Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 2

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 532-535).
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CHAPITRE II.
SUITE DE L’AFFAIRE DE PRUTH.

Il est utile de rappeler ici un fait déjà raconté dans l’Histoire de Charles XII[1]. Il arriva, pendant la suspension d’armes qui précéda le traité du Pruth, que deux Tartares surprirent deux officiers italiens de l’armée du czar, et vinrent les vendre à un officier des janissaires ; le vizir punit cet attentat contre la foi publique par la mort des deux Tartares. Comment accorder cette délicatesse si sévère avec la violation du droit des gens dans la personne de l’ambassadeur Tolstoy, que le même grand vizir avait fait arrêter dans les rues de Constantinople ? Il y a toujours une raison des contradictions dans la conduite des hommes. Baltagi Mehemet était piqué contre le kan des Tartares, qui ne voulait pas entendre parler de paix ; et il voulut lui faire sentir qu’il était le maître.

Le czar, après la paix signée, se retira par Yassi jusque sur la frontière, suivi d’un corps de huit mille Turcs, que le vizir envoya non-seulement pour observer la marche de l’armée russe, mais pour empêcher que les Tartares vagabonds ne l’inquiétassent,

Pierre accomplit d’abord le traité en faisant démolir la forteresse de Samara et de Kamienska ; mais la reddition d’Azof et la démolition de Taganrock souffrirent plus de difficultés : il fallait, aux termes du traité, distinguer l’artillerie et les munitions d’Azof qui appartenaient aux Turcs de celles que le czar y avait mises depuis qu’il avait conquis cette place. Le gouverneur traîna en longueur cette négociation, et la Porte en fut justement irritée. Le sultan était impatient de recevoir les clefs d’Azof ; le vizir les promettait ; le gouverneur différait toujours. Baltagi Mehemet en perdit les bonnes grâces de son maître et sa place ; le kan des Tartares et ses autres ennemis prévalurent contre lui : il fut enveloppé dans la disgrâce de plusieurs bachas ; mais le Grand Seigneur, qui connaissait sa fidélité, ne lui ôta ni son bien ni sa vie ; il fut envoyé à Mitylène[2] où il commanda. Cette simple déposition, cette conservation de sa fortune, et surtout ce commandement dans Mitylène, démentent évidemment tout ce que Nordberg avance pour faire croire que ce vizir avait été corrompu par l’argent du czar.

Nordberg dit que le bostangi bachi qui vint lui redemander le bul de l’empire, et lui signifier son arrêt, le déclara « traître et désobéissant à son maître, vendu aux ennemis à prix d’argent, et coupable de n’avoir point veillé aux intérêts du roi de Suède ». Premièrement, ces sortes de déclarations ne sont point du tout en usage en Turquie : les ordres du sultan sont donnés en secret, et exécutés en silence. Secondement, si le vizir avait été déclaré traître, rebelle et corrompu, de tels crimes auraient été punis par la mort dans un pays où ils ne sont jamais pardonnés[3]. Enfin, s’il avait été puni pour n’avoir pas assez ménagé l’intérêt de Charles XII, il est clair que ce prince aurait eu en effet à la Porte Ottomane un pouvoir qui devait faire trembler les autres ministres ; ils devaient, en ce cas, implorer sa faveur et prévenir ses volontés ; mais, au contraire, Jussuf Bacha, aga des janissaires, qui succéda à Mehemet Baltagi dans le viziriat, pensa hautement comme son prédécesseur sur la conduite de ce prince : loin de le servir, il ne songea qu’à se défaire d’un hôte dangereux ; et quand Poniatowski, le confident et le compagnon de Charles XII, vint complimenter ce vizir sur sa nouvelle dignité, il lui dit : « Païen, je t’avertis qu’à la première intrigue que tu voudras tramer, je te ferai jeter dans la mer, une pierre au cou. »

Ce compliment, que le comte Poniatowski rapporte lui-même dans des Mémoires qu’il fit à ma réquisition, ne laisse aucun doute sur le peu d’influence que Charles XII avait à la Porte. Tout ce que Nordberg a rapporté des affaires de Turquie paraît d’un homme passionné et mal informé. Il faut ranger parmi les erreurs de l’esprit de parti et parmi les mensonges politiques tout ce qu’il avance sans preuve touchant la prétendue corruption d’un grand vizir, c’est-à-dire d’un homme qui disposait de plus de soixante millions par an sans en rendre compte. J’ai encore entre les mains la lettre que le comte Poniatowski écrivit au roi Stanislas immédiatement après la paix du Pruth : il reproche à Baltagi Mehemet son éloignement pour le roi de Suède, son peu de goût pour la guerre, sa facilité ; mais il se garde bien de l’accuser de corruption : il savait trop ce que c’est que la place d’un grand vizir pour penser que le czar pût mettre un prix à la trahison du vice-roi de l’empire ottoman.

Schaffirof et Sheremetof, demeurés en otage à Constantinople, ne furent point traités comme ils l’auraient été s’ils avaient été convaincus d’avoir acheté la paix, et d’avoir trompé le sultan de concert avec le vizir : ils demeurèrent en liberté dans la ville, escortés de deux compagnies de janissaires.

L’ambassadeur Tolstoy étant sorti des Sept-Tours immédiatement après la paix du Pruth, les ministres d’Angleterre et de Hollande s’entremirent auprès du nouveau vizir pour l’exécution des articles.

Azof venait enfin d’être rendu aux Turcs ; on démolissait les forteresses stipulées dans le traité. Quoique la Porte-Ottomane n’entre guère dans les différends des princes chrétiens, cependant elle était flattée alors de se voir arbitre entre la Russie, la Pologne et le roi de Suède : elle voulait que le czar retirât ses troupes de la Pologne, et délivrât la Turquie d’un voisinage si dangereux ; elle souhaitait que Charles retournât dans ses États, afin que les princes chrétiens fussent continuellement divisés, mais jamais elle n’eut l’intention de lui fournir une armée. Les Tartares désiraient toujours la guerre, comme les artisans veulent exercer leurs professions lucratives. Les janissaires la souhaitaient, mais plus par haine contre les chrétiens, par fierté, par amour pour la licence, que par d’autres motifs. Cependant les négociations des ministres anglais et hollandais prévalurent contre le parti opposé. La paix du Pruth fut confirmée ; mais on ajouta dans le nouveau traité que le czar retirerait dans trois mois toutes ses troupes de la Pologne, et que l’empereur turc renverrait incessamment Charles XII.

On peut juger, par ce nouveau traité, si le roi de Suède avait à la Porte autant de pouvoir qu’on l’a dit. Il était évidemment sacrifié par le nouveau vizir Jussuf Bacha, ainsi que par Baltagi Mehemet. Ses historiens n’ont eu d’autre ressource, pour couvrir ce nouvel affront, que d’accuser Jussuf d’avoir été corrompu, ainsi que son prédécesseur. De pareilles imputations tant de fois renouvelées sans preuve sont bien plutôt les cris d’une cabale impuissante que les témoignages de l’histoire. L’esprit de parti, obligé d’avouer les faits, en altère les circonstances et les motifs ; et malheureusement c’est ainsi que toutes les histoires contemporaines parviennent falsifiées à la postérité, qui ne peut plus guère démêler la vérité du mensonge.


  1. Voyez page 278.
  2. Novembre 1711. (Note de Voltaire.)
  3. Dans son Charles XII, Voltaire dit que c’est le lieutenant de Mehemet, Osman, qui s’était laissé corrompre, et qu’on lui coupa la tête.