Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 33

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CHAPITRE XXXIII


« La cause de la justice, de l’ordre, de l’humanité, de la civilisation a triomphé. »
M. Thiers à l’Assemblée Nationale, 23 Mai 71.

Les convois de prisonniers. — L’Orangerie. — Satory. — Les arrestations. — Les dénonciateurs. — La Presse. — L’Extrême Gauche maudit les vaincus. — Démonstrations à l’étranger.

Voilà ces journées de force et de carnage, l’une des plus grandes éclipses de civilisation qui, depuis les Césars, aient obscurci l’Europe. Ainsi Vitellius se rua dans Rome, ainsi, par un mouvement tournant, il cerna ses adversaires. Même férocité dans le massacre des prisonniers, des femmes et des enfants ; mêmes brassardiers à la suite des vainqueurs, mais au moins Vitellius ne parlait pas de civilisation.

Heureux peut-être les morts, ils n’eurent point à gravir le calvaire des prisonniers.

Quand les fusillades avaient lieu en masse, qu’on juge des arrestations. Razzias furibondes d’hommes, femmes, enfants, Parisiens, provinciaux, étrangers, indifférents, pêle-mêle de gens de tout sexe, de tout âge, de tous partis, de toutes conditions. On enlevait en masse les locataires d’une maison, quelquefois les habitants d’une cité. La peur fermait les portes ; plus d’hospitalité de la rue. Un soupçon plus ou moins motivé, une parole, une attitude mal interprétée, suffisaient pour qu’on fût saisi par les soldats. Du 21 au 30 mai, ils ramassèrent de la sorte quarante mille personnes.

Les captifs, formés en longues chaînes, tantôt libres, tantôt, comme en Juin 48, reliés par des cordes de manière à ne former qu’un bloc étaient acheminés sur Versailles. Qui refusait de marcher, était piqué par la baïonnette et, s’il résistait, fusillé sur place, ou attaché à la queue d’un cheval [1]. Devant les églises des quartiers riches, on les forçait à s’agenouiller, tête nue, pendant que la tourbe des laquais, des élégants et des filles criait : « À mort ! à mort ! N’allez-pas plus loin ! Fusillez-les ici ! » Aux Champs-Élysées, ils voulurent rompre les files, tâter du sang.

Galliffet les attendait à la Muette. Là, il prélevait sa dîme, parcourait les rangs et, de sa mine de loup maigre : « Vous avez l’air intelligent, disait-il à quelqu’un. Sortez des rangs. » — « Vous avez une montre, disait-il à un autre ; vous deviez être un fonctionnaire de la Commune ; » et il le mettait à part. Une de ces fournées fut dite par le correspondant du Daily News qui fut forcé, enveloppé dans une razzia, d’accompagner une colonne jusqu’à la Muette.

« Dans l’avenue Uhrich, la colonne fit halte et les captifs furent placés en quatre ou cinq files sur la chaussée. Le général marquis de Galliffet, qui nous avait précédés avec son état-major, descendit de cheval et commença son inspection par la gauche, près de l’endroit où je me trouvais… Il marchait lentement, examinait les rangs comme à une revue, tapait sur l’épaule d’un prisonnier ou lui ordonnait de passer derrière. L’individu ainsi choisi était, souvent sans autre interrogatoire, conduit au milieu de la route où il se forma bientôt une colonne supplémentaire… Ceux-là comprenaient bien que leur dernière heure était venue et leur attitude était horriblement intéressante à observer. L’un, blessé, à la chemise saturée de sang, s’assit sur la route, hurlant de douleur… d’autres pleuraient en silence. Deux soldats présumés déserteurs suppliaient les autres prisonniers de dire s’ils les avaient jamais vus dans leurs rangs. Plusieurs souriaient avec défi… Quelle horrible chose que de voir un homme ainsi arraché à ses semblables et massacré sans autre forme de procès… À quelques pas de moi, un officier à cheval désigna au marquis de Galliffet un homme et une femme coupables de je ne sais quelle offense. La femme s’élança hors des rangs, se jeta à genoux et, les bras tendus, implora pitié, protestant de son innocence dans les termes les plus pathétiques. Le général la contempla quelque temps, puis, avec une impassibilité absolue : « Madame, dit-il, j’ai fréquenté tous les théâtres de Paris, ce n’est pas la peine de jouer la comédie… » Je suivis le général, toujours prisonnier mais escorté par deux chasseurs à cheval et je cherchai à me rendre compte de ce qui pouvait le diriger dans ses choix. Je m’aperçus qu’il n’était pas bon d’être sensiblement plus grand, plus petit, plus sale, plus propre, plus vieux ou plus laid que son voisin. Un individu notamment dut à son nez cassé d’être libéré des maux de ce monde… Le général ayant ainsi choisi une centaine de prisonniers, un peloton d’exécution fut formé et la colonne reprit sa marche. Quelques minutes après, nous entendîmes derrière nous des décharges qui durèrent un quart d’heure. C’était l’exécution sommaire de ces malheureux [2] ». Le dimanche 28, Galliffet dit : « Que ceux qui ont des cheveux gris sortent des rangs. » Cent onze captifs s’avancèrent. « Vous, continua Galliffet, vous avez vu juin 1848, vous êtes plus coupables que les autres » ; et il fit rouler leurs cadavres dans les fossés des fortifications.

Cette épuration subie, les convois entamaient la route de Versailles, pressés entre deux files de cavaliers. On eut dit l’enlèvement d’une cité par des hordes Tartares. Des enfants de 12 à 16 ans, des barbes blanches, des soldats la capote retournée, des hommes élégants, des hommes en blouse, toutes les conditions, les plus délicates et les plus rudes emportées par la même cataracte. Beaucoup de femmes ; quelques-unes les menottes aux mains ; celle-ci avec son bébé qui serrait le cou maternel dans ses petites mains effrayées ; celle-là le bras cassé ou la chemisette teinte de sang ; telle, accablée, se cramponnait au bras de son voisin plus vigoureux ; telle, d’une attitude statuaire, défiait la douleur et les outrages, toujours cette femme du peuple qui, après avoir porté le pain aux tranchées et la consolation aux mourants, à bout d’espoir,

Découragée de mettre au jour des malheureux,


s’était élancée au-devant de la mort libératrice.

Leur attitude qu’admiraient les étrangers [3], exaspérait la férocité versaillaise. « En voyant passer les convois de femmes insurgées, disait le Figaro, on se sent, malgré soi, pris d’une sorte de pitié. Qu’on se rassure en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capitale ont été ouvertes par les gardes nationaux qui les protégeaient et que la plupart de ces dames étaient des locataires de ces établissements. »

Haletants, souillés d’ordures, tête nue sous un soleil ardent, idiots de fatigues, de faim, de soif, les convois se traînaient pendant de longues heures dans la poussière brûlante de la route, harcelés par les cris et les coups des chasseurs à cheval. Le Prussien ne les avait pas aussi cruellement traités, ces acharnés soldats, quand, prisonniers eux aussi, quelques mois auparavant il les emmenait de Sedan ou de Metz. Les captifs qui tombaient étaient abattus à coups de revolver ; rarement, on voulait bien les jeter dans les charrettes à la suite.

À l’entrée de Versailles, la foule les attendait, toujours l’élite de la société française, députés, fonctionnaires, prêtres, femmes de tous les mondes. Les fureurs du 4 avril et des convois précédents furent autant dépassées que la mer se surpasse aux marées d’équinoxe. Les avenues de Paris et de Saint-Cloud étaient bordées de ces Caraïbes qui enveloppaient les convois de vociférations, de coups, les couvraient d’ordures, de tessons de bouteilles. « L’on voit, disait le Siècle du 30 mai, des femmes, non pas des filles publiques, mais des femmes du monde insulter les prisonniers sur leur passage et même les frapper avec leurs ombrelles ». Quelques-unes, de leurs mains gantées, ramassaient la poussière et la jetaient à la face des captifs. Malheur à qui laissait échapper un geste de pitié. Il était jeté dans le convoi, trop heureux de n’être conduit qu’au poste comme M. Ratisbonne qui venait d’écrire dans les Débats : « Quelle victoire inestimable ! » Effroyable rétrogradation de la nature humaine, d’autant plus hideuse qu’elle contrastait avec l’élégance du costume. Des officiers prussiens vinrent de Saint-Denis voir une fois de plus quelles classes gouvernantes ils avaient eu devant eux.

Les premiers convois furent promenés en spectacle dans les rues de Versailles. D’autres stationnèrent des heures sur la place d’Armes torride, à deux pas des grands arbres dont on leur refusait l’ombrage, tant accablés d’ignominies que les malheureux rêvèrent après le refuge des dépôts.

Il y en avait quatre : les caves des Grandes Écuries, l’Orangerie du château, les docks de Satory, les manèges de l’École de Saint-Cyr. Dans les caves humides, nauséabondes, où la lumière et l’air ne pénétraient que par quelques soupiraux étroits, les captifs furent entassés, sans paille dans les premiers jours. Quand ils en eurent, elle fut bien vite réduite en fumier. Pas d’eau pour se laver : nul moyen de changer ses guenilles ; les parents qui apportaient du linge étaient brutalement renvoyés. Deux fois par jour, dans une auge, un liquide jaunâtre : la pâtée. Les gendarmes vendaient du tabac à des prix exorbitants et le confisquaient pour le revendre. Pas de médecin. La gangrène rongea les blessés ; des ophthalmies se déclarèrent. Le délire devint chronique. La nuit mêlait les plaintes, les gémissements aigus, aux hurlements des fous. En face, les gendarmes, fusils chargés, plus durs que jamais, n’ayant jamais vu, disaient-ils, de bandits pareils à ces Parisiens.

Ces ténèbres avaient encore leurs ténèbres, la Fosse-aux-lions, caveau sans air, noire antichambre de la tombe, sous le grand escalier rose de la Terrasse. On y jetait quiconque était noté dangereux ou seulement avait déplu au brigadier. Au moindre bruit le capitaine commandant les faisait bâtonner, à moins qu’il ne les bâtonnât lui-même. Les plus robustes n’y résistaient que quelques jours. Au sortir, la tête vide, aveuglés par le grand jour, ils trébuchaient. Heureux quand ils rencontraient le regard d’une épouse. Contre les grilles de l’Orangerie, des femmes se pressaient, essayant de retrouver quelqu’un dans ce troupeau vaguement entrevu. Elles suppliaient les gendarmes qui les repoussaient, les appelaient de noms infâmes.

L’enfer au grand jour c’était le dock du plateau de Satory, vaste parallélogramme clos de murs, au terrain argileux que la moindre pluie détrempait. Les premiers arrivés emplirent vite les bâtiments qui pouvaient contenir treize cents personnes au plus ; les autres furent laissés dehors.

Le jeudi soir, à huit heures, un convoi surtout composé de femmes, arriva au dock : « Plusieurs d’entre nous, m’a redit l’une d’elles — la femme d’un chef de légion, — étaient restées en route ; nous n’avions rien pris depuis le matin. Il faisait encore jour. Nous vîmes une grande foule de prisonniers. Les femmes étaient à part, dans une baraque auprès de l’entrée. Nous allâmes les rejoindre.

« On nous dit qu’il y avait une mare. Mourantes de soif, nous y courûmes. Les premières qui burent poussèrent un grand cri : « Oh ! les misérables ! ils nous font boire le sang des nôtres ! » Depuis la veille, les prisonniers blessés venaient là laver leurs plaies. La soif nous torturait si cruellement que quelques-unes se rincèrent la bouche avec cette eau sanguinolente.

« La baraque étant pleine, on nous fit coucher à terre par groupes de deux cents environ. Un officier vint et nous dit : « Viles créatures, écoutez l’ordre que je donne : — Gendarmes, à la première qui bouge, tirez sur ces putains. »

« À dix heures, des détonations voisines nous firent sauter. « Couchez-vous, misérables ! » crièrent nos gendarmes qui nous mirent en joue. On fusillait à deux pas quelques prisonniers. Nous crûmes que les balles nous traversaient la tête. Les fusilleurs vinrent relever nos gardiens. Nous restâmes, toute la nuit, gardées par ces hommes échauffés de carnage. Ils grommelaient à celles qui se tordaient de terreur et de froid : « Ne t’impatiente pas, ton tour va venir. » Au petit jour, nous vîmes les morts. Les gendarmes se disaient entre eux : « J’espère qu’en voilà une vendange ! »

Un soir, les prisonniers entendirent un bruit de pioches dans le mur du sud. Les fusillades, les menaces les avaient affolés : ils attendaient la mort de tous les côtés, sous toutes les formes ; ils crurent que cette fois on allait les faire sauter. Des trous s’ouvrirent et des mitrailleuses apparurent [4].

Le vendredi soir, un orage de plusieurs heures éclata sur le camp. Les prisonniers furent contraints, sous peine d’être mitraillés, de s’étendre toute la nuit dans la boue. Une vingtaine moururent de froid.

Le camp de Satory devint l’excursion favorite de la bonne compagnie versaillaise. Le capitaine Aubry en faisait les honneurs aux dames, aux députés, aux gens de lettres comme Dumas fils en quête d’études sociales, leur montrait ses sujets grouillant dans la boue, rongeant quelques biscuits, prenant des lampées à la mare où les gardiens ne se gênaient pas pour faire leurs ordures. Quelques-uns, devenant fous, se cassaient la tête contre les murs ; d’autres hurlaient, s’arrachaient les cheveux et la barbe. Un nuage pestilentiel s’élevait de cet amas vivant de haillons et d’épouvantes. « Ils sont là, disait l’Indépendance française, plusieurs milliers empoisonnés de crasse et de vermine, infectant à un kilomètre à la ronde. Des canons sont braqués sur ces misérables, parqués comme des bêtes fauves. Les habitants de Paris craignent l’épidémie résultant de l’enfouissement des insurgés tués dans la ville ; ceux que l’Officiel de Paris appelait les ruraux craignent bien davantage l’épidémie résultant de la présence des insurgés vivants au camp de Satory. »

Voilà les honnêtes gens de Versailles qui venaient faire triompher « la cause de la justice, de l’ordre, de l’humanité et de la civilisation. » Combien, malgré le bombardement et les souffrances du siège, ces brigands de Paris avaient été bons et humains, à côté de ces honnêtes gens. Qui a jamais maltraité un seul prisonnier dans le Paris de la Commune ? Quelle femme a péri ou a été insultée ? Quel coin des prisons parisiennes a caché une seule des mille tortures qui s’étalaient au grand jour de Versailles.

Du 24 mai aux premiers jours de juin, les convois ne cessèrent d’affluer dans ces gouffres. Les arrestations continuaient par grands coups de filet, jour et nuit. Les sergents de ville accompagnaient les militaires, et les gens d’ordre, sous prétexte de perquisitions, forçaient les meubles, lardaient de coups de baïonnettes les endroits suspects, s’appropriaient les objets de valeur. Les appartements des membres ou des fonctionnaires marquants de la Commune furent dévalisés et l’on condamna plus tard des officiers pour des vols trop flagrants : le lieutenant-colonel Thierce, maire provisoire du XIIIe ; Lyoën, prévôt du XVIIe, etc. [5]. Ils arrêtaient non seulement les personnes compromises dans les derniers événements, celles que dénonçaient les pièces imprudemment laissées dans les mairies et les ministères, mais quiconque était connu pour ses opinions républicaines. Arrêtés également les fournisseurs de la Commune et même les musiciens qui n’avaient jamais franchi les remparts. Les ambulanciers eurent le même sort. Et pourtant, pendant le siège, un délégué de la Commune, inspectant les ambulances de la Presse, avait dit au personnel : « Je n’ignore pas que la plupart d’entre vous sont amis du gouvernement de Versailles ; mais je souhaite que vous viviez pour reconnaître votre erreur. Je ne m’inquiète pas de savoir si les lancettes au service de nos blessés sont royalistes ou républicaines, je vois que vous remplissez dignement votre tâche ; je vous en remercie : j’en ferai un rapport à la Commune » [6].

Quelques fédérés s’étaient réfugiés dans les catacombes ; on leur fit la chasse aux flambeaux. Les agents de police, assistés de chiens, tiraient sur toute ombre suspecte. Des battues furent organisées dans les forêts avoisinant Paris. La police tint toutes les gares, toutes les sorties de France. Les passeports durent être renouvelés et visés à Versailles. Les patrons de bateau furent surveillés. Le 26 mai, Jules Favre avait demandé à toutes les puissances étrangères l’extradition des fugitifs, sous le prétexte que la lutte des Communeux n’était pas une lutte politique.

L’extradition florissait à Paris. Peu d’amis, plus de camarades. Des refus impitoyables ou des délations. Un médecin renouvela les infamies de 1834. Tout le monde à l’hôpital Beaujon voulait sauver un fédéré blessé. Le chirurgien Dolbeau, professeur à la Faculté, fit monter les soldats et enlever ce malheureux qu’ils fusillèrent. Les plus lâches instincts remontèrent à la surface, et Paris découvrit des bourbiers d’ignominie qu’il n’avait pas soupçonnés, même sous l’Empire. Les honnêtes gens, maîtres du pavé, faisaient arrêter comme Communeux leurs rivaux, leurs créanciers, formaient des comités d’épuration dans leurs arrondissements. La Commune avait repoussé les dénonciateurs ; la police de l’ordre les reçut à registres ouverts. Elles s’élevèrent au chiffre fabuleux de 399 823, chiffre officiel, dont un vingtième au plus étaient signées.

La plus large part en revient à la presse. Plusieurs semaines elle vécut d’entretenir la rage et la panique des bourgeois. M. Thiers, rééditant une des inepties de 1848, avait parlé de « liquides vénéneux rassemblés pour empoisonner les soldats » et laissé dire, dans la proposition à l’Assemblée d’une pension pour le commandant Ségoyer, tué à la Bastille : « Il fut enduit de pétrole et brûlé vif. » À son exemple toutes les inventions des coquins de 48 furent reprises par ceux de 71, horriblement rajeunies. Fourneaux de mine dans les égouts avec torpilles et fils tout préparés ; huit mille pétroleuses embrigadées par Ferré, divisées en escouades correspondant à chaque quartier ; étiquettes gommées de la dimension d’un timbre-poste portant les lettres (B. P. B.) et une tête de bacchante pour être posées sur les maisons à brûler ; serinettes, barillets, œufs à pétrole garnis de capsules ; vitrioleuses chargées de défigurer « tous les individus qui n’avaient point le malheur d’être aussi laids que Delescluze ou Vermorel » ; pompes à vitriol ; ballons libres lestés de matières inflammables ; chignons incendiaires imbibés de matière fulminante ; sphères à venin ; gendarmes rôtis ; marins pendus ; femmes riches violées ; réquisitions de filles publiques ; vols sans fin, pillage de la Banque, du greffe du Palais de Justice [7], des églises, de l’argenterie des cafés, tout ce que la folie et la peur bête peuvent inventer, fut raconté, et le bon bourgeois crut tout. Quelques journaux tinrent spécialité de faux ordres d’incendie, d’autographes dont on ne put jamais produire les originaux et qui ont fait foi pour les conseils de guerre et les histoires. Quand elle crut que la fureur bourgeoise faiblissait, la presse s’efforça de la rajeunir. « Paris, nous le savons, disait le Bien Public, ne demande qu’à se rendormir ; dussions-nous l’ennuyer nous le réveillerons. » Le 8 juin, le Figaro refaisant son article de Versailles, dressait un nouveau plan de carnage : « La répression doit égaler le crime… Les membres de la Commune, les chefs de l’insurrection, les membres des comités, cours martiales et tribunaux révolutionnaires, les généraux et officiers étrangers, les déserteurs, les assassins de Montmartre, de la Roquette et de Mazas, les pétroleurs et les pétroleuses, les repris de justice, devront être passés par les armes… La loi martiale devra s’appliquer dans toute sa rigueur aux journalistes qui ont mis la torche et le chassepot aux mains de fanatiques imbéciles… Une partie de ces mesures ont déjà été mises en vigueur. Nos soldats ont simplifié la besogne des cours martiales de Versailles en fusillant sur place ; mais il ne faut pas se dissimuler que beaucoup de coupables ont échappé au châtiment… » Ce Figaro publia, en guise de feuilleton, l’historique des derniers jours de l’Hôtel-de-Ville [8], et le Gaulois réédita au compte de Delescluze une histoire sadique attribuée en 48 à Ledru-Rollin [9].

Les dénonciations et les arrestations reprirent plus fort. On mit la main sur Jourde, Rossel, Ferré, Paschal Grousset que la foule voulut écharper, sur Courbet dont Dumas fils célébra ainsi la prise : « De quel accouplement fabuleux d’une limace et d’un paon, de quelles antithèses génésiaques, de quel suintement sébacé peut avoir été générée cette chose qu’on appelle Gustave Courbet ? Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant. » Le maigre torche-cul des bourgeois eût trouvé très naturel qu’on anéantît l’œuvre de Courbet. Le conseil municipal d’Ornans, sa ville natale, partageant cet avis, mit à bas une de ses œuvres qui ornait la fontaine publique.

La presse illustrée qui parle plus vivement à l’imagination ne manqua pas de donner aux fédérés et à leurs femmes des attitudes et des physionomies abjectes.

Il y eut, pour l’honneur français, quelques traits de cœur et même d’héroïsme dans cette éruption de lâcheté. Vermorel fut recueilli par la femme d’un concierge qui parvint, quelques heures, à le faire passer pour son fils [10]. La mère d’un soldat versaillais donna l’asile à plusieurs membres de la Commune. Un grand nombre d’insurgés en renom furent sauvés par des inconnus. Il y allait cependant de la mort pendant les premières heures, ensuite de la déportation pour ceux qui abritaient les vaincus.

La moyenne des arrestations se maintint, en juin et juillet, à cent par jour. À Belleville, Ménilmontant, dans le XIIIe, certaines rues n’avaient plus que les vieilles femmes. Les Versaillais, dans leurs états menteurs, ont avoué trente-huit mille cinq cent soixante-huit prisonniers, parmi lesquels mille cinquante-huit femmes et six cent cinquante et un enfants, dont quarante-sept de 13 ans, vingt et un de 12, quatre de 10 et un de 7 [11], comme s’ils avaient, par un moyen quelconque, compté les foules qu’ils nourrissaient à la pelle. Le nombre des personnes arrêtées atteignit très probablement cinquante mille.

Les méprises furent innombrables. Des femmes du beau monde qui allaient, les narines dilatées, contempler les cadavres de fédérés furent englobées dans des razzias et emmenées à Satory où, les vêtements en lambeaux, rongées de vermine, elles figurèrent très convenablement les pétroleuses imaginées par leurs journaux [12].

Des milliers de personnes durent se cacher en France ou à l’étranger pour fuir les poursuites ou les dénonciations. On calcule les pertes d’ensemble par ce fait qu’aux élections complémentaires de Juillet il y eut cent mille électeurs de moins qu’à celles de Février. Le Journal des Débats estimait que « les pertes faites par le parti de l’insurrection, tant en tués qu’en prisonniers, atteignaient le chiffre de cent mille individus. »

L’industrie parisienne en fut écrasée [13]. Ses chefs d’ateliers, contremaîtres, ajusteurs, ouvriers-artistes qui donnent à sa fabrication sa valeur spéciale, périrent, furent arrêtés ou émigrèrent. La cordonnerie perdit la moitié de ses ouvriers, l’ébénisterie plus d’un tiers ; dix mille ouvriers tailleurs, la plupart des peintres, couvreurs, plombiers, zingueurs disparurent ; la ganterie, la mercerie, la corseterie, la chapellerie subirent les mêmes désastres ; d’habiles bijoutiers, ciseleurs, peintres sur porcelaine s’enfuirent. L’ameublement, qui occupait auparavant plus de soixante mille ouvriers, refusa, faute de bras, des commandes. Un grand nombre de patrons ayant réclamé à Versailles le personnel de leurs ateliers, les Mummius de l’état de siège répondirent qu’on enverrait des soldats pour remplacer les ouvriers.

La sauvagerie des recherches, le nombre des arrestations s’ajoutant au désespoir de la défaite tirèrent de cette ville saignée à blanc quelques suprêmes convulsions. Des soldats, des officiers tombèrent frappés par des mains invisibles ; près de la caserne de la Pépinière on tira sur un général. Les journaux versaillais s’étonnaient avec une impudence naïve que la fureur populaire ne fût pas calmée et ne comprenaient pas « quelles raisons même futiles de haine on pouvait avoir contre des troupiers qui avaient bien l’air le plus inoffensif du monde. »

La Gauche suivit jusqu’au bout la ligne qu’elle s’était tracée le 18 Mars. Les hommes de 48 accusés jadis d’avoir volé, escroqué, dilapidé pendant leur passage au pouvoir, tournèrent contre les Fédérés les mêmes calomnies qui les avaient indignés. Etienne Arago les appela des « monstres » et Henri Martin, le chantre de l’Internationale, les compara à Néron. Ayant détourné la province, voté des remerciements à l’armée, ces républicains honnêtes joignirent leurs malédictions à celles des ruraux. Au lendemain de Juin 48, Louis Blanc avait repoussé toute solidarité avec les insurgés, il ne les avait pas injuriés ; en 71 il écrivit, pour les flétrir, s’incliner devant leurs juges et déclarer l’indignation publique légitime. En Juin 48 la sombre imprécation de Lamennais s’abattit sur les massacreurs et Pierre Leroux défendit les vaincus ; les grands penseurs de l’Assemblée rurale ne firent qu’un contre les Fédérés ; cette Gauche qui, cinq années plus tard, devait s’enflammer pour l’amnistie, refusa d’entendre le râle des vingt mille fusillés et à cent mètres d’elle les hurlements de l’Orangerie.

C’était bien en 71 le même Caligula aux huit cents têtes stigmatisé par Herzen en 48. « Ils se sont dressés de toute leur grandeur pour donner au monde entier le spectacle inouï de huit cents hommes agissant comme un seul monstre de cruauté. Le sang coulait à flots et, eux, ils ne trouvèrent pas une parole d’amour ou de conciliation. Et la minorité austère se tut ; la Montagne se cacha derrière les nuages, contente de ne pas avoir été fusillée ou mise à pourrir dans les caves ; elle regardait en silence comment on désarmait les citoyens, comment on décrétait la déportation, comment on emprisonnait pour tout et pour rien, quelques-uns même parce qu’ils n’avaient pas voulu tirer sur leurs frères. »

Même Gambetta, le « fou furieux » dénoncé par M. Thiers, se laissa aller à dire qu’un Gouvernement capable de vaincre une insurrection pareille avait par là démontré sa légitimité et il commit ce mot funeste : « Les temps héroïques sont passés », qui était sans qu’il le vît la glorification de la Commune.

Il n’y eut de courageux qu’en province et à l’étranger. Les Droits de l’Homme de Jules Guesde à Montpellier, L’Émancipation de Toulouse, le National du Loiret et plusieurs autres journaux dénoncèrent les massacreurs. La plupart furent supprimés. Quelques agitations se produisirent : un commencement d’émeute à Pamiers, à Voiron. À Lyon, l’armée fut consignée et le préfet Valentin fit fermer la ville pour arrêter les évadés de Paris. Il y eut des arrestations à Bordeaux.

À Bruxelles, Victor Hugo protesta, dans une lettre fort mal documentée du reste, contre la déclaration du gouvernement belge qui acceptait de rendre les fugitifs.

La presse des fusillards déclara qu’il était devenu fou. Francisque Sarcey l’appela « vieux pitre, héron mélancolique, queue rouge, saltimbanque usé, pauvre homme gonflé de phrases, énormément ridicule » [14]. Un autre illustre, Xavier de Montépin, proposa de l’exclure de la Société des gens de lettres. Louis Blanc et Schœlcher lui écrivirent une lettre de blâme. La maison du poète fut lapidée par une bande d’élégants, et le pays d’Artevelde expulsa Victor Hugo comme il avait expulsé Proudhon.

Mazzini avait flétri ces insurgés qui ne voulaient ni Dieu ni maître ; mais Bebel dans le Parlement allemand, Whalley à la Chambre des communes, dénoncèrent la furie versaillaise et défendirent la Commune de Paris ; Garcia Lopez dit à la tribune des Cortès : « Nous admirons cette grande révolution que nul ne peut apprécier sainement aujourd’hui. » Un hommage solennel fut rendu à l’Internationale par le Congrès des États-Unis.

Les travailleurs étrangers firent de grandes funérailles à leurs frères de Paris. À Londres, à Bruxelles, à Berlin, à Genève, à Zurich, à Leipzig, des réunions monstres se déclarèrent solidaires de la Commune, vouèrent les massacreurs à l’exécration du monde et déclarèrent complices de ces crimes les gouvernements qui n’avaient pas fait de remontrances. Tous les journaux socialistes glorifièrent la lutte des vaincus. La grande voix de l’Internationale raconta leur effort dans une adresse éloquente et confia leur mémoire aux travailleurs du monde entier.

  1. Appendice XL.
  2. Daily News, 8 juin 1871. The Times, 31 mai 1871.
  3. « J’ai vu, disait le Times du 29 mai, une jeune fille habillée en garde national marcher la tête haute parmi des prisonniers qui avaient les yeux baissés. Cette femme, grande, ses longs cheveux blonds flottant sur ses épaules, défiait tout le monde du regard. La foule l’accablait de ses outrages, elle ne sourcillait pas et faisait rougir les hommes par son stoïcisme. »
  4. Appendice XLI.
  5. Jugements des 28 décembre 72 et avril 73.
  6. The Times.
  7. Appendice xxi.
  8. Appendice XLII.
  9. Appendice XLIII.
  10. La calomnie versaillaise le poursuivant dans son agonie — il mourut à Versailles — raconta qu’il s’était confessé à un Jésuite et avait désavoué ses écrits « devant les gendarmes et les sœurs ». La vérité est que sa mère, très dévote, introduisit le prêtre, pendant un accès de fièvre purulente.
  11. Rapport du capitaine Guichard. Enquête sur le 18 Mars, t. 3, p. 313.
  12. Appendice XLIV.
  13. Appendice XLV.
  14. Le Drapeau tricolore, 1er juillet 71.