Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 29

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CHAPITRE XXIX


« Nos vaillants soldats se conduisent de manière à inspirer la plus haute estime, la plus grande admiration à l’étranger. »
M. Thiers à l’Assemblée Nationale. 24 mai 71.

« La difficulté sociale est résolue ou en voie de résolution. »
Le Siècle, 21 mai.

Mercredi 24. — Les membres de la Commune évacuent l’Hôtel-de-Ville. — Le Panthéon est pris. — Les Versaillais fusillent les Parisiens en masse. — Les Fédérés fusillent six otages. — La nuit du canon.

Les défenseurs des barricades, déjà sans renforts et sans munitions, restent encore sans vivres, abandonnés aux seules ressources du quartier. Beaucoup, exténués, vont chercher quelque nourriture. Leurs camarades ne les voyant pas revenir se désespèrent, les chefs des barricades s’efforcent de les retenir.

À neuf heures du soir, Brunel a reçu l’ordre d’évacuer la rue Royale. Il persiste à tenir. À minuit, le Comité de salut public lui réitère l’ordre de se replier. Forcé d’abandonner le poste qu’il a si bien défendu pendant deux jours, Brunel évacue d’abord ses blessés puis ses canons par la rue Saint-Florentin. Les fédérés suivent ; à la hauteur de la rue Castiglione, ils sont assaillis par des coups de feu.

Les Versaillais maîtres de la rue de la Paix et de la rue Neuve-des-Capucines, avaient envahi la place Vendôme entièrement déserte, et, par l’hôtel du Rhin, tourné la barricade de la rue Castiglione. Les fédérés de Brunel abandonnent la rue de Rivoli, forcent les grilles du jardin des Tuileries, suivent les quais et regagnent l’Hôtel-de-Ville. L’ennemi n’osa pas les poursuivre et il n’occupa qu’au petit jour le Ministère de la Marine depuis longtemps abandonné.

Le reste de la nuit, le canon se tait. L’Hôtel-de-Ville a perdu son animation. Les fédérés dorment sur la place ; dans les bureaux, les membres des comités et les officiers prennent quelques instants de repos. À trois heures, un officier d’état-major arrive de Notre-Dame occupée par un détachement de fédérés qui ont fait un brasier des chaises et des bancs. Il vient dire au Comité de salut public que l’Hôtel-Dieu contient huit cents malades qu’un incendie atteindrait sûrement ; le Comité donne l’ordre d’évacuer la cathédrale afin de préserver les malheureux ; pendant les jours qui suivirent, aucun obus fédéré ne l’atteignit.

Le soleil vient éteindre la clarté des incendies. Le jour radieux se lève sans rayon d’espoir pour la Commune. Paris n’a plus d’aile droite. Son centre est rompu. L’offensive est impossible. Il ne lutte plus, il se débat.

De bonne heure, les Versaillais poussent sur tous les points, le Louvre, le Palais-Royal, la Banque, le Comptoir d’escompte, le square Montholon, le boulevard Ornano et la ligne du chemin de fer du nord. À quatre heures, ils canonnent le Palais-Royal que les fédérés entourent de fusillade. Vers sept heures ils sont à la Banque à la place de la Bourse et ils descendent sur la pointe Saint-Eustache où la résistance est très vive. Là encore les enfants doublent les hommes. Quand les fédérés furent tournés et massacrés sur place, ces enfants eurent l’honneur de n’être pas exceptés.

Rive gauche, les troupes remontent péniblement les quais et toute la partie du VIe qui borde la Seine. Au centre, la barricade de la Croix-Rouge a été évacuée pendant la nuit, comme celle de la rue de Rennes que trente hommes ont tenue pendant deux jours. Les Versaillais peuvent s’engager dans les rues d’Assas et Notre-Dame-des-Champs. À l’extrême droite, ils gagnent le Val-de-Grâce et s’avancent contre le Panthéon.

À huit heures, une quinzaine de membres de la Commune réunis à l’Hôtel-de-Ville, décident de l’évacuer. Deux seulement protestent. Le IIIe arrondissement, coupé de rues étroites, bien barricadées, couvre sûrement le flanc de l’Hôtel-de-Ville qui défie toute attaque de front et par les quais. Dans ces conditions de défense, se replier c’est fuir, c’est dépouiller le Comité de salut public du peu d’autorité qui lui reste. Mais, pas plus que l’avant-veille, on ne sait rassembler deux idées. On craint tout parce ce qu’on ne sait rien voir. Déjà le commandant du Palais-Royal a reçu l’ordre d’évacuer l’édifice après l’avoir incendié. Il a protesté, déclaré qu’il pouvait tenir encore ; l’ordre a été renouvelé. Tel est l’effarement qu’un membre propose la retraite sur Belleville. Autant vaudrait abandonner de suite le Château-d’Eau et la Bastille. Comme d’habitude le temps s’écoule. Le gouverneur de l’Hôtel-de-Ville Pindy va et vient impatient de ces causeries.

Vers dix heures les flammes jaillissent du beffroi. Une heure après, l’Hôtel-de-Ville est un brasier. La vieille maison, témoin de tant de parjures, où tant de fois le peuple installa les pouvoirs qui le mitraillèrent, craque et tombe avec son véritable maître. Au fracas des pavillons qui s’abîment, des voûtes et des cheminées s’écroulant, des sourdes détonations et des explosions éclatantes, se mêle la sèche voix des canons de la barricade Saint-Jacques qui commande la rue de Rivoli.

La Guerre et les services s’acheminent par les quais vers la mairie du XIe. Delescluze a protesté contre l’abandon de l’Hôtel-de-Ville et prédit que cette retraite découragerait bien des combattants.

On évacua le lendemain l’Imprimerie nationale où le Journal officiel de la Commune parut le 24 pour la dernière fois. Comme un Officiel qui se respecte, il est en retard d’un jour. Il contient les proclamations de l’avant-veille et quelques détails sur la bataille qui ne vont pas au delà du mardi matin.

L’abandon de l’Hôtel-de-Ville coupe la défense en deux, accroît la difficulté des communications. Les officiers d’état-major qui n’ont pas disparu, parviennent avec peine au nouveau quartier général. Ils sont arrêtés aux barricades, contraints de porter des pavés. S’ils montrent leurs dépêches, invoquent l’urgence, on répond : « Il n’y a plus de galons aujourd’hui ! » La colère qu’ils inspirent depuis longtemps éclate ce matin même. Rue Sedaine, près de la place Voltaire, un jeune officier de l’état-major général, le comte de Beaufort est reconnu par des gardes du 166e bataillon qu’il a menacés quelques jours auparavant au Ministère de la Guerre. Arrêté pour violation de consigne, Beaufort, avait dit qu’il purgerait le bataillon et, la veille, près de la Madeleine, le bataillon avait perdu soixante hommes. Arrêté et conduit devant un conseil de guerre qui s’installe non loin de la mairie dans une boutique du boulevard Voltaire, Beaufort produit des états de services à Neuilly, à Issy et de tels certificats que l’accusation est abandonnée. Néanmoins les juges décident qu’il servira comme simple garde dans le bataillon. Quelques-uns des assistants renchérissent et le nomment capitaine. Il sort triomphant. La foule qui ne connaît pas ses explications gronde en le voyant libre ; un garde se précipite sur lui. Beaufort a l’imprudence de sortir son revolver. Il est aussitôt saisi et rejeté dans la boutique. Le chef d’état-major n’ose pas venir au secours de son officier. Delescluze accourt, demande un sursis, dit que Beaufort sera jugé. On ne veut rien entendre. Il faut céder pour éviter une mêlée affreuse. Beaufort, conduit dans un terrain vague situé derrière la mairie, est passé par les armes. Il était très probablement — on le verra — dans les conspirations.

À deux pas, au Père-Lachaise, le corps de Dombrowski reçoit les derniers honneurs. On l’y avait transporté pendant la nuit et dans le trajet, à la Bastille, il s’était passé une touchante scène. Les fédérés de ces barricades avaient arrêté le cortège et placé le cadavre au pied de la colonne de Juillet. Des hommes, la torche au poing, formèrent autour une chapelle ardente, et les fédérés vinrent l’un après l’autre mettre un baiser sur le front du général. Pendant le défilé, les tambours battaient au champ. Le corps, enveloppé d’un drapeau rouge est maintenant confié au cercueil. Vermorel, le frère du général, ses officiers et deux cents gardes environ sont debout, tête nue. « Le voilà ! s’écrie Vermorel, celui qu’on accusait de trahir ! Il a donné un des premiers sa vie pour la Commune. Et nous, que faisons-nous au lieu de l’imiter ? » Il continue, flétrissant les lâchetés et les paniques. Sa parole, embrouillée d’ordinaire, court, échauffée par la passion, comme une coulée de métal fondu : « Jurons de ne sortir d’ici que pour mourir ! » Ce fut sa dernière parole ; il devait la tenir. Les canons à deux pas couvraient sa voix par intervalles. Il y eut bien peu de ces hommes qui ne pleurèrent pas.

Heureux ceux-là qui auront de telles funérailles. Heureux ceux qui seront ensevelis dans la bataille, salués par leurs canons, pleurés par leurs amis.

À ce moment même, on passait par les armes, Vaysset, l’agent versaillais qui s’était flatté de corrompre Dombrowski. Vers midi, les Versaillais poussant avec vigueur leur attaque de la rive gauche avaient enlevé l’École des Beaux-Arts, l’Institut, la Monnaie. Sur le point d’être cerné dans l’île Notre-Dame, Ferré avait donné l’ordre d’évacuer la préfecture de police et de la détruire. On mit au préalable en liberté les quatre cent cinquante détenus, arrêtés pour des délits peu graves. Un seul prisonnier fut retenu, Vaysset, que Hutzinger son associé s’était décidé à livrer l’avant-veille. On le fusilla sur le Pont-Neuf, devant la statue de Henri IV. Au moment de mourir, il dit ces paroles étranges : « Vous répondrez de ma mort au comte de Fabrice. »

Les Versaillais, négligeant la Préfecture, s’engagent dans la rue Taranne et les rues avoisinantes. On les arrête deux heures à la barricade de la place de l’Abbaye que les réactionnaires du quartier aident à tourner. Dix-huit fédérés sont fusillés. Plus à droite, les troupes pénètrent place Saint-Sulpice où elles occupent la mairie du VIe. De là, elles s’engagent d’un coté rue Saint-Sulpice, de l’autre par la rue de Vaugirard dans le jardin du Luxembourg. Après deux jours de lutte, les fédérés de la rue Vavin se replient en faisant éclater sur leur retraite la poudrière du jardin du Luxembourg. La commotion suspend un moment le combat. Le palais n’est pas défendu. Quelques soldats traversent le jardin, brisent les grilles qui regardent la rue Soufflot, traversent le boulevard et surprennent la première barricade de cette rue.

Trois barricades s’étagent devant le Panthéon. La première à l’entrée de la rue Soufflot ; elle vient d’être prise ; la seconde au milieu ; la troisième va de la mairie du Ve à l’École de Droit. Varlin et Lisbonne, à peine échappés de la Croix-Rouge et de la rue Vavin, sont venus là rencontrer encore l’ennemi. Malheureusement, les fédérés ne veulent aucun chef, s’immobilisent dans la défensive et, au lieu d’attaquer la poignée de soldats aventurés à l’entrée de la rue Soufflot, laissent à la troupe le temps d’arriver.

Le gros des Versaillais atteint le boulevard Saint-Michel par les rues Racine et de l’École de Médecine que les femmes ont défendues. Le pont Saint-Michel ayant cessé son feu faute de munitions, les soldats peuvent traverser en masse le boulevard et arriver jusqu’auprès de la place Maubert. À droite, ils ont remonté la rue Mouffetard. À quatre heures, la montagne Sainte-Geneviève, à peu près abandonnée, est envahie de tous les côtés. Ses rares défenseurs s’éparpillent. Ainsi tomba le Panthéon, presque sans lutte comme Montmartre. Comme à Montmartre aussi les massacres commencèrent immédiatement. Quarante prisonniers furent, l’un devant l’autre, fusillés rue Saint-Jacques, sous les yeux et par les ordres d’un colonel.

Raoul Rigault fut tué dans un parage. Loin de s’effacer comme quelques-uns de ses collègues il avait, dès l’entrée des troupes, changé ses vêtements civils habituels contre un uniforme de commandant. Son quartier pris et cerné il n’y avait qu’à chercher retraite. Les soldats, voyant un officier fédéré frapper à la porte d’une maison de la rue Gay-Lussac, firent feu sur lui sans l’atteindre. La porte s’ouvrit, Rigault entra. Les soldats conduits par un sergent, se précipitèrent dans la maison, saisirent le propriétaire qui prouva son identité et courut après Rigault. Il descendit, alla au-devant des soldats, dit : « Que me voulez-vous ? Vive la Commune ! » Le sergent le fit coller au mur et fusiller. Le corps fut recouvert d’un manteau. Survint le sous-lieutenant Ney qui reconnut Rigault, son camarade de collège, et reprocha au sergent d’avoir fusillé sans un ordre.

À la mairie du XIe, la chute du Panthéon si vigoureusement disputé en Juin 48 fut appelée trahison. Qu’avaient donc fait la Guerre et le Comité de salut public pour la défense de ce poste capital ? Rien. Comme à l’Hôtel-de-Ville, on délibérait à la mairie Voltaire.

Le XIe commençait à devenir le refuge des débris des bataillons des autres arrondissements. Assis ou couchés à l’ombre des barricades, sous une chaleur suffocante, les hommes se racontaient les luttes et les terreurs qu’ils avaient vues ; aucun ordre ne venait. À deux heures cependant des membres de la Commune, du Comité Central, des officiers supérieurs et des chefs de service se réunirent dans la salle de la bibliothèque. Pour écouter Delescluze on fit un grand silence car le moindre chuchotement aurait couvert sa voix presque morte. Il dit que tout n’était pas perdu, qu’il fallait tenter un grand effort, qu’on tiendrait jusqu’au dernier souffle. Les applaudissements l’interrompirent. « Je propose, dit-il, que les membres de la Commune, ceints de leur écharpe, passent en revue, sur le boulevard Voltaire, tous les bataillons qu’on pourra rassembler. Nous nous dirigerons ensuite à leur tête sur les points à reconquérir. »

L’idée transporta l’assistance. Jamais, depuis la séance où il avait dit que certains élus du peuple sauraient mourir à leur poste, Delescluze n’avait remué aussi profondément les âmes. La fusillade, le canon du Père-Lachaise, le murmure confus des bataillons entraient par bouffées dans la salle. Voyez ce vieillard, debout dans la déroute, les yeux pleins de lumière, la main droite levée défiant le désespoir, ces hommes armés tout suants de la bataille, suspendant leur souffle pour entendre cette adjuration qui monte de la tombe ; il n’est pas une scène plus tragique dans les mille tragédies de ce jour.

Les propositions s’amoncellent. Sur la table est ouverte une grande caisse de dynamite. Un geste imprudent fait sauter la mairie. On parle de couper les ponts, de soulever les égouts. Que valent ces éclats de paroles ! C’est de bien autres munitions qu’il faut. Où est le directeur du génie qui d’un geste, a-t-il dit, peut entr’ouvrir des gouffres ? Disparu. — Disparu aussi le chef d’état-major de la guerre. Depuis l’exécution de Beaufort, il a senti souffler un mauvais vent pour ses aiguillettes. On continue de motionner et on motionnera encore. Le Comité Central déclare qu’il se subordonnera au Comité de salut public. Il semble convenu à la fin que le chef de la 11e légion groupera tous les fédérés réfugiés dans le XIe. Peut-être parviendra-t-il à former les colonnes dont Delescluze a parlé.

Le délégué à la Guerre va visiter les défenses. De solides préparatifs se font à la Bastille. Rue Saint-Antoine, à l’entrée de la place, on achève une barricade garnie de trois pièces d’artillerie. Une autre, à l’entrée du faubourg, couvre les rues de Charenton et de la Roquette. Là, non plus, on ne garde pas ses côtés. Les gargousses, les obus sont empilés le long des maisons, à la merci des projectiles ennemis. On arme en toute hâte les abords du XIe. À l’intersection des boulevards Voltaire et Richard-Lenoir une barricade est faite de tonneaux, de pavés et de grandes balles de papier. Cet ouvrage inabordable de front sera également tourné. En avant, à l’entrée du boulevard Voltaire, place du Château-d’Eau, un mur de pavés haut d’un mètre et demi. Derrière ce rempart mortel, assisté seulement par deux pièces de canons, les fédérés arrêteront pendant vingt-quatre heures les colonnes versaillaises débouchant sur la place du Château-d’Eau. À droite, le bas des rues Oberkampf, d’Angoulême, du faubourg du Temple, la rue Fontaine-au-Roi et l’avenue des Amandiers sont en bonne défensive. Plus haut, dans le Xe, voici Brunel arrivé le matin même de la rue Royale et, comme Varlin, impatient de nouveaux périls. Une grande barricade ferme l’intersection des boulevards Magenta et de Strasbourg ; la rue du Château-d’Eau est barrée ; les ouvrages des portes Saint-Denis et Saint-Martin auxquels on a travaillé nuit et jour, se garnissent de fusils.

Les Versaillais ont pu, vers une heure, s’emparer de la gare du Nord en tournant la rue Stephenson et les barricades de la rue de Dunkerque ; le chemin de fer de Strasbourg, deuxième ligne de défense de la Villette, soutient leur choc et l’artillerie fédérée les inquiète beaucoup. Sur les buttes Chaumont, Ranvier qui surveille la défense de ces quartiers a établi trois obusiers de douze, deux pièces de sept près du Temple de la Sybille, deux pièces de sept au mamelon inférieur. Cinq canons enfilent la rue Puebla et protègent la Rotonde. À la hauteur des carrières d’Amérique il y a deux batteries de trois pièces. Celles du Père-Lachaise tirent sur tous les quartiers envahis, secondées par des pièces de gros calibre établis au bastion 24.

Le IXe arrondissement est plein de fusillades. Les fédérés perdent beaucoup de terrain au faubourg Poissonnière. Par contre, malgré leur succès aux Halles, les Versaillais ne peuvent entamer le IIIe arrondissement abrité par le boulevard Sébastopol et la rue Turbigo. Le IIe arrondissement aux trois quarts occupé, se débat encore sur les bords de la Seine à partir du Pont-Neuf. Les barricades de l’avenue Victoria et du quai de Gèvres tiendront jusqu’à la nuit. Les canonnières ont été abandonnées. L’ennemi s’en empare et les réarme.

Le seul succès de la défense est à la Butte aux Cailles. Là, par la valeur de Wroblewski, la résistance se change en offensive. Pendant la nuit, les Versaillais ont tâté les positions ; dès les premières lueurs ils s’élancent. Les fédérés ne les attendent pas et courent à leur rencontre. Quatre fois les Versaillais sont repoussés ; quatre fois ils reviennent ; quatre fois ils reculent ; les soldats découragés n’écoutent plus leurs officiers.

Si la Villette et la Butte aux Cailles, les deux extrémités, ne fléchissent pas, que de trouées sur toute la ligne. De tout leur Paris de dimanche, les fédérés ne possèdent plus que les XIe, XIIe, XIXe, XXe arrondissements et une partie seulement des IIIe, Ve et XIIIe.

Ce jour-là, le massacre prit ce vol furieux qui distança en quelques heures la Saint-Barthélémy. On n’a tué jusque-là que des fédérés ou des personnes dénoncées ; maintenant lorsqu’un soldat vous a fixé il faut mourir ; quand il fouille une maison, tout y passe. « Ce ne sont plus des soldats accomplissant un devoir » écrivait, épouvanté, un journal conservateur, La France ; ce sont des êtres retournés à la nature des fauves. Impossible d’aller aux provisions sans risquer d’être massacré. Ils crèvent à coups de crosse le crâne des blessés [1], fouillent les cadavres [2] ce que les journaux étrangers appelaient « la dernière perquisition », et ce jour même M. Thiers de dire à l’Assemblée : « Nos vaillants soldats se conduisent de manière à inspirer la plus haute estime, la plus grande admiration à l’étranger. »

Alors fut inventée cette légende des pétroleuses qui, propagée par la presse, coûta la vie à des centaines de malheureuses. Le bruit court que des furies jettent du pétrole enflammé dans les caves. Toute femme mal vêtue ou qui porte une boîte au lait, une fiole, une bouteille vide, peut être dite pétroleuse. Traînée, en lambeaux, contre le mur le plus proche, on l’y tue à coups de revolver.

Les échappés des quartiers envahis racontent ces massacres à la mairie du XIe. Là, même confusion qu’à l’Hôtel-de-Ville, plus resserrée et plus menaçante. Les cours étroites sont encombrées. À chaque marche du grand escalier des femmes cousent des sacs pour les barricades. Dans la salle des mariages où se tient la Sûreté générale, Ferré, assisté de deux secrétaires, vise des permis, interroge les gens qu’on lui amène accusés d’espionnage, décide d’une voix tranquille.

À sept heures, un grand bruit se fait devant la prison de la Roquette où l’on a transféré la veille les trois cents prisonniers détenus à Mazas. Quelques-uns des gendarmes et sergents de ville pris le 18 mars, avaient comparu la semaine précédente devant le jury d’accusation institué par le décret du 5 avril. Leur seule défense avait été de dire qu’ils obéissaient à leurs chefs. Les autres prisonniers étaient des prêtres, des personnes suspectes, d’anciens mouchards. Dans une foule de gardes nationaux exaspérés des massacres, un délégué de la sûreté générale survient, Genton. Révolutionnaire de vieille date, en Juin 48, on va le fusiller à la préfecture de police quand un hasard le sauve. Blanquiste militant il a marqué dans les luttes contre l’Empire. Il s’est bien battu pendant la guerre, pendant la Commune : il dit, « Puisque les Versaillais fusillent les nôtres, six otages vont être exécutés. Qui veut former le peloton ? »

« Moi ! moi ! » crie-t-on de plusieurs côtés. L’un s’avance et dit : « Je venge mon père. » — Un autre : « Je venge mon frère. » — « Moi, dit un garde, ils ont fusillé ma femme. » Chacun met en avant ses droits à la vengeance. Genton accepte trente hommes et entre dans la prison.

Il se fait apporter le registre d’écrou, marque l’archevêque Darboy, le président Bonjean, Jecker, les jésuites Allard, Clerc, Ducoudray. Jecker est en dernier lieu remplacé par le curé Deguerry.

On les fait descendre de leurs cellules, l’archevêque le premier. Ce n’est plus le prêtre orgueilleux glorifiant le 2 Décembre ; il balbutie : « Je ne suis pas l’ennemi de la Commune, j’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai écrit deux fois à Versailles. » Il se remet un peu quand la mort lui apparaît inévitable. Bonjean ne tient pas debout. Ce n’est plus le bouillant ennemi des insurgés de Juin. « Qui nous condamne ? dit-il. » — « La justice du peuple. » — « Oh ! celle-là n’est pas la bonne. » — Parole de magistrat. On conduit les otages dans le chemin de ronde. Quelques hommes du peloton ne peuvent se contenir : Genton ordonne le silence. Un des prêtres se jette dans l’angle d’une guérite ; on le fait rejoindre. Au détour d’un angle les otages sont alignés au mur d’exécution. Sicard commande. « Ce n’est pas nous, dit-il, qu’il faut accuser de votre mort, mais Versailles qui fusille les nôtres. » Il fait le geste et les fusils partent. Cinq otages tombent sur une même ligne, à distance égale. Darboy reste debout frappé à la tête. Une seconde décharge le couche. Les corps furent ensevelis la nuit. Genton revint aux barricades où il fut grièvement blessé le lendemain.

À huit heures, les Versaillais serrent de près la barricade de la porte Saint-Martin. Leurs obus ont depuis longtemps allumé le théâtre ; les fédérés pressés par ce brasier sont contraints de se replier.

Cette nuit, les troupes versaillaises bivouaquent devant le chemin de fer de Strasbourg, la rue Saint-Denis, l’Hôtel-de-Ville occupé vers 9 heures par les troupes de Vinoy, l’École polytechnique, les Madelonnettes et le parc Montsouris. Elles figurent une sorte d’éventail dont le point fixe est le Pont au Change, le XIIIe arrondissement le bord droit, celui de gauche les rues du Faubourg-Saint-Martin et de Flandre, l’arc de cercle les fortifications. L’éventail va se refermer sur Belleville qui occupe le centre.

Paris continue de brûler. La Porte-Saint-Martin, l’église Saint-Eustache, la rue Royale, la rue de Rivoli, les Tuileries, le Palais-Royal, l’Hôtel-de-Ville, le Théâtre-Lyrique, la rive gauche depuis la Légion d’honneur jusqu’au Palais de Justice et la Préfecture de police se détachent très rouges dans la nuit très noire. Les caprices de l’incendie échafaudent une flamboyante architecture d’arceaux, de coupoles, d’édifices chimériques. D’énormes champignons blancs, des nuages d’étincelles qui jaillissent très haut, attestent des explosions puissantes. Chaque minute, des étoiles s’allument et s’éteignent à l’horizon. Ce sont les canons fédérés de Bicêtre, du Père-Lachaise, des buttes Chaumont qui tirent à plein fouet sur les quartiers envahis. Les batteries versaillaises répondent du Panthéon, du Trocadéro, de Montmartre. Tantôt les coups se succèdent à intervalles réguliers, tantôt ils roulent sur toute la ligne. Le canon tire sans respirer, les obus impatients éclatent à moitié course. La ville semble se tordre dans une immense spirale de flammes et de fumée.

Quels hommes cette poignée qui, sans chefs, sans espoir, sans retraite, disputent leurs derniers pavés comme s’ils cachaient la victoire. La réaction leur a fait un crime des incendies comme si, dans la guerre, le feu n’est pas une arme toute naturelle, comme si les obus versaillais n’avaient pas allumé autant de maisons que ceux des fédérés, comme si la spéculation, l’avidité, le crime de certains honnêtes gens n’avaient pas une part dans les ruines [3]. Et ce même bourgeois qui parlait de « tout brûler » pendant le siège traitait maintenant de scélérat ce peuple qui préférait s’ensevelir sous les décombres plutôt que d’abandonner sa famille, sa conscience, sa raison de vie.

Qu’es-tu donc, ô patriotisme, sinon de défendre ses lois, ses mœurs et son foyer contre d’autres dieux, d’autres lois, d’autres mœurs qui veulent nous courber sous leur joug ? Et Paris républicain combattant pour la République et les réformes sociales n’était-il pas aussi ennemi de Versailles féodal qu’il l’était des Prussiens, que les Espagnols et les Russes le furent des soldats de Napoléon Ier ?

À onze heures du soir, deux officiers entrent dans la chambre où travaille Delescluze et lui apprennent l’exécution des otages. Il écoute sans cesser d’écrire, le récit qu’on lui fait d’une voix saccadée et dit seulement : « Comment sont-ils morts ? » Quand les officiers sont partis, Delescluze se tourne vers l’ami qui travaille avec lui et, cachant sa figure dans ses mains : « Quelle guerre ! dit-il, quelle guerre ! » Mais il connaît trop les révolutions pour se perdre en lamentations inutiles, et, dominant ses pensées, il s’écrie : « Nous saurons mourir ! »

Pendant la nuit, les dépêches se succèdent sans relâche, toutes réclamant des canons et des hommes sous menace d’abandonner telle ou telle position. Où trouver des canons ? Et les hommes deviennent aussi rares que le bronze.

  1. Paul Bourget, Figaro, 13 déc 1895.
  2. Appendice XX.
  3. Appendice XXI.