Histoire de Rome Livre XXV

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) Comme il arrive ordinairement dans les circonstances graves, nous passâmes tous cette nuit debout et sans fermer l’œil. Aucune étoile ne brillait au firmament. Au premier rayon du jour, le reflet des cuirasses et des armures nous annonça de loin la présence de l’armée royale.

(2) Nos soldats, à cette vue, brûlaient d’en venir aux mains ; mais l’empereur défendit de passer le ruisseau qui coulait entre nous et l’ennemi. Une vive escarmouche néanmoins s’engagea au-delà de cette barrière entre nos éclaireurs et ceux des Perses, et Machamée, chef d’un de nos bataillons, tomba dans la mêlée. Maurus, son frère, qui fut depuis duc de Phénicie, se jeta au-devant de son corps, tua de sa main le meurtrier, et, renversant tout ce qui se trouvait sur son passage, eut encore assez de force, quoique blessé lui-même d’un trait à l’épaule, pour emporter du milieu des combattants ce frère chéri, que couvrait déjà la pâleur de la mort.

(3) Succombant enfin sous la chaleur et la fatigue de leurs charges répétées, les escadrons ennemis furent mis en déroute. Dans un mouvement de retraite que nous fîmes alors, les Sarrasins qui s’étaient dispersés devant notre infanterie tentèrent, en se mêlant aux Perses, d’enlever nos bagages. Mais à la vue de l’empereur, ils se replièrent sur la cavalerie destinée à les soutenir.

(4) Nous atteignîmes après cette action un bourg nommé Hucumbra, où nous trouvâmes, au-delà de nos souhaits, des vivres de toute espèce. Après avoir passé deux jours à nous refaire, nous brûlâmes tout ce que nous ne pouvions emporter.

(5) Le lendemain, l’armée poursuivait plus tranquillement sa marche, quand les Perses tombèrent à l’improviste sur notre arrière-garde, et l’eussent facilement enlevée, sans l’intervention d’un corps de cavalerie qui, débouchant à propos d’un vallon, repoussa les assaillants, et leur mit hors de combat beaucoup de monde.

(6) Il périt dans cet engagement un noble satrape, nommé Adacès, chargé précédemment d’une mission près de l’empereur Constance, et accueilli par ce prince avec distinction. Celui qui l’avait tué présenta sa dépouille à Julien, qui le récompensa honorablement.

(7) Ce même jour, les légions portèrent contre le corps de cavalerie attaché à la troisième l’accusation de s’être insensiblement dérobé au moment où elles abordaient l’ennemi, ce qui avait affaibli l’effet de la charge.

(8) L’empereur, plein d’une juste indignation, priva ce corps de ses étendards, fit briser les lances des cavaliers, et les condamna à marcher avec le bagage et les captifs. Leur chef, qui seul s’était bien conduit, reçut le commandement d’un autre escadron, en place du tribun convaincu d’avoir honteusement tourné le dos.

(9) Quatre tribuns des auxiliaires, coupables de la même lâcheté, encoururent simplement la dégradation. Julien leur fit grâce d’une peine plus sévère, en considération des circonstances où l’on se trouvait.

(10) Soixante-dix stades plus loin, l’armée touchait à la fin de ses ressources, et le feu était partout aux pâturages et aux moissons. Chacun s’empressa de disputer cette proie aux flammes et d’en emporter sa charge.

(11) En quittant ces lieux nous arrivâmes en un canton nommé Maranga, où, dès le point du jour, nous eûmes en vue les Perses. Ils venaient à nous en nombre formidable, sous le commandement du Mérane ou chef suprême de la cavalerie, qui avait avec lui les deux fils du roi et plusieurs grands officiers.

(12) Toute cette armée n’était que fer. De la tête aux pieds chaque soldat était couvert d’épaisses lames de ce métal, assez artistement ajustées pour laisser toute liberté aux mouvements des membres et au jeu des articulations. Ajoutez à cette armure des casques figurant par devant la face humaine, et qui ne laissaient de jour que pour voir et respirer ; seuls points par où ces corps complètement cuirassés fussent accessibles aux blessures.

(13) Leurs lanciers restaient immobiles, et comme rivés ensemble par des attaches d’airain. Non loin les archers d’une main tendaient en avant l’arc national, et assuraient la direction de la flèche qui a fait de tout temps la force de leurs armées, et de l’autre, ramenant avec effort la corde au niveau de la mamelle droite, décochaient avec bruit ces roseaux sifflants qui portent au loin la mort.

(14) Derrière eux venaient les éléphants, la trompe levée, et montrant leurs horribles gueules ouvertes Leur vue seule glaçait les cœurs, et les chevaux surtout s’épouvantaient de leurs cris et de l’odeur qu’ils exhalent.

(15) Les conducteurs, depuis la défaite de Nisibe, où les éléphants s’étaient retournés contre leurs propres bataillons et les avaient écrasés dans leur fuite, pour éviter le retour de ce désastre portaient tous, attachés au poignet droit, de longs couteaux à manche ; se tenant prêts, si l’animal devenait furieux au point qu’ils n’en fussent plus maîtres, à l’en frapper de toute leur force à l’articulation de la dernière vertèbre, l’expérience d’Hasdrubal, frère d’Hannibal, ayant démontré qu’il n’en faut pas davantage pour mettre un de ces monstres à mort.

(16) Julien promène un instant ses regards sur tout ce formidable appareil ; puis, d’un cœur intrépide, il court, entouré de ses principaux officiers et suivi de son escorte, ranger sa troupe en bataille. Pour racheter la disproportion du nombre, il adopta l’ordonnance en croissant, refusant en partie ses ailes ;

(17) et, craignant que les archers persans ne missent le désordre dans ses bataillons s’il leur laissait l’initiative de l’attaque, il se porta en avant avec une vivacité qui neutralisa l’effet de leur décharge. Au signal donné, l’infanterie romaine fondit en rangs serrés sur les masses profondes des Perses, et rompit leurs premières ligues.

(18) L’action s’échauffe, et l’on n’entend sans relâche que le cliquetis des boucliers, mêlé au sinistre sifflement des traits et aux cris des combattants. Le sol se couvre de sang et de morts, principalement du côté des Perses, qui de près se battent mollement, et soutiennent assez mal le corps à corps. Leur tactique, en effet, est de se tenir à distance, de céder le terrain au moindre désavantage, et de lancer, tout en fuyant, des grêles de traits qui ôtent l’envie de les poursuivre. Les Perses furent donc vigoureusement poussés ; et les nôtres regagnèrent leurs tentes au signal de la retraite, fatigués d’avoir tout le jour combattu sous un ciel ardent, mais animés par le succès et disposés à de plus grands efforts.

(19) Les Perses, avons-nous dit, firent dans ce combat des pertes considérables. La nôtre fut insignifiante. Nous eûmes cependant à regretter en première ligne l’intrépide Vétranion, qui commandait la légion Ziannienne.

Chapitre II[modifier]

(1) II y eut ensuite trois jours de repos, dont on profita pour panser les blessures. Mais tout service de vivres avait cessé, et nous éprouvions déjà les extrémités de la disette. Bêtes et gens étaient réduits à l’inanition, par l’incendie des fourrages et des grains sur pied. Les provisions destinées à l’usage particulier des tribuns et des comtes, et dont ils se faisaient suivre à dos de bêtes de somme, furent en grande partie distribuées aux pauvres soldats dépourvus de semblables réserves.

(2) Quant à l’empereur, qui n’avait pas d’ordinaire royal, et qui, sous le chétif abri de sa tente, soupait d’une portion de bouillie dont un valet d’armée aurait fait fi, il oubliait ses propres besoins, et abandonnait aux plus dénués ce qu’on parvenait à se procurer pour sa table.

(3) Une nuit où, après quelques heures d’un sommeil inquiet et interrompu, il avait, à l’exemple de Jules César, fait trêve au repos pour écrire sous sa tente, et s’occupait à méditer sur quelques sujets philosophiques, il vit, ainsi qu’il en a fait confidence à quelques amis, le génie de l’empire, mais bien différent de ce qu’il était lorsqu’il apparut à Julien César, lors de son avènement dans les Gaules. Sa contenance était morne ; un voile couvrait sa tête et sa corne d’abondance, et il ne fit que traverser silencieusement la tente.

(4) L’empereur fut un moment troublé ; puis son âme supérieure à toute crainte s’abandonna bientôt aux décrets de la destinée. Il était nuit pleine encore ; mais il quitta sa couche pour conjurer par un sacrifice les malheurs dont il semblait menacé, lorsqu’une traînée de lumière, pareille à la chute d’une torche allumée, sillonna l’air et s’évanouit aussitôt. Julien frissonna, songeant que c’était sans doute l’étoile de Mars qui se manifestait à lui sous cet aspect sinistre.

(5) Ce n’était autre chose que le météore appelé en grec g-diaissonto, lequel en réalité ne tombe ni ne touche jamais la terre. Car c’est folie et impiété de croire possible la chute d’un corps céleste. Diverses causes produisent ce phénomène ; il suffira d’en dénoncer quelques-unes

(6) Tantôt c’est quelque étincelle échappée au feu de l’éther, et qui s’éteint quand la force lui manque pour aller plus loin ; tantôt c’est l’effet du rayonnement de la lumière sur la densité de la nue, ou de son adhérence fortuite à ses flancs Cette lumière prend la figure d’une étoile, dont la course dure aussi longtemps que la matière ignée l’alimente, et qui, bientôt perdue dans l’espace, se dissout et s’absorbe dans la substance même dont le frottement lui a fait prendre feu.

(7) Dès avant l’aube du jour Julien manda les haruspices étrusques, et les consulta sur la signification de ce phénomène. Leur réponse fut qu’il fallait ajourner toute entreprise. Ils s’appuyaient sur l’autorité du livre de Tarquitius, au chapitre "De rebus divinis", lequel recommande, en cas d’apparition d’un météore au ciel, de s’abstenir de livrer bataille et de faire acte de guerre quelconque.

(8) Et comme Julien, sceptique en mainte occasion, ne tenait de leur avis aucun compte, ils le supplièrent au moins de suspendre sa marche de quelques heures. Mais l’empereur ne transigea pas même sur ce point, devenu tout à coup réfractaire à l’art divinatoire ; et le camp fut levé dès que le jour parut.

Chapitre III[modifier]

(1) De ce moment les Perses, que leurs précédents échecs avaient instruits à redouter l’infanterie romaine en bataille rangée, ne firent plus qu’observer notre marche, guettant des hauteurs le moment de nous surprendre. Cette manœuvre inquiéta nos soldats au point de les empêcher de se retrancher de tout le jour.

(2) On ne put que se renforcer sur les flancs, et marcher carrément par bataillons ; ordre qui, suivant les accidents du terrain, laissait parfois entre eux des vides. Tout à coup l’on annonce à Julien, qui, sans avoir pris le temps de s’armer, poussait en avant une reconnaissance, que l’on attaque son arrière-garde.

(3) Dans l’émotion il prend le premier bouclier venu, oubliant d’endosser sa cuirasse, et court au lieu du conflit. Mais il apprend en chemin que l’avant-garde, qu’il vient seulement de quitter, est également compromise.

(4) Il s’y reporte aussitôt, insouciant de son propre danger, pour rétablir les affaires, quand une nuée de cataphractes perses vient charger en flanc la colonne, déborde notre aile gauche, qui plie, et s’acharne à coups de lance et de traits sur nos bataillons, déjà ébranlés par les cris et l’odeur des éléphants.

(5) Cependant la vue de son prince, qui se multiplie pour faire face partout au danger, provoque un élan de notre infanterie légère, qui, prenant les Perses à dos, taille en pièces les hommes et tranche les jarrets des éléphants.

(6) Les cris, les gestes de Julien, qui signale aux siens cet avantage, les animent à le poursuivre ; lui- même en donne l’exemple avec une ardeur qui lui fait oublier qu’il combat nu. Vainement ses gardes, qui eux-mêmes avaient d’abord plié, lui crient de se défier de cette masse de fuyards comme d’un édifice qui s’écroule. un javelot de cavalier, lancé par une main inconnue, effleurant la peau de son bras, lui perce les côtes et s’enfonce dans le foie.

(7) Julien ne peut arracher le trait, dont le fer à double tranchant lui entame les doigts ; il tombe de cheval. On l’entoure, on le relève. Il est transporté au camp, où les secours de l’art lui sont appliqués sans délai.

(8) Sitôt que la douleur fut un peu calmée, Julien, revenu à lui, demande son cheval et ses armes. Sa grande âme lutte contre la mort. Il veut retourner au combat et rendre aux siens la confiance, ou du moins témoigner, par un acte d’abnégation personnelle, de sa vive sollicitude pour leur salut. Avec le même courage, mais dans une préoccupation d’esprit différente, l’illustre Épaminondas, blessé mortellement à Mantinée, s’enquérait avec inquiétude du sort de son bouclier. La mort lui sembla douce dès qu’on lui eut représenté cette arme. L’idée seule de l’avoir perdue jetait le trouble dans cette âme que rapproche du trépas ne pouvait ébranler.

(9) Mais les forces de Julien ne répondaient plus à son ardeur ; son sang coulait à flots : il fallut demeurer. L’espoir même de vivre s’éteignit en lui quand, sur sa demande, on lui eut dit que l’endroit où il était tombé s’appelait Phrygie. Car, suivant une prédiction, Phrygie était le nom du lieu où l’attendait la mort.

(10) On ne saurait peindre la douleur et la soif de vengeance qui s’empara des soldats à la vue de leur prince qu’on rapportait au camp. Ils volaient à l’ennemi, frappant de leurs javelots sur leurs boucliers, en hommes décidés à périr. Aveuglés par la poussière, épuisés de chaleur, sans chef pour les conduire, tous se ruaient, comme par instinct, sur le fer des Perses.

(11) Ceux-ci, de leur côté, multipliaient d’autant les volées de leurs flèches, qui formaient un nuage entre eux et les Romains. Au-devant de leurs lignes s’avançaient avec lenteur les monstrueux éléphants à la tête empanachée, terrifiant par leur seul aspect les chevaux et même les guerriers.

(12) On n’entendait au loin qu’un retentissement confus de combattants qui se choquaient, de mourants qui gémissaient, de chevaux qui hennissaient ; et cette affreuse rumeur ne cessa que lorsqu’on fut las de tuer, et que la nuit fut venue jeter son voile sur les efforts des deux partis.

(13) Cinquante satrapes ou grands dignitaires périrent dans cette mêlée, avec une multitude de soldats. Le Mérane et Nohodarès, généraux du premier renom, furent au nombre des morts. Laissons donc l’antiquité s’extasier en pompeux langage devant les vingt combats de Marcellus, y joindre les nombreuses couronnes militaires de Sicinius Dentatus, et prodiguer enfin son admiration à ce Sergius qui, en différents combats, reçut, dit-on, vingt-trois blessures ; gloire souillée et flétrie à jamais par Catilina, dernier héritier de ce nom. Mais notre avantage se trouvait balancé par des pertes sensibles.

(14) Après la retraite de Julien, Anatole, maître des offices, fut tué à l’aile droite, qui plia. Le préfet Salutius vit tomber à ses côtés son conseiller Sophore, et n’échappa lui-même au trépas que par l’assistance de son appariteur qui le tira de la mêlée. Un parti des nôtres, réduit à toute extrémité, réussit à se jeter dans un petit fort voisin, et put rejoindre l’armée trois jours plus tard.

(15) Pendant ces alternatives du combat, Julien, couché dans sa tente, parlait en ces termes aux assistants désolés : "Le moment est venu, mes amis ; la nature exige le tribut, un peu tôt peut-être : mais en loyal débiteur je m’empresse de m’acquitter, et sans éprouver, comme on pourrait le croire, abattement ni regret. La philosophie m’a appris à reconnaître la supériorité de l’âme sur le corps ; et, changeant ma condition pour une meilleure, j’ ai lieu de me réjouir plutôt que de m’affliger. Mourir jeune est une faveur accordée quelquefois par les dieux comme la récompense des plus hautes vertus.

(16) Je n’oublie pas non plus le rôle qui me fut assigné, rôle de lutte et de persévérance énergique, où mon courage ne faillira pas ; car je sais par expérience que le mal ne terrasse que le faible. Le fort en sait triompher.

(17) Ma conscience se reporte avec une égale sérénité aux souvenirs d’humiliation et d’exil, et à ceux de grandeur et de pouvoir. J’ai reçu le sceptre comme un héritage où m’appelait le ciel, et dont je crois n’avoir point abusé. Modéré à l’intérieur, mon gouvernement, n’a jamais sans de mûres réflexions accepté ou déclaré la guerre. Mais l’événement ne répond pas toujours aux plans les mieux conçus et il n’appartient qu’aux puissances du ciel de disposer du succès.

(18) Persuadé que le bien-être de ceux qui obéissent est la seule fin légitime du pouvoir, j’ai tâché, vous ne l’ignorez pas, d’en adoucir l’exercice, et j’ai rejeté loin de moi ses licences corruptrices des mœurs du prince et attentatoires à la fortune publique. Chaque fois que le salut de l’État a réclamé mon concours, son impérieux appel m’a trouvé prêt. J’ai bravé les dangers les plus manifestes et foulé aux pieds la crainte, en homme pour qui le péril est une habitude.

(19) Dès longtemps (je ne rougis pas de l’avouer) une prédiction m’avait averti que le fer terminerait ma vie ; et je rends grâce à la divinité suprême de ce que la mort m’arrive, non par la trahison, ou par les longues souffrances d’une maladie, ou par la main du bourreau, mais sous la forme d’un glorieux congé après une carrière noblement remplie. On dit avec raison qu’il y a faiblesse d’âme égale à provoquer la mort avant le temps, ou à la décliner quand le moment est venu.

(20) La force me manque pour en dire davantage. Je me tais à dessein sur le choix de mon successeur : je craindrais que mon discernement ne faillît à désigner le plus digne ; ou que ma préférence, n’étant pas ratifiée, ne devînt fatale à qui en aurait été l’objet. Mais, en véritable enfant de la patrie, je souhaite ardemment que l’armée rencontre un bon chef après moi."

(21) Il dit, et, avec la même sérénité, fit par testament le partage de sa fortune privée entre ses amis les plus intimes. Il s’enquit ensuite d’Anatole, maître des offices. Le préfet Salutius lui ayant répondu qu’il était heureux, il comprit qu’il n’était plus, et gémit amèrement sur cette mort, lui qui traitait la sienne avec tant d’indifférence.

(22) Tous les assistants fondaient en larmes ; mais Julien leur dit qu’il était inconvenant de pleurer celui qui allait au ciel prendre place parmi les astres ;

(23) et cette réprimande, faite du ton de maître, leur imposa silence. Il eut alors un sérieux entretien avec les philosophes Maxime et Priscus sur l’âme et sur la transcendance de sa nature. Mais sa blessure se rouvrit ; et le gonflement des artères lui rendant la respiration difficile, il demanda de l’eau fraîche qu’il but ; après quoi il expira sans agonie vers le milieu de la nuit, dans la trente et unième année de son âge. Il était né à Constantinople. Orphelin dès l’enfance, il avait perdu son père au milieu de cette proscription générale qu’attira la mort de l’empereur Constantin sur la tête de ceux qui avaient des droits à sa succession ; et longtemps avant il avait été privé de sa mère Basiline, issue d’une ancienne et illustre famille.

Chapitre IV[modifier]

(1) Julien mérite d’être compté sans doute au nombre des plus grands caractères par ses nobles qualités et par les grandes choses qu’il accomplit. Les moralistes admettent quatre vertus principales, la chasteté, la prudence, la justice et le courage ; et quatre accessoires, en quelque sorte en dehors de l’âme, le talent militaire, l’autorité, le bonheur, la libéralité. Julien consacra sa vie à les acquérir toutes.

(2) II était chaste à ce point qu’il resta, du moment qu’il eut perdu sa femme, étranger à tout commerce des sens. Il avait sans cesse présentes à l’esprit les paroles que Platon met dans la bouche de Sophocle le Tragique. Interrogé dans sa vieillesse si la passion des femmes existait encore en lui, le poète répondit que non, et ajouta qu’il se félicitait grandement d’avoir secoué le joug de la plus violente, de la plus inexorable des tyrannies.

(3) Pour s’affermir encore dans cette règle de conduite, Julien se plaisait à répéter ce passage du poète lyrique Bacchylide, l’une de ses lectures favorites : "La chasteté, pour les hommes placés en évidence, est un vernis non moins favorable que celui dont le peintre embellit les traits sur la toile." Même dans la force de l’âge, Julien sut se préserver si bien de toute tentation de ce genre, que les serviteurs qui l’approchaient de plus près n’eurent pas même le soupçon (ce qui est bien rare) qu’il y eût jamais succombé.

(4) Cette continence était grandement favorisée par les restrictions qu’il s’imposait en fait de nourriture et de sommeil, et qu’il observait dans son palais avec même rigueur que dans les camps. On était confondu en voyant à quoi se réduisait l’ordinaire de l’empereur, en qualité comme en quantité. C’était à croire, et peut-être non sans fondement, qu’on le verrait reprendre un jour le manteau du philosophe. En campagne, il n’était pas rare qu’il mangeât debout comme les soldats, et son repas n’était ni moins simple ni moins sommaire.

(5) Aussitôt qu’un court sommeil avait reposé son corps endurci à la fatigue, il se levait et allait en personne visiter postes et sentinelles, puis revenait se livrer à ses doctes élucubrations.

(6) Si les nocturnes flambeaux témoins de ses veilles avaient pu parler, on saurait à quel point différait de certains princes celui qui n’obéissait pas même aux commandements de la nature.

(7) Son intelligence était aussi vaste que saine. Quelques traits au hasard permettront d’en juger. Il possédait au plus haut degré l’art de gouverner et de faire la guerre. II se piquait d’être affable, ne montrant de réserve que ce qu’il en faut pour être respecté. Jeune par l’âge, il était déjà vieux par les vertus. Il était amoureux de toutes les sciences, et juge irrécusable en presque toutes. Censeur rigide des mœurs, bien que doux par caractère ; contempteur des richesses et de tout ce qui tient à la condition mortelle, sa maxime favorite était que le sage doit s’occuper de l’âme sans se soucier du corps.

(8) Il brilla par de hautes qualités dans l’administration de la justice, et sut la faire apparaître, suivant les circonstances et les individus, terrible sans qu’elle fût cruelle. Quelques exemples suffirent à réprimer les désordres. II montrait le glaive plutôt qu’il n’en frappait.

(9) On sait avec quelle modération il se vengea d’ennemis personnels qui avaient ouvertement tramé contre lui, et comment sa bonté naturelle intervint entre eux et le châtiment qui leur était dû.

(10) Des campagnes nombreuses, une multitude de combats, témoignent de sa valeur guerrière, comme de son aptitude à endurer l’extrême intensité du froid et de la chaleur. C’est par le corps que vaut le soldat, et le général par la tête. Mais on a vu Julien attaquer corps à corps, abattre sous ses coups de formidables antagonistes ; et seul faire aux siens qui pliaient un rempart de sa poitrine. Sur le sol dompté de la Germanie, sous l’atmosphère suffocante de la Perse, sa présence au premier rang était l’âme de son armée.

(11) Quant à ses talents stratégiques, les preuves en sont notoires et multipliées : villes et châteaux emportés dans les conditions les plus difficiles et les plus périlleuses, ordonnances de batailles aussi savantes que variées, choix judicieux des campements comme sûreté, comme salubrité, disposition intelligente des avant-postes et des lignes de défense.

(12) Il avait sur les soldats un tel ascendant, que, bien qu’intimidés par sa rigueur en fait de discipline, ils le chérissaient comme un camarade. Nous l’avons vu, n’étant que César, leur faire, sans solde, affronter la férocité des barbares, et, par la seule menace de sa démission, ramener à l’ordre une multitude mécontente et armée.

(13) Pour tout dire, en un mot, ne lui a-t-il pas suffi d’une simple exhortation aux soldats des Gaules, habitués aux frimas et au ciel des bords du Rhin, pour les entraîner, à travers tant de contrées lointaines, jusque sur le sol brûlant d’Assyrie et presque aux frontières des Mèdes ?

(14) II fut longtemps heureux, témoin ces immenses difficultés qu’il a surmontées, guidé, pour ainsi dire, par la main de la fortune, alors favorable à ses entreprises ; témoin encore, après qu’il eut quitté l’Occident, cette immobilité où, comme par l’effet d’un talisman, restèrent jusqu’à sa mort les nations barbares.

(15) Une foule d’actes déposent irrécusablement de sa libéralité. Nul prince, en fait d’impôts, n’eut jamais la main plus légère. Il modéra les offrandes de couronnes d’or ; fit remise d’arriérés accumulés ; tint la balance égale dans les contestations entre le fisc et le contribuable ; restitua aux villes la perception des revenus municipaux, et même leurs propriétés foncières, à la réserve des aliénations consommées sous les règnes précédents. Enfin, on ne le vit jamais empressé d’accumuler dans son épargne l’argent qu’il trouvait mieux placé dans les bourses particulières. "Alexandre le Grand, répétait-il avec complaisance, quand on voulait savoir où était son trésor, répondait en souriant : Chez mes amis."

(16) Après m’être étendu sur ses bonnes qualités, je dois revenir sur ses défauts, bien que j’en aie dit quelques mots à l’avance. Il n’était pas exempt de légèreté, mais en revanche il permettait qu’on le reprît quand il était dans son tort.

(17) Il laissait trop courir sa langue, et ne connaissait pas le prix du silence. Il faisait abus de la divination, et allait aussi loin que l’empereur Hadrien dans cette manie. Il y avait dans son culte plus de superstition que de religion véritable. Si grande était la consommation de bœufs qu’entraînaient ses sacrifices, qu’on disait que l’espèce manquerait s’il revenait de son expédition de Perse. On pouvait donc lui appliquer la plaisanterie faite sur Marc-Aurèle, alors César : "À Marcus César les bœufs blancs. C’est fait de nous si vous revenez vainqueur."

(18) Il était amoureux à l’excès de la louange, d’une vanité qui triomphait des moindres avantages, et il ne rougissait pas de s’entretenir avec le premier venu, par pure affectation de popularité.

(19) Nonobstant ces faiblesses, on pourrait répéter avec lui que son règne allait ramener la justice sur la terre, dont, suivant la fiction d’Aratus, l’ont bannie les vices des hommes ; et l’éloge serait complètement vrai, si quelques traits d’arbitraire ne formaient disparate avec la stricte équité, règle ordinaire de sa conduite.

(20) Ses lois, en général, sont exemptes de ce despotisme étroit qui fait violence à la liberté naturelle. Mais cet éloge souffre des exceptions ; et il faut mettre de ce nombre la tyrannique défense d’enseigner prononcée contre les rhéteurs et les grammairiens professant le christianisme, à moins qu’ils n’abjurassent leur culte.

(21) Ce fut encore un abus de pouvoir intolérable que cette contrainte de faire partie des conseils municipaux, imposée à nombre de personnes en faveur desquelles la qualité d’étranger, le privilège ou la naissance constituaient bénéfice d’exemption ou incompatibilité.

(22) Voici maintenant pour son extérieur : Il était de moyenne taille, avait naturellement la chevelure lisse comme si le peigne y eût passé ; la barbe rude, fournie, et terminée en pointe. Ses yeux étaient beaux, et le feu dont ils brillaient décelait un esprit qui se sent à l’étroit. Il avait les sourcils bien dessinés, le nez droit, la bouche un peu grande, la lèvre inférieure proéminente, le col gros et incliné, les épaules larges et la poitrine développée. Tout son corps, de la tête aux pieds, présentait les plus exactes proportions ; aussi était-il vigoureux et agile à la course.

(23) Ses détracteurs l’accusent d’avoir attiré sur son pays l’embarras d’une guerre. Mais en réalité ce n’est pas à Julien qu’il faut attribuer originairement la guerre avec les Perses, mais bien à Constance, qu’un sentiment de cupidité, comme nous l’avons démontré plus haut, rendit trop crédule aux mensonges de Métrodore.

(24) C’est donc ce dernier prince qui reste responsable de la destruction de nos armées (on vit des corps entiers mettre bas les armes), du sac de nos villes, de la démolition de nos forteresses, de l’épuisement de nos provinces, et enfin de la réalisation trop probable de cette menace de l’ennemi de porter la guerre jusqu’en Bithynie et jusqu’au rivage de la Propontide.

(25) Quant à la Gaule, dans quel état Julien l’avait-il trouvée ? Une guerre déjà ancienne y exerçait de plus en plus ses fureurs ; nos provinces étaient en proie aux Germains ; les Alpes, bientôt franchies, allaient ouvrir l’Italie à leurs ravages ; partout la désolation et la ruine ; des plaies saignantes, de plus cruels maux encore en perspective. Un jeune homme est envoyé au secours de l’Occident, décoré d’un vain titre. Il arrive, et déjà tout est réparé, et les rois ennemis lui obéissent en esclaves.

(26) La pensée de relever également l’Orient lui fit faire la guerre aux Perses ; et sans doute il en eût rapporté un surnom et des trophées si la faveur du ciel eût répondu à sa valeur et à l’excellence de ses plans.

(27) Et quand on voit tant de naufragés se risquer encore sur mer, tant de vaincus tenter encore la fortune des combats, et s’exposer de gaieté de cœur à des épreuves qui déjà leur ont été si fatales, comment blâmer un prince toujours victorieux de courir une fois de plus chercher la victoire ?

Chapitre V[modifier]

(1) Le temps manquait pour se livrer aux pleurs et aux lamentations. Le corps reçut seulement, en raison des circonstances, les soins que réclamait son transport au lieu d’inhumation choisi par le prince défunt lui-même. Et le lendemain, 5 des calendes de juillet, tandis que les Perses cernaient l’armée de toutes parts, ses chefs, après avoir convoqué les tribuns des légions et de la cavalerie, se réunirent pour délibérer sur l’élection d’un empereur.

(2) Une violente scission s’opéra dès l’abord. Arinthée, Victor et autres officiers de l’ancienne armée de Constance voulaient que le choix eût lieu dans leurs rangs, tandis que Névitte, Dagalaif, avec le reste des chefs gaulois, insistaient pour qu’il tombât sur un des leurs.

(3) Le débat se prolongeait, aucun des deux partis ne voulant céder, quand on s’accorda pour porter toutes les voix sur Salutius. Celui-ci s’excusa sur son âge et ses infirmités ; et comme il persistait invinciblement dans son refus, un officier de marque prit la parole, et dit : "Que chacun de vous se demande ce qu’il ferait au cas où l’empereur (la chose n’est pas sans exemple) lui aurait en son absence confié la conduite de cette guerre. Ne songerait-il pas, toute autre considération mise de côté, à tirer nos soldats de la position critique où ils se trouvent ? C’est à ce but qu’il faut tendre. Et s’il nous est donné de revoir la Mésopotamie, alors les suffrages réunis des deux armées désigneront le légitime empereur.

(4) Pendant ces courts instants d’une hésitation bien naturelle, il arriva que quelques impatients, pendant qu’on délibérait, élurent en tumulte Jovien, chef des gardes. Il n’avait pour titre que les services paternels, et la recommandation était médiocre. Il était fils de ce comte Varronien qui avait depuis peu laissé la carrière des armes pour mener une vie plus tranquille.

(5) Jovien, déjà revêtu des ornements impériaux, avait quitté sa tente et parcourait les rangs de l’armée, prête à se mettre en marche.

(6) Les lignes présentaient un développement de quatre milles. Aussi les soldats placés en avant des enseignes, entendant saluer Jovien Auguste, répétèrent le cri de toutes leurs forces, parce que, trompés par la ressemblance des noms, qui ne diffèrent que d’une lettre, ils crurent que Julien leur était rendu, et que c’était lui qu’on accueillait avec l’enthousiasme ordinaire. En voyant s’avancer la longue figure voûtée de Jovien, on comprit la triste vérité, et ce fut une explosion de larmes et de sanglots.

(7) Un choix fait dans de telles circonstances ne saurait être rigoureusement pesé dans les balances de la raison. C’est comme si l’on blâmait des matelots, après la perte d’un pilote habile, et quand la tempête gronde, de confier le gouvernail à celui d’entre eux qui accepte la responsabilité du salut commun.

(8) Le caprice de la fortune n’eut pas plus tôt fait cette élection, que l’enseigne des Joviens, que Varronien avait longtemps commandés, s’enfuit dans le camp des Perses. Cet homme avait eu des altercations avec Jovien, alors son égal, et qui s’était offensé de ses propos inconvenants contre son père ; il eut peur du ressentiment d’un ennemi parvenu au pouvoir suprême. Admis devant Sapor, qui n’était qu’à peu de distance, il lui annonce que celui qu’il redoutait tant n’existe plus, et qu’une émeute de goujats vient d’élire Jovien, simple protecteur, homme sans tête et sans énergie, un fantôme d’empereur.

(9) Sapor, à cette nouvelle, qui comblait le plus ardent de ses voeux, s’empressa de renforcer, par un détachement considérable de la cavalerie de son corps de réserve, les troupes qui avaient combattu contre nous, et donna l’ordre de tomber vivement sur notre arrière-garde.

Chapitre VI[modifier]

(1) Telle était des deux parts la situation des choses. On consulta, dans l’intérêt de Jovien, les entrailles des victimes. La réponse fut que sa perte était certaine si, comme il en avait manifesté l’intention, il attendait l’ennemi derrière un retranchement ; mais qu’en rase campagne l’avantage lui resterait.

(2) On commença donc à se mettre en marche. Les Perses aussitôt font charger par les éléphants qui étaient en front. Les cris et le choc terrible de ces animaux épouvantent d’abord nos chevaux et même leurs cavaliers. Les Joviens et les Herculiens toutefois en tuèrent quelques-uns, et tinrent bon contre les cataphractes.

(3) À la vue du péril de leurs camarades, les Joves et les Victorins accourent ; ils tuent deux éléphants, et font un grand carnage des Perses. D’un autre côté, nous perdions à l’aile gauche trois hommes de la plus haute valeur, Julien, Macrobe et Maxime, tribuns des meilleures légions de l’armée.

(4) On leur rendit les derniers honneurs aussi bien que le permettait la circonstance. Comme la nuit approchait nous doublâmes le pas pour arriver à un fort nommé Sumère ; et, chemin faisant, nous reconnûmes le corps d’Anatole, que l’on inhuma de même sommairement. Là nous fûmes rejoints par le parti de soixante soldats et quelques gardes, qui s’était jeté, comme nous l’avons dit plus haut, dans le fort de Vaccat.

(5) Le lendemain, nous campâmes dans une vallée en entonnoir qui n’avait qu’une issue, les monts formant pour le reste de son contour une sorte de muraille naturelle, et nous y ajoutâmes un renfort de pieux aiguisés comme des pointes d’épées.

(6) Nous voyant si bien retranchés, l’ennemi, qui occupait les défilés, se contenta de nous envoyer de là des volées de traits de toute espèce, en même temps qu’il nous accablait d’injures, nous appelant traîtres et meurtriers du plus estimable des princes ; car des transfuges leur avaient rapporté la bruit vague qui avait couru que le trait qui avait frappé Julien était parti d’une main romaine.

(7) Des escadrons ennemis osèrent cependant forcer la porte prétorienne et pénétrer jusqu’à la tente de Jovien. Mais on les repoussa vigoureusement en leur tuant ou blessant beaucoup de monde.

(8) Au sortir de ce campement nous occupâmes, la nuit suivante, Charcha, où, grâce à la destruction des redoutes dont la rive du fleuve était autrefois garnie pour fermer l’Assyrie aux Sarrasins, nous n’eûmes à essuyer aucune insulte.

(9) Le jour des calendes de juillet après une marche de trente stades, nous approchions d’une ville nommée Doura, quand les conducteurs de nos bagages, que la fatigue de leurs bêtes contraignait d’aller à pied, et qui se trouvaient conséquemment en arrière, furent soudain enveloppés d’une nuée de Sarrasins qui en auraient eu bon marché si quelques légers escadrons des nôtres ne fussent venus à propos les dégager.

(10) Les Sarrasins s’étaient tournés contre nous, à compter du retrait des subsides et tributs dont on leur avait précédemment laissé prendre l’habitude. Quand ils s’en étaient plaints à Julien, ils avaient obtenu pour toute réponse : "C’est le fer et non l’or à la main que négocie un prince guerrier qui fait lui-même ses affaires."

(11) Les Perses, par des escarmouches sans fin, nous retinrent dans ce canton quatre mortelles journées, nous obligeant continuellement à des retours offensifs dès qu’ils nous voyaient en marche, et sitôt que nous offrions le combat se repliant en arrière. On accepte aisément les illusions dans les circonstances désespérées. Le bruit s’était répandu que nous n’étions plus loin de notre frontière, et déjà l’armée à grands cris demandait à passer le Tigre.

(12) L’empereur s’y refusa positivement, de l’avis de tous les chefs ; et, montrant aux soldats le fleuve gonflé par la crue de la Canicule, il les conjurait de ne pas risquer cette périlleuse tentative. Un grand nombre d’entre eux, disait-il, ne savaient pas nager et, de plus, l’ennemi occupait en force les deux rives.

(13) Mais il avait beau multiplier les objections, l’insistance n’en était que plus forte ; et l’impatience de l’armée, se manifestant par de furieuses clameurs, menaçait d’en venir aux dernières extrémités. On finit à regret par céder, et donner l’ordre aux Germains et aux Gaulois du Nord d’entrer les premiers dans le fleuve. On calculait que si ceux-ci étaient emportés par le courant, leur désastre servirait de leçon à l’opiniâtreté des autres, et que ce serait un préjugé favorable au passage s’ils arrivaient sains et saufs à l’autre bord.

(14) On choisit donc les plus habiles dans ce genre d’exercice, ceux pour qui traverser les immenses fleuves de leurs contrées natales était une habitude d’enfance, une partie de l’éducation. Tous, à la faveur des ombres de la nuit, s’élancèrent, comme à un signal donné, au milieu des ondes, et atteignirent l’autre rive plus tôt même qu’on ne l’eût cru possible. De là marchant sur le ventre à quelques postes ennemis qui s’étaient endormis au lieu de faire bonne garde, ils en firent grand carnage, et s’empressèrent aussitôt d’élever en l’air les mains, agitant les pans roulés de leurs sayons en témoignage de leur audacieux succès.

(15) On vit de loin leur signal, et l’armée brûlait de les rejoindre ; mais il fallait attendre. Les ingénieurs avaient promis d’établir un pont avec des outres et des cuirs de bœufs, et la confection en éprouvait des retards.

Chapitre VII[modifier]

(1) Au milieu de tant d’efforts sans résultats, le roi Sapor, qui, de loin ou de près, était constamment bien informé par ses coureurs et par les transfuges, n’ignorait rien des exploits de nos soldats, du carnage affreux de ses troupes, ni de la destruction de ses éléphants, destruction telle qu’il ne se rappelait pas en avoir éprouvé de pareille. Il commençait à s’apercevoir que l’armée romaine n’avait fait que s’aguerrir par tant de combats et de fatigues ; que depuis la mort de son glorieux chef ce n’était plus de salut qu’il était question pour elle, mais de vengeance, mais d’en finir avec les difficultés qui l’entouraient ou par une victoire décisive, ou par une catastrophe sublime.

(2) Là-dessus plus d’une réflexion alarmante. Des forces nombreuses restaient disséminées dans nos provinces ; il suffisait d’un signe pour les rassembler. Il savait par expérience quels effets produisent en Perse de pareils désastres sur le moral des populations. Nous avions d’ailleurs en Mésopotamie une réserve peu inférieure à notre armée principale.

(3) Mais il était surtout frappé de ce passage du fleuve, impunément exécuté, en dépit des grosses eaux, par cinq cents nageurs qui, après avoir égorgé les postes commis à sa garde, invitaient, de l’autre bord, leurs camarades à imiter leur audace aventureuse.

(4) De notre côté, deux jours furent misérablement perdus à lutter pour établir le pont contre la violence des eaux, et à consumer le peu qui nous restait de vivres. Exaspéré par la faim, le soldat ne demandait qu’à mourir par le fer, pour échapper à cet ignoble supplice.

(5) Mais le Dieu du ciel veillait sur nous. Les Perses, prenant contre toute espérance l’initiative de propositions pacifiques, nous envoyèrent pour négociateurs le Suréna et un autre grand du royaume. Eux aussi perdaient courage en voyant la supériorité des armes romaines se signaler de jour en jour par un avantage plus marqué.

(6) Mais leurs conditions étaient dures et leurs paroles captieuses : "Leur roi très clément, disaient-ils, permettrait par humanité aux restes de notre armée d’effectuer leur retraite, si César, d’accord avec ses officiers, souscrivait à ses propositions.

(7) Nous députâmes, de notre côté, le préfet Salutius et Arinthée. Quatre jours s’écoulèrent en pourparlers sans fin, quatre jours d’inanition et de tortures.

(8) Il n’eût pas fallu plus de temps, si le prince eût su le mettre à profit avant l’envoi de ses négociateurs, pour sortir du territoire ennemi et atteindre les points fortifiés de la Gordyène, pays à nous, pays plein de ressources, et qui n’était pas éloigné de plus de cent milles.

(9) Le roi redemandait péremptoirement tout ce que Maximien lui avait pris. Le prix de notre rançon, comme s’exprimait le document, devait être la restitution de cinq provinces transtigritaines ; savoir, l’Arzanène, la Moxoène, la Zabdicène, la Réhimène et la Gordyène, avec quinze places fortes ; plus, Nisibe, Singare et Le-Camp-des- Maures ; boulevard des plus importants pour notre frontière.

(10) Combattre eût mieux valu cent fois qu’accepter une seule de ses conditions. Mais le timide prince était entouré de flatteurs ; on mettait en avant pour l’effrayer le nom de Procope. Un prompt retour, disait-on, était indispensable ; sinon, ce général, avec le corps intact qu’il commandait, pouvait, à la nouvelle de la mort de Julien, opérer toute une révolution sans trouver la moindre résistance.

(11) Ces pernicieuses insinuations agissaient incessamment sur l’esprit de Jovien, qui finit par s’y laisser prendre, et par accorder tout sans disputer. Il obtint cependant, mais à grande peine, que Nisibe et Singare ne passassent que sans leurs habitants sous l’obéissance de la Perse, et que lors de la reddition des autres places il fût libre aux sujets romains de se rendre dans quelqu’une des nôtres.

(12) Par une clause additionnelle, concession déloyale autant que funeste, il fut stipulé qu’Arsace, l’ancien et fidèle allié du peuple romain, ne pourrait à l’avenir être secouru par nous contre les Perses. L’ennemi voulait par là d’abord punir personnellement ce prince du ravage de la province de Chiliocome qu’il avait opéré par l’ordre de Julien, et, subsidiairement, se ménager des facilités pour envahir plus tard l’Arménie. Le traité eut effectivement pour résultat la captivité d’Arsace, et, par suite, des déchirements intérieurs dont profitèrent les Perses pour s’emparer d’Artaxate et de presque toute la frontière de l’Arménie du côté des Mèdes.

(13) Dès que cette ignoble transaction eut été ratifiée, des otages furent échangés pour garantie de son exécution. Ce furent de notre côté Nevitte, Victor ainsi que des tribuns des premiers corps de l’armée ; et du côté dès Perses, Binésès, l’un de leurs plus hauts satrapes, et trois autres personnes de marque.

(14) La paix fut conclue pour trente ans, et, sanctionnée avec les formes sacramentelles. Nous primes pour notre retour une route différente, afin d’éviter le mauvais pas et les aspérités que l’on rencontre en suivant les sinuosités du fleuve. Mais les horreurs de la soif se joignirent alors pour nous à celles de la faim.

Chapitre VIII[modifier]

(1) Cette paix, dont l’humanité avait été le prétexte, devint funeste à plus d’un d’entre nous. Ceux-ci exténués par la faim, et hors d’état de suivre la marche, restaient en arrière et ne reparaissaient plus. Ceux-là gagnaient le fleuve, et s’y noyaient en voulant le traverser. D’autres, assez heureux pour atteindre l’autre rive, tombaient isolément dans les mains, soit des Sarrasins, soit même des partis persans que le brusque passage des Germains avait précédemment délogés, et se voyaient égorgés comme des agneaux, ou emmenés au loin pour être vendus.

(2) Mais dès que la trompette eut officiellement donné le signal du passage, ce fut alors un entraînement, une précipitation qu’on ne saurait peindre, à s’assurer de moyens de salut, chacun pour son propre compte ; les uns sur des claies rassemblées au hasard, ou s’accrochant aux bêtes de somme qui nageaient çà et là ; d’autres soutenus sur des outres ; quelques-uns nageant de biais pour tromper la violence du courant.

(3) L’empereur passa d’abord avec peu de monde sur les petites embarcations qu’on avait pu sauver de l’incendie de la flotte, puis leur fit, par un mouvement de va-et-vient, ramener successivement le reste. Ainsi, grâce à la faveur divine, tous ceux dont l’impatience n’avait pas fait des victimes purent arriver tant bien que mal à l’autre bord.

(4) Nous n’étions pas cependant au terme de nos angoisses. Voilà qu’on apprend par des coureurs que les Perses jettent un pont sur un point éloigné. Leur intention était sans doute d’intercepter les malades et les traîneurs qui s’isoleraient du reste sur la foi du traité, ou, par-ci par-là, quelques bêtes de somme fatiguées. Mais ils abandonnèrent ce traître projet dès qu’ils le virent éventé.

(5) Cette dernière alarme nous fit forcer la marche, et nous arrivâmes près d’Hatra, ville antique, mais entourée d’une vaste solitude et depuis longtemps déserte. Les belliqueux empereurs Trajan et Sévère avaient à plusieurs reprises tenté sa destruction, et faillirent, comme il a été dit dans la vie de l’un et de l’autre, y périr avec tout leur monde.

(6) Là, comme nous avions devant nous soixante-dix milles de pays plat et aride, où l’on ne trouve qu’une eau saumâtre et fétide, et pour toute nourriture des plants d’aurone, d’absinthe et de serpentine, nous remplîmes d’eau douce tout ce qui nous restait d’ustensiles, et nous nous procurâmes une nourriture, assez peu saine il est vrai, en tuant nos chameaux et nos autres bêtes de somme.

(7) Après une marche de six jours, l’herbe même manqua, dernière ressource dans les cas extrêmes. Nous fûmes alors joints près du château d’Ur par Cassien, duc de Mésopotamie, et le tribun Maurice, qui nous amenaient un convoi de vivres prélevé par Procope et Sébastien sur les magasins plus ménagés des corps de réserve qu’ils commandaient.

(8) L’autre Procope, notaire, et Mémoride, tribun militaire, partirent aussitôt, avec mission de notifier dans l’Illyrie et les Gaules la mort de Julien, et l’avènement de Jovien au pouvoir suprême.

(9) Le prince leur remit pour les offrir à son beau-père Lucillien, alors retiré du service, et jouissant du repos à Sirmium, les brevets de maître de l’infanterie et de la cavalerie. Ils devaient aller trouver ce dernier dans sa retraite, et le presser de se rendre à Milan pour affermir l’ordre et pour organiser une force répressive si, ce que redoutait surtout Jovien, quelque rébellion venait à surgir.

(10) Dans une lettre particulière, il conseillait à Lucillien de s’entourer d’hommes habiles et sûrs, dont le concours pût être employé suivant les cas.

(11) Un choix des mieux raisonnés lui fit jeter les yeux sur Malaric, qui était alors en Italie uniquement occupé de ses affaires privées, pour remplacer Jovin dans le commandement militaire des Gaules, et il lui en envoya les insignes. Il y avait une double intention dans cette préférence. D’un côté, c’était écarter un mérite supérieur et conséquemment suspect, et, de l’autre, dépasser tous les vœux que l’ambition de l’homme eût pu former, et l’intéresser puissamment au maintien du régime faible encore dont il tiendrait cet avancement.

(12) Les deux mandataires avaient pour instruction de se concerter, afin de mettre sous le meilleur jour les derniers actes, et notamment la transaction qui terminait heureusement la guerre avec les Perses ; de voyager jour et nuit pour plus de célérité, et, aussitôt qu’ils auraient remis les lettres du prince aux autorités militaires et provinciales, et discrètement sondé l’opinion touchant le nouveau règne, de revenir promptement faire leur rapport, afin que, d’après l’état où il saurait les choses sur les points éloignés, le gouvernement pût prendre ses mesures plus sûrement et en connaissance de cause.

(13) Mais la renommée, si prompte messagère des mauvaises nouvelles, devançait partout les envoyés. Ce fut comme un coup de foudre pour les habitants de Nisibe, quand ils apprirent que leur ville allait être livrée à Sapor. Ils se représentaient avec effroi quelles rancunes devaient être amassées dans l’âme de ce roi par les nombreux affronts qu’il avait essuyés devant leurs murs, et les flots de sang qu’il lui en avait coûté.

(14) Il est incontestable, en effet, que, sans la force inexpugnable des défenses de cette ville et l’excellence de son assiette, la domination des Perses se serait étendue sur tout l’est de l’empire. Au milieu de leurs vives alarmes, les infortunés cependant conservaient une lueur d’espoir. Ils se flattaient que l’empereur, ou de son propre mouvement ou vaincu par leurs prières, reviendrait sur ce fatal abandon du plus ferme boulevard de l’Orient.

(15) Tandis que, diversement raconté, le récit de nos malheurs se répandait de toutes parts, nous eûmes bientôt consumé la faible ressource du convoi de vivres qui nous était survenu ; et, pour peu que nous eût manqué la chair des bêtes de somme que nous avions abattues, nous en étions réduits à nous dévorer les uns les autres. Il en résulta l’abandon de la plus grande partie du bagage et même des armes. Enfin la disette était si affreuse, que le boisseau de froment, quand par hasard il en paraissait un au camp, se payait au moins dix deniers d’or.

(16) D’Ur nous arrivâmes à Thilsaphate, où Sébastien et Procope, ainsi que l’exigeait la circonstance, vinrent à notre rencontre avec les tribuns et les principaux officiers des corps qui leur avaient été confiés pour la garde de la Mésopotamie, et furent gracieusement accueillis.

(17) De là nous hâtâmes la marche, et Nisibe, tant désirée, s’offrit enfin à nos regards. Mais Jovien se contenta de camper autour de la ville, et refusa obstinément aux instantes prières du peuple de loger dans le palais, suivant l’usage des empereurs. Il eût rougi de consacrer par sa présence dans les murs la concession d’une ville imprenable à un irréconciliable ennemi.

(18) Le soir même de ce jour, Jovien, le premier des notaires, le même qui s’était introduit au moyen d’une mine dans les murs de Mahozamalcha, fut arraché de la table où il soupait, conduit à l’écart et précipité dans un puits desséché, que l’on combla de pierres. Il avait été désigné par quelques voix, après la mort de Julien, comme digne de l’empire. L’autre Jovien étant nommé, celui-ci se montra peu prudent, tint des propos sur l’élection, donna des dîners aux officiers. Telle est la cause probable de cette exécution clandestine.

Chapitre IX[modifier]

(1) Le lendemain, Binésès, déjà cité comme l’un des principaux officiers de l’armée perse, vint, en serviteur empressé du roi, réclamer avec insistance l’exécution du traité. Sur l’autorisation de Jovien, il entra dans la ville, et arbora sur la citadelle l’étendard de sa nation. C’était le signal funeste de l’expulsion des citoyens.

(2) Les malheureux, sommés de chercher une autre patrie, protestaient à mains jointes contre cet ordre fatal. Ils se faisaient fort, disaient-ils, sans que l’État leur fournît troupes ni vivres, de défendre eux-mêmes la place, comme ils l’avaient fait plus d’une fois avec succès. Combattant pour le sol natal, ils auraient sans doute la Providence pour eux. La classe élevée s’unissait au peuple dans cette prière ; mais c’étaient paroles jetées au vent. L’empereur, qui, certes, était préoccupé d’une tout autre crainte, alléguait celle d’être parjure.

(3) Sur quoi Sabinus, personnage distingué par sa naissance et sa fortune entre tous les magistrats municipaux, observa que Constance, aux prises avec une guerre terrible et souvent malheureuse contre les Perses, réduit à fuir et à s’abriter, avec un petit nombre des siens, derrière les défenses peu sûres d’Hibita, et enfin à vivre du pain que lui offrait une vieille paysanne, était mort cependant sans avoir cédé un pouce du territoire de l’empire, tandis que Jovien, pour prélude de son règne, abandonnait la clef de ses provinces, une ville qui de temps immémorial avait été la sauvegarde de l’Orient.

(4) Jovien ne s’en montra pas plus ému, toujours retranché derrière la religion du serment. Mais au moment où, cédant aux instances qui lui furent faites, il acceptait l’hommage ordinaire d’une couronne, après l’avoir longtemps refusé, un avocat nommé Sylvain, laissa échapper cette parole hardie : "Puissiez-vous, ô prince, être couronné de même par les villes qui vous restent" Cette fois il fut piqué au vif, et prononça, au milieu des malédictions données à son règne, l’ordre d’évacuer la ville sous trois jours.

(5) L’exécution de cet ordre fut appuyée par la force armée, qui ne laissait d’alternative que l’obéissance ou la mort pour les retardataires. Un immense cri de douleur remplit alors toute la ville, et ce ne fut partout que lamentations et gémissements. Ici une matrone de haut rang, chassée de ses pénates, s’arrachait les cheveux de douleur en quittant les murs qui l’avaient vue naître et arriver à l’âge de femme ; là une mère, une veuve disait un éternel adieu aux cendres de son époux et de ses enfants. On voyait une, foule de malheureux baiser convulsivement, inonder de larmes la porte ou le seuil de leur demeure.

(6) Toutes les routes étaient encombrées. Chacun saisissait à la hâte ce qu’il croyait pouvoir transporter, et abandonnait le reste, précieux ou non, faute de moyens de transport.

(7) O fortune du peuple romain, c’est toi qu’il faut accuser ici ! Tu vas, lorsqu’une tourmente ébranle cet empire, lui enlever une direction habile et ferme, pour confier les rênes à des mains neuves à l’exercice du pouvoir. Ni louange ni blâme ne sont dus au prince soumis à une pareille épreuve, et que rien dans sa vie antérieure n’appelait à la soutenir.

(8) Mais ce que ne pardonnent pas les gens de cœur dans l’homme qui n’avait qu’une inquiétude, celle de voir surgir un rival ; qu’une préoccupation, celle que quelque ambitieux ne remuât en Italie ou dans les Gaules ; qu’un désir enfin, celui que sa présence pût prévenir même le bruit de son retour ; c’est cette hypocrisie de respect pour la foi jurée, dont il a tenté de couvrir la déshonorante reddition de Nisibe, de cette Nisibe qui, dès le temps de Mithridate, servait à l’Orient de barrière contre l’invasion des Perses.

(9) Depuis le berceau de Rome on ne trouverait pas, je crois, dans nos annales l’exemple d’une cession quelconque de territoire faite à un ennemi par un empereur ou un consul. Alors le recouvrement même d’une province n’emportait pas les honneurs du triomphe : il fallait, pour les mériter, avoir reculé nos limites.

(10) Cette gloire fut refusée à Scipion, qui avait rendu l’Espagne à la domination romaine ; à Fulvius, qui reprit Capoue après une guerre si prolongée ; à Opimius, vainqueur dans cette lutte acharnée qui remit Frégelles en notre pouvoir.

(11) Notre histoire fait foi que des traités honteux, arrachés toutefois par la nécessité même et solennellement jurés, ont été rompus et les hostilités immédiatement reprises : témoin nos légions passant jadis sous le joug samnite aux Fourches Caudines ; et l’indigne convention d’Albinus en Numidie ; et cette paix brusquée par Mancinus, qui fit livrer aux Numantins son auteur.

(12) Après la reddition de Nisibe, consommée par l’expulsion de ses habitants, le tribun Constance fut désigné pour opérer la remise aux Perses des autres places et portions du territoire. Procope fut ensuite chargé d’accompagner à Tarse les restes mortels de Julien, et de les déposer, suivant la volonté dernière de ce prince, dans le faubourg de cette ville.

(13) Procope s’acquitta de ce devoir. Mais aussitôt après l’inhumation il s’éclipsa, et sut dérober la connaissance de sa retraite à toutes les recherches, jusqu’au moment où, longtemps après, il reparut tout à coup revêtu de la pourpre à Constantinople.

Chapitre X[modifier]

(1) Tout étant ainsi terminé, nous nous rendîmes en toute hâte à Antioche. Là, durant plusieurs jours, la colère divine sembla se manifester par une continuité de signes, interprétés comme sinistres par les habiles en la science divinatoire.

(2) La sphère d’airain que tenait la statue de Maximien César, placée dans le vestibule du palais, disparut tout à coup de sa main. Les solives de la salle du conseil craquèrent avec un bruit épouvantable. Des comètes parurent en plein jour. On explique diversement la cause et la nature de ces météores.

(3) Ils doivent, suivant les uns, leur existence et leur nom à des rassemblements fortuits d’étoiles, le scintillement desquelles produit cette chevelure lumineuse dont nous les voyons pourvus ; suivant les autres, c’est à de sèches exhalaisons du sol, qui prennent feu dès qu’elles s’élèvent au- dessus de l’atmosphère. Une troisième opinion veut que ce soient les rayons du soleil interceptés par quelque épais nuage, et dont la lumière, s’infiltrant au travers de ce corps opaque, ne nous arrive que sous l’apparence d’un composé d’étoiles. Quelques-uns encore attribuent ce phénomène à une élévation insolite des nuages, qui, plus voisins des feux célestes, en reflètent une lueur. Enfin, suivant une dernière opinion, ce ne sont que des étoiles comme les autres, bien qu’on ignore le temps marqué pour qu’elles se lèvent et pour qu’elles se couchent. Les astronomes ont bien d’autres théories encore sur les comètes ; mais les rapporter toutes embarrasserait la marche de mon récit.

(4) À peine arrivé à Antioche, Jovien, dévoré d’inquiétude, songeait déjà à en sortir. Il partit au cœur même de l’hiver, en dépit de toutes les observations, et, ne ménageant ni les hommes ni les chevaux, se rendit à Tarse, métropole célèbre de la Cilicie, dont j’ai rapporté plus haut l’origine.

(5) II lui tardait également de s’en éloigner. Toutefois il voulut donner quelques soins à l’embellissement du tombeau de Julien, qui était placé hors des murailles, sur le chemin qui mène aux défilés du Taurus. En bonne justice, ce n’était pas au Cydnus, tout riant, tout limpide qu’il soit, qu’appartenait l’honneur de couler près de ces cendres. Une place plus digne, plus propre à perpétuer la mémoire d’un tel nom, leur était due sur les bords de ce Tibre qui baigne la ville éternelle et les monuments des héros et des dieux.

(6) De Tarse, Jovien, voyageant à grandes journées, gagna Tyane en Cappadoce, où il rencontra le notaire Procope et le tribun Mémoride, qui lui rendirent compte de leur mission. D’abord, suivant l’ordre des faits, Lucillien s’était rendu à Milan avec les tribuns Séniauchus et Valentinien ; et, apprenant que Malaric refusait le commandement qui lui était offert, il en était reparti en diligence pour Reims.

(7) Là, son zèle l’avait écarté de la prudence. Agissant comme en temps de sécurité profonde, il s’était lancé dans une intempestive discussion de comptes avec l’intendant. Celui-ci, qui avait à se reprocher des infidélités et des fraudes, s’était enfui dans un cantonnement, où il avait répandu le bruit que Julien n’était pas mort, et qu’un individu sans consistance organisait un mouvement contre lui. Cette fable avait excité parmi les troupes une fermentation violente, dont Lucillien et Séniauchus avaient été victimes. Valentinien (le futur empereur), tremblant pour ses jours, n’avait su d’abord où se réfugier. Mais, grâce à son hôte Primitivus, il avait trouvé les moyens de disparaître.

(8) Par compensation à ces fâcheuses nouvelles, ils ajoutèrent qu’une députation de chefs d’écoles (ainsi qu’ils sont désignés dans la hiérarchie militaire) allait arriver de la part de Jovin, pour lui annoncer que son pouvoir était reconnu par l’armée des Gaules.

(9) Valentinien était revenu avec les deux commissaires. Jovien lui donna le commandement des scutaires de la seconde école. Il fit entrer aussi dans les gardes du palais Vitalien, qui servait comme soldat dans les Hérules. Plus tard on fit de cet officier un comte, et il reçut en Illyrie une mission dont il s’est mal tiré. Jovien ensuite s’empressa d’envoyer Arinthée dans les Gaules, avec une lettre pour Jovin. Il confirmait ce dernier dans son poste, et l’engageait à lui rester fidèle. Il lui enjoignait de punir l’auteur de la sédition, et d’envoyer à la cour, chargés de chaînes, tous ceux qui y avaient figuré en première ligne.

(10) Après ces premières dispositions jugées nécessaires, il se rendit à Aspuna, petit municipe de la Galatie, pour donner audience à la députation de l’armée des Gaules. Il y reçut les députés en conseil, accueillit gracieusement les nouvelles dont ils étaient porteurs, et les renvoya sous leurs drapeaux, chargés de présents.

(11) À Ancyre, l’empereur, avec un cérémonial tel que le permettaient les circonstances, prit le consulat avec Varronien son fils, encore presque au berceau. Les cris que poussa cet enfant en se débattant pour n’être pas placé dans la chaise curule, comme le veut l’usage, semblaient présager l’événement qui ne tarda pas à arriver.

(12) Jovien approchait à grands pas du terme assigné à sa carrière. La nuit de son arrivée à la ville de Dadastane, qui marque la limite entre la Galatie et la Bithynie, il fut trouvé mort dans son lit ; ce qui donna naissance à une foule de conjectures. On supposait une asphyxie causée soit par un enduit de chaux récemment apposé sur les murs de sa chambre, soit par la vapeur du charbon qu’on y avait allumé en quantité excessive, soit enfin par une indigestion, résultat d’une intempérance de table. Il avait alors trente-trois ans. Cette fin ressemble à celle de Scipion Émilien, et l’une non plus que l’autre n’a donné lieu à aucune recherche.

(14) Jovien avait de la dignité dans la démarche, la physionomie très gaie, et les yeux bleus. Il était d’une stature et d’une corpulence telles qu’on eut peine à trouver des ornements impériaux à sa taille. À l’exemple de Constance, qu’il préférait à Julien comme modèle, on le voyait remettre à l’après-midi les affaires sérieuses, et badiner en public avec ses courtisans.

(15) Attaché à la religion chrétienne, il se montra souvent libéral envers elle ; mais c’était par sentiment plutôt que par conviction éclairée. Par le petit nombre de juges nommés par lui, on put se faire une idée de l’attention qu’il apportait dans ses choix. Il aimait les femmes et la table, faiblesses dont les bienséances du pouvoir auraient pu le corriger.

(16) On a dit que son père Varronien avait eu en songe un avertissement de la haute fortune réservée à son fils, et qu’il en avait fait part à deux de ses amis. Il avait ajouté que lui-même devait revêtir la robe consulaire. Mais si l’une des prédictions se vérifia, l’autre demeura vaine ; car le vieillard apprit seulement l’avènement de Jovien. La mort l’empêcha de voir son fils sur le trône.

(17) Son nom cependant reçut l’honneur promis par le songe, dans la personne de son petit-fils, qui fut, ainsi que je viens de le dire, élevé au consulat avec son père Jovien.


Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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