Histoire de l’Affaire Dreyfus/T4/1-1

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Eugène Fasquelle, 1904
(Vol. 4 : Cavaignac et Félix Faure, pp. 77–151).

Ch. I : Cavaignac ministre

(suite)

XII

Henry respira. Puisque Bertulus ne l’avait pas gardé, c’est qu’il ne savait rien, qu’il avait joué une de ces comédies coutumières, qu’Esterhazy n’avait point parlé.

C’était, depuis quatre ans, l’habitude d’Henry, qui le dispensait d’imagination, d’attribuer à Dreyfus les crimes d’Esterhazy, à Picquart et à Du Paty ses propres faux, mensonges et fourberies. Redevenu maître de lui[1], il transposa pareillement les rôles dans le récit qu’il fit à Gonse et à Roget de son entrevue avec Bertulus : c’était le juge qui avait fondu en larmes, l’avait embrassé en disant qu’il perdrait à l’aventure sa robe rouge et avait protesté, en sanglotant, de son amour pour l’armée. Bertulus lui a dit qu’en arrêtant Esterhazy, il n’a fait que jeter un cri d’alarme qu’on n’a pas compris ; il a espéré que le Gouvernement interviendrait et se désole de n’avoir encore vu personne. Henry attesta que le magistrat était de « bonne foi » ; Roget ferait bien de se rendre à son appel, de lui expliquer le cas de Du Paty[2].

Ayant débité son conte de manière à rendre Bertulus suspect, il pouvait, sans crainte, donner cet avis à Roget. Gonse, qui cherchait à se raccrocher à toutes les branches, appuya. Mais Roget haussa les épaules ; il n’était pas homme à tomber dans un piège aussi grossier ; Gonse était « aussi naïf » qu’Henry ; si Roget se rendait chez Bertulus, tout le monde en conclurait que le ministre était inquiet de l’instruction ; or, le ministre se désintéressait d’Esterhazy, et, « si Du Paty se trouvait pris là dedans », tant pis pour lui[3].

Cavaignac, en effet, tout sot qu’il fût, ne l’était pas assez pour négocier avec Bertulus[4] ; dans sa manie de voir partout des corrompus, il le croyait vendu aux juifs ; au surplus, Roget lui avait dit, le tenant d’un autre magistrat, que c’était « un besoigneux et un joueur », et « capable de tout[5] ». Par contre, il avait donné rendez-vous, pour le lendemain soir, à Tézenas.

Cet homme vertueux se fût indigné si Brisson avait reçu l’avocat de Dreyfus qui était innocent. Il était le chef de l’année et, pour la seconde fois, il entrait en conversation avec l’avocat d’un misérable qui avait été arrêté chez une fille sous l’inculpation de faux, qu’il croyait l’associé d’un traître et qui aurait voulu mourir en sabrant des Français, comme capitaine de uhlans. Cela seul constituait pour Esterhazy une espérance et une promesse.

Roget assista à l’entretien[6]. Tézenas, beaucoup trop avisé pour dire brutalement les choses, fit part au ministre de ses craintes patriotiques : son client était fort incommode ; hors des gonds depuis son arrestation, il était capable de compromettre bien du monde et détenait, à l’en croire, de terribles secrets. Cavaignac, de son côté, joua au plus fin. Il affecta de n’avoir nulle peur du vulgaire coquin qui, déjà, avait essayé de faire chanter Pellieux et qui en eût été bien embarrassé ; ainsi, le document libérateur n’était même pas la pièce Canaille de D[7] ; et il se garda de promettre positivement qu’il sauverait Esterhazy de Bertulus, « par raison d’État », et « qu’il ferait intervenir l’action gouvernementale[8] » ; mais il rappela qu’il n’avait pas attendu la visite de l’avocat pour désavouer le juge et protesta qu’il se réservait de « casser lui-même les reins » à Esterhazy[9], ce qui impliquait que Bertulus y échouerait.

Il n’était nullement indifférent à Esterhazy d’être mangé tout de suite à la sauce civile ou, plus tard, à la sauce militaire.

Ainsi Cavaignac put se persuader qu’il n’était entré dans aucun trafic de justice ; cependant il y était entré ; et, s’il eût quelque scrupule, il eût vite fait de s’en délivrer. Parmi ceux qui ont le souci du bon renom de l’armée et de la France, la crainte d’inutiles scandales, qui le pourra blâmer de préférer le silence d’Esterhazy à de détestables commérages ? Les hommes les plus purs, dans des circonstances aussi graves, peuvent sacrifier quelque chose de leurs coutumières vertus à des considérations d’un intérêt général. La répugnance qu’ils en éprouvent leur montre à eux-mêmes leur noblesse d’âme ; le fait d’y passer outre leur donne la sensation de s’élever au rang des grands politiques. Cavaignac était incapable de comprendre qu’il ne faut pas se mêler des crimes d’État, ou qu’il faut les perpétrer en plein.

Esterhazy dit plaisamment à Tézenas que « la haine était entre Cavaignac et lui affaire de famille et que leurs pères, les deux généraux, avaient déjà ces mêmes sentiments l’un pour l’autre[10]. » Mais Bertulus ne lui arrachera plus un mot de nature à mettre en cause l’État-Major.

Le pacte de silence fut ouvertement ratifié trois jours après[11], quand Henry retourna au Palais pour l’ouverture des scellés.

Henry, qui avait repris tout son calme, dit d’abord à Bertulus que Roget jugeait inutile de le voir et que, « réflexion faite, tout ce qu’il y avait dans le dossier était insuffisant[12] ». Il assista ensuite, sans rien revendiquer, d’une belle indifférence, ou dépouillement des papiers. « Plus d’émotion, plus de gêne. » Ce fut Esterhazy lui-même[13] qui s’amusa à lui signaler la pièce « Bâle-Cuers », parce qu’elle contenait le nom d’un agent du service des Renseignements[14], et la note écrite en anglais[15]. Henry les empocha. Enfin, Esterhazy fit, avec solennité, la déclaration convenue : « Depuis le commencement de ce procès, je me suis appliqué de toutes mes forces à ne pas citer de noms, à ne pas faire allusion à un fait, dans mes interrogatoires, qui puisse soit compromettre quelqu’un, soit intéresser la défense nationale. Ç’a été ma préoccupation constante depuis neuf mois[16]. » — Donc, s’il l’eût voulu, il eût pu « compromettre quelqu’un ». — Il insista pour que cette déclaration fût consignée au procès-verbal.

Le soir même, Henry, à tout événement, coucha par écrit le récit qu’il avait fait à Gonse et à Roget de sa première entrevue avec Bertulus (21 juillet). Enfin, le 26, il revint une dernière fois avec Junck. Il procéda, ce jour-là, « à une vérification minutieuse et complète des papiers », mais « sans y trouver rien de plus que la première fois[17] ». Peut-être avait-il été repris d’un accès de défiance, dont Esterhazy s’irrita, mais sans rien lâcher qu’un propos ironique. Comme Bertulus, après le départ des deux officiers, demandait à son greffier : « Quelles pièces peuvent-ils bien chercher ? — Oh ! je sais bien, grogna Esterhazy, c’est la garde impériale ; mais ils ne l’auront pas ; elle est en lieu sûr[18]. »

Henry et Junck rendirent compte à Gonse, qui était en traitement chez les frères Saint-Jean de Dieu, et à Roget[19]. Ils leur rapportèrent les excellentes paroles d’Esterhazy et que ce pantin de juge menait son instruction comme aux Bouffons. Il a traité Henry « avec une familiarité affectueuse », — chose invraisemblable, observera plus tard Roget, si Henry avait avoué précédemment la trahison d’Esterhazy, « ce qui eût été presque, de sa part, un aveu de complicité[20] », — et il a badiné tout le temps avec les officiers, les avocats et les accusés. Le juge « s’asseyait sur son bureau, grimpait sur sa table, faisait des gamineries » ; le greffier, facétieux lui aussi, mais avec plus de mesure, « retombait vite dans sa dignité comme dans un baquet d’eau sale[21] ». Comme il faisait chaud, le galant magistrat autorisa Marguerite à enlever son corsage ; ayant constaté « qu’elle aurait les bras nus ». il revint sur sa permission[22]. « Il fut question de faire apporter des rafraîchissements. ». « Tout le monde s’amusait. » Au moment de sortir avec Junck, Henry, « continuant la plaisanterie », dit à Bertulus : « Si les journalistes me voient ainsi accompagné, ils vont dire que je suis arrêté. » — Il a réfléchi que ce même propos, huit jours auparavant, a pu paraître suspect à Bertulus ; il le transpose dans le mode gai. — Alors Bertulus : « Mon cher ami, je vais vous conduire jusqu’au bout de la galerie. » Et, chemin faisant, il leur dit sa conviction qu’Esterhazy était un aventurier, peut-être un escroc, mais certainement que ce n’était pas un traître[23].

Entre temps, aux interrogatoires et aux confrontations avec Christian[24], Esterhazy et sa maîtresse niaient tout. La fille jura qu’elle n’avait « connu l’existence des télégrammes, comme tout le monde, que par les journaux ». Reconnaissante au rufian qui l’avait élevée de la prostitution du trottoir à celle du boudoir, rieuse et vaillante, elle fut, jusqu’à la fin, irréductible. Le juge, qui avait maintenant plusieurs lettres d’elle, lui montra que l’écriture en était identique à celle de la dépêche Speranza. Elle lui donna le démenti[25]. Esterhazy joua au naturel le rôle du sinistre Pantalon qu’il était. La plupart des criminels, quand ils sont sous les verrous, se font un système auquel ils se cramponnent. Il n’en prit pas la peine. Aux allégations les plus précises de Bertulus, comme aux affirmations d’une scrupuleuse exactitude de Christian, il répondait au hasard par des menteries contradictoires qu’il improvisait avec une verve endiablée. Le juge, parfois, lui fit toucher terre. D’un coup de reins, il se relevait, recommençait une autre histoire, jetait de la poussière aux yeux de l’ennemi. Il convint à plusieurs reprises de ses menteries et que c’était sa méthode. Pour changer, il laissait échapper de temps à autre quelques vérités, puis, de sa voix sèche, ajoutait : « Ne mettez pas cela dans le procès-verbal ; je ne le signerais pas. » Il était très ferré sur le droit, étonnait ses avocats par sa science. Il parlait avec la même abondance qu’il écrivait, intarissable, d’une éloquence triviale, mais imagée, qu’il ornait de citations latines, de Lucrèce et d’Horace, avec un sens très vif du comique et s’amusant de lui-même. Le régime de la prison ne déprima pas un jour ce solide poitrinaire. Il n’arrêta pas de goguenarder, même quand il cracha sa haine au visage du pâle Christian[26]. Enfin, il avait pris son juge en pitié et, vingt fois, lui dit qu’il le plaignait d’avoir compromis si sottement sa carrière, de s’être jeté par entêtement dans ce trou.

Toutefois, il était moins rassuré qu’il ne feignait de l’être et il s’inquiétait tout en payant d’audace. Il ne rit plus, à l’interrogatoire de clôture[27], quand Bertulus énuméra les charges et démontra, par les textes de la jurisprudence, que la fabrication d’une signature « idéale » constitue un faux non moins que celle d’une signature réelle[28]. Surtout, il sentait bien que Bertulus maintenant le connaissait à fond, était certain qu’il était l’auteur du bordereau, le traître. Tézenas retourna au ministère de la Guerre où Roget le reçut, mais pour lui dire qu’il ne craignait plus rien d’Esterhazy : « Nous lui avons rogné les ongles[29] ». Et Christian avait enfin déposé entre les mains du juge une plainte en escroquerie contre son cousin[30].

Ainsi, malgré tant d’obstacles accumulés, Bertulus restait fort ; par malheur, il voulut se fortifier encore et, comme cela arrive souvent, il s’affaiblit. Il fit conseiller à Picquart de porter une plainte en faux contre Du Paty, en tant que complice de Marguerite Pays et d’Esterhazy.

Les revisionnistes contribuèrent à cette erreur. C’était l’évidence, depuis le début de l’affaire, qu’Esterhazy avait eu à l’État-Major au moins un protecteur qui l’avait guidé et instruit, et que le mot de l’énigme était dans cette ténébreuse association. Scheurer d’abord, puis Zola, Picquart et Trarieux avaient révélé ou découvert des preuves certaines de cette intrigue ; j’essayai à mon tour de la démêler et j’en esquissai le récit dans une série d’articles[31], rattachant les faits de 1897 à ceux de 1894, et malgré l’ignorance où j’étais de l’entrevue de Montsouris et de tant d’autres incidents, ramassant et reconstituant assez de certitudes, à travers les monceaux de mensonges qui avaient été accumulés, pour faire apparaître quelque chose de la vérité qui se dérobait. Qui se reportera à cette histoire écrite, improvisée au jour le jour, n’y trouvera d’inexact qu’un nom, celui du conseiller d’Esterhazy. Je crus, moi aussi, que c’était Du Paty, parce que la légende en avait fait le principal auteur de la condamnation de Dreyfus, donc le principal intéressé au sauvetage du coupable, et, chaque matin, le Siècle répétait que c’était Du Paty qui avait trahi pour Esterhazy le secret des enquêtes, fabriqué avec lui les fausses dépêches, inventé le roman de la dame voilée, documenté Drumont. Pourtant, je soupçonnais déjà d’autres associés à Esterhazy et, sans nommer encore Henry, je le désignai : « Il est certain qu’à moins d’avoir crocheté la caisse secrète du ministère de la Guerre, Du Paty a reçu de quelqu’un, au bureau des Renseignements, le document libérateur[32]. »

Les journaux de l’État-Major feignirent d’abord d’ignorer mes articles ; mais les conspirations du silence les mieux ourdies n’ont jamais duré plus de trois jours ; finalement il fallut parler. Rochefort et son beau-frère plaidèrent que les fausses dépêches n’étaient que des plaisanteries ; Drumont, mieux informé, visa en haut, les grands chefs qui laissaient faire, sacrifiaient Esterhazy, Du Paty, demain Henry, aux vengeances des juifs : « Si Du Paty est réellement le faussaire, il faut l’arrêter, le frapper impitoyablement ainsi que ses complices, quels qu’ils soient[33]. »

Ainsi Drumont, encore une fois, appuyait les chantages d’Esterhazy. Le désarroi des amis du traître était manifeste. Leurs injures, leurs menaces (« Si Du Paty est innocent, il faut envoyer ses dénonciateurs au bagne… ») tombaient à plat.

Nécessairement, je redoublai ; bien mieux, je provoquai Du Paty à me poursuivre devant la cour d’assises ; il en demanda l’autorisation à Cavaignac et, pour lui forcer la main, fit annoncer qu’il l’avait obtenue[34]. Je ripostai par le mot d’Henry : « Allons-y[35] ! » Cavaignac refusa, et le silence du misérable sous mes coups de cravache parut un aveu.

Les adversaires les plus implacables de la Revision se détournèrent eux-mêmes de lui, raccusèrent d’ajouter la couardise à l’extravagance et à la fourberie[36].

Il souffrit cruellement, brisé, humilié, dans l’abandon lâche de ses chefs et sous l’universel dégoût.

Bertulus, quand il reçut la plainte de Picquart contre Du Paty[37], crut tenir la victoire. Esterhazy respira. Fidèle à sa promesse, il ne s’était pas encore accroché à Du Paty. Picquart maintenant les attachait l’un à l’autre. « Ce fut, dit-il, Picquart qui, sans s’en douter, me sauva et tout le monde avec moi. » Moi aussi, par mes articles sur Du Paty, j’avais fait le jeu d’Henry et d’Esterhazy. Tout travaillait encore pour eux, l’audace et la peur, l’iniquité consciente et la justice qui marchait à tâtons.

XIII

La bataille sur ce terrain élargi fut vite perdue.

Bertulus, avant de clore son instruction, eut une dernière rencontre avec Henry. Édifié maintenant à son endroit et se rendant compte qu’il avait laissé échapper l’heure des confidences, il eût voulu lui faire au moins répéter ses déclarations au sujet des fausses dépêches. Mais Henry se déroba, d’accord apparemment avec Gonse et Roget, et il aurait persisté dans son refus de témoigner si Bertulus, s’obstinant lui aussi, n’avait déclaré « qu’il ne communiquerait son dossier » qu’après avoir entendu à nouveau le chef du service des Renseignements[38]. Henry, ayant alors déféré à la citation, commença par décliner le serment, n’y consentit que sur une injonction formelle, jura et se parjura. Il nia effrontément qu’il eût attribué les faux télégrammes à Du Paty, lors de sa première entrevue avec le juge. Et jamais la maîtresse d’Esterhazy, la seule fois où il était allé la voir, ne lui avait parlé des dépêches incriminées. Blanche et Speranza, mais d’une autre dépêche, « le télégramme Berthe envoyé à Du Paty de Clam. » Sur quoi, « n’y comprenant rien, Henry l’avait saluée et était parti[39]. »

Ce mensonge, si Bertulus avait su alors ce qui fut connu plus tard, lui aurait permis de découvrir Henry derrière Du Paty. En effet, Henry empruntait ce nom de Berthe pour y accoler celui de Du Paty, à l’un des télégrammes adressés par la comtesse de Comminges à Picquart, en Tunisie, et interceptés par ordre : « Il faut qu’Alice renvoie immédiatement les lettres de Berthe…[40] ».

C’était cette missive qui avait inspiré à Henry l’invention des faux télégrammes[41]. Il n’existait aucune dépêche signée du nom de Berthe à l’adresse de Du Paty, et la maîtresse d’Esterhazy ne savait rien de la femme dont Mlle de Comminges réclamait les lettres.

Il y a, dans toutes les impostures d’Henry, une sottise par où on peut le prendre, mais qui n’apparaît qu’à la longue.

Bertulus, qui croyait, sur la foi de Christian, c’est-à-dire d’Esterhazy, et comme Picquart, que le document libérateur venait de Du Paty, ne s’inquiéta pas de savoir d’où Du Paty lui-même le tenait. Il n’y avait plus rien, apparemment, à tirer d’Henry, et, considérant déjà Du Paty comme un accusé, il ne voulait pas l’interroger comme témoin.

Il avait d’ailleurs des raisons sérieuses d’en finir. C’était miracle si l’instruction ne lui avait pas été déjà retirée, comme les journaux de l’État-Major l’avaient réclamé vingt fois et comme le procureur Feuilloley l’en avait menacé à leur premier conflit. Depuis qu’il s’y était découvert, en prenant parti contre Esterhazy, il était la bête noire du Parquet et, pour L’État-Major, « Judas[42] ». Il ne s’était arrêté ni aux objections du procureur, ni à la crainte de se perdre. Bravement, il avait fait son devoir, mis la main au collet d’Esterhazy. Désavoué par la note officielle de Cavaignac, traqué par la presse, traité par beaucoup de ses collègues en paria, il ne s’était pas laissé intimider. S’il commit des erreurs d’appréciation, les plus perspicaces les commirent alors avec lui. S’il usa de familiarité avec Esterhazy, qu’il savait un espion, et de complaisance avec Henry, c’est qu’un juge d’instruction qui sait son métier a le droit, dans les limites qui sont tracées par la loi, d’user, selon le caractère qu’il présume aux accusés, d’une apparente confiance ou de rigueur. S’il ne rendit pas compte au procureur de la séance dramatique avec Henry, c’est qu’il instruisait seulement sur les fausses dépêches et que toute la gravité de la scène ne lui était pas apparue ; il ne comprit, ne fut éclairé que plus tard. Mais il avait informé son chef de tout ce qui avait trait à ses réquisitoires, parce qu’il le devait, sans taire son opinion, et bien qu’il ne se dissimulât aucun des dangers qu’il courait en osant, dans ces temps troublés, parler et agir en juge[43]. Il eût fait bon marché de ses fonctions, bien qu’il ne fût pas riche ; il ne voulait pas que ses procédures fussent terminées par un autre que par lui. Un pas de plus, il était brisé. Déjà, en poussant jusqu’à Du Paty, il était allé trop loin.

En effet, dès que Picquart eût porté sa plainte en complicité de faux contre Du Paty, Cavaignac protesta que celui-ci, officier en activité de service, ne relevait que de la justice militaire ; le garde des Sceaux opina dans le même sens ; et Feuilloley invita Bertulus à se déclarer incompétent[44].

Le principe de l’indivisibilité entre les accusés est un des plus certains du droit ; la règle que « le militaire complice des civils doit être traduit devant des juges de droit commun » n’est pas moins formelle[45]. Sous la monarchie, la loi célèbre de disjonction qui proposait de déférer, pour un même crime, des civils aux tribunaux ordinaires et des officiers et soldats aux tribunaux militaires, souleva les juristes et les libéraux[46]. Brisson, sous la République, recommençait Molé.

Bertulus refusa de se prêter à cette dérision de la loi, mais crut habile de distinguer entre les deux faux ; la dépêche Blanche, fabriquée, selon lui, expédiée par Du Paty sans aucune complicité civile, la dépêche Speranza recopiée par la maîtresse d’Esterhazy. En conséquence, il se déclara incompétent sur la première partie de la plainte de Picquart et compétent sur la seconde[47].

Cette concession était une autre erreur, parce que les charges relevées (à tort ou à raison) contre Du Paty étaient connexes, les deux faux ayant été commis, aux termes précis du Code, « par suite d’un concert formé à l’avance « entre les coupables[48]. Dès lors, Marguerite entraînait à la fois son amant et Du Paty devant la justice civile.

La subtilité de Bertulus ne servit de rien. Dès qu’il eut rendu son ordonnance, le procureur de la République se pourvut devant la chambre des mises en accusation, alléguant l’incompétence générale de Bertulus, et Picquart s’y pourvut également, parce que le juge était compétent pour le tout[49].

Bertulus ajourna son ordonnance sur Esterhazy après la décision de la chambre des mises en accusation sur Du Paty.

Esterhazy, quand il connut le pourvoi du ministère public dans l’intérêt de Du Paty, éclata. Le séparer de Du Paty, c’était le perdre. Il déclara à Tézenas qu’il ne se laisserait pas sacrifier et que, s’il était renvoyé seul devant les assises, « le Syndicat, ce jour-là, ferait une abondante récolte de plumes d’autruche[50] ».

Du dehors, tous les yeux étaient braqués sur les cinq magistrats[51] qui tout à coup semblaient devenus les maîtres de l’Affaire. La presse nationaliste les somma de déjouer les complots des ennemis de l’armée ; les revisionnistes les invitèrent à oublier que l’accusé était le parent du tout-puissant ministre de la Guerre, ils publièrent l’ordonnance de Bertulus, la confession de Christian, accablantes, semblait-il, pour Du Paty.

Les magistrats furent-ils l’objet de sollicitations de Cavaignac et de Sarrien ? Elles eussent été superflues. Dans ce conflit entre le procureur général qui parlait au nom du Gouvernement et un juge traité de rebelle et de vendu, l’intérêt n’était pas moins manifeste que le devoir.

Ils ne se trompèrent pas sur leur intérêt immédiat : complaire au ministre, à l’opinion. Ils n’avaient pas, comme on le croyait dans le public, à se prononcer sur la culpabilité ou l’innocence de Du Paty, mais seulement sur une question de compétence, la plus simple, qui n’a jamais été contestée. Que Du Paty fût ou non l’auteur des dépêches, puisqu’il était accusé de complicité avec Marguerite Pays, le juge de droit commun était compétent pour instruire. L’incompétence du juge n’eût pu résulter que de la qualité de l’inculpé ou de la nature du fait incriminé. Or, comment dire que le complice (présumé) de la fille Pays n’appartenait pas à la justice civile ? ou qu’une fausse signature était authentique ? Un tel arrêt serait resté dans le gosier du plus cynique des domestiques judiciaires.

Cependant il fallait rendre au Gouvernement le service de dessaisir Bertulus.

Caze et ses collègues cherchèrent un moyen moins honteux ; ils crurent le trouver : c’était de se faire juges du fond qui ne leur était pas soumis, de ne commettre qu’un excès, qu’une usurpation de pouvoir.

La Cour de cassation, par des arrêts répétés, a interdit aux Chambres de mise en accusation de prononcer l’incompétence d’un magistrat en raison de l’insuffisance des charges[52]. La loi n’a point prévu ou voulu établir ce mode d’incompétence. Ces juges connaissaient le Code et ces arrêts. Il est certain que les charges étaient insuffisantes : les témoignages de la comtesse de Comminges qui avait déposé avec ses rancunes, après avoir excité Leblois contre Du Paty[53] ; ceux de Picquart qui n’avait apporté nul fait, rien qu’une opinion, et ceux de Christian qui avait parlé d’après Esterhazy. Bertulus, en outre, avait eu le tort de ne pas interroger Du Paty à nouveau[54], et, surtout, de ne pas tenir compte des conclusions de l’expert, formel sur l’écriture de la dépêche Speranza. Mais la chambre des mises en accusation n’était juge encore que de la compétence.

Elle reprocha à Bertulus « d’avoir employé un moyen illégal et abusif pour soustraire les faits et le militaire en cause à la juridiction établie pour les juger ». C’est ce qu’elle fit elle-même, dans un scandaleux renversement des lois, mutilant la poursuite pour mutiler la preuve, parce qu’elle redoutait « que l’implacable engrenage ne prît Du Paty après Esterhazy[55] ».

Caze, par un reste de pudeur, ne publia pas cet arrêt dans son texte ; il n’en fit connaître que le dispositif. — Ainsi opérait le Conseil des Dix[56]. Ceux que le mystérieux tribunal condamnait étaient étranglés ; ceux qu’il acquittait restaient flétris. Ce fut le cas de Du Paty.

Picquart se pourvut en cassation[57].

Bertulus rendit alors sa deuxième ordonnance ; il renvoyait devant la cour d’assises, pour faux et usage de faux, Esterhazy et sa maîtresse[58].

Le ministère public forma aussitôt opposition.

Tézenas compagnonnait avec le procureur de la République Feuilloley, qui allait au rapport chez Cavaignac[59], et avec Bertrand, le procureur général ; il persuada Esterhazy de se tenir tranquille, de ne déposer aucun mémoire[60].

Les choses étaient si bien réglées d’avance, selon le plan de Cavaignac dont il ne s’était pas départi un instant, que l’avocat, dans la dernière visite qu’il fit à Esterhazy, lui annonça à la fois son non-lieu et sa mise à la réforme : « Vous serez demain en liberté ; si vous êtes libre à 4 heures, prenez à 5 heures le chemin de la frontière. On a résolu votre perte. Vous passerez devant un conseil d’enquête. Vous serez poursuivi ensuite sur la plainte de Christian pour escroquerie[61]. » Esterhazy répliqua : « Je suis toujours soldat. Partir ce serait déserter. Je ne déserterai pas. » Henry étant encore en vie, Esterhazy avait encore de l’espoir.

Cette fois, la Chambre des mises en accusation avait à juger du fond. Les réquisitions du procureur général furent pressantes ; un substitut[62], en son nom, soutint la thèse effrontée que les aveux de la fille Pays et d’Henry, ayant été rétractés, étaient sans valeur ; que l’expertise qui attribuait à la maîtresse d’Esterhazy l’écriture de la dépêche Speranza n’était pas charge suffisante ; que, d’ailleurs, « l’intention dolosive et frauduleuse » n’apparaissait point dans la rédaction des télégrammes, « lesquels pouvaient fort bien n’avoir pas été adressés à Picquart, par un adversaire, dans une pensée hostile et en vue de lui nuire » ; que les contradictions « nettes, flagrantes, injustifiables » de Christian discréditaient son témoignage ; que ce jeune homme avait, « à la dernière heure, livré, trahi et vendu » le parent dont il s’était dit l’ami dévoué ; que les articles « Dixi », dans la Libre Parole pouvaient être susceptibles d’interprétation contraire ; enfin, que le doute doit toujours profiter aux prévenus », — quand ils ne sont pas juifs.

La Cour adopta ces motifs, cassa l’ordonnance de renvoi, déclara « n’avoir lieu à suivre contre Walsin-Esterhazy et la nommée Pays[63] ».

Un exprès porta aussitôt à la prison de la Santé l’ordre de mettre Esterhazy en liberté. L’écrou levé, il alla chercher sa maîtresse à Saint-Lazare.

Ainsi croula cette tentative où, depuis cinq mois, les défenseurs de Dreyfus avaient mis toutes leurs espérances, à laquelle Zola avait été sacrifié et dont l’échec consacrait la victoire de l’État-Major et de Cavaignac.

XIV

Le juge Fabre, devant qui Picquart et Leblois avaient été renvoyés et qui suivit son instruction parallèlement à celle de Bertulus[64], était intelligent, honnête homme, incapable de s’abaisser dans sa propre estime pour avancer dans sa carrière, fort libre-penseur et radical d’opinions ; mais plus attaché à l’extérieur de la loi qu’à la loi elle-même et avec plus de connaissance des textes que des hommes, il se fourvoya en toute loyauté autant qu’eût pu le faire un magistrat sans conscience[65].

Picquart, dans les nombreux interrogatoires que le juge lui fit subir, resta fidèle à lui-même, dans la logique de sa conduite et de son caractère, et se perdit d’autant plus. L’accusation, dont il se défendait, celait d’avoir livré à Leblois le secret de l’erreur judiciaire dans le dessein de la faire réparer par les civils, puisque les militaires s’y étaient refusés ; d’autre part, l’admiration bruyante que les revisionnistes professaient pour lui consistait à le glorifier précisément de ces incriminations et à en reconnaître par là le fondement. Or, comme on l’a vu, amis et adversaires faisaient également erreur ; la réalité beaucoup plus humaine était tout autre, et Picquart s’y tint. Il eût pu se parer maintenant de ces belles diffamations, n’y risquant plus grand’chose ; l’iniquité poursuivra son cours, quelle que soit son attitude. Il n’en fit rien. Il avait été un officier discipliné, y mettait son honneur, et, d’un bout à l’autre de ces procédures[66], ne lutta que pour le prouver.

Il raconta son histoire avec une extrême précision, « sans faiblesse, ni outrance[67] », comme au procès de Zola, ajoutant à peine quelques détails, et avec un peu « moins de réserve[68] ». En consultant Leblois sur l’affaire Boulot et sur la législation des pigeons voyageurs, il pense n’avoir rien fait d’incorrect. Il n’a jamais communiqué le dossier secret de l’affaire Dreyfus à son ami. Il ne lui a révélé l’erreur judiciaire de 1894 et le nom d’Esterhazy que le jour où il s’est senti lui-même en danger[69]. Il ne l’autorisa à en faire part qu’à un membre du Gouvernement, lui interdit d’en informer Mathieu Dreyfus ou Demange[70].

C’est ce que Picquart avait expliqué déjà sous la foi du serment aux procès d’Esterhazy et de Zola. Il n’a pas été un faux témoin. Accusé, il répète ce dont il a déposé à la barre. Dire aux amis de Dreyfus : « J’ai caché l’épée sous le myrte… », à ceux de l’État-Major : « J’ai parlé seulement quand je me suis jugé menacé dans mon honneur et ma sécurité…[71] », il ne descendit pas à ce double jeu. Aux uns et aux autres, partout, il ne tint qu’un seul langage, le plus modeste. Aux revisionnistes qui s’étonnaient, comme Clemenceau[72], de son long silence, il eût pu alléguer qu’en se gardant lui-même il avait gardé son meilleur témoin à Dreyfus. Aux militaires et aux juges qui lui reprochaient l’usage que Leblois avait fait de ses demi-confidences, il aurait pu répondre en désavouant son ami. Il se refusa également à grandir sa renommée par un mensonge et à se sauver par une lâcheté. Labori s’était plaint aux assises que Picquart se fût enfermé dans une discipline trop étroite[73] ; maintenant que le joug de la discipline ne pesait plus sur lui (Billot ayant commis la sottise de ne pas tenir « les promesses perfides » de Gonse), la tentation eût pu lui venir d’amplifier son personnage dans le passé ; Alsacien, les gasconnades lui répugnaient[74]. On peut le blâmer soit d’avoir parlé à Leblois, soit d’avoir tant tardé à parler. Il n’y a pas une ombre à sa véracité.

Cette grande cause, la Justice, comme cette autre grande cause, la Patrie, a eu ses chauvins. Les gens qui professent ce genre de sentiments exagérés et ridicules gâtent tout ce qu’ils touchent. Picquart, à la guerre, n’eût pas été un général de cirque, quelque écuyer empanaché faisant des moulinets avec son sabre. Il n’a pas été davantage le conspirateur ténébreux qui attend dans l’ombre le jour marqué.

Le juge n’était point mal disposé ; il avait hésité à arrêter Picquart ; mais, comme Brisson, il croyait Dreyfus coupable, et, parce que les indiscrétions de Picquart et de Leblois ne pouvaient être juridiquement innocentées que par l’innocence de Dreyfus[75], il fit sienne l’accusation : « Il n’est pas plus permis de communiquer des pièces ou des renseignements secrets à un avocat qu’à une autre personne ; la loi ne distingue pas… Vous n’étiez pas sous le coup d’une poursuite au moment où vous avez fait la communication à Leblois… Celui-ci ne s’est nullement préoccupé de votre défense… Tous deux vous poursuiviez ce but : Arriver à la condamnation d’Esterhazy pour trahison et à sa substitution au condamné Dreyfus[76]. » Invariablement, Picquart répondit : « J’avais à préparer ma défense… J’étais sous le coup de machinations… Si je n’avais pas pris les précautions que j’ai prises, ces machinations n’auraient pas avorté en partie, comme c’est le cas… Je ne me suis nullement tenu au courant des démarches de Leblois ; je lui ai donné un mandat, il l’a rempli comme il l’a entendu… À ce moment-là, je ne pensais pas à autre chose qu’à ma défense[77]. »

Fabre n’y comprit rien. Il ne pouvait admettre ni que Picquart, après avoir échoué à convaincre ses chefs de l’erreur judiciaire, n’en eût parlé à Leblois que sous le coup de la lettre d’Henry[78], certainement insolente, mais qui « ne justifiait pas sa crainte que son honneur et sa vie même fussent en danger[79] » ; — ni surtout que tous ces témoins galonnés, qui accusaient leur ancien camarade d’avoir mis en mouvement et documenté les promoteurs de la Revision, fussent des menteurs. Il y avait d’un côté toute la vérité ; de l’autre, la vraisemblance ; du premier jour, il tourna le dos à la vérité.

Toutefois il ne brusqua pas son enquête, mais la conduisit avec beaucoup de soin ; et s’il se trompa cruellement, malgré l’effort qu’il fit pour être impartial, c’est qu’il fut trompé, lui aussi, comme tant d’autres le furent avant lui, par les mêmes illusions et par les même hommes et, d’abord, par Henry, son principal témoin et le premier qu’il entendit en sa qualité de chef du bureau des Renseignements[80].

Il y avait plus de deux ans qu’Henry avait porté à Gonse contre Picquart les accusations que Cavaignac, à son tour, adoptait. Ce procès, c’était son œuvre, sa chose.

Cependant, pour quelqu’un qui l’eût mieux connu que Fabre, il n’était plus le même[81], ce solide Henry, infatigable, à la voix pleine et rude, aux assertions péremptoires, qui ne doutait de rien parce que nul encore ne doutait de lui, et qui ne sentait pas plus le danger que l’homme dans la force de la vie ne pense à la mort. Maintenant, dans ce lourd mois de juillet aux angoisses quotidiennes, l’échéance approchait, sa décision d’autrefois ne lui revenait plus que par accès. Ses mensonges étaient plus mous.

Ils portèrent d’autant plus sur l’esprit du juge qui prit sa modération, dictée par une vague peur, pour une loyale et prudente réserve.

Il ne rétracta d’ailleurs rien de ses délations et insinuations d’autrefois.

Il n’a eu connaissance du petit bleu que reconstitué par Lauth ; il n’en a jamais vu les déchirures « dans le cornet ». Les visites prolongées de Leblois à Picquart « gênaient le service ». Un soir qu’Henry était entré au bureau, il les trouva en conférence, le dossier secret devant eux ; la pièce « Canaille de D… » sortait de l’enveloppe ; pourtant il ne remarqua pas qu’ils eussent cherché, à son entrée, à dissimuler quelque chose. Le dossier n’aurait dû être communiqué à Picquart qu’en présence du chef ou du sous-chef de l’État-Major ; Picquart, peut-être, ignorait cette consigne. Pour la lettre qu’il reçut d’Henry en Tunisie, Picquart s’en était inquiété à tort ; au surplus, « son devoir eût été d’en référer à ses chefs hiérarchiques, il s’était bien gardé de le faire[82] ».

Les autres témoins militaires firent à Fabre l’impression de comparses, même Gonse, visiblement sous la coupe d’Henry qui l’avait toujours bousculé. Ils furent pourtant plus affirmatifs que lui, surtout Gribelin et Lauth. Ils répétèrent leurs anciennes menteries (sur le petit bleu, pièce suspecte[83], que Picquart avait voulu faire attribuer faussement à Schwarzkoppen, ses propos comminatoires contre les chefs récalcitrants[84], ses savantes indiscrétions pour leur forcer la main, l’article de l’Éclair, en apparence défavorable à Dreyfus, où les pièces secrètes sont révélées[85], le fac-similé du bordereau publié dans le Matin[86], les visites de Leblois), et y ajoutèrent de nouvelles inventions : que Picquart avait documenté Bernard Lazare[87], et


qu’il avait correspondu de Tunisie avec Scheurer[88].

On avait racolé un ancien planton de Picquart, à Sousse, pour étayer cette dernière imposture ; ce Savignaud, fort mal noté au régiment[89] et qui demandait à rengager[90], racontait qu’il avait mis lui-même à la poste tunisienne trois ou quatre lettres de Picquart à l’adresse de Scheurer et que son ancien chef était en relations à Sousse avec un bijoutier juif, du nom de Dreyfus, qui passait pour le cousin du traître[91]. Savignaud conta d’abord sa fable à un député nationaliste, Dupuytrem, le plus gros homme de la Chambre, qui s’empressa d’informer Cavaignac ; celui-ci envoya aussitôt deux officiers (Junck et Laville) et l’agent Desvernine à la recherche de l’ancien soldat ; ils le trouvèrent au fond du Poitou, dans un petit village de la Vienne, le firent déjeuner et causer[92]. Pour Cavaignac, c’était la preuve certaine de l’existence du Syndicat.

Ses officiers, ceux-là même qui n’avaient dans l’affaire aucun intérêt personnel, raisonnaient à sa façon, déraisonnaient, enfiévrés par la haine jusqu’à la folie. Le cabinet noir ayant arrêté plusieurs lettres de Picquart (pendant son séjour en Afrique) et Henry en ayant fait prendre copie, Cuignet y trouva d’autres « preuves « des manœuvres coupables de l’ancien chef du service des Renseignements. Dans l’une, il était question d’un tableau du peintre Boecklin, le Bois Sacré, au musée de Bâle ; dans un autre, du poète allemand Ruckert, de Beethoven et du critique musical Bellaigue. Cuignet n’eut pas un doute sur ce « langage convenu » : le bois, c’était l’État-Major allemand installé à Berlin près du Thiergarten ; Boecklin, le général Von Bock ; Beethoven, Scheurer ; Bellaigue, Leblois ; et Ruckert quelque ami mystérieux de Dreyfus[93]. Pourquoi pas ? Dans les lettres de Ducasse, Picquart s’appelait bien le « bon Dieu », Curé le « Demi-Dieu », Desvernine « Cagliostro », et Mlle de Comminges « la souveraine ».

Ce sont là de véritables hallucinations, des mirages de la raison, et moins rares qu’on ne pourrait croire. Rappelez-vous Picquart, d’une mentalité si supérieure à celle de Cuignet, qui, sachant Dreyfus innocent, attribua à son frère la lettre à l’encre sympathique[94].

Fabre, après avoir recueilli la déposition de Scheurer, qui ne rencontra Picquart qu’en janvier 1898 et n’avait jamais reçu de lui une seule lettre de Tunisie[95], écarta le faux témoignage de Savignaud. Il accepta par contre ceux d’Henry et de Gribelin.

Puisque, tous deux, ils auraient surpris Leblois et Picquart attablés devant le dossier secret, il essaya de les contrôler l’un par l’autre et ne releva que de ces légères divergences qui paraissent des preuves de véracité. Selon Gribelin, « on ne pouvait voir si Picquart et Leblois venaient de compulser le dossier », mais ils l’avaient certainement fait ; « c’était plutôt la conviction d’Henry ». L’archiviste précisait que Leblois se trouvait « à quatre-vingts centimètres de Picquart et à soixante du bureau », où le dossier des pigeons-voyageurs « servait de couverture » à l’autre ; Henry, qu’à un mètre cinquante du bureau, il avait fort bien vu la pièce secrète. Fabre s’étant rendu au ministère pour reconstituer la scène, Henry et Gribelin indiquèrent que Picquart « était assis à peu près au milieu du bureau, un peu à droite, et Leblois à sa gauche ». Était-ce le même jour ? Ni Henry ni Gribelin ne l’affirmaient, mais ils le croyaient. Henry était entré de 4 heures à 5, Gribelin de 6 à 7. Cela faisait une conférence d’environ trois heures. La lampe n’était pas allumée quand Henry entra ; elle était allumée quand Gribelin ouvrit la porte. Henry se souvenait qu’il y avait du feu dans la chambre et tous deux, finalement, se mirent d’accord pour ne plus préciser de date que « l’automne » de 1896[96]. Autrefois, devant Pellieux et Ravary, puis aux procès d’Esterhazy et de Zola, et hier encore à leur première déposition devant Fabre, ils avaient dit que c’était en octobre[97]. Maintenant, comme Leblois venait d’établir par des témoignages irrécusables qu’il n’était rentré à Paris, cette année-là, que le 7 novembre[98], ce manque de mémoire s’imposait aux deux menteurs. D’autre part, Gonse, dès le 30 octobre, avait repris le dossier secret à Picquart[99]. Il disait sans doute que c’était plus tard, au moment où Picquart lui remit le service[100] ; mais cette version contredisait ses dépositions antérieures, quand il racontait qu’il avait dû se faire rendre le dossier « pour éviter le retour des indiscrétions et des communications aux journaux[101] ».

Aux confrontations, Henry, bien qu’il eût demandé ce jour-là un supplément d’énergie à l’alcool, fut moins ferme que Gribelin. Très rouge, visiblement ému, il essaya d’abord d’engager une conversation particulière avec Picquart : « Quel dommage que cela n’ait pu s’arranger ! » Fabre ayant coupé court à ces propos, Henry récita son antienne avec une gêne que Picquart attribua au remords. Son ancien chef lui ayant demandé s’il n’aurait pas pris pour Leblois l’un des commissaires spéciaux, » Mittelhauser, qui est Alsacien, Hennion, qui est blond », Henry hésita, convint que « cela n’était pas absolument impossible » : « Ah ! Mittelhauser avec sa barbe, je ne sais…[102] » Au moment où Henry allait sortir, Picquart lui dit vivement, obstiné à méconnaître le génie du fourbe[103] : « Vous avez été un instrument ; vous ne vous en doutez peut-être pas. » Henry s’en alla sans répondre ; puis, comme s’il avait été blessé dans son amour-propre, quand il fut mis, quelques instants après, en présence de Leblois, il « persista entièrement dans sa déclaration ». Gribelin, à qui Henry avait fait la leçon, ne broncha pas. C’était bien Leblois qu’il avait vu dans le cabinet de Picquart[104].

Toute l’affreuse misère de cette guerre au couteau entre officiers éclata aux confrontations de Gonse, fielleux et dur et de Lauth, crevant de haine et de joie méchante, avec leur collaborateur d’hier, maintenant vaincu et prisonnier[105].

L’alibi de Leblois en octobre, que Fabre ne contestait pas, le fait, si facile à élucider, que le dossier secret avait été retiré à Picquart avant le retour de l’avocat à Paris, auraient dû inquiéter le juge. Mais l’idée préconçue fut la plus forte : « la précision » des déclarations de Gribelin et d’Henry lui parut décisive, les variations sur la date (octobre ou novembre) sans intérêt ; il conclut « que le dossier se trouvait sur le bureau de Picquart alors que Leblois était assis à côté, et que la pièce secrète, sortie de l’enveloppe, était placée entre eux deux, à quelques centimètres de leurs yeux[106] ».

D’ailleurs Pellieux affirma, de ce ton superbe qui entraînait la conviction, que « l’honorabilité d’Henry et de Gribelin rendait leurs témoignages inattaquables » ; par contre, « il avait pris souvent Picquart en flagrant délit de mensonge[107] ».

Picquart, quand il connut ce propos outrageant, protesta, mais dans l’attitude qu’il garda toujours devant ses anciens chefs, d’un soldat respectueux. Pellieux soutenait que Picquart avait entretenu Leblois du petit bleu ; Picquart le niait. Confrontés, Pellieux expliqua : « J’ai entendu dire que Leblois avait su par Picquart qu’il existait dans le dossier secret une pièce qui prouvait qu’Esterhazy était un traître… » Picquart : « Je n’ai rien à dire[108] ». C’était Pellieux qui reculait ; Picquart parut vaincu. Il semblait de peu d’importance que Picquart « ne fût jamais entré avec Leblois dans aucun détail au sujet de cette pièce[109] », puisqu’en fait il lui avait parlé « d’une pièce » qui démontrait le crime d’Esterhazy.

Au contraire de Gonse et de Pellieux, Boisdeffre se montra fort réservé. Toujours malade, il s’excusa de ne pouvoir venir déposer, répondit une première fois par écrit aux questions de Fabre qui se transporta alors chez lui. Picquart, le 5 août 1896, lui a confié ses soupçons contre Esterhazy ; il ne lui a point parlé alors de Dreyfus ; Boisdeffre ne pense pas que Picquart, qu’il retint fort longtemps et qui n’avait nul sujet d’être mécontent de son accueil, ait prononcé ce soir-là les propos menaçants que les officiers du bureau lui attribuaient : « S’ils ne veulent pas marcher là-haut, je leur forcerai la main[110]. » Mais Fabre en crut plutôt Gribelin, Junck et Lauth[111], par cette vieille habitude des magistrats d’ajouter foi aux affirmations des agents de la force publique, surtout des policiers, militaires ou civils, qui peuvent être imbéciles ou malhonnêtes, mais qui passent pour infaillibles.

Enfin Mathieu Dreyfus déclara qu’il n’avait vu Picquart qu’au procès d’Esterhazy ; c’était lui-même et lui seul qui avait fourni à Bernard Lazare les éléments de sa brochure[112]. Il raconta ensuite les conversations de Félix Faure avec le docteur Gibert au sujet des pièces secrètes, mes entretiens avec Casimir-Perier. Fabre refusa de consigner ce récit au procès-verbal[113].

Ainsi, de toutes les relations suspectes qui avaient été imputées à Picquart, il ne subsistait que ses confidences à Leblois, licites, selon lui, puisqu’il s’était adressé à son ami comme un client à un avocat, coupables selon Henry, Gonse et Boisdeffre, car il n’avait pas été question alors d’« enquêter » sur lui et de le « poursuivre[114] ». Il ne s’était agi, en effet, que de l’intimider.

Le procès même qu’instruisait Fabre, c’était la preuve que Picquart ne s’était pas alarmé à tort, puisque la plainte de Cavaignac à Sarrien reprenait toutes les vilenies qu’Henry, l’année précédente, avait jetées insolemment, avec l’assentiment de Gonse et de Boisdeffre, à la tête de son ancien chef.

Les choses s’étaient donc bien passées comme disait Picquart. Mais dans ces temps fiévreux, comme d’ailleurs dans tous les temps, les hommes répugnent aux réalités simples.

Leblois ne convainquit pas davantage le magistrat. Il déclara, lui aussi, qu’il n’avait été que l’avocat de Picquart[115] et il l’établissait par un argument assez ingénieux : « Le conseil de l’Ordre l’a suspendu, non seulement pour avoir consulté hors de son cabinet en allant prendre connaissance du dossier Boulot au bureau des Renseignements, mais pour avoir révélé à un tiers (Scheurer) les confidences de son client. » En vain a-t-il allégué, sur ce second chef, que Picquart lui avait confié « un mandat général de défense » et l’avait ensuite couvert. Le conseil s’était tenu strictement à la règle tutélaire qui refuse aux clients d’un avocat le droit de le relever du secret professionnel institué dans un intérêt général. Ainsi la peine disciplinaire qui lui avait été infligée démontrait le bien fondé de ses dires ; comme il n’avait point fait appel, c’était la chose jugée dans toute la force du terme ; Fabre devait s’incliner devant elle ; et cette res judicata comportait une autre conséquence : frappé par son Ordre pour avoir révélé à Scheurer le secret d’un client, il ne pouvait pas l’être une seconde fois par la justice correctionnelle pour le même fait : non bis in idem.

D’ailleurs, il assuma toute la responsabilité :

J’ai agi conformément à l’intérêt du colonel Picquart, mais je ne puis pas dire que j’ai agi conformément à ses désirs, car il n’en avait exprimé aucun et il s’en rapportait à moi du choix des moyens. Aussi aurait-il pu se dispenser, s’il l’avait voulu, de dire devant la cour d’assises qu’il approuvait complètement ce que j’avais fait. Il lui aurait suffi de dire qu’il ne me désapprouvait pas. Je ne lui ai fait part de mes démarches qu’en décembre 1897[116].

Fabre fit à Leblois l’honneur mérité de croire qu’il n’avait pas seulement parlé à Scheurer dans l’intérêt de Picquart, mais dans celui de Dreyfus[117]. Aussi bien Leblois n’est-il pas poursuivi pour avoir manqué au secret professionnel, « mais pour avoir aidé ou assisté Picquart », auteur principal dans le délit d’espionnage qui leur était imputé.

Cependant le juge ne laissait pas d’être troublé. La version de Picquart, qui eût pu jouer si aisément au chevalier du droit, aurait convaincu un soldat loyal qui connaît l’âme militaire, façonnée par la discipline et la moins capable qui soit de révolte. Elle devait paraître suspecte à un civil qui n’était pas un psychologue de profession et qui n’avait pas vécu de la vie des camps. Bien plus, outre les mensonges qui lui avaient été faits par les officiers, leurs silences, leurs airs entendus, chaque fois qu’il essaya de savoir ce qu’il y avait dans les dossiers de la Guerre, n’avaient pas peu contribué à l’égarer. Le misérable dossier secret du procès de 1894 était « d’une extrême importance » ; « il y avait le plus grand intérêt à n’en rien divulguer[118] ». Le seul fait pour Picquart d’avoir révélé à Leblois l’origine du petit bleu (ce qui, d’ailleurs, était inexact) constituait « pour la sécurité extérieure de l’État le plus grand danger[119] ». Même l’imbécile dossier des pigeons voyageurs[120]. Henry ne consentit pas à le montrer à Fabre. — Gribelin continuait à affirmer que le dossier qui avait été remis à Leblois, c’était le dossier secret, alors que c’était le dossier administratif[121]. — Tous ces soldats (sous Cavaignac comme sous Billot) avaient l’air de trembler à l’idée de la guerre. Mais, en même temps, le juge fut touché par la fermeté de Picquart, sa tranquillité d’esprit dans une telle épreuve où ses anciens chefs et ses anciens camarades s’acharnaient à le perdre et, essayaient de le déshonorer, et il s’intéressa d’autant plus à lui qu’il avait aperçu, chez ses accusateurs, le désir mal dissimulé de le soustraire à la justice civile pour l’envoyer à celle — plus expéditive — des tribunaux militaires.

Le procureur Feuilloley, à qui il rendait compte de son instruction, partagea cette honorable inquiétude. Il consentais, lui aussi, à faire condamner Picquart, puisqu’il le tenait pour coupable, mais ne voulait pas le livrer à des vengeances.

Cavaignac, s’il n’avait pas été ignorant des lois, aurait pu du premier jour saisir un conseil de guerre. Il avait cru, en effet, impossible de poursuivre Picquart sans lui adjoindre Leblois et, dès lors, que le complice civil rendait Picquart justiciable des tribunaux de droit commun. Or, il n’en était rien, parce que la loi sur l’espionnage a fait de la complicité un délit spécial qui se suffit à lui-même. Que Cavaignac s’en aperçût ou en fût informé, il pouvait le plus légalement du monde enlever Picquart à Fabre et lui laisser le seul Leblois[122]. Fabre et Feuilloley imaginèrent alors de modifier l’inculpation contre Leblois, la rectifiant en fait, l’aggravant en apparence et subsidiairement la rendant connexe de l’inculpation contre Picquart, ce qui permettait de les envoyer tous deux devant le tribunal correctionnel.

L’avocat fut en conséquence incriminé, dans un second réquisitoire, « d’avoir, ayant eu connaissance de documents intéressant la défense du territoire et la sûreté intérieure de l’État, communiqué ou divulgué à d’autres personnes les renseignements qui lui étaient connus[123] ». Leblois, qui comprit fort bien, se borna à protester d’un mot[124]. Le procureur général Bertrand, qui comprit, lui aussi, contesta la connexité. Ces questions de connexité sont parmi les plus délicates du Code. Fabre tint bon[125], refusa de rendre à la justice militaire la proie qu’elle avait laissé échapper. Bien plus, comme la prison constitue toujours un préjugé défavorable aux accusés, il engagea Picquart à demander sa mise en liberté provisoire qu’il lui aurait accordée. Mais Picquart s’y refusa. Il était plus grand en prison. Brisson l’y trouvait plus en sûreté.

XV

Cavaignac, tenu régulièrement au courant de l’instruction, en avait attendu mieux ; il avait pensé saisir le « Syndicat » sur le vif, en plein travail, Picquart en rapport non seulement avec Leblois, mais avec Scheurer, Mathieu Dreyfus, Bernard Lazare et moi. Or, le juge n’a trouvé aucune preuve du « noir complot » ; il avait fallu la sotte provocation d’Henry pour rompre le religieux silence de Picquart, un hasard pour que Leblois et Scheurer se rejoignissent, l’injustice obstinée des chefs de l’armée et du peuple pour réunir ces hommes, les atteler et tant d’autres avec eux à la même œuvre[126].

Mais l’évidence, « d’une clarté de plein jour », n’existait pas pour Cavaignac, et d’heure en heure, à mesure que les faits devenaient plus éclatants, il se buttait contre eux avec plus d’acharnement, comme un aveugle ou un fou.

Les Cavaignac — sauf le révolutionnaire Godefroy, qui tint surtout de sa mère, l’auteur des si touchants Mémoires d’une Inconnue, et qui mourut jeune — ont été de père en fils des esprits étroits, têtus, terriblement personnels : le conventionnel, qui servit avec la même âpreté Robespierre et Napoléon ; puis le général, qu’on crut longtemps un homme de Plutarque, parce qu’il en avait le langage et les attitudes.

Le nôtre était le portrait de son père, mais une mauvaise copie, sèche et brouillée, le corps étriqué, le visage de même, qui n’eut jamais de jeunesse, glabre, aux traits aigus, son obstination écrite sur son front, avec des œillères au physique comme au moral, le regard dur, sans flamme, et qui le traduisait tout entier, un dégénéré très instruit qui se comptait lui seul pour tout et vivait concentré sur lui-même jusqu’à l’hallucination.

Sa mentalité, depuis quelques années, était pathologique. Il avait été envahi peu à peu par l’idée fixe que « des puissances occultes[127] » avaient entrepris de déshonorer la République à prix d’argent et que quiconque le gênait était un vendu.

L’idée fixe, la plus terrible des névroses, l’est surtout lorsqu’elle s’installe dans le cerveau d’un mathématicien qui s’imagine qu’il l’a raisonnée. Ces gens de science, même à l’état de santé, sont très dangereux quand ils se mêlent de politique. C’est une observation de Pascal que beaucoup de savants, « accoutumés aux principes nets et grossiers de la géométrie, se perdent dans les choses de finesse où les principes ne se laissent pas ainsi manier[128]. Ajoutez qu’ils se croient supérieurs au reste des hommes, incapables de résoudre comme eux ou seulement de comprendre les problèmes qui leur sont un jeu.

Tout cela était réuni chez Cavaignac, orgueil et tares héréditaires, ambition effrénée, hantise destructive des plus vulgaires facultés d’observation, et cette confiance illimitée en soi qui faisait pronostiquer à Mirabeau de Robespierre : « Il ira loin ; il croit tout ce qu’il dit. »

C’est ainsi que Cavaignac s’exaspérait contre « le Syndicat », parce que du premier jour il avait accepté la version de Drumont et des jésuites, et que cette explication s’accordait avec son idée fixe.

Il a taxé Méline de faiblesse et de complaisance pour les ennemis de l’armée ; il ne s’exposera pas au même reproche. Fils d’un soldat, soldat lui-même pendant la guerre où il s’était bravement conduit, avait été décoré de la médaille militaire (il ne voulut jamais d’autre décoration), ancien élève de l’École polytechnique, sous-secrétaire d’État, puis, pour la seconde fois, ministre de la Guerre, il n’est pas un vulgaire civil comme Brisson, mais presque un militaire. L’heure est venue de faire avancer la grosse artillerie.

Il s’était flatté d’abord de convaincre les partisans de la Revision, avait repoussé dans son discours à la Chambre la tentation d’assurer le respect de l’armée par des mesures répressives qu’il trouvait alors indignes d’elle. C’était un fait qu’il y avait échoué. À ne regarder que l’apparence des choses, il triomphait : Zola en exil, Picquart en prison, lui-même acclamé à la fois par l’armée et par le peuple, par les cléricaux et par les radicaux. Mais l’envers de ce décor était pourri : la lettre de Panizzardi arguée de faux, la collusion de Du Paty et d’Henry avec Esterhazy, un fourmillement encore obscur de vilenies, tout ce qu’il en savait ou devinait, dont il n’avait encore rien dit à Brisson ; et l’heure approchait où il le révélerait lui-même, car il restait toujours résolu à figurer, au dessus des partis, l’homme inflexible de la justice distributive. Ainsi, il arrachait Esterhazy à Bertulus et persistait à l’envoyer devant un conseil d’enquête. Ainsi, il eût voulu que Du Paty, accusé à tort par Picquart d’être l’auteur des faux télégrammes, déposât contre lui une plainte en dénonciation calomnieuse[129], et il en avait entretenu Brisson, Sarrien, Vallé, le procureur général et le procureur de la République, qui eurent grand’peine à lui faire comprendre que ce projet n’avait aucune chance d’aboutir ; en même temps, il ne renonçait pas à déférer son cousin à la justice disciplinaire, n’attendait pour sévir que la clôture des procédures civiles, l’arrêt de la Cour de cassation sur l’opposition de Picquart au non-lieu de Du Paty[130].

La prévision de ces scandales, que les ennemis de l’armée exploiteraient avec leur audace accoutumée ; les déconvenues du juge Fabre à la veille de rendre une ordonnance dérisoire ; les excitations aussi de son entourage et des journalistes enragés, le décidèrent à brusquer les choses, l’opération d’ensemble dont la pensée l’obsédait, qui finirait tout, que l’oligarchie des grands chefs attendait de lui. Puisque les revisionnistes au détail échappent à travers les arguties de la chicane, les mailles trop larges du Code, il les prendra en bloc, les enverra, sous l’inculpation à la fois vague et terrible d’un complot contre la sûreté extérieure de l’État, à des juges politiques.

L’admirable (qu’il ne faut pas se lasser de montrer chez Cavaignac), c’est le sérieux imperturbable dans la sottise, la niaiserie et le scrupule dans la méchanceté.

L’histoire est pleine de coups de force ; leurs auteurs, scélérats intelligents qui veulent le but, ne reculent pas devant les moyens. S’emparer des partisans de Dreyfus et les livrer à des cours prévôtales eût été abominable, mais logique. Pour des coups pareils, il faut des commissions militaires, avec des sentences rédigées d’avance.

Ce n’était pas la façon de Cavaignac. Il avait à sa disposition des forces réelles : l’armée, la populace antisémite, une partie du peuple. Si quelqu’un lui suggéra de s’en servir, il s’indigna, rappela qu’il était le fils d’un proscrit de Décembre, La franche brutalité d’un coup d’État lui eût fait horreur.

Que voulait-il ? La chose du monde la plus impossible et la plus absurde : se débarrasser des défenseurs du Droit par une comédie de légalité. Comme Brisson et ses collègues l’avaient suivi jusque-là, il se figurait qu’ils consentiraient à se faire une fois de plus ses complices, à lui livrer les meilleurs citoyens, les républicains les plus éprouvés.

Sauf pour lui, ce n’était un mystère pour personne que la majorité républicaine du Sénat avait subi Méline et Billot avec impatience, qu’elle était plus hostile encore aux ministres radicaux qui continuaient en l’exagérant leur politique, et que son long silence lui pesait. Il y avait encore au Palais du Luxembourg, dans tous les groupes de gauche, des républicains de la vieille école, que la terreur de la basse presse et de la canaille césarienne n’avait point domestiqués, qui s’étaient tus à grand tort, mais qui n’en pensaient pas moins. Pas un jour, jusqu’à l’heure où la maladie le cloua, Scheurer n’arrêta sa propagande dans les couloirs. L’idée de l’erreur judiciaire probable, presque certaine, avait fait, surtout dans les derniers mois, de grands progrès.

Même à droite, le doute pénétrait. Le vieux Buffet, jusqu’à la veille de sa mort[131], avait protesté contre la défaillance de son parti, la perversion morale de gens qui acceptaient, parce qu’il s’agissait d’un juif, que Mercier eût fait litière des garanties légales qui sont dues à tout accusé. Un ami personnel du duc d’Orléans, le comte de Blois, dit à Ranc et à Volland que toutes les cours européennes étaient convaincues de l’innocence de Dreyfus, que l’Empereur d’Autriche l’avait attestée à la duchesse[132].

En dehors des cléricaux et d’une vingtaine de radicaux qui pactisaient avec les nationalistes, le Sénat inclinait à la Revision. Il fallait la démence de Cavaignac pour supposer que ce Sénat, constitué en Haute Cour de Justice, frapperait quelques-uns des siens, et avec eux Picquart et les journalistes républicains, pour un complot imaginaire.

Cependant il s’en flattait, comptant sur l’ascendant de sa popularité, sur la peur, et s’appuyant sur ce qu’il croyait un précédent, la condamnation de Boulanger et de ses complices[133], comme si la Haute Cour, ce jour-là, avait été le tribunal révolutionnaire et n’avait condamné que des ennemis politiques[134].

Déjà à plusieurs reprises, soit au Conseil, soit dans des conversations particulières, il avait fait valoir « les considérations politiques qui commandaient une action immédiate[135] ». On l’avait laissé dire, ce qu’il prit pour un assentiment. Maintenant, il poussait aux moyens d’exécution juridiques et pratiques, les examinait dans une note en cinq paragraphes, rédigée avec soin, motivée en termes de droit.

On peut supposer qu’il pressentit Félix Faure. Il est manifeste, à certains détails du projet, qu’il consulta un jurisconsulte, non pas Tézenas, trop compromis avec Esterhazy, mais peut-être Ployer, dont il avait hérité de Billot et qui l’avait déjà engagé à lancer Du Paty sur Picquart. Ce bâtonnier de l’ordre des avocats n’aimait rien tant que brouillonner dans les choses de la politique.

Ce qui porte à croire qu’un routier du Palais étudia l’Affaire, c’est l’indication exacte que Picquart et Leblois pouvaient être déférés à la Haute Cour « tant que l’ordonnance de renvoi n’aurait pas été rendue » par le juge de droit commun. Cavaignac n’eût pas trouvé cela tout seul. Il n’eût pas trouvé davantage que les dispositions de la loi sur l’espionnage « rentrent dans l’ordre » des crimes contre la sûreté intérieure ou extérieure de l’État qui sont de la compétence de la Haute Cour. « La loi constitutionnelle, en visant l’attentat contre la sûreté de l’État, ne l’a pas défini » ; il convient donc de se reporter aux auteurs et aux précédents.

La note expose deux systèmes :

1° Joindre à cette première poursuite des délits connexes, à savoir les diffamations de Zola contre le conseil de guerre, la dénonciation calomnieuse contre Du Paty (Cavaignac n’en démordait pas), et surtout « les délits commis par la voie de la presse, où l’on pourra relever à foison les outrages à l’armée et où se trouveront impliqués les directeurs de journaux et les auteurs des articles ». En d’autres termes, dessaisir les juridictions de droit commun (cour d’assises et tribunal correctionnel), bien que « le terrain » en fût « solide », et « évoquer devant le Sénat » ces diverses affaires.

2° Poursuivre devant la Haute Cour les mêmes faits, « parfaitement précis et déterminés et tombant sous l’application des lois pénales », mais en les qualifiant autrement, de termes plus gros, par exemple d’attentat ou de complot « contre l’autorité constitutionnelle », ou, mieux, d’attentat ou de complot « en vue d’exciter la guerre civile en armant ou en portant les citoyens ou habitants à s’armer les uns contre les autres ».

Nécessairement, le second système avait les préférences de Cavaignac, parce que le premier, bien qu’il donnât déjà « plus de solennité aux poursuites », « manquait d’ampleur », aurait pour unique résultat « de trancher les incidents de procédure », et n’aboutirait qu’à une condamnation « à quelques années de prison ».

Il ne doutait pas que « l’instruction établirait sans peine les manœuvres concertées qui relient ces différents délits et dont quelques éléments étaient déjà entre ses mains ». Toujours méticuleux, il indiqua les articles du Code à viser par le décret qui convoquerait la Haute Cour.

On était à la veille des fêtes de l’Assomption ; Faure, en villégiature au Havre, devait revenir la semaine d’après pour présider le Conseil. La névrose opéra avec tant de violence qu’il ne put se résigner à attendre ces quelques jours ; Fabre dans l’intervalle n’aurait qu’à rendre son ordonnance qui lui enlèverait deux de ses principales victimes. Brisson, le 11 août, ayant réuni les ministres à dîner, dès qu’on en fut au café, Cavaignac sortit sa note, en donna lecture.

Tous les convives stupéfaits se regardèrent. Ce silence lui échappa. Il développa son projet, énuméra les individus qu’il proposait d’arrêter, de déférer à la Haute Cour : Scheurer et Trarieux, Leblois et Picquart, Christian ; et les écrivains ; pour l’Aurore : Vaughan, Clemenceau, Urbain Gohier ; pour le Radical : Ranc, Victor Simond ; pour la Petite République : Jaurès, Gérault-Richard ; pour le Siècle : Yves Guyot et moi ; Zola, et, comme de juste, Mathieu Dreyfus et Bernard Lazare.

Vallé, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, ancien avoué à Épernay, qui connaissait le droit, osa l’interrompre par ce qu’il crut une facétie : « Et les avocats aussi ? — Parfaitement, reprit Cavaignac, les avocats aussi, Labori et Demange. »

Les ministres ne furent pas loin de le tenir pour fou. Brisson, grave et sec, lui marqua en quelques mots qu’il ne se prêterait jamais à un pareil procès, qu’il ne permettrait même pas d’en saisir officiellement le Conseil. Cavaignac, décontenancé, n’insista pas, mais remit sa note à Brisson[136].

Après un tel accès d’aliénation d’esprit, on s’étonnera que Brisson ne lui ait pas demandé sa démission, ait laissé plus longtemps l’insensé à la tête de l’armée. Il n’eût pu le faire sans provoquer une crise, où Faure certainement aurait été avec Cavaignac, et il n’était pas sûr lui-même qu’il n’y avait pas de « Syndicat ».

XVI

Pendant que ces incidents, dont la plupart n’ont été connus que plus tard, se succédaient, d’autres se produisaient au grand jour, entretenaient la fièvre des esprits parmi le feu croisé des polémiques de presse.

Rien ne peut rendre la passion, l’énervement des combattants pendant ces brûlantes semaines d’été où les revisionnistes s’exaltaient à mesure que grandissait le péril, tandis que, dans l’autre camp, l’irritation allait croissant contre ces perturbateurs infatigables de la paix publique.

Révoltés pour la justice, ils avaient pris l’habitude de vivre dans l’injustice, s’étonnaient seulement quand une journée s’écoulait sans qu’un des leurs eût été frappé. Ils avaient comme l’instinct que le mensonge s’usait, que la vérité, hier encore trop verte, mûrissait vite.

Si Brisson se refusait à « fructidoriser » les défenseurs de Dreyfus, par contre il trouvait fort bon de tâcher à les intimider.

Les meilleurs ont reçu une si mauvaise éducation politique, ou morale, qu’ils n’aiment la liberté que pour eux. Les abus de pouvoir, quand ils les commettent, les grandissent à leurs propres yeux, les haussent au niveau des despotes ou des tyranneaux dont ils ont eux-mêmes souffert autrefois les vexations et les rigueurs. Ils les justifieraient, si cela était possible en les recommençant.

Certaines représailles furent puériles. Le conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur prononça la suspension de Zola[137]. Davout et ses collègues militaires[138] eussent voulu le rayer ; les juristes[139] du Conseil firent valoir que l’arrêt de Versailles n’était pas définitif, puisqu’il avait été rendu par défaut, et que, dès lors, il y avait lieu seulement à une mesure temporaire. Sully-Prudhomme avait chanté magnifiquement la justice. On s’étonnait depuis longtemps de son silence. « La conscience tiraillée », surtout vieilli et malade, il n’osait se prononcer. Pourtant il prit la défense de Zola : « A-t-il été oui ou non indigné ? À tort ou à raison, peu importe. Or il y a incompatibilité essentielle entre l’indignation et la forfaiture à l’honneur, l’honneur étant le sentiment même de la dignité. » — Comme je m’étais pourvu contre le décret de Billot qui m’avait dépouillé de mon grade dans l’armée territoriale, la décision contre moi fut ajournée[140]. — Plusieurs légionnaires (Grimaux, Monod[141], Anatole France, Bouchor) décrochèrent eux-mêmes l’insigne que les mandarins de l’honneur officiel arrachaient à Zola et maintenaient à Esterhazy. Je fis de même. Le poète Jules Barbier et Pressensé[142] envoyèrent leur démission au grand chancelier ; le Conseil déclara la lettre de Barbier « non avenue », parce qu’un légionnaire, aux termes des statuts de l’Ordre, ne peut pas démissionner[143], et fit momentanément le silence sur celle de Pressensé qui contenait cette phrase : « Il me répugnerait de continuer à m’orner la boutonnière d’un petit morceau de ruban rouge devenu le symbole du mépris de la légalité. »

Drumont exigea[144] le départ de Lépine, des magistrats d’Alger qui avaient fait leur devoir dans les émeutes contre les juifs ; Brisson les sacrifia[145], bien qu’il ne fût nullement antisémite et qu’il comptât de nombreux amis personnels dans Israël.

L’abus de la force, les capitulations devant la démagogie catholique, tout cela s’était déjà vu. Dans l’abaissement des temps, ce qui démontra le progrès des esprits, ce fut que de tels actes, bien médiocres en comparaison des crimes d’autrefois, ne se perdirent plus dans le silence.

L’Université, surtout le haut enseignement, fermentait ; les protestataires, d’abord isolés, étaient maintenant la majorité. Tous ces hommes, scientifiques ou littéraires ou philosophes, généralement républicains, sentaient que cette bataille, où les généraux et les politiciens suivaient les moines, était surtout contre eux ; et plus encore que la faillite temporaire de la justice, ils ressentaient celle de la morale, de tout ce qu’ils avaient mission d’enseigner, logique, examen, vertus civiques. Si beaucoup s’en taisaient, presque tous en souffraient d’une douleur contenue, d’autant plus cruelle, qui finit par faire explosion.

Aux obsèques du recteur de la Faculté des lettres de Bordeaux, deux hommes parlèrent : le doyen Stapfer et le mort lui-même. Stapfer, prononçant l’éloge de Couat, dit qu’il ne pensait pas pouvoir l’honorer davantage qu’en rappelant sur sa tombe ses angoisses dont il avait été le confident : « Couat éprouvait une véritable terreur devant les violences sectaires, devant la confusion et le désarroi de toutes les idées égarées par un vent de déraison furieuse[146]. »

Couat était de ces esprits délicats qui taisent leurs douleurs intimes, mais en meurent. Le martyre de Dreyfus, l’éclipse des idées de justice, tant de républicains tyrannisés « par la peur basse de l’impopularité », ces visions l’avaient hanté jusqu’à sa dernière heure. Peu de jours avant sa fin[147], il écrivait à Trarieux : « Le devoir professionnel ne m’a jamais paru si pénible qu’en ces jours où il m’impose un silence qui est une sorte de mensonge et de complicité. » Il était mort désespéré : « Quand la statue du Droit gît à terre brisée, suffit-il d’avoir le droit pour soi ? »

Dès que Bourgeois connut le discours de Stapfer qui, par deux fois, parlant comme doyen, sub togâ avait répété le mot de « justice », il le suspendit de ses fonctions[148].

Les amis de Bourgeois vantaient son élégance d’esprit, son goût pour les idées générales, un peu vagues, qui faisait partie de sa savante politique, beaucoup de bonne grâce, une nature affectueuse et fine ; ses adversaires, des amis d’hier le disaient très personnel, insaisissable, double et triple, de ces démocrates « qui n’osent pas désobéir au peuple et réputeraient lâcheté de ne pas se mettre à sa tête dès qu’il lui plaît de périr[149] » ou d’être injuste[150].

Cavaignac, lui-même, se montra plus tolérant, quand le général Derrécagaix, présidant au lycée de Bayonne la distribution des prix[151] prononça ces paroles : « Il est des circonstances où la notion du juste s’obscurcit, où les caractères bien trempés hésitent… La veille de la reddition de Metz, Bazaine donna l’ordre de livrer les drapeaux. C’était une abomination. Fallait-il obéir au chef ou à sa conscience ?… Beaucoup brûlèrent les drapeaux. Dans les circonstances critiques où le devoir semble obscur, il faut consulter sa conscience et lui obéir. » Derrécagaix, à Metz, avait brûlé son drapeau.

Cavaignac feignit de ne pas entendre ; d’ailleurs, à la différence de Bourgeois, il n’était pas suspect à Drumont.

La mesure prise par Bourgeois contre un des maîtres les plus aimés de la jeunesse provoqua mieux que des colères.

XVII

L’un des plus nobles éducateurs de la démocratie, le plus fécond peut-être, puisqu’il avait consacré les dernières années de sa vie à créer des éducatrices laïques, c’est-à-dire à arracher l’âme de la femme de demain, l’avenir lui-même, à l’ignorance et aux superstitions grossières, Félix Pécaut venait de mourir. On voudrait s’arrêter plus longtemps à cette touchante figure, rien que pour oublier un instant les autres qui grimacent dans ce récit. Nulle vie plus pure, dans ce grand siècle troublé, que celle de cet initiateur moral, de cet « anachorète de la conscience », comme on le nommait, qui avait le corps émacié et frêle d’un ascète et dont le moyen âge, s’il ne l’avait brûlé, eût fait un saint. Un de ceux qui l’ont connu le mieux a dit de lui « que la vie physique parut toujours chez Pécaut réduite à un minimum comme pour mieux laisser éclater sa vie intérieure[152] ». Cette vie intérieure jaillissait de ses yeux enfoncés et doux. D’une vieille famille huguenote de ce Béarn où les hommes ont la solidité et la délicatesse de leurs Pyrénées, la transparence et la fougue de leurs gaves, il fut d’abord pasteur à son village de Salies, et très orthodoxe ; puis, le jour où l’étude, la réflexion et, comme il disait, « l’expérience morale », le détachèrent des vieilles croyances, il déposa aussitôt sa robe, non sans tristesse, parce que c’était son devoir, et se sépara, « par religion, lui le plus religieux des hommes, de la religion[153] ». Enfin, après vingt années d’une inlassable propagande pour son idéal, qui n’était plus le protestantisme, mais le christianisme le plus épuré qui fût jamais depuis l’Évangile, et comme il avait déjà pris sa retraite au pays natal, le profond connaisseur d’hommes qu’était Jules Ferry l’appela à la direction de l’École normale supérieure de Fontenay.

Telle qu’elle sortit de ses mains et avec l’empreinte qu’il lui laissa, on a comparé souvent cette école à Port-Royal. Rapprochement honorable entre tous, mais qui n’est pas tout à fait exact. Au contraire du cloître janséniste, Fontenay est une ruche ; c’est la vie qui en sort.

Pécaut, quand il eût achevé son chef-d’œuvre[154], se retira de nouveau dans son Béarn, ; et c’était là, depuis dix mois, que l’Affaire était venue le trouver. Il courut à Paris, vers le début du procès Zola, rencontra Séailles chez leur ami Steeg, un autre éducateur, et fut convaincu. Il avait été, dès 1894, tourmenté de doutes clairvoyants, un revisionniste en puissance. Tout brisé qu’il fût par les tortures de la phtisie, et se sachant condamné, il devint un militant. De son lit de moribond à Ségalas, il suivait les événements avec une lucidité aiguë de pensée, de conscience et de douleur, écrivant à ses amis, puis, quand la plume fut trop lourde à sa main, dictant des lettres admirables et déchirantes : « Quoi ! se laisser enfermer dans ce dilemme abominable : ou sacrifier la justice à la patrie ou sacrifier la patrie à la justice ! Ces deux idées n’en font qu’une. Blesser l’une, c’est blesser l’autre. » Ce fut lui qui convertit Buisson si longtemps hésitant, « jusqu’à faire douter de lui-même « , et qui ne se rendit « à la certitude de son ami qu’après avoir tout arrangé pour ne pas s’y rendre[155] ». Il essaya de persuader Bourgeois :

Il y a de votre part, de la part des chefs républicains, une erreur de morale fondamentale. Vous avez sacrifié l’homme à la collectivité… Je m’émerveille de votre aveuglement. Quoi ! vous avez cru vraiment sauver la République et le pays en perdant l’individu, le pauvre homme innocent, mais écrasé, mais seul, sans valeur à vos yeux, à demi mort ! Vous n’avez pas compris qu’il devait vous être sacré ! Coûte que coûte, il faut réparer cette faute[156].

Enfin, quand les radicaux au pouvoir, loin de réparer la faute de Méline, y ajoutèrent, il ne voulut pas mourir, s’endormir du sommeil qu’il savait sans rêve ni réveil, avant d’avoir fait, « stoïcien qui avait lu l’Évangile[157] », tout son devoir. Il y avait encore pour lui un acte d’éducateur à accomplir. Il envoya à Bourgeois sa démission de membre du Conseil supérieur de l’instruction publique et d’inspecteur général : libre dès lors de tout lien officiel, redevenu simple citoyen, il adressa son adhésion publique à la souscription ouverte par Yves Guyot pour l’affichage de la lettre de Picquart à Brisson, en réponse à Cavaignac.

Quand il fut mort[158], ses fils, sa veuve, décidèrent qu’ils demanderaient à Buisson de parler sur sa tombe, et pour y révéler, comme Stapfer sur celle de Couat, les dernières pensées, les derniers conseils de celui qui n’était plus : « En voulant sauver la France, prenez garde de détruire la conscience française ! Il est facile aujourd’hui d’obtenir que, de guerre lasse, la conscience publique se taise et s’apaise. Tremblons que ce malheur ne nous arrive. Celui-là seul serait irréparable[159]. »

C’était, dans le deuil, affronter, provoquer les hurlements de la meute, les injures de l’immense « atelier de la presse vénale » ou fanatique. « Il a été donné à bien peu d’hommes de laisser autant d’eux-mêmes dans l’âme d’autrui[160]. » À qui avait-il donné plus de lui-même qu’à sa femme ? Elle n’hésita pas, écrivit à Lucie Dreyfus qu’en livrant le nom de Pécaut et sa mémoire aux outrages des ennemis de la vérité, c’était sa part à elle, sa contribution personnelle à la grande œuvre.

Buisson, depuis qu’il avait quitté la direction de l’enseignement primaire, était professeur à la Sorbonne ; il ne balança pas davantage, malgré des pressions qu’on essaya d’exercer sur lui, la promesse qu’on tenta de lui imposer qu’il se tairait de l’Affaire. Il accourut et parla ; il dit d’abord ce qu’avait été « ce grand sculpteur d’âmes », ce « créateur d’idéal », ce penseur qui élabora pendant un demi-siècle le bien comme d’autres le vrai ou le beau ; puis, sans peur ni colère, gravement, il proclama la croyance suprême de cette conscience, muette désormais.

Buisson confessa combien lente et pénible avait été l’évolution de sa propre pensée ; éclairé maintenant, il se joint lui aussi, comme son ami, « à ceux des hommes de cœur qui ont entrepris de remonter un des plus aveugles et des plus formidables courants d’opinion qui ait jamais entraîné le pays » :

Pécaut, en s’unissant à eux, essayait de préserver la République, la France et l’armée du seul déshonneur qui pourrait les atteindre. Réparer une erreur, s’il y a eu une erreur, ce n’est pas une honte ; au contraire. Et c’en serait une, indélébile, que de prendre son parti d’une iniquité, même involontairement commise… Pour moi, je trahirais pour la première fois sa confiance et je n’oserais plus de ma vie prononcer son nom si, devant cette tombe ouverte, je retenais la vérité, si j’étouffais par le silence ce cri suprême du mourant, rassemblant ses dernières forces pour rendre témoignage à la cause sainte de la justice. Il me semble que son âme si pure et si tendre ne me pardonnerait jamais d’avoir ravi à « ses filles » de Fontenay et aux instituteurs de France qu’il n’a jamais flattés, mais dont il n’a jamais douté, le dernier exemple et la dernière leçon qu’il leur ait légués[161].

Les paysans béarnais, accourus en foule dans ce petit cimetière de village, pleuraient.

Bourgeois, dans une dépêche officielle, simple mais douloureuse, où il y avait comme du remords, salua le cercueil « de ce grand homme de bien[162] ». Scheurer, Pécaut, Monod, Allier, Lalance, Leblois, Stapfer, Buisson, Steeg, Pressensé, tous ces hommes étaient protestants.

Les différences dogmatiques entre le catholicisme romain et le protestantisme paraissent peu de chose aux rationalistes : un peu plus, un peu moins de surnaturel. Et le protestantisme est illogique : de ce point de départ, l’examen, il aboutit à la foi, à une religion aussi codifiée que les autres. Cependant le fond, le tréfonds du protestantisme reste l’Examen. Et cela suffit. Toute la mentalité des nations, des familles, des individus qui sont allés à Luther, en a été bouleversée, modifiée, illuminée à jamais.

XVIII

Soutenus par de tels exemples, les combattants de la première heure se sentirent très fortifiés.

Scheurer, à Rheinfelden, où il essayait de lutter contre un mal sans pitié, souffrait plus cruellement encore de la banqueroute républicaine :

Ces gens-là sont fous ! m’écrivait-il. Pour peu que cela continue, il faudra que nous reprenions nos habitudes d’opposition du temps de l’Empire… En attendant, il faut plus que jamais travailler, comme si nos illusions n’étaient pas perdues. Ce sera notre seul droit à mériter l’indulgence de ceux qui viendront après nous[163].

La retraite de Zola resta inconnue des huissiers et des journalistes. Il avait quitté Londres pour la campagne et, aussitôt, s’était remis au travail, à ses « Quatre Évangiles[164] », où sa manière s’alourdit, mais sa pensée s’éleva à des hauteurs nouvelles, comme pour justifier cette belle parole qu’il aimait à répéter : « L’Affaire Dreyfus m’a rendu meilleur. » Les trois experts le firent condamner par défaut à un mois de prison et dix mille francs de dommages-intérêts à chacun d’eux[165]. Il obtint d’autre part la condamnation de Marinoni et de Judet pour diffamation envers la mémoire de son père[166] et déposa contre eux une plainte en usage de faux[167] Pour son pourvoi contre l’arrêt de Versailles, la Cour de cassation le rejeta[168].

Jaurès publia les Preuves[169].

Il n’avait qu’à regarder en arrière, dans sa propre vie, pour comprendre l’erreur où s’obstinait ce peuple, son propre parti dont une faible minorité seulement l’avait suivi.

Il y a quatre ans, il avait lui aussi accepté la sentence des sept officiers, trop indulgents à son gré, qui n’avaient point condamné Dreyfus à mort — parce que ce juif était riche.

Encore au procès de Zola, il résistait, ne pouvait se résigner à la réalité. Clemenceau, Buisson firent confiance plus longtemps encore aux juges militaires et aux grands chefs.

Si des hommes d’une telle intelligence, dénués ou se croyant dénués de préjugés ethniques et religieux, de superstitions politiques et militaires, ne s’étaient rendus que si tard, quoi d’étonnant que la grande masse populaire prolongeât leur erreur de quelques mois, de quelques semaines ? Pourtant, elle était ébranlée par tant de péripéties, par une si longue querelle ; tant d’efforts, depuis près de dix mois, n’ont pas été en pure perte ; alors que les progrès de la vérité eussent été plus lents encore, cette crise elle-même était au grand honneur du pays qui la subissait. D’une telle affaire, de l’affaire d’un seul individu, quel autre pays eût fait une crise nationale ?

Jaurès entreprit de démolir sous les yeux du peuple, des socialistes à qui il s’adressait plus directement, les charges publiques et secrètes qui avaient été alléguées contre Dreyfus. L’une après l’autre, il les exposera, les discutera, les retournera, ne fuyant aucune objection, en inventant au besoin. Tout le lent et pénible travail de critique et d’émancipation qui s’est fait secrètement, douloureusement, dans son propre esprit, il va le refaire publiquement. La vision de Zola avant le grand procès, il va en montrer, en démontrer la réalité. Plus d’images, plus de métaphores, mais des faits contrôlés, des documents authentiques, des raisonnements exacts, des déductions simples et précises. Il parlera à la pitié, enfin réveillée dans beaucoup de cœurs, mais il s’adressera surtout à ce qui est maintenant pour ce peuple bouleversé le grand besoin, au besoin de certitude.

On a relevé des erreurs dans ces pages lumineuses[170] ; qui n’en eût commis ? L’œuvre même se dresse, elle a brillé dans la tempête comme un phare. Une remarque de Taine (à propos de Macaulay) s’applique parfaitement à Jaurès : « Lorsque les grands orateurs consentent à écrire, ils sont les plus puissants des écrivains. » En effet, « pour convaincre une grande assemblée, il faut s’adresser à tous ses membres ; pour garder l’attention d’hommes distraits et fatigués, il faut leur éviter toute fatigue, il faut qu’ils comprennent trop pour comprendre assez[171] ». Cette habitude de la tribune, cette pratique des assemblées, sont comme des écoles de lucidité. Autre chose encore rend la dialectique de Jaurès très pénétrante : c’est que, né orateur (déjà à l’École normale, on le faisait discourir pour le plaisir de l’entendre) et facilement ivre des mots, des belles phrases amples et mélodieuses, il avait donné à son éloquence naturelle les assises d’une solide éducation philosophique. Le génie du développement qui est l’éloquence, il le doubla par le talent de démontrer, qui est le propre des mathématiciens et des métaphysiciens. Il n’avance rien qu’il ne le prouve ; il ne prouve pas par des hypothèses, même les plus séduisantes, mais par des faits qu’il a contrôlés avec soin ; ces faits, il les prend tels qu’il les trouve, sans y ajouter et sans en retrancher ; il raisonne seulement par syllogismes. S’il n’avait pas écrit sa thèse, De la réalité du Monde sensible, il n’aurait pas écrit les Preuves ; ou bien, elles eussent été moins convaincantes, moins décisives sur l’esprit de milliers de lecteurs ; elles n’eussent pas troublé les nuits de Brisson.

Car l’inquiétude de Brisson grandissait. Vallé, tous les matins, le trouvait plongé dans la lecture des journaux, incapable de se détacher de l’obsédante pensée, préoccupa surtout, lui juriste, de la communication secrète. Il croyait toujours, d’après Cavaignac, que le crime de Dreyfus était prouvé, cent fois prouvé ; pourtant, si on avait fait cette chose énorme de juger sur des pièces inconnues de la défense !

L’avocat Salle venait d’en convenir à nouveau, par prétérition, dans une pauvre lettre tremblante à Arthur Meyer. Malmené par le juif du Gaulois comme le « complice » de Zola, malgré son pitoyable silence à la cour d’assises, il écrivit, pour s’excuser, « qu’il ne croyait pas à l’innocence du condamné », mais sans souffler mot des pièces secrètes[172].

Brisson n’aurait eu qu’à interroger Cavaignac avec un peu de fermeté. Il lui demanda seulement de questionner Mercier ; Cavaignac répondit : « Il vaut mieux ne pas le savoir », et répéta la phrase. Brisson la trouva « singulière », « en conclut, dit-il, qu’il ne saurait rien ni de l’un ni de l’autre[173] », et n’insista pas, n’osa pas répliquer à Cavaignac que cette crainte basse de la vérité équivalait à un aveu, couvrit à son tour l’illégalité. En conséquence, Sarrien garda sans y répondre la requête de Lucie Dreyfus qui la dénonçait. Tous avaient peur du fol. De même Trouillot, le successeur de Lebon aux Colonies. Malgré l’appel des journaux à son humanité et tout ce que je lui écrivis, il ne changea rien au régime du prisonnier de l’île du Diable.

Dreyfus ne recevait toujours qu’en copie les lettres de sa femme. Les siennes, qui n’étaient également transmises qu’en copie, révélaient sa faiblesse croissante ; comme il avait presque perdu alors, à force de silence, l’usage de la parole, il ne trouvait plus les mots, même pour écrire, répétait dix fois les mêmes, deux fois la même phrase identique dans une seule lettre. Sa femme en fut terrifiée[174]. Cet esprit, qui si longtemps avait résisté, net et précis, s’enténébrait et, chose plus cruelle encore, s’en rendait compte : « La tension cérébrale et nerveuse est trop forte, mes souffrances trop grandes, le fardeau de la vie est trop lourd, trop difficile à porter[175].

Ces lettres de Dreyfus à sa femme étaient si troublantes dans leur extrême douleur que Deniel en défendit la lecture aux gardiens (à qui le prisonnier les remettait ouvertes) « de crainte que leur surveillance ne perdît de sa rigueur[176] ». Mais l’administration des Colonies, sous Brisson comme sous Méline, les lisait, et Cavaignac les lisait aussi, ainsi que les suppliques du malheureux à Félix Faure et à Boisdeffre.

Voici quelques extraits de ces suppliques qu’on n’avait pas osé détruire :

Ce que j’ai souffert depuis le début de ce lugubre drame, mon cœur seul le sait… Ma misère est à nulle autre pareille, il n’est pas une minute de ma vie qui ne soit une douleur ; je m’effondre et la tombe me serait un bienfait… Dès le lendemain de ma condamnation, quand le commandant Du Paty de Clam est venu me trouver, au nom du ministre de la Guerre, pour me demander si j’étais innocent ou coupable, je lui ai répondu que non seulement j’étais innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j’ai sollicité aussitôt l’aide des moyens d’investigation habituels, soit par les attachés militaires, soit par tout autre moyen dont dispose le Gouvernement. Il me fut répondu que des intérêts supérieurs en empêchaient l’emploi, mais que les recherches se poursuivraient. Et voilà trois ans que j’attends, que j’attends toujours, dans la situation la plus épouvantable qu’il soit possible de rêver ; et les recherches n’aboutissent pas !… Chaque jour, la situation est devenue plus atroce, chaque jour les coups ont continué à pleuvoir sur moi, sans trêve… Tout mon être est broyé par les supplices, la douleur m’étreint à la gorge et m’étouffe, mon cerveau s’hallucine… Je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes enfants ; encore une fois, je vous supplie de mettre un terme à ce martyre de tant d’êtres humains… Mes foires diminuent chaque jour ; je ne demande plus qu’une chose dans la vie, pouvoir descendre apaisé dans la tombe, sachant le nom de mes enfants lavé de cette horrible souillure.

Cette dernière prière (à Faure) était datée du 7 juin. Boisdeffre avait lu ceci :

Mon général, le cœur perdu, le cerveau en lambeaux, c’est vers vous que je viens encore jeter un nouveau cri de détresse, un cri d’appel plus déchirant que jamais… Oh ! mon général, dites-vous bien qu’il n’est pas une minute de ma vie, pas une seconde de mon existence qui ne soit une douleur, et que, si j’ai vécu ces minutes, ces secondes épouvantables, oh ! mon général, c’est que j’aurais voulu pouvoir mourir tranquille, apaisé, sachant le nom que portent mes enfants respecté. Aujourd’hui, mon général, ma situation est devenue trop atroce, les souffrances trop grandes, je chavire totalement… C’est avec tout mon cœur saignant et pantelant que je vous écris ces lignes, sûr que vous me comprendrez… Et je vous en supplie aussi, mon général, une bonne parole à ma pauvre femme, l’assurance d’une aide puissante et honorable[177].

Les dates de ces appels à la justice, à un peu de pitié, les rendaient plus poignants encore ; à chaque cri de l’infortuné correspondait un effort des hommes au pouvoir et des chefs militaires pour le repousser plus profondément dans son tombeau.

Brisson, s’il avait connu l’existence des lettres à Boisdeffre et à Faure, ne se fût pas permis de les réclamer. Mais les lettres de Dreyfus à sa femme avaient été publiées, répandues à des milliers et des milliers d’exemplaires (avec une noble préface de Trarieux), traduites dans toutes les langues. Des demi-barbares, des paysans russes, des portefaix turcs, avaient compris.

Il n’est pas impossible que les rapports de Deniel aient paru probants à Cavaignac. Ce sont des chefs-d’œuvre d’une féroce sottise. Ce garde-chiourme qui se flattait « de posséder au suprême degré l’intuition des hommes et des choses », s’était érigé en psychologue. Dreyfus pleure-t il ? C’est qu’il joue la comédie. Écrit-il à sa femme ? C’est par vil calcul, pour qu’on s’occupe de le faire évader. Garde-t-il une attitude douce et ferme ? C’est par lâcheté. Quand il proteste de son innocence ou parle de se délivrer par la mort d’un trop cruel martyre, c’est une feinte et de la haine. « Sa nature est foncièrement basse ». Mais Deniel, prêt « à sacrifier sa santé et sa vie », n’est pas homme à se laisser duper par des simagrées. Dreyfus, avec lui, a « à faire à forte partie ». Le geôlier patriote ne permettra pas à ce traître « d’apporter sa pierre, par une nouvelle infamie, à cet édifice monstrueux érigé en dissolvant de la nation[178] ». Ce bas jargon déclamatoire, c’est tout l’homme.

Lucie Dreyfus eût l’affreuse vision de son mari s’en allant dans une dernière agonie, peut-être à la veille de la victoire toujours attendue, sans qu’il eût la suprême consolation de savoir que maintenant, quoi qu’il advînt, sa mémoire était sauve.

Pourtant, que ce malheur arrivât, ni le martyr, ni les siens, n’eussent été les plus à plaindre, quelle angoisse patriotique et historique m’obsédait :

Tant que Dreyfus sera vivant, la France pourra vous pardonner de l’avoir trompée, parce que le jour où la vérité éclatera, telle que les pires aveugles eux-mêmes devront la voir, — et vous savez qu’elle éclatera ainsi, — la France pourra rendre à ce malheureux l’honneur qu’elle n’avait pas le droit de lui prendre. Mais qu’il meure demain de l’inique et féroce supplice qui lui a été infligé, quand il n’y aura plus de justice possible qu’envers sa mémoire, ne sentez-vous pas que quelque chose qui fut très grand devant l’histoire sera diminué ?

Cette douleur que la France éprouvera alors de n’avoir point réparé l’erreur qu’elle eût pu réparer, cette douleur amère et mêlée de remords, qui en sera responsable, sinon vous, vous qui pouviez la lui épargner, qui le deviez et qui ne l’avez point voulu ? Que la France vous fasse supporter ce jour-là le poids de votre faute, cela ne consolera pas ceux qui ont souci de sa gloire. Cette gloire aura pâli, qu’elle avait conquise à travers les siècles, cette auréole de bonté, de générosité et de justice[179].

Et j’en appelais à Brisson :

M. Brisson a fait la nuit dernière ce rêve…

Tout à coup, au bout de l’un de ces longs passages noirs qu’on traverse en songe, il avait retrouvé son âme de la vingtième année. Il restait physiquement le même, au seuil de la vieillesse, à cette heure grave où les actes qu’on accomplit décident du verdict de l’histoire. L’âme qu’il retrouvait était ardente, forte et généreuse. Elle avait le mépris des choses passagères et le respect de celles qui sont éternelles. Les choses passagères sont le pouvoir, les honneurs, l’applaudissement des foules, le suffrage des mandarins et des domestiques. Les choses éternelles sont l’amour, la justice, la liberté, la sainte pitié.

Brisson, dans ce rêve, décidait de mettre fin au supplice de l’innocent :

On entendait des clameurs féroces qui venaient de la rue et, dans les antichambres, un cliquetis d’éperons qui sonnaient.

Les ministres consultés l’un après l’autre répondirent : « Il ne faut pas nous brouiller avec la canaille. » Quelqu’un dit : « Qu’il y ait là-bas dans un bagne infâme un innocent, cela est possible ; mais ce qui est certain, c’est qu’il y a ici, à Paris, une sentine hideuse dont le tenancier est armé d’une plume empoisonnée. Il faut ménager ce drôle. »

Brisson s’écria : « Que le sang de ce juste soit sur vos mains ![180] »

Bien que brouillé alors avec Brisson, je m’obstinais ainsi à voir en lui l’un des seuls hommes politiques qui saurait, quand il serait trompé, l’avouer et faire son devoir. C’était également l’avis de Jaurès, d’Yves Guyot et de Ranc. Ils l’épargnaient dans leurs articles les plus vifs. Au contraire, les jeunes gens, qui rencontraient pour la première fois de leur vie une grande iniquité, le harcelèrent de sarcasmes, s’étonnèrent de son inintelligence et de ses frayeurs, surtout les rédacteurs des Droits de l’Homme[181], satiriques et lyriques, d’un si impétueux élan, mousquetaires et chevau-légers de la justice. De même Clemenceau. Il fut toujours sans ménagements pour ses adversaires, surtout quand ils avaient été de ses amis. Il ne calcula jamais ses coups. Ses coups d’autrefois, de la tribune, atteignirent parfois les meilleurs républicains, la République elle-même. Il blessa inutilement Brisson, le butta avec l’intention de le faire avancer en le piquant[182]. Mais, dans d’autres pages, il ne raisonna pas seulement à coups de trique, il éleva sa prose à l’ode, d’une éloquence parfois déclamatoire, mais qui rappelle celle des Tragiques de d’Aubigné, d’une confiance inaltérée dans l’esprit français : « Retournons-nous aux siècles maudits de catholique violence où l’exécrable reître mettait sa botte sur l’idée ? Non, le cri de la conscience ne sera pas étouffé… Des hommes, il y a des hommes en France !… Fonçons tout droit, nous ferons la trouée… Les Euménides sont en route[183]. »

Après sa défaite aux élections de 1893, on l’avait cru mort. Il renaissait dans cette chaude guerre, et plus jeune que jamais, plus vif, plus alerte. Durement, jusqu’alors, pendant trois ans, il avait tourné la meule ; la crinière de Samson repoussait.

Il avait souvent flatté la foule, fraternisé avec les démagogues. Maintenant, il disait au peuple ses vérités

  1. Cass., I, 573 et II, 24, Gonse : « Henry avait l’air très calme et même très gai. » De même à Rennes (I, 557). — Cass., I. 626, Roget : « M. Bertulus insinue que c’est moi qui aurais remonté le moral d’Henry. Je méprise cette insinuation ; le moral d’Henry n’a jamais été atteint. » — Bertulus avait dit simplement : « Quand je revis Henry, il était changé du tout au tout. » — Et encore : « Henry rentre au ministère parfaitement calme ; il n’est nullement ému de ce qu’il a vu ou appris ; il est tout à fait dans son état habituel. » (I, 635.) « Il était aussi calme que je le suis en ce moment. » (II, 23).
  2. Cass., I, 573 ; II, 24, Gonse ; I, 624, 635 ; Rennes, I,270, Roget ; note (au crayon) d’Henry, datée du 21 juillet 1898, sur son entrevue avec Bertulus. (Dossier militaire et dossier de la Cour de cassation.) le récit de Roget reproduit fidèlement la note d’Henry. Celui de Gonse mêle la version d’Henry sur la scène du 18 juillet à la version d’Henry et de Junck sur l’entrevue du 26 juillet (Voir p. 83.) Gonse lui-même fournit la preuve de cette confusion ; il raconte qu’Henry, le 18 juillet, vint le trouver au ministère et, le 21, avec Junck, chez les frères Saint-Jean-de-Dieu où il était en traitement. (Rennes, I, 648, Junck ; 656, Bertulus ; 658, Gonse.) — Bertulus, à Rennes (I, 354), fait observer que la note d’Henry sur la scène du 18 juillet est datée du 21 : « Il s’était donc passé quelque chose d’intéressant, de grave, dans mon cabinet, pour que vous ayez éprouvé, vous, Henry, le besoin de faire une note qui viendrait me contredire. Est-ce que c’est d’usage d’ailleurs ? C’était au moins le jour même qu’il fallait l’écrire et non trois jours après. Et pourquoi l’avez-vous écrite ? Il y avait donc quelque chose qui vous troublait, puisque vous vouliez laisser une trace quelconque qui vous permît de me donner un démenti ? » — Esterhazy raconte ainsi la scène du 18 juillet : « Cet homme extraordinaire courut à Henry, le prit dans ses bras, l’embrassa et lui dit : « Ah ! mon colonel, voilà trois jours que je lutte pour empêcher Esterhazy de nommer personne ! » (Dessous, 27.) Le récit d’Esterhazy est daté du 15 novembre 1898. — Mme Henry à Rennes reproduit la version d’Esterhazy : « Mon mari me raconta le soir la conversation qu’il avait eue avec ce magistrat qui l’avait embrassé. J’ai dit à mon mari : Es-tu bien sûr de cet homme ? J’ai bien peur que son baiser soit celui de Judas. » (I, 366). C’est la confirmation par a contrario du récit de Bertulus. (Rennes, I,368.)
  3. Cass., I, 624 ; II, 23 ; Rennes, I. 271, Roget.
  4. Cass., II, 23, Roget : « Dans tous les cas, me dit Cavaignac, vous n’auriez pas dû aller chez Bertulus sans m’en demander l’autorisation. »
  5. Ibid., I, 625. Roget. — Bertulus, devant les Chambres réunies, proteste contre « cette calomnie, la pire de toutes, celle qui se cache derrière l’anonyme. J’ai demandé à mes chefs une enquête ; je l’attends avec impatience et aussi avec la plus entière confiance. » (II, 18.)
  6. 19 juillet 1898. Cass., I. 100, Roget.
  7. Cass., I, 100, Roget : « Tézenas, mis en présence de la vraie photographie, a reconnu devant moi, dans le cabinet du ministre de la Guerre, qu’Esterhazy lui avait montré une pièce « qui n’était pas la photographie vraie. » — Esterhazy, quand il se rendit pour la première fois chez Tézenas, avait déjà rendu le document. (Voir t. III, 91.) Tézenas ne vit la pièce Canaille de D… qu’à l’instruction de Ravary. Roget fait donc preuve, ici encore, de son inexactitude ordinaire. Il n’en résulte pas moins de son récit que Cavaignac montra la photographie à Tézenas.
  8. Dessous de l’Affaire Dreyfus, 26.
  9. Cass., I, 592, Esterhazy. — Tézenas a confirmé le propos.
  10. Dessous de l’Affaire Dreyfus, 26.
  11. 21 juillet 1898.
  12. Cass., I, 228 ; Rennes, I, 347, Bertulus.
  13. Ibid. — Cass., II, 255, Esterhazy.
  14. Cass., II, 225, Procès-verbal signé Esterhazy, Henry, Pays, Bertulus, André.
  15. Ibid., I, 228, Bertulus ; 626, 634, Roget ; II, 255, Procès-verbal. — Cavaignac prit connaissance de ces pièces ; selon Roget, il n’y aurait attaché aucune importance. (Cass., I, 625 ; Rennes, I. 272.) De même Junck (Rennes, I, 650). — Roget précise que l’une de ces pièces, « absolument insignifiantes », était relative aux entrevues de Dreyfus à Bruxelles avec un agent étranger : « Nous n’avions pas connaissance que le capitaine Dreyfus eût jamais eu d’entrevue avec cet agent à Bruxelles et nous n’avons pas attaché à ce fait d’autre importance que celle d’un racontar quelconque d’Esterhazy. » (Rennes, I, 272, 337.) Or, plusieurs des pièces secrètes étaient relatives aux prétendus rapports de Dreyfus avec Schmettau. Gonse et Cavaignac avaient recueilli à ce sujet les racontars, non pas d’Esterhazy, mais de d’Ocagne. (Voir t. III, 592.)
  16. Cass., II, 254, Esterhazy.
  17. Dessous de l’Affaire, 27.
  18. Cass., I. 228 ; Rennes, I, 658, Bertulus.
  19. Cass., I, 573, Gonse ; 634, Roget ; Rennes, I, 650, Junck.
  20. Cass., I, 635, et Rennes I, 274, Roget.
  21. Dessous de l’Affaire, 35.
  22. Cass., I, 636 ; Rennes, I, 275, Roget ; 698 et suiv., Junck.
  23. Cass., I, 637 ; Rennes, I, 275, Roget ; 650, Junck ; 658, Gonse. — Bertulus, dément ces récits tout en convenant que, « dans une certaine limite, peut-être, il se montra prévenant ». Il reconnaît « qu’il sorti de son cabinet avec Henry et Junck », mais nie formellement le propos qui lui est prêté ; il était, depuis le 12 juillet, convaincu qu’Esterhazy était le traître. « Et cette conviction est devenue plus profonde encore à mesure que je suis resté en instruction avec lui. » (Rennes, I, 658.)
  24. Cass., II, 237 à 261.
  25. Ibid., II, 239, Pays.
  26. Cass., II, 244 et suivantes.
  27. 25 juillet 1898. — Cass, II, 261 à 278.
  28. Articles 147 et 150 du Code pénal ; Cass., 18 février 1813 ; 28 mars 1839 ; 13 janvier 1846 ; 11 janvier 1866.
  29. Dessous de l’Affaire, 32.
  30. 21 juillet 1898. — Feuilloley « estima qu’il y avait lieu de procéder tout d’abord à une instruction préliminaire ». Christian étant reparti pour Beautiran, le Parque en profita pour tirer l’affaire en longueur. — Le Siècle (du 1er août) publia quelque-unes des lettres d’Esterhazy à Christian ; toute l’escroquerie y apparaissait. Le Gaulois concéda que, « dans les négociations d’argent, le commandant ne se serait peut-être pas montré d’une très fine délicatesse ».
  31. Les faussaires, dans le Siècle des 21, 22, 23 juillet, etc.
  32. Siècle du 27 juillet 1898. Et encore : « Ou Du Paty a volé le document secret, ou il l’a reçu de quelqu’un… S’il l’a reçu de quelqu’un, il faut qu’on sache qui est ce quelqu’un. Le cercle du bureau des Renseignements est très étroit. » (4 août.)
  33. Jour et Intransigeant du 25, Libre Parole du 26 juillet 1898. — « M. Drumont serait-il, par hasard, informé que Du Paty a des complices autres qu’Esterhazy et la fille Pays, qu’il n’aurait pas agi de sa seule initiative ? » (Siècle du 27.)
  34. Gaulois du 7 août 1898.
  35. Siècle du 8.
  36. Cassagnac, notamment, avait sommé Du Paty de me poursuivre devant les assises : « Cet officier est l’objet d’imputations effrayantes. Et il se tait ! Il ne bouge pas, il ne fait pas de procès, il ne casse la figure à personne ! Pourquoi ? » (Autorité du 30 juillet 1898.) Et encore le lendemain.
  37. 25 juillet.
  38. Cass., I, 229, Bertulus.
  39. Enq. Bertulus, 26 juillet 1898 et ordonnance du 9 août. — Rennes, I, 352 : « Je suis arrivé à faire déposer Henry, mais dans des conditions qui n’étaient plus les mêmes, et, naturellement, ce jour-là, j’ai perdu la partie dans la plus large part, je le confesse. » — Henry, dans le récit qu’il avait fait à Roget de sa visite à Marguerite, avait précisé qu’il s’agissait des fameuses dépêches. (Voir p. 62.)
  40. Cass., I, 345, Cuignet.
  41. Voir t. II, 665 et 666.
  42. Rennes, I, 366, veuve Henry.
  43. Cass., I,237 ; II, 21 ; Rennes, I, 352, 355, Bertulus.
  44. 27 juillet 1898.
  45. Article 76 du Code militaire.
  46. La loi de disjonction présentée par le ministre Molé fut discutée à la Chambre des Députés du 28 février au 7 mars 1837 et rejetée « aux cris triomphants de : Vive la Charte ! vive la Liberté ! » (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, III, 163.) « Alors montèrent jusqu’aux voûtes des cris d’enthousiasme que depuis longtemps on n’avait pas entendus. » (Louis Blanc, Histoire de dix ans, V, 190.) La loi, défendue par Lamartine, fut combattue ? par Dupin aîné, Charamaule et Berryer. Bard, dans son rapport sur l’arrêt de la chambre des mises en accusation, rappelle le précédent et cite un passage du discours de Dupin. (Cass., 2 septembre 1898.)
  47. Ordonnance du 28 juillet 1898 : « Que nous sommes compétent pour instruire sur la plainte déposée par M. Georges Picquart, partie civile, contre le lieutenant-colonel Du Paty de Clam, celui-ci considéré en tant que complice des crimes de faux, usage de faux et complicité relevé par réquisition du 12 juillet 1898 contre Walsin Esterhazy (Ferdinand), officier en non activité pour infirmité temporaire, et la fille Pays (Marie-Hortense dite Marguerite). »
  48. Article 227 du Code d’instruction criminelle. Je soutins dans le Siècle (30 juillet 1898) la théorie de la connexité des délits ; de même Trarieux. Bard (Cass, 2 septembre 1898) incline dans ce sens, mais déclare que la chambre des mises en accusation, qui adopta sur ce point le système de Bertulus, « a pu légalement refuser de voir une connexité entre le faux Blanche et les autres ». L’arrêt de la Cour reprend la même formule.
  49. 29 juillet. — Picquart se pourvut en tant que partie civile.
  50. Dessous de l’Affaire Dreyfus, 37, et lettre du 14 septembre 1898 à Sarrien. (Revision, 83.)
  51. Caze, président ; Villiers, Corentin Guyho, de Vaulx d’Achy et Wendling, conseillers ; Blondel, avocat général. — Ils se réunirent le 2 août et rendirent leur arrêt le 5.
  52. Cass., 2 septembre 1898, Bard : « La Cour suprême a jugé, par de nombreux arrêts, que la preuve, l’abondance des preuves offertes ne change rien à la compétence ; elle résulte seulement de la nature du fait incriminé… La valeur de la preuve est sans influence sur la compétence. »
  53. Instr. Fabre, 69, Ducasse : « Elle est allée chez Me Leblois pour lui donner des renseignements sur Du Paty. »
  54. Du Paty, qui avait refusé de déposer en mars, se serait-il également dérobé en juillet ? En tous cas, Bertulus eût pu le contraindre à déposer comme il fit pour Henry. — Il dit encore qu’il n’avait pu communiquer à l’expert Couderc que des pièces de dates anciennes, alors qu’il lui avait remis, le 31 mars, une lettre de Du Paty à lui-même adressée, et en date du 26. En fait, il y eût deux expertises, du 28 février, sur des pièces remises par Picquart, et du 31, mars, et toutes deux négatives.
  55. Jaurès, Les Preuves, 287.
  56. Siècle du 10 août 1898. (Par la Vérité, 303.)
  57. 8 août.
  58. 9 août 1898. — L’ordonnance de Bertulus précisait qu’il n’y avait pas charge suffisante contre Esterhazy et la fille Pays d’après les auteurs de la lettre en date du 15 septembre 1896 faussement signée Speranza. » Picquart les en avait, en effet, accusés ainsi que Du Paty. Bertulus, dans sa première ordonnance, avait rappelé cette accusation de Picquart, mais sans la prendre à son compte. Cette fausse lettre Speranza aurait dû mettre Picquart sur la voie d’Henry, qui seul avait pu fabriquer ce faux (Voir t. II, 458) et qui, dès lors, auteur de la fausse lettre Speranza, l’était nécessairement de la fausse dépêche du même nom. — Le procureur général Bertrand communiqua seulement la partie de l’ordonnance de Bertulus qui était relative à la lettre Speranza. Picquart dut réclamer par huissier la communication intégrale. (10 août 1898.)
  59. « Après son entrevue avec le Garde des Sceaux, M. Feuilloley s’est rendu au ministère de la Guerre. » (Petit Journal du 10 août 1898.)
  60. Dessous de l’Affaire, 40.
  61. Dessous de l’Affaire, 50. — Tézenas m’a confirmé ce récit.
  62. Trouard-Riolle.
  63. 12 août 1898. — Cet arrêt fut attaqué par Picquart ; il n’aurait pu l’être valablement que par le ministre public. (Arrêt de la Cour de cassation du 2 septembre 1898.) L’action publique contre Esterhazy ou la fille Pays pour faux et usage de faux se trouva ainsi éteinte.
  64. Du 13 juillet au 20 août 1898.
  65. Il n’avait pas encore été mêlé aux incidents de l’affaire Dreyfus, sauf pour instruire, en février 1898, d’une plainte en escroquerie déposée par la veuve du général Chanzy et par Mme Dupuy contre un individu se disant Maurice Lenoir. Les agents le découvrirent dans un hôtel garni de la rue de Sèvres. Le juge leur délivra un mandat d’amener ; « quand ils se présentèrent pour arrêter l’escroc, ils apprirent qu’il venait d’être trouvé pendu. C’était Lemercier-Picard.
  66. Il subit neuf interrogatoires et fut confronté avec Gonse, Henry, Gribelin, Lauth, Junck, Valdant, Savignaud et Capiaux.
  67. Anatole France, Bergeret à Paris, 195.
  68. Instr. Fabre, 71, Picquart.
  69. Instr. Fabre, 81, Picquart : « Instruit par l’exemple de l’affaire Dreyfus, je savais comment un officier suspecté pouvait être rapidement accusé, mis au secret et convaincu sur de fausses implications, avant d’avoir pu se défendre. »
  70. Ibid., 176 : « En faisant pour votre défense certaines communications à Me Leblois, n’avez-vous pas eu la pensée qu’elles ne devaient être transmises qu’à un membre du Gouvernement ? — Je n’avais que cette pensée, sans quoi j’aurais employé d’autres moyens. — Saviez-vous que Me Leblois devait parler de votre défense à M. Scheurer-Kestner ? — Je n’en savais rien. Je ne connaissais pas M. Scheurer-Kestner et j’avais laissé à Me Leblois toute liberté d’action. » — De même à Rennes, I. 460.
  71. Ibid., 81, Picquart : « Me jugeant menacé dans mon honneur et ma sécurité personnelle, jugeant absolument illusoire de m’adresser à des chefs qui s’étaient débarrassés de ma présence dans des circonstances si extraordinaires, je partis pour Paris afin de prendre les mesures que je jugeais nécessaires, »
  72. Voir t. III, 220.
  73. Procès Zola. II, 346, Labori. — Voir t. III, 376.
  74. Aurore du 10 avril 1903 : « Lorsque je fus envoyé en Tunisie après la découverte de la trahison d’Esterhazy, je ne passai pas mon temps à rester hypnotisé par l’affaire Dreyfus, comme on l’a prétendu si souvent à l’État-Major. » — La formule était de Gonse. (Procès Zola, I, 307 ; Instr. Fabre, 17.)
  75. Voir p. 163.
  76. Instr. Fabre, 192, 193, Fabre.
  77. Ibid., 192, 193. Picquart.
  78. Voir t. II, 518.
  79. Instr. Fabre, 192, Fabre ; 212, Réquisitoire du substitut Siben.
  80. 15, 22 juillet, 5 et 8 août 1898.
  81. Cass., I, 211, Picquart : « Ce n’était plus l’homme décidé des conseils de guerre et de la cour d’assises ; ses affirmations étaient plus molles. »
  82. Instr. Fabre, 12, 13, 47, 50, 52, 140, 141, 142, Henry.
  83. Ibid., 39, Gonse ; 43, Pellieux.
  84. Voir t. I, 217 et 282.
  85. Sabatier, directeur de l’Éclair, déposa que l’article lui avait été apporté par un journaliste que le secret, professionnel l’empêchait de nommer. (Instr., 62.) (Voir t. II, 375.) — Picquart demanda que Gonse produisit la note écrite où il proposait une enquête contre l’Éclair (75). Gonse s’y refusa.
  86. Bunau-Varilla, directeur du Matin, allégua également le secret professionnel. (Instr., 160). (Voir t. II, 430.)
  87. Instr. Fabre, 21, Gribelin : « Dans la deuxième édition de cette brochure à propos de la pièce « Canaille de D…… »), on parle d’une écriture d’un garçon de bureau du Ministère dont le nom commençait par un D. » (Voir t. I, 33.) Selon Gribelin, la filature de Duchet n’avait été connue que de Sandherr, du commandant Rollin, de Picquart, d’Henry et de lui. — Gonse et Gribelin signalèrent encore la présence suspecte de Germain Ducasse auprès de Picquart (17 et 22). Ducasse s’expliqua très simplement sur l’emploi qu’il occupait : « J’affirme, je jure que le colonel ne m’a jamais parlé de l’affaire Esterhazy ou Dreyfus jusqu’au moment où les événements ont éclaté. » (64.)
  88. Instr. Fabre, 17, 18, 37, 39, 48, Gonse ; 19, 21, 22, Gribelin ; 23, Valdant ; 25, Junck ; 29, 30, 31, 46, 49, Lauth.
  89. Ibid., 68, Picquart ; Rennes, III, 457, Trarieux ; rapport du général Déchizelle, du 6 décembre 1898.
  90. Cass., I, 378, Cuignet. — Savignaud fut signalé par Gonse (18).
  91. Instr. Fabre, 57, Savignaud. Il raconte « qu’il fut planton de Picquart pendant neuf jours du 22 ou 23 mai 1897, au commencement de juin, au camp de Sidi-el-Harri et que (pendant ces neuf jours), il porta à la poste trois ou quatre lettres à l’adresse de Scheurer-Kestner, ainsi que des lettres à l’adresse de Leblois et de la comtesse de Comminges : « Je remarquai que le colonel me suivit jusqu’à la boîte aux lettres et cela attira mon attention ; j’eus alors la curiosité de regarder les adresses des lettres qu’il expédiait. » Savignaud avait également ramassé « une enveloppe portant un timbre italien ». Confronté avec Picquart (67), il maintint ses dires qu’il répéta à l’instruction Tavernier (24 octobre 1898) et à Rennes (II, 281).
  92. Instr., Fabre 69, Savignaud ; Cass., I, 377, Cuignet ; rapport de Junck.
  93. Tavernier, par la suite, interrogea sévèrement Picquart sur ses lettres. Dans la seconde, Picquart faisait allusion à la sonate 78 de Beethoven, dédiée à la comtesse Brunswick qui fut fiancée au maître et qu’il appelait « l’immortelle bien-aimée ». Picquart avait écrit : « Il y avait dans cette lettre une poésie de Ruckert. Je n’ai pas manqué de lire l’article du Temps du 2 novembre sur la « bien-aimée ». T’ai-je dit que j’ai acheté l’Unsterbliche Geliebte dont parlait Bellaigue dans son article sur Beethoven ? Cuignet traduisit : « Il y avait dans cette lettre un pli pour Ruckert (?) Je lis dans le Temps du 2 novembre l’article sur notre affaire. J’ai acheté le journal étranger où il est question d’un haut fonctionnaire et d’un avocat qui vont faire de la musique sur l’affaire Dreyfus. » (Picquart, Revue Blanche du 1er mai 1901 et Aurore du 10 avril 1903.)
  94. Voir t. II, 325 et 356.
  95. Instr. Fabre, 116, Scheurer-Kestner (par commission rogatoire). — Picquart (69) protesta « qu’il n’avait jamais été en relations avec aucun juif de Sousse ». Il supposa que Savignaud avait pris pour le nom de Scheurer-Kestner celui de Mme Gabrielle Wenger, à qui Picquart avait en effet écrit de Sidi-el-Harri. Une confusion avait pu s’établir « entre ces deux noms germaniques » (77).
  96. Instr. Fabre, 12, 50, 142, 143, Henry ; 19, 20, 48, 145, Gribelin. — Le concierge du ministère, Capiaux, déposa qu’il avait vu Leblois chez Picquart en septembre « compulsant des papiers ». (Ibid., 27.) Mais son témoignage ne fut pas retenu.
  97. Ibid., 11, Henry : « En octobre je crois, je ne puis préciser la date… » 20, Gribelin : « Tout à fait à la fin d’octobre ou dans les premiers jours de novembre 1896. »
  98. Ibid., 161, Risler ; 162, Hénin ; 164, Bélier ; 178, Boutoulier ; 185, lettres et notes des bourgmestres, maîtres d’hôtel et voituriers d’Oppenau et de Gernsbach. — Voir t. II, 409.
  99. Ibid., 151, Picquart : « À aucun moment, je n’ai reçu Leblois dans mon bureau pendant que le dossier secret Dreyfus était dans ma possession. » (Voir t. II, 408).
  100. Ibid., 37, Gonse : « Entre le 12 et le 14 novembre 1896. »
  101. Cass., II, 156, Henry ; 157, Gonse.
  102. Instr. Fabre, 148, Henry : « Absolument impossible ? je ne puis le dire ; mais je suis bien certain que c’était Leblois. » À la Cour de cassation (I, 211) et à Rennes (I, 605), Picquart raconta la scène « qui ne fut pas inscrite » et invoqua les souvenirs de Fabre et de Labori.
  103. Par la suite, après la mort d’Henry, Picquart entrevit quelque chose du véritable rôle de son ancien collaborateur ; il revint ensuite à son indulgence pour lui. (Grande Revue XXIII, 9 ; Siècle du 25 mars ; Gazette de Lausanne du 2 juin 1903. — Voir p. 193 et p. 319, et t. III, 523.)
  104. Instr. Fabre, 151, Gribelin.
  105. Instr. Fabre, 165 et suivantes.
  106. Ibid., 209, Réquisitoire du substitut Siben : « Les déclarations de MM. Gribelin et Henry sont d’une précision qui ne peut laisser de doute sur la matérialité du fait ; il demeure certain que le dossier… » Toute l’accusation aurait dû tomber devant cette explication de Picquart : « Si j’avais eu envie de montrer le dossier secret à Leblois, rien ne m’était si facile, étant donné ses dimensions, que de le mettre dans ma poche et d’aller chez Leblois qui habite vis-à-vis du ministère. Si j’avais voulu le communiquer au ministère même, comment me serais-je exposé d’y être surpris en commettant un délit aussi grave, comment ne me serais-je pas enfermé avec Leblois, comment surtout aurais-je crié : « Entrez ! » alors que ce pouvait être le général Gonse qui venait à mon bureau ? » (89.)
  107. Ibid., 43, Pellieux. — Il convint que « Leblois se refusa à déposer devant lui, alléguant que le secret professionnel ne le lui permettait pas ». (41.)
  108. Instr. Fabre, 133, Pellieux, Picquart.
  109. Ibid., 132, Picquart.
  110. Ibid., 45, 46, Boisdeffre.
  111. Ibid., 22, Gribelin ; 25, Junck ; 49, Lauth, etc…
  112. Instr. Fabre, 179, Mathieu Dreyfus ; 159, Bernard Lazare.
  113. Souvenirs de Mathieu Dreyfus.
  114. Instr. Fabre, 39, Gonse ; 61, Boisdeffre : « Picquart n’était ni inculpé ni accusé et je ne vois pas ce qu’un avocat avait à faire dans cette question. » 141, Henry. — Pellieux avait dit également à Leblois : « Mais Picquart n’est pas accusé. »
  115. Il expliquait que « Scheurer avait été son intermédiaire auprès du gouvernement ». (197) Fabre lui répétait que « Scheurer n’avait pas qualité pour connaître de ces renseignements et qu’il ne s’en était servi que dans l’intérêt de Dreyfus ».
  116. Instr. Fabre, 117, 121, 135, 178, 181, etc., Leblois.
  117. Leblois lui-même en était à peu près convenu : « J’ai cru remplir mon devoir de citoyen et d’avocat, en faisant connaître aux chefs de l’armée et au président du Conseil les faits que le colonel Picquart m’avait révélés pour sa défense. » (138.) Fabre profita de l’aveu : « Vous n’avez en réalité songé qu’à une chose : « mener le gouvernement à poursuivre Esterhazy pour trahison. » ; Cette fois Leblois s’en défendit : « Je proteste contre cette interprétation de mes actes ; elle est contraire aux fait et à mes intentions. » (196).
  118. Instr. Fabre, 13, Henry ; 14, Gonse.
  119. Ibid., 43, Pellieux : « De ce fait seul, j’estime que Picquart et Leblois tombent sous le coup de la loi de 1886. »
  120. Ibid., 15, Gonse : « Ce dossier contient des renseignements sur la nature desquels il ne m’est plus possible de m’étendre. »
  121. Instr. Fabre, 144, Gribelin.
  122. Picquart fut informé de ces perplexités du parquet. Labori, dans sa plaidoirie du 21 septembre 1898, rappelle que « pendant un temps, on lui a fait part de la nécessité où, à grand regret, disait-on, le parquet allait se voir de renvoyer Leblois en correctionnelle et Picquart devant un conseil de guerre, à raison de la distinction des délits. »
  123. Réquisitoire du 17 août 1898. Le procureur de la République y visait l’article 2 de la loi du 18 août 1886.
  124. Instr. Fabre, 194, Leblois : « Je proteste contre cette nouvelle inculpation, comme j’ai protesté contre la précédente. »
  125. L’arrêt de la Cour de cassation en règlement de juges (3 mars 1898) décida que les chefs d’inculpation relevés contre Picquart étaient en effet connexes au délit de divulgation de renseignements secrets relevés contre Leblois, prévenu civil.
  126. C’est ce qu’avait très bien vu Zola, dans son article sur le Syndicat. — Voir t. III, 73.
  127. Voir t. III, 237.
  128. Pensées, I, 285.
  129. Brisson, dans le Siècle du 12 mai 1903. — Cavaignac avait consulté le bâtonnier Ployer qui approuva fort l’idée du ministre ; il le dit à Sarrien, à Vallé qui s’en étonnèrent. Ployer avait vu le faux d’Henry et l’avait trouvé admirable.
  130. Cass., I. 105, Roget.
  131. Il mourut le 7 juillet 1898.
  132. Je publiai dans le Siècle du 18 juillet 1898 le récit de cette conversation que je tenait de Ranc. Le fils de Buffet et le comte de Blois protestèrent que la duchesse d’Orléans avait « sur l’Affaire une opinion absolument conforme à celle du duc ». Ranc maintint son récit ; Volland distingua : le comte de Blois avait bien dit, d’après la duchesse, que les cours de Copenhague et de Vienne tenaient pour la Revision : il n’avait point dit que la duchesse elle-même fût convaincue de l’innocence de Dreyfus. — Ranc revint sur l’incident, après les aveux d’Henry. (Matin du 27 sept. 1898.)
  133. Note de Cavaignac sur la mise en accusation d’un certain nombre de personnes devant la Haute Cour (§ 1). — Voir Appendice 1.
  134. Ç’avait été la théorie de Clemenceau contre moi dans le débat sur l’interdiction de Thermidor : « Ah ! vous n’êtes pas pour le tribunal révolutionnaire, monsieur Reinach ! mais vous avez la mémoire courte, il n’y a pas longtemps nous en avons fait un ensemble, un tribunal révolutionnaire ! » (Chambre des députés, séance du 30 janvier 1891.) Je protestait vivement.
  135. Note de Cavaignac.
  136. Souvenirs de Brisson, dans le Siècle du 12 mai 1903 ; il revient, à plusieurs reprises, sur l’incident, appelle le projet de Cavaignac « un dessein monstrueux ». — Le récit de Brisson m’a été confirmé par plusieurs de ses collègues : Lockroy, Trouillot, Mougeot, Vallé. — Dès le 20 septembre 1898, au lendemain de la démission de Cavaignac, la Libre Parole raconta assez exactement cette « soirée historique ». D’après ce récit, Brisson se serait écrié : « C’est fou ! c’est insensé ! » Bourgeois aurait objecté seulement que la commission d’instruction de la Haute Cour rendrait une ordonnance de non-lieu ; l’idée de Cavaignac (qui eût tort de ne pas insister, de ne pas tenir tête « au vieux gredin ») aurait « souri » à trois ministres, Lockroy, Tillaye et Viger. — Lockroy m’a dit que le projet de Cavaignac lui parut l’œuvre d’un fou.
  137. Séance du 25 juillet 1898.
  138. L’amiral Lefèvre, les généraux Detrie, Lebelin de Dionne et Laveuve.
  139. Forichon, premier président de la Cour d’appel ; Dislère et Jacquin, conseillers d’État. Les autres membres du Conseil étaient Sully-Prudhomme, le peintre Bonnat, Albert Decrais, ancien ambassadeur.
  140. Même séance. — Le décret prononçant la suspension du sieur Zola (Émile-Édouard-Charles-Antoine) fut signé le jour même par Félix Faure et Sarrien.
  141. Monod, à la suite de la publication des lettres de Combe par Judet, avait donné sa démission de membre de la commission des Archives de la Guerre.
  142. Barbier par lettre du 28 juillet, Pressensé le 29.
  143. Note du 30 juillet.
  144. Il fit une démarche, dont les journaux rendirent compte, avec ses collègues Morinaud, Firmin Faure et Marchal pour « réclamer hautement de Brisson le rappel immédiat de Lépine. » (6 juillet 1898.) La veille, Max Régis écrivait dans la Libre Parole : « Ce n’est pas une grâce que nous demandons à votre justice hésitante. »
  145. Il remplaça Lépine par Laferrière, vice-président du Conseil d’État.
  146. 23 juillet 1898. Quelques professeurs allèrent, en signe de protestation, serrer la main du général de Varaigne.
  147. 12 juillet.
  148. Arrêté du 27 juillet 1898. — « Nous ne voulons, nous ne pouvons croire à cette nouvelle. » (Temps, antidaté, du 29.)
  149. Quinet, Révolution, III, 129).
  150. « C’est plus qu’un crime, c’est une turpitude. » (Clemenceau, dans l’Aurore du 3 août.) « De conscience élastique, sans foi, sans parole, politicien vulgaire, ambitieux capable de toutes les lâchetés, il n’a pour tout moyen de gouverner qu’une arme, la fourberie. » (Leyret, Aurore du 31 juillet). » M. Bourgeois a tenu à se rendre digne du mépris dont le menaçait depuis deux jours la presse républicaine. » (Petite République.) « Un grand savant qui se fourvoya quelques semaines, en 1895, dans le ministère que présidait M. Bourgeois, dit de lui en s’en allant : « c’est le roi des fourbes. » (Radical.) Voilà le ton des polémiques !
  151. 3 août 1898.
  152. André Sabatier, dans le Temps du 2 août 1898.
  153. Buisson, discours aux obsèques de Pécaut. Il rappelle l’un des principaux ouvrages de son ami, le Christ et la Conscience, « livre sérieux, grave, dont les conclusions paraissent toucher à l’impiété ».
  154. Voir son livre sur l’Éducation nationale, dont il mit en pratique les principes, et ses Lettres de Province, qui parurent dans le Temps.
  155. Discours de Buisson.
  156. Cette lettre, du 23 avril, adressée à Buisson pour être lue à Bourgeois, me fut communiquée, avec l’assentiment de son père, par le docteur Élie Pécaut et publiée dans le Siècle du 2 juin 1898.
  157. Louis Bompard, dans la brochure sur Félix Pécaut qui fut publiée par l’Association des anciennes élèves de Fontenay.
  158. 31 juillet 1898.
  159. Lettre de Pécaut, citée par Buisson.
  160. Discours de Buisson.
  161. 3 août 1898.
  162. Les journaux nationalistes réclamèrent des mesures disciplinaires contre Buisson. — Melchior de Vogüé, dans son roman Les Morts qui parlent, railla « les leçons d’idéalisme, les cahiers du bon M. Pécaut », et mit en scène une élève de Fontenay, pressée par un jeune député : « Assez de lutte ! assez de pensée ! Je t’ai voulue, je te veux. — Prends moi… Il fit ce que demandait l’élève du bon M. Pécaut. » Les fils de Pécaut, les révisionnistes, s’indignèrent ; Vogüé supprima ces lignes offensantes. (Temps du 15 mars 1899.)
  163. 14 août 1898.
  164. Vizetelly, With Zola in England, 163. — Zola fut guidé dans ses diverses pérégrinations par l’auteur de ce volume, son traducteur anglais. Il craignait toujours d’être reconnu et le fut, en effet, par plusieurs Anglais, mais qui s’en turent. Le graveur Desmoulins l’avait rejoint. Mme Zola resta à Paris, puis à Médan, et ne vint qu’à l’automne.
  165. Arrêt de la Cour d’appel du 10 août 1898. — Le tribunal correctionnel l’avait précédemment condamné à deux mois de prison et cinq mille francs de dommages-intérêts (9 juillet). — Les experts firent saisir chez Zola ; le 10 octobre, une table fut vendue 32.000 francs, total des frais et dommages-intérêts demandés. L’acheteur, Octave Mirbeau, avait reçu cette somme d’un admirateur de Zola qui garda l’anonyme.
  166. Judet fut condamné à 2.000 francs d’amende, Marinoni à 500, Lasseur, gérant, à 500, et tous trois à 5.000 francs de dommages-intérêts. (Tribunal correctionnel, 9° chambre, 3 août 1898.) les condamnés firent appel.
  167. L’instruction fut confiée au juge Flory. (Voir t. III, 218.) Flory ayant rendu un non-lieu (30 octobre), Judet poursuivit Zola en dénonciation calomnieuse. Il obtint une condamnation en 100 francs d’amende et 500 francs de dommages-intérêts. (11 janvier 1899).
  168. Arrêt du 5 août 1898.
  169. Petite République des 10, 16 août 1898, etc.
  170. Ainsi (avant les aveux d’Henry) il croit que Du Paty a participé à la fabrication de la fausse lettre de Panizzardi. (Preuves, 204, 223.)
  171. Taine, Littérature anglaise, V, 173.
  172. Le Gaulois avait accusé Salle d’avoir « apporté des obstacles » à la fête du drapeau du 131e de ligne, célébrée à Maisons-Laffitte, ce qui ne pouvait étonner personne : « On se rappelle l’intervention de M. Salle au début du procès Zola. » Telle était alors la terreur qu’inspirait la presse que Salle écrivit aussitôt sa lettre d’excuse, (1er août 1898.) — Arthur Meyer savait à quoi s’en tenir depuis le lendemain du procès de 1894. (Voir t. II, 175).) Le Gaulois, à plusieurs reprises, avait insisté lui-même, pour accabler Dreyfus, sur les pièces décisives qui firent la lumière des juges dans la chambre du conseil (3 novembre 1897, etc.). Maintenant la consigne était de s’en taire. Meyer osa intituler l’article où il donna acte à Salle de sa lettre : « La fin d’une légende. »
  173. Brisson, dans le Siècle du 6 novembre 1903. — Ce qui peint bien Brisson, c’est qu’il fait cet extraordinaire récit à sa décharge. Il ajoute » qu’il avait, dans ses souvenirs de basoche, un fait épouvantable de ce genre, et qu’il en était hanté. » Mais sa hantise n’alla pas jusqu’à exiger de Cavaignac qu’il interrogeât Mercier et les juges de 1894.
  174. Elle m’écrivait le 11 août 1898 : « N’y a-t-il donc rien à faire pour soulager ce cher martyr et serons-nous obligés d’assister impuissants à son agonie ? »
  175. Lettres de mars, juillet 1898, etc.
  176. Rennes, I, 255, rapport Decrais.
  177. Cass., III, 322 à 333, lettres à Félix Faure, du 8 juillet 1897 au 7 juin 1898 ; 679, lettre à Boisdeffre du 5 juillet 1897.
  178. « Pour tâcher d’innocenter par le trouble des esprits un forfait qu’aucun crime, aussi épouvantable qu’il puisse être, ne peut pas égaler par un rapprochement quelconque et dont l’immensité est sans borne. » (Rapport du 26 janvier 1898). Les autres rapports son sur le même ton. (Rennes, I, 225 et suiv.).
  179. Vers la Justice par la Vérité, 21. (Siècle du 25 mai 1898.)
  180. Siècle du 2 août 1898, le Rêve de Brisson.
  181. Ajalbert, Brulat, Lepic, Pierre Quillard, Desachy, Dagan, Paul Marion, Léopold Lacour, Huard, Conte, Ravaille, Pierre Bertrand, Laurent Tailhade, etc. Le rédacteur en chef, Depasse qui avait succédé à Henry Deloncle, garda dans cette feuille passionnée la tenue d’un journaliste de la vieille école.
  182. « Brisson se lamente de peur en son oratoire franc-maçon… Brisson préparant dans d’austères méditations la chute de sa patrie… Allons, Brisson, pas de faiblesse ! feu sur la vérité ! feu sur la justice ! et pour que l’exemple soit bon, je demande qu’Esterhazy tire le coup de grâce. » (Aurore des 12, 15, 17 août 1898, etc.)
  183. Aurore des 30, 31 juillet, etc. — Clemenceau réunit ses articles de cette époque sous ce titre : Vers la Réparation.