Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 8

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 562-568).
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CHAPITRE VIII.

SUITE DES VOYAGES DE PIERRE LE GRAND. CONSPIRATION DE GÖRTZ. RÉCEPTION DE PIERRE EN FRANCE.

Il voyait combien ses alliés étaient jaloux de sa puissance, et qu’on a souvent plus de peine avec ses amis qu’avec ses ennemis.

Le Mecklenbourg était un des principaux sujets de ces divisions presque toujours inévitables entre des princes voisins qui partagent des conquêtes. Pierre n’avait point voulu que les Danois prissent Vismar pour eux, encore moins qu’ils démolissent les fortifications ; cependant ils avaient fait l’un et l’autre.

Le duc de Mecklenbourg, mari de sa nièce, et qu’il traitait comme son gendre, était ouvertement protégé par lui contre la noblesse du pays, et le roi d’Angleterre protégeait la noblesse. Enfin il commençait à être très-mécontent du roi de Pologne, ou plutôt de son premier ministre, le comte Flemming, qui voulait secouer le joug de la dépendance imposé par les bienfaits et par la force.

Les cours d’Angleterre, de Pologne, de Danemark, de Holstein, de Mecklenbourg, de Brandebourg, étaient agitées d’intrigues et de cabales.

À la fin de 1716 et au commencement de 1717, Görtz, qui, comme le disent les Mémoires de Bassevitz, était las de n’avoir que le titre de conseiller de Holstein, et de n’être qu’un plénipotentiaire secret de Charles XII, avait fait naître la plupart de ces intrigues, et il résolut d’en profiter pour ébranler l’Europe. Son dessein était de rapprocher Charles XII du czar, non-seulement de finir leur guerre, mais de les unir, de remettre Stanislas sur le trône de Pologne, et d’ôter au roi d’Angleterre George Ier Brême et Verden, et même le trône d’Angleterre, afin de le mettre hors d’état de s’approprier les dépouilles de Charles.

Il se trouvait dans le même temps un ministre de son caractère, dont le projet était de bouleverser l’Angleterre et la France : c’était le cardinal Albéroni, plus maître alors en Espagne que Görtz ne l’était en Suède, homme aussi audacieux et aussi entreprenant que lui, mais beaucoup plus puissant, parce qu’il était à la tête d’un royaume plus riche, et qu’il ne payait pas ses créatures en monnaies de cuivre.

Görtz, des bords de la mer Baltique, se lia bientôt avec la cour de Madrid, Albéroni et lui furent également d’intelligence avec tous les Anglais errants qui tenaient pour la maison Stuart. Görtz courut dans tous les États où il pouvait trouver des ennemis du roi George, en Allemagne, en Hollande, en Flandre, en Lorraine, et enfin à Paris, sur la fin de l’année 1716. Le cardinal Albéroni commença par lui envoyer, dans Paris même, un million de livres de France pour commencer à mettre le feu aux poudres : c’était l’expression d’Albéroni.

Görtz voulait que Charles cédât beaucoup à Pierre pour reprendre tout le reste sur ses ennemis, et qu’il pût en liberté faire une descente en Écosse tandis que les partisans des Stuart se déclareraient efficacement en Angleterre, après s’être tant de fois montrés inutilement. Pour remplir ces vues il était nécessaire d’ôter au roi régnant d’Angleterre son plus grand appui ; et cet appui était le régent de France. Il était extraordinaire qu’on vît la France unie avec un roi d’Angleterre contre le petit-fils de Louis XIV, que cette même France avait mis sur le trône d’Espagne au prix de ses trésors et de son sang, malgré tant d’ennemis conjurés ; mais tout était sorti alors de sa route naturelle, et les intérêts du régent n’étaient pas les intérêts du royaume. Albéroni ménagea dès lors une conspiration en France contre ce même régent. Les fondements de toute cette vaste entreprise furent jetés presque aussitôt que le plan en eut été formé. Görtz fut le premier dans ce secret, et devait alors aller, déguisé, en Italie pour s’aboucher avec le prétendant auprès de Rome, et de là revoler à la Haye, y voir le czar, et terminer tout auprès du roi de Suède.

Celui qui écrit cette histoire est très-instruit de ce qu’il avance, puisque Görtz lui proposa de raccompagner dans ses voyages, et que, tout jeune qu’il était alors, il fut un des premiers témoins d’une grande partie de ces intrigues[1].

Görtz était revenu en Hollande à la fin de 1716, muni des lettres de change d’Albéroni et du plein pouvoir de Charles. Il est très-certain que le parti du prétendant devait éclater, tandis que Charles descendrait de la Norvége dans le nord d’Écosse. Ce prince, qui n’avait pu conserver ses États dans le continent, allait envahir et bouleverser ceux d’un autre ; et de la prison de Démirtash, en Turquie, et des cendres de Stralsund, on eût pu le voir couronner le fils de Jacques II à Londres, comme il avait couronné Stanislas à Varsovie.

Le czar, qui savait une partie des entreprises de Görtz, en attendait le développement, sans entrer dans aucun de ses plans et sans les connaître tous : il aimait le grand et l’extraordinaire autant que Charles XII, Görtz et Albéroni ; mais il l’aimait en fondateur d’un État, en législateur, en vrai politique ; et peut-être Albéroni, Görtz, et Charles même, étaient-ils plutôt des hommes inquiets qui tentaient de grandes aventures que des hommes profonds qui prissent des mesures justes ; peut-être, après tout, leurs mauvais succès les ont-ils fait accuser de témérité.

Quand Görtz fut à la Haye, le czar ne le vit point ; il aurait donné trop d’ombrage aux États-Généraux, ses amis, attachés au roi d’Angleterre. Ses ministres ne virent Görtz qu’en secret, avec les plus grandes précautions, avec ordre d’écouter tout et de donner des espérances, sans prendre aucun engagement, et sans le compromettre. Cependant les clairvoyants s’apercevaient bien, à son inaction pendant qu’il eût pu descendre en Scanie avec sa flotte et celle de Danemark, à son refroidissement envers ses alliés, aux plaintes qui échappaient à leurs cours, et enfin à son voyage même, qu’il y avait dans les affaires un grand changement qui ne tarderait pas à éclater.

Au mois de janvier 1717, un paquebot suédois, qui portait des lettres en Hollande, ayant été forcé par la tempête de relâcher en Norvége, les lettres furent prises. On trouva dans celles de Görtz et de quelques ministres de quoi ouvrir les yeux sur la révolution qui se tramait. La cour de Danemark communiqua les lettres à celle d’Angleterre. Aussitôt on fait arrêter à Londres le ministre suédois Gyllenborg ; on saisit ses papiers, et on y trouve une partie de sa correspondance avec les jacobites.

Le roi George écrit incontinent[2] en Hollande ; il requiert que, suivant les traités qui lient l’Angleterre et les États-Généraux à leur sûreté commune, le baron de Görtz soit arrêté. Ce ministre, qui se faisait partout des créatures, fut averti de l’ordre ; il part incontinent : il était déjà dans Arnheim, sur les frontières, lorsque, les officiers et les gardes qui couraient après lui ayant fait une diligence peu commune en ce pays-là, il fut pris, ses papiers saisis, sa personne traitée durement ; le secrétaire Stamke, celui-là même qui avait contrefait le seing du duc de Holstein dans l’affaire de Tonninge, plus maltraité encore. Enfin le comte de Gyllenborg, envoyé de Suède en Angleterre, et le baron de Görtz, avec des lettres de ministre plénipotentiaire de Charles XII, furent interrogés, l’un à Londres, l’autre à Arnheim, comme des criminels. Tous les ministres des souverains crièrent à la violation du droit des gens.

Ce droit, qui est plus souvent réclamé que bien connu, et dont jamais l’étendue et les limites n’ont été fixées, a reçu dans tous les temps bien des atteintes. On a chassé plusieurs ministres des cours où ils résidaient ; on a plus d’une fois arrêté leurs personnes ; mais jamais encore on n’avait interrogé des ministres étrangers comme des sujets du pays. La cour de Londres et les États passèrent par-dessus toutes les règles à la vue du péril qui menaçait la maison d’Hanovre ; mais enfin, ce danger étant découvert, cessait d’être danger, du moins dans la conjoncture présente.

Il faut que l’historien Nordberg ait été bien mal informé, qu’il ait bien mal connu les hommes et les affaires, ou qu’il ait été bien aveuglé par la partialité, ou du moins bien gêné par sa cour, pour essayer de faire entendre que le roi de Suède n’était pas entré très avant dans le complot.

L’affront fait à ses ministres affermit en lui la résolution de tout tenter pour détrôner le roi d’Angleterre. Cependant il fallut qu’une fois en sa vie il usât de dissimulation, qu’il désavouât ses ministres auprès du régent de France, qui lui donnait un subside, et auprès des États-Généraux, qu’il voulait ménager : il fit moins de satisfaction au roi George. Görtz et Gyllenborg, ses ministres, furent retenus près de six mois, et ce long outrage confirma en lui tous ses desseins de vengeance.

Pierre, au milieu de tant d’alarmes et de tant de jalousies, ne se commettant en rien, attendant tout du temps, et ayant mis un assez bon ordre dans ses vastes États pour n’avoir rien à craindre du dedans ni du dehors, résolut enfin d’aller en France : il n’entendait pas la langue du pays, et par là perdait le plus grand fruit de son voyage ; mais il pensait qu’il y avait beaucoup à voir, et il voulut apprendre de près en quels termes était le régent de France avec l’Angleterre, et si ce prince était affermi.

Pierre le Grand fut reçu en France comme il devait l’être. On envoya d’abord le maréchal de Tessé avec un grand nombre de seigneurs, un escadron des gardes, et les carrosses du roi à sa rencontre. Il avait fait, selon sa coutume, une si grande diligence, qu’il était déjà à Gournai lorsque les équipages arrivèrent à Elbeuf. On lui donna sur la route toutes les fêtes qu’il voulut bien recevoir. On le reçut d’abord au Louvre, où le grand appartement était préparé pour lui, et d’autres pour toute sa suite, pour les princes Kourakin et Dolkorouki, pour le vice-chancelier baron Schaffirof, pour l’ambassadeur Tolstoy, le même qui avait essuyé tant de violations du droit des gens en Turquie. Toute cette cour devait être magnifiquement logée et servie ; mais Pierre étant venu pour voir ce qui pouvait lui être utile, et non pour essuyer de vaines cérémonies qui gênaient sa simplicité, et qui consumaient un temps précieux, alla se loger le soir même à l’autre bout de la ville, au palais ou hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi, où il fut traité et défrayé comme au Louvre. Le lendemain[3], le régent de France vint le saluer à cet hôtel ; le surlendemain, on lui amena le roi encore enfant, conduit par le maréchal de Villeroi, son gouverneur, de qui le père avait été gouverneur de Louis XIV. On épargna adroitement au czar la gêne de rendre la visite immédiatement après l’avoir reçue ; il y eut deux jours d’intervalle ; il reçut les respects du corps de ville, et alla le soir voir le roi : la maison du roi était sous les armes ; on mena ce jeune prince jusqu’au carrosse du czar. Pierre, étonné et inquiété de la foule qui se pressait autour de ce monarque enfant, le prit et le porta quelque temps dans ses bras.

Des ministres plus raffinés que judicieux ont écrit que le maréchal de Villeroi, voulant faire prendre au roi de France la main et le pas, l’empereur de Russie se servit de ce stratagème pour déranger ce cérémonial par un air d’affection et de sensibilité : c’est une idée absolument fausse ; la politesse française, et ce qu’on devait à Pierre le Grand, ne permettaient pas qu’on changeât en dégoût les honneurs qu’on lui rendait. Le cérémonial consistait à faire pour un grand monarque et pour un grand homme tout ce qu’il eût désiré lui-même s’il avait fait attention à ces détails. Il s’en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV, Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu’y fit Pierre le Grand : ces empereurs n’y vinrent que par des intérêts de politique, et n’y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable ; mais quand Pierre le Grand alla dîner chez le duc d’Antin, dans le palais de Pétitbourg, à trois lieues de Paris, et qu’à la fin du repas il vit son portrait qu’on venait de peindre, placé tout d’un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu’aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne.

Il fut encore plus surpris lorsque, allant voir frapper des médailles dans cette longue galerie du Louvre où tous les artistes du roi sont honorablement logés, une médaille qu’on frappait étant tombée, et le czar s’empressant de la ramasser, il se vit gravé sur cette médaille, avec une renommée sur le revers, posant un pied sur le globe, et ces mots de Virgile, si convenables à Pierre le Grand, vires acquirit cundo : allusion également fine et noble, et également convenable à ses voyages et à sa gloire ; on lui présenta de ces médailles d’or, à lui et à tous ceux qui l’accompagnaient. Allait-il chez des artistes, on mettait à ses pieds tous les chefs-d’œuvre, et on le suppliait de daigner les recevoir ; allait-il voir les hautes-lices des Gobelins, les tapis de la Savonnerie, les ateliers des sculpteurs, des peintres, des orfèvres du roi, des fabricateurs d’instruments de mathématiques : tout ce qui semblait mériter son approbation lui était offert de la part du roi.

Pierre était mécanicien, artiste, géomètre. Il alla à l’Académie des sciences, qui se para pour lui de tout ce qu’elle avait de plus rare ; mais il n’y eut rien d’aussi rare que lui-même : il corrigea de sa main plusieurs fautes de géographie dans les cartes qu’on avait de ses États, et surtout dans celle de la mer Caspienne. Enfin, il daigna être un des membres de cette Académie, et entretint depuis une correspondance suivie d’expériences et de découvertes avec ceux dont il voulait bien être le simple confrère. Il faut remonter aux Pythagore et aux Anacharsis pour trouver de tels voyageurs, et ils n’avaient pas quitté un empire pour s’instruire.

On ne peut s’empêcher de remettre ici sous les yeux du lecteur ce transport dont il fut saisi en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu : peu frappé de la beauté de ce chef-d’œuvre de sculpture, il ne le fut que de l’image d’un ministre qui s’était rendu célèbre dans l’Europe en l’agitant, et qui avait rendu à la France sa gloire perdue après la mort de Henri IV. On sait qu’il embrassa cette statue, et qu’il s’écria : « Grand homme, je t’aurais donné la moitié de mes États pour apprendre de toi à gouverner l’autre ! » Enfin, avant de partir, il voulut voir cette célèbre Mme de Maintenon, qu’il savait être veuve en effet de Louis XIV, et qui touchait à sa fin. Cette espèce de conformité entre le mariage de Louis XIV et le sien excitait vivement sa curiosité ; mais il y avait entre le roi de France et lui cette différence qu’il avait épousé publiquement une héroïne, et que Louis XIV n’avait eu en secret qu’une femme aimable. La czarine n’était pas de ce voyage : Pierre avait trop craint les embarras du cérémonial, et la curiosité d’une cour peu faite pour sentir le mérite d’une femme qui, des bords du Pruth à ceux de Finlande, avait affronté la mort à côté de son époux, sur mer et sur terre.


  1. Voltaire connut le baron de Görtz au château de Châtillon, près Paris, où habitait le banquier Hoguière. Il s’explique ici plus complètement sur les intrigues suédoises que dans l’Histoire de Charles XII.
  2. Février 1717. (Note de Voltaire.)
  3. 8 mai 1717. (Note de Voltaire.)