Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 16

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 613-620).
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CHAPITRE XVI.
DES CONQUÊTES EN PERSE.

La situation de la Russie est telle qu’elle a nécessairement des intérêts à ménager avec tous les peuples qui habitent vers le 50e degré de latitude. Quand elle fut mal gouvernée, elle fut en proie tour à tour aux Tartares, aux Suédois, aux Polonais ; et sous un gouvernement ferme et vigoureux, elle fut redoutable à toutes les nations. Pierre avait commencé son règne par un traité avantageux avec la Chine. Il avait à la fois combattu les Suédois et les Turcs : il finit par conduire des armées en Perse.

La Perse commençait à tomber dans cet état déplorable où elle est encore de nos jours. Qu’on se figure la guerre de trente ans dans l’Allemagne, les temps de la Fronde, les temps de la Saint-Barthélemy, de Charles VI, et du roi Jean en France, les guerres civiles d’Angleterre, la longue dévastation de la Russie entière par les Tartares, ou ces mêmes Tartares envahissant la Chine, on aura quelque idée des fléaux qui ont désolé la Perse.

Il suffit d’un prince faible et inappliqué, et d’un sujet puissant et entreprenant, pour plonger un royaume entier dans cet abîme de désastres. Le sha ou shac, ou sophi de Perse, Hussein, descendant du grand Sha-Abas, était alors sur le trône ; il se livrait à la mollesse ; son premier ministre commit des injustices et des cruautés que la faiblesse d’Hussein toléra : voilà la source de quarante ans de carnage.

La Perse, de même que la Turquie, a des provinces différemment gouvernées ; elle a des sujets immédiats, des vassaux, des princes tributaires, des peuples même à qui la cour payait un tribut sous le nom de pension ou de subside ; tels étaient, par exemple, les peuples du Daguestan, qui habitent les branches du mont Caucase, à l’occident de la mer Caspienne : ils faisaient autrefois partie de l’ancienne Albanie, car tous les peuples ont changé leurs noms et leurs limites ; ces peuples s’appellent aujourd’hui les Lesguis : ce sont des montagnards plutôt sous la protection que sous la domination de la Perse ; on leur payait des subsides pour défendre ces frontières.

À l’autre extrémité de l’empire, vers les Indes, était le prince de Candahar, qui commandait à la milice des Aguans, Ce prince était un vassal de la Perse, comme les hospodars de Valachie et de Moldavie sont vassaux de l’empire turc : ce vasselage n’est point héréditaire ; il ressemble parfaitement aux anciens fiefs établis dans l’Europe par les espèces de Tartares qui bouleversèrent l’empire romain. La milice des Aguans, gouvernée par le prince de Candahar, était celle de ces mêmes Albanais des côtes de la mer Caspienne, voisins du Daguestan, mêlés de Circasses et de Géorgiens, pareils aux anciens Mameluks qui subjuguèrent l’Égypte : on les appela les Aguans, par corruption. Timur, que nous nommons Tamerlan, avait mené cette milice dans l’Inde ; et elle resta établie dans cette province de Candahar, qui tantôt appartint à l’Inde, tantôt à la Perse. C’est par ces Aguans et par ces Lesguis que la révolution commença.

Myr Veitz ou Mirivitz[1], intendant de la province, préposé uniquement à la levée des tributs, assassina le prince de Candahar, souleva la milice, et fut maître du Candahar jusqu’à sa mort, arrivée en 1717. Son frère lui succéda paisiblement, en payant un léger tribut à la Porte persane ; mais le fils de Mirivitz, né avec la même ambition que son père, assassina son oncle, et voulut devenir un conquérant. Ce jeune homme s’appelait Myr Mahmoud ; mais il ne fut connu en Europe que sous le nom de son père, qui avait commencé la rébellion. Mahmoud joignit à ses Aguans ce qu’il put ramasser de Guèbres, anciens Perses dispersés autrefois par le calife Omar, toujours attachés à la religion des mages, si florissante autrefois sous Cyrus, et toujours ennemis secrets des nouveaux Persans. Enfin il marcha dans le cœur de la Perse, à la tête de cent mille combattants.

Dans le même temps, les Lesguis ou Albanais, à qui le malheur des temps n’avait pas permis qu’on payât leurs subsides, descendirent en armes de leurs montagnes, de sorte que l’incendie s’alluma des deux bouts de l’empire jusqu’à la capitale.

Ces Lesguis ravagèrent tout le pays qui s’étend le long du bord occidental de la mer Caspienne jusqu’à Derbent ou la porte de fer. Dans cette contrée, qu’ils dévastèrent, est la ville de Shamachie, à quinze lieues communes de la mer : on prétend que c’est l’ancienne demeure de Cyrus, à laquelle les Grecs donnèrent le nom de Cyropolis, car nous ne connaissons que par les Grecs la position et les noms de ce pays, et de même que les Persans n’eurent jamais de prince qu’ils appelassent Cyrus, ils eurent encore moins de ville qui s’appelât Cyropolis. C’est ainsi que les Juifs, qui se mêlèrent d’écrire quand ils furent établis dans Alexandrie, imaginèrent une ville de Scythopolis, bâtie, disaient-ils, par les Scythes auprès de la Judée ; comme si les Scythes et les anciens Juifs avaient pu donner des noms grecs à des villes.

Cette ville de Shamachie était opulente. Les Arméniens voisins de cette partie de la Perse y faisaient un commerce immense, et Pierre venait d’y établir, à ses frais, une compagnie de marchands russes qui commençait à être florissante. Les Lesguis surprirent la ville, la saccagèrent, égorgèrent tous les Russes qui trafiquaient sous la protection de Sha-Hussein, et pillèrent leurs magasins, dont on fit monter la perte à près de quatre millions de roubles,

Pierre envoya demander satisfaction à l’empereur Hussein, qui disputait encore sa couronne, et au tyran Mahmoud, qui l’usurpait. Hussein ne put lui rendre justice, et Mahmoud ne le voulut pas. Pierre résolut de se faire justice lui-même, et de profiter des désordres de la Perse.

Myr Mahmoud poursuivait toujours en Perse le cours de ses conquêtes. Le sophi, apprenant que l’empereur de Russie se préparait à entrer dans la mer Caspienne pour venger le meurtre de ses sujets égorgés dans Shamachie, le pria secrètement, par la voie d’un Arménien, de venir en même temps au secours de la Perse.

Pierre méditait depuis longtemps le projet de dominer sur la mer Caspienne par une puissante marine, et de faire passer par ses États le commerce de la Perse et d’une partie de l’Inde. Il avait fait sonder les profondeurs de cette mer, examiner les côtes, et dresser des cartes exactes. Il partit donc pour la Perse le 15 mai 1722. Son épouse l’accompagna dans ce voyage comme dans les autres. On descendit le Volga jusqu’à la ville d’Astracan. De là il courut faire rétablir les canaux qui devaient joindre la mer Caspienne, la mer Baltique, et la mer Blanche : ouvrage qui a été achevé en partie sous le règne de son petit-fils.

Pendant qu’il dirigeait ces ouvrages, son infanterie, ses munitions, étaient déjà sur la mer Caspienne. Il avait vingt-deux mille hommes d’infanterie, neuf mille dragons, quinze mille Cosaques ; trois mille matelots manœuvraient, et pouvaient servir de soldats dans les descentes. La cavalerie prit le chemin de terre par des déserts où l’eau manque souvent ; et quand on a passé ces déserts, il faut franchir les montagnes du Caucase, où trois cents hommes pourraient arrêter une armée ; mais dans l’anarchie où était la Perse, on pouvait tout tenter.

Le czar vogua environ cent lieues au midi d’Astracan jusqu’à la petite ville d’Andréhof. On est étonné de voir le nom d’André sur le rivage de la mer d’Hyrcanie ; mais quelques Géorgiens, autrefois espèces de chrétiens, avaient bâti cette ville, et les Persans l’avaient fortifiée : elle fut aisément prise. De là on s’avança toujours par terre dans le Daguestan ; on répandit des manifestes en persan et en turc : il était nécessaire de ménager la Porte-Ottomane, qui comptait parmi ses sujets non-seulement les Circasses et les Géorgiens, voisins de ce pays, mais encore quelques grands vassaux, rangés depuis peu sous la protection de la Turquie.

Entre autres il y en avait un fort puissant, nommé Mahmoud d’Utmich, qui prenait le titre de sultan, et qui osa attaquer les troupes de l’empereur russe ; il fut défait entièrement, et la relation porte qu’on fit de son pays un feu de joie.

Bientôt Pierre arriva à Derbent[2] que les Persans et les Turcs appellent Demircapi, la porte de fer : elle est ainsi nommée, parce qu’en effet il y avait une porte de fer du côté du midi. C’est une ville longue et étroite, qui se joint par en haut à une branche escarpée du Caucase, et dont les murs sont baignés, à l’autre bout, par les vagues de la mer, qui s’élèvent souvent au-dessus d’eux dans les tempêtes. Ces murs pourraient passer pour une merveille de l’antiquité, hauts de quarante pieds et larges de six, flanqués de tours carrées à cinquante pieds l’une de l’autre : tout cet ouvrage paraît d’une seule pièce ; il est bâti de grès et de coquillages broyés qui ont servi de mortier, et le tout forme une masse plus dure que le marbre : on peut y entrer par mer ; mais la ville, du côté de terre, paraît inexpugnable. Il reste encore les débris d’une ancienne muraille semblable à celle de la Chine, qu’on avait bâtie dans les temps de la plus haute antiquité ; elle était prolongée des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Noire, et c’était probablement un rempart élevé par les anciens rois de Perse contre cette foule de hordes barbares qui habitaient entre ces deux mers.

La tradition persane porte que la ville de Derbent fut en partie réparée et fortifiée par Alexandre. Arrien, Quinte-Curce, disent qu’en effet Alexandre fit relever cette ville : ils prétendent, à la vérité, que ce fut sur les bords du Tanaïs : mais c’est que, de leur temps, les Grecs donnaient le nom de Tanaïs au fleuve Cyrus, qui passe auprès de la ville. Il serait contradictoire qu’Alexandre eût bâti la porte Caspienne sur un fleuve dont l’embouchure est dans le Pont-Euxin.

Il y avait autrefois trois ou quatre portes caspiennes en différents passages, toutes vraisemblablement construites dans la même vue : car tous les peuples qui habitent l’occident, l’orient, et le septentrion de cette mer, ont toujours été des barbares redoutables au reste du monde ; et c’est de là principalement que sont partis tous ces essaims de conquérants qui ont subjugué l’Asie et l’Europe.

Qu’il me soit permis de remarquer ici combien les auteurs se sont plu, dans tous les temps, à tromper les hommes, et combien ils ont préféré une vaine éloquence à la vérité. Quinte-Curce met dans la bouche de je ne sais quels Scythes un discours admirable, plein de modération et de philosophie, comme si les Tartares de ces climats eussent été autant de sages, et comme si Alexandre n’avait pas été le général nommé par les Grecs contre le roi de Perse, seigneur d’une grande partie de la Scythie méridionale et des Indes. Les rhéteurs qui ont cru imiter Quinte-Curce se sont efforcés de nous faire regarder ces sauvages du Caucase et des déserts, affamés de rapine et de carnage, comme les hommes du monde les plus justes ; et ils ont peint Alexandre, vengeur de la Grèce et vainqueur de celui qui voulait l’asservir, comme un brigand qui courait le monde sans raison et sans justice.

On ne songe pas que ces Tartares ne furent jamais que des destructeurs, et qu’Alexandre bâtit des villes dans leur propre pays ; c’est en quoi j’oserais comparer Pierre le Grand à Alexandre : aussi actif, aussi ami des arts utiles, plus appliqué à la législation, il voulut changer comme lui le commerce du monde, et bâtit ou répara autant de villes qu’Alexandre.

Le gouverneur de Derbent, à l’approche de l’armée russe, ne voulut point soutenir de siége, soit qu’il crût ne pouvoir se défendre, soit qu’il préférât la protection de l’empereur Pierre à celle du tyran Mahmoud ; il apporta les clefs d’argent de la ville et du château : l’armée entra paisiblement dans Derbent, et alla camper sur le bord de la mer.

L’usurpateur Mahmoud, déjà maître d’une grande partie de la Perse, voulut en vain prévenir le czar, et l’empêcher d’entrer dans Derbent. Il excita les Tartares voisins, il accourut lui-même ; mais Derbent était déjà rendu.

Pierre ne put alors pousser plus loin ses conquêtes. Les bâtiments qui apportaient de nouvelles provisions, des recrues, des chevaux, avaient péri vers Astracan, et la saison s’avançait[3] ; il retourna à Moscou[4], et y entra en triomphe : là, selon sa coutume, il rendit solennellement compte de son expédition au vice-czar Romanodowski, continuant jusqu’au bout cette singulière comédie qui, selon ce qui est dit dans son éloge prononcé à Paris à l’Académie des sciences[5], aurait dû être jouée devant tous les monarques de la terre.

La Perse était encore partagée entre Hussein et l’usurpateur Mahmoud : le premier cherchait à se faire un appui de l’empereur de Russie ; le second craignait en lui un vengeur qui lui arracherait le fruit de sa rébellion. Mahmoud fit ce qu’il put pour soulever la Porte-Ottomane contre Pierre : il envoya une ambassade à Constantinople ; les princes du Daguestan, sous la protection du Grand Seigneur, dépouillés par les armes de la Russie, demandèrent vengeance. Le divan craignit pour la Géorgie, que les Turcs comptaient au nombre de leurs États.

Le Grand Seigneur fut près de déclarer la guerre. La cour de Vienne et celle de Paris l’en empêchèrent. L’empereur d’Allemagne notifia que si les Turcs attaquaient la Russie il serait obligé de la défendre. Le marquis de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople, appuya habilement par ses représentations les menaces des Allemands : il fit sentir que c’était même l’intérêt de la Porte de ne pas souffrir qu’un rebelle usurpateur de la Perse enseignât à détrôner les souverains ; que l’empereur russe n’avait fait que ce que le Grand Seigneur aurait dû faire.

Pendant ces négociations délicates, le rebelle Myr Mahmoud s’était avancé aux portes de Derbent : il ravagea les pays voisins, afin que les Russes n’eussent pas de quoi subsister. La partie de l’ancienne Hyrcanie aujourd’hui Guilan fut saccagée, et ces peuples, désespérés, se mirent d’eux-mêmes sous la protection des Russes, qu’ils regardèrent comme leurs libérateurs.

Ils suivaient en cela l’exemple du sophi même. Ce malheureux monarque avait envoyé un ambassadeur à Pierre le Grand pour implorer solennellement son secours. À peine cet ambassadeur fut-il en route que le rebelle Myr Mahmoud se saisit d’Ispahan et de la personne de son maître.

Le fils du sophi détrôné et prisonnier, nommé Thamaseb, échappa au tyran, rassembla quelques troupes, et combattit l’usurpateur. Il ne fut pas moins ardent que son père à presser Pierre le Grand de le protéger, et envoya à l’ambassadeur les mêmes instructions que Sha-Hussein avait données.

Cet ambassadeur persan, nommé Ismaël-Beg, n’était pas encore arrivé, et sa négociation avait déjà réussi. Il sut, en abordant à Astracan, que le général Malufkin allait partir avec de nouvelles troupes pour renforcer l’armée du Daguestan. On n’avait point encore pris la ville de Baku ou Bachu, qui donne à la mer Caspienne le nom de mer de Bachu chez les Persans. Il donna au général russe une lettre pour les habitants, par laquelle il les exhortait, au nom de son maître, à se soumettre à l’empereur de Russie. L’ambassadeur continua sa route pour Pétersbourg, et le général Matufkin alla mettre le siége devant la ville de Bachu. L’ambassadeur persan arriva à la cour[6] en même temps que la nouvelle de la prise de la ville.

Cette ville est près de Shamachie, où les facteurs russes avaient été égorgés ; elle n’est pas si peuplée ni si opulente que Shamachie, mais elle est renommée pour le naphte qu’elle fournit à toute la Perse. Jamais traité ne fut plus tôt conclu que celui d’Ismaël-Beg[7]. L’empereur Pierre, pour venger la mort de ses sujets, et pour secourir le sophie Thamaseb contre l’usurpateur, promettait de marcher en Perse avec des armées ; et le nouveau sophi lui cédait non-seulement les villes de Bachu et de Derbent, mais les provinces de Guilan, de Mazanderan, et d’Asterabath.

Le Guilan est, comme nous l’avons déjà dit, l’Hyrcanie méridionale ; le Mazanderan, qui la touche, est le pays des Mardes ; Asterabath joint le Mazanderan ; et c’étaient les trois provinces principales des anciens rois mèdes : de sorte que Pierre se voyait maître, par ses armes et par les traités, du premier royaume de Cyrus.

Il n’est pas inutile de dire que dans les articles de cette convention on régla le prix des denrées qu’on devait fournir à l’armée. Un chameau ne devait coûter que soixante francs de notre monnaie (douze roubles) ; la livre de pain ne revenait pas à cinq liards, la livre de bœuf à peu près à six : ce prix était une preuve évidente de l’abondance qu’on voyait en ces pays des vrais biens, qui sont ceux de la terre, et de la disette de l’argent, qui n’est qu’un bien de convention.

Tel était le sort misérable de la Perse que le malheureux sophi Thamaseb, errant dans son royaume, poursuivi par le rebelle Mahmoud, assassin de son père et de ses frères, était obligé de conjurer à la fois la Russie et la Turquie de vouloir bien prendre une partie de ses États pour lui conserver l’autre.

L’empereur Pierre, le sultan Achmet III, et le sophi Thamaseb, convinrent donc que la Russie garderait les trois provinces dont nous venons de parler, et que la Porte-Ottomane aurait Casbin, Tauris, Érivan, outre ce qu’elle prenait alors sur l’usurpateur de la Perse, Ainsi ce beau royaume était à la fois démembré par les Russes, par les Turcs, et par les Persans mêmes.

L’empereur Pierre régna ainsi jusqu’à sa mort du fond de la mer Baltique par delà les bornes méridionales de la mer Caspienne. La Perse continua d’être la proie des révolutions et des ravages. Les Persans, auparavant riches et polis, furent plongés dans la misère et dans la barbarie, tandis que la Russie parvint de la pauvreté et de la grossièreté à l’opulence et à la politesse. Un seul homme, parce qu’il avait un génie actif et ferme, éleva sa patrie ; et un seul homme, parce qu’il était faible et indolent, fit tomber la sienne.

Nous sommes encore très-mal informés du détail de toutes les calamités qui ont désolé la Perse si longtemps ; on a prétendu que le malheureux Sha-Hussein fut assez lâche pour mettre lui-même sa mitre persane, ce que nous appelons la couronne, sur la tête de l’usurpateur Mahmoud. On dit que ce Mahmoud tomba ensuite en démence : ainsi un imbécile et un fou décidèrent du sort de tant de milliers d’hommes. On ajoute que Mahmoud tua de sa main, dans un accès de folie, tous les fils et les neveux de Sha-Hussein, au nombre de cent, qu’il se fit réciter l’évangile de saint Jean sur la tête pour se purifier et pour se guérir. Ces contes persans ont été débités par nos moines, et imprimés à Paris.

Ce tyran, qui avait assassiné son oncle, fut enfin assassiné à son tour par son neveu Eshreff, qui fut aussi cruel et aussi tyran que Mahmoud.

Le sha Thamaseb implora toujours l’assistance de la Russie. C’est ce même Thamaseb ou Thamas, secouru depuis et rétabli parle célèbre Kouli-Kan, et ensuite détrôné par Kouli-Kan même.

Ces révolutions et les guerres que la Russie eut ensuite à soutenir contre les Turcs dont elle fut victorieuse, l’évacuation des trois provinces de Perse, qui coûtaient à la Russie beaucoup plus qu’elles ne rendaient, ne sont pas des événements qui concernent Pierre le Grand : ils n’arrivèrent que plusieurs années après sa mort ; il suffit de dire qu’il finit sa carrière militaire par ajouter trois provinces à son empire du côté de la Perse, lorsqu’il venait d’en ajouter trois autres vers les frontières de la Suède.


  1. Voyez Essai sur les Mœurs, chapitre cxciii, tome XIII, pages 153-154.
  2. 14 septembre 1722. (Note de Voltaire.)
  3. Plus de la moitié de l’armée périt de fatigue et de faim, et la flotte n’avait ni boussole ni même de pilote. (G. A.)
  4. Janvier 1723. (Note de Voltaire.)
  5. Par Fontenelle.
  6. Août 1723. (Note de Voltaire.)
  7. Septembre 1723. (Id.)