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Histoire de Rome Livre XXIV

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) Assuré des bonnes dispositions des soldats, qui rivalisèrent d’ardeur en prenant, suivant l’usage, Dieu à témoin que leur prince chéri était invincible, Julien jugea qu’il était temps de frapper les grands coups. Après une nuit donnée au repos, il fit sonner le départ dès l’aurore, et entra avec le jour en Assyrie, non sans avoir à l’avance tout disposé pour subvenir aux difficultés de l’entreprise. On le voyait, l’œil en feu, courir à cheval de rang en rang, donnant à tous l’exemple de l’ardeur et du courage.

(2) La connaissance des lieux lui manquait ; et comme l’ennemi pouvait en profiter pour lui tendre des pièges, il fit dès le début, en chef instruit par l’expérience, prendre aux troupes l’ordre de marche par carrés. Avant tout il avait distribué sur son front et ses flancs quinze cents coureurs, pour éclairer le pays et prévenir toute surprise. Se tenant lui-même au centre avec l’infanterie, qui formait la force principale de l’armée, il prescrivit à Névitte de longer l’Euphrate à sa droite avec quelques légions. La cavalerie à la gauche, sous les ordres d’Arinthée et d’Hormisdas, s’avançait sur un sol uni par escadrons serrés. Dagalaif et Victor commandaient l’arrière-garde, et la marche était fermée par Sécondin, duc d’Osrhoène.

(3) Enfin, pour grossir son armée aux yeux des ennemis, et frapper leur imagination de l’idée d’une force supérieure, il eut soin d’espacer les divisions et les rangs de manière à ce que la colonne couvrit près de dix milles de terrain entre le front de marche et les derniers serre-files ; manœuvre très fréquemment et très habilement mise en pratique par Pyrrhus, roi d’Épire, le plus savant des généraux dans l’art de tirer parti du terrain, d’étendre ou resserrer son ordre de bataille, et de multiplier pour l’œil ou diminuer ses forces, suivant le besoin.

(4) Les intervalles des corps furent remplis par les bagages, les valets, et tout ce qu’une armée traîne à sa suite, et qui, laissé en prise, peut être enlevé d’un coup de main. La flotte, malgré les sinuosités du fleuve, dut aller de conserve, et se tenir constamment à notre hauteur.

(5) Nous arrivâmes après deux jours de marche à la ville de Doura sur l’Euphrate, que nous trouvâmes déserte. De nombreux troupeaux de cerfs se montraient dans les environs ; nous en abattîmes à coups de flèches et à coups de rames de quoi rassasier l’armée. Le reste, grâce à sa promptitude à nager, traversa le fleuve et regagna l’abri de ses solitudes, sans qu’on pût mettre obstacle à sa retraite.

(6) Nous fîmes ensuite quatre petites journées ; et, vers le soir de la dernière, le comte Lucillien eut ordre de prendre mille hommes légèrement armés dans des barques, et d’aller enlever le fort d’Anathan, situé, comme presque tous ceux du pays, dans une île de l’Euphrate. Les barques prennent donc position autour de la place, masquées par une épaisse nuit.

(7) Mais, aux premières lueurs du jour, un habitant qui sortait pour puiser de l’eau jeta de grands cris en voyant les nôtres, et donna l’alarme à la garnison. Julien, qui s’était placé en observation sur une hauteur, passe alors le bras du fleuve avec deux navires de renfort, suivi de plusieurs autres qui portaient des machines de siège.

(8) Mais arrivé sous les murs, et jugeant qu’une attaque de vive force présentait de grands dangers, il voulut d’abord tenter sur les assiégés l’effet des promesses et des menaces. Ceux-ci demandèrent à s’entendre avec Hormisdas, qui réussit à faire impression sur eux en se portant garant de la mansuétude avec laquelle ils seraient traités.

(9) Ils vinrent donc tous faire leur soumission, précédés d’un bœuf couronné, qui chez ce peuple est un emblème d’intentions pacifiques. Le fort évacué fut sur-le-champ réduit en cendres. Pusée, son commandant, obtint le tribunat pour récompense, et, dans la suite, le duché d’Égypte. Le reste des habitants fut traité humainement, et transféré corps et biens à Chalcis en Syrie.

(10) Dans le nombre se trouvait un soldat romain qui avait fait partie de l’expédition de Maximien, et qui était resté malade en arrière. Il avait pris plusieurs femmes, suivant la mode du pays, et était devenu la souche d’une nombreuse famille. Quand on l’abandonna, il était, disait-il, à peine en âge d’avoir de la barbe, et nous le retrouvions sous les traits d’un vieillard décrépit. La reddition de la place, à laquelle il passait pour avoir contribué, comblait cet homme de joie. Il prenait à témoin diverses personnes d’avoir toujours prédit qu’il mourrait à près de cent ans, et serait enterré en terre romaine. À quelque temps de là, des coureurs sarrasins vinrent présenter des prisonniers à l’empereur, qui en témoigna sa satisfaction la plus vive, et, pour les engager à continuer, les combla de présents.

(11) Le lendemain fut marqué par un accident assez fâcheux. Un vent impétueux qui s’éleva par tourbillons bouleversa toutes nos tentes et en déchira plusieurs. Il soufflait avec tant de violence que les soldats ne pouvaient se tenir debout, et qu’il y en eut un grand nombre de renversés. Nous eûmes le même jour une espèce de désastre. Le fleuve, débordant tout à coup, submergea plusieurs de nos barques chargées de grains. Des barrages en pierres destinés à retenir les eaux, pour les distribuer ensuite dans des canaux d’irrigation, avaient été emportés. Était-ce par la main des hommes, ou par la seule force du courant ? C’est ce qu’on n’a jamais pu savoir.

(12) Nous avions pris et incendié la seule forteresse ennemie qui se fût rencontrée devant nous. et transporté ailleurs ses défenseurs captifs. La confiance de l’armée s’en était accrue. Elle proclamait à haute voix son enthousiasme pour son prince, qu’elle considérait comme l’élu de la faveur divine.

(13) Mais sa circonspection à lui n’en était pas diminuée : il se sentait en pays inconnu et savait avoir affaire aux plus insaisissables des ennemis et aux plus féconds en stratagèmes. On le voyait tantôt en front, tantôt en queue, ou, suivi d’un détachement de cavalerie légère, fouillant les taillis, explorant les vallées, dans la crainte de quelques embûches, et tour à tour gourmandant avec sévérité, ou reprenant avec sa douceur naturelle, l’imprudence du soldat qui s’écartait trop du gros de l’armée.

(14) Il permit toutefois d’incendier, avec les habitations, les riches moissons qui couvraient la campagne, mais seulement après que chacun eut fait provision suffisante de toutes choses. L’ennemi, qui ne s’attendait pas à ces rigueurs, en souffrit cruellement.

(15) Le soldat consommait joyeusement ces vivres obtenus à la pointe de l’épée, en songeant que sa valeur assurait d’autant sa subsistance à venir, et que, tout en vivant dans l’affluence, il ménageait les provisions dont la flotte était chargée.

(16) Il y en eut un qui, dans l’ivresse, eut l’imprudence de passer sans ordre sur l’autre rive. Il fut pris, et mis à mort sous nos yeux.

Chapitre II[modifier]

(1) La marche suivante nous amena devant la forteresse de Thilutha, qui s’élève au milieu du fleuve sur un pic d’une hauteur excessive, et que l’art n’aurait su protéger plus efficacement que n’a fait la nature. Dans cette position inexpugnable, la garnison quand on lui proposa (comme de raison en termes très adoucis ) de se rendre, répondit que le moment n’était pas venu ; mais que si nous parvenions à nous rendre maîtres du royaume, elle suivrait le sort commun, et reconnaît alors la domination romaine.

(2) Cela dit, ils laissèrent notre flotte défiler au pied même de leurs murs sans lui faire la moindre insulte. Pareil refus nous attendait au fort d’Achaiachala, également bien défendu par sa position insulaire et inaccessible, et que nous laissâmes aussi de côté. À deux cents stades de là, le jour suivant, nous trouvâmes un fort abandonné à cause de la faiblesse de ses murs, et nous le livrâmes aux flammes.

(3) Nous fîmes encore les deux jours suivants deux cents stades avant d’arriver à Baraxmalcha, où nous passâmes le fleuve, pour occuper, sept milles plus loin, la ville de Diacira, désertée par ses habitants, qui laissaient entre nos mains des magasins considérables de blé et de sel blanc. Un temple s’élevait au point culminant de la citadelle. On égorgea quelques femmes qui étaient restées dans la ville, et on y mit le feu. Nous dépassâmes ensuite une source d’où jaillit le bitume, et nous entrâmes dans Ozogardana, que la terreur de notre approche avait fait évacuer. On y montrait encore le tribunal de l’empereur Trajan.

(4) Cette ville fut encore incendiée ; après quoi nous prîmes deux jours de repos. Mais à la fin de la seconde nuit Hormisdas faillit tomber entre les mains du suréna (la plus haute dignité après le roi chez les Perses), qui lui avait préparé une embuscade de concert avec Malek Posodacès, le phylarque des Sarrasins Assanites, brigand fameux par ses sanglantes déprédations sur les frontières. Ils avaient été, on ne sait comment, avertis d’une reconnaissance que notre allié devait faire. Mais le coup manqua, parce que Hormisdas ne put trouver de gué pour passer le fleuve, dont le lit est en cet endroit très resserré, mais très profond.

(5) Nous eûmes les Perses en présence aux premières lueurs du jour. On vit de loin briller les casques, et s’avancer rapidement ces redoutables cavaliers emboîtés dans le fer. Les Romains, d’un élan intrépide, et couverts de leurs boucliers, volent à leur rencontre. La colère a doublé le courage. Rien ne les arrête, ni la menace de tous ces arcs tendus, ni l’éblouissement causé par le reflet des armures ; et l’ennemi se voit joint de si près qu’il ne peut décocher une flèche.

(6) Animés par ce premier succès, les nôtres poussent jusqu’au bourg de Macépracta, où subsistent encore les restes d’une muraille servant jadis, à ce qu’il paraît, de boulevard à l’Assyrie contre les entreprises de ses voisins.

(7) Là le fleuve se partage en deux bras, dont l’un forme de larges canaux qui vont au loin fertiliser les campagnes, et distribuer l’eau dans les villes de la Babylonie. L’autre bras, qu’on appelle Naarmalcha, c’est-à-dire fleuve royal, baigne les murs de Ctésiphon. Une haute tour, en forme de phare, s’élève au point de jonction. On établit sur le dernier bras des ponts solides pour le passage de l’infanterie.

(8) Nos cavaliers tout armés fendirent de biais le courant, en choisissant les endroits les moins dangereux. Une grêle de traits accueillit subitement nos troupes à l’autre bord ; mais nos auxiliaires, exercés à la course, s’acharnèrent comme autant d’oiseaux de proie sur ceux qui les avaient lancés, et n’en laissèrent pas un debout.

(9) Nous arrivâmes après cet exploit devant Pirisabora, ville étendue, populeuse, et environnée d’eau comme une île. L’empereur en fit le tour à cheval, prenant ostensiblement toutes les dispositions préalables d’un siège. Il espérait, par cette seule démonstration, ôter aux habitants l’idée de résister ; mais divers pourparlers ayant eu lieu, sans que prières ni menaces eussent produit aucune impression, il résolut d’en venir aux effets. Trois lignes d’attaque se formèrent donc autour de la ville, et pendant un jour entier on échangea des projectiles.

(10) La garnison, forte et résolue, s’empressa, pour amortir nos traits, de garnir tout le développement des remparts d’épais rideaux en poil de chèvre. Derrière leurs boucliers, formés d’un épais tissu d’osier recouvert de cuirs frais, les Perses faisaient bonne résistance : on eût dit des statues de fer, car une succession de lames de ce métal artistement superposées, et obéissant à tous les mouvements du corps, les enveloppait, de la tête aux pieds, d’une défense impénétrable.

(11) Plus d’une fois ils témoignèrent le désir de parler à Hormisdas, leur compatriote, et qui était issu du sang royal ; mais chaque fois qu’il s’approcha, il fut accablé de reproches et d’injures, et accueilli par les noms de déserteur et de traître. Cette escarmouche de paroles employa une grande partie du jour. Mais dès que la nuit fut venue on fit avancer diverses espèces de machines, et l’on procéda au comblement du fossé.

(12) La première lueur du jour révéla aux habitants, effrayés, les progrès qu’avaient faits nos ouvrages ; et, pour surcroît, un vigoureux coup de bélier ayant effondré le bastion d’un des angles du rempart, ils abandonnèrent la double enceinte extérieure de la ville, pour se retirer dans la citadelle. Celle-ci était assise sur la plate-forme d’un monticule escarpé, et arrondi en forme de bouclier argien, excepté du côté du nord, où se trouvait un pan coupé, masqué par des roches qui s’élèvent du lit de l’Euphrate. Une ceinture de hautes murailles en briques, cuites, cimentée avec du bitume, formait sa défense. On sait que rien n’égale en solidité cette espèce de construction.

(13) Le soldat, irrité de n’avoir trouvé personne dans la ville, tourne sa fureur contre la citadelle, d’où les habitants font pleuvoir une multitude de traits. Aux coups de nos balistes et de nos catapultes ils opposent l’effet non moins destructeur de leur arc aux extrémités recourbées, qu’ils tendent avec une lenteur extrême, mais dont la corde, en échappant des doigts qui l’ont attirée, darde avec roideur un roseau ferré, dont l’atteinte en plein corps est toujours mortelle.

(14) Les cailloux lancés à la main volaient aussi sans interruption de part et d’autre, et l’on se battit ainsi depuis le point du jour jusqu’assez avant dans la nuit, sans qu’il y eût d’avantage d’aucun côté. Le combat recommença le jour suivant, et se soutenait avec de grandes pertes réciproques et sans plus de résultat, quand l’impatience de l’empereur voulut hâter la décision. À la tête d’un détachement qu’il fit ranger boucliers contre boucliers, pour mieux se garantir des flèches, il s’élança soudain contre une des portes de la citadelle, défendue par un épais revêtement de fer.

(15) Bien qu’assailli d’une grêle de pierres, de balles de fronde et autres projectiles, lui-même, au péril imminent de sa vie, presse d’injonctions réitérées les siens de s’ouvrir un passage à travers cet obstacle, et ne se retire enfin qu’au moment où il allait être inévitablement écrasé.

(16) Il revint sans avoir perdu un soldat, ramenant quelques hommes blessés, mais légèrement, et lui-même sans atteinte, mais la rougeur au front ; car il avait lu que Scipion Émilien avec l’historien Polybe de Mégalopolis en Arcadie, et seulement trente soldats, avait, de la même manière, forcé l’une des portes de Carthage. Sans déprécier un exploit attesté par nos annales, nous croyons que celui de Julien peut soutenir le parallèle.

(17) Scipion fut protégé dans cette circonstance par la voûte de pierre d’un porche formant saillie au-dessus de sa tête, et pénétra dans la ville tandis que ceux qui gardaient la porte concentraient leurs efforts sur la destruction de cet abri. Julien, au contraire, combattit à ciel découvert, et ne se retira qu’à regret, quand le jour était comme obscurci par les fragments de rochers et les traits sans nombre qui pleuvaient de tous côtés autour de lui.

(18) Ce coup de main avait été conçu et brusqué en quelques minutes. Mais Julien, pressé d’agir ailleurs, et voyant s’ajourner indéfiniment la confection des mantelets et des terrasses, ordonna de construire au plus vite la machine connue sous le nom d’hélépole, à l’emploi de laquelle, avons-nous dit, Démétrius fut redevable du surnom de Poliorcète.

(19) Témoins alors des progrès du monstrueux édifice, qui bientôt allait menacer d’en haut leurs tours les plus élevées, et réfléchissant en outre à la résolution dont les assiégeants assemblaient être animés, les habitants eurent enfin recours aux prières. On les vit se répandre sur les tours et les remparts, et de là, tendant aux Romains des mains suppliantes, implorer leur commisération.

(20) Puis comme l’œuvre s’arrêtait, comme les travailleurs restaient inactifs, symptôme d’une suspension d’hostilités, ils demandèrent à conférer avec Hormisdas,

(21) ce qui fut accordé. Mamersidès, le commandant de la place, se fit alors descendre au moyen d’une corde, fut conduit à l’empereur ; et, après avoir demandé et obtenu la vie sauve pour lui et les siens, s’en retourna vers eux. Au compte qu’il rendit de sa négociation, tout ce qui était enfermé dans la forteresse souscrivit aux conditions stipulées. Le traité fut conclu avec les consécrations religieuses de coutume. Les portes s’ouvrirent alors, et tout le monde sortit, proclamant à haute voix la grandeur d’âme et la clémence de César, qui venait de leur apparaître comme un bon génie.

(22) On ne compta que deux mille cinq cents individus des deux sexes. Le reste de la population, prévoyant un siège, avait à l’avance évacué la ville dans de petites barques. On trouva dans la citadelle des approvisionnements considérables en armes et en provisions de bouche. On en prit ce qu’on jugea nécessaire ; le reste fut livré aux flammes, ainsi que la place elle-même.

Chapitre III[modifier]

(1) Le jour suivant l’empereur, prenant son repas dans un moment de loisir, reçut une fâcheuse nouvelle. Le suréna qui commandait l’avant-garde des Perses avait surpris trois de nos escadrons, et, bien qu’il ne leur eût tué que très peu de monde, dont un tribun, s’était emparé d’un étendard.

(2) Julien en conçut une violente colère. Suppléant au nombre par la célérité, il se porta sur les lieux avec sa seule escorte, et tomba sur le parti ennemi, qui, frappé de terreur, se dispersa honteusement. Il cassa ensuite les deux tribuns survivants, comme lâches et indignes, et décima leurs escadrons, dégradant, avant de les faire mourir, ceux que le sort avait désignés ; le tout en conformité des lois anciennes.

(3) Après l’incendie de Pirisabora, Julien du haut de son tribunal rendit grâce à l’armée de sa bravoure, l’exhortant à continuer d’en donner des preuves, et lui promit une gratification de cent pièces d’argent par tête. Puis, s’apercevant des murmures excités par la modicité de la somme, il éleva la voix, et, d’un ton où perçait un généreux dédain,

(4) "Vous avez, dit-il, devant vous les Perses et leur opulence. Voulez-vous vous enrichir ? ayez le courage de prendre leur dépouille. Mais, croyez-moi, la république, qui disposait autrefois de tant de trésors, est aujourd’hui bien pauvre ; et la faute en est à ceux dont la bassesse osa conseiller à vos princes d’acheter des barbares, au prix de l’or, la paix et la liberté du retour.

(5) Le trésor est épuisé, les villes sont rançonnées, les provinces ruinées. Je suis de noble naissance ; mais ma fortune est nulle, et je n’ai hérité que d’un cœur étranger à toute crainte. Oui, plaçant tous les biens dans les qualités de l’âme, je ne rougis pas, moi, votre empereur, d’avouer ma pauvreté. Fabricius aussi fut pauvre de patrimoine autant que riche de gloire : en a-t-il moins bien conduit la plus importante des guerres ?

(6) Vous voulez être riches : eh bien ! soyez intrépides. Confiez-vous d’un cœur plus soumis à la conduite de Dieu, et, si j’ose le dire, à la mienne. Préférez-vous retomber dans l’ignoble anarchie des séditions passées ? soit.

(7) Je saurai mourir en empereur au bout d’une carrière déjà noblement parcourue, et faire sans peine le sacrifice d’une vie que le moindre accès de fièvre peut m’ôter ; ou bien j’abdiquerai le pouvoir. À la façon dont j’ai vécu, je puis encore me trouver à l’aise dans une condition privée. Je vous laisse après moi, je le dis avec bonheur, avec orgueil, les chefs les mieux éprouvés et les plus habiles dans toutes les parties de l’art de la guerre."

(8) Ce discours, où se peignait si bien l’égalité d’âme de celui qui parlait, calma soudain l’irritation. L’espoir revint, et avec l’espoir la confiance. On promit d’une commune voix de se montrer dociles et disciplinés, en reconnaissant avec admiration l’ascendant que savait exercer le prince ; et, suivant l’usage du soldat dans les cas pareils, un retentissement adouci des armes confirma la sincérité de cette déclaration.

(9) On rentra ensuite sous la tente, pour prendre gaiement telle nourriture que la circonstance permettait, et pour jouir du repos de la nuit. Jusque dans les termes de ses serments, Julien savait intéresser leurs sympathies. Au lieu de jurer par ceux qui lui étaient chers, il disait, par exemple : "Ainsi puissé-je vaincre les Perses ! " ou : "Ainsi puissé-je régénérer l’empire romain ! ". Cette façon de jurer était habituelle aussi à Trajan, qui, pour affirmer quelque chose, avait souvent à la bouche : "Ainsi puissé-je voir la Dacie réduite en province romaine ! " ou bien : "Ainsi puissé-je passer l’Ister, l’Euphrate ! " ou telle autre modification de la même formule.

(10) Par une marche de quatorze milles nous joignîmes ensuite un point du fleuve, où sont établies des écluses qui portent la fécondité dans toute la campagne attenante. Les Perses les avaient levées, sachant que nous devions prendre cette route, et avaient ainsi opéré une vaste inondation.

(11) Contraint de s’arrêter un jour devant cet obstacle et de laisser reposer les troupes, l’empereur se porta de sa personne en avant, et, à grand renfort d’outres gonflées, de bateaux en cuir et de pilotis de bois de palmier, il parvint, non sans peine, à établir une multitude de petits ponts sur lesquels passa l’armée.

(12) Les vignobles abondent dans ce canton, ainsi que les arbres à fruit de diverses espèces. On y voit surtout pulluler l’arbre aux palmes, qui forme de véritables forêts jusqu’à la Mésène et jusqu’à la grande mer. On ne peut faire un pas sans trouver un palmier fécond ou stérile. On tire de la substance des premiers du miel et du vin en abondance. Les palmiers, dit-on, s’accouplent, et chez eux la différence de sexe est très sensible.

(13) On va même jusqu’à prétendre que les tiges femelles peuvent être artificiellement fécondées ; que ces arbres sont susceptibles d’amour réciproque (à telles enseignes que nulle force de vent ne peut empêcher dans un couple l’inclinaison de l’un vers l’autre) ; que, sevrée de la semence du mâle, la femelle avorte, et ne donne que des fruits imparfaits qui ne mûrissent point ; que, pour connaître de quel mâle une femelle est éprise, il suffit d’oindre son tronc de la liqueur qu’il suinte. L’émanation, par une secrète loi de la nature, s’en communique à l’autre arbre, qui manifeste aussitôt le désir de s’accoupler.

(14) L’armée se gorgea des fruits qu’elle trouvait sous sa main ; et l’on eut même à se garder des excès de la gourmandise, là où l’on craignait de rencontrer la disette. Nous laissâmes ensuite plusieurs îles derrière nous ; et, après avoir essuyé une décharge d’un parti d’archers perses qui s’était embusqué pour nous surprendre, et dont nous eûmes raison, nous arrivâmes à un endroit où le bras principal de l’Euphrate se divise en une multitude de canaux.

Chapitre IV[modifier]

(1) Il y avait dans ce canton une ville juive que ses habitants avaient désertée à cause de la faiblesse de ses défenses, et que le soldat irrité livra tout entière aux flammes. De là Julien continua sa marche avec la confiance de l’homme qui croit avoir pour lui les dieux,

(2) et atteignit Mahozamalcha, ville considérable et entourée de fortes murailles. Il y dressa ses tentes avec toutes les précautions possibles pour les mettre à couvert des attaques de la cavalerie perse, si redoutable en plaine.

(3) Prenant ensuite avec lui quelques vélites, il fit à pied une reconnaissance complète de la place, mais ce ne fut pas sans tomber dans une embuscade où sa vie courut le plus grand danger.

(4) Dix soldats perses, sortis par une porte masquée, s’étaient glissés sur leurs genoux le long d’un talus, et fondirent à l’improviste sur les nôtres. Deux d’entre eux qui reconnurent Julien aux marques de sa dignité, vinrent à lui l`épée au poing : mais il reçut intrépidement leurs coups sur son boucher, perça le flanc de l’un, et l’autre fut criblé de coups par ceux qui entouraient le prince. Les huit autres, dont quelques-uns blessés, prirent la fuite. Julien rapporta la dépouille des deux morts comme trophée au camp, où il fut reçu avec enthousiasme.

(5) Torquatus ravit un collier d’or à son ennemi vaincu ; Valérius, avec l’aide d’un champion ailé, triompha d’un Gaulois qui s’enorgueillissait de sa force prodigieuse, et acquit par là le nom de Corvinus. Nous ne leur envions pas ces titres de gloire ; mais que le beau fait d’armes de Julien soit aussi consigné au souvenir de la postérité.

(6) Le lendemain, un pont fut construit, et l’armée passa un bras du fleuve, pour trouver un campement plus favorable. Julien le fit entourer d’un double retranchement, sachant qu’il avait tout à craindre au milieu de plaines dégarnies. Il était déterminé à emporter Mahozamalcha ; car c’eût été s’exposer que de pénétrer plus avant, laissant une réunion si considérable d’ennemis sur ses derrières.

(7) Pendant qu’on s’occupait sérieusement des travaux préparatoires, le suréna essaya d’enlever des chevaux qu’on faisait paître dans un bois de palmiers ; mais il fut repoussé avec quelque perte par les cohortes de garde.

(8) La population de deux villes, malgré leur position insulaire, avait pris l’alarme, et cherchait à se retirer à Ctésiphon. La retraite des uns fut protégée par l’épaisseur des forêts ; d’autres ne trouvèrent de salut qu’en s’embarquant dans des troncs d’arbres creusés, et s’enfonçant dans l’intérieur du pays.

(9) Nos soldats en tuèrent une partie, qui se mit en défense. Eux-mêmes parcouraient le fleuve sur des barques et des esquifs, ramassant çà et là des prisonniers. En effet, par une disposition très-bien entendue de nos forces, tandis que l’infanterie se livrait aux travaux du siège, la cavalerie, par détachements, battait au loin la campagne, pour se procurer des vivres. L’armée, de la sorte, tout en ménageant la partie du pays actuellement occupée, vivait cependant aux dépens de l’ennemi.

(10) Déjà nos troupes, formées sur trois lignes, attaquaient vigoureusement la double enceinte de la ville, et l’empereur se flattait d’en venir à ses fins. Mais s’il était indispensable de se rendre maître de la place, il n’était pas aisé d’y réussir. La citadelle était assise sur un rocher à pic, découpé en saillies de l’accès le plus difficile et le plus périlleux : de plus, l’art avait fait monter, au niveau de cette élévation naturelle, des tours formidables qui étaient remplies de combattants ; et des ouvrages d’une grande force hérissaient les approches de la partie basse de la ville, construite sur une pente qui aboutissait à la rivière.

(11) Joignez à ces obstacles matériels une garnison nombreuse et d’élite, inaccessible à toute séduction, et dont le patriotisme voulait vaincre ou s’ensevelir sous les ruines. D’un autre côté, nos troupes montraient une ardeur peu docile, et qu’on avait peine à contenir. Dans leur impatience de joindre l’ennemi corps à corps, ils s’indignaient contre le son de la retraite qui les rappelait de l’assaut.

(12) L’habileté du chef triompha de cet emportement des esprits par une sage répartition des forces, et en assignant à chacun sa tâche, qu’il s’empressa de remplir. Ici, on travaillait à élever de hautes terrasses ; là, on s’efforçait de combler le fossé ; plus loin, on ouvrait de longues galeries souterraines. Les ingénieurs disposaient les machines, dont le sifflement allait bientôt se faire entendre.

(13) Névitte et Dagalaif avaient la surveillance spéciale des travaux de mine et d’épaulement. Diriger les assauts, et protéger les ouvrages contre les sorties et les feux jetés des murailles, fut la part que se réserva l’empereur. On était au bout de tant d’efforts, et, les apprêts de destruction terminés, le soldat demandait à grands cris l’assaut, quand le duc Victor, qui avait poussé une reconnaissance jusqu’à Ctésiphon, revint avec la nouvelle qu’il n’avait trouvé l’ennemi nulle part.

(14) L’ivresse de joie qu’elle causa chez nos troupes accrut leur confiance et leur ardeur belliqueuse, et l’on attendit impatiemment le signal.

(15) Le martial clairon résonne des deux parts. D’abord les Romains s’efforcent de diviser l’attention de l’ennemi par des cris menaçants et de feintes attaques multipliées ; leurs boucliers unis forment au-dessus de leurs têtes une voûte de figure indécise, tantôt continue, tantôt fractionnée, suivant le besoin des manœuvres. Les Perses, abrités sous les lames de fer qui les couvrent, et qui s’étagent comme les plumes sur le corps des oiseaux, pleins de confiance dans ces armures à l’épreuve, sur lesquelles les traits ne font que rejaillir, font bonne contenance sur leurs remparts, toujours prêts à déjouer ou repousser de vive force toute tentative des assiégeants.

(16) Mais quand ils voient nos gens, derrière des mantelets d’osier, attaquer sérieusement leurs murailles ; flèches, frondes, fragments de rocs, brandons, brûlots, mettent tout en œuvre pour les faire reculer. Les balistes ne cessent de jouer, et d’envoyer en sifflant des volées de traits continuelles ; et, les scorpions, partout où l’on put les ajuster, nous accablent d’une grêle de boulets.

(17) L’assaut se renouvela plus d’une fois ; mais vers midi la chaleur devint trop forte pour se battre et remuer les machines. Les deux partis durent suspendre, épuisés de fatigue et de sueur.

(18) Le lendemain avec même ardeur l’action recommença sous toutes les formes, et se termina comme la veille sans avantage décidé. Cependant le prince, présent partout, pressait la prise de cette ville, qui, en l’arrêtant sous ses murs, l’empêchait de frapper ailleurs de plus grands coups.

(19) Mais dans ces moments de crise le moindre incident a parfois les conséquences les plus inespérées. Vers la fin d’un assaut, au moment où, comme d’ordinaire, on se battait plus mollement, un dernier coup, négligemment donné par un bélier qu’on venait seulement de poser, fit écrouler la plus haute des tours de briques, laquelle entraîna dans sa ruine un pan considérable du mur contigu.

(20) La lutte alors se rengage avec des alternatives où se signalent l’élan terrible de l’attaque et l’inventive énergie de la résistance. Nul effort ne rebutait le soldat romain, enflammé d’ardeur et de colère ; nulle extrémité n’effrayait les assiégés, combattant pour leur salut. La nuit seule mit trêve, et fit songer au repos.

(21) Tout cela s’était passé à la face du ciel. Vers la fin de la nuit, on vint annoncer à l’empereur, que tant de soins tenaient éveillé, que les légionnaires qu’il avait chargés de pratiquer la mine avaient, en étayant les terres, poussé une galerie jusque sous les fondements des murailles, et qu’ils n’attendaient que ses ordres pour pénétrer dans l’intérieur.

(22) Le jour allait paraître ; la trompette sonne ; on court aux armes. L’assaut fut, à dessein, dirigé à la fois sur deux points opposés, afin que, dans le tumulte d’une défense partagée, l’attention des assiégés, distraite du bruit toujours plus voisin du travail des mineurs, ne songeât pas à leur opposer de troupes à leur sortie.

(23) L’ordre est exécuté, la garnison occupée, l’ouverture pratiquée. Exsupère, soldat de la légion Victorine, sort le premier, puis le tribun Magnus, puis le notaire Jovien. Ils sont suivis d’une troupe hardie. On égorge d’abord les habitants de la maison dans laquelle a débouché la mine ; puis, avançant avec précaution, on fait main basse sur les sentinelles, qui chantaient à tue-tête, suivant l’usage de leur nation, les louanges de leur juste et fortuné souverain.

(24) Ceux qui tiennent pour constante la tradition du dieu Mars en personne assistant Luscinus à l’attaque du camp lucanien, et admettent sans scrupule la possibilité d’une telle dérogation de la majesté divine, eurent ce jour-là une confirmation de leur croyance. Un guerrier d’une stature colossale, qui s’était fait remarquer au fort de l’assaut, portant seul une échelle, ne repartit pas le lendemain, et ne put être retrouvé, nonobstant toute enquête, dans une revue générale de l’armée. Or un soldat, avec la conscience d’avoir, aussi bien mérité, n’eût certes pas manqué de se faire connaître. Mais pour un qui resta ignoré, les noms de tous ceux qui s’étaient distingués d’ailleurs furent mis en lumière. La couronne obsidionale leur fut décernée, et, suivant l’usage antique, leur éloge fut prononcé devant l’armée.

(25) Envahie de deux côtés, la malheureuse ville fut bientôt complètement occupée ; et ; sans distinction d’âge ou de sexe, la furie du vainqueur immola tout ce qui se rencontra d’abord. Quelques-uns placés entre le fer et la flamme, pour échapper au péril présent ; se précipitèrent eux-mêmes du haut de leurs murailles et, mutilés par leur chute, souffrirent mille fois la mort en attendant le coup qui leur arracha la vie.

(26) Il n’y eut de pris vivant que Nabdatès, chef des gardes du roi, avec quatre-vingts de ses hommes. On les présenta à l’empereur, qui, dans sa clémence, donna l’ordre de les épargner. Le butin fut ensuite équitablement réparti suivant le mérite. Quant à l’empereur, qui se contentait de peu, il ne se réserva que trois pièces d’or et un enfant muet, doué de la pantomime la plus gracieuse et la plus éloquente, et se déclara très convenablement récompensé pour sa victoire.

(27) Parmi ses captives il s’en trouvait naturellement de très séduisantes, car la Perse est renommée pour la beauté de ses femmes. Julien ne voulut pas même les voir. C’est un trait de ressemblance avec Alexandre et Scipion l’Africain, qui, supérieurs aux travaux et aux périls, craignaient de succomber à la volupté.

(28) Durant le siège un de nos ingénieurs, dont le nom m’échappe, se trouvant près de l’affût d’un scorpion, eut la poitrine brisée par la pierre que le pointeur avait maladroitement ajustée à la fronde, et qui fut chassée en sens inverse de sa direction. On le trouva étendu sur le dos, et tellement disloqué que son corps ne conservait plus la forme humaine.

(29) L’empereur eut avis qu’un parti ennemi se tenait caché non loin des murs de la ville détruite, dans un de ces souterrains dont il existe un grand nombre dans le pays, et se préparait à tomber sur notre arrière-garde.

(30) Il dépêcha aussitôt pour le débusquer un détachement d’infanterie composé d’hommes d’élite. Ceux-ci ne crurent pas devoir s’engager dans cette caverne ; et, ne pouvant attirer ceux qui l’occupaient au dehors, ils en fermèrent l’entrée avec un amas de chaume et de sarments, et y mirent le feu. La fumée, d’autant plus épaisse qu’elle trouvait moins de jour à pénétrer dans l’intérieur, suffoqua un grand nombre de Perses. La flamme qui les gagnait força le reste à s’offrir d’eux-mêmes à la mort. Après en avoir eu raison par le fer ou par le feu, les nôtres revinrent au camp. Ainsi la valeur romaine triompha de cette puissante et populeuse cité, et n’en laissa que cendres et que ruines.

(31) L’armée, après cette glorieuse expédition, eut à traverser successivement plusieurs rivières sur des ponts, et se trouva en face de deux forts construits avec un soin tout particulier. Là Victor, qui nous précédait, fut tenu quelque temps en échec au passage d’une rivière. Il avait devant lui le fils du roi, sorti de Ctésiphon avec des forces considérables. Mais ce prince, voyant s’approcher le reste de nos troupes, eut bientôt fait retraite.

Chapitre V[modifier]

(1) L’armée, poursuivant sa marche, traversait une succession de bocages et de terres en rapport, offrant la culture la plus variée. Là se trouvait un palais d’architecture romaine, qui dut sa conservation au plaisir que sa vue nous causa.

(2) Nous trouvâmes aussi un parc d’un immense circuit, défendu par une forte palissade, et qui contenait les animaux destinés aux chasses royales. On y voyait des lions à la longue crinière, des sangliers armés de redoutables défenses, des ours tels qu’on n’en trouve qu’en Perse, d’une férocité inimaginable, et d’autres échantillons de monstres des forêts, choisis dans les différentes espèces. Nos soldats forcèrent les portes de l’enceinte, et tuèrent tous ces animaux à coups d’épieux et à coups de flèches.

(3) L’empereur campa et se fortifia à la hâte dans ces lieux si beaux et si bien cultivés, et, y trouvant à portée de l’eau et des fourrages, y fit reposer l’armée deux jours. La ville de Coché, que nous appelons Séleucie, détruite par l’empereur Vérus, est à peu de distance. Julien, prenant les devants avec des éclaireurs, en visita l’enceinte déserte. Une source qui ne tarit point y forme un lac qui se décharge dans le Tigre. Là il vit de nombreux cadavres attachés au gibet : c’étaient les parents du gouverneur qui avait, comme on l’a vu plus haut, capitulé dans Pirisabora.

(4) Ce même lieu vit le supplice de Nabdatès, fait prisonnier avec quatre-vingts des siens, lors de la prise de Mahozamalcha, et qui périt sur un bûcher. Il avait obtenu sa grâce, bien qu’il eût obstinément défendu la ville après avoir promis sous main de nous la livrer. Mais ce pardon inespéré l’avait rendu Insolent au point de perdre toute retenue dans les propos qu’il tenait contre Hormisdas.

(5) Nous essuyâmes un échec peu après notre départ. Une avant-garde de trois cohortes rencontra un parti ennemi sorti de Ctésiphon, et, tandis qu’on était aux mains, un autre détachement passa le fleuve, enleva les bêtes de somme de la suite, et nous tua quelques fourrageurs surpris à l’écart.

(6) Julien, la rage au cœur, se dirigea sur Ctésiphon. Un château situé sur un point élevé, et muni de fortes défenses, arrêta sa marche. Il fit à cheval, et faiblement accompagné, une reconnaissance autour de cette forteresse mais, s’étant imprudemment avancé jusqu’à portée des traits, il fut remarqué. Une volée de projectiles tomba soudain autour de lui et blessa son écuyer, qui le touchait presque. Il eût été lui-même atteint d’un javelot de rempart, si tous, s’empressant de le couvrir de leurs boucliers, ne l’eussent préservé d’un danger imminent.

(7) Cette insulte lui causa une irritation extrême, et le décida à mettre le siège devant ce fort Mais la garnison préparait une vigoureuse défense, comptant sur sa position presque inaccessible, et sur l’arrivée prochaine du roi, que l’on disait en marche avec des forces imposantes.

(8) Les mantelets et les autres apprêts de siège furent bientôt terminés. Mais les assiégés, qui par le clair de lune suivaient nos opérations du haut de leurs remparts, firent tout à coup une sortie en masse vers la seconde veille, et taillèrent en pièces une de nos cohortes qu’ils surprirent. Le tribun qui la commandait fut tué en combattant.

(9) Au même instant la manœuvre qui avait déjà réussi aux Perses se renouvelle. Un autre parti passe le fleuve, tombe sur nos gens, en tue un certain nombre, et leur fait des prisonniers. La persuasion d’avoir sur les bras une force supérieure fit que, de notre côté, on ne résista que mollement. On revint de cette panique ; mais les Perses, qui, de leur côté, prirent l’alarme en entendant la trompette appeler le secours du reste de l’armée, se retirèrent sans avoir essuyé de perte.

(10) L’empereur, indigné, mit à pied les cavaliers de la cohorte qui avait si faiblement soutenu le choc des assiégés ; ce qui les faisait descendre d’un degré, en leur imposant un service plus dur.

(11) Son ressentiment se tourna ensuite contre ce fort qui avait mis en danger ses jours ; et il employa toute son habileté, toute son application à s’en emparer. Toujours au premier rang, et témoin de chaque fait d’armes, il louait la bravoure, et en donnait l’exemple. Enfin, après des alternatives diverses, accablée des projectiles des assiégeants, la place fut emportée par un dernier effort mieux combiné, et sur-le-champ réduite en cendres.

(12) Ce résultat obtenu, Julien accorda à l’armée quelques jours de repos, devenus indispensables en raison des efforts qu’elle avait faits et de ceux qui lui restaient à faire, et ordonna une large distribution de vivres. Mais avant tout il jugea prudent de se retrancher d’un fossé profond et d’une forte palissade ; car, outre les sorties que faisait craindre le voisinage de Ctésiphon, mille dangers inconnus pouvaient surgir à l’improviste.

Chapitre VI[modifier]

(1) Nous arrivâmes ensuite au Naarmalcha, ou Rivière des rois. C’est un bras artificiel du fleuve, que nous trouvâmes à sec. Trajan et après lui Sévère avaient ouvert ce canal sur le plan le plus vaste, et, reliant par ce moyen l’Euphrate au Tigre, avaient opéré une communication directe d’un fleuve à l’autre pour les plus gros navires.

(2) Les Perses, comprenant tout le parti qu’un ennemi pouvait tirer de cet ouvrage, l’avaient dès longtemps comblé. Nous jugeâmes devoir, dans notre intérêt, rouvrir cette voie, qui reçut, quand elle fut déblayée, un volume d’eau assez considérable pour porter la flotte durant un trajet de trente stades, et la faire déboucher dans le lit du Tigre. L’armée, au même instant, en opéra le passage sur des ponts, et se dirigea sur Coché.

(3) À l’autre bord, une riche et verdoyante campagne, couverte de vignobles et de vergers, nous offrit le repos dont nous avions besoin. Là s’élevait au milieu d’un bois de cyprès une délicieuse maison de plaisance, dont les murs intérieurs, couverts de représentations des chasses royales, offraient partout le monarque abattant sous ses coups quelques monstres des forêts. C’est dans ce goût que sont généralement les peintures du pays, où l’art ne s’attache qu’à reproduire des scènes de sang et de carnage.

(4) Jusque-là Julien avait vu tout lui réussir. Son courage se roidissait d’autant plus contre les obstacles, et cette continuité de succès lui inspirait une confiance voisine de la témérité. Sur son ordre, des plus solides parmi les vaisseaux qui portaient les machines de guerre et les subsistances furent débarrassés de leur chargement, et chacun reçut quatre-vingts soldats sur son bord. Il forma ensuite trois divisions de la flotte, en garda deux sous son commandement, et remit à Victor la direction de la troisième, composée de cinq navires, avec mission de passer rapidement le fleuve aux premières ombres de la nuit, et d’occuper le rivage opposé.

(5) Cette résolution alarma au dernier point ses lieutenants, qui tous, d’une commune voix, le supplièrent d’y renoncer. Mais il fut inébranlable. Les galères obéirent ; elles déployèrent leurs enseignes, et furent bientôt hors de vue. Au moment d’aborder, elles se virent accueillies par une pluie de feux et de matières combustibles, et eussent été réduites en cendres avec les hommes qui les montaient, sans l’énergique décision de Julien, qui, s’écriant que ces feux étaient le signal convenu de débarquement, entraîna tout le reste de la flotte à faire force de rames.

(6) Ce mouvement, exécuté avec promptitude, dégagea les cinq navires, qui prirent terre sans grand dommage ; et le reste des troupes, après une action très vive, et malgré les pierres et les traits de toute espèce dont on les accablait d’en haut, put enfin couronner les escarpements du fleuve et s’y maintenir.

(7) On a beaucoup vanté Sertorius d’avoir, tout armé, la cuirasse sur le dos, traversé le Rhône à la nage. Que dire de ceux des nôtres qui par point d’honneur en cette occasion, et pour suivre leur drapeau, se risquèrent, sans autre soutien que leurs larges et convexes boucliers, sur l’eau profonde et tourbillonnante du fleuve, et qui, bien que novices en cette manœuvre, luttèrent en quelque sorte de vitesse avec les vaisseaux ?

(8) Les Perses nous opposèrent les rangs serrés de leurs cataphractes, dont l’armure d’acier flexible frappe d’éblouissement leurs adversaires, et qui montent des chevaux caparaçonnés d’un cuir épais. Leurs escadrons s’appuyaient sur plusieurs lignes d’infanterie armés de longs boucliers convexes, et dont le tissu d’osier était recouvert de peaux non tannées. Derrière manœuvraient les éléphants, montagnes mouvantes, nous menaçant de loin d’un conflit dont nous avions déjà fait la terrible expérience.

(9) L’empereur, de son côté, adopta l’ordre homérique d’intercaler ce qu’il avait de moins sûr dans son infanterie, entre le premier corps de bataille et la réserve. Cette troupe en effet, s’il l’eût mise en front, suffisait, lâchant le pied, pour entraîner la déroute du reste ; et, placée en queue, elle n’eût rien eu derrière elle pour la contenir. Quant à lui, il ne faisait que voltiger de l’avant à l’arrière avec un corps d’auxiliaires, légèrement armés.

(10) Dès que les deux armées sont en présence, les Romains agitent leurs aigrettes, secouent leurs boucliers et s’avancent avec lenteur, marquant le pas comme sur une mesure d’anapeste. L’action commence par quelques traits lancés hors des rangs, et déjà du sol battu s’élèvent des tourbillons de poussière.

(11) Au son martial du clairon se joint l’excitation des cris poussés, suivant l’usage, de part et d’autre. On s’aborde à coups de piques et d’épées. Nos gens, serrant de près l’ennemi, ont d’autant moins à souffrir de ses flèches. Julien semblait se multiplier, portant du secours où l’on pliait, ranimant les courages qu’il voyait faiblir.

(12) Enfin la première ligne des Perses commença peu à peu à rétrograder, puis précipita sa retraite vers Ctésiphon, ne pouvant supporter plus longtemps l’échauffement de ses armures. Nos troupes, bien qu’également harassées, ayant du matin au soir combattu sous un ciel de feu, poussèrent néanmoins les Perses, l’épée dans les reins, jusque sous les murs de le ville, où ceux-ci se jetèrent avec leurs chefs, le suréna, Pigrane et Narsès.

(13) Nos gens y seraient même entrés pêle-mêle avec les fuyards, si le duc Victor, qui avait reçu une flèche dans l’épaule, ne leur eût crié et fait signe de s’arrêter, craignant que s’ils s’engageaient une fois dans les murs, les portes ne se refermassent sur eux, et qu’ils n’y fassent accablés par le nombre.

(14) Laissons donc l’antique poésie exalter les exploits d’Hector et les trophées d’Achille ; que l’histoire redise à jamais de quel héroïsme ont fait preuve ces foudres de guerre, Sophanès et Aminias, et Callimaque et Cynégire, dans le fameux conflit de la Grèce et de l’Asie. Encore faudra-t-il avouer qu’ils ont trouvé parmi nos soldats plus d’un émule en cette journée.

(15) L’affaire était terminée ; et les soldats, foulant aux pieds les morts, et tout couverts d’un sang glorieux, se réunirent autour de la tente impériale pour payer à leur chef un tribut d’admiration et d’actions de grâce. On ne savait qui l’on devait plus louer en lui, du général ou du soldat. Deux mille cinq cents Perses, plus ou moins, avaient mordu la poussière, et nous n’avions pas à regretter plus de soixante-dix des nôtres.

(16) Julien interpella par leurs noms ceux qui, sous ses yeux, avaient le plus intrépidement payé de leur personne, et distribua des couronnes appropriées à chaque belle action.

(17) Il voyait dans ce début l’annonce d’une suite de succès, et voulut faire un ample sacrifice à Mars vengeur. Mais de dix beaux taureaux qu’on amena, il y en eut neuf (premier fâcheux pronostic) qui tombèrent morts avant d’arriver à l’autel ; et le dixième, qui rompit ses liens, et dont on eut grande peine à s’assurer, n’offrit, quand on l’eut immolé, que des signes du plus sinistre augure. À cette vue Julien fut saisi d’un accès de colère, et prit Jupiter à témoin qu’il ne sacrifierait plus à Mars. Ce serment ne fut pas rétracté, car sa mort ne tarda guère.

Chapitre VII[modifier]

(1) Julien tint conseil avec ses principaux officiers sur la question de savoir si l’on mettrait le siège devant Ctésiphon. L’opinion de ceux qui connaissaient la place fut que ce serait une imprudence et une faute, vu l’assiette inexpugnable de cette place, et l’attente où l’on était d’avoir bientôt Sapor sur les bras avec une puissante armée.

(2) La raison dictait cet avis, qu’approuva le bon sens du prince. Il envoya seulement Arinthée, avec un détachement d’infanterie légère, dépouiller de leurs moissons et de leur bétail les riches campagnes environnantes, et donner en même temps la chasse aux ennemis éparpillés dans l’épaisseur des bois, ou cachés dans des retraites à eux seuls connues. Cette expédition eut pour résultat un butin considérable.

(3) Mais l’ardeur de Julien le poussait en avant, au mépris des avis contraires. Il gourmandait ses lieutenants, qui par pusillanimité, disait-il, ou par amour du repos, osaient lui conseiller de laisser inachevée la conquête de la Perse. La résolution lui prit tout à coup de s’avancer dans les terres, et il laissa le fleuve à sa gauche, sur la foi de guides trop peu sûrs,

(4) en donnant l’ordre fatal de mettre le feu à la flotte. Il ne réserva que douze des plus petits navires, destinés à jeter des ponts, et qu’il fit suivre sur des chariots. Il crut avoir agi pour le mieux en arrachant cette proie à l’ennemi, et en rendant ainsi disponibles vingt mille hommes environ que la manœuvre ou la remorque des vaisseaux avait occupés depuis le début de la campagne.

(5) Éclairé plus tard par les murmures, il reconnut enfin (ce qui n’était que trop évident) que dans le cas d’un échec la retraite vers le fleuve devenait impossible à travers ces plaines arides et ces montagnes à perte de vue. Les transfuges appliqués à la torture avouèrent dans les tourments qu’ils avaient fait de faux rapports. L’ordre alors fut donné de courir au plus vite éteindre les flammes. Mais la conflagration avait été si rapide, qu’il ne restait d’intact que les douze vaisseaux, qu’on avait pour les conserver, séparés des autres.

(6) Nous nous trouvions donc très inconsidérément privés de la flotte. Mais aux yeux de Julien cet inconvénient était compensé par la faculté de concentrer l’armée, et d’opérer désormais sans division de ses forces. On avançait donc par masses compactes dans l’intérieur des terres, et partout l’on trouvait encore abondamment à subsister.

(7) Les ennemis, pour nous ôter cette ressource et nous prendre par la famine, mirent le feu aux pâturages et aux moissons déjà mûres. Cet embrasement nous arrêta court, et, pour attendre qu’il eût cessé, nous contraignit de recourir à un campement provisoire. Cependant les Perses nous harcelaient sans cesse, tantôt sous la forme d’escarmouches, se dispersant dès qu’on leur faisait tête, et tantôt nous opposant des masses, afin de laisser croire que le roi les avait joints, et que c’était ce renfort qui leur donnait cette audace et cette vigueur inaccoutumées.

(8) Ce fut alors que chef et soldats déplorèrent la perte de la flotte, qui leur ôtait les moyens de jeter des ponts et de prévenir les mouvements de l’ennemi, dont l’approche n’était plus annoncée que par le scintillement lointain des armures. À ces inconvénients s’en joignait un autre non moins grave : on n’entendait point parler des secours promis par Arsace, ni de l’arrivée prochaine des deux corps détachés.

Chapitre VIII[modifier]

(1) Pour redonner du cœur aux soldats, Julien fit paraître devant eux un certain nombre de prisonniers grêles et décharnés comme le sont presque tous les Perses ; et s’adressant aux nôtres : "Voilà pourtant, dit-il, ce que les enfants de Mars regardent comme des hommes. Espèce rabougrie et rechignée, poltrons que nous avons vus tant de fois jeter leurs armes et tourner le dos sans se battre."

(2) Il fit ensuite retirer les prisonniers, et l’on entra en conseil. Il y eut de grands débats, pendant lesquels la soldatesque s’écriait sans ménagements qu’il fallait retourner par où l’on était venu. Le prince repoussa ce parti avec force, et nombre de voix se joignirent à la sienne pour démontrer l’impossibilité de retraverser des plaines immenses où tout était détruit moissons et fourrages, et où çà et là quelques hameaux affamés restaient seuls debout après l’incendie général. Tous les chemins d’ailleurs étaient détrempés par suite de la fonte des neiges, et partout la crue des torrents les faisait sortir de leur lit.

(3) Ce qui compliquait encore ces difficultés, on était dans la saison où la chaleur engendre en ce pays des myriades de mouches et de moustiques, dont le vol remplit l’espace nuit et jour, et obscurcit la lumière du soleil et celle des étoiles.

(4) La prudence humaine n’offrant aucune solution, on éleva des autels, on immola des victimes, et les dieux furent consultés sur le point de savoir s’il fallait retourner directement par l’Assyrie, ou tourner les montagnes à petites journées pour tomber brusquement sur la Chiliocome, qui touche à la Gordyène, et la ravager. L’inspection des entrailles laissant la question indécise,

(5) on s’arrête enfin à l’idée d’occuper, faute de mieux, la Gordyène. Le 16 des calendes de juillet, l’armée était en marche depuis le point du jour, quand on vit apparaître à l’horizon ce qui semblait une épaisse fumée ou un tourbillon de poussière. On crut que c’étaient des ânes sauvages, dont la race abonde en cette contrée, et qui ont coutume de s’attrouper pour se garantir des attaques des lions.

(6) D’autres pensaient que c’étaient des hordes de Sarrasins qu’attirait sous nos drapeaux le bruit qui s’était répandu du siège prochain de Ctésiphon. Suivant une troisième opinion, c’était sans doute l’armée perse qui niait à notre rencontre.

(7) Dans cette incertitude et de crainte d’une surprise, on fit sonner le rappel, et l’armée, formant le cercle, campa tranquillement au bord d’un ruisseau, dans un vallon tapissé d’herbes et sous la protection de plusieurs lignes de boucliers. Ce rideau nébuleux resta en vue jusqu’au soir, sans qu’il fût possible de discerner ce qu’il cachait derrière lui.


Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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