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Histoire de Rome Livre XXIII

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) Je passe sous silence quelques détails de peu d’intérêt pour arriver au quatrième consulat de Julien, qui se donna pour collègue Salluste, préfet des Gaules. On trouva singulier qu’il s’adjoignît un homme de condition privée. C’était en effet le seul exemple qu’on pût citer de pareille circonstance depuis le consulat de Dioclétien et d’Aristobule.

(2) Julien continuait de presser ses armements avec ardeur ; son impatience allait au-devant des obstacles ; et ce génie, qui embrassait tout, concevait au même moment la pensée d’une œuvre monumentale capable d’éterniser le souvenir de son règne. Il voulait relever, sur le plan le plus extraordinairement somptueux, ce magnifique temple de Jérusalem, qu’après une série de combats meurtriers livrés par Vespasien, Titus avait enfin enlevé de vive force. Il chargea de ce soin Alypius d’Antioche, qui avait administré la Bretagne comme lieutenant des préfets.

(3) Alypius, bien secondé par le correcteur de la province, poussait en conséquence les travaux avec vigueur ; quand soudain une éruption formidable de globes de feu, qui s’élancèrent presque coup sur coup des fondements même de l’édifice, rendit la place inaccessible aux travailleurs, après avoir été fatale à plusieurs d’entre eux ; et ce prodige se renouvelant chaque fois qu’on revint à la charge, il fallut renoncer à l’entreprise.

(4) Julien reçut vers le même temps une députation de la ville éternelle. On avait choisi des hommes de haute naissance et du mérite le plus recommandable. Tous reçurent de lui l’investiture de quelque dignité importante : il fit Apronien préfet de Rome, Octavien proconsul d’Asie, confia la lieutenance d’Espagne à Vénuste ; et la succession à la charge de son oncle Julien, comte d’Orient, fut dévolue à Aradius Rufin.

(5) Ces promotions furent marquées de deux circonstances de funeste présage, que l’événement ne vérifia que trop : Félix, trésorier des largesses, mourut subitement d’une hémorragie, et le comte Julien l’avait suivi de près ; ce qui donnait lieu à de sinistres remarques quand on lisait cette inscription sur les effigies du prince : "Felix, Julianus Augustusque".

(6) Ce pronostic avait été précédé d’un autre non moins funeste. Le jour des calendes de janvier, au moment où le prince montait les degrés du temple, le doyen des prêtres tomba sans avoir reçu de choc visible, et frappé de mort subite. Les assistants, par ignorance, ou pour faire leur cour, appliquaient le présage au plus âgé des deux consuls, c’est- à-dire à Salluste. Mais la suite fit trop voir que c’était, non le plus avancé en âge, mais le plus élevé en rang, que le fatal avertissement concernait.

(7) D’autres signes, bien que moins caractéristiques, confirmaient encore ce funeste présage. Au moment même où l’ouverture de la campagne fut déclarée, arriva la nouvelle d’un tremblement de terre qu’on avait ressenti à Constantinople ; et les adeptes en divination en tiraient un triste augure pour le chef de l’armée qui allait entrer en pays ennemi. On tâcha de persuader à Julien que le moment était mal choisi, et que s’il est permis de se mettre au-dessus des présages, c’est seulement dans le cas où, devant la menace d’une invasion étrangère, le salut commun devient la loi suprême, et ne comporte aucun ajournement. Dans le même temps, des lettres de Rome lui annonçaient que les livres sibyllins, consultés par son ordre, défendaient manifestement de passer la frontière cette année.

Chapitre II[modifier]

(1) De tous côtés cependant lui arrivaient des ambassades, avec offres de secours. Julien leur faisait à toutes un gracieux accueil ; mais, dans sa généreuse confiance en ses propres ressources, il répondait uniformément que Rome savait venir en aide à ses amis et à ses alliés quand son intervention leur était nécessaire ; mais qu’il n’était pas de sa dignité d’employer leur assistance pour venger ses injures.

(2) Il avait cependant signifié à Arsace, roi d’Arménie, qu’il eût à tenir prêt un corps de troupes considérable, pour opérer de la manière et dans la direction qui lui seraient ultérieurement indiquées. Ses dispositions prises, il fit, dès les premiers jours du printemps, notifier à tous les corps l’ordre de départ, et, jaloux de devancer le bruit de sa marche, leur prescrivit de passer immédiatement l’Euphrate.

(3) Tout fut aussitôt en mouvement dans les différents quartiers ; et le fleuve franchi, les diverses positions occupées suivant les instructions, on attendit l’arrivée du chef. Julien, au moment de quitter Antioche, nomma au gouvernement de Syrie un certain Alexandre d’Héliopolis, esprit brouillon et caractère méchant : "L’homme, disait-il, n’est pas digne de la place ; mais les habitants d’Antioche méritent bien un tel gouverneur par leur insolence et leur cupidité."

(4) La foule l’entourait au moment de son départ, lui souhaitant un heureux voyage et un glorieux retour, et le suppliant de s’adoucir pour eux,et de se montrer à l’avenir plus bienveillant pour leur ville. Mais lui, dont le cœur était encore ulcéré de leurs sarcasmes, leur répondit très aigrement qu’ils le voyaient pour la dernière fois.

(5) Il s’était arrangé, disait-il, pour prendre à Tarse son quartier d’hiver après la campagne, et il y reviendrait par le plus court chemin. Mémorius, président de Cilicie, avait déjà reçu ses ordres pour les dispositions nécessaires. La parole de Julien ne s’accomplit que trop. C’est à Tarse, en effet, que son corps fut rapporté, et inhumé sans pompe dans un faubourg, en exécution de ses volontés dernières.

(6) La belle saison approchait. Il partit le 3 des nones de mars, et ne mit que le temps nécessaire au trajet pour arriver à Hiérapolis. Au moment où il passait sous les portes de cette grande ville, un portique, en s’écroulant à sa gauche, écrasa de ses débris cinquante soldats qui se trouvèrent dessous, et en blessa un plus grand nombre.

(7) Là il réunit son armée, et se porta sur la Mésopotamie avec une telle célérité (ce qui entrait dans ses plans), que l’Assyrie était déjà occupée avant même que le bruit de sa marche eût circulé. Renforcé d’un corps de Scythes, il passa lui-même l’Euphrate sur un pont de bateaux, et arriva à Batné, ville municipale de l’Osrhoène, où un accident funeste vint ajouter encore aux sinistres pressentiments.

(8) On a l’habitude en ce pays d’élever des amas de paille à une hauteur extraordinaire. Des valets de l’armée se hasardèrent en foule, et sans précaution, à entamer par la base. une de ces réserves ; et toute la masse, venant à s’ébouler, étouffa sous son poids une cinquantaine d’entre eux.

Chapitre III[modifier]

(1) De tous côtés cependant lui arrivaient des ambassades, avec offres de secours. Julien leur faisait à toutes un gracieux accueil ; mais, dans sa généreuse confiance en ses propres ressources, il répondait uniformément que Rome savait venir en aide à ses amis et à ses alliés quand son intervention leur était nécessaire ; mais qu’il n’était pas de sa dignité d’employer leur assistance pour venger ses injures.

(2) Il avait cependant signifié à Arsace, roi d’Arménie, qu’il eût à tenir prêt un corps de troupes considérable, pour opérer de la manière et dans la direction qui lui seraient ultérieurement indiquées. Ses dispositions prises, il fit, dès les premiers jours du printemps, notifier à tous les corps l’ordre de départ, et, jaloux de devancer le bruit de sa marche, leur prescrivit de passer immédiatement l’Euphrate.

(3) Tout fut aussitôt en mouvement dans les différents quartiers ; et le fleuve franchi, les diverses positions occupées suivant les instructions, on attendit l’arrivée du chef. Julien, au moment de quitter Antioche, nomma au gouvernement de Syrie un certain Alexandre d’Héliopolis, esprit brouillon et caractère méchant : "L’homme, disait-il, n’est pas digne de la place ; mais les habitants d’Antioche méritent bien un tel gouverneur par leur insolence et leur cupidité."

(4) La foule l’entourait au moment de son départ, lui souhaitant un heureux voyage et un glorieux retour, et le suppliant de s’adoucir pour eux,et de se montrer à l’avenir plus bienveillant pour leur ville. Mais lui, dont le cœur était encore ulcéré de leurs sarcasmes, leur répondit très aigrement qu’ils le voyaient pour la dernière fois.

(5) Il s’était arrangé, disait-il, pour prendre à Tarse son quartier d’hiver après la campagne, et il y reviendrait par le plus court chemin. Mémorius, président de Cilicie, avait déjà reçu ses ordres pour les dispositions nécessaires. La parole de Julien ne s’accomplit que trop. C’est à Tarse, en effet, que son corps fut rapporté, et inhumé sans pompe dans un faubourg, en exécution de ses volontés dernières.

(6) La belle saison approchait. Il partit le 3 des nones de mars, et ne mit que le temps nécessaire au trajet pour arriver à Hiérapolis. Au moment où il passait sous les portes de cette grande ville, un portique, en s’écroulant à sa gauche, écrasa de ses débris cinquante soldats qui se trouvèrent dessous, et en blessa un plus grand nombre.

(7) Là il réunit son armée, et se porta sur la Mésopotamie avec une telle célérité (ce qui entrait dans ses plans), que l’Assyrie était déjà occupée avant même que le bruit de sa marche eût circulé. Renforcé d’un corps de Scythes, il passa lui-même l’Euphrate sur un pont de bateaux, et arriva à Batné, ville municipale de l’Osrhoène, où un accident funeste vint ajouter encore aux sinistres pressentiments.

(8) On a l’habitude en ce pays d’élever des amas de paille à une hauteur extraordinaire. Des valets de l’armée se hasardèrent en foule, et sans précaution, à entamer par la base. une de ces réserves ; et toute la masse, venant à s’ébouler, étouffa sous son poids une cinquantaine d’entre eux.

Chapitre IV[modifier]

(1) Je me vois naturellement amené à décrire aussi exactement qu’il me sera possible, pour l’instruction de mes lecteurs, la forme et les effets des instruments de guerre dont je viens de parler. Commençons par la baliste.

(2) Un bâti solide maintient, fixe entre deux montants, une plaque d’une certaine largeur, dont la ligne médiane, parfaitement polie, se prolonge en un style carré, formant une sorte de timon. À la base de ce style, sillonné dans toute sa longueur d’une étroite rainure, se trouve assujetti un tortis composé d’un grand nombre de cordes à boyaux, et qui va être tendu par deux fortes vis en bois, dont chacune a une grosse tête saillante, et croisée d’un moulinet. Près de l’une de ces vis se tient le pointeur, qui surveille la manœuvre, et qui engage lestement dans la rainure une flèche de bois armée d’un fer pointu, de grande dimension. Placés à droite et à gauche de la baliste, des hommes vigoureux tournent aussitôt et vivement le double moulinet,

(3) dont le jeu donne une tension énorme au tortil, qui tire la flèche en arrière jusqu’à ce que le sommet de la pointe ferrée ait atteint, en reculant, les attaches du tortis fixé à la base du style. À ce moment précis l’action des moulinets a lâché la détente ; le tortis, brusquement débandé, chasse à travers de la rainure la flèche, que fait quelquefois étinceler la rapidité de son mouvement ; et presque toujours on est frappé à mort avant d’avoir vu le trait.

(4) Voici comment s’établit le scorpion, qu’on appelle aujourd’hui onagre. On façonne à la plane deux ail de rouvre ou de chêne vert, auxquels on donne une légère courbure. Puis on les assemble comme pour une scie de long, de façon à ce qu’ils portent l’un contre l’autre par leurs extrémités, dont chacune a été percée d’avance de deux trous assez grands pour recevoir de fortes cordes destinées à consolider l’assemblage qu’elles traversent près des deux bouts, et qu’elles serrent puissamment.

(5) Entre ces cordes immobiles s’élève obliquement un style de bois, qui, à l’aide d’autres cordes, se hausse et se baisse à volonté, comme un timon de voiture, la base de ce style tournant autour d’un fort boulon : son sommet, garni d’un crochet de fer où se trouve solidement suspendue une fronde dont la cuiller est en fer ou simplement en cordes, peut parcourir une demi- circonférence. Quand le style s’abat sur le devant de l’appareil, il frappe un gros coussin rembourré de paille hachée menu, solidement attaché, et posé lui-même sur un tertre de gazon ou de briques ; car si l’appareil était soutenu par un mur de pierres, il en disjoindrait les assises non par son poids, mais par la violence des secousses.

(6) Quand le scorpion doit fonctionner, on charge la fronde d’un boulet de pierre : quatre hommes placés des deux côtés de la machine compriment, à l’aide de treuils et de cordes, d’énormes ressorts, et ramènent ainsi le style en arrière jusqu’à une position presque horizontale ; une clavette tient alors le tout en arrêt. Debout derrière le scorpion, le pointeur prend sa mire, puis, d’un coup de marteau bien appliqué, fait sauter la clavette ; le style s’échappe avec une violence qu’amortit le coussin ; mais la fronde a lancé son boulet, qui va tout briser sur sa route.

(7) Cette machine s’appelle tantôt "tormentum", de "torquere", "tordre", parce que l’effet qu’elle produit est en raison de la torsion qui fait la force des cordes ; et tantôt scorpion, parce que le style se termine en forme de dard. Enfin, de nos jours, on lui a donné le nom d’onagre, c’est-à-dire âne sauvage, parce que cet animal, quand il est poursuivi, lance de ses pieds de derrière des cailloux avec assez de force pour briser la poitrine ou fracasser le crâne des chasseurs.

(8) Passons au bélier. On choisit soit un grand sapin, soit un orne, que l’on arme par un bout du fer le plus dur, façonné en tête de bélier, ce qui a fait donner à la machine le nom de cet animal. Le bélier est horizontalement suspendu par des chaînes à une grosse poulie placée au-dessus, et soutenue elle-même en l’air par de longues jambes de force. Tout l’appareil est recouvert de madriers, revêtus de lames de fer. Les chaînes de suspension sont assez longues pour donner beaucoup de ballant à l’arbre, suspendu en équilibre. Le mouvement de va-et-vient est imprimé par un nombre d’hommes proportionné à la longueur totale du bélier. Cette multitude de bras, par une manœuvre incessante, après avoir poussé la masse en arrière, la ramène vivement en avant. Dès que le branle parcourt assez de champ pour que la tète du bélier atteigne le mur, elle y imprime des chocs répétés dont la violence s’accroît sans cesse, à l’imitation de l’animal, qui se dresse pour donner plus de force à son coup de tête. Par ses coups redoublés, pareils à ceux de la foudre, elle disjoint les pierres et entrouvre les murailles.

(9) Devant son action, quand elle a toute son énergie, point de rempart qui ne fléchisse, de défense qui ne disparaisse, de forteresse qui ne perde son nom.

(10) Le bélier, devenu d’un usage trop commun, a été remplacé par une autre machine souvent mentionnée par les historiens, et que nous appelons en grec hélépole. C’est à l’emploi constant qu’il fit de cette machine, tant au siège de Rhodes que devant d’autres places, que Démétrius, fils d’Antigone, est redevable de son surnom de Poliorcète.

(11) En voici la structure : Sur une vaste tortue, formée de grosses et longues poutres liées ensemble par de forts crampons de fer, on étend des cuirs de bœufs recouverts d’un tissu d’osier fraîchement coupé et d’un enduit de mortier, pour la mettre à l’épreuve des projectiles à la fois et des flammes.

(12) Le front de l’engin est hérissé d’énormes éperons de fer à triple pointe, imitant la forme donnée aux foudres par les sculpteurs et par les peintres, et qui en rendent le choc destructif au dernier degré.

(13) Cet appareil, porté sur des roues, est mû à l’intérieur par un certain nombre de soldats, qui le lancent, à grand renfort de câbles et de poulies, contre les points les plus faibles des remparts, où il ne tarde pas à faire brèche, à moins que du haut de ses murs la garnison ne parvienne à en neutraliser l’effet.

(14) Voici en quoi consiste le projectile appelé malléole. C’est une flèche de roseau, garnie tout autour de bandes de fer qui se renflent par le milieu, en laissant ouverts leurs interstices, ce qui lui donne l’apparence extérieure d’un fuseau à filer. La concavité se remplit de matières inflammables, auxquelles on met le feu ;

(15) et ce trait, lancé par un arc à la corde lâche (une vibration vigoureuse l’éteindrait), brûle avec opiniâtreté tout corps auquel il s’attache. L’eau même ne fait qu’accroître l’intensité de l’embrasement ; et ce n’est qu’en jetant dessus de la poussière qu’on parvient à le maîtriser. Ces divers mécanismes sont peu connus ; ce qui motive les explications. où je suis entré. Reprenons notre récit.

Chapitre V[modifier]

(1) L’empereur, renforcé du contingent offert avec empressement par les Sarrasins, hâta sa marche, et entra dans Cercusium. C’est une place très forte, et admirablement située au confluent de l’Aboras et de l’Euphrate, qui l’environnent presque complètement de leurs eaux.

(2) Elle n’offrait précédemment que peu d’importance et de sécurité. Dioclétien l’entoura de hautes murailles flanquées de tours. Il entrait dans ses plans, en effet, que la ligne de nos places frontières anticipât plutôt sur le sol ennemi, afin de mieux tenir en bride les Perses, dont les incursions avaient naguère désolé toute la Syrie.

(3) Un jour, par exemple, au milieu d’une parfaite sécurité, un acteur qui était en scène avec sa femme au théâtre d’Antioche, et dont le jeu charmait le public, s’écria, comme si ces mots eussent fait partie de son rôle : "Ou je rêve, ou voici les Perses." On se retourne, et au même instant une volée de traits vint pleuvoir dans l’enceinte. Ce fut un sauve-qui-peut général. Les ennemis, après avoir mis le feu à la ville, massacré nombre d’habitants, qui se trouvaient dans les rues comme on est en pleine paix, porté dans les environs la dévastation et la flamme, firent impunément retraite, chargés de butin. Mais auparavant ils brûlèrent vif Maréade, qui, sans le savoir, les avait conduits au massacre de ses compatriotes. Ce fait s’était passé sous le règne de Gallien.

(4) La construction d’un pont de bateaux sur l’Aboras retint quelques jours l’empereur à Cercusium. Il y reçut de Salluste, préfet des Gaules, une lettre décourageante. Cet officier le conjurait de suspendre son expédition contre les Parthes. Les dieux, disait-il, s’y montraient défavorables ; et persister sans avoir désarmé leur courroux, c’était courir à sa perte.

(5) Ce sage conseil ne fit aucune impression sur Julien, qui n’en poursuivit pas moins résolument sa marche : tant il est vrai que ni vertu ni prudence ne peuvent conjurer un arrêt du destin ! Le passage opéré, Julien fit rompre le pont, pour ôter à l’armée toute idée de retraite.

(6) Il eut encore en cet endroit une rencontre de mauvais présage. On avait exposé le cadavre d’un appariteur, mort de la main du bourreau. Ce pauvre homme avait été exécuté sur l’ordre du préfet Salluste, celui qui se trouvait à l’armée, parce qu’une livraison de vivres qu’il s’était engagé à opérer à jour fixe avait manqué par quelque circonstance imprévue. Le lendemain de son supplice arriva par eau le convoi qu’il avait promis.

(7) De là nous gagnâmes Zaïthan, mot qui se traduit par celui d’olivier. De fort loin nous apercevions le magnifique tombeau de l’empereur Gordien. Les détails de la vie de ce prince depuis son enfance, ses brillants succès militaires, et sa fin tragique, ont été racontés en leur lieu.

(8) Julien rendit, avec sa piété ordinaire, les honneurs dus à la mémoire de l’illustre défunt, et s’achemina vers Doura. En approchant de cette ville déserte, il vit venir à lui un groupe de soldats, et fit halte, ne sachant ce qu’ils lui voulaient. Ceux-ci lui présentèrent le corps d’un énorme lion qui, venant fondre sur l’armée, était tombé criblé de coups. On tira un heureux présage de cette aventure, et la route se continua joyeusement. Le fait toutefois pouvait s’interpréter de deux manières, et le sort en décida contrairement aux conjectures. Un souverain devait succomber ; mais lequel ?

(9) Les oracles sont souvent équivoques, et ne s’expliquent que par l’événement. Témoin cette réponse de l’oracle de Delphes à Crésus : "Qu’en passant l’Halys il causerait la chute d’un empire". Témoin la mer désignée si obscurément aux Athéniens comme unique voie de salut dans la guerre contre les Perses ; et enfin cet autre oracle plus récent, mais non moins ambigu : "Aio te Aeacida Romanos vincere posse".

(10) Les haruspices étrusques à la suite de l’armée, arbitres éclairés en matière divinatoire, voyant qu’ils n’avaient obtenu aucun crédit par leurs dénonciations contre cette guerre, produisirent dans cette circonstance les livres dépositaires de leur doctrine, comme preuve du sens prohibitif de ce présage, lequel, disaient-ils, était contraire au prince assaillant, quelque juste que fût sa cause.

(11) Mais leur science était traitée avec mépris par les philosophes, dont les avis faisaient alors autorité, tout sujets qu’ils soient à l’erreur, et enclins à s’entêter sur les points qu’ils entendent le moins. Ils alléguaient dans ce cas, à l’appui de leur opinion, que précédemment, lors de l’expédition du César Maximien contre Narsès, roi des Perses, il lui avait été fait hommage d’un lion et d’un sanglier tués avec les mêmes circonstances, et qu’il n’en était pas moins revenu victorieux. Ils ne songeaient pas que c’était l’assaillant qu’un malheur menaçait, suivant le présage ; et que Narsès avait pris l’initiative des hostilités contre l’Arménie, qui obéissait alors aux Romains.

(12) Le jour suivant, qui était le 7 des ides d’avril, vers le coucher du soleil, un léger nuage, qui se montrait à l’horizon, tout à coup se condensa et s’étendit au point de produire une obscurité complète. Les éclairs, le tonnerre se succédaient avec la rapidité la plus effrayante ; et un soldat, nommé Jovin, fut frappé de la foudre avec deux chevaux qu’il menait boire dans le fleuve.

(13) Les interprètes consultés déclarèrent que c’était un nouvel avertissement de renoncer à l’entreprise ; que le signe était conseiller (ils qualifient de signes conseillers ceux dont on tire une décision positive ou négative), et digne surtout d’attention en ce que l’individu frappé était porteur d’un grand nom, et que les chevaux étaient bêtes de combat. Ils ajoutaient que les mêmes livres prononcent l’interdiction des lieux où la foudre est tombée une fois.

(14) Les philosophes, de leur côté, soutenaient que cette combustion spontanée n’avait rien que de naturel ; que c’était simplement une émanation du feu céleste se précipitant sur la terre ; et que l’unique induction à en tirer, si l’on voulait y attacher une signification de choses futures, était qu’un prochain accroissement de gloire dériverait pour l’empereur de son entreprise, attendu la tendance connue de la flamme à s’élever, en dépit de tout obstacle.

(15) Après avoir vu terminer le pont et défiler ensuite ses troupes, Julien n’eut rien de plus pressé que de haranguer cette armée, dont l’allure intrépide annonçait toute sa confiance dans son chef. À l’appel du clairon se rassemblent aussitôt centuries, cohortes et manipules. Lui, monté sur un tertre et entouré de ses principaux officiers, d’un visage serein qui répondait aux sympathies de la multitude, leur adresse à peu près ce discours :

(16) "Braves guerriers, votre général, en contemplant avec orgueil ces corps vigoureux, ces mines fières et résolues, ne peut se défendre de vous adresser quelques mots de satisfaction. On a voulu vous persuader que jamais jusqu’ici armée romaine n’avait pénétré en Perse : des faits nombreux donnent le démenti à ces suppositions malveillantes. Sans parler de Lucullus, sans parler de Pompée, dont les armes, victorieuses de l’Albanie, ont forcé le pays des Massagètes que nous appelons les Alains, et visité la mer Caspienne, un lieutenant d’Antoine, Ventidius, a plus tard versé des flots de sang ennemi dans toutes ces contrées.

(17) Mais laissons là l’antiquité : ce sont des faits reçus que je vais remettre sous vos yeux. Trajan, Vérus et Sévère ont rapporté de ces régions des palmes et des trophées. Un retour non moins éclatant était réservé au jeune Gordien, dont nous voyons d’ici le mausolée. Il battit et mit en fuite le roi de Perse près de Resaine. Mais la trahison impie du préfet du prétoire Philippe, secondé par une poignée de scélérats, mit fin à ses jours au lieu même où s’élève aujourd’hui son tombeau. Ses mânes n’ont pas longtemps erré sans vengeance. Comme si la justice elle-même fût intervenue pour les punir, tous les conjurés ont expié leur crime au milieu des tortures.

(18) Les grands noms que je viens de citer n’ont eu pour leurs exploits d’autre mobile que la gloire : nous avons à venger, nous, le sac de nos cités, le massacre de nos armées, la destruction de nos forteresses, le désastre de nos provinces. La patrie en deuil nous crie de fermer ses plaies, de relever son honneur, et d’assurer la paix de nos provinces en portant la gloire de notre nom jusqu’à la dernière postérité.

(19) S’il plaît à l’éternelle volonté, vous me verrez à votre tête ou dans vos rangs, à cheval ou à pied, partager vos périls, et, je l’espère, vos succès. Si le sort capricieux de la guerre veut que je succombe, eh bien ! je mourrai content de m’être dévoué pour la patrie, à l’exemple des Curtius, des Scévola, et de l’illustre génération des Décius. Effaçons du rang des nations une race ennemie, dont les glaives fument encore du sang de nos concitoyens.

(20) Nos ancêtres aussi employèrent bien des années à se défaire d’adversaires trop dangereux. Que de temps, que d’efforts pour abattre Carthage ! Encore son vainqueur a-t-il craint qu’elle ne se relevât de ses ruines. Scipion ne détruisit Numance de fond en comble qu’après avoir passé par toutes les vicissitudes d’un long siège. Rome renversa Fidènes, pour n’avoir point de rivale : elle écrasa les Véiens et les Falisques. Si bien qu’il faut l’attestation de nos annales pour croire qu’autant de cités puissantes aient existé sous chacun de ces noms.

(21) Voilà quelles leçons le passé nous offre. Une recommandation me reste à vous faire. Trop souvent l’ardeur du pillage fut la perte du soldat romain. Mettez-vous au-dessus d’un entraînement si peu digne de vous. Que nul ne quitte son bataillon, afin que tous, si l’on en vient aux mains, soient prêts à combattre sous le drapeau. Sachez-le bien ; il y va pour les traîneurs d’avoir les jarrets coupés, et de périr sans secours possible ; car nos ennemis sont rusés, et je ne crains d’eux que leurs surprises.

(22) Le succès de cette expédition donnera la paix à l’empire. Alors, je le promets, déposant la prérogative, et renonçant à l’irresponsabilité du pouvoir, je me tiendrai comptable envers chacun du bien opéré comme des fautes.

(23) Courage, mes amis, courage ! Espérez le mieux, mais acceptez avec moi une communauté d’efforts et de périls, forts de cette conviction, qu’au bon droit reste toujours la victoire."

(24) La conclusion était heureuse. Transportés à la fois d’enthousiasme pour leur chef, de ferveur guerrière et d’espoir, les soldats, d’un même mouvement, élèvent en l’air leurs boucliers, et s’écrient que ni périls ni travaux ne les étonnent avec un général qui en prend une part plus forte que le dernier des soldats.

(25) L’exaltation était surtout extrême parmi les légions gauloises, chez qui était encore présent le souvenir de Julien marchant à leur tête ou parcourant leurs lignes, et qui sous ses ordres n’avaient abordé l’ennemi que pour l’anéantir ou l’entendre crier merci.

Chapitre VI[modifier]

(1) Ici l’intelligence du récit exige encore une digression. Je vais donner une notice abrégée de la Perse, sujet qui a particulièrement occupé les géographes, mais où très peu d’entre eux ont rencontré la vérité. Si je lui donne quelque étendue, c’est afin de la rendre plus instructive. La recherche de la précision fait souvent qu’on se préoccupe moins de la clarté que de la brièveté ; grave inconvénient dans les matières peu connues.

(2) Le royaume de Perse n’eut d’abord qu’un territoire très circonscrit. Il a souvent changé de noms, pour des causes précédemment rapportées. Lorsque Alexandre le Grand eut fermé les yeux à Babylone, les Perses reçurent le nom de Parthes d’Arsace, homme obscur, qui de chef de brigands devint, par une suite d’exploits, le glorieux fondateur d’une dynastie.

(3) Sa valeur triompha du successeur d’Alexandre, Séleucus Nicator, ainsi nommé de la multitude de ses victoires. Arsace expulsa les forces macédoniennes, et sut ensuite, dans une possession paisible, gouverner avec douceur des sujets obéissants.

(4) Enfin, après avoir subjugué les peuples voisins, ceux-ci par la force, ceux-là par la crainte même de ses armes, d’autres par la seule influence de son équité, il s’éteignit dans la maturité de l’âge, laissant la Perse remplie de cités, de forteresses et de châteaux, et redoutée de tous ceux qui la faisaient trembler naguère. Le premier de tous les monarques, Arsace obtint les honneurs de l’apothéose ; et elle lui fut décernée par le vœu unanime des grands et du peuple. Une consécration conforme aux rites du pays le plaça, suivant la croyance nationale, dans le ciel, au rang des astres.

(5) De là le titre de frère du Soleil et de la Lune, que se laissent donner les superbes souverains de cette contrée. Par un prestige semblable à celui dont le surnom chéri et désiré d’Auguste environne nos empereurs, le nom d’Arsace est devenu pour les rois parthes, si obscurs et si méprisés jusque-là, une auréole de prospérité comme de gloire.

(6) Non seulement les contemporains l’ont divinisé, mais ce culte d’un nom s’est transmis aux âges suivants. Si bien que, de nos jours encore, s’il s’agit de choisir un roi, un Arsacide obtient de droit la préférence, et que même dans les discordes civiles, qui sont très fréquentes chez ce peuple, on se ferait un scrupule, on regarderait comme un sacrilège de porter la main sur un homme de cette race, fût-il simple particulier.

(7) Il est assez connu que les vastes conquêtes de ce peuple ont étendu sa domination jusqu’à la Propontide et la Thrace ; et l’on sait aussi quels échecs éprouvèrent parfois ses monarques dans leurs orgueilleux projets d’envahissement. Cyrus, passant le Bosphore avec une armée dont le dénombrement paraît fabuleux, fut exterminé par Thomyris, reine des Scythes, qui vengea cruellement sur lui la mort de ses enfants.

(8) Darius et après lui Xerxès, qui asservirent jusqu’aux éléments pour se jeter sur la Grèce, y perdirent flottes et armées, et purent à peine sauver leur propre vie. Je passe sur les conquêtes d’Alexandre, et sur ce testament qui disposait de la Perse entière en faveur d’un seul héritier.

(9) Plusieurs siècles après, Rome, sous le gouvernement des consuls, et quand elle obéit aux Césars, eut avec ce peuple des luttes ardentes à soutenir. La fortune resta quelquefois indécise ; puis elle se prononça tantôt pour nos armes, tantôt pour les leurs.

(10) Un mot maintenant sur la géographie du pays. Je serai bref, autant que le comporte le sujet. Cette contrée, si vaste dans toutes les dimensions, embrasse en entier la mer Persique, sillonnée par mille vaisseaux, et peuplée d’iles nombreuses. On dit cette mer assez étroite à son entrée pour que du promontoire d’Harmozonte, en Carmanie, on aperçoive facilement celui de Macès à l’opposite.

(11) En deçà du détroit elle s’élargit considérablement, et s’ouvre à la navigation jusqu’à la ville de Térédon, où vient se perdre l’Euphrate, successivement amoindri par la division de ses eaux. Le circuit du golfe présente un développement de vingt mille stades ; et sur les divers points de ce littoral, peuplé de villes et de bourgades sans nombre, s’opère un mouvement continuel de navires.

(12) Au sortir du même détroit, on trouve à l’orient le golfe d’Arménie, au midi celui de Cantique, et au couchant un autre peu éloigné, que l’on nomme Chalcitès. Au-delà sont les eaux de l’océan Indien, qui reçoit les premiers rayons du soleil, et sur la surface duquel règne uniformément une chaleur brûlante.

(13) Le crayon des géographes a tracé la division suivante de la Perse : Au nord elle s’étend jusqu’aux portes Caspiennes, et confine aux régions habitées par les Cadusiens, par diverses peuplades scythes, et par les Arimaspes, sauvages à l’œil louche et aux mœurs cruelles. Ses frontières au couchant sont l’Arménie, le mont Niphates, l’Albanie, la mer Rouge, et les Arabes Scénites que l’on a depuis peu appelés Sarracènes. Elle est bornée au midi par la Mésopotamie. À l’orient elle s’étend jusqu’au fleuve du Gange, qui la sépare des Indes et se jette dans l’océan Austral.

(14) Des provinces de ce royaume nous ne citerons que les principales, celles qui sont placées sous l’autorité des Vitaxes, c’est-à-dire chefs de la cavalerie, et des satrapes du roi ; car une énumération des districts secondaires serait aussi fastidieuse qu’inutile. Ce sont l’Assyrie, la Susiane, la Médie, la Perse propre, la Parthie, la grande Carmanie, l’Hyrcanie, la Margiane, la Bactriane, la Sogdiane, le pays des Saces, la Scythie en deçà du mont Émode, la Sérique, l’Arie, la Paropanisade, la Drangiane, l’Arachosie et la Gédrosie.

(15) L’Assyrie est limitrophe de l’empire. C’est la plus importante de toutes ces provinces par son étendue, sa population, la richesse et la variété de ses produits. Ses différentes fractions, désignées jadis par des noms distincts, se confondent aujourd’hui sous une dénomination unique. Le sol de cette contrée, outre qu’elle produit en abondance tous les fruits et graines des autres régions, recèle encore du bitume près d’un lac nommé Sosingitès, dans lequel le Tigre vient s’absorber, pour reparaître après un cours souterrain d’une grande étendue.

(16) On y trouve encore le naphte, espèce de résine visqueuse et analogue au bitume. Le plus petit oiseau, s’il se pose sur cette matière, s’y enfonce et périt, sans pouvoir reprendre son vol. Vient-elle à s’enflammer, on ne peut l’éteindre qu’avec de la poussière.

(17) Il existe dans cette région un puits d’où s’échappe un méphitisme mortel à tout ce qui en approche. L’infection heureusement se concentre dans le rayon du gouffre qui l’exhale, sans quoi tous les lieux circonvoisins deviendraient inhabitables.

(18) On en voyait, dit-on, un semblable autrefois près d’Hiérapolis en Phrygie. Tout ce qui en approchait, les eunuques exceptés, y trouvait la mort ; phénomène dont je laisse aux physiciens l’explication.

(19) Près du temple de Jupiter Asbaméen en Cappadoce, et non loin de la ville de Tyane, où naquit le célèbre philosophe Apollonius, on voit une fontaine qui présente une particularité non moins étrange : elle absorbe continuellement le trop plein d’un lac, sans que son eau dépasse jamais le niveau de ses bords.

(20) L’Adiabène aussi était comprise autrefois dans la désignation d’Assyrie. Son nom actuel, qui déjà date de loin, lui vient de ce qu’enfermé entre deux fleuves navigables et profonds, l’Aboras et le Tigre, ce pays n’est pas accessible à gué. "diabainein" en grec signifie en effet traverser ; telle est du moins l’étymologie donnée par de vieux auteurs.

(21) Sur quoi je ferai remarquer qu’il existe dans cette région deux autres rivières, le Diabas et l’Adiabas, que nous avons traversés sur des ponts de bateaux, et qu’il est aussi probable que l’Adiabène en dérive son nom, comme l’Égypte, d’après Homère, l’Inde et l’Euphratensis, autrefois Commagène, doivent les leurs aux grands fleuves qui les arrosent, de même encore que l’Èbre et le célèbre Bétis ont fait nommer l’Ibérie aujourd’hui l’Espagne, et la Bétique.

(22) L’Adiabène compte parmi ses villes Ninus, jadis ville souveraine de toute la Perse, et dont le nom rappelle le monarque puissant époux de Sémiramis ; Ecbatane, Arbèle, et Gaugamèle, où Darius, après des chances diverses, fut définitivement accablé par Alexandre.

(23) L’Assyrie, prise en général, compte de nombreuses cités, parmi lesquelles se distinguent Apamée, surnommée Mésène, Térédon, Apollonie et Vologésie. Mais les trois plus splendides, et les seules historiquement célèbres, sont Babylone, dont Sémiramis construisit les murs de bitume (la citadelle avait été fondée antérieurement par l’antique Bélus), Ctésiphon, dont Vardanès jeta autrefois les fondements, que le roi Pacorus rendit plus peuplée, qu’il environna de hautes murailles, lui donnant un nom grec, et dont il fit une ville modèle. Vient ensuite Séleucie, orgueilleuse création de Séleucus Nicator.

(24) J’ai dit plus haut comment, après la prise de cette ville par les lieutenants du César Vérus, la statue d’Apollon Cômaios, arrachée de son sanctuaire, fut transportée à Rome, et placée par les soins des pontifes dans le temple d’Apollon Palatin. On raconte aussi qu’après cet enlèvement, et au milieu de l’incendie de la ville, des soldats fouillant un temple trouvèrent une étroite ouverture qu’ils élargirent, croyant avoir mis la main sur un trésor, et que de ce réduit, où l’avait su renfermer la science des anciens Chaldéens, sortit l’incurable germe de cette horrible peste qui, sous le règne de Vérus et de Marc Aurèle, porta de la Perse aux rives du Rhin, et de là dans toute la Gaule, la contagion et la mort.

(25) Non loin de là est la Chaldée, berceau de l’antique philosophie, et, s’il faut en croire les habitants, foyer véritable de la science de la divination. Outre les grands fleuves dont nous avons parlé, ce pays est encore arrosé par le Maarsarès, le fleuve Royal, et l’Euphrate, le plus considérable de tous. Ce dernier se divise en trois branches, toutes trois navigables, et qui forment plusieurs îles que leurs eaux fertilisent plus puissamment que toute irrigation artificielle, et rendent éminemment propres à la culture des céréales et des arbres fruitiers.

(26) La Susiane touche à la Chaldée. Elle compte peu de grandes villes, mais on y distingue Suse, qui a souvent été résidence royale, Taréiana, Sélè et Aracha. Le reste a peu d’importance ou de renom. Mais son sol est traversé par un grand nombre de rivières, dont les principales, qui sont l’Oroatis, le Charax et le Mosée, sillonnent le désert de sable qui sépare la mer Rouge de la mer Caspienne.

(27) À la gauche de cette dernière province s’étend la Médie, voisine de la mer Hyrcanienne, dominatrice de l’Asie avant le règne de l’ancien Cyrus, avant les agrandissements de la Perse. Cette nation abattit les Assyriens ; et, s’appropriant par droit de guerre la plus grande partie de leur territoire, en changea le nom en celui d’Atropatène.

(28) L’esprit guerrier subsiste dans cette population, la plus redoutable du royaume après celle des Parthes, à qui seule elle cède le pas. Elle occupe un vaste territoire de figure quadrangulaire, et coupé de hautes montagnes désignées par les noms de Zagros, d’Orontès et de Jasonios.

(29) Là s’élève aussi le Coronos, dont le revers occidental offre un sol arrosé d’une multitude de sources et de cours d’eau, et d’une fertilité merveilleuse en moissons et en vins.

(30) Les pâturages encore y sont excellents, et nourrissent une vigoureuse race de coursiers, dite niséenne, sur lesquels les habitants du pays voltigent dans les combats avec une dextérité singulière ; particularité relevée par tous les historiens, et que j’ai pu vérifier moi-même.

(31) L’Atropatène égale la Médie par le nombre de ses cités et de ses bourgades, non moins somptueusement construites que des villes, et sa population est aussi considérable. En un mot, c’est par excellence la province destinée à l’habitation royale.

(32) C’est aussi dans cette contrée que sont les fertiles champs des mages. Puisque ce nom est prononcé, arrêtons les yeux un moment sur cette corporation, et sur l’ordre de spéculations auquel elle se livre. Magie, en langue mystique "machagistie", signifie, d’après l’imposante autorité de Platon, le culte de la Divinité dans sa forme la plus épurée. Cette science doit beaucoup à Zorastre de Bactriane, qui s’était initié profondément aux mystères des Chaldéens ; et elle reçut un nouveau perfectionnement du très sage roi Hystaspe, père de Darius.

(33) Pénétrant les régions reculées de l’Inde, ce courageux prince parvint jusqu’à de solitaires forêts, sanctuaire silencieux de la doctrine transcendante des brahmanes ; et quand il eut tiré de ses communications avec ces sages tout ce qu’il lui fut possible de recueillir de notions sur les lois primordiales de notre monde, sur les mouvements célestes et sur la théologie bramine, la plus pure de toutes, il s’appliqua, de retour en Perse, à inculquer ces idées aux mages, qui les ont transmises à leur postérité avec la théorie de prescience qui leur est propre.

(34) Telle est l’origine de cette tradition héréditaire dans une famille qui, de temps immémorial, se consacre de père en fils au culte religieux. Les mages, s’il faut les en croire, conservent, en un foyer qui ne s’éteint jamais, une émanation du feu céleste ; et jadis les rois de l’Asie ne marchaient jamais que précédés d’une portion de ce feu sacré, comme garantie de bonheur dans leurs entreprises.

(35) Dès l’origine, cette famille, d’abord peu nombreuse, exerça par privilège les fonctions du sacerdoce auprès du roi des Perses. S’approcher des autels, ou toucher une victime, avant que le mage eût accompli les libations préalables et offert les prières voulues, eût été réputé sacrilège. Peu à peu la famille s’est accrue au point d’atteindre les proportions et de mériter le nom de peuple ; elle s’est groupée, a formé des centres d’habitation sans enceinte de murailles, et y vit sous le régime de lois qui lui sont propres, protégée seulement par le respect qui s’attache à l’idée de religion.

(36) L’histoire rapporte qu’une succession de sept rois mages occupa le trône de Perse après la mort de Cambyse, et que cette dynastie succomba sous la faction de Darius, qui dut le trône au hennissement de son cheval.

(37) C’est chez ce peuple que se confectionne l’huile médique. La flèche qu’on en imprègne brûle tout objet auquel elle s’attache, pourvu qu’elle soit décochée mollement d’un arc à la corde lâche ; car un jet rapide annule toute la vertu de la composition. L’eau qu’on emploierait pour éteindre ce feu ne ferait que le rendre plus intense on n’en triomphe qu’en l’étouffant sous le sable.

(38) Voici la recette de cette huile : On prend des feuilles d’une certaine herbe qu’on laisse macérer dans de l’huile commune ; et quand la solution est opérée, on épaissit le résidu avec une substance qui ressembleà de l’huile dense ; production naturelle du sol, avons-nous dit, et qu’on appelle naphte en langue du pays.

(39) Des villes en assez grand nombre, parmi lesquelles il ne faut pas oublier Zombis, Patansana, Tigrana et Gazaca, sont dispersées dans la Médie. Mais les plus opulentes et les plus fortes sont Héraclée, Arsacie, Europos, Cyropolis et Ecbatane ; toutes situées au pied du mont Jasonios, dans le district des Syromèdes.

(40) La contrée est aussi traversée par une multitude de cours d’eau, dont les plus considérables sont le Choaspès, le Gyndès, l’Amardus, le Charinde, le Cambyse et le Cyrus. Le roi Cyrus, l’amour de ses sujets, au moment de porter la guerre chez les Scythes, voulut substituer son propre nom à celui de ce fleuve, comme lui grand, majestueux, et surmontant avec même fierté les obstacles qu’il rencontre pour se frayer un cours jusqu’à la mer Caspienne, où va se déverser le tribut de ses eaux.

(41) Au sud de la Médie, jusqu’au rivage de la mer, s’étend la Perse proprement dite, terre féconde, couverte de palmiers et délicieusement arrosée. Le golfe dont nous avons parlé reçoit un grand nombre de ses rivières, telles que l’Oroatis, le Rogomanius, le Brisoana et le Bagrada.

(42) Ses plus importantes cités s’enfoncent dans les terres. Aucune ville de marque ne se trouve sur ses côtes : on ne sait par quel motif. Parmi les premières se distinguent Persépolis, Ardée, Orobatis et Tragonicée. Il y a aussi trois îles qui en dépendent, Tabiana, Sophta et l’île d’Alexandre.

(43) Au nord, les Parthes occupent une contrée habituellement couverte de neiges et de frimas, traversée par une rivière importante, le Choatrès. Leurs villes principales sont Oenumie, Musie, Charax, Apamée, Artacane et Hécatompyle. De cette dernière aux portes Caspiennes règne un développement de côtes de mille quarante stades.

(44) La population, dans toute cette contrée, est belliqueuse. À ses yeux le suprême bonheur est de mourir en combattant ; et la mort naturelle est quelque chose d’ignoble et de lâche.

(45) Les Parthes ont, à l’est, l’Arabie heureuse, ainsi nommée parce qu’elle abonde en grains et troupeaux, en palmiers et en parfums de toute espèce. Baignée à droite et dans sa plus grande longueur par la mer Rouge, à gauche par la mer Persique, elle fait jouir ses habitants du bienfait d’une double navigation.

(46) Elle possède une multitude de ports et de havres, offrant toute sécurité aux navires, des marchés multipliés, et plusieurs résidences royales du caractère le plus imposant et le plus magnifique. Elle abonde en eaux thermales de vertu renommée, en fleuves et rivières de marque. Enfin la température y est si salutaire, qu’il semble ne rien manquer à ce peuple pour être heureux.

(47) Partout des champs fertiles, des vallées délicieuses, des villes sans nombre, tant maritimes qu’intérieures, parmi lesquelles cependant se distinguent encore Géapolis, Nascos, Mariba, Nagara, Maepha, Tarphara et Dioscuride. Elle possède aussi dans les deux mers quantité d’îles dont je supprime l’énumération. Mais il faut citer Organa, où s’élève, dit-on, un magnifique temple de Sérapis.

(48) Plus loin commence la grande Carmanie, dont les plateaux élevés s’étendent jusqu’à la mer des Indes : terre abondante en grains, en fruits et en troupeaux, mais moins vaste et moins célèbre que l’Arabie, quoique également bien arrosée, et d’une végétation aussi riche.

(49) Ses fleuves les plus renommés sont le Saganus, le Saralus et l’Hydriaque. On y compte peu de villes, mais elles sont belles et bien peuplées. On remarque dans le nombre Kirman, capitale du pays, Portospane, Alexandrie et Hermoupolis.

(50) Plus au nord on rencontre l’Hyrcanie, que baigne la mer de ce nom. Sol maigre, et qui fait périr la semence qu’on lui confie. Aussi l’agriculture n’est-elle guère pratiquée dans ces régions : c’est de gibier qu’on s’y nourrit, et le gibier y pullule. On y voit des tigres par milliers, ainsi qu’une variété infinie d’autres bêtes fauves. J’ai dit plus haut comment on s’y prend pour leur donner la chasse.

(51) La charrue n’est cependant pas absolument ignorée dans ce pays. Certaines parties moins stériles sont mises en culture. Dans quelques terrains qui leur sont favorables, se montrent des arbres à fruit. Mais les habitants tirent principalement leur subsistance du commerce maritime.

(52) Ils ont deux rivières de nom historique, l’Oxus et la Machéra. Il arrive souvent que les tigres, poussés par la faim, les passent à la nage, et désolent à l’improviste la rive ultérieure. L’Hyrcanie compte cinq villes d’une certaine importance : deux maritimes, Socande et Saramame ; et trois enfoncées dans les terres, Asmyrne, Salé et Hyrcana, qui est la plus considérable.

(53) Avançant encore vers le septentrion, on trouve, dit-on, les Abies, nation religieuse qui foule aux pieds les choses de la vie mortelle, et que Jupiter, suivant la poétique fiction du chantre de l’Iliade, se plait à contempler du sommet de l’Ida.

(54) Après l’Hyrcanie vient immédiatement la Margiane, environnée presque entièrement de hautes montagnes, et conséquemment sans communication avec la mer. La disette d’eau en fait une espèce de désert. On y voit cependant quelques villes, dont Jasonion, Antioche et Nisa sont les plus connues.

(55) La terre la plus voisine est la Bactriane, jadis puissante et belliqueuse, et dont l’hostilité permanente contre la Perse ne s’est éteinte qu’après que celle-ci eut conquis tous les peuples ses voisins, et leur eut imposé son nom. Les rois bactricns, dans les anciens temps, se sont fait craindre d’Arsace lui-même.

(56) Cette contrée n’est guère plus maritime que la Margiane ; mais son sol est fertile, et le bétail qu’il nourrit dans ses plaines et sur ses collines est de haute taille et de fortes proportions ; témoin les chameaux que Mithridate en avait tirés, et dont les yeux des Romains furent frappés pour la première fois au siège de Cyzique.

(57) La Bactriane a des dépendances nombreuses, dont le district des Tochariens est la plus importante. Elle est, comme l’Italie, coupée d’une multitude de rivières, parmi lesquelles on remarque l’Artémis qui se joint au Zariaspe, l’Ochus qui se confond avec le Dargamane, et qui tous, de leurs tributs réunis, vont grossir la masse formidable des eaux de l’Oxus.

(58) On y compte aussi diverses cités, dont chacune est baignée par un fleuve de moindre importance : telles sont Chatracharta, Alicodra, Astacana, Ménapia et Bactra, capitale du pays, et qui lui donne son nom.

(59) Au pied des monts Bactricns commence la contrée du nom de Sogdiane, traversée par l’Iaxarte et le Dymos, très navigables tous deux. Ces fleuves, au sortir des régions élevées, d’abord précipitent leur cours au travers des vallons, puis roulent avec lenteur dans la plaine, et finissent par former un vaste marais qu’on appelle Oxia. Les villes les plus considérables du pays sont Alexandrie, Cyreschate,et la capitale, Drepsa.

(60) Les Saces, voisins de la Sogdiane, sont une peuplade féroce répandue sur un sol inculte, où les troupeaux seuls trouvent à vivre, et conséquemment dégarni de villes. Les monts Ascatancas, Imaüs et Comède en forment les points culminants. Plus loin, et quand on a dépassé le pied des monts et le bourg appelé Lithinos pyrgos, commence une longue voie de communication ouverte pour le commerce avec les Sères.

(61) Au point où finit la chaîne de l’Imaüs et du Tapurius, habitent des tribus scythes, limitrophes des Sarmates d’Asie et des Alains. Bien que comprises dans la délimitation du royaume de Perse, elles se tiennent isolées et comme séquestrées, menant une vie errante au milieu de vastes solitudes.

(62) D’autres peuplades sont encore dispersées dans ces régions ; mais le temps me manque pour les passer en revue. Il est bon de savoir toutefois qu’au milieu de ces races si farouches qu’elles en sont presque intraitables, se trouvent des peuples doux et pieux, tels que les Iaxartes et les Galactophages, qu’Homère a rendus célèbres par ce vers : "Les Galactopliages et les Abiens, les plus justes des mortels."

(63) Parmi les nombreux cours d’eau qui arrosent ces contrées, soit qu’ils portent leur tribut à des fleuves ou à la mer, les plus remarquables sont le Rhymmus, l’Iaxarte et le Daïque. On n’y connaît que trois villes, Aspabota, Chaurana et Soita.

(64) À l’est, et par-delà les deux Scythies, une enceinte circulaire de hautes murailles enferme la Sérique, immense contrée d’une fertilité admirable, qui touche à la Scythie par l’occident, par l’est et le nord à des déserts glacés, et s’étend au midi jusqu’à l’Inde et jusqu’au Gange. Les noms de ces montagnes sont Anniba, Auzacium, Asmirées, Émodon et Ottorocorra.

(65) Deux fleuves, l’Oechardès et le Bautisos, roulent sur la pente rapide de ces plateaux, et, d’un cours ralenti, traversent ensuite une vaste étendue de terres. L’aspect du sol y est très varié ; ici de niveau, là soumis à une dépression légère : aussi grains, fruits, bétail, tout y abonde. Des peuples divers couvrent cette terre si féconde.

(66) Les Androphages, les Annibes, les Sizyges et les Oechardes font face à l’Aquilon et aux frimas du nord. Les Rabannes, les Asmiréens et les Issédons, le plus illustre d’entre ces peuples, regardent le soleil levant. À l’occident sont les Ithagoures et les Aspacares ; et vers le sud les Bautes habitent de hautes montagnes. Les villes y sont peu nombreuses, mais grandes, riches et peuplées. Les plus célèbres et les plus splendides sont Asmirée, Issédôn, Aspacare et Sère.

(67) Les Sères, de toutes les races d’hommes la plus paisible, sont absolument étrangers à la guerre et à l’usage des armes. Le repos est ce qu’ils aiment par-dessus tout : aussi sont-ils voisins très commodes. Chez eux le ciel est pur, le climat doux et sain, l’haleine des vents constamment tempérée. Le pays est boisé, mais sans épaisses forêts. On y recueille sur les arbres, en humectant leurs feuilles à plusieurs reprises, une espèce de duvet d’une mollesse et d’une ténuité extrêmes, que l’on file ensuite, et qui devient la soie, ce tissu réservé jadis aux classes élevées, et que tout le monde porte aujourd’hui.

(68) Les Sères ont si peu de besoins, la tranquillité leur est si chère, qu’ils évitent tout contact avec les autres peuples. Des marchands étrangers passent-ils le fleuve pour demander du fil de soie, ou quelque autre denrée du sol, pas un mot ne s’échange ; le prix se fait à vue. Et les habitants sont si simples dans leurs goûts, qu’en livrant leurs produits indigènes, ils n’appellent en retour aucune espèce d’importation.

(69) Au nord des Sères vivent les Ariens, peuple exposé immédiatement au souffle de Borée. Leur pays est traversé par l’Arius, fleuve navigable, qui forme un lac de même nom. L’Arie compte des villes nombreuses, dont les plus célèbres sont Vitaxa, Sarmagana, Sotira, Nisibe et Alexandrie. De cette dernière à la mer Caspienne la distance est de mille cinq cents stades.

(70) L’Arie est voisine de la Paropanisade, dont le territoire touche à l’Inde par l’est, et par l’ouest au Caucase. Elle occupe un versant de la chaîne. Le Dargamane, le plus grand de ses fleuves, prend sa source en Bactriane. Elle a quelques villes, dont les plus connues sont Gazaca, Naulibis et Ortospana. De là en longeant la côte par mer jusqu’au point de la frontière mède le plus rapproché des portes Caspiennes, on parcourt une distance de deux mille deux cents stades.

(71) À cette dernière contrée est contiguë la Drangiane, située au pied des monts. Le fleuve Arabius, ainsi nommé du pays des Arabites, où il prend sa source, arrose son territoire. Les Drangiens vantent avec orgueil l’opulence et le renom de leurs villes Prophthasia et Ariaspé.

(72) L’Arachosie se présente à l’opposite. Elle touche à l’Inde par le levant. Elle est parcourue par un fleuve qui y prend sa source, et qui, bien qu’inférieur de beaucoup à l’Indus, dont cette dernière tient son nom, est assez abondant toutefois pour former le lac Arachotoscrène. L’Arachosie renferme quelques villes intéressantes, telles qu’Alexandrie, Arbaca et Choaspa.

(73) Enfin à l’extrémité méridionale de la Perse on trouve la Gédrosie,également limitrophe de l’Inde, et que le fleuve Arabius, entre autres moins importants, féconde de ses eaux. Là se terminent les monts Arbitans, qui donnent naissance à de nombreux affluents de l’Indus. La Gédrosie a aussi ses cités, sans parler d’îles qui sont de sa dépendance. Ragirava et Gynécon y tiennent le premier rang.

(74) Pour abréger cette digression, je me borne à dire, en dernier lieu, que le littoral de la Perse présente au nord des monts Caspiens, jusqu’aux portes célèbres, un développement de neuf mille stades, et de quatorze mille au midi, des bouches du Nil à la frontière de Carmanie.

(75) Cette multitude de nations diverses offre autant de nuances de mœurs que de divisions de territoire, mais elles ont une physionomie et des habitudes communes qui se résument en peu de mots. Les Perses ont uniformément le corps maigre, le teint basané ou olivâtre, le regard farouche, les sourcils joints et arqués. Leur longue barbe n’est pas sans grâce, mais leurs cheveux sont touffus et hérissés. On les voit toujours l’épée au côté, même à table et aux jours de fête. C’était l’usage également chez les Grecs d’autrefois ; et les Athéniens ont l’honneur d’y avoir renoncé les premiers, d’après l’imposante autorité de Thucydide.

(76) Les Perses se livrent sans mesure au plaisir des sens, et n’ont jamais assez de concubines. Mais leur amour ne s’adresse qu’à l’autre sexe. Chacun épouse autant de femmes que le permet sa fortune, mais, par l’effet de cette pluralité, ne leur porte à toutes qu’une affection médiocre. Les Perses, dans les repas, évitent comme la peste tout ce qui est luxe et délicatesse ; mais sur toute chose les excès de boisson.

(77) Chez eux point d’heure fixe pour dîner, si ce n’est à la table des princes. On n’a de régulateur que l’appétit. Ce qui se trouve sous la main suffit à le satisfaire, et nul ne mange au-delà du besoin.

(78) En pays ennemi, leur réserve sous ce rapport est vraiment incroyable. Ils traversent les vergers, les vignobles, sans toucher un fruit et même sans le convoiter, tant ils redoutent le poison ou les sortilèges.

(79) Rarement un Perse va-t-il faire de l’eau debout, ou même s’écarter, quand on le voit, pour satisfaire un autre besoin de nature, si loin sont poussées chez eux les susceptibilités de la pudeur.

(80) À la nonchalance de leur démarche, au laisser-aller de leurs membres, on les dirait efféminés ; eux guerriers si redoutables. À vrai dire, cependant, ils ont plus d’astuce encore que de vaillance, et c’est de loin surtout qu’ils sont à craindre. Ils sont grands faiseurs de forfanteries et de rodomontades, ont la parole pompeuse, ampoulée, dure et menaçante, indifféremment dans la bonne ou la mauvaise fortune. Rusés, fiers, cruels, s’arrogeant le droit de vie et de mort sur leurs esclaves et sur les plébéiens obscurs, ils n’hésiteront pas à faire écorcher vif un homme, ou en partie, ou de la tête aux pieds. Ceux qui les servent à table n’osent desserrer les dents ni souffler ; toutes les bouches sont bâillonnées.

(81) Chez eux la loi s’environne de terreur. Celle qui punit l’ingratitude et la désertion est particulièrement atroce. Ils en ont d’abominables, des lois qui rendent toute une famille solidaire pour un de ses membres.

(82) Mais ils n’élèvent aux fonctions judiciaires que des hommes intègres et instruits, qui n’ont pas besoin d’être soufflés, et ils se raillent impitoyablement de nos tribunaux, où le magistrat ignorant ne peut se passer d’avoir derrière lui un assesseur disert et légiste. Quant à couvrir de la peau du juge prévaricateur le siège que son successeur doit occuper, si le fait n’est d’invention pure, l’usage a dès longtemps cessé.

(83) Tant de leçons qu’ils ont reçues de nous en fait de discipline et de tactique, et l’adoption de nos manœuvres et de nos exercices militaires, les ont rendus redoutables même en bataille rangée. lls comptent surtout sur leur cavalerie, où tout ce qu’ils ont de noble et de distingué vient faire ses preuves. Quant à leurs fantassins, qu’ils arment à la manière de nos myrmillons du cirque, ce sont les valets de l’armée. Cette troupe, vouée pour toujours à l’esclavage, sert sans solde ni rétribution quelconque. Cette nation, par son courage et les progrès qu’elle a faits dans l’art de la guerre, aurait porté plus loin encore ses succès, sans les discordes civiles dont elle est incessamment travaillée.

(84) Les Perses en général multiplient dans leurs vêtements les couleurs tranchantes. Leur habit dérobe toute la personne de la tête aux pieds, bien que laissant passage à l’air sur la poitrine et sur les flancs. Ils portent des colliers et des bracelets d’or enrichis de pierreries, et surtout de perles. C’est une mode qu’ils ont prise depuis la défaite de Crésus et la conquête de la Lydie.

(85) Il me reste un mot à dire de cette précieuse substance, si commune dans le pays. La perle se trouve dans l’intérieur d’une espèce d’huître blanche et forte, sur les côtes de l’Inde et de la Perse ; et sa formation est due à la rosée qui s’introduit dans le coquillage à certaines époques de l’année. L’huître bâille au clair de lune comme pour frayer, et reçoit ainsi le serein qui la féconde. Elle engendre alors tantôt deux, tantôt trois petites perles. On trouve aussi, mais plus rarement, à l’ouverture des écailles, une perle solitaire, plus grosse, et que, par suite, on appelle union.

(86) La preuve que les perles sont de substance éthérée, et non un produit marin, c’est que de la rosée du matin elles naissent limpides et parfaitement rondes ; et que la rosée du soir n’en produit que de forme irrégulière, roussâtres ou tachetées. Leur volume dépend encore de la quantité de rosée absorbée par l’huître. Un orage trouble cette fécondation, détériore le germe, ou le fait avorter.

(87) La pêche des huîtres à perles est difficile et périlleuse ; et ce qui en élève encore les frais, c’est l’instinct de ce testacé de fuir les parages où on le recherche, pour s’établir autour de roches écartées, ou dans des antres qui ne sont fréquentés que par les chiens de mer. On sait qu’il se trouve encore des perles, mais d’une moins belle eau, dans certaines parties reculées de l’océan Britannique.


Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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