Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 3

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 535-541).
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CHAPITRE III.

MARIAGE DU CZAROVITZ, ET DÉCLARATION SOLENNELLE DU MARIAGE
DE PIERRE AVEC CATHERINE, QUI RECONNAÎT SON FRÈRE.

Cette malheureuse campagne du Pruth fut plus funeste au czar que ne l’avait été la bataille de Narva : car, après Narva, il avait su tirer parti de sa défaite même, réparer toutes ses pertes, et enlever l’Ingrie à Charles XII ; mais après avoir perdu, par le traité de Falksen avec le sultan, ses ports et ses forteresses sur les Palus-Méotides, il fallut renoncer à l’empire sur la mer Noire. Il lui restait un champ assez vaste pour ses entreprises ; il avait à perfectionner tous ses établissements en Russie, ses conquêtes sur la Suède à poursuivre, le roi Auguste à raffermir en Pologne, et ses alliés à ménager. Les fatigues avaient altéré sa santé : il fallut qu’il allât aux eaux de Carlsbad en Bohême ; mais pendant qu’il prenait les eaux, il faisait attaquer la Poméranie, Stralsund était bloqué, et cinq petites villes étaient prises.

La Poméranie est la province d’Allemagne la plus septentrionale, bornée à l’orient par la Prusse et la Pologne, à l’occident par le Brandebourg, au midi par le Mecklenbourg, et au nord par la mer Baltique : elle eut presque de siècle en siècle différents maîtres. Gustave-Adolphe s’en empara dans la fameuse guerre de trente ans, et enfin elle fut cédée solennellement aux Suédois par le traité de Vestphalie, à la réserve de l’évêché de Camin et de quelques petites places situées dans la Poméranie ultérieure. Toute cette province devait naturellement appartenir à l’électeur de Brandebourg, en vertu des pactes de famille faits avec les ducs de Poméranie. La race de ces ducs s’était éteinte en 1637 ; par conséquent, suivant les lois de l’empire, la maison de Brandebourg avait un droit évident sur cette province ; mais la nécessité, la première des lois, l’emporta dans le traité d’Osnabruck sur les pactes de famille, et depuis ce temps là Poméranie presque tout entière avait été le prix de la valeur suédoise.

Le projet du czar était de dépouiller la couronne de Suède de toutes les provinces qu’elle possédait en Allemagne ; il fallait, pour remplir ce dessein, s’unir avec les électeurs de Brandebourg et d’Hanovre, et avec le Danemark. Pierre écrivit tous les articles du traité qu’il projetait avec ces puissances, et tout le détail des opérations nécessaires pour se rendre maître de la Poméranie.

Pendant ce temps-là même, il maria dans Torgau[1] son fils Alexis avec la princesse de Volfenbuttel, sœur de l’impératrice d’Allemagne, épouse de Charles VI : mariage qui fut depuis si funeste, et qui coûta la vie aux deux époux.

Le czarovitz était né du premier mariage de Pierre avec Eudoxie Lapoukin, mariée, comme on l’a dit[2], en 1689. Elle était alors confinée dans un couvent à Susdal. Son fils, Alexis Pétrovitz, né le 1er mars 1690, était dans sa vingt-deuxième année. Ce prince n’était pas encore connu en Europe. Un ministre[3], dont on a imprimé des Mémoires sur la cour de Russie, dit, dans une lettre écrite à son maître, datée du 25 auguste 1711, que ce ce prince était grand et bien fait, qu’il ressemblait beaucoup à son père, qu’il avait le cœur bon, qu’il était plein de piété, qu’il avait lu cinq fois l’Écriture sainte, qu’il se plaisait fort à la lecture des anciennes histoires grecques ; il lui trouve l’esprit étendu et facile ; il dit que ce prince sait les mathématiques, qu’il entend bien la guerre, la navigation, la science de l’hydraulique, qu’il sait l’allemand, qu’il apprend le français ; mais que son père n’a jamais voulu qu’il fît ce qu’on appelle ses exercices ».

Voilà un portrait bien différent de celui que le czar lui-même fit quelque temps après de ce fils infortuné ; nous verrons avec quelle douleur son père lui reprocha tous les défauts contraires aux bonnes qualités que ce ministre admire en lui.

C’est à la postérité à décider entre un étranger qui peut juger légèrement ou flatter le caractère d’Alexis, et un père qui a cru devoir sacrifier les sentiments de la nature au bien de son empire. Si le ministre n’a pas mieux connu l’esprit d’Alexis que sa figure, son témoignage a peu de poids : il dit que ce prince était grand et bien fait ; les Mémoires que j’ai reçus de Pétersbourg disent qu’il n’était ni l’un ni l’autre.

Catherine, sa belle-mère, n’assista point à ce mariage : car, quoiqu’elle fût regardée comme czarine, elle n’était point reconnue solennellement en cette qualité, et le titre d’altesse qu’on lui donnait à la cour du czar lui laissait encore un rang trop équivoque pour qu’elle signât au contrat, et pour que le cérémonial allemand lui accordât une place convenable à sa dignité d’épouse du czar Pierre. Elle était alors à Thorn dans la Prusse polonaise. Le czar envoya d’abord[4] les deux nouveaux époux à Volfenbuttel, et reconduisit bientôt la czarine à Pétersbourg avec cette rapidité et cette simplicité d’appareil qu’il mettait dans tous ses voyages.

Ayant fait le mariage de son fils, il déclara plus solennellement le sien, et le célébra à Pétersbourg[5]. La cérémonie fut aussi auguste qu’on peut la rendre dans un pays nouvellement créé, dans un temps où les finances étaient dérangées par la guerre soutenue contre les Turcs, et par celle qu’on faisait encore au roi de Suède. Le czar ordonna seul la fête, et y travailla lui-même selon sa coutume. Ainsi Catherine fut reconnue publiquement czarine, pour prix d’avoir sauvé son époux et son armée.

Les acclamations avec lesquelles ce mariage fut reçu dans Pétersbourg étaient sincères ; mais les applaudissements des sujets aux actions d’un prince absolu sont toujours suspects : ils furent confirmés par tous les esprits sages de l’Europe, qui virent avec plaisir, presque dans le même temps, d’un côté l’héritier de cette vaste monarchie, n’ayant de gloire que celle de sa naissance, marié à une princesse ; et de l’autre un conquérant, un législateur partageant publiquement son lit et son trône avec une inconnue, captive à Marienbourg, et qui n’avait que du mérite. L’approbation même est devenue plus générale, à mesure que les esprits se sont plus éclairés par cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans : philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeur et de puissance, et à réserver les respects véritables pour les talents et pour les services.

Je dois fidèlement rapporter ce que je trouve concernant ce mariage, dans les dépêches du comte de Bassevitz, conseiller aulique à Vienne, et longtemps ministre de Holstein à la cour de Russie. C’était un homme de mérite, plein de droiture et de candeur, et qui a laissé en Allemagne une mémoire précieuse. Voici ce qu’il dit dans ses lettres : « La czarine avait été non-seulement nécessaire à la gloire de Pierre, mais elle l’était à la conservation de sa vie. Ce prince était malheureusement sujet à des convulsions douloureuses, qu’on croyait être l’effet d’un poison qu’on lui avait donné dans sa jeunesse. Catherine seule avait trouvé le secret d’apaiser ses douleurs par des soins pénibles et des attentions recherchées dont elle seule était capable, et se donnait tout entière à la conservation d’une santé aussi précieuse à l’État qu’à elle-même. Ainsi le czar, ne pouvant vivre sans elle, la fit compagne de son lit et de son trône. » Je me borne à rapporter ses propres paroles.

La fortune, qui dans cette partie du monde avait produit tant de scènes extraordinaires à nos yeux, et qui avait élevé l’impératrice Catherine de l’abaissement et de la calamité au plus haut degré d’élévation, la servit encore singulièrement quelques années après la solennité de son mariage.

Voici ce que je trouve dans le manuscrit curieux d’un homme qui était alors au service du czar, et qui parle comme témoin :

« Un envoyé du roi Auguste à la cour du czar, retournant à Dresde par la Courlande, entendit dans un cabaret un homme qui paraissait dans la misère, et à qui on faisait l’accueil insultant que cet état n’inspire que trop aux autres hommes. Cet inconnu, piqué, dit que L’on ne le traiterait pas ainsi s’il pouvait parvenir à être présenté au czar, et que peut-être il aurait dans sa cour de plus puissantes protections qu’on ne pensait.

L’envoyé du roi Auguste, qui entendit ce discours, eut la curiosité d’interroger cet homme, et sur quelques réponses vagues qu’il en reçut, l’ayant considéré plus attentivement, il crut démêler dans ses traits quelques ressemblances avec l’impératrice. Il ne put s’empêcher, quand il fut à Dresde, d’en écrire à un de ses amis à Pétersbourg. La lettre tomba dans les mains du czar, qui envoya ordre au prince Repnin, gouverneur de Riga, de tâcher de découvrir l’homme dont il était parlé dans la lettre. Le prince Repnin fit partir un homme de confiance pour Mittau, en Courlande ; on découvrit l’homme : il s’appelait Charles Scavronski ; il était fils d’un gentilhomme de Lithuanie, mort dans les guerres de Pologne, et qui avait laissé deux enfants au berceau, un garçon et une fille. L’un et l’autre n’eurent d’éducation que celle qu’on peut recevoir de la nature dans l’abandon général de toutes choses. Scavronski, séparé de sa sœur dès sa plus tendre enfance, savait seulement qu’elle avait été prise dans Marienbourg en 1704, et la croyait encore auprès du prince Menzikoff, où il pensait qu’elle avait fait quelque fortune.

Le prince Repnin, suivant les ordres exprès de son maître, fit conduire à Riga Scavronski, sous prétexte de quelque délit dont on l’accusait ; on fit contre lui une espèce d’information, et on l’envoya sous bonne garde à Pétersbourg, avec ordre de le bien traiter sur la route.

Quand il fut arrivé à Pétersbourg, on le mena chez un maître d’hôtel du czar, nommé Shepleff. Ce maître d’hôtel, instruit du rôle qu’il devait jouer, tira de cet homme beaucoup de lumières sur son état, et lui dit enfin que l’accusation qu’on avait intentée contre lui à Riga était très-grave, mais qu’il obtiendrait justice ; qu’il devait présenter une requête à Sa Majesté, qu’on dresserait cette requête en son nom, et qu’on ferait en sorte qu’il pût la lui donner lui-même.

Le lendemain, le czar alla dîner chez Shepleff ; on lui présenta Scavronski : ce prince lui fit beaucoup de questions, et demeura convaincu, par la naïveté de ses réponses, qu’il était le propre frère de la czarine. Tous deux avaient été dans leur enfance en Livonie. Toutes les réponses que fit Scavronski aux questions du czar se trouvaient conformes à ce que sa femme lui avait dit de sa naissance et des premiers malheurs de sa vie.

Le czar, ne doutant plus de la vérité, proposa le lendemain à sa femme d’aller dîner avec lui chez ce même Shepleff : il fit venir, au sortir de table, ce même homme qu’il avait interrogé la veille. Il vint vêtu des mêmes habits qu’il avait portés dans le voyage, le czar ne voulant point qu’il parût dans un autre état que celui auquel sa mauvaise fortune l’avait accoutumé, »

Il l’interrogea encore devant sa femme. Le manuscrit porte qu’à la fin il lui dit ces propres mots : « Cet homme est ton frère ; allons, Charles, baise la main de l’impératrice, et embrasse ta sœur. »

L’auteur de la relation ajoute que l’impératrice tomba en défaillance, et que lorsqu’elle eut repris ses sens le czar lui dit : « Il n’y a là rien que de simple ; ce gentilhomme est mon beau-frère : s’il a du mérite, nous en ferons quelque chose ; s’il n’en a point, nous n’en ferons rien. »

Il me semble qu’un tel discours montre autant de grandeur que de simplicité, et que cette grandeur est très-peu commune. L’auteur dit que Scavronski resta longtemps chez Shepleff, qu’on lui assigna une pension considérable, et qu’il vécut très-retiré. Il ne pousse pas plus loin le récit de cette aventure, qui servit seulement à découvrir la naissance de Catherine ; mais on sait d’ailleurs que ce gentilhomme fut créé comte, qu’il épousa une fille de qualité, et qu’il eut deux filles mariées à des premiers seigneurs de Russie. Je laisse au peu de personnes qui peuvent être instruites de ces détails à démêler ce qui est vrai dans cette aventure, et ce qui peut y avoir été ajouté. L’auteur du manuscrit ne paraît pas avoir raconté ces faits dans la vue de débiter du merveilleux à ses lecteurs, puisque son Mémoire n’était point destiné à voir le jour. Il écrit à un ami avec naïveté ce qu’il dit avoir vu. Il se peut qu’il se trompe sur quelques circonstances, mais le fond paraît très-vrai : car si ce gentilhomme avait su qu’il était frère d’une personne si puissante, il n’aurait pas attendu tant d’années pour se faire reconnaître. Cette reconnaissance, toute singulière qu’elle paraît, n’est pas si extraordinaire que l’élévation de Catherine : l’une et l’autre sont une preuve frappante de la destinée, et peuvent servir à nous faire suspendre notre jugement quand nous traitons de fables tant d’événements de l’antiquité, moins opposés peut-être à l’ordre commun des choses que toute l’histoire de cette impératrice.

Les fêtes que Pierre donna pour le mariage de son fils et le sien ne furent pas des divertissements passagers qui épuisent le trésor, et dont le souvenir reste à peine. Il acheva la fonderie des canons et les bâtiments de l’amirauté ; les grands chemins furent perfectionnés ; de nouveaux vaisseaux furent construits ; il creusa des canaux ; la bourse et les magasins furent achevés, et le commerce maritime de Pétersbourg commença à être dans sa vigueur. Il ordonna que le sénat de Moscou fût transporté à Pétersbourg : ce qui s’exécuta au mois d’avril 1712. Par là cette nouvelle ville devint comme la capitale de l’empire. Plusieurs prisonniers suédois furent employés aux embellissements de cette ville, dont la fondation était le fruit de leur défaite.


  1. 25 octobre 1711. (Note de Voltaire.)
  2. Page 442.
  3. Weber, envoyé de Saxe en Russie. Ses Mémoires pour servir à l’histoire de l’empire russien, sous le règne de Pierre le Grand, sont de 1721, et furent traduits en 1725. (G. A.)
  4. 9 janvier 1712. (Note de Voltaire.)
  5. 19 février 1712. (Id.)