Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 7

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 559-562).
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CHAPITRE VII.
PRISE DE VISMAR. NOUVEAUX VOYAGES DU CZAR.

Vismar était alors assiégée par tous les alliés du czar. Cette ville, qui devait naturellement appartenir au duc de Mecklenbourg, est située sur la mer Baltique, à sept lieues de Lubeck, et pourrait lui disputer son grand commerce ; elle était autrefois une des plus considérables villes anséatiques, et les ducs de Mecklenbourg y exerçaient le droit de protection beaucoup plus que celui de la souveraineté. C’était encore un de ces domaines d’Allemagne qui étaient demeurés aux Suédois par la paix de Vestphalie. Il fallut enfin se rendre comme Stralsund : les alliés du czar se hâtèrent de s’en rendre maîtres avant que ses troupes fussent arrivées : mais Pierre étant venu lui-même devant la place (février), après la capitulation qui avait été faite sans lui, fit la garnison prisonnière de guerre. Il fut indigné que ses alliés laissassent au roi de Danemark une ville qui devait appartenir au prince auquel il avait donné sa nièce, et ce refroidissement, dont le ministre Görtz profita bientôt, fut la première source de la paix qu’il projeta de faire entre le czar et Charles XII,

Görtz, dès ce moment, fit entendre au czar que la Suède était assez abaissée, qu’il ne fallait pas trop élever le Danemark et la Prusse. Le czar entrait dans ses vues : il n’avait jamais fait la guerre qu’en politique, au lieu que Charles XII ne l’avait faite qu’en guerrier. Dès lors il n’agit plus que mollement contre la Suède ; et Charles XII, malheureux partout en Allemagne, résolut, par un de ces coups désespérés que le succès seul peut justifier, d’aller porter la guerre en Norvége.

Le czar cependant voulut faire en Europe un second voyage. Il avait fait le premier en homme qui s’était voulu instruire des arts ; il fit le second en prince qui cherchait à pénétrer le secret de toutes les cours. Il mena sa femme à Copenhague, à Lubeck, à Schwerin, à Neustadt ; il vit le roi de Prusse dans la petite ville d’Aversberg ; de là ils passèrent à Hambourg, à cette ville d’Altena que les Suédois avaient brûlée, et qu’on rebâtissait. Descendant l’Elbe jusqu’à Stade, ils passèrent par Brême, où le magistrat[1] donna un feu d’artifice et une illumination dont le dessin formait en cent endroits ces mots : Notre libérateur vient nous voir. Enfin il revit Amsterdam, et cette petite chaumière de Sardam, où il avait appris l’art de la construction des vaisseaux, il y avait environ dix-huit années : il trouva cette chaumière changée en une maison agréable et commode qui subsiste encore, et qu’on nomme la maison du prince.

On peut juger avec quelle idolâtrie il fut reçu par un peuple de commerçants et de gens de mer dont il avait été le compagnon ; ils croyaient voir dans le vainqueur de Pultava leur élève, qui avait fondé chez lui le commerce et la marine, et qui avait appris chez eux à gagner des batailles navales : ils le regardaient comme un de leurs concitoyens devenu empereur.

Il paraît, dans la vie, dans les voyages, dans les actions de Pierre le Grand, comme dans celles de Charles XII, que tout est éloigné de nos mœurs, peut-être un peu trop efféminées, et c’est par cela même que l’histoire de ces deux hommes célèbres excite tant notre curiosité.

L’épouse du czar était demeurée à Schwerin, malade, fort avancée de sa nouvelle grossesse ; cependant, dès qu’elle put se mettre en route, elle voulut aller trouver le czar en Hollande : les douleurs la surprirent à Vésel, où elle accoucha[2] d’un prince qui ne vécut qu’un jour. Il n’est pas dans nos usages qu’une femme malade voyage immédiatement après ses couches : la czarine, au bout de dix jours, arriva dans Amsterdam ; elle voulut voir cette chaumière de Sardam, dans laquelle le czar avait travaillé de ses mains. Tous deux allèrent sans appareil, sans suite, avec deux domestiques, dîner chez un riche charpentier de vaisseaux de Sardam, nommé Kalf, qui avait le premier commercé à Pétersbourg. Le fils revenait de France, où Pierre voulait aller. La czarine et lui écoutèrent avec plaisir l’aventure de ce jeune homme, que je ne rapporterais pas si elle ne faisait connaître des mœurs entièrement opposées aux nôtres.

Ce fils du charpentier Kalf avait été envoyé à Paris par son père pour y apprendre le français, et son père avait voulu qu’il y vécût honorablement. Il ordonna que le jeune homme quittât l’habit plus que simple que tous les citoyens de Sardam portent, et qu’il fît à Paris une dépense plus convenable à sa fortune qu’à son éducation, connaissant assez son fils pour croire que ce changement ne corromprait pas sa frugalité et la bonté de son caractère.

Kalf signifie veau dans toutes les langues du Nord ; le voyageur prit à Paris le nom de du Veau : il vécut avec quelque magnificence ; il fit des liaisons. Rien n’est plus commun à Paris que de prodiguer les titres de marquis et de comte à ceux qui n’ont pas même une terre seigneuriale, et qui sont à peine gentilshommes. Ce ridicule a toujours été toléré par le gouvernement, afin que les rangs étant plus confondus et la noblesse plus abaissée, on fût désormais à l’abri des guerres civiles, autrefois si fréquentes. Le titre de haut et puissant seigneur a été pris par des anoblis, par des roturiers qui avaient acheté chèrement des offices. Enfin les noms de marquis, de comte, sans marquisat et sans comté, comme de chevalier sans ordre, et d’abbé sans abbaye, sont sans aucune conséquence dans la nation.

Les amis et les domestiques de Kalf l’appelèrent toujours le comte du Veau : il soupa chez les princesses, et joua chez la duchesse de Berry ; peu d’étrangers furent plus fêtés. Un jeune marquis, qui avait été de tous ses plaisirs, lui promit de l’aller voir à Sardam, et tint parole. Arrivé dans ce village, il fit demander la maison du comte de Kalf. Il trouva un atelier de constructeurs de vaisseaux, et le jeune Kalf habillé en matelot hollandais, la hache à la main, conduisant les ouvrages de son père. Kalf reçut son hôte avec toute la simplicité antique qu’il avait reprise, et dont il ne s’écarta jamais. Un lecteur sage peut pardonner cette petite digression, qui n’est que la condamnation des vanités et l’éloge des mœurs[3].

Le czar resta trois mois en Hollande. Il se passa, pendant son séjour, des choses plus sérieuses que l’aventure de Kalf. La Haye, depuis la paix de Nimègue, de Rysvick, et d’Utrecht, avait conservé la réputation d’être le centre des négociations de l’Europe : cette petite ville, ou plutôt ce village, le plus agréable du Nord, était principalement habité par des ministres de toutes les cours, et par des voyageurs qui venaient s’instruire à cette école. On jetait alors les fondements d’une grande révolution dans l’Europe. Le czar, informé des commencements de ces orages, prolongea son séjour dans les Pays-Bas pour être plus à portée de voir ce qui se tramait à la fois au Midi et au Nord, et pour se préparer au parti qu’il devait prendre.


  1. 17 décembre 1716. (Note de Voltaire.)
  2. 14 janvier 1717. (Id.)
  3. Diderot, dans son Voyage en Hollande, a raconté, après Voltaire, la même anecdote, mais avec plus de détails. C’est sur le marché, et non dans un chantier, que deux Français retrouvent le soi-disant baron du Veau.