Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 27

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CHAPITRE XXVII


« Les généraux qui ont conduit l’entrée à Paris sont de grands hommes de guerre. »
M. Thiers à l’Assemblée Nationale, le 22 mai 71.

Lundi 22. — Les Versaillais envahissent les quartiers de l’est. — Paris se lève.

Vers deux heures du matin, Dombrowski arrive à l’Hôtel-de-Ville, pâle, défait, contusionné à la poitrine par un éclat de pierre. Il raconte au Comité de salut public l’entrée des Versaillais, la débandade de Passy, ses efforts inutiles pour rallier les hommes. On s’étonne de cette invasion si rapide, — tant le Comité connaît peu la situation militaire. — Dombrowski, qui comprend mal, s’écrie : « Quoi ! le Comité de salut public me prendrait pour un traître ! Ma vie appartient à la Commune. » Son geste, sa voix attestent un désespoir amer.

Le jour se lève chaud et brillant comme la veille. La générale et le tocsin ont mis sur pied trois ou quatre mille hommes qui se hâtent vers les Tuileries, l’Hôtel-de-Ville et la Guerre. Des centaines d’autres abandonnent en ce moment leurs postes, quittent Passy, dégarnissent le XVe. Les fédérés du Petit-Vanves rentrés dans Paris à cinq heures du matin ont refusé de tenir, voyant les Versaillais au Trocadéro. Rive gauche, au square Sainte-Clotilde, des officiers s’efforcent de les arrêter. Les gardes les repoussent. « C’est maintenant la guerre des barricades, disent-ils, chacun dans son quartier ! » À la Légion d’honneur, ils forcent le passage. La proclamation de Delescluze les a déliés.

Elle débute ainsi, cette proclamation d’un autre âge, affichée sur trop de murs :

« Assez de militarisme ! plus d’états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures ! Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné… Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes. Mais quand il a un fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l’école monarchique. »

Quand le ministre de la Guerre flétrit toute discipline, qui voudra désormais obéir ? Quand il méprise toute méthode, qui voudra raisonner ? Et l’on verra des centaines d’hommes refuser de quitter le pavé de leur rue, ignorer le quartier voisin qui agonise, attendre immobiles que l’ennemi continue de les cerner.

À cinq heures du matin, la retraite officielle commence. Le chef de l’état-major fait évacuer précipitamment la Guerre sans emporter ni anéantir les papiers. Ils tombèrent au pouvoir des Versaillais et fournirent des milliers de victimes aux conseils de guerre.

Au sortir du ministère, Delescluze rencontre Brunel. Mis en liberté de la veille, il a réuni sa légion et il vient s’offrir, étant de ces hommes d’une foi que les plus cruelles injustices ne peuvent faire vaciller. Delescluze lui donne l’ordre de défendre la place de la Concorde. Brunel s’y rend, dispose sur la terrasse des Tuileries et du bord de l’eau 150 tirailleurs, trois pièces de 4, une de 12, deux de 7. La redoute de Saint-Florentin reçoit une mitrailleuse et une pièce de 4 : celle de la rue Royale, à l’entrée de la place de la Concorde, deux pièces de 12.

En avant de Brunel, quelques hommes de la 8e légion s’efforcent d’arrêter, place Beauvau, les fuyards de Passy et d’Auteuil. Débordés, ils mettent le quartier en état de défense. Des barricades s’élèvent rue du Faubourg-Saint-Honoré à la hauteur de l’ambassade anglaise, rue de Suresnes et de la Ville-l’Évèque. On accumule les obstacles place Saint-Augustin au coin de la rue Abbatucci, au débouché du boulevard Haussmann et devant le boulevard Malesherbes. Les Versaillais se présentent.

Dès les premières heures, ils ont commencé leur marche en avant. À cinq heures et demie, Douai, Clinchant et Ladmirault, longeant les remparts, débouchent sur l’avenue de la Grande-Armée. Les artilleurs de la porte Maillot se retournent et voient derrière eux les Versaillais, leurs voisins depuis tantôt dix heures. Nulle sentinelle ne les a dénoncés. Monteret fait filer ses hommes par les Ternes, charge un des canons de la porte Maillot, lâche son dernier coup à l’ennemi et s’échappe vers les Batignolles.

La colonne Douai remonte l’avenue jusqu’à la barricade en avant de l’Arc de Triomphe et l’occupe sans combat. Les fédérés ont à peine le temps d’emmener les canons qui devaient surmonter l’Arc de Triomphe. Les soldats remontent le quai et s’aventurent confiants sur la place de la Concorde silencieuse. Tout à coup la terrasse des Tuileries s’éclaire. Les Versaillais, reçus à bout portant, perdent beaucoup de monde et s’enfuient jusqu’au Palais de l’Industrie.

À gauche, les soldats occupent l’Élysée abandonné et, par les rues Morny et Abatucci, débouchent sur la place Saint-Augustin. Ses barricades à peine ébauchées ne peuvent se soutenir et, vers sept heures et demie, les Versaillais s’installent à la caserne de la Pépinière. Les fédérés établissent en arrière une seconde ligne fermant le boulevard Malesherbes à la hauteur de la rue Boissy d’Anglas.

À la gauche de Douai, Clinchant et Ladmirault continuent leur mouvement le long des remparts. Les travaux importants des portes Bineau, de Courcelles, d’Asnières et de Clichy tournés contre les fortifications deviennent inutiles, et les Ternes sont occupés sans coup férir. En même temps, une des divisions Clinchant côtoie les remparts au dehors. Les fédérés de service à Neuilly, Levallois-Perret, Saint-Ouen sont assaillis de balles par derrière. C’est leur première nouvelle de l’entrée des Versaillais. Beaucoup de fédérés sont pris. D’autres parviennent à rentrer par les portes Bineau, d’Asnières et de Clichy, jetant dans le XVIIe la panique et les bruits de trahison.

Le rappel avait battu toute la nuit aux Batignolles et mis sur pied les sédentaires et les enfants. Un bataillon du génie s’élance à la rencontre des tirailleurs de Clinchant et fait le coup de feu en avant du parc Monceaux et de la place Wagram ; les gardes nationaux, trompés par ses pantalons rouges, ouvrent sur lui un feu meurtrier. Il se replie et découvre le parc. Les Versaillais l’occupent et poussent vers les Batignolles. Là, les barricades les arrêtent : à gauche, depuis la place Clichy jusqu’à la rue Lévis ; au centre, rue Lebouteux, La Condamine, des Dames. À droite, on fortifie la Fourche, position rivale de celle de la place Clichy. Bientôt les Batignolles forment une avancée à Montmartre.

La principale forteresse se tait. Depuis dix-sept heures, elle assiste silencieuse à l’entrée des troupes de Versailles. Le matin, les colonnes de Douai et de Ladmirault, leur artillerie et leurs fourgons se sont rencontrés, emmêlés sur la place du Trocadéro ; quelques obus de Montmartre eussent changé cette confusion en déroute, et le moindre échec à l’entrée des troupes c’était pour Versailles un second 18 Mars ; les canons des buttes sont restés muets.

Quatre-vingt-cinq canons, une vingtaine de mitrailleuses gisent là, sales, pêle-mêle. Personne, pendant ces huit semaines, n’a songé à les mettre en ligne. Les projectiles de 7 abondent, il n’y a pas de gargousses. Au Moulin de la Galette, trois pièces de 24 sont les seules munies d’affûts ; il n’y a ni parapets, ni blindages, ni plate-formes. À neuf heures du matin, elles n’ont pas encore tiré. Au premier coup, le recul enterra les affûts et il fallut beaucoup de temps pour les dégager. Ces trois pièces elles-mêmes n’ont que très peu de munitions. De fortifications, de travaux de terre nulle part. À peine si l’on commence quelques barricades au pied des boulevards extérieurs. À neuf heures, La Cécilia, envoyé à Montmartre, trouve la défense dans cet état honteux. Il adresse des dépêches à l’Hôtel-de-Ville, conjurant les membres de la Commune d’accourir ou tout au moins d’envoyer des renforts en hommes et en munitions.

De même rive gauche à l’École militaire. En face du parc d’artillerie, les Versaillais, depuis une heure du matin, manœuvrent au Trocadéro. Pas un seul des canons de la Commune ne les a inquiétés.

Au lever du jour, la brigade Laugourian s’avance sur les baraquements du Champ-de-Mars. Ils étaient à peu près vides, quoi qu’ait écrit Vinoy. Ils n’en sont pas moins incendiés par les obus du Trocadéro — le premier incendie des journées de Mai, et avoué par les Versaillais eux-mêmes. L’École militaire tombe entre leurs mains.

Le VIIe arrondissement se lève. On barricade le quai en face de la Légion d’honneur, les rues de Lille, de l’Université et le boulevard Saint-Germain à la hauteur de la rue Solférino. Rue du Bac, une douzaine de brassardiers, conduits par Durouchoux et Vrignault, descendent grand train ; le membre de la Commune Sicard et quelques fédérés les arrêtent devant le petit Saint-Thomas. Une balle renverse Durouchoux ; ses acolytes l’emportent et profitent de l’occasion pour disparaître. Les rues de Beaune, de Verneuil, des Saint-Pères, sont mises en état de défense, une barricade s’élève rue de Sèvres, à l’Abbaye-au-Bois.

À droite, les soldats de Cissey descendent sans obstacles la rue de Vaugirard jusqu’à l’avenue du Maine ; une autre colonne file le long du chemin de fer et atteint à six heures et demie la gare Montparnasse. Cette position capitale n’a pas été préparée. Une vingtaine d’hommes la défendent ; à court de cartouches, ils se replient sur la rue de Rennes, où, sous le feu des troupes, ils construisent une barricade à la hauteur de la rue du Vieux-Colombier. À son extrême droite, Cissey occupe la porte de Vanves, et garnit la ligne du chemin de fer de l’Ouest.

Au bruit du canon, Paris se lève et voit la proclamation de Delescluze. Les magasins se referment, les boulevards restent vides, la vieille insurgée prend sa physionomie de combat. Les estafettes brûlent le pavé. Des fragments de bataillons viennent à l’Hôtel-de-Ville, où le Comité Central, le comité d’artillerie, tous les services militaires se sont concentrés.

À neuf heures, vingt membres du Conseil se trouvent réunis. Prodige ! voici Félix Pyat qui vient de crier : Aux armes ! dans le Vengeur du matin. Il a revêtu son air de patriarche. « Eh bien, mes amis ! notre dernière heure est venue. Oh ! pour moi, que m’importe ! Mes cheveux sont blancs, ma carrière est terminée. Quelle plus glorieuse fin puis-je espérer que celle de la barricade ! Mais quand je vois autour de moi tant de têtes blondes, je tremble pour l’avenir de la Révolution !… » Il demande qu’on dresse un procès-verbal des présents afin de bien marquer qui était à son devoir, signe, et, l’œil humide, ayant salué ses collègues, le vieux comédien court se cacher dans quelque cave, éclipsant par cette lâcheté dernière toutes ses vilenies passées.

Réunion stérile où l’on ne fait qu’échanger des nouvelles. Nul ne se préoccupe de donner une impulsion, un système à la défense. Les fédérés sont abandonnés à leur inspiration. Pendant toute la nuit dernière, ni Dombrowski, ni la Guerre, ni l’Hôtel-de-Ville n’ont songé aux bataillons du dehors. Chaque corps n’a plus rien à attendre que de son initiative, des ressources qu’il saura se créer et de l’intelligence de ses chefs.

À défaut de direction, les proclamations du Comité de salut public ne manquent pas. À midi il affiche :

« Que les bons citoyens se lèvent ! Aux barricades ! L’ennemi est dans nos murs… Pas d’hésitation. En avant pour la Commune et pour la liberté. Aux armes ! »

Une heure après :

Au peuple de Paris.

«… Le peuple qui détrône les rois, qui détruit les Bastilles, le peuple de 89 et de 93, le peuple de la Révolution ne peut perdre en un jour le fruit de l’émancipation du 18 Mars… Aux armes ! Donc, aux armes !

« Que Paris se hérisse de barricades et que derrière ces remparts improvisés il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d’orgueil, cri de défi, mais aussi cri de victoire ; car Paris avec ses barricades est inexpugnable.

« Hotel-de-Ville, 2 prairial an 79. »

Grands mots, rien que des mots.

Midi. — Le général Cissey a envahi l’esplanade des Invalides et ses soldats s’engagent dans la rue de Grenelle-Saint-Germain ; l’École d’état-major saute en l’air et les met en fuite. Deux canons fédérés enfilent la rue de l’Université. Quatre canonnières, embossées sous le Pont-Royal, gardent le fleuve et obusent le Trocadéro. Au centre, dans le VIIIe, les Versaillais tiraillent sur place. Aux Batignolles, ils n’avancent pas ; mais leurs projectiles vident la rue Lévis. Les fédérés perdent beaucoup de monde rue Cardinet où des enfants se battent endiablés.

Malon et Jaclard qui dirigent cette défense, demandent depuis le matin des renforts à Montmartre. Vers une heure, ils vont les chercher eux-mêmes. Personne à l’état-major ne peut leur fournir la moindre indication. Les fédérés errent au hasard dans les rues ou causent par petits groupes. Malon veut les emmener ; ils s’y refusent, se réservant, disent-ils, pour leur quartier. Les canons des buttes sont muets, manquant de gargousses. L’Hôtel-de-Ville n’a envoyé que des paroles.

Il y a cependant deux généraux sur la hauteur, Cluseret et La Cécilia. L’ex-délégué promène mélancoliquement sa somnolente incapacité. La Cécilia, inconnu dans ce quartier se voit impuissant.

Deux heures. — L’Hôtel-de-Ville a repris sa figure de Mars. À droite, le Comité de salut public, à gauche, la Guerre sont envahis. Le Comité Central multiplie ses ordres et déclame contre l’incapacité des membres de la Commune ; il est incapable lui-même de formuler une idée précise. Le comité d’artillerie s’embrouille toujours dans ses canons, ne sait à qui faire droit et refuse souvent des pièces pour les positions les plus importantes.

Les délégués du congrès de Lyon viennent offrir leur intervention. L’avant-veille M. Thiers les avait éconduits : que pouvaient-ils après l’entrée des troupes ? Rien. Le Comité de salut public le comprend et il les accueille assez froidement. Beaucoup à l’Hôtel-de-Ville croient d’ailleurs à la victoire et se réjouissent presque de l’entrée des Versaillais qu’on écrasera plus facilement.

Les barricades commencent à pousser. Celle de la rue de Rivoli qui protégera l’Hôtel-de-Ville, se dresse à l’entrée du square Saint-Jacques, au coin de la rue Saint-Denis. Cinquante ouvriers du métier, bâtissent, maçonnent, et des gamins brouettent la terre du square. Cet ouvrage de plusieurs mètres de profondeur, haut de six, avec des fossés, des embrasures, une avancée, aussi solide que la redoute Saint-Florentin qui avait pris des semaines, fut terminé en quelques heures, exemple de ce qu’aurait pu, pour détendre Paris, un effort intelligent produit en temps utile. Dans le IXe, les rues Auber, de la Chaussée-d’Antin, de Châteaudun, les carrefours du faubourg Montmartre, de Notre-Dame-de-Lorette, de la Trinité, la rue des Martyrs, remuent vivement leurs pavés. On barricade les grandes voies d’accès ; la Chapelle, les Buttes-Chaumont, Belleville, Ménilmontant, la rue de la Roquette, la Bastille, les boulevards Voltaire et Richard-Lenoir, la place du Château-d’Eau, les grands boulevards, surtout à partir de la porte Saint-Denis ; sur la rive gauche, le boulevard Saint-Michel dans toute sa longueur, le Panthéon, la rue Saint-Jacques, les Gobelins, et les principales avenues du XIIIe. Beaucoup de ces défenses resteront ébauchées.

Quand Paris se raidit pour la dernière lutte, Versailles est fou de joie. L’Assemblée s’est réunie de bonne heure. M. Thiers n’a voulu laisser à aucun de ses ministres la gloire d’annoncer qu’on s’égorge dans Paris. Son apparition à la tribune est saluée de frénésies. « La cause de la justice, de l’ordre, de l’humanité, de la civilisation a triomphé ! glapit le petit homme. Les généraux qui ont conduit l’entrée à Paris sont de grands hommes de guerre… L’expiation sera complète. Elle aura lieu au nom des lois par les lois, avec les lois. » La Chambre comprend cette promesse de carnage et, d’un vote unanime, Droite, Gauche, Centre, cléricaux, républicains et monarchistes décrètent que l’armée versaillaise et le chef du pouvoir exécutif ont bien mérité de la patrie.

La séance est levée. Les députés courent à la Lanterne de Diogène, à Châtillon, au Mont-Valérien, à toutes les hauteurs d’où l’on peut, comme d’un Colysée immense, suivre sans danger l’égorgement de Paris. La population des oisifs les accompagne et, sur cette route de Versailles, députés, courtisanes, femmes du monde, journalistes, fonctionnaires, en rut de la même hystérie, donnent aux Prussiens et à la France le spectacle d’une saturnale byzantine.

Le matin M. Thiers avait télégraphié à Jules Favre : « Je rentre de Paris, où j’ai vu de bien terribles spectacles. Venez, mon ami, partager notre satisfaction. » Il avait pu voir, en effet, quelques exécutions sommaires, ce que le vulgaire appelle des massacres de prisonniers. Elles débutèrent ce jour-là ; et c’est probablement la caserne de Babylone qui ouvrit la semaine sanglante. Seize fédérés, pris rue du Bac, furent fusillés dans la cour.

À partir de huit heures, l’armée n’avance plus, sauf dans le VIIIe où la barricade de l’ambassade anglaise est tournée par les jardins. La ligne du faubourg Saint-Germain résiste bien, depuis la Seine jusqu’à la gare Montparnasse que canonnent les fédérés.

La nuit amortit la fusillade ; la canonnade continue encore. De rouges clartés s’élèvent rue de Rivoli. Le ministère des Finances brûle. Il a reçu toute la journée une partie des obus versaillais destinés à la terrasse des Tuileries, et les papiers emmagasinés dans ses combles se sont enflammés. Les pompiers de la Commune ont éteint une première fois cet incendie qui contrarie la défense de la redoute Saint-Florentin ; il s’est bientôt rallumé plus envahisseur, inextinguible. Alors commencent ces nuits tragiques qui sept fois tinteront. Le Paris de la révolte est debout. Des bataillons descendent sur l’Hôtel-de-Ville, musique et drapeau rouge en tête, deux cents hommes par bataillon, résolus. D’autres se forment sur les grandes voies ; les officiers parcourent les fronts, distribuent des cartouches ; les petites cantinières trottent, fières de courir les mêmes dangers. La première impression avait été terrible ; on avait cru les troupes au cœur de Paris. La lenteur de leur marche refit l’espoir ; tous les combattants de race accoururent. On voit le fusil sur l’épaule beaucoup de ceux qui ont dit les fautes et n’ont pas été écoutés. Mais il s’agit bien à cette heure de récriminations vaines. Pour la sottise des chefs, les soldats doivent-ils déserter le drapeau ? Le Paris de 71 lève contre Versailles la Révolution sociale tout entière. Il faut être ou n’être pas pour lui, malgré les fautes commises ; ceux là même qui n’ont pas d’illusion sur l’issue de la lutte veulent servir leur cause immortelle par le mépris de la mort.

Dix heures. — À l’Hôtel-de-Ville, une troupe de fédérés très irrités viennent d’amener Dombrowski. Le général, sans commandement depuis le matin, s’était rendu avec ses officiers aux avant-postes de Saint-Ouen. Voyant son rôle terminé, il voulait, la nuit, à cheval, percer les lignes prussiennes et gagner la frontière. Un commandant appelé Vaillant, qui fut le lendemain fusillé comme traître, avait ameuté ses hommes contre le général. Introduit devant le Comité de salut public, Dombrowski s’écria comme la veille : « On dit que j’ai trahi ! » Les membres du Comité l’apaisèrent affectueusement. Dombrowski sortit, alla dîner à la table des officiers et, à la fin du repas, sans mot dire, il serra la main à tous ses compagnons. On comprit qu’il se ferait tuer.

Des messagers arrivent à l’Hôtel-de-Ville de tous les points de la lutte. Un grand nombre de gardes et d’officiers, courbés sur de longues tables, expédient les ordres et les dépêches. Les cours se remplissent de fourgons, de prolonges ; les chevaux tout harnachés mangent ou dorment dans les coins. Les munitions partent et arrivent. Nul le découragement ou même l’inquiétude ; partout une activité presque gaie.

Les rues et les boulevards ont reçu leur éclairage réglementaire, sauf dans les quartiers envahis. À l’entrée du faubourg Montmartre, la lumière cesse brusquement ; il y a comme un énorme trou noir. Cette obscurité est bordée de sentinelles fédérées jetant par intervalle leur cri : Passez au large ! Au delà, un silence plein de menace. Ces ombres se mouvant dans la nuit prennent des formes gigantesques ; il semble que l’on marche dans un cauchemar ; les plus braves sentent l’effroi.

Il y eut des nuits plus bruyantes, plus sillonnées d’éclairs, plus grandioses, quand l’incendie et la canonnade enveloppèrent tout Paris ; nulle ne pénétra plus lugubrement les âmes. Nuit de recueillement, veillée des armes. On se cherche dans les ténèbres, on se parle bas, on prend de l’espoir, on en donne. Aux carrefours, on se consulte pour étudier les positions, puis, à l’œuvre ! En avant la pioche et le pavé ! Que la terre s’amoncelle où s’amortira l’obus. Que les matelas précipités des maisons abritent les combattants ; on ne dormira plus désormais. Que les pierres, cimentées de haine, se pressent les unes contre les autres comme des poitrines d’hommes sur le champ de bataille. Le Versaillais a surpris sans défense, qu’il rencontre demain Saragosse et Moscou.

Tout passant est requis : « Allons, citoyen ! un coup de main pour la République. » À la Bastille et sur les boulevards intérieurs on trouve par places des fourmilières de travailleurs ; les uns creusent la terre, d’autres portent les pavés. Des enfants manient des pelles et des pioches aussi grandes qu’eux. Les femmes exhortent, supplient les hommes. La délicate main des jeunes filles lève le dur hoyau. Il tombe avec un bruit sec et fait jaillir l’étincelle. Il faut une heure pour entamer sérieusement le sol, on passera la nuit.

Place Blanche, écrivait Maroteau dans le Salut Public du lendemain, « il y a une barricade parfaitement construite et défendue par un bataillon de femmes, cent vingt environ. Au moment où j’arrive, une forme noire se détache de l’enfoncement d’une porte cochère. C’est une jeune fille au bonnet phrygien sur l’oreille, le chassepot à la main, la cartouchière aux reins : Halte-là, citoyen, on ne passe pas ! » Le mardi soir, à la barricade du square Saint-Jacques et du boulevard Sébastopol, plusieurs dames du quartier de la Halle travaillèrent longtemps à remplir de terre des sacs et des paniers d’osier.

Ce ne sont plus les redoutes traditionnelles, hautes de deux étages. La barricade improvisée dans les journées de Mai est de quelques pavés, à peine à hauteur d’homme. Derrière, quelquefois un canon ou une mitrailleuse. Au milieu, calé par deux pavés, le drapeau rouge couleur de vengeance. À vingt, derrière ces loques de remparts, ils arrêtèrent des régiments.

Si la moindre pensée d’ensemble dirigeait cet effort, si Montmartre et le Panthéon croisaient leurs feux, si elle rencontrait quelque explosion habilement ménagée, l’armée versaillaise vite tournerait le dos. Mais les fédérés sans direction, sans connaissance de la guerre, ne virent pas plus loin que leurs quartiers ou même que leurs rues. Au lieu de deux cents barricades stratégiques, solidaires, faciles à défendre avec sept ou huit mille hommes, on en sema des centaines impossibles à garnir. L’erreur générale fut de croire qu’on serait attaqué de front, tandis que les Versaillais exécutèrent partout des mouvements tournants.

Le soir, la ligne versaillaise s’étend de la gare des Batignolles à l’extrémité du chemin de fer de l’Ouest rive gauche, en passant par la gare Saint-Lazare, la caserne de la Pépinière, l’ambassade anglaise, le Palais de l’Industrie, le Corps législatif, la rue de Bourgogne, le boulevard des Invalides et la gare Montparnasse.

Il n’y a devant l’envahisseur que des embryons de barricades. Qu’il crève d’un effort cette ligne encore si faible et il surprend le centre tout à fait dégarni. Ces cent trente mille hommes n’osèrent pas. Soldats et chefs eurent peur de Paris. Ils crurent que les rues allaient s’entr’ouvrir, les maisons s’abîmer sur eux, témoin la fable des torpilles, des mines d’égouts, imaginée plus tard pour justifier leur indécision [1]. Le lundi soir, maîtres de plusieurs arrondissements, ils tremblaient encore de quelque surprise terrible. Il leur fallut toute la tranquillité de la nuit pour revenir de leur conquête et se convaincre que les comités de défense n’avaient rien prévu ni rien préparé.




  1. Appendice XVII.