Histoire de l’Affaire Dreyfus/T6/3-1

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Eugène Fasquelle, 1908
(Vol. 6 : La revision, pp. 311–375).
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IX

La Cour entendit ensuite les anciens ministres de la Guerre, à l’exception de Cavaignac et de Chanoine, les chefs de l’ancien État-Major et leurs principaux officiers[1].

Qu’entre tant de soldats qui avaient aidé à commettre ou à couvrir pendant si longtemps le crime judiciaire, il ne s’en soit pas trouvé un seul pour suivre, même si tard, l’exemple déjà lointain de Picquart et de Freystætter et convenir de son erreur, c’est une des grandes tristesses de cette histoire qui en est si pleine. Toute l’éclatante lumière qui s’était déjà faite, le temps écoulé, l’apaisement des esprits, leur rendaient l’aveu aussi facile qu’honorable. Pourtant aucun n’en eut le simple courage, tant l’amour-propre parle plus haut chez la plupart des hommes que la conscience et tant il est, semble-t-il, moins pénible de charger son nom devant l’histoire que de faire sortir ces quatre petits mots : « Je me suis trompé… » de son gosier. Même Galliffet, qui n’avait pas été brave qu’au feu, et Freycinet, l’une des plus claires intelligences de son temps, et qui n’avaient pas trempé au crime, se refusèrent à eux-mêmes de s’inscrire parmi les ouvriers de la dernière heure et restèrent à « l’Enfer des tièdes ».

Quelle que soit leur obstination dans l’erreur, les dépositions des témoins militaires diffèrent fort, celle de Cuignet exceptée, de leurs témoignages antérieurs. Cuignet, lui, est resté le même, ou plutôt il s’est enragé davantage encore dans l’adversité, intarissable, — pendant dix heures d’horloge, presque un dixième de toute l’enquête[2], — infaillible, accusant, avec le même air et sur le même ton furieux, les conseillers et le procureur général « d’avoir peur » de la vérité qu’il détient, la Chambre criminelle de 1899 d’avoir commis une forfaiture, livré à Tornielli sa déposition sur la dépêche de Panizzardi, Delcassé et l’Administration des postes d’avoir altéré le texte de la dépêche[3], les ambassadeurs de mentir, et, encore, André ou Targe d’avoir falsifié les pièces du dossier, celles qui sont présentées comme des faits nouveaux, les faux d’Henry[4]. — Baudouin, exaspéré par tant de folie ou de mauvaise foi, finit par lui dire que, s’il était ministre de la Guerre, il y a longtemps qu’il l’aurait chassé de l’armée. — Mais tous les autres parlent maintenant sans passion, sans conviction même apparente, machines fatiguées, usées, dont les ressorts grincent faute d’huile, résignés à la défaite finale qui, grâce à l’amnistie, ne les atteindra ni dans leurs grades ni dans leur liberté. Le faisceau des preuves d’où résultait la culpabilité du juif s’est rompu. Elles gisent à terre, brisées et souillées, et on ne les y ramasse pas.

L’accusation a eu quatre systèmes successifs[5]. Le premier, de d’Ormescheville, reposait sur le bordereau, la similitude d’écriture ; le second, d’Henry, sur son faux, démonstration a posteriori ; le troisième, de Cuignet, sur les aveux, la discussion technique du bordereau et le dossier secret ; le quatrième, à Rennes, sur les lettres falsifiées de Panizzardi et sur le bordereau annoté. Tous ces systèmes sont ruinés. Ni Roget, ni Boisdeffre, ni même Mercier, n’allèguent plus les aveux ou les pièces authentiques du dossier secret, qui ne s’appliquent pas à Dreyfus, ou les pièces qui n’ont pu lui être appliquées, à Rennes, que parce qu’elles sont fausses ou frauduleuses. Comme il faut cependant que Dreyfus reste coupable et comme il ne suffit pas de dire qu’il ne peut pas être innocent, chacun de ses anciens accusateurs a sa preuve particulière : Roget, le prétendu « soulagement » de Dreyfus, à Rennes, quand Lonquéty a hésité à placer en 1894 leur rencontre à Bruxelles[6] ; Du Paty, comme on l’a vu, la prétendue superposition des encoches ; Zurlinden, le gabarit du commandant Corps ; Mercier, le gabarit de Bertillon et Billot, « la chose jugée ». Mais aucun n’insiste et chacun se fait modeste, garde des portes de sortie et pèse ses paroles. — Roget, sans rien du pourfendeur d’autrefois, rend hommage à la probité de Picquart accusé par lui, à Rennes, d’avoir « gaspillé » les fonds secrets et ne se souvient plus de lui avoir imputé le « grattage » du petit bleu. Billot « n’a attaché d’importance » à rien, ni au faux d’Henry, quand Boisdeffre ou Gonse le lui ont apporté, ni « à aucune autre pièce d’espionnage », ni au document libérateur. Zurlinden voudrait que la Cour demandât à l’Allemagne communication des notes du bordereau. Et Mercier lui-même, sous son front d’airain, n’a plus cette merveilleuse audace simpliste, n’est plus le chef imperturbable, le criminel presque parfait du procès de Rennes. Tout le temps, il se tient sur la défensive, se sentant vaincu d’avance s’il attaque, s’il risque quelque nouvelle imposture. Paralysé par la découverte de son affreux mensonge — qu’il avait mis, en 1894, au dossier secret la lettre « des chemins de fer », arrivée à l’État-Major en 1895, trois mois après son départ du ministère, — tout ce qu’il trouva à dire, ce fut « qu’il avait signalé aux juges que l’acte même de trahison n’avait pas été accompli » ; ainsi, l’erreur de date qu’il a commise n’a pu peser sur le vote du conseil de guerre ; « cela faisait seulement « une présomption en moins ». Mais il ne s’aventura pas à dire quelles étaient les preuves et les présomptions qui subsistaient, en dehors de l’« irréfutable » démonstration de Bertillon, et encore se refusa-t-il « à en prendre la responsabilité ».

N’ayant plus de preuves ni de faux. Mercier n’eut plus de témoins. Bertin se lamente ; « il a souffert dans sa conscience comme dans sa carrière ». Lauth, si âpre, si plein de fiel et de haine, ménage Picquart et se dégage d’Henry. Mercier reculant devant Baudouin, se réfugiant derrière Bertillon, il fallait être Cuignet ou Du Paty[7], fol ou convaincu, pour défier cette étrange justice qui avait maintenant la force avec elle.

On questionna mollement l’ombre de ce qu’avait été Boisdeffre, et rudement le lamentable Gonse.

Abusant de l’amnésie et de sa réputation de sottise, il niait tout, oubliait tout, jusqu’à ce que Baudoin lui mît sous les yeux son écriture qu’il regardait avec effarement avant de la reconnaître.

il y avait au dossier une feuille de quatre pages, tout entière de sa main, avec des notes écrites à des dates diverses :


Picquart est connu dans un certain monde sous le nom de « Georgette » (renseignement Guénée).

Grumbach, chef du bureau de la Sûreté générale, aurait un dossier sur Picquart, dossier concernant une affaire de mœurs. Ce dossier, s’il existe, expliquerait l’attitude de Picquart dans l’affaire Dreyfus[8].

30 avril. — Demange a dit à Cavard qu’il désapprouvait la campagne dreyfusarde.

1er mai. — Les parents connaissant les relations de Mme Monnier avec Picquart, ceux-ci avaient averti le mari qui voulait d’abord chercher querelle à Picquart. Puis, y ayant renoncé, M. Monnier introduisit une demande en divorce. M. Monnier, très religieux, a retiré sa plainte et a repris sa femme. Tout est de savoir maintenant si les relations de Picquart avec Mme Monnier continuent. On va le savoir, mais il faut marcher avec précautions. Si les relations ont continué, on agira sur le mari. Le point principal est d’obtenir un récit, une déclaration écrite qui remplacerait la déposition orale avec l’assurance que le nom ne sera pas donné.


Comme la note, avec la phrase infâme : On agira sur le mari, était antérieure de quelques jours à la lettre où Pellieux dénonça Mme Monnier à son mari[9], Baudouin établit un lien entre les deux pièces. En effet, Pellieux a signalé à Gonse, deux jours auparavant[10], que « Picquart se serait rendu à Berlin pour s’y rencontrer avec Schwarzkoppen », puni d’une recommandation de Panizzardi, et Gonse a écrit au dos de la lettre l’adresse de « la maîtresse de Picquart[11] ». Gonse protesta qu’il y avait simplement coïncidence ; aussi bien avait-il seulement recopié sur un mémento des notes de Guénée, — ce qui parut vraisemblable, mais n’atténuait point la vilenie, — et il n’avait fait qu’exécuter les ordres de Billot[12].

De pareils actes, commis par des soldats, semblaient plus sales encore. Il y avait eu jusqu’alors chez le soldat français, même quand il glissait vers le crime, un fond résistant de chevalerie. L’honneur de l’armée saigna. Toute cette longue histoire d’une injustice montre que la pire injustice, la plus détestable, c’est d’étendre la faute d’un seul au corps, à la classe ou à la race dont il fait partie. Il n’y a pas cependant d’autres complices à chercher à Gohier et à Hervé que ces chefs. C’est une douleur que de telles pages aient été écrites par des officiers et c’est un malheur qu’elles aient été publiées.

On eût voulu que Galliffet se montrât le vrai soldat qu’il avait été. Il étala toujours ses défauts ; il survivait à ses éclatantes qualités. Son thème, qui eût été inacceptable d’une intelligence de l’avant-dernier ordre, fut « qu’il ne connaissait rien de l’Affaire », « pas un traître mot[13] », et que, si Waldeck-Rousseau lui avait fait appel, c’était pour cela et « parce qu’il ne craignait pas les coups ». Il avait tenu, bien ou mal, son rôle dans l’une des grandes tragédies de l’histoire ; il en parla comme d’une comédie, bouffonna, répondit aux questions des conseillers et du Procureur général par des facéties séniles, deux fois tristes. Ainsi, quelque temps avant le procès de Rennes, lorsque Carrière lui a demandé à être assisté par un avocat, parce que « l’affaire était trop grave pour lui », il aurait répondu à l’imbécile que « ses grandes qualités, son grand talent et sa haute science suffiraient certainement à la besogne qui lui était imposée » Lorsque Carrière a désobéi à l’ordre de se renfermer dans les limites tracées par l’arrêt de la Cour de cassation[14], « il en a été enchanté », parce que, « si le procès avait tourné autrement », si l’innocent avait été acquitté, on l’eût accusé « d’avoir empêché la vérité de se produire[15] ». Il n’avait ni éprouvé cette basse crainte ni écrit ces sottises, mais il trouvait plaisant de se les attribuer, comme de répéter « qu’il avait été roulé[16] ».

Freycinet rusa, élégamment, avec les faits, comme il avait coutume de ruser avec les hommes. Ainsi il n’avait plus qu’entrevu « le profil », « la silhouette » d’Esterhazy « sur la porte de son cabinet[17] ». Comme il s’appliquait à dire indistinctement du bien de tout le monde, il fit l’éloge de Cuignet ; Baudouin observa qu’il avait accepté que Cuignet l’entretînt « d’un acte de forfaiture et de trahison commis au profit de l’Italie par un des membres de la Chambre criminelle[18] ».

X

Bien qu’André, dans sa chasse aux documents, n’eût trouvé aucune trace du bordereau annoté, la plupart des conseillers tenaient pour certain que l’esprit des juges de Rennes avait été obsédé par le faux impérial et que les savantes réticences de Mercier, son récit de la prétendue « nuit historique », tant d’articles de journaux concertés avec lui ou avec Boisdeffre, les avaient égarés dans des conjectures mystérieuses[19]. La Cour décida, en conséquence, d’étendre ses recherches au document-fantôme, entrevu si souvent pendant la tempête et dont les apparitions avaient subitement cessé depuis un an.

Son enquête ne fut poussée plus avant sur aucun point. Si elle hésita, par scrupule juridique, à demander aux juges de Rennes sur quels motifs ils s’étaient déterminés[20], elle fit interroger Merle, par commission, sur sa conversation avec le docteur Dumas ; elle interrogea elle-même les principaux propagateurs de la légende et quiconque, par la situation qu’il avait occupée ou par son rôle dans l’Affaire, aurait pu en savoir quelque chose.

La déposition la plus importante fut celle de Casimir-Perier, puisque c’était lui « qui aurait, par raison d’État, remis le bordereau annoté à l’ambassadeur d’Allemagne » et lui aurait engagé sa parole, en échange de la sienne, « de n’en jamais parler[21] ».

La froideur de Casimir-Perier était toute extérieure. « J’ai beaucoup souffert, dit-il, de cette extraordinaire version », et il en donna la raison : « Il peut appartenir à tout homme public de commettre des fautes ; il y en a une que je puis être sûr de n’avoir jamais commise ; je n’ai jamais été ni l’auteur ni le complice d’une humiliation nationale. Il ne s’est rien passé de pareil ; je n’ai jamais été sollicité de remettre une pièce, et je n’en ai jamais remis. »

Il avait pris, pendant sa présidence, des notes quotidiennes. Il donna lecture de celle qu’il avait rédigée[22] sur son entretien du 6 janvier 1895 avec Munster, entretien très calme, très amical de part et d’autre. Non seulement aucun document n’a été réclamé par Munster, mais, bien au contraire, il a protesté qu’aucun document, de nature à impliquer l’Allemagne dans l’affaire Dreyfus, n’avait pu être dérobé à l’ambassade, et c’était tout l’objet de la conversation, c’était la déclaration que le chancelier réclamait du gouvernement français et, personnellement, de Casimir-Perier au nom de l’Empereur. Négociation délicate assurément, à cause de l’équivoque qui la domine : d’une part, Schwarzkoppen n’a point parlé d’Esterhazy à Munster et il ne sait rien du bordereau, qu’il n’a point reçu et dont le texte n’a pas été publié ; d’autre part, Casimir-Perier et les ministres savent où a été pris le bordereau qu’ils attribuent à Dreyfus et cela les rend sceptiques aux autres affirmations des Allemands. Cependant, en moins d’une heure, Munster fut amené à assurer qu’une note officielle, qui mettrait non pas la seule ambassade d’Allemagne, mais toutes les ambassades et légations hors de cause, donnerait satisfaction à Berlin ; et il y avait si peu d’inquiétude dans l’air que Casimir-Perier alla dîner chez sa mère avec des amis personnels et que Munster établit seulement le lendemain, avec Dupuy, le texte de la note. Le Chancelier l’accepta le surlendemain, puis Munster, le quatrième jour après sa première visite à l’Élysée, vint annoncer lui-même au Président que l’incident pouvait être considéré comme clos[23]. Ainsi, point de place pour le faux impérial dans cette négociation dont on connaît les pièces (la dépêche de Hohenlohe à Munster, où il demande une déclaration, et la note qui l’accorde) ; et point de place, dans ces quatre journées dont on connaît l’emploi, pour la nuit tragique où l’on aurait attendu dans l’angoisse à l’Élysée, jusqu’à minuit, prêt à « lancer tout à coup des ordres de mobilisation », la réponse allemande qui arriva plusieurs jours après. Mais « Munster est mort », dit mélancoliquement Casimir-Perier, « il ne peut pas me dégager de ma parole ; même aujourd’hui, je pourrais redouter qu’il y eût une complication étrangère si je venais à révéler un secret que je dois emporter avec moi dans la tombe » ; et la légende vivra.

Dès Rennes, après avoir donné lui-même la date du 6 janvier, Mercier, s’étant embarrassé dans son imposture, avait reporté la date de la nuit historique en décembre ; Boisdeffre l’avait suivi dans ce nouveau mensonge[24], où il persista devant la Cour[25]. Or, en décembre, Casimir-Perier n’a eu aucun entretien avec Munster ; si la situation avait été périlleuse à cette époque, peut-être Hanotaux et Dupuy et Mercier lui-même l’en auraient-ils averti ; et, certainement, dit-il, « le ministre des Affaires étrangères de France » ne serait point parti à ce moment pour le Midi.

Hanotaux et Dupuy[26] ne furent pas moins formels : le premier sur ses conversations de décembre 1894 avec Munster, gênantes, mais sur lesquelles ne pesa, à aucun moment, aucune menace ; le second sur les incidents de janvier 1895 qu’il suivit, heure par heure, avec le Président de la République. Hanotaux, absent de Paris le 6 janvier, y rentra le 7 et ne sut rien de la prétendue nuit historique. Dupuy, qui connaissait son homme et comme s’il s’était attendu à quelque nouveau mensonge, précisa que Mercier n’avait pu avoir aucun contact « direct » avec l’ambassade d’Allemagne.

C’était humiliant pour le bon sens français qu’il fallût le témoignage de tant de personnages considérables, d’un ancien Président de la République et de deux anciens ministres, pour détruire d’aussi imbéciles mensonges. Mais le gabarit de Bertillon n’était pas plus absurde et il avait fallu le déférer au Bureau des Longitudes et à l’Académie des Sciences.

Jaurès résuma, dans une claire déposition, son discours d’avril sur le bordereau annoté, apporta les articles des journaux qui, pendant tant d’années, affirmèrent qu’il existait à la charge de Dreyfus une lettre ou une annotation de l’Empereur d’Allemagne[27]. Cependant ni Rochefort, ni Millevoye, ni les Pères de la Croix ou les gens de la Libre Parole n’ont inventé cette histoire. Elle leur est venue du ministère de la Guerre, de l’ancien État-Major, ou d’Henry, ou de Boisdeffre, ou de Mercier.

Les journalistes, mis en cause par Jaurès, se dérobèrent. Rochefort, si affirmatif, qui sommait Cuignet de le citer à son procès pour qu’il y attestât que « le bordereau ; écrit sur papier fort par l’officier félon, avait été annoté de sa propre main par l’Empereur allemand[28] », déclare « qu’il a recueilli cette information comme on recueille les informations ordinaires, sans les garantir pour cela » ; aussi bien « elle vient des amis de Dreyfus[29] ». Millevoye n’a vu aucun document (la photographie du bordereau annoté) ; le texte dont il a donné lecture dans une réunion publique[30] et qu’il a reproduit dans son journal, il le tient d’un personnage étranger qui n’est point de nationalité allemande et que « le secret professionnel » lui défend de nommer[31]. Papillaud, de la Libre Parole, refuse de déposer[32].

Ainsi, tous ces hommes avaient, pendant des années, enfiévré et abruti l’opinion, assommé un innocent d’une preuve qu’ils déclaraient formidable, pesé sur la conscience des juges-soldats, et ils avaient fait cela sans chercher à savoir, à les en croire eux-mêmes, si la pièce qu’ils invoquaient était vraie ou fausse ; c’était une arme, et cela suffisait à leur passion et à leur haine. Ou bien, ils avaient su que c’était un faux. Il y avait plus d’enseignements, autant que le peuple en peut tirer des, choses, dans la légèreté que dans la scélératesse de ces journalistes, marchands de papier et sonneurs de cymbales.

Maintenant c’est Stoffel[33]. Ferlet, toujours convaincu, le baron Rey-Roize, honnête homme à qui il répugne de mentir, Mitchell qui a mis Stoffel sur ses gardes, l’a averti qu’on le mystifiait, ont attesté les propos du vieux colonel[34]. Lui, à plus de quatre-vingt-quatre ans, toujours robuste, l’un des hommes les moins déchiffrables de son temps, aussi hardi selon l’occasion dans la vérité que dans le mensonge, l’auteur à la fois des rapports prophétiques qui auraient empêché, s’ils avaient été entendus, le désastre de l’Empire et de la félonie encore mystérieuse qui l’avait précipité[35], méchant et rusé jusque dans la moelle des os, refuse d’abord de répondre. Il ne pourrait le faire, dit-il, qu’en risquant d’entraîner des difficultés internationales ; puis il bat en retraite, mais en lançant des coups de boutoir à ses confidents d’hier. Ainsi Ferlet, qui se fait appeler de Bourbonne, qui n’a pas été officier, mais policier sous Maupas, est « une sorte d’aventurier », « un être incomplet physiquement et intellectuellement », « un eunuque ». Jamais Stoffel ne lui a dit, pas plus qu’à Robert Mitchell, ou à Rey-Roize, ou au général Schneegans, qu’il avait vu la photographie du bordereau annoté, mais seulement qu’il était certain que cette pièce avait existé ; il en a été informé par une personne aussi digne de foi que les membres de la Cour ; pourtant, il ne saurait la nommer « sans commettre une mauvaise action ». — Il avait dit à Ferlet que c’était Munster, mais la lettre de Munster que j’avais publiée[36] ne lui permettait pas de le maintenir, ou il eût fallu maintenir aussi que Munster et Casimir-Perier avaient juré, sur l’Évangile, de mentir, et il protestait n’en avoir jamais rien dit. — Pour le texte de l’annotation impériale, il l’a donné de mémoire, d’après les journaux, et, par conséquent, ne le garantit point[37].

Mercier avait été entendu avant Stoffel. Depuis un an, le faux impérial s’était collé si étroitement à sa peau que la première question du président fut pour lui demander ce qu’il savait « du bordereau sur papier fort dont le bordereau sur papier pelure ne serait que le décalque ». Réponse de Mercier qui en avait, à son ordinaire, pesé tous les mots : « Je n’ai jamais eu connaissance d’une telle pièce officiellement » — en a-t-il eu autrement connaissance ? — « pendant que j’étais ministre ou pendant que j’étais en activité de service. » C’est « quelques semaines avant le conseil de guerre de Rennes » que Stoffel l’a prié de passer chez lui, et que, s’étant rendu chez « l’ancien attaché militaire à Berlin », il a été informé par lui, non pas du bordereau annoté, mais « d’une lettre de l’Empereur d’Allemagne au comte de Munster » où il était question de « cette canaille de D… », expressions qui parurent à Mercier invraisemblables sous la plume d’un souverain. Stoffel racontait qu’il avait vu entre les mains d’un de ses amis la photographie de cette lettre, en récita le texte allemand et la traduisit. Mercier ayant mis en doute l’authenticité de l’extraordinaire document, Stoffel lui dit qu’il en avait entretenu Munster et que l’ambassadeur « n’avait point démenti ». Ainsi Mercier n’a eu de « cette soi-disant lettre de l’Empereur qu’une connaissance très vague » ; jamais, ni au procès de 1894, ni à celui de 1899, « il n’a été question, comme pièce authentique, d’un bordereau quelconque autre que le bordereau sur papier pelure ; c’est une légende ; rien, rien, rien n’a pu y donner lieu[38] ».

Les conseillers n’avaient point d’autre tâche que d’éprouver la solidité des charges contre Dreyfus ; Mercier brisait celle-ci comme une paille, et cela leur suffit. Il ne leur parut point nécessaire de le pousser, de lui demander, si l’histoire du bordereau annoté était une légende, comment il expliquait les réticences et les mystérieuses allusions de son témoignage de 1899, qui avaient fait dire à Barrès « qu’il avait indiqué toutes les pistes au bout desquelles se trouvaient les preuves[39] » ; et pourquoi il n’avait point imposé silence à tous ceux des siens qui, se couvrant de son nom, avaient répandu l’abominable mensonge ; et pourquoi encore il n’avait point adressé de démenti à Rochefort, à Déroulède et à Drumont, aux Pères de la Croix, surtout à l’auteur anonyme de « la lettre au général Mercier », publiée et répandue au lendemain et comme le commentaire de sa déposition à Rennes, qui en donnait « le véritable sens », Et Mercier n’aurait eu qu’une réponse : Pourquoi ni Labori ni Demange n’avaient-il pas posé la question[40] ?

Quand l’autre fourbe, Stoffel, connut par Baudouin le récit de Mercier, il ne contesta pas qu’ils eussent eu un entretien ; mais il ne lui a jamais dit avoir vu une photographie de la lettre impériale : « Il n’y a pas un mot de vrai, cria-t-il, c’est complètement faux ! » Ils ne disaient vrai tous les deux que lorsqu’ils s’accusaient l’un l’autre de mensonge et démentaient l’imposture qu’ils avaient accréditée, sinon inventée, de compagnie.

L’auteur (vraisemblable) du faux, Henry, était mort ; mais on avait sa conversation avec Paléologue : « Il y a une lettre de l’Empereur d’Allemagne… », sa correspondance avec Esterhazy sur « les lettres du Q couronné », « dont il ne fallait plus parler », et sa déposition, au procès Zola, sur le dossier intime, ultra-secret, de Sandherr, que Mercier et Boisdeffre eux-mêmes n’avaient point connu. Paléologue confirma à nouveau[41] cet entretien qu’il avait eu, dans les premiers jours de novembre 1897, avec Henry, « très gêné » après sa confidence. Le substitut Wattinne, l’ancien gendre de Billot, qui avait reclassé le dossier Dreyfus avec Gonse, déposa[42] qu’il avait questionné Henry sur la lettre impériale, qu’Henry avait haussé les épaules et, sur le dossier ultra-secret, lui avait dit seulement qu’il s’agissait d’une lettre que Sandherr avait reçue d’un ami d’Alsace. Henry l’avait recherchée dans les papiers de Sandherr, n’avait rien trouvé, « Ah ! il mentait bien ! » s’exclama Wattinne. « Et bien d’autres !… », répliqua Baudouin. Et c’étaient, hélas, des soldats !

La Cour, très résolument, sarcla, défricha dans tous les sens le champ du mensonge de façon à ce que le chiendent de l’infâme légende n’y pût jamais repousser. Pas un témoin militaire, qu’il soit suspect ou non d’avoir aidé à répandre le mensonge, à qui elle ne pose la question des lettres impériales et du bordereau annoté. Et pas un qui ne réponde maintenant que de telles pièces n’ont jamais existé que dans l’imagination des journalistes, « divagations[43] », fables « dont il n’y avait qu’à rire[44] », l’un de ces mille racontars sans importance[45] » « qui roulent dans la presse[46] », « inadmissible même a priori[47] ». « Jamais je n’y ai ajouté foi », s’écrie Boisdeffre, qui en a attesté l’authenticité à la princesse Mathilde[48] ; et de même Gonse, Billot, Zurlinden, Roget et Cuignet lui-même[49], Lauth et Junck, Rollin, Mareschal et François, Gribelin, qui en a entendu parler pour la première fois à Rennes. Picquart, pendant qu’il était au ministère, n’en a rien su. Pauffin affirme qu’il ne les connaissait pas, « qu’il n’a parlé d’aucun document d’aucune sorte » à Rochefort, le jour où il est allé lui rendre visite, dans l’intérêt de Boisdeffre, mais de son propre mouvement.

Ainsi fut extirpée la légende qui avait empoisonné la conscience des juges de Rennes.

Une autre légende, aussi absurde, mais moins vénéneuse, que j’avais signalée à la Cour, fut arrachée par la même occasion. Le journaliste anglais Rowland Strong avait entendu d’Esterhazy[50], Quesnay, d’un inconnu[51], Galliffet d’un chambellan du Tzar, rencontré à Marienbad[52], et le professeur Rocheblave, beau-frère de Lauth, d’une « dame voilée[53] », que Dreyfus n’aurait point trahi pour l’Allemagne, mais pour la Russie ; il lui aurait vendu le secret de la poudre sans fumée et nos vrais états de mobilisation, pour démontrer la fausseté de ceux qui avaient été produits par Boisdeffre, lors de la conclusion de l’alliance. Bien que l’ambassade de Russie eût démenti formellement cette histoire à la veille du procès de Rennes[54], la Cour la comprit dans son questionnaire ; Galliffet se défendit aussitôt de l’avoir prise au sérieux, Rocheblave assura qu’il l’avait recueillie seulement comme un bruit, et tous les témoins militaires, de Boisdeffre à Du Paty et à Lauth[55], la déclarèrent imbécile et fausse.

XI

Il n’y avait plus qu’un accusateur : Bertillon ; qu’une charge : l’écriture au gabarit. Cependant la Cour entendit encore quelques témoins à décharge et s’appliqua à élucider quelques points restés obscurs.

Picquart refit le récit de son rôle dans l’Affaire[56], sans rien apporter d’inédit, chargea vivement sur Du Paty et sur Weil. Il s’étendit ensuite sur les défaillances, les compromissions de Rennes. Dès son arrivée, Mathieu Dreyfus ou Demange ou « quelque autre[57] » lui a transmis « la consigne du silence » : « ne pas attaquer les généraux, ne pas prononcer les mots de faux-témoignage et de fraude, paraître croire à la bonne foi des adversaires ». Il n’a point, dit-il, tenu compte de la consigne. Quelqu’un, Demange ou Mathieu, lui a dit aussi que « les militaires le détestaient plus encore que Dreyfus et qu’il n’eût point dès lors à s’étonner qu’on le lâchât un peu » ; on comprend, dans ces conditions, qu’il ne se fût point senti « disposé à mettre Demange au courant des faits qui le concernaient ». Enfin Ducros, « incité par Deloye », avait essayé de dissuader Hartmann de continuer son témoignage ; Pressensé avait écrit à Trarieux, « au nom des plus hautes autorités », pour qu’il renonçât à sa déposition, et Labori avait dû se taire, « enchaîné par la volonté de son client ».

Griefs, pour la plupart, imaginaires, mais, comme les maladies imaginaires, d’autant plus pénibles ; propos détournés de leur sens, grossis de jour en jour par le Lebrun-Renaud invisible que chacun porte en soi ; ou, encore, faits matériellement inexacts. Ainsi, Waldeck-Rousseau n’était pour rien dans la lettre de Pressensé[58] ; Dreyfus et Mathieu avaient insisté auprès de Labori pour qu’il prononçât sa plaidoirie[59]. Mais Picquart avait fait son siège et toute discussion eût été inutile, surtout en dehors du procès soumis à la Cour. Aussi lui refusa-t-elle d’entendre Labori ; elle ne pouvait pas délier l’avocat du secret professionnel et ne se souciait pas qu’il récriminât et déclamât à sa barre contre Waldeck-Rousseau. Il en était plus que jamais obsédé et ne pouvait plus plaider, que ce fût pour Thérèse Humbert[60] ou pour Val-Carlos[61], sans le mettre en cause.

Ceux des conseillers qui avaient entendu Picquart en 1898 et avaient alors admiré sa sérénité dans l’épreuve, s’étonnaient de ses amertumes à la veille de la victoire. Il sembla parfois qu’il gâtait comme à plaisir la belle image que les événements, où il avait tenu un si noble rôle, avaient faite de lui et qu’ils avaient gravée dans les esprits.

Il se retrouva lui-même pour s’expliquer, avec beaucoup de vraie émotion et de légitime mépris, sur l’accusation portée contre lui, à Rennes, par Roget et par Billot, d’avoir dilapidé les fonds du bureau des Renseignements pendant qu’il était à la tête du service[62]. Il avait demandé aussitôt à Galliffet d’ordonner une enquête sur sa gestion, et l’enquête avait tourné à la confusion complète des deux généraux qui, le sachant irréprochable, avaient essayé de l’éclabousser. Une note officielle de Galliffet qu’il produisit le couvrait complètement[63].

La Cour essaya de débrouiller le cas de Weil[64] que Picquart lui avait signalé « comme l’une des grosses questions du procès ».

Picquart, qui voulait de moins en moins qu’Henry eût été l’associé d’Esterhazy, avait porté depuis longtemps ses soupçons sur Weil, accusé par Morès, dans une conférence publique à Saint-Mihiel, « d’être un espion ». Il ne le dénonçait point formellement, mais répéta que l’attitude de l’ami d’Esterhazy sous une telle imputation, lui avait paru suspecte[65]. Le lien entre ces deux hommes, « ces deux fameuses crapules », comme les avait appelés Boisdeffre[66], a été trop étroit pour ne pas impliquer la collaboration jusqu’à l’affaire d’escroquerie et d’espionnage mêlés qu’avait été le commerce d’Esterhazy avec Schwarzkoppen.

De fait, Weil, bavard, indiscret, très renseigné des choses militaires, en avait souvent entretenu Esterhazy, lui rapportant ses conversations avec les grands chefs, Saussier, Warnet, Lewal ; et, certainement, l’autre en avait fait usage[67]. Il n’était point le complice d’un traître, mais, prisonnier de son passé, ne s’étant pas lavé des accusations portées contre lui pour ses mésaventures sur les champs de courses, n’ayant répondu aux diffamations de Morès et de Drumont que par le silence, alors qu’il n’était plus de ceux qui peuvent « regarder et passer », il avait traversé l’Affaire à la façon d’un malheureux qui se sait traqué et rase les murs, et l’atmosphère de méfiance s’était épaissie autour de lui.

C’est ce que j’avais dit, au cours de ma déposition devant la Chambre criminelle, quelques jours auparavant[68], sur une question de Mornard. Weil avait demandé, peu après la dénonciation d’Esterhazy par Mathieu Dreyfus, à s’entretenir avec moi ; l’ayant écouté devant témoins, je l’avais invité à porter à la justice tout ce qu’il savait et il n’en avait rien fait. Il vint me trouver après le procès de Rennes, où il n’avait point paru, se disant malade ; il avait supporté sans mot dire les imputations de Picquart et de Billot sur ses rapports avec Esterhazy. Weil me pria de renoncer à le citer au procès Henry. Je m’y refusai, et l’ayant traité de « Du Paty de Clam juif », je ne le vis plus.

Son dossier au ministère de la Guerre, qu’on disait terrible, n’était que fâcheux ; il renfermait une note anonyme, nécessairement ignoble, de Guénée, le récit, à peu près exact, des faits qui avaient provoqué son exclusion des champs de courses, les articles de la Libre Parole, une lettre, justement sévère, du général Loizillon, ministre de la Guerre à cette époque, et sa démission d’officier de l’armée territoriale, à la suite, sinon en raison, du discours où Morès l’avait traité d’espion et qu’il avait laissé sans réponse[69].

Baudouin fit plutôt le procès de Weil qu’il ne l’interrogea, le malmena, perdit toute mesure[70], ce qui n’était point le moyen de le faire parler. Weil le prit de haut, refusa de se laisser traiter en accusé et, s’il avait un secret, le garda. On n’en tira rien[71].

Les dépositions du général de Luxer[72], qui avait présidé à l’acquittement d’Esterhazy, et du colonel de Villeroche, ancien officier de l’État-Major de Saussier[73], confirmèrent une singulière découverte de Targe. L’ordre d’informer contre Esterhazy portait qu’il était « accusé d’avoir, en 1894, pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère ». Or, les mots « en 1894 », avaient été grattés par une main inconnue, aussi bien sur l’original de l’ordre que sur la copie qui en avait été dressée par Villeroche. Le faussaire avait pensé étendre ainsi le bénéfice de l’acquittement à tous les faits de trahison qu’Esterhazy avait commis jusqu’au jour de sa mise en jugement et lui assurer une impunité définitive.

XII

Les principaux artisans de la Revision avaient fort aidé, un peu à l’exemple des Jansénistes[74], « à élever la moyenne du bon sens et à vulgariser la critique ». Il ne leur arriva pas moins de méconnaître les principes qu’ils avaient posés, d’écouter leur passion plus que leur raison et de prendre des apparences pour des certitudes.

Bernheim était ce jeune officier qu’Esterhazy avait rencontré à Rouen, peu de jours avant d’écrire le bordereau, auquel il demanda de lui prêter le manuel d’artillerie et qui lui envoya le règlement sur le service des bouches à feu. Quand la dénonciation de Mathieu Dreyfus se produisit, Esterhazy imagina de dire que Bernheim lui avait prêté, non pas le règlement, mais le manuel ; comme l’État-Major datait alors le bordereau du mois d’avril, Schwarzkoppen aurait eu, dès le printemps, le manuel qu’Esterhazy n’avait eu qu’à l’automne ; mais Bernheim, interrogé par Pellieux, lui répondit, d’abord par lettre[75], puis, dix jours après, verbalement, qu’il n’avait envoyé à Esterhazy que le règlement sur le service des bouches à feu avec une réglette de tir. Ainsi Esterhazy avait perdu l’un de ses meilleurs mensonges ; il lui fallut dire à Pellieux qu’il ne se souvenait plus s’il avait reçu de l’officier juif un manuel ou un autre document d’artillerie, et Bernheim était devenu du premier jour un mauvais témoin. Cité au procès d’Esterhazy, il n’y fut pas entendu, la défense et l’accusation ayant renoncé à son témoignage[76].

Lorsque la date exacte du bordereau fut révélée au procès Zola, quelques-uns des partisans de Dreyfus s’inquiétèrent de la réponse de Bernheim à Pellieux, parce qu’il y aurait eu alors « avantage » pour eux, comme précédemment pour Esterhazy, à ce que Bernheim lui eût prêté au mois de septembre, à l’époque même où le bordereau avait été écrit, non plus le règlement sur le service des bouches à feu, mais le manuel d’artillerie. Cependant Bernheim, à Rennes, persista dans sa déclaration, parce qu’il ne voulait dire que la vérité, et il y persista encore lorsque Hartmann l’interrogea, quelque temps après le procès, sur la nature exacte de l’envoi qu’il avait fait à Esterhazy. Hartmann lui dit que l’envoi, avoué par lui, de la réglette de tir impliquait forcément celui du manuel et qu’ainsi il le soupçonnait d’avoir faussement déposé devant Pellieux, par peur de convenir d’un fait qui aurait pu le compromettre. Bernheim, pour démontrer sa véracité, dont il m’avait convaincu et dont j’essayai vainement de convaincre Hartmann, demanda à Galliffet qu’il lui fut donné communication de sa lettre du 20 novembre au général de Pellieux, écrite avant sa déposition et hors de toute influence intimidante qu’il aurait subie. Il lui fut répondu par le service du contentieux que le rapport était au dossier et n’en pouvait sortir[77].

Targe, ayant eu connaissance de l’opinion de Hartmann sur le cas de Bernheim, l’avait adoptée[78], bien qu’il eût trouvé au dossier la lettre du 20 novembre, qui aurait dû l’empêcher de tomber dans une erreur désormais insoutenable.

Baudouin cita Hartmann et lui fit connaître la déposition où Targe se réclamait de son opinion au sujet des rapports de Bernheim et d’Esterhazy[79].

Hartmann venait de quitter l’armée. Il avait perdu l’année d’avant l’un de ses fils, mort au service, à la suite d’un excès de fatigue, alors que, déjà malade, il eût fallu le mettre à l’hôpital. De tels deuils, une jeune et chère existence brisée par la dure impéritie des hommes, décolorent la vie, ne font prendre l’humanité en plus grande pitié que par les saints. Hartmann, porté déjà à la misanthropie, s’y enfonça davantage. On trouvera plus loin le récit de faits graves qui se passaient depuis quelque temps au ministère de la Guerre (l’affaire dite des fiches). Hartmann en fut informé avant qu’ils ne devinssent publics ; il s’en indigna d’autant plus que leurs auteurs se réclamaient du parti qui avait remué le pays pendant plusieurs années au nom des principes les plus élevés et s’était flatté d’avoir commencé une révolution morale. Un grand découragement le prit. Il ne pouvait crier, la bouche close par le secret qu’il avait promis, mais il n’avait plus de goût à rester dans une armée livrée, disait-il aux délateurs, après l’avoir été aux jésuites. Bien qu’il fût inscrit au tableau pour le grade de colonel, il demanda sa retraite.

Dans ces conditions, il lui fut insupportable qu’André, par Targe, fit appel à son opinion sur le cas de Bernheim. Tout froid qu’il parût, avec son rude visage austère, aux traits aigus, comme taillés au couteau dans un morceau de bois, il était l’homme du monde qui se pouvait le moins contraindre ; il releva vivement le procédé de Targe à son endroit, refusa de déposer. « S’il y a, dit-il à Baudouin, une accusation à émettre contre un officier de l’armée française, ce n’est pas à moi qu’il faut s’adresser. Je suis dans une enceinte où l’affaire pendante prouve qu’il ne faut pas être léger dans ses accusations. » — C’était rétracter celle qu’il avait formulée contre Bernheim par un raisonnement a priori, par l’axiome que la réglette ne peut se séparer du manuel. — « Si le ministre de la Guerre a une opinion, qu’il en prenne la responsabilité ! »

Targe se garda de relever le défi et Bernheim n’eut plus que peu de mots à dire pour établir son entière bonne foi.

Bernheim avait été soupçonné seulement dans un cercle restreint ; l’épreuve de Ducassé, l’ancien officier d’ordonnance de Pellieux et son greffier pendant l’enquête sur Esterhazy, fut de beaucoup plus cruelle, parce que publique et parce que les actes qu’on lui imputait étaient contre l’honneur. Il avait été accusé par Picquart, dans une lettre ouverte au général André[80], « d’avoir dénoncé comme étant la dame voilée une femme absolument innocente de toute immixtion dans les affaires Dreyfus et Esterhazy », et, par l’immense diffamation anonyme qu’on appelle la rumeur publique, d’avoir livré au mari la correspondance intime de sa femme.

Comme Pellieux, quand il fit perquisitionner chez Picquart[81], n’y découvrit aucune correspondance de Mme Monnier, aucune lettre n’avait été livrée. Il était exact, par contre, que Ducassé avait indiqué Mme Monnier à Bertulus, sans la nommer, donnant seulement son adresse « approximative » ; mais il l’avait fait par ordre de Pellieux[82], comme il avait rédigé les procès-verbaux de l’enquête sur Esterhazy et comme il était allé chercher Boisdeffre au procès Zola.

Ducassé pouvait-il refuser d’exécuter l’ordre du général ? Il n’y avait plus alors, dans la fièvre de ce drame romantique, beaucoup d’esprits assez réfléchis pour mettre en doute l’aventure d’Esterhazy avec la dame voilée ; partisans comme adversaires de Dreyfus cherchaient de toutes parts le mot de l’énigme, essayaient des noms[83]. Ces sortes de mystifications grossières ne paraissent incroyables qu’avec le temps ; ceux qui leur ont ajouté le plus de foi refusent alors d’en convenir, fût-ce avec eux-mêmes ; ceux-là seuls qui furent rebelles au mirage ont gardé le souvenir exact de l’atmosphère où il n’y avait d’invraisemblable que la vérité. Femme d’un haut personnage qui portait intérêt à Esterhazy ou maîtresse délaissée de Picquart, si la dame voilée avait existé, il importait à la justice de la découvrir[84]. Bertulus ne dit nullement à Ducassé que Pellieux était dupe d’une fable ridicule et d’une machination infâme ; il prit note de ses indications et ordonna aussitôt à un commissaire de commencer des recherches[85].

Vilenie du père Du Lac qui a nommé sa pénitente à Boisdeffre ; vilenie de Boisdeffre et de Gonse, peut-être aussi de Billot[86], qui savent comment Esterhazy a été averti et que la cousine de Picquart n’y est pour rien ; mais nulle faute de Ducassé qui n’a fait qu’obéir à son chef.

Cependant Picquart et Clemenceau le traquèrent avec acharnement, et André flottait entre leurs sommations, qu’ils lui portèrent ensemble, et les explications de Ducassé, qui invoquait la discipline, l’ordre précis de Pellieux qu’il n’avait point à discuter et dont un juge aussi averti que Bertulus, et devenu par la suite l’ami de Picquart, n’avait point paru surpris[87]. Tantôt André résistait à Clemenceau et à Picquart, parce que sa conscience lui faisait un devoir de couvrir l’officier diffamé, tantôt il leur cédait, parce qu’il redoutait la plume acérée de l’un et l’autorité morale de l’autre. Aussitôt que Ducassé était revenu de la campagne de Chine, où il avait dirigé le service des étapes, André l’avait inscrit d’office au tableau d’avancement pour le grade de colonel[88] ; puis, dans l’espace de quelques semaines, il le raya, le rétablit[89], et enfin le maintint, mais pour lui faire attendre son grade pendant près de trois ans[90]. C’était tout ce qu’avait voulu Picquart quand il avait protesté, dans sa lettre à André, contre « l’avancement exceptionnel qui permettait à Ducassé d’aspirer aux plus hautes situations de l’armée ». Ducassé, dont Picquart brisait ainsi l’avenir[91], demanda à passer devant un conseil d’enquête. Il s’y rencontrera enfin, dit-il, « face à face avec ses accusateurs », jusqu’alors « juges et parties dans l’affaire », « intéressés personnellement à lui nuire », et il fera justice « de leurs tortueuses machinations » ; las « de l’ostracisme dont il est systématiquement frappé, malgré son ancienneté, ses services de guerre et son loyalisme depuis longtemps éprouvé », il en appelle « à de hautes personnalités républicaines » ; « elles le connaissent depuis longtemps, savent, par conséquent, qui il est, continuent à lui témoigner leur estime et leur amitié en dépit de toutes les attaques[92] ». — C’étaient, en effet, quelques-uns des plus honnêtes gens de la République, et, d’abord, le président du Sénat, Fallières, qui avait suivi Ducassé dans toute sa carrière et s’était déjà porté son garant devant André. — Mais André refusa de convoquer un conseil d’enquête et, comme il ne pouvait pas donner la vraie raison de son refus, qui était de ne point mécontenter Clemenceau et Picquart, il en donna celle-ci : « Un officier, quelque intérêt qu’il ait à se justifier de faits qui, s’ils étaient établis, seraient de nature à entraîner la réforme, ne peut substituer son initiative à celle du ministre de la Guerre. » Ainsi « un particulier ne pourrait provoquer contre lui-même de poursuites judiciaires, empiétant sur l’autorité du parquet ». Aussi bien le conseil d’enquête, si on pouvait le réunir, « ne laverait-il pas Ducassé des accusations qu’il croit avoir été formulées contre lui » ; une seule question, en effet, peut être « légalement » posée au conseil : « Si l’officier est dans le cas d’être mis en réforme » ; et, dès lors, « quand le conseil a répondu négativement, on est en droit d’en conclure, non que les imputations dirigées contre l’officier sont mensongères, mais seulement que les faits n’ont pas été jugés par le conseil assez graves pour motiver la réforme[93] ».

Les juridictions disciplinaires ne sont pas soumises aux mêmes règles que les juridictions criminelles ; de nombreux officiers avaient sollicité — Picquart lui-même[94] — et obtenu la réunion de conseils d’enquête, quand leur honneur était ou paraissait en jeu. Surtout André, en déniant toute valeur morale aux décisions des conseils d’enquête, ajoutait aux soupçons qui pesaient sur Ducassé ; et il n’y avait plus un innocent qui pût se prévaloir de la chose jugée.

Comme André cependant maintint Ducassé au tableau d’avancement, Clemenceau lui fit de ce manque de logique un nouveau grief[95] et continua à l’insulter[96]. Pour Ducassé, il ne pouvait ni se pourvoir contre le refus d’André de lui donner des juges, parce qu’il, n’existait aucun recours légal, ni provoquer Clemenceau ou Picquart, parce qu’il se serait exposé à l’injure d’un refus. À l’époque où Picquart l’avait dénoncé pour la première fois, il avait pensé tout de suite à lui demander une réparation par les armes ; deux officiers supérieurs de ses amis, à qui il s’adressa, l’engagèrent à prévenir le ministre, en raison du retentissement qu’aurait l’affaire ; André lui fit répondre, par son chef de cabinet Percin, « de se tenir tranquille[97] ».

L’enquête de la Cour de cassation lui fournit enfin l’occasion de s’expliquer, et il le fit avec une telle fermeté d’accent, une loyauté si manifeste et tant de tristesse contenue qu’il toucha les plus prévenus contre lui. Ils ne virent plus en lui qu’une victime de la discipline et des lois imprévoyantes qui enlèvent le soldat à son dur, mais noble métier, pour le mêler aux choses de la justice, qu’il ignore, et à celles de la police, qui l’avilissent. Il a obéi à Pellieux, l’envoyant chez Bertulus, comme il a obéi, plus récemment, à André l’envoyant à Ploërmel pour y procéder à l’expulsion de moines récalcitrants[98]. Car les luttes civiles continuaient et vérifiaient encore une fois l’amère, la douloureuse parole : « L’armée moderne, sitôt qu’elle cesse d’être en guerre, devient une sorte de gendarmerie[99]. »

Ducassé, à sa décharge, eût pu, à bon droit, charger Pellieux ; il n’en fit rien, et, bien au contraire, couvrit son chef mort dans la disgrâce, chercha à l’expliquer. Pellieux, passionné et sans critique, avait eu son opinion faite par la lettre de Panizzardi (le faux Henry) que lui avait montrée Gonse. Ducassé eut des doutes sur l’authenticité de la pièce ; Pellieux le rassura : elle était arrivée avec d’autres lettres, des lettres intimes de la même écriture. Et Ducassé raconta la colère du général, « la scène d’une extrême violence dont sa lettre à Cavaignac n’est qu’une très pâle image », quand il connut les aveux d’Henry et qu’il avait été « dupe de gens sans honneur ».

Pour les lettres de Mme Monnier, qui auraient été remises au mari, jamais Ducassé ne les avait vues, jamais « il n’avait vu ni M. ni Mme Monnier » ; — il ignorait encore que cette histoire, colportée par les journaux, fût un roman forgé de toutes pièces (comme personne mieux que Picquart ne le savait, mais il laissait dire) ; — ceux qui ont fait jouer un rôle à Ducassé dans cette vilenie (qu’ils ont inventée), « ont commis, dit-il, sciemment ou inconsciemment, un mensonge et une infamie[100] ».

Un autre officier, Chamoin, avait été également l’objet de violentes attaques. Il avait déjà convenu à Rennes d’avoir commis « un acte irréfléchi » en acceptant de Mercier une note de Du Paty[101] ; il s’en excusa à nouveau[102], donna lecture de quelques-unes de ses lettres à Galliffet, pendant toute la durée du procès, qui furent souvent judicieuses, et protesta de son indignation que le dossier qu’il avait présenté renfermât des faux « qu’il eût été si facile de reconnaître ». Baudouin lui dit que « la pensée d’une complicité de sa part n’était venue à personne » et rendit hommage « à sa scrupuleuse loyauté[103] ».

XIII

Ma déposition[104] porta d’abord sur les conversations et correspondances que j’avais eues au cours de l’Affaire et, surtout, depuis que j’essayais d’en écrire l’histoire, avec des personnalités étrangères, Ressmann et Tornielli, ambassadeurs d’Italie, le prince de Munster, Schwarzkoppen. — Le prince de Monaco ajouta « qu’une personnalité plus haute » que Bulow et Munster (l’Empereur allemand) lui « avait affirmé l’innocence de Dreyfus[105] ». — Je fis connaître ensuite à la Cour un récit de Brücker, que je tenais de Puybaraud, sur l’arrivée du bordereau, et la lettre d’Henry, dont Papillaud avait laissé prendre copie[106], sur l’arrestation de Dreyfus.

La Cour avait déjà interrogé Brücker, mais sans en rien tirer, et la Bastian[107]. Brücker avait trop longtemps menti, ses anciens chefs le tenaient encore par trop de côtés ; il dit seulement « qu’il ne savait pas si c’était lui qui avait apporté le bordereau, qu’il ne se souvenait plus de grand’chose » ; la Bastian, à moitié folle, et qui jouait de sa folie[108], se jeta à genoux, s’épancha dans un flot de paroles, d’injures[109] et de larmes. La vieille gredine avait vu Dreyfus, à la Noël de 1893, à une soirée chez le comte d’Arco, — alors qu’il avait dans ce même mois de décembre perdu son père et obtenu une permission pour aller en Alsace[110] ; — un domestique le lui avait indiqué, sans le nommer ; elle l’avait reconnu, l’année d’après, sur une photographie qu’Henry lui avait montrée un soir, aux Champs-Élysées, sous un réverbère. Elle dit encore que Mercier l’avait fait venir avant le procès de Rennes, l’avait avertie qu’il serait « forcé » de réclamer son témoignage, ce qui lui ferait perdre sa place à l’ambassade, mais « elle aurait toujours sa pension » ; après le procès, elle était retournée chez lui, il l’avait chassée ; son allocation lui a été supprimée. Sans une femme charitable qui la secourait depuis quatre ans, elle mourrait de faim « à cause des sales juifs ». — Mercier convint de l’avoir fait appeler, mais seulement pour la prévenir de son intention de la citer à Rennes, nullement pour l’intimider ou acheter son témoignage, auquel il avait d’ailleurs renoncé ; et c’était, en effet, la charité de l’une de ses amies qui la faisait vivre[111].

Les conseillers savaient que Schwarzkoppen, n’ayant point reçu le bordereau, ne l’avait point déchiré en « morceaux », comme avaient dit Roget, Cavaignac et Gonse[112], jeté au panier, où la ramasseuse l’aurait trouvé ; surtout, ils ont eu la misérable lettre entre les mains, l’ont comparée aux pièces, froissées, morcelées, qui venaient du chiffonnier de l’attaché allemand[113]. Aussi bien Brücker n’a pas toujours dit « qu’il ne savait pas » ; il a fait autrefois le récit véridique de l’incident à son oncle, vieil employé à la préfecture de police[114], qui l’avait rapporté à Puybaraud. Tous deux étaient morts, comme déjà tant d’autres acteurs et témoins de l’Affaire ; mais Puybaraud m’avait raconté les confidences de Brücker, dont j’avais pris note le soir même[115] ; Sardou et son gendre, qui assistaient à l’entretien, en avaient gardé le souvenir et en déposèrent[116]. Le bordereau, intact dans son enveloppe, a été volé par la Bastian dans le casier de Schwarzkoppen ; elle le donna à Brücker qui le porta à Henry ; Henry, feignant de trouver peu d’importance au document, commençait de le déchirer ; Brücker proteste ; Henry cède, réfléchit, recolle le bordereau et le remet à Sandherr.

Lauth et Gribelin avaient été interrogés souvent sur l’arrivée du bordereau, la scène suspecte qu’avait jouée Henry quand il le leur fit voir pour la première fois. Le quatrième officier, Matton, n’avait jamais déposé, bien que Lauth l’eût mêlé à son récit[117]. La Cour le fit citer. Il déclara que le bordereau lui avait été montré par Sandherr, qu’il l’avait attribué aussitôt à un officier d’État-Major, du corps de l’artillerie, et qu’on ne lui en avait point reparlé[118].

Quand j’avais publié la lettre d’Henry à Papillaud, dont je possédais seulement une copie, Papillaud avait reconnu que le texte en était authentique, mais contesté que cette lettre signée « Henry » émanât d’Henry ; Mercier et Cuignet l’attribuaient à Du Paty, depuis que j’en avais tiré une preuve singulièrement forte de la complicité d’Esterhazy et d’Henry[119]. Du Paty, vaincu par la résistance de Dreyfus, conseille l’abandon des poursuites ; Mercier y incline ; il s’en était réservé la possibilité en donnant l’ordre de tenir secrète l’arrestation de l’officier ; Henry la révèle ; dès que le juif est nommé, il est coupable, perdu, Esterhazy est sauvé.

Il y avait pour Papillaud un moyen très simple de prouver que la lettre n’était point de l’écriture d’Henry, qu’elle avait été fabriquée par Du Paty : c’était de la produire. Le juge Boucard, muni d’une commission rogatoire, mande Papillaud, lui enjoint de déposer la lettre ; Papillaud répond « qu’il ne la possède plus », sans vouloir dire qu’il l’a détruite ou mise en lieu sûr[120].

Autant avouer que la lettre était bien d’Henry. Pourtant, il eût mieux valu l’avoir, mais comment ? Arrêter Papillaud ? Il n’avait commis aucun délit.

Enfin, je demandai à la Cour de citer le lieutenant-colonel Péroz, officier d’infanterie coloniale en retraite, qui m’avait rapporté une conversation qu’il avait eue, cinq ans auparavant, avec le major Dame, l’ancien chef du service des Renseignements à Berlin.

Péroz avait suivi, pendant l’automne de 1899, à l’époque même du procès de Rennes, les manœuvres allemandes dans le grand-duché de Bade. Le major Dame était chargé de guider les officiers étrangers qui assistaient à ces manœuvres. Péroz lui avait été particulièrement recommandé par Susskind, attaché militaire allemand à Paris. Une assez grande intimité s’établit entre eux. L’officier français, qui croyait alors à la culpabilité de Dreyfus, parce que c’était l’opinion générale dans l’armée, mais qui connaissait fort mal l’Affaire et s’y intéressait fort peu, évitait d’y faire allusion. Ce fut Dame qui en parla, un soir qu’ils dînaient à Carlsruhe avec deux autres officiers allemands, dont l’un était attaché au général de Schlieffen, chef de l’État-Major, et l’autre occupait une situation importante à la Cour. Péroz crut comprendre que Dame expliquait ainsi l’Affaire : un drame à trois personnages, Esterhazy, « l’auteur du bordereau », l’auteur principal de toutes les trahisons commises en 1894 au profit de l’Allemagne, Lajoux, « espion double, fort habile, très fin », « qui tenaient les rôles actifs » et « étaient payés pour cela » ; et un troisième, « dont on aurait joué », « embrayé » dans l’aventure, et qui, cependant, « aurait rendu inconsciemment de grands services aux deux compères ». Comme Dame se refusait à nommer ce troisième acteur, Péroz en conclut que c’était Dreyfus et qu’ainsi les choses s’expliquaient très bien. Mais Dame lui « jura sur l’honneur » que Dreyfus était absolument innocent et que ni lui, comme chef du service des Renseignements, ni son gouvernement « n’avaient jamais eu la moindre relation » avec l’officier stagiaire. Les deux autres convives, « qui paraissaient d’une bonne foi parfaite », confirmèrent le récit de Dame et, quand Péroz sembla le mettre en doute, s’en montrèrent « froissés ». S’il avait su alors « ce qu’était l’affaire Dreyfus », Péroz aurait certainement obtenu des indications « plus précises[121] ».

Péroz, quelques jours après cet entretien, l’avait relaté par lettre à l’un de ses amis, Sentupéry, journaliste à Lyon, qui s’était passionné pour la Revision. Sentupéry avait gardé ces lettres de Péroz, qu’il déposa sur le bureau de la Cour. Il lui avait paru que le troisième personnage, que Dame se refusait à nommer, c’était Henry.

Ayant ainsi témoigné, Péroz éprouva quelque scrupule d’avoir mis en cause le major Dame sans lui en avoir demandé l’autorisation et, même, sans l’en avoir prévenu. Il en pourrait résulter pour lui quelque désagrément. Il lui écrivit donc pour s’excuser ; c’était ma déposition qui avait entraîné la sienne. Pour que Dame sût, à tout événement, à quoi s’en tenir, il lui résuma ce qu’il avait dit de leur entretien à Carlsruhe : « Trois complices, Esterhazy, Lajoux » et un comparse[122].

Dame, le jour même où il reçut à Bromberg, au fond du duché de Posen, la lettre de Péroz, lui répondit (13 mai 1904). Il le remercie de sa courtoisie, ne lui en veut point de son indiscrétion, alors même qu’il en éprouverait « quelque inconvénient à Berlin ». En effet, il comprend à merveille que son « camarade » français ait voulu « agir en faveur d’un innocent » ; lui aussi, c’était « son indignation qui l’avait entraîné plus loin, dans leur conversation à Carlsruhe sur l’affaire Dreyfus, que la prudence ne l’aurait permis ». Cependant, « il n’avait point demandé le silence ». Il regrette toutefois de n’avoir point été prévenu, car il aurait empêché Péroz de commettre une erreur qu’il ne peut attribuer qu’à sa propre ignorance de la langue française. Dame n’a jamais parlé de la complicité de Lajoux et d’Esterhazy, car Lajoux a rendu « les plus grands services » à l’État-Major français qui l’en a, d’ailleurs, fort mal récompensé. « C’est à un autre » qu’il pensait, « persuadé » qu’il était « que personne en France n’ignorait les vrais coupables » ; ils étaient, déjà « à cette époque, à l’abri depuis longtemps », « gardés, l’un par la loi qui ne permet pas de poursuivre un acquitté, l’autre par la mort ».

Impossible de désigner plus clairement, sans les nommer, par une formule plus étroite, Esterhazy et Henry.

Péroz, bien que Dame le priât de « garder cette lettre entre eux », la porta à la Cour de cassation[123], parce qu’il n’avait pas le droit de laisser peser sur Lajoux, quelque misérable que fût l’individu, l’accusation qu’il avait mise par erreur dans la bouche de l’ancien chef du service des Renseignements à Berlin. C’était l’homme du monde qui savait le mieux de quelles trahisons françaises l’Allemagne avait tiré profit. Dan*e a eu sur sa liste les noms d’Esterhazy et d’Henry ; celui de Lajoux n’y a point été écrit.

XIV

Le témoignage de Dame était venu spontanément à la Cour ; elle aurait voulu recevoir ceux de Schwarzkoppen et de Panizzardi. Non seulement Dreyfus les réclamait, comme il avait déjà fait à Rennes, mais aussi Zurlinden[124], malgré les déclamations des derniers nationalistes sur l’appel « des étrangers de l’intérieur[125] » à ceux de l’extérieur. Le vieux général alsacien ne s’y arrêta point, trouvait naturel et honorable de chercher les pièces de la trahison où elles étaient.

Baudouin, saisi par Mornard d’une demande de commission rogatoire, pressentit Delcassé qui en référa au Conseil des ministres. Il fit valoir plusieurs objections : Waldeck-Rousseau n’a pu obtenir communication des documents énumérés au bordereau ; le gouvernement impérial avait marqué son mécontentement, à plusieurs reprises, du peu de compte que l’opinion et les juges avaient tenu de ses déclarations précédentes, du discours de Bülow, en 1898 et de la note du Moniteur de l’Empire en 1899[126] ; les relations avec l’Allemagne paraissaient, depuis quelque temps, tendues ; un refus serait déplaisant et d’effet fâcheux. André s’étant prononcé comme Delcassé, le Conseil décida de ne point transmettre la commission rogatoire, si Mornard persistait à la demander, et de l’engager à y renoncer.

Il n’est point sûr que les cabinets de Berlin et de Rome auraient refusé de laisser interroger Schwarzkoppen et Panizzardi[127]. Mais, certainement, ils n’auraient point ouvert leurs archives, étalé la marchandise d’Esterhazy, quelques bons documents mêlés au fatras de pièces frelatées et de commérages de cercles et de corps de garde.

Cette histoire, malgré tant d’efforts, restera incomplète, comme toutes les histoires. Il y a trop de tiroirs encore fermés, trop de consciences fermées, trop de tombeaux déjà fermés.

La Cour s’occupa en dernier lieu de Cernuski. Après avoir questionné inutilement Mercier, Roget, qui jurèrent ne rien savoir, avoir vu Cernuski pour la première fois à Rennes, elle avait remis l’affaire aux mains d’Atthalin qui l’aurait débrouillée jusqu’au dernier fil, si elle avait pu l’être. C’était le caractère le plus droit, l’esprit le moins aventureux et le plus clair, respectueux autant qu’on peut l’être des formes de la justice, ne donnant comme certain que ce qui l’était en effet et qui lui avait été démontré par cent preuves. Ces qualités et la réputation qu’il s’était acquise dans les parquets avant de monter à la Cour le firent désigner pour cette enquête particulièrement difficile et délicate ; il la mena avec beaucoup d’habileté, et sans rien de cette passion qui défigure tout et qui n’est nulle part plus redoutable que dans les choses de la justice, où elle dessert surtout la justice.

On n’a pas oublié que, dès les premiers jours qui suivirent le procès de Rennes, j’avais recherché les preuves du faux témoignage de Cernuski, et que j’eus tout de suite la protestation du professeur Mosetig contre le rôle que lui avait attribué le misérable[128]. Son démenti fut recueilli, un peu plus tard, à la requête de Dreyfus, selon les formes juridiques usitées en Autriche[129]. L’autre Mosetig, le complice de Przyborowski, dont l’arrestation à Vienne avait si fort troublé les officiers du bureau des Renseignements à l’époque du procès de Rennes[130], et qui avait été condamné, l’année d’après, pour espionnage[131], fut également interrogé. Il déclara n’avoir rien su de l’affaire Dreyfus que par les journaux, n’avoir tenu aucun des propos que Cernuski aurait recueillis de lui par l’intermédiaire du Serbe Adamovitch. Du nom d’Adamovitch, il n’a connu qu’un officier de cavalerie qu’il avait perdu de vue depuis trois ans[132].

Cernuski, après diverses aventures, s’était réfugié à Londres, d’où il se garda, bien que couvert par l’amnistie, de répondre à la citation de la Cour. Cependant, soit que son faux témoignage lui pesât, soit que, s’étant adressé à ses inspirateurs d’autrefois, il n’eût pas reçu d’eux le paiement de son silence, il finit par écrire à Atthalin une lettre de rétractation[133]. Il avait déclaré à Rennes, à l’audience, à huis clos, qu’après avoir regardé attentivement Dreyfus, il devait convenir que ce n’était point lui qu’il avait vu à Genève, en 1894, en conversation avec l’officier allemand de Schœnebeck, ainsi qu’il avait dit précédemment[134]. Il affirmait maintenant avoir dit au conseil de guerre que, « par conséquent, toutes les parties de sa déposition, ayant rapport à l’officier étranger (qui lui aurait dénoncé le juif) ne concernaient en rien l’accusé Dreyfus et devaient être considérées comme nulles et non avenues ». Il n’avait rien dit de tel, avait, au contraire, maintenu sa déclaration, sauf sur l’incident de Genève[135], mais il l’écrivait à présent que la partie était perdue et que toutes les bourses étaient fermées. Il était devenu, à Londres, des amis d’Esterhazy et se réglait sur lui.

Ainsi rien ne subsistait du témoignage de Cernuski. Il avait été, selon les uns, sans portée[136] ; au contraire, selon les autres, « il était tombé comme la foudre sur le conseil de guerre[137] », « avait jeté le désarroi dans les esprits[138] » et « aurait confirmé Billot dans sa conviction[139] ». Il eût fallu interroger les juges, et la Cour se l’était interdit.

Atthalin, ce premier résultat acquis, chercha à pousser plus avant, aux machinateurs de l’opération, car l’homme, certainement, a été guidé, documenté ; les noms de ses prétendus informateurs (Schœnebeck et Mosetig), lui ont été fournis[140] ; surtout, Mareschal et François, dans la louche aventure qui a conduit à la démission de Galliffet, ont paru intéressés à écarter des curiosités inquiétantes[141]. Wessel, enfin, silencieux, disparu pendant trois ans, a recommencé à accuser.

Relâché après quelques semaines de prison à Nice, lors de l’arrestation qu’il imputait à la trahison de Mareschal[142], l’ancien officier allemand s’était fait prendre de nouveau, en 1903, cette fois en Italie, à San Remo ; le gouvernement allemand s’acharnait à l’avoir, réclamait son extradition[143]. Monod, des journalistes italiens et niçois[144] lui ayant attribué un rôle dans l’organisation du faux témoignage de Cernuski, il protesta, ainsi que Mathilde, qu’ils avaient connu l’affaire par Przyborowski, mais qu’ils n’y avaient point pris part ; « ils n’étaient point tombés assez bas pour s’associer à une opération aussi infâme[145] ». Baudouin, dans son réquisitoire, mit en doute le récit de Wessel, observa pourtant que plusieurs de ses renseignements avaient été trouvés exacts ; dès lors, nécessité d’ouvrir une enquête où Mareschal se lavera de l’« abominable » soupçon d’avoir fait dicter à Cernuski, par Przyborowski, son faux témoignage[146]. Mareschal, dès qu’il connut le réquisitoire, demanda à être entendu[147] ; « il n’a jamais vu ni connu Cernuski » ; Wessel a signé autrefois une déclaration qui infirme, détruit ses mensonges d’aujourd’hui[148]. C’était la note où Wessel avait raconté, mais sous la pression de Mareschal, que Tomps s’occupait à obtenir de Przyborowski des déclarations contre Cernuski [149].

Il y avait peu de chances de saisir la vérité dans ces bas fonds de l’espionnage, grouillant de prostituées et d’aventuriers. Les serments de toutes ces espèces, intéressées à mentir, « à perpétuer les intrigues », et tantôt associées, tantôt ennemies, se valent. Le témoignage principal est celui de Mathilde, acharnée contre Przyborowski : « C’est lui-même (son ancien amant) qui m’a raconté comment il avait fourni Cernuski à Mareschal. » Mêmes confidences de Przyborowski à un journaliste niçois, à un autre Polonais, Bronislas Slaski. Note relevée sur le carnet de Wessel : « Cernuski avec État-Major, 30.000… Demander à Mathilde. » Explications de Przyborowski : il n’a pas été l’ami d’enfance de Cernuski, ne l’a jamais vu ; il convient par contre qu’à l’époque du procès de Rennes, il a correspondu avec Mareschal[150], s’est rencontré avec lui à Paris et a touché quelque argent à la section de statistique[151] ; il a « la certitude morale » que Cernuski, dont le faux témoignage lui paraît avéré, était depuis longtemps en relations avec le service des Renseignements, ce qui est confirmé par Brücker ; il a connu Mosetig (l’espion) et Adamovitch. Récit d’un agent : Cernuski, quelques mois après la condamnation de Dreyfus, était « vêtu avec la plus grande élégance » ; plus rien « de l’homme sans ressources » qu’il était à Rennes ; il a proposé à l’agent d’opérer de concert dans une affaire d’espionnage[152].

Tout cela sent mauvais ; toute cette canaille gravite autour du service des Renseignements, y quémande et reçoit des subsides, et, dans l’intervalle entre deux affaires d’espionnage, vit d’escroqueries et de jeu. Mais voici qui paraît plus grave : à cette même époque du procès de Rennes, où toutes les têtes fermentent, où les successeurs d’Henry au bureau des Renseignements, bridés par la consigne de Galliffet, se désespèrent de leur impuissance, où Przyborowski confère avec Mareschal et, selon les récits qu’il aurait faits à Mathilde, aurait procuré le témoignage de Cernuski pour 30.000 francs, — à la même date, Dautriche, successeur de Gribelin, sort des caisses du Service une somme de 25.000 francs et la remet à Mareschal pour une affectation qui n’est attestée que par des écritures anormales et suspectes[153].

Mareschal, interrogé le premier par Atthalin[154], démentit d’abord les allégations de Wessel : il n’a jamais connu ni même vu Cernuski et, s’il a été en relations avec Przyborowski, ce fut pour les seuls besoins du service ; toutes les sommes qu’il lui a versées ont été portées au livre-journal du bureau, près de 22.000 francs en 1899 (dont 1.660 seulement au cours du procès de Rennes) ; il peut être justifié de leur emploi. Atthalin lui montre alors, sur le même livre-journal, cette mention, à la date du 16 août 1899 : « Austerlitz (document), complément de 20.000 francs à la réserve… 5.000 francs » Mareschal répond aussitôt qu’il s’était rendu, à la date indiquée, à Zurich, et qu’il y avait acheté, « moyennant la somme de 5.000 francs », à un fournisseur étranger, qui était connu seulement sous le pseudonyme d’Austerlitz, « un document de très sérieuse valeur ». On reçut la lettre d’avis d’Austerlitz un certain soir à 7 heures ; il fallait partir à 9. « Soit que la caisse de l’archiviste fût alors insuffisamment garnie, soit qu’il eût déjà quitté le bureau, on prit l’argent, vu l’urgence, dans la caisse de réserve. » Il donna un reçu provisoire à Henry, alors chef de bureau.

Il y avait près d’un an qu’Henry était mort.

Comme Mareschal avait eu, en 1898, du vivant d’Henry, une première entrevue avec Austerlitz, il lui fut facile, deux jours après, d’expliquer la confusion de ses souvenirs. Il persista, par contre, à dire qu’en 1899, il avait remis seulement 5.000 francs à l’espion. Atthalin lui présente le livre de réserve qui porte à cette même date du 16 août, non seulement le prélèvement de la dépense des 20.000 francs, de la main du capitaine François, mais encore cette mention, de la main de l’archiviste Dautriche : « Documents fournis par Austerlitz. » — « J’affirme, répond l’officier, que, pendant le temps que j’ai passé au bureau, la plus grosse somme que j’ai emportée a été de 10.000 francs. » Il fallut qu’Atthalin lui mit sous les yeux son propre reçu de 20.000, de la main de Dautriche, mais qu’il avait signé. Mareschal allégua alors « une véritable absence de mémoire » ; « il a dû remettre ces 20.000 francs à Austerlitz[155] ».

Étrange amnésie ; comment un tel prix, le prix le plus fort dont le service aurait payé des documents d’espionnage, est-il sorti du souvenir de Mareschal ? Pourtant la mémoire a de ces lacunes et de plus singulières encore. Mais où l’aventure devient inquiétante, c’est quand François, interrogé le même jour[156], déclare lui aussi que « jamais document, à sa connaissance, n’a été payé d’un tel prix ». Atthalin le presse : « Si un document avait été payé 25.000 francs, auriez-vous pu l’ignorer ou l’oublier ? — L’ignorer, jamais de la vie, réplique François ; l’oublier, ce serait invraisemblable. » Or, Dautriche, qu’Atthalin appelle séance tenante, dépose que la mention « Documents fournis par Austerlitz » lui a été donnée par Mareschal ou par François, et que la dépense a été ordonnée par celui-ci en l’absence de Rollin.

La pensée que ces officiers, ou l’un d’eux, auraient pu s’approprier la somme ne vint pas un instant à Atthalin ; mais tels étaient, à l’époque où se passaient ces incidents, l’excitation des esprits et l’obscurcissement de certaines consciences qu’il n’était point invraisemblable qu’ils se fussent entendus pour payer Cernuski avec une partie de l’argent porté au compte d’Austerlitz.

La déposition du colonel Rollin et sa confrontation avec Dautriche et Mareschal[157] accrurent encore les soupçons d’Atthalin. Soit que la mémoire lui fît également défaut, soit qu’oublier lui parût une tactique beaucoup plus sûre que mentir, Rollin, qui avait accompagné Mareschal à Zurich, ne se souvenait plus de la somme qui avait été payée à l’informateur allemand et si c’était le capitaine ou lui qui l’avait emportée. « C’était une forte somme, c’étaient plusieurs mille francs, mais il lui était impossible de se rappeler le chiffre. » Il était certain toutefois qu’Austerlitz avait écrit un reçu au crayon et que Mareschal le lui avait montré ; « il le voyait encore ». Seulement, Dautriche ne l’avait jamais vu et il n’était point au dossier, où il y en avait cependant d’autres du même personnage, l’un de 10.000 francs, aussi au crayon et non daté, et qu’on pouvait appliquer soit à la « fourniture » de 1899, soit à celle de l’année précédente, au temps d’Henry. Enfin Rollin concédait que la somme de 25.000 francs pour des documents était très forte, « la plus forte qu’il aurait donnée » ; « elle s’expliquait pourtant par la situation sociale de l’homme, l’intérêt qu’il y avait à l’encourager et l’importance des documents ».

Par la suite, les documents furent estimés par l’État-Major « de 2.000 à 4.000 francs[158] ». C’est l’évaluation de Mareschal. La mémoire lui étant tout à coup revenue et précise sur les moindres détails à la suite d’une conversation avec Dautriche[159], il ne se souvenait pas seulement d’avoir remis à Austerlitz 25.000 francs « en billets de banque allemands », mais encore de lui avoir dit que ces documents ne valaient point tant d’argent, et aussi « d’avoir été plaisanté », à son retour, pour les avoir payés d’un tel prix. Aussi bien avait-il écrit à Austerlitz, deux mois avant leur entrevue, « qu’on pourrait aller de 20 à 30.000 francs » et, trois mois après, que sa fourniture avait été payée dix ou vingt fois trop cher[160].

Atthalin, suspectant quelque concert entre les trois officiers, leur dit assez brusquement que François avait déposé et quelle réponse formelle il avait faite. Les officiers parurent troublés et l’eussent été davantage si le juge avait ajouté que François, rentré à son régiment, lui avait écrit qu’il avait beau réfléchir, « il ne lui revenait aucun souvenir précis[161] ». Mareschal, pour expliquer son brusque revirement ne trouva que ceci : il résulte de son reçu qu’il a emporté 25.000 francs ; il n’a rien rapporté ; donc, il a donné le tout à Austerlitz.

Que François, rappelé par Atthalin, persiste dans la réponse qui lui a été faite, la situation devenait gênante. Il fallait absolument qu’il guérît de son amnésie. Dautriche, pour l’y aider, se dévoua, lui écrivit combien il avait été surpris de la déposition de Mareschal et de la sienne[162], que Mareschal cependant avait réparé sa « regrettable » erreur dans une nouvelle séance, en présence de l’archiviste et « de concert avec Rollin », et que « les détails qu’on avait pu donner avaient paru remettre les choses au point ». Il l’en informait, ignorant si Mareschal lui avait écrit (après la confrontation). Ainsi « il paraissait bien démontré maintenant » que l’entrevue avec Austerlitz avait eu lieu le 16 août ; que Mareschal lui avait donné 25.000 francs ; que, si la dépense avait été inscrite le 16, bien que la somme fût sortie des caisses la veille, c’était qu’on avait eu du général Delanne une autorisation verbale ; enfin, que Dautriche et François avaient remis à Mareschal « des billets de banque allemands ». François se souvint aussitôt de toutes ces choses qu’il avait si parfaitement oubliées[163], remercia Dautriche[164], mais commit la faute de ne pas jeter au feu la lettre de son ami qui, lui aussi, garda la sienne.

Dautriche ne s’en tint pas là. L’un de ses livres (relevé de comptes individuels) ne portait, à la date du 16 août 1899, aucune somme au compte d’Austerlitz, et ne cadrait ainsi ni avec les autres livres ni avec la version adoptée maintenant par les officiers. Il parut à Dautriche qu’il ne devait pas être plus difficile de rectifier un livre de comptabilité que de rafraîchir une mémoire. Il écrivit en conséquence sur son registre qu’Austerlitz, à la date du 16 août, avait reçu 25.000 francs pour ses documents[165]. Une perquisition, faite à l’improviste[166], livra le registre à André.

Atthalin ne l’eut pas plutôt sous les yeux qu’il s’aperçut de la frauduleuse addition et appela l’archiviste à s’en expliquer[167]. Dautriche, devant l’évidence, l’encre encore fraîche, avoua qu’il avait fait cette inscription « le surlendemain du jour où il avait été entendu », mais protesta de sa bonne foi ; le registre, bien qu’il eût été tenu auparavant par Gribelin, n’était, selon lui, qu’« un livre particulier ». Il convint également que le nom d’Austerlitz, sur un autre livre de caisse[168], avait été écrit par lui sur un grattage, Rollin[169] ou Alex, l’un des pseudonymes de Przyborowski[170]. Enfin, il résultait de l’examen d’un troisième livre, un carnet à souche, que le reçu de Mareschal portait originairement la date, non du 16, mais du 21 août.

Tant d’irrégularités pour une si grosse affaire, ces pertes singulières de mémoire suivies, au moins chez Mareschal, de souvenirs si minutieux, la présence de Przyborowski au ministère de la Guerre, constatée par ses reçus, à la même époque, permettaient tous les soupçons. Les officiers affirmaient avoir communiqué aux deux sous-chefs d’État-Major, les généraux de Lacroix et Delanne, leur opération avec Austerlitz. Or, de Lacroix ne se souvenait de rien[171] et Delanne avait bien signé l’autorisation de prélever 20.000 francs sur la réserve, mais seulement « pour assurer les besoins du service courant » et « sans demander d’explications[172] ». Brault, le chef d’État-Major, était alors absent et il était mort deux mois après.

Baudouin n’avait pas attendu les dépositions des deux généraux. Dès qu’il connut les aveux de Dautriche, il en avisa André, lui représentant « que la falsification des relevés de comptes n’avait d’autre but que de corroborer les précédentes déclarations de ce témoin et de tromper la justice ». André, sans plus de réflexion, fit donner par le gouverneur de Paris, Dessirier, l’ordre d’ouvrir une instruction contre l’archiviste et de l’inculper de faux. Dautriche, arrêté le jour même, deux jours après sa déposition devant Atthalin, fut écroué au Cherche-Midi (28 mai).

L’instruction fut donnée au capitaine Cassel, que Galliffet avait fait venir à Paris, l’un des rares officiers qui se fussent prononcés du premier jour pour la Revision, intelligent, ferré en droit, mais ardent et le laissant trop voir, et qu’on disait juif, à cause de sa femme qui l’était. Dautriche, longuement interrogé, maintint à la fois ses aveux et ses explications ; Rollin, François et Mareschal, cités comme témoins, se trouvèrent tous trois aussi complètement d’accord pour se rappeler les moindres détails de l’opération avec Austerlitz que, précédemment, pour en avoir à peu près tout oublié, Comme ils persistèrent à déclarer qu’ils avaient agi « par l’ordre des chefs[173] », Delanne et de Lacroix leur donnèrent « un démenti formel[174] ». Delanne a cru signer « une simple mesure d’ordre, ayant pour effet de faire passer d’une caisse dans une autre des fonds déjà affectés au service des Renseignements ». « S’il lui avait été donné une autre explication », « il aurait décliné sa compétence » ; l’affaire eût été du ressort du chef d’État-Major et, en son absence, de l’autre sous-chef, de Lacroix, qui rentrait le lendemain. Delanne « n’a connu le nom d’Austerlitz que le jour de sa déposition à la Cour de cassation[175] ». Pour de Lacroix, il n’avait rien su des négociations qui précédèrent « l’inadmissible » dépense de 25.000 francs ; il n’en avait pas été informé à son retour et il n’avait aucun souvenir d’avoir, même par la suite, eu sous les yeux la fourniture de l’espion[176]. Enfin, Cassel saisit la lettre de Dautriche à François[177], qui était devenue le thème des trois officiers. Leur culpabilité parut ainsi évidente. André, sitôt qu’il connut la déposition de Delanne, les fit arrêter[178]. Le référé de Cassel les inculpait « de ne pas justifier de l’emploi » des 20.000 francs qu’ils avaient prélevé sur le fonds de réserve[179] ; l’ordre d’informer du gouverneur de Paris visait « le crime de vol de deniers appartenant à l’État[180] ».

De fait, ni André ni Dessirier, pas plus que Cassel, ne pensaient que Rollin, Mareschal et François fussent des voleurs ; ils présumaient, comme Atthalin, que les trois officiers avaient détourné une partie de la somme pour acheter Cernuski, ce qui eût été aussi un crime et, même, un double crime, détournement de fonds et complicité de faux témoignage ; et André se flattait que l’ignominie de l’accusation publique et la prison préventive leur feraient avouer qu’ils avaient organisé avec Przyborowski la machination de Rennes. Mais précisément cette attente d’un coup de théâtre, qui aurait été aussi retentissant que les aveux d’Henry, condamnait l’initiative d’André, car le crime dont il soupçonnait les officiers était couvert par la loi d’amnistie et il les savait innocents de celui dont les inculpait l’ordre d’informer.

Qu’il n’y eût pas d’autre moyen de leur arracher l’aveu souhaité que la fausse inculpation et la prison, André pouvait le penser ; pourtant, il n’aurait pas osé le dire ; et c’était violer une loi d’État, qu’il avait contribué à faire voter, jouer de la justice, affaiblir la vérité, si elle avait pu être obtenue par de tels moyens. Et, de plus, c’était une sottise, car les officiers lurent dans son jeu et, qu’ils fussent ou non coupables du crime dont André poursuivait l’aveu, comme ils n’avaient point commis celui dont il les faisait accuser, ils n’achèteraient pas un acquittement certain par une confession déshonorante. Ainsi le dernier coin d’ombre de l’Affaire ne sera pas éclairé et l’œuvre de justice qui va s’accomplir aura été éclaboussée d’un acte d’arbitraire.

XV

Maintenant, il faut finir. Pourtant, Dreyfus ayant demandé à faire une déclaration devant la Chambre criminelle, la Cour y consent, curieuse de voir l’homme, de l’entendre[181].

Même déception qu’à Rennes, même absence de toute émotion communicative, même stoïcisme correct, même fierté (qu’on admire, mais qui laisse froid) à ne rien devoir à la pitié, aux supplices de l’île du Diable, à la chair broyée et pantelante d’alors. C’est lui « qui a de la pitié pour les hommes qui se sont déshonorés en laissant condamner un innocent par des moyens criminels ». Dans une des lettres de Chamoin à Galliffet, versée au dossier, il a lu : « Dreyfus n’a pas su émouvoir, le cœur n’a pas parlé. » Dreyfus commente : « Ici, je suis stupéfait ; je crois en la raison, je croyais que la raison en des affaires semblables, où les entraînements du cœur ne sauraient apporter aucune explication, aucune atténuation, devait être le seul guide du juge. »

Un Romain, de Plutarque ou de Tite-Live, ne parlerait pas autrement ; mais le cœur, lui aussi, a ses raisons ; les Lettres d’un Innocent ont été plus persuasives que toutes les démonstrations par a + b sur l’obus Robin et le frein hydro-pneumatique.

On voudrait, au moins, un cri de colère, de bête blessée et encore saignante ; mais cette âme, incapable de ne pas se maîtriser, n’éclate pas.

Comme on lui a dit qu’il a paru, à Rennes, trop respectueux des chefs qui l’ont envoyé à l’île du Diable, tout ce qu’il peut trouver, c’est quelques épithètes usées ou des phrases comme celles-ci qu’il croit fortes : « Bertin-Mourot ajoute cette monstruosité… Si le général Mercier était loyal, s’il avait une conscience… Il serait bien difficile au général Roget de faire croire qu’il a une conscience. » Qu’un simple capitaine puisse parler ainsi d’un lieutenant-colonel et d’un général, cela lui paraît la plus grande audace.

La liste des témoins est épuisée. La déposition d’Esterhazy devant le consul de France à Londres est au dossier[182] ; il s’y avoue l’auteur (par ordre) du bordereau. Il ne reste plus à la Cour, avant de clore ses travaux, qu’à recevoir les deux rapports spéciaux qu’elle a demandés à l’État-Major général[183] et à l’Académie des Sciences.

Les généraux Balaman, ancien président du comité d’artillerie, Brun, commandant l’École supérieure de guerre, Séard, ancien directeur de l’École centrale de pyrotechnie, et Villien, inspecteur permanent des fabrications de l’artillerie, ont été désignés par André pour se prononcer sur les différentes questions techniques qui ont été soulevées à l’occasion de l’Affaire. Ils n’y ont été mêlés à aucun moment. Leur rapport est formel, « réfute point par point l’argumentation » des accusations successives[184]. La fameuse phrase : « La manière dont s’est conduite (au lieu de : comportée) la pièce de 120 » serait, « dans la bouche et surtout, sous la plume d’un artilleur, — une expression tout à fait anormale ». Les trois notes du bordereau se rapportant à l’artillerie ont trait aux trois nouveautés qui ont été essayées, en 1894, aux écoles de Châlons, où se trouvait Esterhazy : le 120, le manuel de tir, le projet de règlement sur les batteries attelées. Le manuel d’artillerie n’était pas confidentiel ; « les difficultés signalées par l’auteur du bordereau indiquent seulement qu’il a voulu faire valoir sa marchandise ». Les schrapnels allemands n’ont pas été copiés sur l’obus Robin ; « ils n’ont qu’un principe commun, consistant à maintenir les balles par de la poudre comprimée ». (C’est la défaite de Deloye[185], la victoire complète d’Hartmann.) — Et voici le rapport de Darboux, Appell et Poincaré sur le système de Bertillon : « L’absurdité du système est évidente » ; son obscurité l’a défendu longtemps contre la critique, « de même que la seiche s’entoure d’un nuage d’encre pour échapper à ses ennemis ». Il a fallu cependant l’examiner « comme s’il était sérieux ». « La reconstitution du bordereau est fausse, les erreurs sont généralement d’un demi-millimètre et peuvent aller jusqu’à un ou deux millimètres[186]. Les planches (de la brochure verte) sont le résultat d’un traitement compliqué infligé au document primitif qui en est sorti altéré. » Calquage, décalquage, recalquage ; découpage des morceaux qui ne se prêtent pas aux superpositions cherchées ; gouachage de planches : nul tripotage « plus effronté[187] ». « Bertillon emploie deux réticulages entièrement différents et passe de l’un à l’autre suivant les besoins de la cause. » « Les superpositions qu’il allègue n’ont pas d’existence réelle et ne révèlent aucun rythme kutschique » ou autre. « L’application du calcul des probabilités à ces matières n’est pas légitime » ; « les règles du calcul des probabilités n’ont pas été correctement appliquées ». Le système varie constamment, ce qui permet à Bertillon et à ses disciples de prolonger indéfiniment la discussion, tels ces inventeurs de la quadrature du cercle, du moment qu’on accepte la dispute avec eux. Certaines constatations de l’anthropométreur échappent à la discussion : « Il y a, dit-il, sur le mot intérêt deux points (à peine perceptibles) dont la distance verticale représente, à l’échelle du 80.000e, l’équidistance normale des courbes de niveau de la carte d’État-Major ; cela peut-il être dû au hasard ? » Les experts ont demandé à Bertillon de reproduire devant eux le bordereau « sur gabarit », comme il prétendait l’avoir fait à Rennes[188] : « il s’y est refusé, alléguant que la mémoire et la main lui feraient également défaut. Il n’y avait donc eu (à Rennes) qu’un exercice mnémotechnique. » On lui réclame la feuille qu’il aurait écrite sur gabarit à l’audience du conseil de guerre : « elle a disparu », impossible de la retrouver[189]. Pour le commandant Corps, il s’est servi de la reconstitution du bordereau par Bertillon, qui est fausse, et sur presque tous les points leurs systèmes sont en désaccord. En résumé, « les auteurs ont raisonné mal sur des documents faux ».

Ainsi, de l’amas d’hypothèses et de faux accumulés contre Dreyfus, il ne restait plus rien.

L’instruction close, l’affaire renvoyée, conformément à la loi de dessaisissement, devant les Chambres réunies[190], Ballot-Beaupré suivit l’ordre du tableau, les conseillers de la Chambre criminelle en étant écartés, pour désigner le rapporteur. Le doyen Xavier Puech, qui était magistrat depuis quarante ans[191], reçut sans hésitation le formidable dossier ; mais ses forces le trahirent. Delcurrou, qui venait après lui, déclina la dure mission pour raison de santé. Michel-Jaffard, qui l’avait acceptée, tomba malade[192]. Le rapport échut finalement à Clément Moras, plus d’un an après l’arrêt de recevabilité (14 mai 1906). Baudouin et Mornard étaient déjà à l’œuvre pour rédiger, l’un son réquisitoire écrit, l’autre son mémoire. Rapport, réquisitoire et mémoire ne furent déposés qu’à la fin de l’année et dans les premières semaines de l’année suivante.

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  1. Mercier (26 et 29 mars et 2 mai 1904) ; Zurlinden (29 mars) ; Billot (25 avril) ; Freycinet (4 juin) ; Galliffet (11 juin) ; Boisdeffre (25 avril) ; Gonse (22 et 24 mars) ; Roget (2 et 7 mai) ; Rollin (29 mars) ; Pauffin de Saint-Morel (23 avril) ; Junck, Lauth et Bertin-Mourot (30 avril) ; Mareschal et François (7 mai) ; Cuignet (14 et 16 mai).
  2. Revision, II, 208, Baudouin.
  3. De même Du Paty : « Le texte a été falsifié au ministère des Affaires étrangères pour en substituer un autre… Le premier texte ne donnerait peut-être pas une preuve de culpabilité, mais le texte du second écarte complètement Dreyfus. » (11 juin 1904.)
  4. Selon Cuignet, l’annotation « 28 mars 1895 », inscrite sur la pièce dite du télémètre (Voir p. 257), ne serait pas de la main d’Henry. — Le 2 juillet 1904, il écrit à Lasies pour dénoncer « les falsifications dont le dossier secret a été l’objet depuis qu’il avait été entre ses mains ». (Chambre des députés, séance du 5 juillet 1904.) Il fallut qu’André, par arrêté du 10 juillet 1904, chargeât Chamoin, qui avait présenté le dossier secret à Rennes, d’en vérifier toutes les pièces. Chamoin, assisté des capitaines Hallouin et Moreau, procéda à ce travail et déclara que « toutes les pièces se présentaient dans l’état où elles se trouvaient en 1899, lors de leur production devant le conseil de guerre ». (Procès-verbal du 11 juillet 1904. — Revision, I, 581.) Autres lettres de Cuignet du 9 décembre 1904 au président du Conseil, du 1er février 1906 au ministre de la Justice, etc : « La demande en revision est basée sur le mensonge et sur le faux. »
  5. Mémoire Mornard, 7 et suiv. ; Baudouin, Réquisitoire, 322 et suiv.
  6. Rennes, II, 184.
  7. « Du Paty, le seul convaincu. » (Séverine, dans le Petit bleu du 11 février 1898.) — « Je crois Cuignet de bonne foi. » (Freycinet, audience du 24 juin 1904.) Baudouin répond « qu’il le croit parfaitement de mauvaise foi ». Ailleurs : « Est-il possible de rencontrer une mauvaise foi plus absolue que celle de M. Cuignet ? » (Revision, II, 215.)
  8. Il n’y eut jamais aucun dossier de ce genre à la Sûreté générale.
  9. Voir t. III, 619.
  10. 28 avril 1898.
  11. Cour de cassation, 24 mars 1904, Baudouin.
  12. Billot démentit ; « jamais de la vie », il n’avait dit à Gonse qu’il fallait agir sur le mari (25 avril 1904). — Gonse ou Boisdeffre avaient précédemment cherché à agir sur Mme Monnier par l’intermédiaire de l’une de ses amies, Mme de la Tocnaye, femme d’un intendant militaire, qui était en relations suivies avec elle et avec le père Du Lac. Mme de la Tocnaye s’y refusa. (Enquête Boucard, déposition de Mmes de la Tocnaye, Beuzon, Sayvé, avec lettres à l’appui.)
  13. Baudouin lui communiqua la lettre qu’il m’avait adressée le 17 juillet 1899 et que j’avais déposée : « Au talent des défenseurs, il faut joindre certains procédés qui appartiennent au gouvernement et surtout au ministre de la Guerre… etc. » (Voir t. V, 246.) Il s’en tira par des plaisanteries : « M. Reinach me criait : « Au voleur ! » alors j’ai répondu : « Soyez tranquille, il y a des gendarmes. »
  14. Dépêche du 16 août 1899.
  15. Il avait dit exactement le contraire à la Chambre. (Voir p. 47.)
  16. il s’expliqua assez longuement sur la grâce : « C’est de ma propre volonté que la demande de grâce a été faite, sans aucune demande de la part de Dreyfus ; mais, du moment qu’il renonçait à son pourvoi, il nous mettait en droit de le faire gracier. » Deux ans auparavant, dans un mouvement d’humeur, il avait écrit au Journal des Débats : « En signant son recours en grâce, il s’est reconnu coupable. » (31 juillet 1902.) Dreyfus répondit en racontant dans quelles conditions il avait consenti à retirer son pourvoi : « Je n’ai pas demandé ma grâce, je l’ai acceptée. » (4 août 1902, lettre au gérant du Journal des Débats.) Il rappela dans la même lettre les propos que Galliffet m’avait tenus quelque temps avant : « Le bordereau est d’Esterhazy qui avait deux complices. Quant à Dreyfus, il n’a jamais eu de rapports avec l’Allemagne. Quelqu’un que je ne puis pas nommer m’a dit, à Marienbad, que Dreyfus aurait été au service de la Russie. » (Voir p. 380.) — Galliffet maintint que l’attaché militaire anglais Talbot lui avait dit : « Quand nous avons besoin d’un renseignement, il ne s’agit que d’y mettre le prix et c’est Esterhazy qui nous le fournit. » (Voir t. IV, 449). Talbot avait prétendu, en 1899, que Galliffet, en relatant leur conversation avait forcé la note (Cass., III, 138). Mais Galliffet l’a revu, « lui a rafraîchi les souvenirs et Talbot n’a pas insisté ».
  17. Voir t. II, 65 et suiv. — « J’ai vu le major Esterhazy… » Lettre (autographe) du 1er novembre 1892, au général Galimard.
  18. « Des propos, j’en ai entendu beaucoup… Je n’ai pas observé, je dois le dire, qu’il ait articulé devant moi des faits inexacts. » Sur le fait relevé par Baudouin, il dit qu’il n’en a gardé aucun souvenir.
  19. Mémoire Mornard, 549 ; Baudouin, Réquisitoire, 437 et suiv.
  20. La Chambre criminelle avait pris la même décision lors de l’enquête de 1899. (Voir t. V, 61.)
  21. Cour de cassation, 9 mai 1904, Casimir-Perier.
  22. « Sur papier de la Présidence de la République. » — Voir Appendice IV.
  23. Voir t. ier, 538.
  24. Voir t. V, 374 et 388.
  25. « Je suis convaincu que j’ai été inexact en acceptant la date du 6 janvier ; ce doit être la fin de décembre. »
  26. Cour de cassation, 2 et 16 mai 1904.
  27. Ibid., 18 avril 1904. — Le docteur Brissaud, l’ingénieur Weiss et le professeur Wyrouboff furent indiqués par Jaurès comme des témoins utiles à consulter. Brissaud savait d’une cliente que Mercier lui avait dit « avoir un témoignage écrit de l’Empereur d’Allemagne » (23 avril 1904) ; Weiss, de son beau-père, qui le savait d’un général, que « Mercier avait la photographie du bordereau annoté » (4 Juin 1904) ; Wyrouboff, du général Jourdy, que les juges de tiennes s’en étaient fréquemment entretenus. Wyrouboff m’avait fait le même récit ainsi qu’au général André. Il dit cependant à la Cour que ses souvenirs (en 1904) n’étaient plus assez précis « pour en faire la matière d’un témoignage ».
  28. Intransigeant du 24 décembre 1900. — Voir p. 147.
  29. Cour de cassation, 23 avril 1904.
  30. Voir t. III, 397. — Millevoye, dès 1896, avait fait allusion au bordereau annoté dans un article de la Patrie (5 décembre 1896).
  31. Cour de cassation, 23 avril 1904.
  32. Il allégua qu’il avait oublié de se munir d’un crucifix et qu’il ne pouvait pas prêter de serment laïque. Il fut condamné, séance tenante, à l’amende.
  33. 23 avril et 2 mai 1904.
  34. 23 avril 1904. — Séverine et le journaliste russe Séménoff déposèrent, le 18, des conversations qu’ils avaient eues avec Ferlet.
  35. La confiscation de la dépêche de Bazaine à Mac-Mahon, du 28 août 1870.
  36. Voir p. 247. — Pour Ferlet de Bourbonne, au contraire, la lettre de Munster (sur les rapports d’Esterhazy et de Schwarzkoppen) et celle que j’avais reçue de Casimir-Perier (sur les lettres de l’Empereur allemand) confirmaient la version. Il me récrivit : « Ces deux témoignages sont précisément la conséquence logique du fait rapporté par le récit. » (29 avril 1903.) Je versai également cette lettre de Ferlet au dossier.
  37. Notes de Stoffel à l’issue de ses dépositions : « 23 avril : Mercier avait déposé en racontant faussement sa conversation avec moi sur la lettre impériale. Il dit que je lui ai affirmé l’avoir vue. 2 mai : Attente dans la salle des témoins où se trouvent l’ignoble Reinach, le général Mercier et trois autres… Le Procureur général me lit la déposition de Ferlet. Longue digression de ma part sur cet imbécile. Hilarité des conseillers quand je le traite d’eunuque… Déposition Rey-Roize. Les bras m’en tombent. Rey-Roize répète toutes les niaiseries de Ferlet, affirme que j’aurais dit tenir de Munster tous mes renseignements… J’écris à Rey-Roize pour rompre. »
  38. 26 mars 1904.
  39. Voir t. V, 324.
  40. C’est, ce que Millevoye avait fait observer à Baudouin.
  41. 29 mars 1904. — Voir t. II, 636 et Cass., I, 393.
  42. 4 juin 1904.
  43. Lauth.
  44. Gribelin.
  45. Zurlinden.
  46. Junck.
  47. Boisdeffre.
  48. Voir t. I, 349 et II, 636. — Cour de cassation, 7 mai 1904, Painlevé : « M. d’Ocagne me dit que M. Joseph Reinach avait entretenu la princesse Mathilde de sa certitude de l’innocence de Dreyfus et qu’il avait ébranlé la princesse. Il ajoute que, heureusement, le général de Boisdeffre, prévenu, était venu à deux reprises chez la princesse et l’avait entièrement rassurée en lui faisant connaître des preuves formelles de la culpabilité de Dreyfus. J’ajoute que, deux ou trois jours après, il me dit que le bruit courait dans certains journaux que le général de Boisdeffre aurait montré à la princesse Mathilde une lettre autographe de l’Empereur d’Allemagne nommant Dreyfus ; il ajouta que cette nouvelle était absolument fausse et me pria de la démentir si j’en entendais parler. » — D’Ocagne : « J’affirme d’une façon absolue que la princesse n’a jamais fait allusion à cela devant moi. » — 15 mai 1904, Émile Straus : « La princesse a fini par me dire : « Le général de Boisdeffre a vu des lettres de l’Empereur d’Allemagne à Dreyfus. » — 11 juin 1904, André Chevrillon : « M. Pichot, ancien directeur de la Revue Britannique, allant chez la princesse Mathilde, lui avait entendu dire qu’elle connaissait, par le général de Boisdeffre, l’existence de lettres d’un souverain étranger. »
  49. « Cette histoire n’est pas vraie… C’est une légende. » Il ajouta cependant que « cette légende n’était ni fantastique, ni grotesque, ni ridicule ».
  50. Voir t. III, 563.
  51. Voir t. V, 222.
  52. Cour de cassation, 2 mai 1904, Reinach ; 11 juin, Galliffet.
  53. Ibid., 30 juin 1904, Rocheblave.
  54. Voir t. V, 222.
  55. De même Mercier, Gonse, Chamoin, Zurlinden, Billot, Rollin, Pauffin, Gribelin.
  56. 7, 9, 10 et 16 mai 1904.
  57. « J’ai reçu immédiatement de divers côtés, je ne saurais dire si c’est de Mathieu Dreyfus, de M. Demange ou de quelque autre… »
  58. Voir t. V, 515.
  59. Voir t. V, 521.
  60. Août 1903.
  61. Voir p. 303.
  62. Voir t. V, 394.
  63. « Pendant la gestion de M. le lieutenant-colonel Picquart, il n’est entré au fonds de réserve qu’une somme de 20.000 fr. » Et non de 100.000 comme avaient dit Billot et Roget. (Note du 20 septembre 1899.) La commission d’enquête, composée du général de Lacroix et des lieutenants-colonels Delarue et Hache avait conclu « que l’emploi des fonds était justifié en écriture et que rien ne permettait le plus léger soupçon sur l’honnêteté de la gestion du service des Renseignements par le colonel Picquart ni sur l’intégrité et l’honorabilité de l’officier mis en cause ». Galliffet, par une lettre du 11 septembre au général Brault, avait ordonné la réunion immédiate de la commission et prescrit qu’elle entendrait Picquart, qui signerait tous les procès-verbaux : « En principe, écrivait-il, un conseil d’enquête serait seul compétent, mais c’est là une solution incompatible avec la situation actuelle (la réforme) de M. le lieutenant-colonel Picquart. J’ai pensé qu’à tous les points de vue et en raison même de cette situation particulière, il était nécessaire de rechercher un moyen pratique permettant d’arriver par une autre voie au même résultat. »
  64. 9 mai 1904.
  65. Lettre du général Loizillon, ministre de la Guerre, au général Saussier, du 17 mars 1893 : « Après avoir espéré que, sous le coup d’une accusation aussi outrageante, M. Weil prendrait l’initiative de mesures propres à dégager son honneur et n’ayant rien appris depuis quinze jours, je juge que le moment est venu pour l’autorité militaire d’intervenir. Je vous prie de mettre M. Weil en demeure de vous fournir des explications au sujet de l’attitude qu’il garde en présence d’accusations déshonorantes. » — Sur la démission de Weil à la suite de cet incident, voir p. 335.
  66. Cass., I, 170, Picquart. — Voir t. III, 439.
  67. Voir t. II, 84.
  68. 2 mai 1904.
  69. Cour de cassation, 9 mai 1901, Weil : « Je n’avais pas à relever les accusations de M. de Morès… On m’a fait changer de service ; du service d’État-Major, on m’a fait passer au service de réquisition des chevaux ; j’ai estimé que c’était une disgrâce… Comment ! j’ai toujours travaillé gratuitement pour le gouvernement… »
  70. Ainsi, Weil ayant raconté que sa femme avait écrit un jour à haussier pour appuyer une requête d’Esterhazy, Baudouin lui dit : « Vous n’avez pas douté de la convenance des démarches d’une femme auprès d’un vieux garçon ? » Weil répliqua qu’il avait lui-même engagé sa femme à écrire au général dans l’intérêt des enfants d’Esterhazy : « S’il y a un crime à cela, j’ai fait assez de charités dans mon existence pour qu’on ne me reproche pas celle-là. »
  71. Weil fut interrogé à nouveau (15 juin 1904) par le juge d’instruction Boucard, agissant en vertu d’une commission rogatoire. Il allégua la confusion de ses souvenirs, se référa à sa déposition de 1899, moins éloignée des faits. Il nia m’avoir dit qu’il avait reconnu l’écriture d’Esterhazy sur un fac-similé du bordereau que j’avais donné à l’un de ses amis, peu après la publication de la brochure de Bernard Lazare (Voir t. II, 484).
  72. 4 juillet 1904, devant le juge Boucard, qui se rendit chez Luxer, alité, atteint du mal qui devait l’emporter quelques jours après.
  73. Cour de cassation, 9 mai 1904.
  74. Sainte-Beuve, Port-Royal, III, 156.
  75. De Châlons, le 20 novembre 1897.
  76. Voir t. II, 104 ; III, 100 et 213.
  77. Cour de cassation, 9 mai 1904.
  78. Ibid., 19 mars 1904, Targe : « Le lieutenant-colonel Hartmann vous démontrera (c’est du moins mon opinion) qu’il est très vraisemblable qu’en envoyant la réglette de tir, le lieutenant Bernheim a dû également envoyer le manuel qui ne s’en sépare pas, et que le seul reproche qu’on pourrait faire à cet officier serait, non pas de l’avoir envoyé, mais de n’avoir pas eu le courage de le reconnaître. »
  79. Cour de cassation, 25 avril 1904.
  80. 16 juillet 1901.
  81. Voir t. III, 94.
  82. « Au cours du procès Zola, le commandant Ducassé se présenta dans mon cabinet, au nom du général de Pellieux, et me dit : « Nous savons qui est la dame voilée, nous avons donné « notre parole d’honneur de ne pas donner son nom, etc. » (Cass., I, 234, Bertulus. — Voir t. III, 520.) — À l’enquête de la Chambre criminelle, quand Baudouin donna lecture de la déposition de Bertulus, Ducassé interrompit : « Oh ! nous, pas du tout ! Non ! Non ! » (9 mai 1904.)
  83. Voir t. III, 11.
  84. Cour de cassation, 9 mai 1904, Ducassé : « Si, à cette époque, on avait pu faire intervenir cette femme, au point de vue judiciaire cela aurait éclairé probablement l’un des côtés de la justice. »
  85. Cass., I, 234, Bertulus : « Je donnai l’ordre au commissaire Bernard de commencer ses recherches. Quelques jours après, Bernard me donna le nom de la dame… Quelque temps après, le général Gonse vint me voir et me demanda où j’en étais au sujet de la dame voilée… Je lui donnai la première et la dernière lettre du nom de cette dame ; il me répondit que nous étions d’accord. Pour être bien sûr que nous nous entendions, je lui dis : « Donnez-moi le nom de la rue ; je vous donnerai le numéro de la maison. » Nous tombâmes encore d’accord. » — Dans l’intervalle entre les visites de Ducassé et de Gonse, Bertulus a reçu celle de Mme Monnier qui a protesté qu’elle n’était pas la dame voilée, mais il garde encore des doutes.
  86. Voir p. 316.
  87. André interrogea également Bertulus : « Une enquête bien faite acheva de me donner la conviction que, dans cette vilaine affaire, l’officier d’ordonnance du général de Pellieux n’avait été qu’un agent d’exécution, dans l’impossibilité de se soustraire aux ordres reçus. On m’objecta qu’il y a des ordres qu’un officier ne doit pas exécuter. J’étais absolument ennemi de cette manière de voir. » (André, dans le Matin du 10 juillet 1906. — Les souvenirs d’André, Cinq ans de ministère, ont paru d’abord dans le Matin ; l’incident Ducassé a disparu du volume.)
  88. Juin 1901.
  89. Juillet 1901.
  90. 30 mars 1904. — Cette inscription aurait dû faire passer Ducassé au grade de colonel au plus tard en décembre 1901. Ducassé avait été proposé, en outre, par le général Voyron, pour officier de la Légion d’honneur, avec le n° 1. Il ne fut nommé qu’en mai 1906. — Trente-cinq lieutenants-colonels furent nommés colonels avant lui, plus jeunes de grade que lui et qui n’avaient point ses services de guerre.
  91. Cour de Cassation, 9 mai 1904, Ducassé : « J’ai été personnellement l’objet des attaques les plus violentes ; j’en ai supporté les conséquences et les supporte encore ; mon avenir a été brisé. » — Ducassé fut nommé colonel à 52 ans ; Picquart, au même âge, sera promu général de division.
  92. De Vannes, 25 mai 1903.
  93. Lettre du 5 juin 1903 au général commandant le XIe corps d’armée, à Nantes.
  94. Voir p. 332.
  95. Aurore du 14 février 1904. — Combes, harcelé par Clemenceau, s’opposa à l’avancement de Ducassé, écrivit par deux fois (décembre 1903) à André : « Si votre qualité de ministre de la Guerre vous gêne pour prendre une résolution, laissez-moi assumer la responsabilité de l’acte. Dites hardiment, et ce sera la vérité, que j’ai mis mon veto formel… J’ai reçu hier soir la visite de M. Clemenceau qui m’a dit en substance ce qui suit : « André se propose de porter Ducassé au Tableau avec le n° 1. C’est Fallières qui a insisté auprès de lui à cet effet. Si le ministre donne suite à cette intention, il en résultera un incident des plus retentissants et des plus fâcheux. Picquart est résolu à faire un éclat. Il dira tout ce qu’il sait. Moi-même, je serai entraîné à raconter une scène qui s’est passée devant moi entre André et Picquart. » J’ai promis à Clemenceau de vous en référer. Je ne dois pas vous dissimuler que je suis fort ému de la perspective ouverte devant mes yeux. » (Lettres publiées par André dans le Matin du 10 juillet 1906.)
  96. « Ministre d’intelligence déclanchée qui se dit et se croit peut-être républicain », « céphalopode à plumes », etc.
  97. 30 juillet 1901.
  98. « Dernièrement, il y a eu des incidents à Ploërmel ; si j’avais refusé de marcher, c’eût été du propre. Je n’avais pas plus à hésiter à cette époque… » (Cour de cassation, 12 février 1904, 9 mai 1904.) — Lors des incidents de Ploërmel plusieurs officiers du 116e refusèrent d’obéir à la réquisition du préfet. Le conseil de guerre de Nantes ne retint contre eux que l’inculpation d’abandon de poste et les condamna à quatre mois de prison. Cette décision ayant été cassée par le conseil de revision pour fausse application de la loi, l’affaire fut renvoyée devant le conseil de guerre de Tours qui prononça l’acquittement de tous les prévenus (27 mai). Ducassé, cité comme témoin, tint devant le conseil de guerre le même langage que devant la Chambre criminelle : « Il n’y avait qu’à se conformer à la réquisition sans se préoccuper de ce qu’elle pouvait dire et sans discuter : voilà comment je comprends le devoir. » — La parfaite correction de Ducassé n’avait point empêché Clemenceau d’écrire : « Si vous voulez savoir le nom de l’officier qui a laissé violer impunément la discipline au profit de la faction romaine, apprenez que c’est M. le lieutenant-colonel Ducassé, qui sera à jamais flétri par l’histoire..... » (Aurore du 14 février 1904.)
  99. A. de Vigny, Servitude militaire, ch. II.
  100. Étienne, ministre de la Guerre en 1906, communiqua à Ducassé le résultat de l’enquête de la Cour de cassation ; ces constatations qui le lavaient de toutes les calomnies furent inscrites au feuillet personnel de l’officier.
  101. Voir t. V, 300.
  102. 29 mars 1904.
  103. Revision, II, 23, Baudouin.
  104. Cour de cassation, 30 avril et 2 mai 1904.
  105. 11 juillet 1904, déposition reçue par le juge Boucard.
  106. Voir t. ier, 190, et t. V, 46.
  107. 28 mars 1904.
  108. « Tous ceux qui la connaissent la dépeignent comme « une exaltée, une névrosée, une hystérique, amenée par une sorte d’auto-suggestion à s’illusionner sur le rôle qu’elle a joué, allant jusqu’à inventer des faits… » (Revision, I, 635, Baudouin).
  109. « Oh ! les sales juifs ! Je leur… sur la gueule ! » etc.
  110. Permission datée du 11 décembre 1893. (Dossier de Rennes, liasse 1, pièce 37 ; Mémoire Mornard, 416.)
  111. Cour de cassation, 28 mars 1904, Mme Bastian ; 29 mars, Mercier ; 17 mai, Mme Roger-Jourdain, déposition reçue par le juge Boucard. — Mercier avait refusé de donner le nom de Mme Jourdain, mais la Bastian l’avait nommée. Mme Jourdain convint que, depuis le mois de février 1900, elle faisait à la Bastian une pension de 150 francs par mois. C’était Judet qui l’avait informée de la détresse de l’ancienne « voie ordinaire ». « Mme Bastian lui avait confié un lot de 34 lettres d’Henry » qu’elle déposa. C’étaient les lettres par lesquelles Henry donnait rendez-vous à la « voie ordinaire » pour recevoir les paquets volés à l’ambassade. Celle du 25 septembre 1894 était ainsi conçue : « Ma cousine, me voici rentré, en très bonne santé, après avoir beaucoup chassé et beaucoup tué de perdrix. Je viens vous prier de présenter mes amitiés au cousin Auguste. » D’après l’Éclair, qui publia ces lettres, « c’était donc vers le 26 ou le 27, à la première rencontre provoquée par cette lettre (du 25), que devait se placer l’arrivée du bordereau ». C’était, en effet, dans un cornet apporté vers cette date par la Bastian qu’Henry prétendait avoir trouvé le bordereau qui lui fut remis intact par Brücker, (Voir t. ier, 49.) Henry écrivit alors à la Bastian : « Vendredi. Je vous prie de ne rien faire pendant une quinzaine de jours au moins. Restez bien tranquille et écoutez-moi bien Ne faites rien, nous avons le temps et nous pouvons bien nous reposer pendant quelque temps. Je vous expliquerai peut-être cela la première fois que j’aurai le plaisir de vous voir. » Mme Roger-Jourdain déposa que « Mme Bastian lui avait dit avoir reçu cette lettre aussitôt après l’arrestation de Dreyfus ».
  112. Rennes, I, 287, Roget ; Cass., I, 28, Cavaignac ; I, 239, Gonse. — Voir t. ier, 37 à 50, et Tout le Crime, 384 à 414 : Les petits mystères du bordereau.
  113. Cour de cassation, 26 mars 1904, un conseiller, s’adressant au commandant Matton : « Vous avez vu le bordereau ; il est à peine déchiré ; il ne présente pas l’aspect de ce qui arrivait par la voie ordinaire. » Matton répond : « Je ne puis pas me rappeler s’il était déchiré ou non. » — Il y a 20 déchirures au rapport sur les manœuvres de 1892, 36 au rapport sur le projet de loi modifiant les lois précédentes sur le service militaire, 86 au rapport sur les manœuvres de 1893. (Dossier Allemagne.)
  114. Il s’appelait également Brücker.
  115. 30 novembre 1899 : « Quand la concierge de l’ambassade allait boire au cabaret, la femme Bastian lui gardait sa loge. Un jour qu’elle y était installée, elle prit dans le casier de Schwarzkoppen une lettre à son adresse ; elle aurait vu dans le même casier un autre pli, plus gros, qu’elle ne prit pas. Elle donna la lettre à son ami Brücker. Celui-ci ouvrit l’enveloppe, vit le document et l’apporta à Henry triomphalement. Henry, ce jour-là, aurait dit à Brücker que la pièce était sans grande importance. Brücker, qui l’avait lue, se récria. Henry, ainsi prisonnier de Brücker, dut marcher. »
  116. 9 mai 1904. — Déposition de Sardou : « Henry, après avoir jeté les yeux sur le document que lui apportait Brücker, répondit : « Cela ne vaut pas mieux que ce que vous avez apporté ces derniers temps » et il commença à déchirer le bordereau qui était intact. Brücker arrêta le mouvement et dit : « Si vous jugez que ce papier est sans valeur, je ne le juge pas ainsi, rendez-le moi ; je trouverai d’autres personnes qui y attacheront plus d’importance que vous. » Sur quoi, Henry, se ravisant, lui dit : « Eh bien, laissez-le ; je l’examinerai, et, après avoir vu ce qu’il vaut, je vous appellerai. » Voilà le récit tel qu’il nous a été fait par M. Puybaraud. » — Déposition de Robert de Flers : « Puybaraud nous dit tenir les renseignements qu’il nous donnait de Brücker, l’oncle de Brücker, amant de la femme Bastian. »
  117. Voir t. ier p. 43.
  118. 26 mars 1904, Matton.
  119. Rennes, II, 202. — Voir t. V. 46.
  120. 21 mai 1904, procès-verbal d’audition de Papillaud. — Revision, I, 436, Baudouin. — Picquart avait raconté, l’année d’avant, « qu’il savait d’une source habituellement très sûre que cette fameuse lettre était à vendre ». (Gazette de Lausanne du 11 août 1903). Mais il n’indiquait point « la source ». La lettre ne me fut point proposée. Picquart, comme Cuignet, soutenait que la lettre ne pouvait pas émaner d’Henry : pourquoi Henry l’aurait-il écrite, signée ? « C’eût été de la folie. »
  121. Cour de cassation, 7 mai 1904, Péroz ; lettres de Péroz, des 13 et 16 septembre 1899, à Sentupéry.
  122. Lettre du 10 mai 1904. — Voir Appendice VI.
  123. 16 mai 1904. — Voir Appendice VI.
  124. Voir p. 314.
  125. Barrès, Scènes du Nationalisme, 211.
  126. Voir t. III, 318 et t. V, 494.
  127. Lettre de Bjœrnson à Gabriel Monod, du 30 juin 1904. — Voir p. 181.
  128. Voir p. 6.
  129. Procès-verbal du 7 novembre 1899, dressé par le docteur Émile Frischauer, avocat-avoué, (Enquête.)
  130. Voir t. V, 469.
  131. 11 juin 1900.
  132. 14 avril 1904, devant le tribunal de Vienne. (Enquête Atthalin.) — Voir t. V, 487.
  133. Londres, 24 octobre 1904. (Enquête Atthalin.)
  134. Voir t. V, 488.
  135. Rennes, III, 552, Labori : « Il a déclaré qu’il s’était trompé sur la personnalité de Dreyfus. — Jouaust : Sur un point ? — Labori : Oui, sur un point ; sur le reste, il a maintenu sa déclaration. » — Revision, II, 375, Mornard.
  136. Cour de cassation, 29 mars 1904, Paléologue.
  137. Enquête Atthalin, 14 mai 1904, Deglas.
  138. Lettre de Chamoin à Galliffet, du 4 septembre 1899. — Il ajoute cependant : « Sauf l’incident Cernuski, qui ne peut être qu’un ballon facile à crever, l’audience d’aujourd’hui est plutôt favorable. » — Mornard eut la même impression que Chamoin. (Revision, II, 371.)
  139. Cour de cassation, 19 mars 1904, Targe : « Le général Billot déclarait au général André que la déposition Cernuski avait confirmé sa conviction. »
  140. Voir t. V, 460 et 471.
  141. Voir p. 99 et 118.
  142. Voir p. 100.
  143. 14 avril 1903. — Il fut finalement extradé, après de longs pourparlers et condamné par le tribunal de Thorn à un an de prison pour faux (29 mai 1903). L’extradition pour espionnage aurait été refusée par le gouvernement italien.
  144. Tribuna du 14 avril 1903, Messagero, Giornale d’Italia, Petit bleu du 15, etc.
  145. Lettres de Wessel, du 24 avril 1903, aux avocats Raimondo et Caveri ; de Mathilde à Gabriel Monod.
  146. Réquisitoire, 194 et 195.
  147. Lettre au Procureur général de Toul, 7 mars 1904.
  148. « Il est question d’une chose diamétralement opposée à celle qu’on me reproche. »
  149. Voir p. 96.
  150. De Cologne, le 16 août 1899 : « Il faut absolument que je vous parle. Donc vendredi, entre 10 et 11 heures du matin, au café habituel. »
  151. Il a séjourné à Paris du 31 juillet au 4 août, du 17 août au 21, puis, de nouveau, vers le 28. (Réquisitoire écrit et Revision, II, 128, Baudouin.)
  152. 23 et 24 mars 1904, Przyborowski ; 24 mars Galmot ; 24 mars et 2 avril, Mathilde ; 30 mars et 29 ; 26 avril, Bronislas Slaski (Enquête Trotabas à Nice, par commission rogatoire) ; 1er et 4 juin 1904, Przyborowski ; 4 juin, Brücker ; 11 juin, Gaillard (Enquête Atthalin). — Selon d’autres rapports de police et selon Montéran, l’un des deux négociants qui accompagnèrent Cernuski à Rennes, sa Situation, après le procès, serait restée fort misérable. (Procès Dautriche, 663.)
  153. Réquisitoire écrit, 436. — Voir t. V, 473.
  154. 7 mai 1904.
  155. « Si Mareschal avait immédiatement reconnu que cette inscription correspondait à une dépense réelle de 25.000 francs, l’incident aurait sans doute été bientôt terminé., » (Revision, I, 351, Moras.)
  156. 9 mai 1904.
  157. 14 mai.
  158. Procès Dautriche, 21, capitaine Cassel ; 37, commandant Rabier ; 324, colonel Hollender.
  159. Voir p. 366.
  160. 14 juin et 10 novembre 1899. (Copie-lettres au dossier Austerlitz.)
  161. 11 mai 1904.
  162. Lettre du 15 mai 1904 : « J’ai été bien médusé, lorsque après ma déposition du 9 mai, j’ai entendu Mareschal dire qu’il ne se rappelait pas du tout avoir touché 25.000 francs… »
  163. Voir p. 364 et t. V, 467.
  164. Procès Dautriche, 88.
  165. 1899, août 16. Envoi n° 64 Documents, 25.000.
  166. Revision, II, 140, Baudouin.
  167. 26 mai 1904.
  168. Le brouillard.
  169. Procès Dautriche, 350, expertise Camille Legrand.
  170. Dautriche : « À la ligne au-dessus vous pouvez lire : « 21 — 565 Alex, documents, 500. » Si le mot gratté n’est ni Egon, ni Romberg, comme je l’avais supposé, ce mot peut être celui d’Alex ; j’ai pu, en faisant une inscription d’après mon carnet de reçus, faire une interversion que j’aurai réparée ensuite. »
  171. 4 juin 1904.
  172. 11 juin.
  173. 21, 23 et 25 juin 1904.
  174. Rapport Cassel.
  175. 27 juin 1904.
  176. 5 juillet.
  177. Voir p. 366.
  178. 29 juin 1904. — La déposition du général de Lacroix est postérieure de dix jours à l’arrestation des trois officiers.
  179. Procès Dautriche, 18 (rapport Cassel).
  180. Article 248 du Code Pénal.
  181. 22 juin 1904.
  182. Voir p. 77.
  183. Lettre de Baudouin, du 4 mai 1904, au ministre de la Guerre. (Revision, I, 143 et 547.)
  184. Revision, I, 150, Moras.
  185. Cassation, 25 avril 1904. — Voir t. V, 412.
  186. Le mot-clef « intérêt » présente sur sa longueur, selon Bertillon, une dimension de 12 mm. 5, « tout à fait remarquable, dit-il, à raison de ses rapports avec la distance réticulaire : 5 millimètres ». Or, la longueur du mot, mesuré par Lœwy avec ses instruments de précision, est de plus de 15 millimètres.
  187. Revision, I, 536, Baudouin.
  188. Voir t. V, 437.
  189. Revision, I, 510, Baudouin.
  190. Arrêt du 19 novembre 1904.
  191. Substitut, du 7 juin 1865, à Saint-Jean-de-Maurienne.
  192. 17 mars 1905.