Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 6

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 556-559).
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CHAPITRE VI.
SUCCÈS DE PIERRE LE GRAND. RETOUR DE CHARLES XII DANS SES ÉTATS.

Lorsque Charles XII revint enfin dans ses États à la fin de 1714, il trouva l’Europe chrétienne dans un état bien différent de celui où il l’avait laissée. La reine Anne d’Angleterre était morte après avoir fait la paix avec la France ; Louis XIV assurait l’Espagne à son petit-fils, et forçait l’empereur d’Allemagne Charles VI et les Hollandais à souscrire à une paix nécessaire : ainsi toutes les affaires du midi de l’Europe prenaient une face nouvelle.

Celles du Nord étaient encore plus changées ; Pierre en était devenu l’arbitre. L’électeur de Hanovre, appelé au royaume d’Angleterre, voulait agrandir ses terres d’Allemagne aux dépens de la Suède, qui n’avait acquis des domaines allemands que par les conquêtes du grand Gustave. Le roi de Danemark prétendait reprendre la Scanie, la meilleure province de la Suède, qui avait appartenu autrefois aux Danois. Le roi de Prusse, héritier des ducs de Poméranie, prétendait rentrer au moins dans une partie de cette province. D’un autre côté, la maison de Holstein, opprimée par le roi de Danemark, et le duc de Mecklenbourg. en guerre presque ouverte avec ses sujets, imploraient la protection de Pierre Ier. Le roi de Pologne, électeur de Saxe, désirait qu’on annexât la Courlande à la Pologne : ainsi, de l’Elbe jusqu’à la mer Baltique, Pierre était l’appui de tous les princes, comme Charles en avait été la terreur.

On négocia beaucoup depuis le retour de Charles, et on n’avança rien. Il crut qu’il pourrait avoir assez de vaisseaux de guerre et d’armateurs pour ne point craindre la nouvelle puissance maritime du czar. À l’égard de la guerre de terre, il comptait sur son courage ; et Görtz, devenu tout d’un coup son premier ministre, lui persuada qu’il pourrait subvenir aux frais avec une monnaie de cuivre qu’on fit valoir quatre-vingt-seize fois autant que sa valeur naturelle, ce qui est un prodige dans l’histoire des gouvernements. Mais dès le mois d’avril 1715 les vaisseaux de Pierre prirent les premiers armateurs suédois qui se mirent en mer, et une armée russe marcha en Poméranie.

Les Prussiens, les Danois, et les Saxons, se joignirent devant Stralsund. Charles XII vit qu’il n’était revenu de sa prison de Démirtash et de Démotica vers la mer Noire que pour être assiégé sur le rivage de la mer Baltique.

On a déjà vu dans son histoire avec quelle valeur fière et tranquille il brava dans Stralsund tous ses ennemis réunis. On n’y ajoutera ici qu’une petite particularité qui marque bien son caractère. Presque tous ses principaux officiers ayant été tués ou blessés dans le siége, le colonel baron de Reichel, après un long combat, accablé de veilles et de fatigues, s’étant jeté sur un banc pour prendre une heure de repos, fat appelé pour monter la garde sur le rempart : il s’y traîna en maudissant l’opiniâtreté du roi, et tant de fatigues, si intolérables et si inutiles. Le roi, qui l’entendit, courut à lui, et, se dépouillant de son manteau qu’il étendit devant lui : « Vous n’en pouvez plus, lui dit-il, mon cher Reichel ; j’ai dormi une heure, je suis frais, je vais monter la garde pour vous : dormez, je vous éveillerai quand il en sera temps. » Après ces mots, il l’enveloppa malgré lui, le laissa dormir, et alla monter la garde.

Ce fut pendant ce siége de Stralsund[1] que le nouveau roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, acheta du roi de Danemark la province de Brême et de Verden avec la ville de Stade, que les Danois avaient prises sur Charles XII. Il en coûta au roi George huit cent mille écus d’Allemagne. On trafiquait ainsi des États de Charles, tandis qu’il défendait Stralsund pied à pied. Enfin cette ville n’étant plus qu’un monceau de ruines, ses officiers le forcèrent d’en sortir[2]. Quand il fut en sûreté, son général Dücker rendit ces ruines au roi de Prusse.

Quelque temps après, Dücker s’étant présenté devant Charles XII, ce prince lui fit des reproches d’avoir capitulé avec ses ennemis. « J’aimais trop votre gloire, lui répondit Dücker, pour vous faire l’affront de tenir dans une ville dont Votre Majesté était sortie. » Au reste, cette place ne demeura que jusqu’en 1721 aux Prussiens, qui la rendirent à la paix du Nord.

Pendant ce siége de Stralsund, Charles reçut encore une mortification, qui eût été plus douloureuse si son cœur avait été sensible à l’amitié autant qu’il l’était à la gloire. Son premier ministre, le comte Piper, homme célèbre dans l’Europe, toujours fidèle à son prince (quoi qu’en aient dit tant d’auteurs indiscrets, sur la foi d’un seul, mal informé). Piper, dis-je, était sa victime depuis la bataille de Pultava. Comme il n’y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois, il était resté prisonnier à Moscou ; et quoiqu’il n’eût point été envoyé en Sibérie comme tant d’autres, son état était à plaindre. Les finances du czar n’étaient point alors administrées aussi fidèlement qu’elles devaient l’être, et tous ses nouveaux établissements exigeaient des dépenses auxquelles il avait peine à suffire ; il devait une somme d’argent assez considérable aux Hollandais, au sujet de deux de leurs vaisseaux marchands brûlés sur les côtes de la Finlande. Le czar prétendit que c’était aux Suédois à payer cette somme, et voulut engager le comte Piper à se charger de cette dette : on le fit venir de Moscou à Pétersbourg ; on lui offrit sa liberté en cas qu’il pût tirer sur la Suède environ soixante mille écus en lettres de change. On dit qu’il tira en effet cette somme sur sa femme à Stockholm, qu’elle ne fut en état ni peut-être en volonté de donner, et que le roi de Suède ne fit aucun mouvement pour la payer. Quoi qu’il en soit, le comte Piper fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, où il mourut l’année d’après, à l’âge de soixante et dix ans. On rendit son corps au roi de Suède, qui lui fit faire des obsèques magnifiques ; tristes et vains dédommagements de tant de malheurs et d’une fin si déplorable !

Pierre était satisfait d’avoir la Livonie, l’Estonie, la Carélie, l’Ingrie, qu’il regardait comme des provinces de ses États, et d’y avoir ajouté encore presque toute la Finlande, qui servait de gage en cas qu’on pût parvenir à la paix. Il avait marié une fille de son frère avec le duc de Mecklenbourg Charles-Léopold, au mois d’avril de la même année, de sorte que tous les princes du Nord étaient ses alliés ou ses créatures. Il contenait en Pologne les ennemis du roi Auguste : une de ses armées, d’environ dix-huit mille hommes, y dissipait sans effort toutes ces confédérations si souvent renaissantes dans cette patrie de la liberté et de l’anarchie. Les Turcs, fidèles enfin aux traités, laissaient à sa puissance et à ses desseins toute leur étendue.

Dans cet État florissant, presque tous les jours étaient marqués par de nouveaux établissements pour la marine, pour les troupes, le commerce, les lois ; il composa lui-même un code militaire pour l’infanterie.

Il fondait[3] une académie de marine à Pétersbourg. Lange, chargé des intérêts du commerce, partait pour la Chine par la Sibérie. Des ingénieurs levaient des cartes dans tout l’empire ; on bâtissait la maison de plaisance de Pétershoff ; et dans le même temps on élevait des forts sur l’Irtish, on arrêtait les brigandages des peuples de la Boukarie ; et d’un autre côté les Tartares de Kouban étaient réprimés.

Il semblait que ce fût le comble de la prospérité que dans la même année il lui naquît un fils de sa femme Catherine, et un héritier de ses États dans un fils du prince Alexis ; mais l’enfant que lui donna la czarine fut bientôt enlevé par la mort, et nous verrons que le sort d’Alexis fut trop funeste pour que la naissance d’un fils de ce prince pût être regardée comme un bonheur.

Les couches de la czarine interrompirent les voyages qu’elle faisait continuellement avec son époux sur terre et sur mer, et dès qu’elle fut relevée, elle l’accompagna dans des courses nouvelles.


  1. Octobre 1715. (Note de Voltaire.)
  2. Décembre 1715. (Id.)
  3. 8 novembre 1715. (Note de Voltaire.)