Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 30

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CHAPITRE XXX


Jeudi 25. — Toute la rive gauche aux mains des troupes. — Delescluze meurt. — Les brassardiers activent le massacre. — La mairie du XIe est abandonnée.

Quelques milliers d’hommes — les fédérés sont maintenant un contre douze — ne peuvent tenir indéfiniment une ligne de bataille de plusieurs kilomètres. La nuit venue, beaucoup vont chercher un peu de repos. Les Versaillais occupent leurs barricades et le jour voit le drapeau tricolore là où la veille au soir tenait le drapeau rouge.

On évacue dans l’obscurité la plus grande partie du Xe arrondissement dont les pièces d’artillerie sont transportées au Château-d’Eau. Brunel et les braves pupilles de la Commune s’obstinent rue Magnan et sur le quai Jemmapes, la troupe tenant le haut du boulevard Magenta.

Sur la rive gauche, les Versaillais établissent des batteries à la place d’Enfer, au Luxembourg et au bastion 81. Cinquante canons ou mitrailleuses sont braqués sur la Butte-aux-Cailles. Désespérant de l’enlever d’assaut, Cissey veut l’écraser par son artillerie. Wroblewski ne reste pas inactif. Outre les 175e et 176e bataillons, il a dans ses lignes le légendaire 101e qui fut aux troupes de la Commune comme la 32e brigade à l’armée d’Italie. Depuis le 3 avril, le 101e ne s’est pas couché. Jour et nuit, le fusil chaud, il rôde aux tranchées, dans les villages, dans la plaine. Les Versaillais d’Asnières, de Neuilly s’enfuient dix fois devant lui. Il leur a pris trois canons qui le suivent partout comme des lions fidèles. Tous enfants du XIIIe et du quartier Mouffetard, indisciplinés, indisciplinables, farouches, rauques, habits et drapeau déchirés, n’écoutant qu’un ordre, celui de marcher en avant, au repos ils se mutinent et, à peine sortis du feu, il faut les y replonger. Serizier les commande, ou plutôt les accompagne, car leur rage seule commande à ces démons. Pendant que, de front, ils tentent des surprises, enlèvent des avant-postes, tiennent les soldats en alarme, Wroblewski, découvert sur sa droite depuis la prise du Panthéon, assure ses communications avec la Seine par une barricade au pont d’Austerlitz et garnit de canons la place Jeanne-d’Arc pour battre les troupes qui s’aventureront le long de l’embarcadère.

Ce jour, M. Thiers télégraphia à la province que Mac-Mahon venait, une dernière fois, de sommer les fédérés. C’était un mensonge. Il voulut au contraire prolonger le combat. Il savait que ses obus incendiaient Paris, que le massacre des prisonniers, des blessés, entraînerait fatalement celui des otages. Mais que lui faisait le sort de quelques prêtres et de quelques gendarmes ? Qu’importait à la haute bourgeoisie de triompher sur des ruines si, sur ces ruines, on pouvait écrire : « Le socialisme est fini et pour longtemps ! »

Ce qui reste de l’Hôtel-de-Ville étant occupé, les troupes remontent par les quais et la rue Saint-Antoine pour prendre en flanc la valeureuse Bastille. Sur cette place, le Château-d’Eau et la Butte-aux-Cailles va se concentrer l’attaque Versaillaise. À quatre heures, Clinchant reprend sa marche vers le Château-d’Eau. Une colonne, partant de la rue Paradis, suit les rues du Château-d’Eau et de Bondy ; une autre s’avance contre les barricades du boulevard Magenta et de Strasbourg, pendant qu’une troisième, de la rue des Jeûneurs, pousse sa pointe entre les boulevards et la rue Turbigo. Le corps Douai, sur la droite, appuie le mouvement et s’efforce de remonter le IIIe par les rues Charlot et de Saintonge. Vinoy s’avance vers la Bastille par les petites rues qui s’embranchent sur la rue Saint-Antoine, les quais de la rive droite et ceux de la rive gauche. Cissey, d’une stratégie plus modeste, continue de canonner la Butte-aux-Cailles devant laquelle ses hommes reculent depuis si longtemps.

Des scènes pénibles se passent dans les forts. Wroblewski, dont ils couvraient l’aile gauche, comptait pour les conserver sur l’énergie du membre de la Commune qui s’y était délégué. La veille au soir, le commandant de Montrouge avait abandonné ce fort et s’était replié sur Bicêtre avec sa garnison. Le fort de Bicêtre ne devait pas tenir beaucoup plus. Les bataillons déclarèrent qu’ils voulaient rentrer en ville pour défendre leurs quartiers. Léo Meillet ne sut pas contenir les meneurs et la garnison rentra dans Paris après avoir encloué les canons. Les Versaillais occupèrent les deux forts évacués et y établirent des batteries contre le fort d’Ivry et la Butte-aux-Cailles.

L’attaque générale de la Butte ne commence qu’à midi. Les Versaillais suivent le rempart jusqu’à l’avenue d’Italie et la route de Choisy, ayant pour objectif la place d’Italie qu’ils attaquent aussi du côté des Gobelins. Les avenues d’Italie et de Choisy sont défendues par de fortes barricades qu’il ne faut pas songer à forcer : mais celle du boulevard Saint-Marcel que protège d’un côté l’incendie des Gobelins, peut être tournée par les nombreux jardins dont ce quartier est coupé. Les Versaillais y réussissent. Ils s’emparent d’abord de la rue des Cordières-Saint-Marcel où vingt fédérés qui refusent de se rendre sont massacrés ; puis ils s’engagent dans les jardins. Pendant trois heures la fusillade, longue, acharnée, enveloppe la Butte foudroyée par les canons versaillais six fois plus nombreux que ceux de Wroblewski.

La garnison d’Ivry arrive vers une heure. En quittant le fort elle avait mis le feu à une mine qui fit sauter deux bastions. Des cavaliers versaillais entrèrent dans le fort, abandonné et non « le bancal à la main » comme voulut le faire croire M. Thiers dans un bulletin renouvelé de la « hache d’abordage » de Marseille.

Sur la rive droite, vers dix heures, les Versaillais arrivent à la barricade du faubourg Saint-Denis près de la prison Saint-Lazare, la tournent et surprennent dix-sept fédérés. Sommés plusieurs fois de se rendre, ils répondirent : « Vive la Commune ! » L’un d’eux serrait encore contre lui le drapeau rouge de la barricade. Devant cette foi, l’officier versaillais ressentit quelque honte. Il se tourna vers les assistants accourus des maisons voisines et, à plusieurs reprises dit, pour se justifier : « Ils l’ont voulu ! ils l’ont voulu ! Pourquoi ne se rendaient-ils pas ! » Comme si les prisonniers n’étaient pas la plupart massacrés sans merci.

De la prison, les Versaillais vont occuper la barricade Saint-Laurent à la jonction du boulevard de Sébastopol, établissent des batteries contre le Château-d’Eau et, par la rue des Récollets, ils s’engagent sur le quai Valmy. À droite, leur débouché sur le boulevard Saint-Martin est retardé par la rue de Lancry contre laquelle ils tiraillent du théâtre de l’Ambigu-Comique. Dans le IIIe arrondissement, on les arrête rue Meslay, de Nazareth, du Vert-Bois, Charlot, de Saintonge. Le IIe envahi de tous côtés, dispute encore sa rue Montorgueuil. Plus près de la Seine, Vinoy parvient, par des rues détournées, à se glisser dans le Grenier d’Abondance. Pour l’en déloger, les fédérés incendient ce bâtiment dont l’occupation commande la Bastille.

Trois heures. — Les Versaillais envahissent de plus en plus le XIIIe. Leurs obus tombent sur la prison de l’avenue d’Italie. Les fédérés ouvrent les portes à tous les prisonniers parmi lesquels se trouvent les dominicains d’Arcueil qu’a ramenés la garnison de Bicêtre. Les moines se hâtent de fuir par l’avenue d’Italie ; la vue de leur robe exaspère les fédérés qui tiennent les abords et une douzaine des apôtres de l’Inquisition sont rattrapés par les balles.

Wroblewski avait reçu depuis le matin l’ordre de se replier sur le XIe. Il persistait à tenir et avait transporté le centre de sa résistance un peu en arrière, place Jeanne-d’Arc. Les Versaillais, maîtres de l’avenue des Gobelins, font à la mairie du XIIIe leur jonction avec les colonnes des avenues d’Italie et de Choisy. Un de leurs détachements continue de filer le long du rempart et s’engage sur le remblai du chemin de fer d’Orléans ; déjà les pantalons rouges se montrent au boulevard Saint-Marcel. Wroblewski, sur le point d’être cerné, est forcé de consentir à la retraite, les chefs secondaires ayant reçu l’ordre de se replier. Protégé par le feu du pont d’Austerlitz, l’habile défenseur de la Butte-aux-Cailles passe en ordre la Seine avec ses canons et un millier d’hommes. Un certain nombre de fédérés qui s’obstinent à rester dans le XIIIe sont faits prisonniers.

Les Versaillais n’osent inquiéter la retraite de Wroblewski, bien qu’ils occupent une partie du boulevard Saint-Marcel, la gare d’Orléans et que leurs canonnières remontent la Seine. Arrêtées un moment à l’entrée du canal Saint-Martin, elles franchissent l’obstacle en forçant de vapeur et le soir aident à l’attaque du XIe arrondissement.

Toute la rive gauche est à l’ennemi. La Bastille et le Château-d’Eau deviennent le centre du combat.

On trouve maintenant au boulevard Voltaire tous les hommes de cœur qui n’ont pas péri ou dont la présence n’est pas indispensable dans leurs quartiers. Un des premiers est Vermorel qui montra pendant toute cette lutte un courage d’entrain et de sang-froid. À cheval, ceint de l’écharpe rouge, il parcourait les barricades, encourageant les hommes, cherchant, amenant des renforts. À la mairie, une nouvelle réunion s’était tenue vers midi. Vingt-deux membres de la Commune et du Comité Central y assistaient. Arnold exposa que, la veille au soir, le secrétaire de M. Washburne, ambassadeur des États-Unis, était venu offrir la médiation des Allemands. La Commune, disait-il, n’avait qu’à envoyer des commissaires à Vincennes, pour régler les conditions d’un armistice. Le secrétaire, introduit en séance, renouvela cette déclaration. Delescluze manifestait beaucoup de répugnance. Quel motif poussait l’étranger à intervenir ? Pour arrêter les incendies et conserver leur gage, lui disait-on. Mais, leur gage, c’était le Gouvernement versaillais dont le triomphe n’était plus douteux à cette heure. D’autres affirmaient gravement que la défense acharnée de Paris inspirait de l’admiration aux Prussiens. Personne ne demanda si cette proposition insensée ne cachait pas un piège, si le prétendu secrétaire n’était pas un espion. On se cramponna en noyés à cette dernière chance de salut. Arnold exposa même les bases d’un armistice pareilles à celles du Comité Central. Il fut délégué avec Vermorel, Vaillant et Delescluze pour accompagner à Vincennes le secrétaire américain.

Ils arrivèrent à trois heures à la porte de Vincennes. Le commissaire de police refusa le passage. Ils montrèrent leurs écharpes, leurs cartes. Le commissaire exigeait un laissez-passer de la Sûreté. Pendant cette discussion, les fédérés accoururent. « Où allez-vous ? » dirent-ils. — « À Vincennes. » — « Pourquoi ? » — « En mission. » Il y eut un douloureux débat. Les fédérés crurent que les membres de la Commune voulaient fuir la bataille. On allait même leur faire un mauvais parti, quand quelqu’un reconnut Delescluze. Ce nom sauva les autres ; mais le commissaire de police exigeait toujours un laissez-passer.

Un des délégués courut le chercher à la mairie du XIe. Même devant l’ordre de Ferré, les gardes refusèrent d’abaisser le pont-levis. Delescluze les apostropha, dit qu’il s’agissait du salut commun. Représentations, menaces, rien ne put déraciner la pensée d’une défection. Delescluze revint à la mairie où il écrivit cette lettre confiée à un ami sûr.

« Ma bonne sœur, je ne veux ni ne peux servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse. Pardonne-moi de partir avant toi qui m’as sacrifié ta vie. Mais je ne me sens plus le courage de subir une nouvelle défaite après tant d’autres. Je t’embrasse mille fois comme je t’aime. Ton souvenir sera le dernier qui visitera ma pensée avant d’aller au repos. Je te bénis, ma bien-aimée sœur, toi qui as été ma seule famille depuis la mort de notre pauvre mère. Adieu. Adieu. Je t’embrasse encore. Ton frère qui t’aimera jusqu’à son dernier moment. »

Aux abords de la mairie une foule criait après des drapeaux surmontés d’aigles qu’on venait, disait-on, de prendre aux Versaillais, ruse enfantine pour exciter les courages. On ramenait des blessés de la Bastille. Mme Dimitrieff, blessée elle-même, soutenait Frankel blessé à la barricade du faubourg Saint-Antoine. Wroblewski arrivait de la Butte-aux-Cailles. Delescluze lui proposa le commandement général : « Avez-vous quelques mille hommes résolus ? » dit Wroblewski. «  Quelques centaines au plus, » répondit le délégué. Wroblewski ne pouvait accepter aucune responsabilité de commandement dans des conditions si inégales et il continua la lutte comme simple soldat. C’est, avec Dombrowski, le seul général de la Commune qui ait montré les qualités d’un chef de corps. Il demandait toujours qu’on lui envoyât les bataillons dont personne ne voulait, se faisant fort de les utiliser.

L’attaque se rapproche de plus en plus du Château-d’Eau. Cette place [1] aménagée par l’Empire pour arrêter les faubourgs et qui rayonne sur huit larges avenues, n’a pas été véritablement fortifiée. Les Versaillais, maîtres des Folies-Dramatiques et de la rue du Château-d’Eau, l’attaquent en tournant la caserne. Maison par maison, ils arrachent la rue Magnan aux pupilles de la Commune. Brunel, ayant fait face à l’ennemi pendant quatre jours, tombe, la cuisse traversée. Les pupilles l’emportent sur un brancard, à travers la place du Château-d’Eau.

De la rue Magnan, les Versaillais sont vite dans la caserne. Les fédérés, trop peu nombreux pour défendre ce vaste monument, doivent l’évacuer. La chute de cette position découvre la rue Turbigo. Les Versaillais peuvent dès lors se répandre dans tout le haut du IIIe et cerner le Conservatoire des Arts-et-Métiers. Après une assez longue lutte, les fédérés abandonnent la barricade du Conservatoire, laissant une mitrailleuse chargée. Une femme aussi reste, et quand les soldats sont à portée, décharge la mitraille.

Les barricades du boulevard Voltaire et du Théàtre-Déjazet supportent désormais les feux de la caserne du Prince-Eugène, du boulevard Magenta, du boulevard Saint-Martin, de la rue du Temple et de la rue Turbigo. Derrière leurs fragiles abris, les fédérés reçoivent vaillamment cette avalanche. Que de gens l’histoire a consacrés héros qui n’ont jamais montré la centième partie de ce courage simple, sans effet de théâtre, sans témoins, qui surgit en mille endroits pendant ces journées. Sur cette fameuse barricade du Château-d’Eau, clef du boulevard Voltaire, un garçon de dix-huit ans, qui agite un guidon, tombe mort. Un autre saisit le guidon, monte sur les pavés, montre le poing à l’ennemi invisible, lui reproche d’avoir tué son père. Vermorel, Theisz, Jaclard, Lisbonne veulent qu’il descende ; il refuse, continue jusqu’à ce qu’une balle le renverse. Il semble que cette barricade fascine ; une jeune fille de 19 ans, Marie M…, habillée en fusilier-marin, rose et charmante, aux cheveux noirs bouclés, s’y bat tout un jour. Une balle au front tue son rêve. Un lieutenant est tué en avant la barricade. Un enfant de 15 ans, Dauteuille, franchit les pavés, va ramasser sous les balles le képi du mort et le rapporte à ses compagnons.

Dans cette bataille des rues, les enfants se montrèrent, comme en rase campagne, aussi grands que les hommes. À une barricade du faubourg du Temple, le plus enragé tireur est un enfant. La barricade prise, tous ses défendeurs sont collés au mur. L’enfant demande trois minutes de répit : « Sa mère demeure en face ; qu’il puisse lui porter sa montre d’argent, afin qu’au moins elle ne perde pas tout. » L’officier, involontairement ému, le laisse partir, croyant bien ne plus le revoir. Trois minutes après, un « Me voilà ! » C’est l’enfant qui saute sur le trottoir, et, lestement, s’adosse au mur près des cadavres de ses camarades fusillés. Immortel Paris tant qu’il y naîtra de ces hommes.

La place du Château-d’Eau est ravagée par un cyclone d’obus et de balles ; Des blocs énormes sont projetés ; les lions de la fontaine traversés ou jetés bas ; la vasque qui la surmonte est tordue. Les flammes sortent des maisons. Les arbres n’ont plus de feuilles et leurs branches cassées pendent comme ces membres hachés que soutient un lambeau de chair. Des jardins retournés volent des nuages de poussière. La main de la mort s’abat sur chaque pavé.

À sept heures moins un quart environ, près de la mairie, nous aperçûmes Delescluze, Jourde et une cinquantaine de fédérés marchant dans la direction du Château-d’Eau. Delescluze dans son vêtement ordinaire, chapeau, redingote et pantalon noir, écharpe rouge autour de la ceinture, peu apparente comme il la portait, sans armes, s’appuyant sur une canne. Redoutant quelque panique au Château-d’Eau, nous suivîmes le délégué, l’ami. Quelques-uns de nous s’arrêtèrent à l’église Saint-Ambroise pour prendre des cartouches. Nous rencontrâmes un négociant d’Alsace, venu depuis cinq jours faire le coup de feu contre cette Assemblée qui avait livré son pays ; il s’en retournait la cuisse traversée. Plus loin, Lisbonne blessé que soutenaient Vermorel, Theisz, Jaclard. Vermorel tombe à son tour grièvement frappé ; Theisz et Jaclard le relèvent, l’emportent sur une civière ; Delescluze serre la main du blessé et lui dit quelques mots d’espoir. À cinquante mètres de la barricade, le peu de gardes qui ont suivi Delescluze s’effacent, car les projectiles obscurcissaient l’entrée du boulevard.

Le soleil se couchait, derrière la place. Delescluze, sans regarder s’il était suivi, s’avançait du même pas, le seul être vivant sur la chaussée du boulevard Voltaire. Arrivé à la barricade, il obliqua à gauche et gravit les pavés. Pour la dernière fois, cette face austère, encadrée dans sa courte barbe blanche, nous apparut tournée vers la mort. Subitement, Delescluze disparut. Il venait de tomber foudroyé, sur la place du Château-d’Eau.

Quelques hommes voulurent le relever ; trois sur quatre tombèrent. Il ne fallait plus songer qu’à la barricade, rallier ses rares défenseurs. Johannard, au milieu de la chaussée, élevant son fusil et pleurant de colère, criait aux terrifiés : « Non ! vous n’êtes pas dignes de défendre la Commune ! » La nuit tomba. Nous revînmes, laissant, abandonné aux outrages d’un adversaire sans respect de la mort, le corps de notre pauvre ami.

Il n’avait prévenu personne, même ses plus intimes. Silencieux, n’ayant pour confident que sa conscience sévère, Delescluze marcha à la barricade comme les anciens Montagnards allèrent à l’échafaud. La longue journée de sa vie avait épuisé ses forces. Il ne lui restait plus qu’un souffle ; il le donna. Il ne vécut que pour la justice. Ce fut son talent, sa science, l’étoile polaire de sa vie. Il l’appela, il la confessa trente ans à travers l’exil, les prisons, les injures, dédaigneux des persécutions qui brisaient ses os. Jacobin, il tomba avec des socialistes pour la défendre. Ce fut sa récompense de mourir pour elle, les mains libres, au soleil, à son heure, sans être affligé par la vue du bourreau [2].

Les Versaillais s’acharnent toute la soirée contre l’entrée du boulevard Voltaire protégée par l’incendie des deux maisons d’angle. Du côté de la Bastille, ils ne dépassent guère la place Royale ; ils entament le XIIe. Abrités par la muraille du quai, ils avaient, dans la journée, pénétré sous le pont d’Austerlitz. Le soir, couverts par leurs canonnières et leurs batteries du Jardin des Plantes, ils arrivent auprès de Mazas. Notre aile droite a mieux tenu. Les Versaillais n’ont pu dépasser la ligne du chemin de fer de l’est. Ils attaquent de loin la rue d’Aubervilliers, aidée par les feux de la Rotonde. Du haut des buttes Chaumont, Ranvier canonne vigoureusement Montmartre, quand une dépêche lui affirme que le drapeau rouge flotte au moulin de la Galette. Ranvier, n’y pouvant croire, refuse de discontinuer son feu.

Le soir, les Versaillais forment devant les fédérés une ligne brisée qui, partant du chemin de fer de l’est, passant au Château-d’Eau et près de la Bastille, aboutit au chemin de fer de Lyon. Il ne reste à la Commune que deux arrondissements intacts, les XIXe et XXe, et la moitié environ des XIe et XIIe.

Le Paris qu’a fait Versailles n’a plus face civilisée : « C’est une folie furieuse, écrit le Siècle du 26 au matin. On ne distingue plus l’innocent du coupable. La suspicion est dans tous les yeux. Les dénonciations abondent. La vie des citoyens ne pèse pas plus qu’un cheveu. Pour un oui, pour un non, arrêté, fusillé. » Les soupiraux des caves sont murés par ordre de l’armée, qui veut accréditer la légende des pétroleuses. Les gardes nationaux de l’ordre sortent de leurs trous, orgueilleux du brassard, s’offrent aux officiers, fouillent les maisons, revendiquent l’honneur de présider aux fusillades. Dans le Xe arrondissement, l’ancien maire Dubail, assisté du commandant du 109e bataillon, guide les soldats à la chasse de ses anciens administrés. Grâce aux brassardiers, le flot des prisonniers grossit tellement qu’il faut centraliser le carnage afin d’y suffire. On pousse les victimes dans les cours des mairies, des casernes, des édifices publics, où siègent des prévotés, et on les fusille par masses. Si la fusillade ne suffit pas, la mitrailleuse fauche. Tous ne meurent pas du coup et, la nuit, il sort de ces monceaux des agonies désespérées.

Ce n’est pas assez d’achever les blessés de la bataille des rues. Le Versaillais va chercher les blessés hors Paris qui sont aux ambulances. Il y en a une au séminaire Saint-Sulpice, dirigée par le docteur Faneau, très peu sympathique à la Commune ; le drapeau de Genève l’abrite. Un officier arrive : « Y a-t-il ici des fédérés ? » — « Oui, dit le docteur, mais ce sont des blessés que j’ai depuis longtemps. » — « Vous êtes l’ami de ces coquins », dit l’officier. Faneau est fusillé ; plusieurs fédérés sont égorgés dans l’ambulance même. Plus tard, l’honnête officier prétexta d’un coup de feu tiré par ces blessés. Les fusilleurs de l’ordre ont rarement le courage de leurs crimes [3].

L’ombre ramène la clarté d’incendies. Où les rayons du soleil faisaient des nuages noirs, d’éclatants brasiers réapparaissent. Le Grenier d’Abondance illumine la Seine bien au delà des fortifications. La colonne de Juillet, transpercée par les obus qui ont enflammée son vêtement de couronnes desséchées et de drapeaux, flambe en torche fumeuse ; le boulevard Voltaire s’enflamme du côté du Château-d’Eau.

La mort de Delescluze avait été si simple et si rapide qu’elle fut mise en doute même à la mairie du XIe, où l’on avait transporté Vermorel. Quelques-uns de ses collègues l’entourent. Ferré l’embrasse, et Vermorel lui dit : « Vous voyez que la minorité sait se faire tuer pour la cause révolutionnaire. » Vers minuit, quelques membres de la Commune décident d’évacuer la mairie. Quoi ! toujours fuir devant le plomb ! La Bastille est-elle prise ? Le boulevard Voltaire ne tient-il pas encore ? Toute la stratégie du Comité de salut public, tout son plan de bataille est donc de se replier ! À deux heures du matin, quand on cherche un membre de la Commune pour soutenir la barricade du Château-d’Eau, il n’y a plus que Gambon endormi dans un coin. Un officier le réveille et s’excuse. Le vieux républicain répond : « Autant vaut que ce soit moi qu’un autre ; moi j’ai vécu » et il part. Mais les balles ont fait désert le boulevard Voltaire jusqu’à l’église Saint-Ambroise. La barricade de Delescluze est abandonnée.




  1. Aujourd’hui place de la République.
  2. En 1870, au mois d’août, à Bruxelles, où l’exil nous avait réunis, il me dit : « Oui, je crois la République prochaine, mais elle tombera entre les mains de la gauche actuelle, puis une réaction s’en suivra. Moi, je mourrai sur une barricade pendant que M. Jules Simon sera ministre. »
  3. Appendice XXII.