Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/1/Chapitre 14

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 486-489).
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CHAPITRE XIV.[1]

TOUTE L’INGRIE DEMEURE À PIERRE LE GRAND, TANDIS QUE CHARLES XII TRIOMPHE AILLEURS. ÉLÉVATION DE MENZIKOFF. PÉTERSBOURG EN SÛRETÉ. DESSEINS TOUJOURS EXÉCUTÉS MALGRÉ LES VICTOIRES DE CHARLES.

Maître de toute l’Ingrie, Pierre en conféra le gouvernement à Menzikoff, et lui donna le titre de prince et le rang de général-major. L’orgueil et le préjugé pouvaient ailleurs trouver mauvais qu’un garçon pâtissier devînt général, gouverneur et prince ; mais Pierre avait déjà accoutumé ses sujets à ne se pas étonner de voir donner tout aux talents, et rien à la seule noblesse. Menzikoff, tiré de son premier état dans son enfance, par un hasard heureux qui le plaça dans la maison du czar, avait appris plusieurs langues, s’était formé aux affaires et aux armes ; et, ayant su d’abord se rendre agréable à son maître, il sut se rendre nécessaire. Il hâtait les travaux de Pétersbourg ; on y bâtissait déjà plusieurs maisons de briques et de pierres, un arsenal, des magasins ; on achevait les fortifications ; les palais ne sont venus qu’après.

Pierre était à peine établi dans Narva qu’il offrit de nouveaux secours au roi de Pologne détrôné : il promit encore des troupes, outre les douze mille hommes qu’il avait déjà envoyés ; et en effet il fit partir[2] pour les frontières de la Lithuanie le général Repnin avec six mille hommes de cavalerie et six mille d’infanterie. Il ne perdait pas de vue sa colonie de Pétersbourg un seul moment ; la ville se bâtissait, la marine s’augmentait ; des vaisseaux, des frégates, se construisaient dans les chantiers d’Olonitz ; il alla les faire achever, et les conduisit à Pétersbourg[3].

Tous ses retours à Moscou étaient marqués par des entrées triomphantes : c’est ainsi qu’il y revint cette année[4], et il n’en partit que pour aller faire lancer à l’eau son premier vaisseau de quatre-vingts pièces de canon, dont il avait donné les dimensions l’année précédente sur la Véronise.

Dès que la campagne put s’ouvrir en Pologne[5], il courut à l’armée qu’il avait envoyée sur les frontières de la Lithuanie au secours d’Auguste ; mais pendant qu’il aidait ainsi son allié, une flotte suédoise s’avançait pour détruire Pétersbourg et Cronslot, à peine bâtis ; elle était composée de vingt-deux vaisseaux de cinquante-quatre à soixante-quatre pièces de canon, de six frégates, de deux galiotes à bombes, de deux brûlots. Les troupes de transport firent leur descente dans la petite île de Kotin. Un colonel russe, nommé Tolboguin, ayant fait coucher son régiment ventre à terre pendant que les Suédois débarquaient sur le rivage[6], le fit lever tout à coup ; et le feu fut si vif et si bien ménagé que les Suédois, renversés, furent obligés de regagner leurs vaisseaux, d’abandonner leurs morts, et de laisser trois cents prisonniers.

Cependant leur flotte restait toujours dans ces parages, et menaçait Pétersbourg, Ils firent encore une descente, et furent repoussés de même ; des troupes de terre avançaient de Vibourg, sous le général suédois Meidel ; elles marchaient du côté de Schlusselbourg : c’était la plus grande entreprise qu’eût encore faite Charles XII sur les États que Pierre avait conquis ou créés. Les Suédois furent repoussés partout[7], et Pétersbourg resta tranquille.

Pierre, de son côté, avançait vers la Courlande, et voulait pénétrer jusqu’à Riga. Son plan était de prendre la Livonie, tandis que Charles XII achevait de soumettre la Pologne au nouveau roi qu’il lui avait donné. Le czar était encore à Vilna en Lithuanie, et son maréchal Sheremetof s’approchait de Mittau, capitale de la Courlande ; mais il y trouva le général Levenhaupt, déjà célèbre par plus d’une victoire. Il se donna une bataille rangée dans un lieu appelé Gémavershof, ou Gémavers.

Dans ces affaires, où l’expérience et la discipline prévalent, les Suédois, quoique inférieurs en nombre, avaient toujours l’avantage : les Russes furent entièrement défaits, toute leur artillerie prise[8]. Pierre, après trois batailles ainsi perdues, à Gémavers, à Jacobstadt, à Narva, réparait toujours ses pertes, et en tirait même avantage.

Il marche en forces en Courlande, après la journée de Gémavers : il arrive devant Mittau, s’empare de la ville, assiége la citadelle, et y entre par capitulation[9].

Les troupes russes avaient alors la réputation de signaler leurs succès par les pillages, coutume trop ancienne chez toutes les nations. Pierre avait, à la prise de Narva, tellement changé cet usage que les soldats russes commandés pour garder, dans le château de Mittau, les caveaux où étaient inhumés les grands-ducs de Courlande, voyant que les corps avaient été tirés de leurs tombeaux et dépouillés de leurs ornements, refusèrent d’en prendre possession, et exigèrent auparavant qu’on fît venir un colonel suédois reconnaître l’état des lieux : il en vint un en effet, qui leur délivra un certificat par lequel il avouait que les Suédois étaient les auteurs de ce désordre.

Le bruit qui avait couru dans tout l’empire que le czar avait été totalement défait à la journée de Gémavers lui fit encore plus de tort que cette bataille même. Un reste d’anciens strélitz, en garnison dans Astracan, s’enhardit, sur cette fausse nouvelle, à se révolter : ils tuèrent le gouverneur de la ville, et le czar fut obligé d’y envoyer le maréchal Sheremetof avec des troupes, pour les soumettre et les punir.

Tout conspirait contre lui : la fortune et la valeur de Charles XII, les malheurs d’Auguste, la neutralité forcée du Danemark ; les révoltes des anciens strélitz, les murmures d’un peuple qui ne sentait alors que la gêne de la réforme et non Futilité, les mécontentements des grands, assujettis à la discipline militaire, l’épuisement des finances ; rien ne découragea Pierre un seul moment : il étouffa la révolte, et ayant mis en sûreté l’Ingrie, s’étant assuré de la citadelle de Mittau, malgré Levenhaupt vainqueur, qui n’avait pas assez de troupes pour s’opposer à lui, il eut alors la liberté de traverser la Samogitie et la Lithuanie.

Il partageait avec Charles XII la gloire de dominer en Pologne : il s’avança jusqu’à Tykoczin ; ce fut là qu’il vit pour la seconde fois le roi Auguste ; il le consola de ses infortunes, lui promit de le venger, lui fit présent de quelques drapeaux pris par Menzikoff sur des partis de troupes de son rival ; ils allèrent ensuite à Grodno, capitale de la Lithuanie, et y restèrent jusqu’au 15 décembre. Pierre, en partant[10], lui laissa de l’argent et une armée, et, selon sa coutume, alla passer quelque temps de l’hiver à Moscou pour y faire fleurir les arts et les lois, après avoir fait une campagne très-difficile.


  1. Les chapitres précédents et tous les suivants sont tirés du Journal de Pierre le Grand, et des Mémoires envoyés de Pétersbourg, confrontés avec tous les autres Mémoires. (Note de Voltaire.)
  2. 19 août. (Note de Voltaire.)
  3. 11 octobre 1704. (Id.)
  4. 30 décembre. (Id.)
  5. Mai 1705. (Id.)
  6. 17 juin. (Id.)
  7. 25 juin. (Note de Voltaire.)
  8. 28 juillet. (Id.)
  9. 14 septembre. (Id.)
  10. 30 décembre 1705. (Note de Voltaire.)