour venait aboutir un passage secret pratiqué dans la base même de la roche, d’où l’on montait, par des degrés artistement taillés, jusqu’au niveau du sol de la ville : on avait percé cette voie souterraine, afin de pouvoir, sans être vu, puiser de l’eau dans le fleuve. Il en existe de pareilles, à ma connaissance, dans toutes les forteresses qui jouissent de la proximité d’un cours d’eau.

(5) L’escarpement de la ville sur ce point rendant la vigilance des assiégés moins active, soixante-dix archers de la garde du roi de Perse, choisis parmi les plus résolus, les plus sûrs de leur point de mire, s’engagèrent à minuit dans cette obscure galerie, guidés par un habitant qui avait passé du côté de l’ennemi. Les hommes de ce détachement, favorisés par l’éloignement des postes, dont ils ne pouvaient être entendus, se glissèrent un à un dans la tour, gagnèrent ainsi la plate-forme du troisième étage, et s’y tinrent cachés jusqu’au jour. Alors ils arborèrent une casaque rouge, signal convenu de l’assaut. Puis, à la vue de leur armée qui se déploie autour de la ville, ils vident à leurs pieds leurs carquois, en jetant de grands cris pour s’animer ; et les voilà qui lancent leurs traits çà et là avec une justesse de coup d’œil merveilleuse. Aussitôt l’armée des Perses s’ébranle, leurs masses profondes se ruent sur la ville avec plus de furie que jamais.

(6) On hésite ; on ne sait d’abord à qui courir, ou de l’ennemi qui d’en haut lance la mort sur nos têtes, ou de cette multitude immense déjà prête à escalader nos créneaux. Enfin la défense se partage ; on choisit parmi les batistes cinq des plus transportables ; on les dresse contre la tour, et les traits en partent avec une roideur qui souvent perce deux archers à la fois. La place fut bientôt nette, les uns tombant blessés à mort, les autres se précipitant saisis d’effroi au seul sifflement des machines, et se brisant les membres dans leur chute.

(7) Cette exécution terminée, les assiégés, tranquilles de ce côté, se hâtent de remettre les balistes à leur place ; et l’effort commun se reporte vers la défense des murailles.

(8) L’indignation contre le traître doublait l’énergie du soldat. Il n’en était pas un qui ne courût plus aisément sur les remparts, et d’un pied plus ferme qu’il ne l’eût fait en plaine. Leur bras imprimait aux traits les plus pesants une force et une rapidité si extraordinaires, que les ennemis, qui attaquaient du côté du sud, ne purent tenir, et se virent ramenés dans leur camp, avec des pertes sensibles à déplorer.

Chapitre VI[modifier]

(1) La fortune avait semblé nous sourire. La journée avait été fatale aux ennemis, et presque sans perte pour nous. Nous employâmes la nuit à nous refaire de nos fatigues. Au point du jour, on vit du haut des remparts une multitude confuse qui se dirigeait vers le camp ennemi : c’était la population entière de Ziata, devenue captive après la prise de cette forteresse. La force de cette place, et son enceinte étendue (elle a dix stades de circuit), l’avait fait choisir universellement comme lieu de refuge.

(2) Nombre d’autres villes avaient été prises également, et livrées aux flammes. Les Perses avaient fait des milliers d’esclaves. Dans la foule des captifs se trouvaient des vieillards infirmes et, des femmes de grand âge. Quand les forces venaient à manquer à quelqu’un de ces malheureux, épuisé par la longueur de la route, on lui coupait les tendons ou les jarrets, et on le laissait là.

(3) Les soldats gaulois, émus de ce spectacle de douleur, voulurent faire une sortie, menaçant leurs tribuns et leurs primipilaires de les tuer s’ils persistaient à les retenir. L’élan était généreux, mais l’instant mal choisi.

(4) Comme des bêtes féroces emprisonnées dans leurs loges, rendues plus furieuses par l’odeur de carnage qui s’en exhale, et dont la rage se brise impuissante contre leurs barreaux de fer, ils allaient frappant de leurs glaives les portes, dont la clôture, ainsi qu’il est dit plus haut, avait été ordonnée. C’était un tourment pour leur orgueil de penser que, la ville succombant, ils périraient sous ses ruines, sans laisser le souvenir de quelque brillant fait d’armes ; on même que le siège pourrait être levé avant que leurs bras eussent rien fait pour soutenir le renom de la bravoure gauloise. Dans leurs fréquentes sorties cependant ils avaient contribué de leur mieux à détruire les ouvrages de l’ennemi, lui avaient tué nombre de travailleurs, et avaient, en prodiguant leur sang, fait du moins leurs preuves de courage.

(5) Quel parti prendre avec ces furieux ? La question devenait embarrassante. Les contenir plus longtemps était impossible. On ne vit d’autre moyen que de leur permettre, à la condition d’un délai qu’ils n’acceptèrent pas sans murmure, de tomber sur les gardes avancées des Perses, qui n’étaient guère éloignées de la place que d’une portée de trait. On les autorisa même à se lancer au-delà, s’ils parvenaient à forcer ce premier obstacle ; car il y avait lieu de croire, dans ce cas, qu’ils trouveraient à faire un carnage prodigieux.

(6) En attendant, la garnison se défendait vigoureusement du haut des murs, travaillant ou se battant le jour, veillant la nuit, et garnissant les remparts de machines à lancer des traits ou des pierres. Pendant ce temps, les Perses firent élever par leurs gens de pied deux hautes terrasses ; procédant du reste avec beaucoup de lenteur à cette opération, qui leur assurait la prise de la ville. De leur côté, les nôtres construisaient, à grand renfort de bras, sur leurs murs, des échafauds qu’ils élevaient au niveau des terrasses, en tâchant de donner à ces constructions la solidité nécessaire pour résister à la charge énorme qu’elles auraient à supporter.

(7) Cependant l’impatience des Gaulois ne pouvait être plus longtemps contenue. Profitant d’une nuit épaisse et sans lune, ils sortirent par une poterne, armés de haches et d’épées, après avoir appelé la céleste assistance sur leur entreprise. Ils marchèrent d’abord, comptant leurs pas et retenant leur souffle ; mais en approchant de l’ennemi, le peloton se serre ; il accélère sa marche. On surprend quelques sentinelles, et un poste avancé dont on massacre les soldats, qui s’étaient endormis, ne s’attendant à rien moins qu’à une attaque si hardie. La colonne allait pénétrer jusqu’au quartier royal si le sort eût continué de lui être favorable ;

(8) mais au bruit des pas, si léger qu’il fût, aux clameurs des blessés, le camp se réveille, et de tous côtés on crie aux armes. Les nôtres s’arrêtent, n’osant faire un pas de plus. C’eût été démence de s’aventurer plus loin, leur marche étant découverte, et toute l’armée perse accourant prendre part à l’action.

(9) Cependant les Gaulois, aussi vaillants de cœur que robustes de corps, ne laissèrent pas de faire bonne contenance, abattant de leurs épées tout ce qui osait les affronter de près. Mais déjà un bon nombre d’entre eux avait mordu la poussière ; les autres se voyaient au moment de succomber, sous la grêle de flèches qu’on leur lançait de toutes parts ; car les efforts de toute une multitude se concentraient sur cette poignée d’hommes, et chaque instant grossissait le nombre de leurs adversaires. Ils commencèrent donc à faire retraite, mais sans qu’un seul d’entre eux tournât le visage. Ils reculaient pied à pied, marquant le pas comme en mesure. C’est ainsi qu’ils repassèrent le fossé du camp, essuyant charges sur charges, et assourdis par un effroyable bruit de clairons.

(10) Aussitôt les trompettes sonnent également du côté de la ville, et les portes s’ouvrent pour recueillir les nôtres s’ils avaient le bonheur d’arriver jusque-là. On faisait en même temps jouer à vide la détente de toutes les machines, pour écarter par le bruit les troupes du cordon, qui ignoraient encore le sort de leurs camarades, démasquer les portes, et livrer à nos braves gens le passage libre jusqu’à nos murs.

(11) L’artifice réussit. Les Gaulois purent rentrer au point du jour, les uns blessés grièvement, les autres n’ayant reçu que de légères atteintes. Mais cette nuit leur avait coûté quatre cents des leurs ; car ce n’était pas à Rhésus, dormant avec quelques Thraces sous les murs de Troie, qu’ils avaient eu affaire, mais au roi de Perse lui-même, qu’ils eussent égorgé dans sa tente au milieu de ses cent mille hommes, s’il n’eût plu au destin de se déclarer contre eux.

(12) Après la perte d’Amida, l’empereur, en mémoire de ce beau fait d’armes, fit élever, sur la place principale d’Édesse, les statues tout armées des officiers qui avaient commandé le détachement. On les y voit encore aujourd’hui, parfaitement conservées.

(13) Le jour vint révéler aux Perses toute l’étendue de leur malheur. Des personnes de haut rang, et jusqu’à des satrapes, se trouvaient au nombre des morts. On entendit alors un concert de lamentations, variant selon l’importance des pertes. Les rois étaient indignés, et leur courroux s’en prenait à la négligence supposée des avant-postes, qui avaient laissé passer les Romains. On convint de part et d’autre d’une trêve de trois jours, ce qui nous procura quelque temps pour respirer.

Chapitre VII[modifier]

(1) À l’étonnement dont ce coup les avait frappés succéda chez les Perses l’exaspération la plus violente ; mais toute tentative à force ouverte ayant échoué, ils ne songeaient plus qu’à presser vivement les ouvrages. Leur ardeur était au comble : ils étaient déterminés à mourir glorieusement sous les murs de la ville, ou à offrir en expiation sa ruine aux mânes de ceux qu’ils avaient perdus.

(2) Tout le matériel s’acheva avec une célérité extrême, et nous vîmes un matin, au lever de l’aurore, des tours revêtues de lames de fer s’avancer contre nos murs. Leurs plates- formes étaient garnies de balistes, dont les coups, plongeant sur les remparts, en écartaient les assiégés.

(3) Le jour nous découvrit une perspective d’épais bataillons, formant un horizon de fer autour de la ville. Ils marchaient, non plus en désordre comme dans les attaques précédentes, mais en lignes serrées, et sans qu’un seul homme sortît des rangs, sous la protection de leurs machines, et couverts par des claies d’osier.

(4) Mais quand on fut à portée du jet de nos balistes, l’infanterie des Perses eut beau présenter le bouclier, aucun trait n’était perdu. Les rangs alors se relâchèrent. Les cataphractes eux-mêmes faiblirent, et furent contraints de se replier, ce qui releva singulièrement le courage des nôtres.

(5) Mais en revanche, sur tous les points exposés aux projectiles de leurs tours, les assiégeants reprenaient l’avantage par leur position dominante, et nous faisaient un mal considérable. La nuit qui survint suspendit l’effusion du sang. Nous en employâmes la plus grande partie à trouver un expédient pour conjurer, s’il était possible, les effets terribles de cet appareil de destruction.

(6) Après y avoir longtemps réfléchi, nous nous arrêtâmes à un moyen dont notre célérité assura le succès : c’était de placer quatre scorpions en opposition aux balistes. Le transport de ces engins, et surtout leur mise en batterie, est d’une difficulté extrême. Tandis qu’on s’en occupait avec les précautions nécessaires, le jour se leva plus menaçant que jamais, déroulant devant nos yeux les phalanges redoutées des Perses déjà rangées en bataille, et renforcées du train des éléphants. Rien de plus propre à terrifier les cœurs, même les plus intrépides, que les cris étranges et les proportions colossales de ces monstrueux animaux.

(7) Tout cet appareil formidable d’éléphants armés, de bataillons et de machines, nous pressait déjà de toutes parts, quand d’énormes boulets de pierre, lancés coup sur coup des frondes de fer de nos scorpions, vinrent disloquer les compartiments, briser les jointures des tours, et précipiter du haut en bas les balistes, avec les hommes qui les servaient, et dont les uns furent écrasés sur place par la chute des machines, les autres par les débris des tours, qui s’écroulaient sur eux. Les éléphants, environnés de feux qu’on lançait de tous côtés des remparts, et dont ils sentaient déjà les atteintes, rebroussèrent chemin, malgré les efforts de leurs conducteurs. Cependant l’incendie même des ouvrages ne ralentit pas le combat ;

(8) car (chose inouïe jusque-là) le roi, que l’usage dispense d’assister en personne aux batailles, frappé de cette succession de catastrophes, s’alla jeter comme un simple soldat au plus fort de la mêlée. Mais comme le groupe nombreux qui l’escortait le mettait trop en évidence, il devint bientôt le but d’une multitude de traits, qui fit autour de lui beaucoup de victimes, et le forçait de changer de place à tout moment. Cependant, ni le nombre des morts ne l’émut, ni la vue du sang et des blessures. Il fallut que le jour finit pour qu’il laissât à son armée quelques heures de repos.

Chapitre VIII[modifier]

(1) La nuit amena donc une trêve forcée, et quelques instants purent être donnés au sommeil. Mais dès que Sapor vit reparaître le jour, et avec lui l’espoir de ressaisir sa proie, outré de colère et de douleur, et fermant les yeux sur ses périls, il ramena les siens au combat. J’ai déjà dit que nous avions brûlé ses ouvrages. L’attaque cette fois fut tentée au moyen des terrasses qu’il avait fait élever contre nos murs, et soutenue de notre côté avec une égale vigueur, du haut des échafaudages que nous aurions tenté de porter à leur niveau.

(2) L’action fut longue et sanglante. Des deux côtés on bravait la mort plutôt que de faire un pas en arrière. En un mot, les choses en étaient à ce point qu’il n’y avait qu’une circonstance fortuite qui pût décider du sort de l’un ou de l’autre parti, quand notre échafaudage, dès longtemps fatigué, s’écroula tout à coup comme par l’effet d’un tremblement de terre, comblant de ses débris l’intervalle qui séparait le mur de la terrasse, aussi complètement que si on les eût joints par un pont ou par une chaussée. Cet accident ouvrit à l’ennemi un libre passage, et mit hors du combat un grand nombre des nôtres, écrasés ou mutilés par la chute de l’édifice.

(3) On accourut cependant de toutes parts pour parer à ce coup imprévu, et avec une précipitation qui fit qu’on se nuisait les uns aux autres, ce qui accrut encore l’audace des assiégeants.

(4) Aussitôt, par les ordres du roi, l’armée perse se porte tout entière sur ce point. Une mêlée furieuse s’y engage ; on se bat corps à corps ; des deux côtés le sang ruisselle et les hommes tombent ; le fossé se remplit de cadavres, et le passage s’élargit. Un flot d’ennemis déborde déjà dans la ville : plus d’espoir de fuir ou de se défendre. Combattant ou non, tout est massacré sans distinction de sexe ni d’âge, et comme on égorge de vils troupeaux.

(5) Quand la nuit survint, un assez grand nombre des nôtres résistait encore, et faisait des efforts désespérés. Pour moi, je profitai des ténèbres pour me cacher avec deux compagnons dans un endroit écarté de la ville, et de là gagner une poterne que nul ne songeait à garder. L’obscurité régnait autour de nous ; mais heureusement je connaissais les chemins, et mes compagnons étaient exercés à courir. Nous eûmes en peu de temps franchi l’espace de dix milles ;

(6) et, après avoir pris haleine, nous repartîmes sans délai. Cependant j’étais mal préparé, par mes habitudes d’existence aristocratique, à d’aussi grandes fatigues. Je me sentais déjà défaillir, quand survint un accident assez tragique en lui-même, mais qui, dans l’état où je me trouvais, fut un coup du ciel pour moi.

(7) Un palefrenier de l’armée ennemie montait à nu un cheval fort vif qui n’avait pas de mords, et qu’il menait à la longe. Craignant de laisser échapper la courroie, il en avait, suivant l’usage, étroitement noué le bout à son poignet gauche. Il fut jeté à bas, et, ne pouvant se dégager du lien, fut bientôt mis en pièces par l’animal, qui enfin s’arrêta de guerre lasse, retenu par le poids du cadavre, après l’avoir longtemps traîné çà et là. Je me hâtai de profiter de la monture que le sort m’amenait si à propos, et j’atteignis, non sans peine et toujours en même compagnie, un endroit où jaillissent des sources chaudes et sulfureuses.

(8) La chaleur était extrême ; une soif ardente nous dévorait, et nous errions péniblement à la recherche d’une eau potable. Enfin, nous découvrîmes un puits, mais sans corde, et d’une profondeur qui ne permettait pas d’y descendre. La nécessité nous inspira. De tout le linge de nos vêtements, découpé en lanières, nous façonnâmes un long cordon, à l’extrémité duquel fut attachée la calotte que l’un de nous portait sous son casque. Nous atteignîmes l’eau par ce moyen, et en tirâmes, comme avec une éponge, de quoi nous désaltérer complètement.

(9) Nous nous dirigeâmes ensuite en toute hâte vers un point de l’Euphrate où se trouvait un bac anciennement établi pour le passage des hommes et du bétail.

(10) Tout à coup nous voyons de loin un gros de cavalerie romaine avec ses enseignes, fuyant en désordre devant une multitude de Perses qui semblait avoir, je ne sais d’où, surgi sur ses derrières.

(11) Cette rencontre m’a fourni le commentaire de la tradition des terrigènes. C’est de la soudaineté de leur apparition, effet sans doute d’une vélocité singulière, que sera née la croyance de leur origine merveilleuse. Ils étaient subitement visibles sur divers points, et partout inconnus. C’était assez, dans cette antiquité si éprise des fables, pour mériter le nom de Spartes qu’on leur a donné, comme si effectivement ils fussent sortis de la terre.

(12) Nous comprîmes aussitôt qu’il n’y avait de salut pour nous que dans la fuite ; et, nous glissant entre les buissons et les bruyères, nous cherchâmes à gagner les monts. De là nous parvînmes à Mélitène, dans l’Arménie Mineure. Nous y trouvâmes notre général au moment d’en repartir, et nous revînmes avec lui à Antioche.

Chapitre IX[modifier]

(1) Mais déjà l’automne touchait à sa fin. Sapor et les Perses, à qui l’approche menaçante du signe du Chevreau défendait de pénétrer plus avant sur nos terres, songeaient à retourner chez eux avec le butin et les captifs faits à Amida.

(2) Pour couronner dignement les scènes de meurtre et de pillage dont cette cité déplorable avait été le théâtre, on fit périr par le gibet le comte Élien et les tribuns qui avaient si vaillamment défendu les murs, et fait éprouver de si grandes pertes aux ennemis. Iacobus et Cesius, trésoriers du général de la cavalerie, et nombre de protecteurs, furent entraînés les mains liées derrière le dos ; et, après d’ardentes perquisitions pour les découvrir, tous les individus nés au-delà du Tigre furent confondus dans un massacre général.

(3) La femme de Craugase s’était vue respectée dans son honneur, et traitée en personne de haute qualité ; mais, malgré ces marques de considération et de plus grandes encore qu’on lui faisait entrevoir, elle ne laissait pas de déplorer l’obligation d’aller vivre, séparée de son mari, dans un autre univers.

(4) En réfléchissant sur sa situation, elle appréhendait tout de l’avenir ; et son cœur était partagé entre le tourment de l’absence et l’effroi de passer dans les bras d’un autre. Elle chargea secrètement un serviteur d’une fidélité éprouvée, et à qui elle fit une confidence entière, d’aller trouver son mari à Nisibe, pour l’instruire de sa position, et le presser en son nom de venir la joindre où une vie tranquille les attendait tous deux. Cet homme connaissait tous les chemins de la Mésopotamie ; il devait traverser le mont Izale, et passer entre les deux forteresses de Maride et de Lorne.

(5) Le messager part avec ses instructions, et gagne bientôt Nisibe, ne prenant que des sentiers détournés et des chemins de traverse. Là il se donne comme ignorant du sort de sa maîtresse, dont la mort, dit-il, est probable. Une occasion de s’évader s’était offerte à lui, et il en avait profité. Considéré comme sans conséquence, il communiqua sans peine avec Craugase, reçut de celui-ci l’assurance qu’il ne demandait pas mieux que de rejoindre sa femme, dès qu’il le pourrait sans danger. L’esclave revint alors furtivement porter à sa maîtresse la réponse désirée. Celle-ci ne l’eut pas plutôt reçue, qu’elle supplia le roi de prendre, avant de quitter le territoire romain, les mesures nécessaires pour assurer, s’il était possible, l’évasion de son mari.

(6) Cet homme qu’on avait vu revenir inopinément, puis s’évanouir soudain sans cause connue, excita au plus haut degré les soupçons du duc Cassien et des premiers magistrats de la ville. Ils éclatèrent en menaces contre Craugase, qui, disaient-ils hautement, ne pouvait être étranger à ce retour et à cette disparition.

(7) Celui-ci eut peur d’être accusé de trahison ; et, tremblant surtout qu’un transfuge ne vînt révéler que sa femme non seulement vivait, mais était l’objet des plus grandes déférences, il feignit de rechercher en mariage une fille de haute distinction. Sous prétexte de quelques préparatifs pour le banquet nuptial, il se rendit à sa maison de campagne, située à huit milles de Nisibe, et de là courut à toute bride au-devant d’un corps de fourrageurs perses, qu’il savait être dirigé de ce côté. Reçu par eux à bras ouverts dès qu’il se fut fait connaître, il était remis cinq jours après entre les mains de Tamsapor, qui le présenta au roi. On lui rendit ses biens, sa famille et sa femme, qu’il perdit quelques mois après. Craugase forme pendant à Antonin ; mais, pour me servir de l’expression d’un poète célèbre, il n’en approche que de loin.

(8) Antonin, tête vaste, pleine d’expérience et de ressources, avait lui seul tout combiné et exécuté. L’esprit de Craugase était de moindre portée. Son nom cependant n’a pas fait moins de bruit. Tous ces incidents avaient suivi de près le sac d’Amida.

(9) Mais Sapor, bien qu’il se parât d’un air de sécurité et de triomphe, éprouvait au fond du cœur une violente agitation, en songeant par quels douloureux sacrifices il avait acheté ce succès. Il avait effectivement, dans les diverses phases du siège, perdu beaucoup plus de monde qu’il ne nous en avait pris ou tué. Comme autrefois à Nisibe et à Singare, son innombrable armée, durant les soixante-treize jours qu’elle avait passé devant Amida, s’était vue diminuée de trente mille combattants. Le dénombrement en a été fait depuis par Discénès, tribun des notaires, qui a pu facilement vérifier le calcul ; car dans les cadavres romains l’affaissement et l’altération des chairs est si rapide, que pas un n’est reconnaissable au bout de quatre jours ; tandis que ceux des Perses semblent acquérir la dureté du bois, sans subir aucune décomposition sensible. La cause en est dans leurs habitudes de vie plus tempérantes, et dans cette constitution sèche qu’ils doivent à l’atmosphère brûlante de leur pays.

Chapitre X[modifier]

(1) Pendant que cette tourmente se déchaînait aux extrémités de l’Orient, la ville éternelle se voyait menacée prochainement des horreurs de la famine ; et la populace, pour qui c’est là le pire de tous les maux, s’en prenait outrageusement à Tertulle, alors préfet de Rome. Rien n’était plus déraisonnable ; car il ne dépendait pas du préfet que les vaisseaux d’approvisionnement entrassent à point nommé dans le port d’Auguste, quand l’état de la mer et la persistance des vents opposés, qui les avait contraints de relâcher dans les ports voisins, rendaient la tentative des plus périlleuses.

(2) Déjà plusieurs émeutes avaient éclaté, quand la sédition prit un jour, par l’imminence du fléau, un caractère de férocité plus qu’ordinaire. Au milieu de cette agitation furibonde, le préfet se crut perdu ; mais, connaissant la puissance de l’imprévu sur la multitude, il eut la présence d’esprit de lui présenter ses deux petits enfants :

(3) "Voici, leur dit-il les larmes aux yeux, voici vos concitoyens, dévoués aux mêmes calamités que vous, si, ce qu’à Dieu ne plaise, le sort continue à nous être contraire. Pensez-vous que leur mort puisse détourner le fléau ? je vous les livre ; prenez- les." Cette scène touchante eut son effet sur le peuple, qui, de sa nature, s’attendrit volontiers. Il rentra dans l’ordre, et ne se montra plus que tranquille et résigné.

(4) Peu de jours après, la divine Providence se manifesta pour cette Rome, dont elle protégea le berceau et garantit l’éternelle durée. Pendant que Tertulle sacrifiait à Ostie dans le temple de Castor et Pollux, la mer se calma ; et, par un doux vent du sud, la flotte entrant à pleines voiles dans le port, ramena l’abondance dans les greniers de la ville.

Chapitre XI[modifier]

(1) Malgré tous ses sujets d’inquiétude, Constance hivernait tranquillement à Sirmium, quand son repos fut troublé par une nouvelle des plus alarmantes. Ces Sarmates Limigantes, usurpateurs, ainsi que nous l’avons dit, du domaine héréditaire de leurs maîtres, et que la politique romaine avait, une année auparavant, relégués au loin pour les mettre hors d’état de nuire, venaient de donner une preuve nouvelle de leur inquiète disposition. Ils s’étaient éloignés peu à peu des régions qu’on leur avait assignées pour demeure, et déjà se montraient sur nos frontières, se livrant à leurs habitudes de rapine avec un redoublement d’audace qu’il était urgent de réprimer.

(2) L’empereur comprit que tout retardement ne ferait qu’accroître leur insolence. Il réunit à la hâte ce qu’il avait de meilleures troupes, et se mit en campagne aux premiers jours du printemps. Il avait deux grands motifs de confiance d’un côté, la cupidité du soldat, exaltée par les riches dépouilles remportées de la guerre précédente, lui était garante de nouveaux efforts dans celle qui allait s’ouvrir ; et l’armée, de l’autre, se trouvait, grâce aux soins d’Anatolius, préfet d’Illyrie, pourvue à l’avance de toutes choses, sans recourir à aucun moyen vexatoire.

(3) Il est constant, en effet, que nulle autre administration, avant la sienne, n’avait répandu autant de bienfaits sur nos provinces du nord. Corrigeant les abus d’une main ferme à la fois et prudente, Anatolius avait pris, avec un courage qui l’honore, l’initiative d’une réduction des impôts. Il allégea la charge énorme des transports publics, qui rendit tant de maisons désertes, ainsi que les contributions sur les personnes et les biens : c’était assoupir bien des germes d’irritation et de plaintes. Enfin tout ce pays aujourd’hui serait heureux et paisible, si plus tard, et sous les noms les plus abhorrés, le régime d’exaction n’était venu à reparaître, aggravé comme à l’envi par les agents de la perception, et par les contribuables, répartiteurs eux-mêmes : ceux-ci cherchant, par l’exagération de leurs offres, à se faire bien venir près des puissances ; ceux-là ne voyant que dans la ruine de tous le moyen de s’assurer le fruit de leurs rapines. À l’état de prospérité on vit bientôt succéder les expropriations et les suicides.

(4) Pressé de couper court aux maux de l’invasion, l’empereur partit donc à la tête d’une force imposante, et se porta vers cette fraction de la Pannonie, récemment constituée en province distincte sous Dioclétien, et qui, en l’honneur de sa fille, a reçu le nom de Valérie. Là sa tente fut plantée sur les bords de l’Ister ; et il se mit à observer les mouvements des barbares. Ceux-ci s’étaient flattés de devancer sa marche en Pannonie, et, en pénétrant dans le pays au cœur de l’hiver sous le prétexte de l’alliance, de la ravager d’un coup de main, pendant que la glace du fleuve, résistant aux premières influences du printemps, ne permettait que difficilement à nos troupes de tenir campagne.

(5) Constance commença par députer aux Limigantes deux tribuns accompagnés chacun d’un interprète, pour leur demander sans aigreur à quel propos ces courses vagabondes, et cette violation du territoire au mépris des traités, au mépris d’une paix implorée et jurée.

(6) Ce message leur imposa. Ils s’épuisèrent d’abord en vains prétextes, et finirent par demander grâce, implorant, avec l’oubli de ce nouveau tort, la permission de passer le fleuve, et de venir exposer à l’empereur le tableau de leurs misères. Ils étaient prêts, s’il le trouvait bon, à s’aller fixer dans quelque district lointain de la circonscription de l’empire, désormais voués au culte de la paix comme à celui d’une divinité bienfaisante, et acceptant le titre et la condition de sujets.

(7) Ces propositions, rapportées à Constance par les tribuns, comblèrent son cœur de la joie la plus vive. Il se voyait, sans conflit, débarrassé d’une de ses préoccupations les plus sérieuses. Le sentiment de l’avarice, fomenté par les cris de sa cohorte de flatteurs, trouvait aussi son compte à cet arrangement. C’était en finir, disait-on, avec la guerre extérieure ; la paix allait être assurée partout ; on y gagnait un accroissement de population considérable, un vigoureux séminaire de recrutement ; enfin un soulagement pour les provinces, toujours empressées, par une transaction trop souvent préjudiciable à la chose publique, de racheter au prix de l’or l’impôt du sang.

(8) Constance campa près d’Acimincum, et y fit élever un tertre en forme de tribunal. Un certain nombre de barques, montées d’hommes armés à la légère, dut se tenir en observation aussi près que possible du rivage, afin de prendre à dos les barbares, à la moindre démonstration hostile. C’était un conseil de l’ingénieur Innocentius, qui eut le commandement de ce parti.

(9) Ces dispositions n’échappèrent pas aux Limigantes ; mais ils n’en gardèrent pas moins leur attitude de suppliants, qui servait de masque à des intentions d’une autre nature.

(10) L’empereur méditait l’allocution la plus adoucie ; et se préparait à les traiter en hommes qui se repentent, quand l’un d’eux tout à coup lance avec fureur sa chaussure contre le tribunal, en vociférant le mot "Marha, Marha", qui est leur cri de guerre. Toute la multitude, à ce signal, redresse ses enseignes, et se précipite vers le prince avec des hurlements de bêtes féroces.

(11) Lui, qui de sa position dominante vit ce formidable tourbillon se répandre par toute la plaine, et toutes ces épées, tous ces dards se tourner contre lui, jugea qu’il n’y avait pas un moment à perdre, et, profitant de la presse pour cacher son rang, s’élança sur un cheval, et s’enfuit à toute bride.

(12) Le faible groupe qui le défendait fut taillé en pièces, ou culbuté et foulé aux pieds par les masses auxquelles il essaya de faire tête. Le siége impérial et le coussin de brocard qui le couvrait furent à l’instant mis en morceaux.

(13) Le bruit aussitôt se répand que l’empereur a failli périr, et que sa vie est encore menacée. L’ardeur du soldat, qui ne le savait pas hors de danger, s’exalte à l’idée de sauver son prince. Il pousse des cris de rage, et, à peine armé (car on était pris à l’improviste), fond sur l’ennemi, qui se bat en désespéré.

(14) Impatients de venger sur ces traîtres l’affront fait à leur empereur, les nôtres ne firent aucun quartier : morts, mourants ou sans blessures, tout fut foulé aux pieds ; il ne fallut pas moins que des monceaux de cadavres pour assouvir leur courroux.

(15) Les Limigantes furent tous tués sur la place, ou dispersés au loin encore, parmi ces derniers, ceux qui fondèrent un vain espoir sur leurs prières n’en furent pas moins percés de coups. La retraite ne sonna qu’après leur destruction complète. On put alors reconnaître nos pertes, qui étaient peu considérables. Nous n’avions à regretter que ceux des nôtres qu’avait surpris le premier choc, ou qui étaient tombés victimes de leur précipitation à s’exposer à demi nus.

(16) Le coup le plus sensible pour nous fut la mort du tribun des scutaires Cella, qui s’était, dès le commencement de l’action, jeté au milieu des Sarmates.

(17) Constance, par cette vigoureuse exécution, tirait vengeance d’un ennemi perfide, et assurait l’intégrité de nos frontières. Il revint ensuite à Sirmium, d’où il se rendit à Constantinople, après avoir pris à la hâte les mesures commandées par l’état critique des affaires. Placé là presque au seuil de l’Orient, il se trouvait à portée de remédier au désastre d’Amida et de recruter son armée, pour opposer enfin une force égale aux armements du roi de Perse ; car, à moins que la Providence n’intervînt pour nous par quelque diversion sérieuse, ce dernier allait indubitablement reporter la guerre en Mésopotamie et au- delà.

Chapitre XII[modifier]

(1) Au milieu de ces alarmes, un fléau dès longtemps acclimaté parmi nous, je veux dire cette tendance fatale à supposer le crime de lèse-majesté sur la moindre apparence, vint substituer ses agitations à celles de la guerre étrangère. Le principal auteur, ou, pour mieux dire, la cheville ouvrière de toutes les accusations, fut le trop fameux notaire Paul, dont l’atroce industrie exploitait à son profit les bras du bourreau et les instruments de supplice, comme l’entrepreneur du cirque spécule sur le meurtre, de ses gladiateurs, à tant par tête.

(2) Cherchant à tout prix des victimes, jamais il n’hésitait à employer la fraude et à étreindre un innocent dans les liens d’une accusation capitale, pour peu que sa cupidité s’y trouvât intéressée.

(3) Une circonstance vulgaire, et des plus indifférentes, donna ouverture à un nombre infini d’accusations. Au fond de la Thébaïde se trouve la ville d’Abydos, où se rendent les oracles du dieu Bésa, objet d’un culte local d’une origine très ancienne.

(4) On y consulte l’oracle, tantôt directement, tantôt par mandataire. Les demandes sont rédigées par bulletins sur papier ou sur parchemin, suivant des formules consacrées, et restent quelquefois dans le temple après qu’on a obtenu les réponses.

(5) Quelques-uns de ces bulletins, choisis avec une maligne intention, furent mis sous les yeux de l’empereur. Ce faible esprit, incapable de la moindre application aux choses sérieuses, montrait une singulière promptitude d’appréhension pour les affaires de ce genre : sa pensée soupçonneuse en saisissait tout d’un coup les moindres détails. Cette communication l’irrita au dernier point. Paul est aussitôt dépêché muni de pleins pouvoirs en Orient, pour prendre en main les informations et diriger les procès à sa guise. C’était un chef qui avait fait ses preuves.

(6) On lui adjoignit Modestus, comte d’Orient, à qui ce rôle convenait à merveille. Hermogène du Pont était alors préfet du prétoire ; mais sa douceur était suspecte. On le laissa de côté.

(7) Paul, qui ne respirait que haine et destruction, se rendit en toute hâte à son poste. Dès ce moment la bride fut lâchée à la calomnie. Nobles ou obscurs, traînés en masse de presque tous les points de l’empire, succombaient en route sous le poids de leurs chaînes, ou périssaient dans les prisons.

(8) On choisit pour théâtre des exécutions la ville de Scythopolis en Palestine ; d’abord à cause de son isolement, et puis parce qu’elle se trouvait dans une position intermédiaire, à portée de recevoir les accusés d’Antioche et d’Alexandrie.

(9) Simplice comparut l’un des premiers. Il était fils de Philippe, qui avait été préfet et consul ; son crime était d’avoir, disait-on, consulté l’oracle pour savoir s’il parviendrait à l’empire. Un ordre exprès du prince enjoignait de le mettre à la torture ; car l’étourderie même en ce cas ne trouvait pas grâce devant lui. Mais, par une protection spéciale du sort, Simplicius sauva ses membres, et ne fut que déporté.

(10) Ce fut ensuite le tour de Parnase, homme de mœurs simples, et qui avait été préfet d’Égypte. Placé à deux doigts d’une condamnation capitale, il en fut quitte également pour l’exil. Il était prévenu d’avoir raconté à plusieurs personnes qu’à la veille de quitter, pour solliciter un emploi, la maison qu’il habitait à Patras en Achaïe, sa ville natale, il s’était vu, en songe, escorté de plusieurs personnes en costumes tragiques.

(11) On traduisit après eux en jugement cet Andronicus, qui se fit depuis une si belle réputation comme savant et comme poète. Mais sa justification, présentée avec la sérénité d’une conscience irréprochable, ne laissant subsister aucune charge contre lui, il fut renvoyé absous.

(12) Démétrius Cythras, surnommé le Philosophe, leur succéda. C’était un homme d’un âge avancé, mais d’une grande force d’âme et de corps. L’accusation lui reprochait d’avoir souvent offert des sacrifices ; il convint du fait. Mais c’était, disait-il, simplement pour se rendre la divinité propice, par suite d’une habitude d’enfance, et nullement par ambition ou curiosité sacrilège. Personne, à sa connaissance, en consultant l’oracle n’avait eu d’autre motif. Après l’avoir longtemps tenu sur le chevalet sans que sa constance se démentît, sans qu’on pût remarquer la moindre variation dans ses réponses, on lui laissa la vie sauve, avec permission de retourner à Alexandrie, où il était né.

(13) Un sort favorable en sauva quelques-uns encore, en aidant à la manifestation de leur innocence. Mais on vit la prévention se multiplier à l’infini, et bientôt envelopper dans ses réseaux inextricables des victimes sans nombre, qui périrent le corps déchiré par la torture, ou subirent la condamnation capitale, avec la perte de tous leurs biens. Paul était l’âme de cette œuvre d’iniquité. Son imagination, féconde en moyens de nuire, était comme un arsenal de toute espèce de calomnies. On peut dire que d’un signe de lui dépendait le sort de chacun des accusés.

(14) Vous aviez porté au cou quelque amulette, comme préservatif contre la fièvre quarte ou toute autre maladie, ou bien l’on vous avait remarqué passant le soir près d’un tombeau ; c’en était assez pour être dénoncé et condamné à mort, comme fabriquant des poisons ou comme violant les sépulcres, et troublant le repos des mânes pour composer des maléfices ; et l’exécution suivait de près la sentence.

(15) L’instruction tenait pour constant qu’un grand nombre de personnes avaient interrogé l’oracle de Clare, les chênes de Dodone et le trépied de Delphes, pour savoir quand mourrait l’empereur ;

(16) et aussitôt la tourbe adulatrice du palais de prendre texte de là pour les exagérations les plus monstrueuses, répétant partout à haute voix que l’empereur était au-dessus de la loi commune, que sa destinée était immuable, et que toute opposition viendrait se briser contre son génie.

(17) Qu’il y ait eu là de quoi motiver une enquête sérieuse, c’est ce que personne de bon sens ne s’avisera de contester. Nous ne nions pas qu’à l’existence du prince légitime ne s’attache l’idée de protection, de sauvegarde pour les gens de bien, de garantie même pour tous ; et que toutes les volontés ne doivent concourir à former autour de sa personne une barrière qu’on ne puisse franchir. C’est pour renforcer encore cette barrière que les lois Cornéliennes ne reconnaissent aucune exception, aucune immunité, en fait d’application de la torture dans le cas de lèse- majesté.

(18) Mais se prévaloir de cette nécessité triste, en outrer avec empressement les rigueurs, c’est le propre de la tyrannie, plutôt que du pouvoir régulier. L’exemple de Cicéron est meilleur à suivre. Pouvant à son choix, comme il le dit lui-même, ou frapper ou faire grâce, il aimait mieux pardonner que sévir. C’est ainsi que procède une justice calme et impartiale.

(19) Il naquit vers ce temps à Daphné, ce délicieux et splendide faubourg d’Antioche, un monstre hideux à voir autant qu’à décrire. C’était un enfant barbu, qui avait deux bouches, deux dents, quatre yeux, et deux oreilles à peine visibles : production informe, et pronostiquant la désorganisation de l’État.

(20) L’apparition de ces phénomènes, présages de convulsions politiques, est assez fréquente ; mais d’ordinaire passe inaperçue, parce qu’elle n’est plus suivie, comme jadis, de cérémonies d’expiation.

Chapitre XIII[modifier]

(1) Nous avons parlé dans un livre précédent d’une expédition des Isauriens, et de leur tentative avortée contre Séleucie. Après une longue inaction, ce peuple commençait à se réveiller vers cette époque, comme un serpent que le printemps ranime et fait sortir de son repaire. Du haut de leurs roches escarpées, leurs nombreux partis venaient fondre sur les contrées limitrophes, qu’ils désolaient par leur brigandage et leurs rapines ; puis, aidés de leur connaissance des montagnes, ils mettaient nos postes en défaut, et regagnaient lestement leurs retraites inaccessibles.

(2) On envoya Laurice, qui fut revêtu de la dignité de comte, avec mission de réduire le pays par la raison ou par la force. Ce fonctionnaire, habile à gouverner, sut imposer plutôt que sévir ; et l’ordre fut si bien rétabli par ses soins dans la province qu’il ne s’y passa plus, sous son administration, aucun fait qui soit du domaine de l’histoire.


Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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