Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/1/Chapitre 9

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 454-462).
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CHAPITRE IX.
VOYAGES DE PIERRE LE GRAND.

Le dessein étant pris de voir tant d’États et tant de cours, en simple particulier, il se mit lui-même[1] à la suite de trois ambassadeurs, comme il s’était mis à la suite de ses généraux à son entrée triomphante dans Moscou.

[2]Les trois ambassadeurs étaient le général Le Fort, le boïard Alexis Gollovin, commissaire général des guerres et gouverneur de la Sibérie, le même qui avait signé le traité d’une paix perpétuelle avec les plénipotentiaires de la Chine, sur les frontières de cet empire, et Vonitsin, diak ou secrétaire d’État, longtemps employé dans les cours étrangères. Quatre premiers secrétaires, douze gentilshommes, deux pages pour chaque ambassadeur, une compagnie de cinquante gardes, avec leurs officiers, tous du régiment Préobazinski, composaient la suite principale de cette ambassade ; il y avait en tout deux cents personnes, et le czar, se réservant pour tous domestiques un valet de chambre, un homme de livrée et un nain, se confondait dans la foule. C’était une chose inouïe dans l’histoire du monde qu’un roi de vingt-cinq ans qui abandonnait ses royaumes pour mieux régner. Sa victoire sur les Turcs et les Tartares, l’éclat de son entrée triomphante à Moscou, les nombreuses troupes étrangères affectionnées à son service, la mort d’Ivan son frère, la clôture de la princesse Sophie, et plus encore le respect général pour sa personne, devaient lui répondre de la tranquillité de ses États pendant son absence. Il confia la régence au boiard Strecknef et au knès Romadonoski, lesquels devaient, dans les affaires importantes, délibérer avec d’autres boïards.

Les troupes formées par le général Gordon restèrent à Moscou pour assurer la tranquillité de la capitale. Les strélitz, qui pouvaient la troubler, furent distribués sur les frontières de la Crimée, pour conserver la conquête d’Azof et pour réprimer les incursions des Tartares. Ayant ainsi pourvu à tout, il se livrait à son ardeur de voyager et de s’instruire[3].

Ce voyage ayant été l’occasion ou le prétexte de la sanglante guerre qui traversa si longtemps le czar dans tous ses grands, projets, et enfin les seconda ; qui détrôna le roi de Pologne Auguste, donna la couronne à Stanislas, et la lui ôta ; qui fit du roi de Suède Charles XII le premier des conquérants pendant neuf années, et le plus malheureux des rois pendant neuf autres ; il est nécessaire, pour entrer dans le détail de ces événements, de représenter ici en quelle situation était alors l’Europe.

Le sultan Mustapha II régnait en Turquie. Sa faible administration ne faisait de grands efforts, ni contre l’empereur d’Allemagne Léopold, dont les armes étaient heureuses en Hongrie, ni contre le czar, qui venait de lui enlever Azof et qui menaçait le Pont-Euxin, ni même contre Venise, qui enfin s’était emparée de tout le Péloponèse.

Jean Sobieski, roi de Pologne, à jamais célèbre par la victoire de Choczim et par la délivrance de Vienne, était mort le 17 juin 1696 ; et cette couronne était disputée par Auguste, électeur de Saxe, qui l’emporta, et par Armand, prince de Conti, qui n’eut que l’honneur d’être élu.

La Suède venait de perdre[4] et regrettait peu Charles XI, premier souverain véritablement absolu dans ce pays, père d’un roi qui le fut davantage, et avec lequel s’est éteint le despotisme. II laissait sur le trône Charles XII, son fils, âgé de quinze ans. C’était une conjoncture favorable en apparence aux projets du czar ; il pouvait s’agrandir sur le golfe de Finlande et vers la Livonie. Ce n’était pas assez d’inquiéter les Turcs sur la mer Noire ; des établissements sur les Palus-Méotides et vers la mer Caspienne ne suffisaient pas à ses projets de marine, de commerce et de puissance ; la gloire même, que tout réformateur désire ardemment, n’était ni en Perse ni en Turquie ; elle était dans notre partie de l’Europe, où l’on éternise les grands talents en tout genre. Enfin Pierre ne voulait introduire dans ses États ni les mœurs turques ni les persanes, mais les nôtres.

L’Allemagne, en guerre à la fois avec la Turquie et avec la France, ayant pour ses alliées l’Espagne, l’Angleterre et la Hollande, contre le seul Louis XIV, était prête à conclure la paix, et les plénipotentiaires étaient déjà assemblés au château de Rysvick, auprès de la Haye.

Ce fut dans ces circonstances que Pierre et son ambassade prirent leur route, au mois d’avril 1697, par la grande Novogorod. De là on voyagea par l’Estonie et par la Livonie. provinces autrefois contestées entre les Russes, les Suédois et les Polonais, et acquises enfin à la Suède par la force des armes,

La fertilité de la Livonie, la situation de Riga sa capitale, pouvaient tenter le czar ; il eut du moins la curiosité de voir les fortifications des citadelles. Le comte d’Albert, gouverneur de Riga, en prit de l’ombrage ; il lui refusa cette satisfaction, et parut témoigner peu d’égards pour l’ambassade. Cette conduite ne servit pas à refroidir dans le cœur du czar le désir qu’il pouvait concevoir d’être un jour le maître de ces provinces[5].

De la Livonie on alla dans la Prusse brandebourgeoise, dont une partie a été habitée par les anciens Vandales : la Prusse polonaise avait été comprise dans la Sarmatie d’Europe ; la brandebourgeoise était un pays pauvre, mal peuplé, mais où l’électeur, qui se fit donner depuis le titre de roi, étalait une magnificence nouvelle et ruineuse. Il se piqua de recevoir l’ambassade dans sa ville de Kœnisberg avec un faste royal. On se fit de part et d’autre les présents les plus magnifiques. Le contraste de la parure française, que la cour de Berlin affectait, avec les longues robes asiatiques des Russes, leurs bonnets rehaussés de perles et de pierreries, leurs cimeterres pendants à la ceinture, fit un effet singulier. Le czar était vêtu à l’allemande. Un prince de Géorgie[6] qui était avec lui, vêtu à la mode des Persans, étalait une autre sorte de magnificence : c’est le même qui fut pris à la journée de Narva, et qui est mort en Suède.

Pierre méprisait tout ce faste ; il eût été à désirer qu’il eût également méprisé ces plaisirs de table dans lesquels l’Allemagne mettait alors sa gloire[7]. Ce fut dans un de ces repas, trop à la mode alors, aussi dangereux pour la santé que pour les mœurs, qu’il tira l’épée contre son favori Le Fort ; mais il témoigna autant de regret de cet emportement passager qu’Alexandre en eut du meurtre de Clytus. Il demanda pardon à Le Fort : il disait qu’il voulait réformer sa nation, et qu’il ne pouvait pas encore se réformer lui-même. Le général Le Fort, dans son manuscrit, loue encore plus le fond du caractère du czar qu’il ne blâme cet excès de colère[8].

L’ambassade passe par la Poméranie, par Berlin ; une partie prend sa route par Magdebourg, l’autre par Hambourg, ville que son grand commerce rendait déjà puissante, mais non pas aussi opulente et aussi sociable qu’elle l’est devenue depuis. On tourne vers Minden ; on passe la Vestphalie, et enfin on arrive par Clèves dans Amsterdam.

Le czar se rendit dans cette ville quinze jours avant l’ambassade ; il logea d’abord dans la maison de la compagnie des Indes, mais bientôt il choisit un petit logement dans les chantiers de l’amirauté. Il prit un habit de pilote et alla dans cet équipage au village de Sardam, où l’on construisait alors beaucoup plus de vaisseaux encore qu’aujourd’hui. Ce village est aussi grand, aussi peuplé, aussi riche et plus propre que beaucoup de villes opulentes. Le czar admira cette multitude d’hommes toujours occupés, l’ordre, l’exactitude des travaux, la célérité prodigieuse à construire un vaisseau et à le munir de tous ses agrès, et cette quantité incroyable de magasins et de machines qui rendent le travail plus facile et plus sûr. Le czar commença par acheter une barque à laquelle il fit de ses mains un mât brisé ; ensuite il travailla à toutes les parties de la construction d’un vaisseau, menant la même vie que les artisans de Sardam, s’habillant, se nourrissant comme eux[9], travaillant dans les forges, dans les corderies, dans ces moulins dont la quantité prodigieuse borde le village, et dans lesquels on scie le sapin et le chêne, on tire l’huile, on fabrique le papier, on file les métaux ductiles. Il se fit inscrire dans le nombre des charpentiers sous le nom de Pierre Michaeloff. On l’appelait communément maître Pierre (Peterbas), et les ouvriers, d’abord interdits d’avoir un souverain pour compagnon, s’y accoutumèrent familièrement[10].

Tandis qu’il maniait à Sardam le compas et la hache, on lui confirma la nouvelle de la scission de la Pologne et de la double nomination de l’électeur Auguste et du prince de Conti. Le charpentier de Sardam promit aussitôt trente mille hommes au roi Auguste. Il donnait de son atelier des ordres à son armée d’Ukraine, assemblée contre les Turcs.

Ses troupes[11], commandées par le général Shein et par le prince Dolgorouki, venaient de remporter une victoire auprès d’Azof, sur les Tartares[12] et même sur un corps de janissaires que le sultan Mustapha leur avait envoyé. Pour lui, il persistait à s’instruire dans plus d’un art ; il allait de Sardam à Amsterdam travailler chez le célèbre anatomiste Ruysch ; il faisait des opérations de chirurgie, qui, en un besoin, pouvaient le rendre utile à ses officiers ou à lui-même. Il s’instruisait de la physique naturelle dans la maison du bourgmestre Visten, citoyen recommandable à jamais par son patriotisme et par l’emploi de ses richesses immenses, qu’il prodiguait en citoyen du monde, envoyant à grands frais des hommes habiles chercher ce qu’il y avait de plus rare dans toutes les parties de l’univers, et frétant des vaisseaux à ses dépens pour découvrir de nouvelles terres.

Peterbas ne suspendit ses travaux que pour aller voir, sans cérémonie, à Utrecht et à la Haye, Guillaume, roi d’Angleterre et stathouder des Provinces-Unies. Le général Le Fort était seul en tiers avec les deux monarques. Il assista ensuite à la cérémonie de l’entrée de ses ambassadeurs, et à leur audience ; ils présentèrent en son nom, aux députés des états, six cents des plus belles martres zibelines ; et les états, outre le présent ordinaire qu’ils leur firent à chacun d’une chaîne d’or et d’une médaille, leur donnèrent trois carrosses magnifiques[13]. Ils reçurent les premières visites de tous les ambassadeurs plénipotentiaires qui étaient au congrès de Rysvick, excepté des Français, à qui ils n’avaient pas notifié leur arrivée, non-seulement parce que le czar prenait le parti du roi Auguste contre le prince de Conti, mais parce que le roi Guillaume, dont il cultivait l’amitié, ne voulait point la paix avec la France.

De retour à Amsterdam, il y reprit ses premières occupations, et acheva de ses mains un vaisseau de soixante pièces de canon qu’il avait commencé, et qu’il fit partir pour Archangel, n’ayant pas alors d’autre port sur les mers de l’Océan. Non-seulement il faisait engager à son service des réfugiés français, des Suisses, des Allemands, mais il faisait partir des artisans de toute espèce pour Moscou, et n’envoyait que ceux qu’il avait vus travailler lui-même. Il est très-peu de métiers et d’arts qu’il n’approfondît dans les détails : il se plaisait surtout à réformer les cartes des géographes, qui, alors, plaçaient au hasard toutes les positions des villes et des fleuves de ses États, peu connus. On a conservé la carte sur laquelle il traça la communication de la mer Caspienne et de la mer Noire, qu’il avait déjà projetée et dont il avait chargé un ingénieur allemand nommé Brakel. La jonction de ces deux mers était plus facile que celle de l’Océan et de la Méditerranée, exécutée en France ; mais l’idée d’unir la mer d’Azof et la Caspienne effrayait alors l’imagination. De nouveaux établissements dans ce pays lui paraissaient d’autant plus convenables que ses succès lui donnaient de nouvelles espérances.

Ses troupes remportaient[14] une victoire contre les Tartares, assez près d’Azof[15], et même quelques mois après elles prirent la ville d’Or ou Orkapi, que nous nommons Précop. Ce succès servit à le faire respecter davantage de ceux qui blâmaient un souverain d’avoir quitté ses États pour exercer des métiers dans Amsterdam. Ils virent que les affaires du monarque ne souffraient pas des travaux du philosophe voyageur et artisan.

Il continua dans Amsterdam ses occupations ordinaires de constructeur de vaisseaux, d’ingénieur, de géographe, de physicien pratique, jusqu’au milieu de janvier 1698, et alors il partit pour l’Angleterre, toujours à la suite de sa propre ambassade.

Le roi Guillaume lui envoya son yacht et deux vaisseaux de guerre. Sa manière de vivre fut la même que celle qu’il s’était prescrite dans Amsterdam et dans Sardam. Il se logea près du grand chantier à Deptford, et ne s’occupa guère qu’à s’instruire. Les constructeurs hollandais ne lui avaient enseigné que leur méthode et leur routine : il connut mieux l’art en Angleterre ; les vaisseaux s’y bâtissaient suivant des proportions mathématiques. Il se perfectionna dans cette science, et bientôt il en pouvait donner des leçons. Il travailla selon la méthode anglaise à la construction d’un vaisseau qui se trouva un des meilleurs voiliers de la mer. L’art de l’horlogerie, déjà perfectionné à Londres, attira son attention ; il en connut parfaitement toute la théorie. Le capitaine et ingénieur Perri, qui le suivit de Londres en Russie, dit que depuis la fonderie des canons jusqu’à la filerie des cordes, il n’y eut aucun métier qu’il n’observât et auquel il ne mît la main toutes les fois qu’il était dans les ateliers.

On trouva bon, pour cultiver son amitié, qu’il engageât des ouvriers comme il avait fait en Hollande : mais outre les artisans, il eut ce qu’il n’aurait pas trouvé si aisément à Amsterdam, des mathématiciens. Fergusson, Écossais, bon géomètre, se mit à son service ; c’est lui qui a établi l’arithmétique en Russie, dans les bureaux des finances, où l’on ne se servait auparavant que de la méthode tartare de compter avec des boules enfilées dans du fil d’archal ; méthode qui suppléait à l’écriture, mais embarrassante et fautive, parce qu’après le calcul on ne peut voir si on s’est trompé. Nous n’avons connu les chiffres indiens dont nous nous servons que par les Arabes, au ixe siècle ; l’empire de Russie ne les a reçus que mille ans après : c’est le sort de tous les arts ; ils ont fait lentement le tour du monde. Deux jeunes gens de l’école des mathématiques accompagnèrent Fergusson, et ce fut le commencement de l’école de marine que Pierre établit depuis. Il observait et calculait les éclipses avec Fergusson. L’ingénieur Perri, quoique très-mécontent de n’avoir pas été assez récompensé, avoue que Pierre s’était instruit dans l’astronomie : il connaissait bien les mouvements des corps célestes, et même les lois de la gravitation qui les dirige. Cette force si démontrée, et avant le grand Newton si inconnue, par laquelle toutes les planètes pèsent les unes sur les autres, et qui les retient dans leurs orbites, était déjà familière à un souverain de la Russie, tandis qu’ailleurs on se repaissait de tourbillons chimériques, et que dans la patrie de Galilée des ignorants ordonnaient à des ignorants de croire la terre immobile.

Perri partit de son côté pour aller travailler à des jonctions de rivières, à des ponts, à des écluses. Le plan du czar était de faire communiquer par des canaux l’Océan, la mer Caspienne et la mer Noire.

On ne doit pas omettre que des négociants anglais, à la tête desquels se mit le marquis de Carmathen, amiral, lui donnèrent quinze mille livres sterling pour obtenir la permission de débiter du tabac en Russie. Le patriarche, par une sévérité mal entendue, avait proscrit cet objet de commerce ; l’Église russe défendait le tabac comme un péché. Pierre, mieux instruit, et qui parmi tous les changements projetés méditait la réforme de l’Église, introduisit ce commerce dans ses États.

Avant que Pierre quittât l’Angleterre, le roi Guillaume lui fit donner le spectacle le plus digne d’un tel hôte, celui d’une bataille navale. On ne se doutait pas alors que le czar en livrerait un jour de véritables contre les Suédois, et qu’il remporterait des victoires sur la mer Baltique. Enfin Guillaume lui fit présent du vaisseau sur lequel il avait coutume de passer en Hollande, nommé le Royal Transport, aussi bien construit que magnifique. Pierre retourna sur ce vaisseau en Hollande, à la fin de mai 1698. Il amenait avec lui trois capitaines de vaisseau de guerre, vingt-cinq patrons de vaisseau, nommés aussi capitaines, quarante lieutenants, trente pilotes, trente chirurgiens, deux cent cinquante canonniers, et plus de trois cents artisans. Cette colonie d’hommes habiles en tout genre passa de Hollande à Archangel sur le Royal Transport, et de là fut répandue dans les endroits où leurs services étaient nécessaires. Ceux qui furent engagés à Amsterdam prirent la route de Narva, qui appartenait à la Suède.

Pendant qu’il faisait ainsi transporter les arts d’Angleterre et de Hollande dans son pays, les officiers qu’il avait envoyés à Rome et en Italie engageaient aussi quelques artistes. Son général Sheremetoff, qui était à la tête de son ambassade en Italie, allait de Rome à Naples, à Venise, à Malte ; et le czar passa à Vienne avec les autres ambassadeurs. Il avait à voir la discipline guerrière des Allemands après les flottes anglaises et les ateliers de Hollande. La politique avait encore autant de part au voyage que l’instruction. L’empereur était l’allié nécessaire du czar contre les Turcs. Pierre vit Léopold incognito. Les deux monarques s’entretinrent debout pour éviter les embarras du cérémonial.

Il n’y eut rien de marqué dans son séjour à Vienne, que l’ancienne fête de l’hôte et de l’hôtesse[16], que Léopold renouvela pour lui, et qui n’avait point été en usage pendant son règne. Cette fête, qui se nomme wurtchafft, se célèbre de cette manière. L’empereur est l’hôtelier, l’impératrice l’hôtelière, le roi des Romains, les archiducs, les archiduchesses, sont d’ordinaire les aides, et reçoivent dans l’hôtellerie toutes les nations vêtues à la plus ancienne mode de leur pays ; ceux qui sont appelés à la fête tirent au sort des billets. Sur chacun est écrit le nom de la nation et de la condition qu’on doit représenter. L’un a un billet de mandarin chinois, l’autre de mirza tartare, de satrape persan ou de sénateur romain ; une princesse tire un billet de jardinière ou de laitière ; un prince est paysan ou soldat. On forme des danses convenables à tous ces caractères. L’hôte, l’hôtesse, et sa famille, servent à table. Telle est l’ancienne institution[17] ; mais, dans cette occasion, le roi des Romains, Joseph, et la comtesse de Traun représentèrent les anciens Égyptiens ; l’archiduc Charles et la comtesse de Valstein figuraient les Flamands du temps de Charles-Quint. L’archiduchesse Marie-Élisabeth et le comte de Traun étaient en Tartares ; l’archiduchesse Joséphine avec le comte de Vorkla étaient à la persane ; l’archiduchesse Marianne et le prince Maximilien de Hanovre en paysans de la Nord-Hollande. Pierre s’habilla en paysan de Frise, et on ne lui adressa la parole qu’en cette qualité, en lui parlant toujours du grand czar de Russie. Ce sont de très-petites particularités ; mais ce qui rappelle les anciennes mœurs peut, à quelques égards, mériter qu’on en parle.

Pierre était prêt à partir de Vienne pour aller achever de s’instruire à Venise lorsqu’il eut la nouvelle d’une révolte qui troublait ses États.


  1. 1697. (Note de Voltaire.)
  2. Mémoires de Pétersbourg et Mémoires de Le Fort, (Id.)
  3. Voltaire oublie de parler d’une tentative de soulèvement avant le départ de Pierre. On coupa les pieds, les mains, la tête, aux conspirateurs. (G. A.)
  4. Avril 1697. (Note de Voltaire.)
  5. Voltaire passe sous silence quelques détails. Le czar, craignant pour ses jours, se jeta dans une barque pour gagner la Courlande, au risque d’être englouti par le choc des glaçons que charriait la Duina.
  6. Voyez page 176 du présent volume.
  7. Mémoires manuscrits de Le Fort. (Note de Voltaire.)
  8. Dans une lettre à Schouvaloff, Voltaire le prévient qu’il mentionnera cet acte d’un barbare ; mais on voit comme il cherche à l’atténuer. (G. A.)
  9. Et s’enivrant avec eux. (G. A.)
  10. Bayle et Mirabeau blâment à tort tout ce que fît Pierre à Sardam. « Pierre charpenta, dit avec mépris le dernier, et fit le matelot toute sa vie. » Quant à la familiarité de Pierre avec les ouvriers, elle faisait place souvent aux allures du despotisme. On osait à peine dans ses chantiers, dit-on, enfoncer un clou sans son ordre. (G. A.)
  11. Dans les éditions données du vivant de l’auteur, la première phrase de cet alinéa était un peu plus loin, et on lisait ici la première phrase du troisième des alinéas qui suivent. L’édition in-8° de Kehl est la première qui contienne cette double transposition. (B.)
  12. Juillet 1696. (Note de Voltaire.)
  13. Le but de l’ambassade était d’obtenir un secours de soixante vaisseaux de ligne et de cent galères pour opérer contre la Porte. Les États-Généraux rejetèrent la demande. (G. A.)
  14. Dans les éditions qui ont précédé celles de Kehl, la première phrase de cet alinéa était un peu plus haut. Voyez la note 2 de la page précédente. (B.)
  15. 11 août 1697. (Note de Voltaire.)
  16. Voltaire a fait, en 1776, un divertissement intitulé l’Hôte et l’Hôtesse. Il en devait, comme il le dit, l’idée à cette ancienne fête de la cour de Vienne ; voyez tome VII de la présente édition.
  17. Manuscrits de Pétersbourg et de Le Fort. (Note de Voltaire.)