Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 28

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CHAPITRE XXVIII


Mardi 23, Montmartre est pris. — Les premiers massacres en bloc. — Paris s’embrase. — La dernière nuit de l’Hôtel-de-Ville.

Les défenseurs des barricades dorment sur leurs pavés. Les avant-postes ennemis veillent. Aux Batignolles, la reconnaissance versaillaise enlève une sentinelle. Le fédéré crie de toutes ses forces : Vive la Commune ! et ses camarades avertis peuvent se mettre sur leurs gardes. Il est fusillé sur-le-champ.

À deux heures du matin, La Cécilia, accompagné des membres de la Commune, Lefrançais, Vermorel, Johannard, et des journalistes, Alphonse Humbert et Maroteau, amène aux Batignolles un renfort de cent hommes. Aux reproches que Malon lui fait d’avoir laissé toute la journée le quartier sans secours, le général répond : « On ne m’obéit pas. »

Trois heures. — Debout aux barricades ! La Commune n’est pas morte ! L’air frais du matin baigne les visages fatigués et ravive l’espérance. La canonnade ennemie salue sur toute la ligne la naissance du jour. Les artilleurs de la Commune répondent depuis Montparnasse jusqu’aux buttes Montmartre qui semblent un peu s’animer.

Ladmirault, à peu près immobile la veille, lance ses hommes le long des fortifications, prenant à revers toutes les portes de Neuilly à Saint-Ouen. À sa droite, Clinchant attaque d’un même mouvement les barricades des Batignolles. La rue Cardinet cède la première, puis les rues Nollet, Truffant, La Condamine, l’avenue basse de Clichy. Tout à coup, la porte de Saint-Ouen s’ouvre et vomit des Versaillais. C’est la division Montaudon qui, depuis la veille, opère à l’extérieur. Les Prussiens lui ont prêté la zone neutre. Avec l’aide de Bismarck, Clinchant et Ladmirault vont étreindre les buttes par les deux flancs.

Tout près d’être cerné dans la mairie du XVIIe Malon ordonne la retraite sur Montmartre. On y dirige aussi un détachement de vingt-cinq femmes qui viennent s’offrir sous la conduite des citoyennes Dimitrieff et Louise Michel. Malon et ses amis peuvent s’échapper par une issue.

Clinchant poursuit sa route et vient se heurter contre la barricade de la place Clichy. Il faut pour réduire ces pavés mal agencés et derrière lesquels cinquante hommes à peine combattent, l’effort combiné des Versaillais de la rue de Saint-Pétersbourg et de leurs tirailleurs du collège Chaptal. Les fédérés, n’ayant plus d’obus, chargent avec des pierres et du bitume ; leur poudre épuisée, ils se replient sur la rue des Carrières. Ladmirault, maître de l’avenue de Saint-Ouen, tourne leur barricade par le cimetière Montmartre. Une vingtaine de gardes refusent de se rendre. Les Versaillais les fusillent.

En arrière, le quartier des Épinettes lutte quelque temps encore ; peu à peu, toute résistance cesse et, vers neuf heures, les Batignolles appartiennent à l’armée.

L’Hôtel-de-Ville ne sait rien du progrès des troupes quand Vermorel y vient chercher des munitions pour Montmartre. Il repart avec des fourgons et ne peut gagner les buttes que cernent les Versaillais.

Maîtres des Batignolles il leur suffit d’étendre la main pour s’emparer de Montmartre. Les buttes semblent mortes. La panique s’y est répandue dans la nuit. Les bataillons se sont amincis, évanouis. Le chef de la 18e légion, Millière homonyme du député, est incapable d’une initiative vigoureuse. Des individus qu’on vit quelques heures plus tard dans les rangs de l’armée, ont semé les fausses nouvelles, arrêté à chaque instant des chefs civils ou militaires, sous le prétexte qu’ils trahissaient. Une centaine d’hommes seulement garnissent le versant du nord. Quelques barricades ont été commencées pendant la nuit, très mollement ; les femmes seules ont montré de l’ardeur.

Cluseret s’est volatilisé par habitude. Malgré ses dépêches et les promesses de l’Hotel-de-Ville, La Cécilia n’a reçu ni renforts, ni munitions. À neuf heures on n’entend plus le canon des buttes. Les canonniers sont partis. Les fuyards des Batignolles qui arrivent à dix heures n’apportent que la panique. Les Versaillais peuvent se présenter, il n’y a pas deux cents combattants pour les recevoir.

Mac-Mahon, cependant, n’ose tenter l’assaut qu’avec ses meilleures troupes, tant cette position, tant la renommée de Montmartre est redoutable. Deux forts détachements l’assaillent par les rues Lepic, Marcadet et la chaussée Clignancourt. De temps en temps, des coups de feu partent de quelque maison. Aussitôt les colonnes s’arrêtent et commencent des sièges en règle. Ces milliers d’hommes qui entourent complètement Montmartre, aidés de l’artillerie établie sur le terre-plein de l’enceinte, mettent trois heures à gravir des position défendues sans méthode par quelques douzaines de tirailleurs.

À onze heures, le cimetière est pris. Il y a dans les environs quelques fusillades. Les rares obstinés qui combattent sont tués ou se replient, découragés de leur isolement. Les Versaillais grimpent aux buttes par toutes les pentes qui y conduisent, s’installent à midi au moulin de la Galette, descendent à la mairie, à la place Saint-Pierre, occupent sans la moindre résistance tout le XVIIIe arrondissement.

Ainsi fut abandonnée sans bataille, sans même une protestation de désespoir, cette hauteur imprenable d’où quelques centaines de résolus pouvaient tenir en échec toute l’armée de Versailles et contraindre l’Assemblée à une transaction. Deux fois dans ce siècle cette défense a trompé l’espoir de Paris.

À peine installé à Montmartre, l’état-major Versaillais commence des holocaustes aux mânes de Lecomte et de Clément Thomas. Quarante-deux hommes, trois femmes et quatre enfants ramassés au hasard sont conduits au n° 6 de la rue des Rosiers, contraints de fléchir les genoux, tête nue, devant le mur au pied duquel les généraux ont été exécutés le 18 mars. Puis on les tue. Une femme qui tient son enfant dans les bras refuse de s’agenouiller, crie à ses compagnons : « Montrez à ces misérables que vous savez mourir debout. »

Les jours suivants, ces sacrifices continuèrent. Chaque fournée de prisonniers stationnait d’abord devant le mur tigré de balles. On les fusillait ensuite à deux pas de là, sur le versant de la butte qui domine la route de Saint-Denis [1].

Les Batignolles et Montmartre virent les premiers massacres en masse. Juin 48 avait eu ses fusillades sommaires d’insurgés pris sur la barricade. Mai 71 connut les carnages à la fantaisie du soldat. Le mardi, bien longtemps avant les incendies, les Versaillais fusillaient les premiers venus, au square des Batignolles, place de l’hôtel-de-ville, porte de Clichy. Le parc Monceau est l’abattoir principal du XVIIe. À Montmartre, le massacre se centralise sur les buttes, l’Élysée dont chaque marche est faite de cadavres, et les boulevards extérieurs.

À deux pas de Montmartre, on ignore la catastrophe. Place Blanche, la barricade des femmes tient quelque temps contre les soldats de Clinchant. Elles se replient ensuite sur la barricade Pigalle qui tombe vers deux heures. Son chef est amené devant un commandant versaillais : « Qui es-tu ? dit-il — Lévèque, ouvrier maçon, membre du Comité Central. — Ah ! c’est des maçons qui veulent commander maintenant ! » répond le Versaillais qui lui décharge son revolver dans la figure.

Sur l’autre rive de la Seine, la résistance est plus heureuse, Varlin arrête les Versaillais au carrefour de la Croix-Rouge qui restera célèbre dans la défense de Paris. Les rues aboutissantes ont été barricadées et cette place d’armes ne sera abandonnée que lorsque l’incendie et les obus en auront fait des ruines. Sur les bords du fleuve, rues de l’Université, Saint-Dominique, de Grenelle, les 67e,135e,138e,147e bataillons soutenus par les Enfants perdus et les Tirailleurs résistent obstinément. Rue de Rennes et sur les boulevards voisins, les Versaillais s’épuisent. La rue Vavin où la résistance est merveilleuse, retardera pendant deux journées l’invasion du Luxembourg.

Nous sommes moins sûrs à l’extrême gauche. Les Versaillais ont cerné de bonne heure le cimetière Montparnasse tenu par une poignée d’hommes. Près du restaurant Richefeu, les fédérés ont laissé approcher l’ennemi et démasqué à bout portant des mitrailleuses. Inutilement. Les Versaillais, très nombreux enlèvent les fédérés. De là, rasant les remparts du XIVe, ils atteignent la place Saint-Pierre. Les fortifications de l’avenue d’Italie et de la route de Châtillon préparées de longue main — toujours contre les remparts — sont prises à revers par la chaussée du Maine ; la défense du carrefour des Quatre-Chemins se concentre autour de l’église. Du haut du clocher, une dizaine de fédérés de Montrouge appuient la barricade qui ferme aux deux tiers la chaussée du Maine. Trente hommes la tiennent plusieurs heures. Leurs cartouches s’épuisent et le drapeau tricolore monte sur la mairie à l’heure même où il domine les buttes Montmartre. La voie est dès lors ouverte jusqu’à la place d’Enfer. Les Versaillais y arrivent après avoir essuyé le feu de l’Observatoire où quelques fédérés se sont ralliés.

Derrière ces lignes forcées, d’autres défenses s’élèvent par les soins de Wroblewski. La veille, à l’ordre d’évacuer les forts, il avait répondu : « Est-ce trahison ou malentendu ? Jamais je n’évacuerai. » Montmartre pris, le général était venu presser Delescluze de transporter la lutte sur la rive gauche. La Seine, les forts, le Panthéon, la Bièvre, formaient à son avis un réduit assuré et l’on avait pour retraite les campagnes libres ; conception juste avec des troupes régulières ; mais on ne déplace pas militairement le cœur d’une insurrection et les fédérés s’obstinent de plus en plus à garder leurs quartiers.

Wroblewski rentra à son quartier général, réunit les commandants des forts, prescrivit des dispositions pour la défense et revint prendre le commandement de la rive gauche que lui donnaient les décrets antérieurs. Quand il envoya des ordres au Panthéon, on lui répondit que Lisbonne y commandait. Wroblewski, sans se décourager, mit en état de défense le rayon qui lui restait. Il installa sur la Butte-aux-Cailles, position dominante entre le Panthéon et les forts, une batterie de huit pièces et deux batteries de quatre, fortifia les boulevards d’Italie, de l’Hôpital, de la Gare, établit son quartier général à la mairie des Gobelins, sa réserve place d’Italie, place Jeanne-d’Arc et à Bercy.

À l’autre extrémité de Paris, les XIXe et XXe arrondissements préparent leur défense. Le brave Passedouet a remplacé du Bisson qui osait encore se présenter comme chef de légion de la Villette. On barricade la grande rue de la Chapelle en arrière du chemin de fer de Strasbourg, les rues d’Aubervilliers de Flandre et le canal, de manière à former cinq lignes de défenses protégées sur les flancs par les boulevards et les fortifications ; on met du canon à la rue Riquet, à l’usine à gaz. Des pièces de rempart sont traînées à bras sur les buttes Chaumont ; d’autres rue Puebla. Une batterie de six monte au Père-Lachaise et couvre Paris de son grondement.

Un Paris désert et muet. Comme la veille, les magasins restent fermés. Les rues blanches de soleil se déroulent vides et menaçantes. Des estafettes courant à bride abattue, des galops d’artillerie qu’on déplace, des combattants en marche coupent seuls la solitude. Des cris traversent ce silence : « Ouvrez les contrevents ! levez les jalousies ! » Au-dessus des fausses fenêtres, on met une marque après vérification. Deux journaux, le Tribun du Peuple et le Salut Public, ont paru malgré les obus versaillais qui tombent à l’imprimerie de la rue d’Aboukir.

Quelques hommes, à l’Hôtel-de-Ville, font de leur mieux pour parer aux besoins. D’abord il faut nourrir les combattants. Le Comité envoie chercher 500 000 francs à la Banque, qui s’empresse de les donner ; elle donnerait des millions. Un décret autorise les chefs de barricade à requérir les vivres et les outils nécessaires. Un autre condamne à l’incendie toute maison d’où l’on tirera sur les fédérés. Le Comité de salut public affiche dans l’après-midi un appel aux « soldats de l’armée de Versailles. »

« Le peuple de Paris ne croira jamais que vous puissiez diriger contre lui vos armes quand sa poitrine touchera les vôtres ; vos mains reculeraient devant un acte qui serait un véritable fratricide.

« Comme nous, vous êtes prolétaires… Ce que vous avez fait au 18 mars vous le ferez encore… Venez à nous, frères, venez à nous, nos bras vous sont ouverts. »

De son côté, le Comité Central : « Nous sommes pères de famille… Vous serez un jour pères de famille. Si vous tirez sur le peuple aujourd’hui, vos fils vous maudiront, comme nous maudissons les soldats qui ont déchiré les entrailles du peuple en Juin 1848 et en Décembre 1851. Il y a deux mois, vos frères ont fraternisé avec le peuple : imitez-les. » Illusion puérile, mais bien généreuse. Là-dessus, le peuple de Paris pensait comme ses mandataires. Malgré les fureurs de l’Assemblée, les fusillades des blessés, les traitements infligés aux prisonniers depuis six semaines, les travailleurs ne voulaient pas admettre que des enfants du peuple pussent « déchirer les entrailles » de ce Paris qui combattait pour les affranchir.

À trois heures, Bonvalet et d’autres de la Ligue des droits de Paris se présentent à l’Hôtel-de-Ville où quelques membres de la Commune et du Comité de salut public les reçoivent. Ils gémissent de cette lutte, proposent de s’interposer comme ils l’ont fait si heureusement pendant le siège et de porter à M. Thiers l’expression de leur douleur. Du reste, ils se mettent à la disposition de l’Hôtel-de-Ville. « Eh bien ! leur dit-on, prenez un fusil et allez aux barricades ! » Devant cet argument direct, la Ligue se replie sur le Comité Central qui a la simplicité de l’écouter.

Il s’agit bien de négocier en pleine bataille ! Les Versaillais, poursuivant leur succès de Montmartre, poussent en ce moment vers le boulevard Ornano et la gare du Nord. À deux heures, les barricades de la chaussée Clignancourt sont abandonnées. Rue Myrrha, à côté de Vermorel, Dombrowski tombe mort. Le matin, Delescluze lui a dit de faire au mieux du côté de Montmartre. Sans espoir, sans soldats, suspecté depuis l’entrée des Versaillais, Dombrowski ne peut que mourir. Il expire deux heures après à l’hôpital Lariboisière. Son corps est porté à l’Hôtel-de-Ville ; les barricades qu’il franchit présentent les armes.

Clinchant, libre sur sa gauche, pointe dans le IXe arrondissement. Une colonne descend les rues Fontaine Saint-Georges, Notre-Dame-de-Lorette et fait au carrefour une halte forcée. L’autre canonne le collège Rollin, avant de pénétrer dans la rue Trudaine où on la retiendra jusqu’au soir.

Plus au centre, au boulevard Haussmann, Douai serre de près la barricade des magasins du Printemps. Il déloge à coups de canon les fédérés de l’église de la Trinité, établit sous le porche cinq pièces contre la barricade très sérieuse qui ferme la chaussée d’Antin, à l’entrée du boulevard. Un détachement s’engage dans les rues de Châteaudun et Lafayette. Au carrefour du faubourg Montmartre, une barricade haute d’un mètre, défendue par dix hommes, l’arrête jusqu’à la nuit.

La droite de Douai est toujours impuissante contre la rue Royale. Depuis deux jours, Brunel y soutient une lutte qui n’aura d’égale que celle de la butte aux Cailles, de la Bastille et du Château-d’Eau. Le boulevard Malesherbes est labouré d’obus. La principale barricade qui coupe en écharpe la rue est dominée par les maisons de gauche d’où les Versaillais déciment les fédérés. Brunel, bien pénétré de l’importance du poste qu’on lui a confié, ordonne d’incendier les maisons meurtrières. Un fédéré qui lui obéit est frappé d’une balle dans l’œil et vient mourir auprès de son chef en disant : « Je paie de ma vie l’ordre que vous m’avez donné. Vive la Commune ! » Les maisons comprises entre le n° 13 et la rue du Faubourg Saint-Honoré sont saisies par les flammes. Là, les Versaillais s’arrêtèrent.

À gauche de Brunel, la terrasse des Tuileries, toujours vaillamment occupée depuis la veille, seconde sa résistance. Soixante pièces d’artillerie au quai d’Orsay, à Passy, au Champ-de-Mars, à la barrière de l’Étoile, font converger leurs feux sur cette terrasse et la barricade Saint-Florentin. Une douzaine de pièces fédérées tiennent tête à l’averse. La place de la Concorde, prise entre ces feux croisés, se jonche de débris de fontaines, de candélabres, de statues. Lille est décapitée, Strasbourg grêlée de projectiles.

Rive gauche, les Versaillais cheminent de maison en maison. Les habitants du quartier les secondent et, derrière leurs jalousies, tirent sur les fédérés. Ceux-ci, forcent et allument les maisons traîtresses. Les obus versaillais avaient commencé l’incendie ; le reste du quartier fut vite en flammes. Les troupes continuent de gagner du terrain, occupent le ministère de la Guerre, la direction du Télégraphe, arrivent à la caserne de Bellechasse et rue de l’Université. Leurs obus démolissent les barricades du quai et de la rue du Bac. Le bataillon fédéré qui tient depuis deux jours à la Légion d’honneur n’a plus d’autre retraite que les quais. À cinq heures, il évacue cette chapelle après l’avoir incendiée.

À six heures, la barricade de la chaussée d’Antin succombe. L’ennemi, s’avançant par les rues latérales, a occupé le nouvel Opéra entièrement dégarni. Du haut des toits, les fusiliers-marins ont dominé la barricade. Au lieu de les imiter, d’occuper les maisons, les fédérés, là comme partout ailleurs, se sont obstinés derrière les pavés.

À huit heures, la barricade de la rue Neuve-des-Capucines, au débouché du boulevard, cède sous le feu des pièces de 4 établies rue Caumartin ; les Versaillais touchent à la place Vendôme, que tient encore le colonel Spinoy.

Sur tous les points, l’armée a fait des progrès décisifs. La ligne versaillaise, partant de la gare du Nord, suit les rues Rochechouart, Cadet, Drouot dont la mairie est prise, le boulevard des Italiens, fait saillie à la place Vendôme et à la place de la Concorde, ondule rue du Bac, à l’Abbaye-au-Bois, au boulevard d’Enfer, pour aboutir au bastion 81. La place de la Concorde et la rue Royale, enveloppées sur leurs flancs, s’avancent comme un cap au milieu des brisants. Ladmirault fait face à la Villette ; sur sa droite, Clinchant occupe le IXe ; Douai se présente place Vendôme ; Vinoy donne la main à Cissey qui opère sur la rive gauche. Les fédérés n’occupent plus à cette heure que la moitié à peine de Paris.

Le reste appartient au massacre. On se bat encore à l’extrémité d’une rue que la partie conquise est déjà saccagée. Malheur à qui possède une arme, un uniforme ou de ces godillots que tant de Parisiens chaussent depuis le siège ; malheur à qui se trouble ; malheur à qui est dénoncé par un ennemi politique ou privé. On l’entraîne. Chaque corps a son bourreau en chef, le prévôt établi au quartier général ; pour hâter la besogne, il y a des prévôtés supplémentaires dans les rues. La victime y est amenée, fusillée. La fureur du soldat guidé par les hommes d’ordre qui se montrent dès l’occupation du quartier, sert les haines, liquide les dettes. Le vol suit le massacre. Les boutiques des commerçants qui ont servi la Commune ou que leurs concurrents accusent sont mises au pillage. Les soldats brisent les meubles, enlèvent les objets précieux. Bijoux, vins, liqueurs, comestibles, linge, parfumerie disparaissent dans leurs havre-sacs.

Quand M. Thiers apprit la chute de Montmartre, il crut la bataille éteinte et le télégraphia aux préfets. Depuis six semaines il ne cessait de dire que, les remparts franchis, les insurgés s’enfuiraient ; mais Paris, contre toutes les habitudes des hommes de Sedan, de Metz et de la Défense, se défendait rue par rue, et plutôt que se rendre il brûlait.

Une lueur aveuglante se lève avec la nuit. Les Tuileries brûlent ; la Légion d’honneur, le Conseil d’État, la Cour des comptes. De formidables détonations partent du palais des rois dont les murs s’écroulent, les vastes coupoles s’effondrent. Les flammes tantôt paresseuses, tantôt vives comme des dards, sortent de cent croisées. Le flot rouge de la Seine reflète les monuments et double l’incendie. Chassées par un souffle de l’est, les flammes irritées se dressent contre Versailles et disent au vainqueur de Paris qu’il n’y retrouvera plus sa place et que ces monuments monarchiques n’abriteront plus de monarchie. La rue du Bac, la rue de Lille, la Croix-Rouge jettent en l’air des colonnes lumineuses. De la rue Royale à Saint-Sulpice, c’est un mur de feu que la Seine traverse. Des tourbillons de fumée voilent tout l’ouest de Paris et les spirales enflammées qui s’élancent des fournaises retombent en pluie d’étincelles sur les quartiers voisins.

Onze heures. — L’Hôtel-de-Ville. Les sentinelles poussées fort avant préviennent toute surprise. De loin en loin quelque gaz troue l’obscurité. À plusieurs barricades il y a des torches et des feux de bivouac. Celle du square Saint-Jacques, en face du boulevard de Sébastopol, consolidée d’arbres abattus dont le vent agite les branches, parle et se meut dans l’ombre redoutable.

La façade de la Maison commune blanchit des flammes lointaines. Les statues que les reflets déplacent s’émeuvent dans leur cadre. Les cours intérieures sont assourdies de tumultes. On évacue sur la mairie du XIe les charrettes, les omnibus chargés de munitions. Ils roulent à fracas sous les voûtes étroites. On apporte des blessés. La vie et la mort, le râle et le rire de lutte se frôlent dans les escaliers. Les couloirs inférieurs sont encombrés de gardes nationaux roulés dans leurs couvertures. Des blessés geignent et pleurent pour un peu d’eau ; des civières dressées le long des murs dégouttent de filets de sang. On apporte un commandant qui n’a plus face humaine ; une balle a troué la joue, enlevé les lèvres, fait sauter les dents. Incapable d’articuler un son, ce brave agite un drapeau rouge pour sommer ceux qui reposent d’aller le remplacer au combat.

Dans la chambre de Valentine Haussmann, Dombrowski est couché sur le lit de satin bleu. Une bougie laisse tomber sa demi-lueur sur l’héroïque soldat. Le visage d’une blancheur de neige est calme, le nez fin, la bouche délicate ; la petite barbe blonde se relève en pointe. Deux aides de camp, assis dans les coins obscurs, veillent silencieux. Un autre esquisse à la hâte les derniers traits de son général.

Le double escalier de marbre qui conduit aux appartements officiels est un va-et-vient de gardes nationaux. Les sentinelles préservent à peine le cabinet du délégué. Delescluze signe des ordres, blafard, muet comme un spectre. Les angoisses de ces derniers jours ont bu ce qui lui restait de vie. Sa voix n’est plus qu’un rauquement. Le regard et le cœur vivent seuls encore.

Deux ou trois officiers de sang-froid libellent les ordres, timbrent, expédient les dépêches. Beaucoup d’officiers et de gardes entourent la table. Nul discours ; quelques conversations par groupes. Si l’espoir a pâli, la résolution n’a pas diminué.

Quels sont ces officiers qui ont quitté leur uniforme, ces membres de la Commune, ces fonctionnaires qui ont rasé leur barbe ? Que viennent-ils faire ici parmi les braves ? Ranvier, qui rencontre ainsi déguisés deux de ses collègues des plus empanachés pendant le siège, menace de les faire fusiller, s’ils ne vont aussitôt dans leurs arrondissements.

Un grand exemple ne serait pas inutile. D’heure en heure toute discipline sombre. Le Comité Central, qui se croit investi du pouvoir par l’abdication du Conseil, a lancé un manifeste où il fait des conditions : Dissolution de l’Assemblée et de la Commune ; l’armée quittera Paris ; le Gouvernement sera provisoirement confié aux délégués des grandes villes qui feront élire une Constituante ; amnistie réciproque. — Un ultimatum de vainqueur. Ce rêve fut affiché sur quelques murs et jeta un nouveau désarroi dans la résistance.

De temps en temps, quelque clameur s’élève de la place ; on fusille un espion contre la barricade de l’avenue Victoria. Quelques-uns payent d’audace et pénètrent dans les conseils les plus intimes [2]. Ce soir, à l’Hôtel-de-Ville qui a envoyé à Bergeret l’autorisation verbale d’incendier les Tuileries, un individu se présente réclamant cet ordre par écrit. Il parle encore lorsque Bergeret rentre. * Qui vous a envoyé ? » dit-il au personnage. — « Bergeret. » — « Où l’avez-vous vu ? » — « À côté, il n’y a qu’un instant. »

Dans cette nuit, vers deux heures, Raoul Rigault, ne prenant d’ordre que de lui seul et sans consulter aucun de ses collègues, se rendit à la prison de Sainte-Pélagie, dirigée par le frère de Ranvier, d’une exaltation fiévreuse et qui se pendit le surlendemain. Raoul Rigault prétendit avoir des ordres, se fit amener Chaudey et lui signifia qu’il allait mourir. Chaudey n’y pouvait croire, rappela son passé républicain, socialiste. Rigault lui reprocha la fusillade du 22 Janvier. Chaudey jura qu’il en était innocent. Cependant, il était à ce moment la seule autorité de l’Hôtel-de-Ville. Ses protestations se brisèrent contre la résolution depuis longtemps arrêtée de Rigault qui se souvenait de son ami Sapia, mort à ses côtés. Conduit dans le chemin de ronde, Chaudey fut passé par les armes, avec trois gendarmes pris le 18 mars. Après le 31 Octobre, il avait dit à Ferré et à des partisans de la Commune qui réclamaient la liberté de Louise Michel et de leurs amis : « Les plus forts fusilleront les autres. » Il mourut peut-être de ce mot.




  1. Appendice XVIII.
  2. Appendice XIX.