Histoire de Rome Livre XXVI

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Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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Chapitre I[modifier]

(1) J’ai consciencieusement conduit ma narration jusqu’au point où commence l’époque actuelle. Arrivé à cette période, en présence de la génération témoin des faits, il serait de la prudence peut-être de ne pas aller plus loin. D’abord, la vérité elle-même a ses périls. Et puis, que de gens pour crier qu’on leur fait tort, pour peu que l’historien omette un mot sorti de la bouche du prince à table, ou ne dise pas précisément à quel sujet, tel jour, la troupe aura été convoquée ; ou bien encore si sa discrétion fait grâce de quelques bicoques à ses lecteurs dans la description déjà prolixe d’une contrée, et s’abstient de citer nominativement chaque individu présent à l’investiture d’un préteur ! Ces minuties sont peu dignes de la gravité de l’histoire, qui ne vit que de généralités et dédaigne les détails secondaires. D’ailleurs, s’astreindre à les relever toutes serait folie au même degré que vouloir nombrer les corpuscules qui remplissent l’espace, et que nous appelons atomes.

(2) Ce sont toutefois des appréhensions de ce genre, comme l’a remarqué Cicéron dans sa lettre à Cornélius Népos, qui font que peu d’auteurs de l’antiquité ont laissé voir le jour, de leur vivant, à ce qu’ils ont écrit sur l’histoire contemporaine. Mais, au risque d’essuyer des critiques vulgaires, je poursuis ce que j’ai commencé.

(3) Un bien faible intervalle, marqué seulement par des malheurs, séparait ainsi le deuil de deux princes. Le corps du dernier frappé fut, après les soins nécessaires, dirigé sur Constantinople, où ses cendres allaient reposer avec celles de ses prédécesseurs. L’armée prit ensuite la route de Nicée, capitale de la Bithynie. Là, dans un conseil tenu par les pouvoirs civils et militaires que cette grave circonstance avait réunis, et où plus d’une ambition devait se trouver déçue, on allait solennellement délibérer sur le choix du plus digne d’occuper l’empire.

(4) Le nom d’Équitius, tribun de la première école des scutaires, prononcé par quelques voix timides, fut aussitôt rejeté par les membres influents de l’assemblée, à qui cet officier déplaisait par ses formes acerbes et peu civiles. Des suffrages se portèrent aussi sur Janvier, parent de Jovien, et qui remplissait alors les fonctions d’intendant en Illyrie.

(5) Mais l’éloignement où il se trouvait fut jugé un obstacle, et soudain, comme par une inspiration de la Providence, Valentinien fut élu, sans qu’une seule voix protestât contre un choix si digne et si convenable. Valentinien était chef de la seconde école des scutaires, et Jovien l’avait laissé à Ancyre, avec ordre de le rejoindre sous peu. L’approbation universelle ayant salué son élection comme un acte de bien publie, on députa vers lui pour presser son arrivée. Il y eut cependant un interrègne de dix jours, qui réalisa la prédiction faite à Rome sur l’inspection des entrailles des victimes par l’haruspice Marcus.

(6) Pendant ce temps, Équitius, secondé par Léon, alors agent comptable militaire sous Dagalaif, maître de la cavalerie, et depuis maître des offices, de sanguinaire mémoire, avait l’œil sur toute manifestation contraire, et s’appliquait surtout à empêcher l’inconstante faveur du soldat de se porter sur quelque prétendant plus à portée. Pannoniens tous deux, et conséquemment fauteurs naturels de l’intérêt du prince désigné, Équitius et Léon ne s’épargnèrent pas à travailler en ce sens l’esprit de l’armée.

(7) Valentinien s’empressa de déférer à l’invitation ; mais averti, dit-on, par des présages et des songes, il ne voulut ni sortir ni se laisser voir le lendemain de son arrivée, qui se trouvait être l’intercalaire du mois de février d’une année bissextile, jour qu’il savait être réputé néfaste chez les Romains. Je vais expliquer ce qu’on entend. par bissexte.

(8) D’anciens astronomes, dont les plus éminents sont Méton, Euctémon, Hipparque et Archimède, ont défini l’année le retour du soleil au même point, après qu’il a parcouru, obéissant à l’une des grandes lois de la nature, tous les signes du cercle, appelé zodiaque par les Grecs, en trois cent soixante-cinq jours et autant de nuits ; de sorte que partant, je suppose, du second degré du Bélier, il s’y trouve exactement ramené, sa révolution étant accomplie.

(9) Mais en réalité la période solaire, qui doit se terminer à midi, ne se complète qu’en six heures de plus que ce nombre de jours. L’année qui suit, commençant donc à la sixième heure du jour, ne sera révolue qu’à la première de nuit. La troisième se comptera de la première veille à la sixième heure de nuit, et la quatrième, de minuit à la première heure de lumière.

(10) Or ce comput, qui, à cause des variations du point de départ dans une succession seulement de quatre années, se trouve être tantôt à midi, tantôt à minuit, tend à troubler la division scientifique du temps, et à faire ultérieurement, dans un moment donné, arriver les mois d’automne, par exemple, dans la saison printanière. Pour remédier à cet inconvénient, on a composé de l’excédant de six heures multiplié par quatre, nombre des années, un jour additionnel à la dernière.

(11) Les résultats de cette convention, mûrement réfléchie et consacrée par l’adhésion des esprits les plus éclairés, ont été d’établir entre toutes les années une correspondance d’époque parfaite et invariable, et de faire disparaître toute incertitude sur leur retour, ainsi que tout défaut de coïncidence entre les mois et les saisons.

(12) Cette heureuse innovation ne date chez nous que de l’extension que l’empire a prise par la conquête. Aussi le calendrier romain ne fut-il longtemps que chaos et incertitude. Les pontifes avaient le droit exclusif d’intercaler ; et ils exerçaient arbitrairement leur privilège, tantôt dans l’intérêt du fisc, tantôt en vue du gain de tel procès, allongeant ou restreignant à leur gré la durée du temps.

(13) De là une multitude de fraudes, dont l’énumération serait superflue. Octavien Auguste leur retira cette faculté abusive, et réforma l’annuaire romain d’après les errements de la Grèce. On assigna à l’année une composition fixe de douze mois et six heures, période de temps qui correspond à celui que met le soleil, dans sa marche éternelle, à parcourir les douze signes.

(14) Telle est l’origine du bissexte, dont Rome, qui doit vivre dans tous les siècles, a consacré l’usage avec l’aide des dieux. Revenons à notre sujet.

Chapitre II[modifier]

(1) Sur le soir de ce jour considéré comme peu propice aux transactions importantes, Salutius proposa la mesure, qui fut adoptée avec un empressement unanime, de consigner chez soi pour le lendemain toute personne influente, ou supposée entretenir des pensées ambitieuses.

(2) Enfin la nuit s’écoula, nuit mortelle pour quiconque avait conçu quelque vague espérance, et le jour parut. L’armée entière était rassemblée dans une plaine spacieuse, au milieu de laquelle s’élevait une tribune semblable à celle qu’on voyait jadis aux comices. Valentinien, invité à y monter, fut, comme le plus digne, proclamé chef de l’empire, au milieu d’immenses applaudissements où le charme de la nouveauté pouvait entrer pour quelque chose.

(3) Salué Auguste par ces flatteuses acclamations, il revêt les habits impériaux, ceint son front de la couronne, et se met en devoir de prononcer un discours qu’il tenait tout prêt. Déjà il déployait le bras pour parler, lorsqu’un violent murmure s’élevant de toutes les centuries, manipules et cohortes, réclama impérieusement l’adjonction d’un second empereur.

(4) On crut d’abord que la cabale d’un candidat présent protestait par quelques voix isolées et payées ; mais non. C’était visiblement le cri unanime de la multitude, qu’un malheur récent venait d’avertir de la fragilité des plus hautes fortunes. De bruit sourd l’agitation devenait tumulte, et la témérité du soldat pouvait à tout moment se manifester par des excès.

(5) Valentinien, qui, plus que tout autre, avait à redouter ce commencement d’effervescence, d’un geste digne et assuré réprimande les turbulents, et s’exprime ainsi, sans que nul ose l’interrompre : "

(6) Courageux défenseurs des provinces, c’est et ce sera toujours pour moi un véritable sujet de triomphe, de penser qu’une pareille assemblée a spontanément daigné m’offrir les rênes de l’État comme au plus digne ; à moi si éloigné de désirer cette glorieuse investiture ou de m’y attendre.

(7) Mais le droit que vous aviez incontestablement avant que l’empire eût un chef, vous l’avez utilement exercé dans toute sa plénitude. Vous venez d’élever à cet insigne honneur un homme dans la maturité de l’âge, et dont toute la vie vous est connue comme sans tache et non pas sans gloire. Qu’attends-je de vous maintenant  ? une attention bienveillante aux idées que je vais vous exposer dans l’intérêt commun.

(8) Que l’association d’un collègue à mon pouvoir soit commandée par la multiplicité des soins qu’une telle position entraîne, c’est ce que je n’hésite ni ne répugne à reconnaître. Je suis le premier à redouter pour mon compte et le fardeau présent, et les exigences que l’avenir tient en réserve. Mais le partage de l’autorité veut avant tout la concorde. Avec la concorde on n’est jamais faible ; et cette condition, il nous sera facile de l’obtenir si, comme j’ai le droit de le réclamer, votre patience s’en rapporte à mon libre arbitre.

(9) La fortune, propice aux bonnes intentions, me secondera, je veux le croire, dans la recherche d’un choix tel que le veut la sagesse. Ceci est un axiome sans doute aussi applicable au pouvoir, entouré comme il l’est d’embarras et de dangers, qu’il peut l’être à la vie privée : en fait de communauté il faut que l’examen précède le contrat, et non le contrat l’examen.

(10) Je m’engage à observer cette règle, et nous en verrons les heureux effets. Allez donc, aussi disciplinés que braves, vous reposer dans vos quartiers, et employez à réparer vos forces ce que la saison vous permet encore de loisirs. La gratification d’avènement ne se fera pas attendre."

(11) Cette improvisation, débitée d’un ton d’autorité, ramena tous les esprits au devoir ; et ceux-là même se montrèrent les plus soumis, qui naguère vociféraient avec le plus de violence. L’empereur fut respectueusement reconduit au palais, enseignes déployées, les divers ordres formant cortège. On commençait à trembler.

Chapitre III[modifier]

(1) Pendant que ces événements se passaient en Orient, Apronien, alors préfet de la ville éternelle, déployait dans cette fonction les qualités d’un juge probe et sévère. Sa plus vive sollicitude, au milieu des soins de toute espèce dont l’administration de cette ville est surchargée, était de faire appréhender, convaincre et juger les magiciens (classe de délinquants déjà plus rare), de leur arracher l’aveu de leurs complices, et de les faire mettre à mort, afin de terrifier par l’exemple ceux qui auraient pu se soustraire à son regard.

(2) Nommé par Julien pendant le séjour de ce prince en Syrie, Apronien perdit un œil en se rendant à son poste, ce qu’il attribua aux ténébreuses pratiques de la magie. De là cette rancune légitime, et les ardentes perquisitions qu’il dirigea contre ce genre de délit. On jugea cependant qu’il allait trop loin, quand on le vit traiter quelquefois ces affaires capitales en plein cirque, au milieu de la foule qui s’y presse pendant les représentations.

(3) La dernière exécution qu’il ordonna pour cette cause fut celle du cocher Hilarin, atteint et convaincu d’avoir livré son fils, à peine adolescent, à un magicien, pour l’instruire dans la science occulte et prohibée par les lois ; voulant par là s’assurer des moyens de réussite dont nul compétiteur n’aurait le secret. Mal surveillé par le bourreau, le coupable s’échappa, et courut se réfugier dans un temple chrétien. Mais il fut arraché du sanctuaire et décapité.

(4) Cette rigueur dans la répression fit du moins que les délinquants s’observèrent, et n’osèrent plus, ou n’osèrent que rarement, braver la vindicte publique. Mais le régime d’impunité qui reparut avec l’administration suivante ramena et nourrit le désordre. La licence alla jusqu’à ce point, qu’un sénateur qui désirait pour son esclave le même enseignement illicite qu’Hilarin avait fait donner à son fils, traita, dit-on, dans toutes les formes, sauf l’engagement écrit, avec un professeur de cette science perverse, et, convaincu du fait, se racheta de la condamnation par le payement d’une grosse somme.

(5) Le même sénateur aujourd’hui, loin de rougir de cette double infamie et de s’efforcer d’en faire oublier la honte, foule superbement à cheval le pavé des rues, de l’air d’un homme qui croit qu’il n’y a que lui qui puisse aller tête levée ; affecte de se donner en spectacle, traînant à sa suite une cohue de valets ; parodiant ainsi cet illustre Duillius qui eut le privilège, en récompense de ses victoires navales, de se faire précéder d’un joueur de flûte, lorsqu’il rentrait le soir chez lui après avoir soupé en ville.

(6) Sous Apronien, du reste, on vit régner à Rome l’abondance de toutes choses nécessaires à la vie. Il n’y eut pas un murmure sur la rareté d’une denrée quelconque.

Chapitre IV[modifier]

(1) Valentinien, proclamé, comme je viens de le dire, empereur en Bithynie, donna pour le surlendemain l’ordre du départ. Mais auparavant il convoqua les hauts personnages de l’État, et, avec une feinte déférence, les consulta, comme si leur vœu devait dicter son choix, sur la désignation du collègue qu’il devait se donner. Dagalaif, maître de la cavalerie, dit en cette occasion, avec une noble hardiesse : "Prince, si vous obéissez au sentiment de famille, vous avez un frère ; votre collègue est tout trouvé. Si c’est le patriotisme qui vous guide, cherchez le plus digne."

(2) L’empereur fut blessé au vif ; mais, dissimulant cette impression, il se rendit en toute hâte à Nicomédie, où il conféra la charge de grand écuyer avec le tribunat à son frère Valens.

(3) Il gagna ensuite Constantinople, roulant mille pensées dans sa tête. Là, se supposant déjà débordé par le torrent des affaires, pour en finir, le 5 des calendes d’avril, il donna dans l’Hebdomon, du consentement général (car nulle opposition n’osa se manifester), le titre d’Auguste à Valens ; et, après l’avoir revêtu des vêtements impériaux et ceint du diadème, il ramena dans son propre char cet ostensible associé de son pouvoir, qui n’était en réalité, comme on le verra par la suite, que l’instrument passif de ses volontés.

(4) Tout cela s’était accompli sans obstacle, quand les deux empereurs furent à la fois saisis d’un accès de fièvre. Le danger dura peu. Mais plus enclins tous deux à la rigueur qu’à la mansuétude, ils chargèrent Ursace, maître des offices, Dalmate impitoyable, de concert avec Vivence Siscien, d’informer sévèrement sur les causes de leur maladie. Le bruit a couru que l’enquête était surtout dirigée en haine de la mémoire de Julien, contre les amis de ce prince, et qu’on leur imputait d’avoir usé de maléfices. Mais comme on ne put trouver l’apparence même d’un indice contre eux, toute prévention s’évanouit.

(5) Cette année, on entendit partout dans le monde romain, résonner la trompette, et toutes nos frontières furent insultées par les barbares. Les Alamans ravageaient à la fois la Gaule et la Rhétie ; les Quades avec les Sarmates, les deux Pannonies ; les Pictes, les Saxons, les Scots et les Attacottes mettaient à feu et à sang la Grande-Bretagne ; les Austoriens et les Maures multipliaient leurs courses en Afrique ; des partis de Goths, en Thrace, portaient çà et là le pillage et la dévastation.

(6) Le roi de Perse, de son côté, menaçait incessamment l’Arménie, et cherchait de vive force à la replacer sous son joug, prétendant, au mépris de toute justice, qu’il n’avait traité qu’avec Jovien, et que, lui mort, tout obstacle était levé à ce qu’il reprît cette possession de ses ancêtres.

Chapitre V[modifier]

(1) Après un hiver passé dans une parfaite harmonie, les deux empereurs, l’un par prérogative réelle, l’autre, par une ombre d’adjonction, traversèrent ensemble la Thrace pour se rendre à Naissus. La veille de leur séparation, ils firent entre eux, dans un faubourg appelé Médiana, à, trois milles des murs, le partage des grands officiers de la couronne.

(2) À Valentinien, qui disposait de tout à son gré, échurent Jovin, depuis longtemps investi par Julien du gouvernement des Gaules, et Dagalaif, que Jovien avait nommé général. Victor, promu au même grade par ce dernier, dut, avec Arinthée, suivre Valens en Orient. Lupicin y resta maître de la cavalerie, promotion dont il était redevable à Jovien.

(3) Équitius eut le commandement militaire en Illyrie, non pas en qualité de maître, mais avec le simple titre de comte. Sérénien, qui avait depuis longtemps quitté le service, y rentra parce qu’il était Paunonien, et, placé près de Valens, fut mis à la tête de l’école des domestiques. Après ces arrangements on régla aussi le partage des troupes.

(4) Les deux frères firent ensuite leur entrée à Sirmium, où la même volonté désigna leurs résidences respectives. Valentinien s’adjugea Milan, capitale de l’empire d’Occident ; et Valens partit pour Constantinople.

(5) Salutius était déjà en possession de la préfecture d’Orient ; Mamertin eut l’autorité civile sur les provinces d’Italie, d’Afrique et d’Illyrie ; et Germanien, l’administration de la Gaule au même titre.

(6) Les deux princes, à leur arrivée dans leurs capitales, revêtirent, chacun pour la première fois, les ornements consulaires. Cette année fut désastreuse pour l’empire.

(7) Les Alamans se répandirent hors de leurs frontières avec un redoublement de fureur ; voici à quel sujet. Ils avaient envoyé une ambassade à la cour ; et l’usage, dans ces occasions, était de faire aux députés des présents dont l’importance était déterminée. On leur en offrit de nulle valeur,qu’ils rejetèrent avec indignation. Là-dessus le maître des offices Ursace, caractère dur et emporté, traita rudement les ambassadeurs ; et ceux- ci, de retour chez eux, soulevèrent sans peine par un récit exagéré le ressentiment des barbares, qui se crurent méprisés.

(8) Ce fut à cette époque, ou peu de temps après, qu’éclata en Orient la révolte de Procope. Valentinien en reçut la nouvelle au moment où il entrait à Paris, le jour des calendes de novembre.

(9) Il venait de donner l’ordre à Dagalaif de se porter à la rencontre des Alamans, qui, après avoir, sans coup férir, tout dévasté près de la frontière, commençaient à étendre leurs ravages à l’intérieur. L’annonce de cette commotion de l’Orient l’empêcha de prendre des mesures encore plus énergiques, et le jeta dans un trouble extrême. Il ne savait si Valens était mort ou vivant ;

(10) car Équitius, dont il tenait cette nouvelle, n’avait fait que transmettre mot pour mot un rapport du tribun Antonin, commandant un corps de troupes au fond de la Dacie, lequel n’était lui-même instruit que vaguement du fait principal, et seulement par ouï-dire.

(11) Valentinien se hâta d’élever Équitius à la maîtrise ; et, de peur que le rebelle, en possession déjà de la Thrace, ne songeât à entamer le territoire pannonien, lui-même se préparait à rétrograder vers l’Illlyrie. Un souvenir récent justifiait son appréhension ; c’était l’incroyable rapidité avec laquelle Julien naguère avait franchi le même espace, devançant, déconcertant tous les calculs par sa présence inopinée ; et cela devant un adversaire jusque-là toujours victorieux dans les guerres civiles.

(12) Mais les conseils ne manquaient point à Valentinien pour tempérer l’empressement de revenir sur ses pas. On lui montrait dans ce cas la Gaule menacée d’extermination, et la nécessité d’un bras ferme pour sauver ses provinces déjà compromises. Des députations des villes principales venaient joindre leurs instances à ces objections. Pouvait-il les abandonner dans cette crise imminente, quand pour imposer aux Germains c’était assez de sa présence, de la terreur de son nom  ?

(13) Après avoir longtemps considéré la question sous toutes ses faces, il finit par se rendre à ces avis. Réfléchissant que Procope n’était que son adversaire personnel et celui de son frère, tandis que les Alamans étaient les ennemis de l’empire, il prit définitivement le parti de ne pas sortir de la Gaule,

(14) et se rendit en conséquence à Reims. Cependant, comme il n’était pas non plus sans inquiétude d’une tentative sur l’Afrique, il en confia la défense concurremment au notaire Néotérius, depuis consul, et à Masaucio, simple protecteur, il est vrai, mais ayant fait sous le comte Crétio, son père, une longue étude de la province. Il leur adjoignit encore le scutaire Gaudence, sur la fidélité duquel il savait pouvoir compter.

(15) De violentes tempêtes à cette époque se déchaînaient et à la fois sur tout l’empire. J’en ferai successivement le récit, en commençant par les affaires d’Orient ; la guerre avec les barbares viendra ensuite. Comme les mêmes mois à peu près ont vu les faits s’accomplir dans les deux parties du monde romain, une narration qui sauterait de l’un à l’autre, pour obéir à un ordre chronologique rigoureux, manquerait également de suite et de clarté.

Chapitre VI[modifier]

(1) Procope était issu d’une noble famille, né et élevé en Cilicie. Sa parenté avec Julien le mit en évidence dès son entrée dans le monde. Une conduite sans reproche et des mœurs pures, nonobstant ses habitudes de taciturnité et de réserve, lui firent traverser avec distinction les grades de notaire et de tribun, et arriver bientôt aux premiers rangs dans l’armée. À la mort de Constance, son ambition prit naturellement plus d’essor avec le nouvel ordre de choses. Il obtint le titre de comte, et dès lors on put prévoir qu’il remuerait un jour l’État si l’occasion lui en était donnée.

(2) Lorsque Julien entra en Perse, il avait mis Procope avec Sébastien, et revêtu d’un pouvoir égal, à la tête de la réserve considérable qu’il laissait en Mésopotamie ; et, s’il faut en croire une vague rumeur dont la source n’a jamais été bien connue, lui avait donné pour instruction de se tenir prêt à l’événement, et de prendre sans hésiter le titre d’empereur, au cas où lui-même succomberait dans son entreprise,

(3) Procope s’acquittait avec intelligence et docilité de sa mission, quand il apprit à la fois la blessure, la mort de Julien, et l’avènement de Jovien au pouvoir suprême. Il lui revint aussi que le bruit se répandait (bruit tout à fait sans fondement) du désir exprimé à l’article de la mort par Julien, que Procope saisit les rênes du pouvoir. Dès ce moment il se tint caché, de peur qu’on ne se défît de lui sans forme de procès, et redoubla de précaution en apprenant la fin tragique du notaire Jovien, devenu suspect de prétention à l’empire, uniquement parce qu’à la dernière élection les voix de quelques soldats l’en avaient déclaré digne.

(4) Des perquisitions dirigées contre sa personne le firent encore échanger sa retraite contre un asile plus obscur et plus hors de portée. Il y fut de nouveau relancé par Jovien. Las enfin de se voir traqué comme une bête fauve et d’en mener la vie (car cet homme, naguère si élevé dans l’échelle sociale, avait dû se séquestrer de tout commerce avec ses semblables, et se priver dans son affreuse solitude des premières nécessités de la vie ), il prit la résolution extrême de gagner par des chemins détournés le territoire de Chalcédoine,

(5) et, considérant la maison d’un ami comme la plus sûre des retraites, s’alla cacher dans cette ville chez Stratégius, qui, de soldat d’une des milices du palais, s’était élevé au rang de sénateur. De Chalcédoine, Procope fit secrètement plus d’un voyage à Constantinople, ainsi que Stratégius l’a plus tard avoué dans l’enquête dirigée contre les complices de la révolte.

(6) Méconnaissable à force de maigreur et de malpropreté, le proscrit profitait de cette espèce de déguisement pour recueillir, comme l’eût fait un espion intelligent, les murmures et les plaintes, souvent amères, sur l’avarice insatiable de Valens.

(7) Cette passion, chez le prince, était encore excitée par son beau-père Pétrone, personnage hideux de mœurs autant que d’aspect, qui, de simple officier de la légion Martense, n’avait fait qu’un saut au patriciat. Pétrone, avide de dépouilles, se prenant à tous avec la même fureur, enveloppait dans ses filets innocents et coupables. À tort ou à raison il infligeait la torture, puis l’amende du quadruple, pour des répétitions qui remontaient quelquefois jusqu’au règne d’Aurélien. C’était un tourment pour lui quand sa victime sortait de ses mains sans avoir été pressurée.

(8) Sa fortune grossissait par ces extorsions, et c’était une prime d’encouragement pour sa rapacité, qui n’en devenait que plus intraitable, plus brutale, et plus incapable de justice et de réflexion. Pétrone fut plus détesté que ce Cléandre, préfet sous Commode et spoliateur effréné de tant de patrimoines ; plus tyran que cet autre préfet Plautien, sous le règne de Sévère, dont la démence furieuse eût été cause d’une subversion générale si le fer n’eût fait à temps justice de ses forfaits.

(9) Voilà les maux qui, grâce à Pétrone, firent, sous Valens, déserter tant de riches maisons et de pauvres demeures. L’avenir s’annonçait encore plus sombre. Tous les cœurs étaient ulcérés. Dans le peuple, dans l’armée, c’était comme un sourd concert de gémissements qui s’élevait vers le ciel en implorant un changement de régime.

(10) Procope, qui observait tout dans l’ombre, jugea que, pour peu que la fortune lui sourit, il pouvait saisir le pouvoir. Il se tenait coi, comme la bête fauve prête à s’élancer sur sa proie.

(11) L’occasion qu’il attendait impatiemment, le sort se chargea de la lui offrir. Valens était parti pour la Syrie après l’hiver, et déjà entrait en Bithynie, quand il apprit, par les rapports de ses généraux, que les Goths renforcés par une longue trêve, et devenus plus redoutables que jamais, s’étaient réunis pour attaquer la frontière de Thrace. Cette nouvelle ne changea rien à ses plans. Il se contenta d’ordonner qu’une force suffisante en infanterie et en cavalerie fût dirigée sur les points menacés.

(12) Procope, de son côté, se hâta de profiter de l’éloignement du prince. Poussé à bout par le malheur, et préférant la plus cruelle des morts aux maux qu’il endurait, il voulut risquer le tout pour le tout. De jeunes soldats des légions Divitense et Tongrienne se dirigeaient en ce moment par Constantinople vers le théâtre de la guerre, et devaient séjourner deux jours dans la capitale. Il conçut le projet téméraire de tenter leur fidélité. Un assez grand nombre d’entre eux lui étaient personnellement connus, mais il y avait trop de danger à entrer en pourparler avec eux tous ; il ne s’adressa qu’à ceux sur lesquels il pouvait compter.

(13) Ceux-ci, séduits par la perspective des plus brillantes récompenses, s’engagèrent par serment à lui obéir en tout, et promirent le concours de leurs camarades, sur qui des services supérieurs et le nombre de leurs campagnes leur donnaient un ascendant non contesté.

(14) Au jour fixé, Procope, livré à l’agitation de ses pensées, se rend aux bains d’Anastasie, ainsi désignés du nom de la sœur de Constantin, et qui servaient alors de quartier aux deux légions. Ses agents l’avaient informé qu’il s’y tiendrait en sa faveur un conciliabule nocturne. Il donne le mot d’ordre, est admis ; et le voilà au milieu de cette réunion de soldats à vendre, traité avec honneur, mais en quelque sorte captif. Comme autrefois les prétoriens adjugeant, sur son enchère, l’empire à Julien Didius, tous faisaient cercle autour de cet autre chaland d’une domination éphémère, impatients de connaître son prix.

(15) Pâle comme un spectre (on l’eût dit échappé de l’Érèbe), Procope, qui n’avait pu se procurer de manteau impérial, se tenait debout, revêtu seulement de la tunique brodée d’or d’un officier du palais, laquelle lui descendait de la ceinture en bas, à la façon de celle d’un enfant au collège. Ses pieds étaient chaussés de pourpre. Il tenait une lance de la main droite, et de la gauche agitait un lambeau de la même étoffe. C’était comme l’apparition soudaine d’une de ces figures peintes sur la toile d’un théâtre, ou de quelque bizarre personnage de comédie.

(16) Après cette ignoble parodie du cérémonial d’avènement, et la promesse bassement obséquieuse qu’il fit aux auteurs de son élévation, de les combler de richesses et de dignités dès qu’il serait en possession du pouvoir, il se montra tout d’un coup en public au milieu de cette multitude armée, qui marchait levant ses enseignes. Autour de lui retentissait le bruit lugubre de boucliers qui s’entrechoquent, parce que chaque soldat élevait le sien au-dessus du cimier de son casque, pour l’opposer aux, pierres et aux fragments de tuiles dont il supposait pouvoir être assailli du haut des toits.

(17) Le cortège s’avançait sans que le peuple donnât signe d’opposition ou de sympathie. Il éprouvait cependant cette espèce d’intérêt qu’excite toujours la nouveauté chez le vulgaire ; d’autant plus que l’animadversion générale était soulevée contre Pétrone par les moyens violents qu’il employait pour s’enrichir, réveillant d’obscures réclamations contre toutes les classes en vertu de créances prescrites et de titres surannés qu’il avait l’art de faire revivre.

(18) Cependant, lorsque Procope, monté sur un tribunal, voulut prononcer une harangue, la multitude ne l’accueillit que par une morne stupeur, un silence de mauvais augure ; et il crut d’abord, comme il l’avait craint par avance, n’avoir réussi qu’à hâter l’instant de sa mort. Un tremblement convulsif courut dans ses membres ; sa langue s’embarrassa ; il resta muet quelques minutes. Puis enfin, d’une voix sourde et entrecoupée, il essaya d’exposer ses prétentions de parenté impériale. Alors salué empereur tant bien que mal, d’abord par le faible brouhaha de quelques bouches séduites, puis par les acclamations tumultueuses de la populace, il se rendit brusquement au sénat, dont les principaux membres étaient absents. N’y trouvant qu’une minorité sans consistance, il courut s’emparer du palais.

(19) Pour s’étonner qu’une tentative aussi téméraire, appuyée de moyens si faibles et si dérisoires, ait pu créer dans l’État cette perturbation déplorable, il faut n’avoir point lu l’histoire et ignorer les antécédents.

(20) Un Andriscus d’Adramytte, sorti de la dernière classe du peuple, n’a-t-il pas réussi, en usurpant seulement le nom de Philippe, à susciter contre Rome une troisième guerre macédonique  ? Antonin Héliogabale n’a-t-il pas surgi tout à coup empereur à Émèse, tandis que Macrin régnait à Antioche  ? Quoi de plus inopiné que cet attentat de Maximin, le meurtre d’Alexandre Sévère et de sa mère Mammée  ? Enfin, n’a-t-on pas vu en Afrique le vieux Gordien, improvisé empereur de vive force, par un retour subit terminer de désespoir ses jours par l’étreinte d’un nœud coulant  ?

Chapitre VII[modifier]

(1) Les petits marchands, les employés du palais en fonctions ou hors cadre, les militaires en retraite, prenaient parti, ceux-ci avec regret, ceux-là par engouement, pour le nouvel ordre de choses. Tout le reste, jugeant qu’il y avait plus de sûreté partout ailleurs, quitta secrètement la ville, et s’enfuit à l’armée de l’empereur.

(2) Sophrone, alors simple notaire, et depuis préfet de Constantinople, précéda tout le monde dans cette émigration. Il atteignit Valens comme il allait quitter Césarée pour se rendre en Cappadoce, et de là attendre dans sa résidence d’Antioche, que la chaleur eût diminué en Cilicie. Sophrone lui fit un récit très circonstancié des événements de Constantinople, et sut présenter les choses de manière à persuader le prince, d’abord interdit et comme frappé de stupeur, de gagner au plus vite la Galatie, pour rendre aux esprits, par sa présence, la sécurité qui s’ébranlait.

(3) Tandis que Valens voyageait à grandes journées, Procope s’évertuait jour et nuit dans l’intérêt de sa cause. Il avait des affidés qui se disaient arrivant, ceux-ci d’Asie, ceux-là des Gaules, et qui annonçaient adroitement, avec une imperturbable assurance, que Valentinien était mort, et que tout se disposait en faveur du pouvoir nouveau.

(4) Convaincu qu’il faut brusquer la fortune, et qu’en révolution on ne va sûrement que quand on va vite, Procope voulut dès l’abord frapper les grands coups. Nébride, que la faction de Pétrone venait de faire préfet du prétoire en place de Salutius, et Césarius, préfet de Constantinople, furent jetés dans les fers. L’administration de la ville fut confiée à Phronémius, et la charge de maître des offices à Euphrase, tous deux Gaulois de naissance, et gens de mérite et de talent. Gomoarius et Agilo, rappelés au service, eurent la direction des affaires militaires ; choix dont l’événement démontra plus tard l’impropriété.

(5) Procope s’inquiétait beaucoup de la proximité du comte Jules, qui commandait pour Valens en Thrace, et qui pouvait, à la première nouvelle de la révolte, sortir de ses cantonnements et l’étouffer. Une lettre que Nébride, de sa prison, fut contraint d’écrire, soi-disant par l’ordre de Valens, attira Jules, sous prétexte d’urgentes mesures à prendre contre les barbares, jusqu’à Constantinople, où il fut étroitement renfermé. Par ce stratagème toute la belliqueuse Thrace avec ses ressources fut acquise à la rébellion sans combat.

(6) Ainsi les débuts lui étaient favorables. Araxius à force d’intrigues, et par l’appui de son gendre Agilo, obtint la préfecture du prétoire. De nombreux remplacements eurent encore lieu dans les charges du palais et dans l’administration des provinces. Les nominations furent parfais acceptées à contre-cœur, mais le plus souvent sollicitées ardemment ou même achetées.

(7) On voyait, comme toujours, surgir de la lie du peuple de ces gens qui se jettent à corps perdu dans les voies qu’une révolution paraît leur ouvrir, et d’autres, que le sort avait déjà placés à l’extrémité supérieure de l’échelle sociale, se précipiter néanmoins de gaieté de cœur au-devant de l’exil ou de la mort.

(8) Ces premières mesures donnaient à la rébellion une certaine consistance. Restait à entourer de la force militaire, sans laquelle on voit échouer les révolutions et même les mesures les plus légales.

(9) Cet élément de succès fut obtenu avec une extrême facilité. De nombreux détachements d’infanterie et de cavalerie avaient été dirigés précipitamment sur Constantinople, pour prendre part aux opérations militaires en Thrace. À leur arrivée dans la ville, on les circonvenait par toutes sortes d’offres et de caresses. Leur réunion formait déjà le noyau d’une armée. Fascinés par les séductions de Procope, tous s’engagèrent, sous les plus forts serments, à le servir jusqu’à la mort.

(10) Il avait imaginé un excellent moyen d’agir sur leurs esprits : c’était de parcourir les rangs, tenant dans ses bras la jeune fille de l’empereur Constance, dont le nom était toujours cher à l’armée. Il voulait associer par là l’autorité des souvenirs aux droits personnels qu’il prétendait dériver de sa parenté avec Julien. Fort à propos l’impératrice Faustine avait mis à sa disposition, pour cette parade ; quelques pièces du costume impérial.

(11) Procope avait encore un projet, qui demandait à la fois décision et prudence : c’était de s’emparer de l’Illyrie. Mais les agents dont il fit choix, incapables ou étourdis, crurent avoir tout fait en payant d’audace, avec quelques pièces d’or répandues à l’effigie du nouveau prince, et autres combinaisons de cette force. Aussi tombèrent-ils bientôt dans les mains d’Équitius, commandant militaire du pays, qui les fit tous périr par divers supplices.

(12) Pour prévenir le retour de pareilles tentatives, Équitius fit étroitement garder les trois défilés qui forment communication entre l’empire d’Orient et les provinces du nord ; savoir, le passage par la Dacie riveraine du Danube, le célèbre pas de Sucques, et celui qui est connu sous le nom d’Acontisma, en Macédoine. Cette précaution fit perdre à l’usurpateur jusqu’à l’espoir d’obtenir jamais l’Illyrie, et lui enleva les importantes ressources qu’il en aurait pu tirer.

(13) Valens, que l’effrayante nouvelle de la rébellion avait fait brusquement rebrousser chemin par la Gallo- Grèce, ne s’avançait plus qu’avec crainte et défiance, une fois informé avec détail de ce qui s’était passé à Constantinople. Son jugement en était troublé. Le découragement s’empara de son âme au point qu’il songeait à se débarrasser du fardeau trop lourd pour lui de la pourpre ; et il eût accompli ce lâche dessein sans les instances de ses amis. Revenu cependant à lui-même, il donna l’ordre que les deux légions des Joviens et des Victorins marchassent contre les rebelles.

(14) À leur approche, Procope, qui venait d’entrer à Nicée, revint sur ses pas avec les Divitenses et le gros de déserteurs dont il avait pu s’entourer.

(15) Au moment où l’on s’abordait, il s’avança seul au milieu des traits lancés des deux parts, de l’air d’un homme qui veut en provoquer un autre au combat singulier. Cette fois encore il fut inspiré par la fortune. Dans les rangs opposés se trouvait un certain Vitallien : on ne sait même si Procope le connaissait. Toujours est-il que, le saluant amicalement de la main, il lui adressa en latin ces paroles, au grand étonnement de chacun :

(16) "Voilà donc, s’écria-t-il, cette antique fidélité du soldat romain, cette religion du serment, jadis inviolable ! Tant de braves gens vont en aveugles tirer l’épée pour des inconnus et trouvent bon qu’un misérable Pannonien, oppresseur imbécile, jouisse en paix d’un pouvoir à la possession duquel sa pensée n’eût jamais osé s’élever ; tandis que nous en sommes réduits, nous, à gémir sur nos maux et sur les vôtres. Le devoir, dites-moi, ne vous commande- t-il pas plutôt de vous rattacher à la famille de vos souverains, qui combat aujourd’hui noblement, non comme ceux-ci, pour s’emparer de vos dépouilles, mais pour rentrer dans le plus légitime des droits  ?

(17) Ce peu de mots lui gagna tous les esprits. Les plus résolus même abaissèrent les aigles et les enseignes, et passèrent dans les rangs de l’usurpateur. Tous le saluent empereur par ce cri formidable que les barbares appellent "barritus" ; et les deux troupes réunies le ramènent au camp, prenant d’une commune voix Jupiter a témoin que Procope est invincible.

Chapitre VIII[modifier]

(1) Un succès plus important était encore réservé aux rebelles. Un tribun nommé Rumitalque, qui avait pris parti pour Procope et reçu de lui l’intendance du palais, se rendit par mer à Drépane, aujourd’hui Hélénopolis, avec un plan habilement concerté, et occupa soudainement Nicée par ses intelligences avec la garnison.

(2) Valens aussitôt envoya pour reprendre cette place Vadomaire, ex- roi des Alamans, avec un corps de troupes habitué aux opérations de siège. Quant à lui, il se rendit par Nicomédie à Chalcédoine, dont il voulait aussi pousser le siège avec vigueur. Les habitants, du haut de leurs murs, l’accablaient d’insultes, lui donnant par dérision le sobriquet de Brasseur, c’est-à-dire fabriquant de cette liqueur extraite de l’orge ou du froment qui est en Illyrie la boisson du pauvre.

(3) Enfin, rebuté par le manque de vivres et l’obstination des assiégés, Valens allait faire retraite. Tout à coup une sortie opérée brusquement par la garnison, sous le commandement de l’audacieux Rumitalque, taille en pièces une partie des assiégeants, et cherche à surprendre par derrière l’empereur qui était encore dans le faubourg. L’entre prise aurait eu un plein succès, si le prince, averti à temps du danger, n’eût traversé en toute hâte le lac Sunon, et mis les sinuosités du fleuve Gallus entre lui et la poursuite. Ce coup de main rendit Procope maître de toute la Bithynie.

(4) Revenu précipitamment à Ancyre, Valens y apprit l’approche de Lupicin avec des forces considérables. L’espoir alors lui revint, et il s’empressa d’envoyer coutre l’ennemi Arinthée, la fleur de ses généraux.

(5) Près de Dadastane, où j’ai déjà dit qu’était mort Jovien, celui-ci rencontra, suivi d’un corps nombreux d’auxiliaires, Hypéréchius, qui d’officier subalterne avait été élevé à ce commandement par l’amitié de Procope. Arinthée dédaigna de se mesurer avec un si méprisable adversaire ; et, de cet ascendant que lui donnait sa haute taille et le renom de ses exploits, il commande aux ennemis de saisir et d’enchaîner leur capitaine. On obéit, et ce chef dérisoire est fait prisonnier par ses propres soldats.

(6) Sur ces entrefaites, un commis des largesses de Valens, nommé Vénuste, depuis quelque temps dépêché en Orient pour faire aux troupes le payement de la solde, s’était empressé, à la nouvelle de ces fâcheux événements, de se réfugier à Cyzique avec les fonds dont il était chargé.

(7) Il trouva dans cette place Sérénien, comte des domestiques, qui s’y était enfermé pour la garde du trésor, avec ce qu’il avait pu ramasser de troupes à la hâte. On sait que cette ville, célèbre par ses vieux monuments, possède une enceinte de murailles inexpugnable. Procope néanmoins avait réuni des forces considérables pour l’assiéger, afin de se rendre maître de l’Hellespont aussi bien que de la Bithynie.

(8) Mais une grêle de flèches, de balles de fronde, et autres projectiles, écrasaient les assaillants du haut des murs, et paralysaient leurs efforts. De plus, les habitants, pour fermer leur port aux galères ennemies, avaient eu l’idée de tendre en travers de l’entrée une forte chaîne de fer, scellée par les deux bouts.

(9) Après une suite de combats acharnés, chefs et soldats de l’armée de siège commençaient à se lasser, lorsqu’un tribun nommé Aliso, habile autant que résolu, s’y prit pour surmonter cet obstacle de la façon que je vais décrire. Trois vaisseaux furent amarrés ensemble, et sur leurs trois ponts de plain-pied se placèrent des soldats, les uns debout, ceux-ci inclinés, d’autres accroupis sur leurs jarrets, et tous élevant au-dessus de la tête leurs boucliers étagés, de manière à composer par leur adhérence l’espèce de tortue qui figure une voûte. Ce genre d’abri s’emploie avantageusement pour l’assaut, parce que les projectiles glissent dessus comme la pluie sur un toit en pente.

(10) Ainsi protégé jusqu’à un certain point contre les traits, Aliso, qui était d’une vigueur de corps extraordinaire, parvint, en faisant supporter la chaîne par une forte pièce de bois, à la rompre à coups de hache, et ouvrit ainsi un libre passage vers la ville, désormais sans défense. L’héroïsme de cet exploit valut à son intrépide auteur, même après la mort du chef de la révolte, et au milieu des rigueurs exercées contre ses complices, la vie sauve et le maintien de son grade. Il vécut longtemps encore, et trouva la mort dans une rencontre avec une bande de pillards isauriens.

(11) Procope, à qui ce fait d’armes assurait la possession de la ville, s’empressa d’y faire son entrée, et prononça une amnistie pour tous ceux qui avaient pris part à la résistance, Sérénien seul excepté, qu’il fit charger de chaînes et garder étroitement à Nicée.

(12) Il conféra ensuite au jeune Hormisdas, fils du royal proscrit Hormisdas, la dignité de proconsul, avec les anciennes attributions civiles et militaires de cette charge. Hormisdas y montra la douceur qui faisait le fond de son caractère. Traqué dans la suite, au milieu des défilés de la Phrygie, par des soldats que Valens avait envoyés pour le saisir, il prit si bien ses mesures, qu’un vaisseau, qu’il tenait prêt à tout événement, put l’enlever au milieu d’une grêle de flèches, lui et sa femme, qui suivait ses pas, et qu’il lui fallut presque arracher des mains de leurs communs persécuteurs. Cette dame, d’une famille noble et opulente, par sa conduite prudente et ferme sauva plus tard son mari du plus imminent péril.

(13) Procope se crut par cette victoire élevé au-dessus de l’humanité, oubliant que tel est heureux le matin que, d’un seul tour de roue, la Fortune rend le soir le plus infortuné des hommes. La maison d’Arbition, qu’une ancienne conformité de sentiments lui avait fait jusque-là respecter comme la sienne, fut un jour spoliée, par ses ordres, de toutes les valeurs inestimables qu’elle contenait ; et cela faute par le propriétaire, qui s’était excusé sur les infirmités de sa vieillesse, de s’être rendu devant lui sur l’ordre qu’il en avait reçu.

(14) Tout retard paraissait dangereux à l’usurpateur. Et cependant, au lieu d’agir lui-même avec célérité dans les provinces qui, courbées sous un joug trop dur, soupiraient après un nouveau régime, on le vit s’amuser puérilement à négocier tantôt avec une ville, tantôt avec une autre, et à s’assurer la coopération de gens habiles à déterrer des trésors. Il avait besoin d’argent sans doute pour la guerre terrible à laquelle il devait s’attendre ; mais il s’émoussa dans ces temporisations comme un glaive qui se rouille.

(15) C’est ainsi que Pescenninus Niger, appelé par les vieux du peuple romain comme dernière espérance, perdit un temps précieux en Syrie, et se laissa prévenir par Sévère. Vaincu à Issus comme Darius l’avait été jadis, il n’eut plus de ressource que dans la fuite, et périt, de la main d’un simple soldat, dans un faubourg d’Antioche.

Chapitre IX[modifier]

(1) Ces événements s’étaient passés au cœur de l’hiver, sous le consulat de Valentinien et de Valens. La magistrature suprême échut ensuite à Gratien, encore simple particulier à cette époque, et à Dagalaif. Au retour du printemps, Valens, avec Lupicin pour lieutenant, se rendit, à la tête de forces imposantes, à Pessinonte, ville phrygienne autrefois, galate aujourd’hui ;

(2) et, après y avoir mis garnison suffisante pour maintenir l’ordre dans ces quartiers, se dirigea rapidement vers la Lycie, dans le dessein d’attaquer Gomoarius, qui s’y tenait dans l’inaction.

(3) Ce projet trouvait autour de lui beaucoup de contradicteurs, qui, pour l’en détourner, appuyaient avec force sur la présence dans les rangs ennemis de la jeune fille de Constance et de sa mère Faustine. Procope leur faisait parcourir en litière le front de sa troupe, afin d’enflammer le courage des soldats par la vue d’un rejeton de leurs anciens maîtres, dont il ne manquait pas de rappeler que le sang coulait aussi dans ses veines. Le même moyen autrefois avait été mis en pratique par les Macédoniens, qui, dans une guerre contre leurs voisins d’Illyrie, firent placer derrière leurs lignes le berceau de leur jeune roi, afin de puiser une nouvelle ardeur pour vaincre dans la crainte de voir tomber l’enfant royal aux mains de l’ennemi.

(4) Mais l’empereur, en revanche, sut se concilier un adhérent capable de faire pencher la balance en sa faveur. Arbition, depuis son consulat, vivait dans la retraite, éloigné des affaires. Valens l’invita à venir à sa cour, certain que la vue seule de ce vétéran de Constantin ramènerait plus d’un rebelle au devoir. L’événement justifia sa prévision.

(5) De nombreuses conversions s’opérèrent quand on entendit ce doyen de l’armée, le premier des généraux en dignité comme en âge, vénérable par ses cheveux blancs, traiter de brigand Procope, et, s’adressant aux soldats qui avaient failli, les appeler ses enfants, les compagnons de ses vieux services, et les supplier de se confier à lui comme à leur père, plutôt que d’obéir à un misérable justement décrié, dont le châtiment ne pouvait tarder longtemps encore.

(6) L’impression qu’il produisit s’étendit jusqu’à Gomoarius, qui, maître d’éluder l’attaque et de se retirer sans perte, aima mieux se rendre volontairement au camp de Valens, et, grâce à la proximité, se supposer surpris par une force supérieure.

(7) Ranimé par ce succès, Valens transporta son camp en Phrygie, où les ennemis avaient rassemblé leurs forces près de Nacolia. Mais, au moment d’en venir aux mains, Agilo,qui les commandait, abandonna subitement ses drapeaux. Sa défection fut imitée par un grand nombre des siens qui déjà s’excitaient au combat, et qui passèrent dans les rangs opposés enseignes baissées et boucliers renversés, comme proclamant eux- mêmes leur désertion.

(8) Procope, à cette péripétie inopinée, désespéra de sa fortune. Il s’enfuit à pied, cherchant un refuge dans les bois et dans les montagnes environnantes, suivi seulement des tribuns Florence et Barchalba. Ce dernier avait servi avec distinction dans toutes les guerres depuis le règne de Constance, et s’était jeté dans la rébellion moins par choix que par nécessité.

(9) Ils errèrent tous trois la plus grande partie de la nuit, constamment éclairés par la lune, dont la clarté ajoutait à leur effroi, Procope, comme c’est l’ordinaire dans les circonstances désespérées, ne trouvait plus dans son esprit aucune ressource. Voyant que toute chance de salut leur était ôtée, ses deux compagnons se jetèrent sur lui à l’improviste, et, l’ayant garrotté, le menèrent dès qu’il fit jour au camp de l’empereur, en présence duquel il se tint muet et Immobile. On lui trancha aussitôt la tête, et avec lui fut ensevelie cette naissante guerre civile. Son sort a de l’analogie avec celui de Perpenna, qui eut un moment le pouvoir, après avoir dans un festin égorgé Sertorius, mais qui, bientôt découvert dans un verger où il s’était caché, fut amené à Pompée, et exécuté par son ordre.

(10) Florence et Barchalba, qui l’avaient livrés, furent également mis à mort, victimes du même mouvement d’indignation contre la révolte. Cette rigueur était irréfléchie. Traîtres envers un prince légitime, ils auraient sans doute mérité leur sort ; mais ils n’avaient trahi qu’un rebelle, un perturbateur du repos public, et avaient droit au contraire à une récompense signalée.

(11) Procope avait quarante ans et dix mois quand il mourut. Il était d’un extérieur assez agréable, d’une taille au- dessus de la moyenne, mais un peu voûtée, et il regardait toujours à terre en marchant. Il avait, par sa mélancolie et son humeur concentrée, quelques rapports avec Crassus, que Lucilius et Cicéron affirment n’avoir jamais ri qu’une fois ; ce qui se conciliait chez lui (chose assez peu commune) avec un caractère complètement inoffensif.

Chapitre X[modifier]

(1) À la nouvelle de la mort de Procope, le protecteur Marcellus, son parent, qui faisait partie de la garnison de Nicée, s’introduisit de nuit dans le palais où Sérennien était gardé, le surprit et le tua. Cette mort sauva plus d’une tète.

(2) Esprit grossier, mais dévoré de l’envie de nuire, Sérennien, s’il eût pu voir le triomphe de son parti, eût exercé beaucoup d’influence sur un prince du même caractère, et presque son compatriote ; il aurait flatté son penchant à la cruauté, dont il avait surpris le secret, et des flots de sang auraient coulé.

(3) Marcellus, aussitôt après s’être défait de Sérennien, courut s’emparer de Chalcédoine, et, soutenu par une poignée d’adhérents que l’habitude du vice ou le désespoir poussait au crime, devint lui-même un fantôme d’empereur. Une double déception l’avait entraîné à cette résolution fatale. Les rois goths, que l’affinité prétendue de Procope à la famille de Constantin disposait en faveur de ce dernier, lui avaient envoyé un secours de trois mille hommes que Marcellus espérait, par un léger sacrifice d’argent, rattacher à sa propre cause ; et il comptait, en second lieu, sur la tentative d’Illyrie, dont le résultat n’était pas encore connu.

(4) Tandis que les événements se pressaient ainsi, Équitius, instruit par de sûrs rapports que tous les efforts de la guerre allaient se concentrer sur l’Asie, avait franchi le pas de Sucques, voulant à tout prix recouvrer Philippopolis, l’ancienne Eumolpiade, alors occupée par les rebelles. La possession de cette place était pour lui, dans tous les cas, d’une haute importance ; et, dans l’hypothèse où il lui aurait fallu traverser la région de l’Hémus pour porter secours à Valens (il ignorait alors ce qui s’était passé à Nacolia), c’eût été se compromettre que de la laisser sur ses derrières au pouvoir de l’ennemi.

(5) Mais, informé presque immédiatement de l’échauffourée de Marcellus, il envoya un détachement d’hommes alertes et déterminés pour saisir ce dernier comme un esclave réfractaire, et le fit jeter dans une prison, dont il ne sortit que pour subir la torture et la mort avec ses complices. Il faut cependant savoir gré d’une chose à Marcellus : c’est d’avoir délivré le monde de Sérennien, monstre cruel à l’égal de Phalaris, et ministre complaisant de la barbarie de deux maîtres qui ne demandaient que des prétextes pour s’y livrer.

(6) La mort du chef de la révolte mit fin à l’effusion du sang sur les champs de bataille. Mais dans les représailles exercées de sang-froid on dépassa souvent la mesure de l’équité. Elles furent surtout impitoyables envers la garnison de Philippopolis, qui n’avait capitulé pour elle et la ville que sur l’exhibition de la tête de Procope que l’on portait dans les Gaules, et qu’on lui fit voir en passant.

(7) Cette rigueur cependant ne laissa pas de fléchir, suivant les cas, devant les sollicitations influentes. Araxius, par exemple, qui par ses intrigues s’était fait donner la préfecture au moment même où éclatait la conflagration, obtint, par l’intercession de son gendre, de n’être que relégué dans une île, d’où il ne tarda pas à s’évader.

(8) Euphrase et Phronème, envoyés à Valentinien en Occident, pour qu’il prononçât sur leur sort, se virent pour le même crime, le premier absous, le second déporté à Chersonèse. Phronème fut ainsi traité par la seule raison qu’il avait été bien vu de Julien, dont la mémoire était odieuse aux deux frères, si loin de le valoir ou de lui ressembler.

(9) Mais bientôt se firent sentir des calamités plus terribles que celles des batailles. On vit, à l’abri de la paix, s’ouvrir une sanglante série d’informations judiciaires, et le bourreau promener la torture et la mort dans toutes les classes, sans distinction d’âge ou de rang. Un concert universel d’exécrations salua cette victoire, plus cruelle mille fois que la mort même.

(10) Du moins quand le clairon résonne, l’égalité des chances fait envisager le trépas avec moins d’horreur : ou le courage triomphe, ou la mort vient, soudaine et sans ignominie ; en cessant de vivre on cesse de souffrir, et voilà tout. Mais devant des juges voués à l’iniquité sous un vain semblant de respect pour la justice, serviles Catons, hypocrites Cassius, qu’un signe du maître fait mouvoir, et qui sauvent ou tuent suivant son caprice, la mort est un mal affreux, dont les approches peuvent bien faire frémir.

(11) Quiconque en ce temps-là convoitait le bien d’autrui trouvait facile accès à la cour. On était sûr, avec une accusation pour passeport, d’être reçu en familier, en intime, et, si palpable qu’en fût l’injustice, de s’enrichir des dépouilles de l’innocent.

(12) L’empereur, méchant par caractère, accueillait, provoquait les dénonciations, et jouissait avec transport de la multiplicité des supplices. Il n’avait jamais lu cette belle pensée de Cicéron : "Le plus grand des malheurs est de se croire tout permis."

(13) Tant d’aveugles rigueurs ; dans une cause juste, déshonorèrent la victoire. Les victimes furent par milliers clouées sur le chevalet, ou flagellées par le bourreau. Que d’innocents, qui auraient mieux aimé périr dix fois sur un champ de bataille, se virent ainsi labourer les flancs, dépouiller de leurs biens comme coupables de lèse-majesté, ou expirèrent, le corps en lambeaux, dans des tortures plus affreuses que la mort !

(14) Enfin quand la soif de meurtres se fut assouvie, vint le tour des confiscations, des exils, et autres peines qu’on veut qualifier de douces, mais qui n’en sont pas moins des calamités véritables. Elles tombèrent de préférence sur les sommités sociales. Plus d’un personnage de noble famille, et non moins riche en vertus qu’en patrimoine, fut expulsé de ses biens, et alla dans l’exil mendier les secours d’une charité précaire ; le tout, pour grossir l’avoir de tel ou tel favori. Il n’y eut de terme à ces maux que dans la satiété du prince et de son entourage, gorgés enfin de dépouilles après s’être gorgés de sang.

(15) Aux calendes d’août, sous le consulat de Valentinien et de son frère, et avant la fin de la rébellion dont je viens de raconter les diverses phases et la catastrophe, le globe entier fut remué par un tremblement de terre sans exemple dans les fables ou dans l’histoire.

(16) Peu après le lever du soleil, et précédée par de furieux éclats de tonnerre qui se succédaient sans interruption, une secousse terrible ébranla tout le continent jusqu’à sa base. La masse entière des eaux de la mer se retira, laissant à nu ses cavités profondes, et toute la population des abîmes palpitante sur le limon. Pour la première fois depuis que le monde est né, le soleil visita de ses rayons de hautes montagnes et d’immenses vallées dont on ne faisait que soupçonner l’existence.

(17) Les équipages des navires, engravés, ou supportés à peine par ce qui restait d’eau, purent ramasser à la main les poissons et les coquillages. Mais tout à coup la scène change : les vagues refoulées reviennent plus furieuses, envahissant îles et terre ferme, et nivelant avec le sol les constructions des villes et des campagnes. On eût dit que les éléments s’étaient conjurés pour étaler successivement les plus étranges convulsions de la nature.

(18) Une multitude d’individus périt, submergée par ce retour prodigieux et imprévu de la marée. Le reflux, après la violente irruption des vagues, montra plus d’un vaisseau échoué sur la plage, et des milliers de cadavres gisants dans toutes les positions.

(19) À Alexandrie, de fortes embarcations furent poussées jusque sur le toit des maisons ; et j’ai vu moi-même, près de la ville de Méthone en Laconie, la carcasse vermoulue d’un navire lancé par les ondes à près de deux milles du rivage.

Traduction sous la direction de M. Nisard, Paris Firmin Didot, 1860
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