Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 15

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 607-612).
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CHAPITRE XV.
DES NÉGOCIATIONS D’ALAND. DE LA MORT DE CHARLES XII. DE LA PAIX DE NEUSTADT.

Ces travaux immenses du czar, ce détail de tout l’empire russe, et le malheureux procès du prince Alexis, n’étaient pas les seules affaires qui l’occupassent : il fallait se couvrir au dehors, en réglant l’intérieur de ses États. La guerre continuait toujours avec la Suède, mais mollement, et ralentie par les espérances d’une paix prochaine.

Il est constant que, dans l’année 1717, le cardinal Albéroni, premier ministre de Philippe V, roi d’Espagne, et le baron de Görtz, devenu maître de l’esprit de Charles XII, avaient voulu changer la face de l’Europe en réunissant Pierre avec Charles, en détrônant le roi d’Angleterre George Ier, en rétablissant Stanislas en Pologne, tandis qu’Albéroni donnerait à Philippe son maître la régence de la France. Görtz s’était, comme on a vu[1], ouvert au czar même. Albéroni avait entamé une négociation avec le prince Kourakin, ambassadeur du czar à la Haye, par l’ambassadeur d’Espagne, Baretti Landi, Mantouan transplanté en Espagne ainsi que le cardinal.

C’étaient des étrangers qui voulaient tout bouleverser pour des maîtres dont ils n’étaient pas nés sujets, ou plutôt pour eux-mêmes. Charles XII donna dans tous ces projets, et le czar se contenta de les examiner. Il n’avait fait, dès l’année 1716, que de faibles efforts contre la Suède, plutôt pour la forcer à acheter la paix par la cession des provinces qu’il avait conquises que pour achever de l’accabler.

Déjà l’activité du baron de Görtz avait obtenu du czar qu’il envoyât des plénipotentiaires dans l’île d’Aland pour traiter de cette paix. L’Écossais Bruce, grand-maître d’artillerie en Russie, et le célèbre Osterman, qui depuis fut à la tête des affaires, arrivèrent au congrès précisément dans le temps qu’on arrêtait le czarovitz dans Moscou. Görtz et Gyllenborg étaient déjà au congrès de la part de Charles XII, tous deux impatients d’unir ce prince avec Pierre, et de se venger du roi d’Angleterre. Ce qui était étrange, c’est qu’il y avait un congrès et point d’armistice. La flotte du czar croisait toujours sur les côtes de Suède, et faisait des prises : il prétendait, par ces hostilités, accélérer la conclusion d’une paix si nécessaire à la Suède, et qui devait être si glorieuse à son vainqueur.

Déjà, malgré les petites hostilités qui duraient encore, toutes les apparences d’une paix prochaine étaient manifestes. Les préliminaires étaient des actions de générosité qui font plus d’effet que des signatures. Le czar renvoya sans rançon le maréchal Rehnsköld, que lui-même avait fait prisonnier ; et le roi de Suède rendit de même les généraux Trubletskoy et Gollovin, prisonniers en Suède depuis la journée de Narva.

Les négociations avançaient ; tout allait changer dans le Nord. Görtz proposait au czar l’acquisition du Mecklenbourg. Le duc Charles, qui possédait ce duché, avait épousé une fille du czar Ivan, frère aîné de Pierre. La noblesse de son pays était soulevée contre lui. Pierre avait une armée dans le Mecklenbourg, et prenait le parti du prince, qu’il regardait comme son gendre. Le roi d’Angleterre, électeur d’Hanovre, se déclarait pour la noblesse : c’était encore une manière de mortifier le roi d’Angleterre, en assurant le Mecklenbourg à Pierre, déjà maître de la Livonie, et qui allait devenir plus puissant en Allemagne qu’aucun électeur. On donnait en équivalent au duc de Mecklenbourg le duché de Courlande et une partie de la Prusse, aux dépens de la Pologne, à laquelle on rendait le roi Stanislas. Brême et Verden devaient revenir à la Suède ; mais on ne pouvait en dépouiller le roi George Ier que par la force des armes. Le projet de Gortz était donc, comme on l’a déjà dit[2], que Pierre et Charles XII, unis non-seulement par la paix, mais par une alliance offensive, envoyassent en Écosse une armée. Charles XII, après avoir conquis la Norvége, devait descendre en personne dans la Grande-Bretagne, et se flattait d’y faire un nouveau roi, après en avoir fait un en Pologne. Le cardinal Albéroni promettait des subsides à Pierre et à Charles. Le roi George, en tombant, entraînait probablement dans sa chute le régent de France son allié, qui, demeurant sans support, était livré à l’Espagne triomphante et à la France soulevée.

Albéroni et Görtz se croyaient sur le point de bouleverser l’Europe d’un bout à l’autre. Une balle de couleuvrine, lancée au hasard des bastions de Frédrickhall, en Norvége, confondit tous ces projets : Charles XII fut tué ; la flotte d’Espagne fut battue par les Anglais ; la conjuration fomentée en France, découverte et dissipée ; Albéroni, chassé d’Espagne ; Görtz, décapité à Stockholm ; et de toute cette ligue terrible, à peine commencée, il ne resta de puissant que le czar, qui, ne s’étant compromis avec personne, donna la loi à tous ses voisins.

Toutes les mesures furent changées en Suède après la mort de Charles XII : il avait été despotique, et on n’élut sa sœur Ulrique reine qu’à condition qu’elle renoncerait au despotisme. Il avait voulu s’unir avec le czar contre l’Angleterre et ses alliés, et le nouveau gouvernement suédois s’unit à ces alliés contre le czar.

Le congrès d’Aland ne fut pas à la vérité rompu ; mais la Suède, liguée avec l’Angleterre, espéra que des flottes anglaises, envoyées dans la Baltique, lui procureraient une paix plus avantageuse. Les troupes hanovriennes entrèrent dans les États du duc de Mecklenbourg[3] ; mais les troupes du czar les en chassèrent.

Il entretenait aussi un corps de troupes en Pologne, qui en imposait à la fois aux partisans d’Auguste et à ceux de Stanislas ; et à l’égard de la Suède, il tenait une flotte prête qui devait, ou faire une descente sur les côtes, ou forcer le gouvernement suédois à ne pas faire languir le congrès d’Aland. Cette flotte fut composée de douze grands vaisseaux de ligne, de plusieurs du second rang, de frégates et de galères : le czar en était le vice-amiral, commandant toujours sous l’amiral Apraxin.

Une escadre de cette flotte se signala d’abord contre une escadre suédoise, et, après un combat opiniâtre, prit un vaisseau et deux frégates. Pierre, qui encourageait par tous les moyens possibles la marine qu’il avait créée, donna soixante mille livres de notre monnaie aux officiers de l’escadre, des médailles d’or, et surtout des marques d’honneur.

Dans ce temps-là même la flotte anglaise, sous le commandement de l’amiral Norris, entra dans la mer Baltique pour favoriser les Suédois. Pierre eut assez de confiance dans sa nouvelle marine pour ne se pas laisser imposer par les Anglais ; il tint hardiment la mer, et envoya demander à l’amiral anglais s’il venait simplement comme ami des Suédois, ou comme ennemi de la Russie. L’amiral répondit qu’il n’avait point encore d’ordre positif. Pierre, malgré cette réponse équivoque, ne laissa pas de tenir la mer.

Les Anglais, en effet, n’étaient venus que dans l’intention de se montrer, et d’engager le czar, par ces démonstrations, à faire aux Suédois des conditions de paix acceptables. L’amiral Norris alla à Copenhague, et les Russes firent quelques descentes en Suède dans le voisinage même de Stockholm : ils ruinèrent des forges de cuivre ; ils brûlèrent près de quinze mille maisons[4] et causèrent assez de mal pour faire souhaiter aux Suédois que la paix fût incessamment conclue.

En effet, la nouvelle reine de Suède pressa le renouvellement des négociations ; Osterman même fut envoyé à Stockholm : les choses restèrent dans cet état pendant toute l’année 1719.

L’année suivante, le prince de Hesse, mari de la reine de Suède, devenu roi de son chef, par la cession de sa femme, commença son règne par l’envoi d’un ministre à Pétersbourg, pour hâter cette paix tant désirée ; mais, au milieu de ces négociations, la guerre durait toujours.

La flotte anglaise se joignit à la suédoise, mais sans commettre encore d’hostilités : il n’y avait point de rupture déclarée entre la Russie et l’Angleterre : l’amiral Norris offrait la médiation de son maître, mais il l’offrait à main armée, et cela même arrêtait les négociations. Telle est la situation des côtes de la Suède et de celles des nouvelles provinces de Russie sur la mer Baltique que l’on peut aisément insulter celles de Suède, et que les autres sont d’un abord très-difficile. Il y parut bien lorsque l’amiral Norris, ayant levé le masque, fit enfin une descente, conjointement avec les Suédois, dans une petite île de l’Estonie, nommée Narguen, appartenante au czar : ils brûlèrent une cabane[5] ; mais les Russes, dans le même temps, descendirent vers Vasa, brûlèrent quarante et un villages et plus de mille maisons, et causèrent dans tout le pays un dommage inexprimable. Le prince Gallitzin prit quatre frégates suédoises à l’abordage ; il semblait que l’amiral anglais ne fût venu que pourvoir de ses yeux à quel point le czar avait rendu sa marine redoutable. Norris ne fit presque que se montrer à ces mêmes mers sur lesquelles on menait les quatre frégates suédoises en triomphe au port de Cronslot devant Pétersbourg. Il paraît que les Anglais en firent trop s’ils n’étaient que médiateurs, et trop peu s’ils étaient ennemis.

Enfin[6] le nouveau roi de Suède[7] demanda une suspension d’armes ; et, n’ayant pu réussir jusqu’alors par les menaces de l’Angleterre, il employa la médiation du duc d’Orléans, régent de France : ce prince, allié de la Russie et de la Suède, eut l’honneur de la conciliation ; il envoya[8] Campredon plénipotentiaire à Pétersbourg, et de là à Stockholm. Le congrès s’assembla dans Neustadt, petite ville de Finlande ; mais le czar ne voulut accorder l’armistice que quand on fut sur le point de conclure et de signer. Il avait une armée en Finlande, prête à subjuguer le reste de cette province ; ses escadres menaçaient continuellement la Suède : il fallait que la paix ne se fît que suivant ses volontés. On souscrivit enfin à tout ce qu’il voulut : on lui céda à perpétuité tout ce qu’il avait conquis, depuis les frontières de la Courlande jusqu’au fond du golfe de Finlande, et par delà encore, le long du pays de Kexholm, et cette lisière de la Finlande même qui se prolonge des environs de Kexholm au nord ; ainsi il resta souverain reconnu de la Livonie, de l’Estonie, de l’Ingrie, de la Carélie, du pays de Vibourg, et des îles voisines, qui lui assuraient encore la domination de la mer, comme les îles d’Oesel, de Dago, de Mône, et beaucoup d’autres. Le tout formait une étendue de trois cents lieues communes, sur des largeurs inégales, et composait un grand royaume, qui était le prix de vingt années de peines.

Cette paix de Neustadt[9] fut signée, le 10 septembre 1721, n. st., par son ministre Osterman et le général Bruce.

Pierre eut d’autant plus de joie que, se voyant délivré de la nécessité d’entretenir de grandes armées vers la Suède, libre d’inquiétude avec l’Angleterre et avec ses voisins, il se voyait en état de se livrer tout entier à la réforme de son empire, déjà si bien commencée, et à faire fleurir en paix les arts et le commerce, introduits par ses soins avec tant de travaux.

Dans les premiers transports de sa joie, il écrivit à ses plénipotentiaires : « Vous avez dressé le traité comme si nous l’avions rédigé nous-mêmes, et si nous vous l’avions envoyé pour le faire signer aux Suédois ; ce glorieux événement sera toujours présent à notre mémoire. »

Des fêtes de toute espèce signalèrent la satisfaction des peuples dans tout l’empire, et surtout à Pétersbourg. Les pompes triomphales que le czar avait étalées pendant la guerre n’approchaient pas des réjouissances paisibles au-devant desquelles tous les citoyens allaient avec transport : cette paix était le plus beau de ses triomphes, et ce qui plut bien plus encore que toutes ces fêtes éclatantes, ce fut une rémission entière pour tous les coupables détenus dans les prisons, et l’abolition de tout ce qu’on devait d’impôts au trésor du czar dans toute l’étendue de l’empire jusqu’au jour de la publication de la paix. On brisa les chaînes d’une foule de malheureux ; les voleurs publics, les assassins, les criminels de lèse-majesté, furent seuls exceptés.

Ce fut alors que le sénat et le synode décernèrent à Pierre les titres de grand, d’empereur, et de père de la patrie. Le chancelier Golofkin porta la parole au nom de tous les ordres de l’État, dans l’église cathédrale ; les sénateurs crièrent ensuite trois fois : Vive notre empereur et notre père ! et ces acclamations furent suivies de celles du peuple. Les ministres de France, d’Allemagne, de Pologne, de Danemark, de Hollande, le félicitèrent le même jour, le nommèrent de ces titres qu’on venait de lui donner, et reconnurent empereur celui qu’on avait déjà désigné publiquement par ce titre, en Hollande, après la bataille de Pultava. Les noms de père et de grand étaient des noms glorieux que personne ne pouvait lui disputer en Europe ; celui d’empereur n’était qu’un titre honorifique décerné par l’usage à l’empereur d’Allemagne, comme roi titulaire des Romains : et ces appellations demandent du temps pour être formellement usitées dans les chancelleries des cours, où l’étiquette est différente de la gloire. Bientôt après, Pierre fut reconnu empereur par toute l’Europe, excepté par la Pologne, que la discorde divisait toujours, et par le pape, dont le suffrage est devenu fort inutile depuis que la cour romaine a perdu son crédit à mesure que les nations se sont éclairées.
  1. Pages 563-64.
  2. Page 563.
  3. Février 1719. (Note de Voltaire.)
  4. Juillet 1719. (Note de Voltaire.)
  5. Juin 1720. (Id.)
  6. Novembre 1720. (Note de Voltaire.)
  7. Frédéric ; voyez la note 2 de la page 354.
  8. Février 1721. (Note de Voltaire.)
  9. Voyez le texte du traité, page 630.